CHAPITRE V
Le consulat et l'empire. — Rapports de Bernardin de Saint-Pierre avec Louis, Joseph et ^apoléou Bonaparte. — Sa liaison avec Ducis. — Son second mariafje, — Son discours à l'Académie lors de la réception de Picard, Raynouard et Laujon^ — ôd retraite à Eragny. — Son caractère. — Sa mort.
Lorsqu'à une époque dt^sorganisatrice succéda une époque de reconstruction , qu'un jeune homme en qui le Directoire n avait vu qu'un habile capitaine , et qui était aussi un adroit politique , songea à reconstituer tout en France , non pas au profit de la monarchie ou de la liberté , mais au point de vue de son égoïsme , Bernardin de Saint-Pierre, comme les autres hommes de lettres qui influaient sur l'opinion, devint Tobjet des cajoleries des nouveaux ambitieux, et sous un prétexte ou sous un autre, il \it successivement arriver chez lui les principaux membres de
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cette famille qui, quelques années plus tard, régnait sur une partie de TEurope.
« Un jour, dit M. Aimé-Martin (i), ^I. de Saint-Pierre vit entrer dans son cabinet un jeune officier dont la physionomie le frappa. Il crovait se rappeler ses traits, mais d'une manière confuse. Le jeune homme se hâta de lui dire qu'à peine adolescent, il avait osé lui écrire à l'occasion de Paul et Virginie ; puis il ajouta : Je viens réclamer aujourd'hui Tamitié que vous me promîtes alors dans une réponse que je conserve précieusement. M. de Saint-Pierre le pria de s'asseoir, et lui demanda son nom. Je m'appelle Louis, reprit l'officier; je suis le frère et l'aidede-camp du {générai Bonaparte. îsous arrivons d'Italie, et je viens remercier l'auteur des Études des heureux momens que je dois à la lecture de son livre : nous le lisions souvent; il reposait sous le chevet du général en chef comme Homère sous celui d'Alexandre! Cette comparaison flatteuse fit sourire ^.L de Saint-Pierre; mais comme si elle n'eût réveillé que son admiration pour Homère , il répondit : Homère est , à mon gré, le plus grand peintre de Flionime et de la nature. — Oui, et je n'ai point oublié le passage des Etudes où vous faites son éloge; car vous aussi, vous êtes un grand peintre de la nature! — J'ai tracé, reprit doucement Bernardin de Saint-
(i) Apologie de Bernar'iin 'If ?ainl-rienf , (Jorri >p . >. 1.
Pierre, quelques faibles aperçus de ses plans sur la terre; mais parlons de vos campagnes d'Italie. — La guerre est un sujet bien triste pour un ami des hommes, dit le jeune oflicier. — J'y prends part comme Français, reprit M. de Saint- Pierre; d'ailleurs, j ai habité les camps et vu la mort de près sur les champs de bataille, il est vrai que depuis ce temps, j'ai beaucoup philosophé ; mais , comme dit Montaigne, philosopher, c'est encore apprendre à mourir. A la suite de ces préliminaires, la conversation s'engagea d'une manière plus vive; après quoi Louis Bonaparte, avec une brusque effusion de cœur, demanda à M. de Saint-Pierre la permission de le revoir; permission dont il proKta dès le lendemain. Dès lors ses visites se succédèrent sans interruption. Souvent ils allaient ensemble aux Tuileries. Là, dans une allée solitaire , ils aimaient à s'entretenir de leurs peines. M. de Saint-Pierre, au déclin de la vie , vovait mourir sa jeune femme , et géjnissait sur lui-même et sur ses enfans. Louis Bonaparte, à la fleur de 1 âge , mais sombre, mécontent, malade, fatigué de la guerre, dégoûté du monde, se plaignait avec amertume des exigences de son frère , de la rudesse du service et de Taridité des mathématiques. M. de Saint- Pierre écoutait doucement ses plaintes, et lui conseillait de mêler à de si pénibles travaux l'étude de la philosophie. C'est la vraie science de rhomrae, lui disait-il ; elle le rend propre à toutes
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choses : par elle, Epictète était heureux dans les fers, et Marc-Aurèle sur le trône. Que vous soyez appelé à prendre part aux affaires publiques, elle vous fera goûter le plus grand des biens, celui d être utile aux autres , en vous sacrifiant vousmême; que vous conserviez l'indépendance, elle mettra dans votre cœur la modération, qui est le vrai trésor du sage. Sans elle, les richesses ne sont rien ; avec elle , la pauvreté est heureuse !
* Vn matin Louis entra dans le cabinet de M. de Saint-Pierre, sa physionomie était soucieuse: Je ne voulais pas vous importuner, lui dit-il, mais iU l'ont exigé; et prenant ses mains de l'air le plus caressant : Vuici un ouvrage dont l'auteur est de mes amis, dites-moi franchement si vous le trouvez digne de Timpression. En parlant ainsi, il posa sur la table un rouleau de papier. M. de Saint-Pierre eût bien voulu se dispenser d'un pareil examen , mais les instances de Louis furent si pressantes, qu'il falkit se rendre; il promit même quelques notes, et dès le lendemain il se mita l'ouvrage. La crainte d avoir à jugerun livre de politique s'évanouit à l'ouverture du manuscrit : c'était un petit roman pastoral , dans lequel , à sa grande surprise , il remarqua un tableau des malheurs de la guerre, suivi dune énergique apostrophe contre les ambitieux et les conquérans.
€ Cette lecture achevée , il attendit plusieurs jours Louis Bonaparte qui ne revint plus
« Trois mois s'étaient écoulés depuis sa dernière visite , lorsqu'un autre officier se présenta chez M. de Saint-Pierre; celui-ci ressemblait à la fois à Louis et à ^Napoléon. Comme eux il portait un modeste uniforme ; il avait leur parler bref, leurs manières simples et brusques ; même air, même taille, même son de voix, seulement quelque chose de plus gracieux, de plus ouvert adoucissait sa physionomie : c'e'tait Joseph , Taîné des Bonaparte. Vous voyez le frère d'un de vos plus zélés admirateurs, dit-il à M. de Saint-Pierre, et je viens vous remercier des soins que vous avez bien voulu donner à un ouvrage dont je suis Tauteur. — Vous parlez sans doute du roman de Moïna, reprit M. de Saint- Pierre : l'agréable ouvrage ! et combien j'en aime les généreux sentimens ! — Oui , dit Joseph , des sentimens inspirés par la lecture de Paul et Virginie ; mais il manque à tout cela le talent de Pécrivain : aussi le général a-t-il voulu que je vous visse, car il craint de passer à vos yeux pour Fauteur d'une aussi faible production. Après quelques complimens de part et d'autre, M. de SainC-Pierre rendit le manuscrit, et Joseph se retira.
< Napoléon vint à son tour : ce n'était pas la première avance que le guerrier faisait au philosophe. Dans le cours des campagnes d'Italie, il lui avait écrit une lettre très élogieuse. c Votre e plume est un pinceau , lui disait-il , tout ce que « vous peignez on le voit; vos ouvrages nous
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€ cLarment et nous consolent; vous serez à Paris € un des hommes que je verrai le plus souvent et € avec le plus de plaisir. > Cette prévenance d'un illustre guerrier, Féclat de ses victoires, l'amitié de Louis, la visite de Joseph, tout avait favorablement disposé M. de Saint-Pierre, et cependant Bonaparte fut frappé de sa tristesse et peut-être de la froideur de son accueil; c'est qu'à cette époque ses malheurs pécuniaires étaient à leur comble : toutes ses ressources se trouvaient épuisées, les huissiers assiégeaient sa porte, il vovait sa femme mourante, et depuis dix-huit mois, il n'était pavé ni de sa gratification d'homme de lettres ni de son traitement de l'Institut. Bonaparte venait d être élu par la classe des sciences : il parla beaucoup de ses projets de travail et de retraite ; il dit qu'il voulait acheter une petite maison de campagne aux environs de Paris , et qu'il ne viendrait à la ville que pour assister aux séances de l'Institut. M. de Saint-Pierre applaudit naïvement à ce projet qui lui semble tout naturel; ridée lui vient même de proposer sa petite maison dEssonne au vainqueur de l'Italie qui sourit d'un air un peu embarrassé, et murmure tout bas quelques mots de train , d'équipage et de repos de chasse. M. de Saint-Pierre comprit aussitôt que ce jeune homme aux cheveux plats, au teint jaune, au maintien sévère, était toute autre chose qu'un Cincinnatus ; dès lors, il fut en méfiance, car il se dit : Cet homme est un ambi-
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tieijx , il ne me flatte que pour s'emparer de ma volonté; et cette réflexion le refroidit encore. Cependant Bonaparte prolongea sa visite , et finit par engager M. de Saint-Pierre à dîner; mais comme celui-ci s'excusait sur la santé de sa femme : C'est un dîner d'amis , reprit Bonaparte, nous aurons Ducis , Collin d'Harleville , Lemercier, Aruault, etc. M. de Saint-Pierre persista dans son refus , et le général donnant un autre tour à la conversation , parla du désordre des finances, du retard des paiemens , lui demanda assez brusquement si ces retards le gênaient, après quoi il se leva et sortit.
< Deux jours après, Bonaparte revint; il fut reçu par madame de Saint-Pierre qui se trouvait seule à la maison. Voilà, dit-il, en posant un sac d'argent sur la cheminée . une petite somme que je viens de toucher pour vous à l'Institut ; ayant obtenu Tordonnance du ministre , j'ai voulu la faire exécuter moi-même; à l'avenir nous n'éprouverons plus de retard'. Puis il ajouta en se retirant : Il faut que M. de Saint-Pierre signe le registre à la première séance.
« Touché d'une démarche aussi bienveillante, M. de Saint-Pierre crut devoir saisir cette occasion d'offrir au général un exemplaire des Etudes, et dès le lendemain il se présenta à son hôtel. Bonaparte demeurait alors rue de la Victoire; le portier, en vovant passer M. de Saint-Pierre avec un paquet de livres, lui dit qu'il était défendu
de non affrir au général , et pour ne lui laisser aucun doute à cet é{>ard , il lui montra de magnifiques vases d'or et d'argent étalés dans sa loge : c'était un présent des fournisseurs de l'armée ; le général n'avait pas même permis qu'on le déposât dans son antichambre. Cependant M. de Saint- Pierre insista, et tout en lui promettant le môme sort qu'aux fournisseurs, on le laissa passer. La pièce qui précédait le cabinet du général était pleine d'étrangers de distinction , parmi lesquels se trouvait im corps diplomatique; M. de Saint- Pierre traversa la foule, dit son nom et fut introduit. Bonaparte reçut ses remercîmens avec modestie, et son livre de la meilleure grâce du inonde. Voyez, lui dit-il , en tirant de sa bibliothèque un exemplaire tout usé du même ouvrage, comme votre présent vient à propos; vraiment ce jour est heureux pour moi'. Il prononça ces mots de l'air le plus aimable, en étalant sur la table quelques médailles récemment frappées sur les campagnes d'Italie; prenant ensuite une de ces médailles, il l'offiit à M. de Saint-Pierre et le pria de la conserver comme un souvenir de sa première visite. M. de Saint-Pierre voulait se retirer, Bonaparte le retint : ISÎais, dit M. de Saint- Pierre, des étrangers attendront à votre porte. — Eh bien! ils attendront, dit Bonaparte d'un ton rude, c'est leur vie; et avec un sourire méprisant : Ce sont les misérables agens de cette politique moderne qui ne sait que tromper, mentir,
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finasser sans jamais arriver au but. ïl parlait ainsi, et sa main dirigeait machinalement un petit canon sur une table à la Tronchin. — Général, dit M. de Saint-Pierre en posant le doigt sur le canon, voici un joujou qui, entre les mains d\m héros, arrange plus d'affaires en un jour que tous les cabinets de l'Europe en dix ans. Bonaparte leva un front pâle et soucieux, mais sa bouche était souriante et son regard pénétrant; il le fixa sur M. de Saint-Pierre comme pour lire dans sa pensée , et se vovant observé, il détourna les veux et
son sourire s'évanouit
< Peu de temps après, M. de Saint-Pierre alla diner chez Bonaparte qui avait renouvelé son invitation. Tout alors était modeste et sans faste, chez celui qui devait bientôt subjuguer l'Europe et habiter le palais de nos rois. Sa table était frugale, mais une femme pleine de grâce en faisait les honneurs, lui-même cherchait à plaire; il avait des éloges pour tous les talens, et chaque trait de sa louange renfermait une pensée! L'auteur d'Agamemnon, le père d'Othello, le peintre de Marius, les grâces modestes de Gollin d'Harleville , les inspirations louchantes de Paul et Virginie recueillirent tour à tour les plus flatteuses paroles. On parla ensuite des campagnes d'Italie; Bonaparte raconta ses actions les plus glorieuses avec une énergique concision, mais froidement, comme s il eût entretenu ses auditeurs des actions les plus communes : en prodi-
la louange, il v paraissait insensible; cependant quelques traits heureux épanouirent son visage. On avait pris le café; madame Bonaparte, s'approchant de son mari, lui frappa doucement sur Tépaule, en le priant de conduire ses convives dans le salon : Messieurs, dit Bonaparte, je vous prends à témoin , ma femme me bat. — Tout le monde sait , reprit vivement Gollin d'Harleville, qu'elle seule a ce privilège. Ce mot eut les honneurs de la soirée et fut fort applaudi. Rentré dans le salon , Bonaparte resta debout; la conversation continuait sur les campagnes d'Italie , on se pressait autour de lui , et il s'abandonnait à toute sa verve. 11 rapporta plusieurs traits de cette valeur brillante qui n'appartient qu'aux Français; il dit les actions d'éclat, les nobles dévouemens dont il avait été témoin; mais ce qui frappa surtout M, de Saint-Pierre, ce fut riiistoire pitovable d'un chien resté sur le champ de bataille, auprès d'un soldat dont la tête était emportée. En nous voyant passer, dit Bonaparte, cet animal jetait d'abord des cris de détresse , mais ayant recoiinu que nous étions Français, il sembla par ses gémissemens nous appeler au secours de son maître. Je parcourais le champ de bataille en comptant nos morts et ceux des ennemis, comme un joueur qui veut connaître sa perte , compte ses pions et ceux de son adversaire, mais les cris et l'action de ce pauvre animal me remuèrent malgré moi ; j'in-
teiTompis ma reconnaissance, et, plein de tristesse , je rentrai dans ma tente où cette impression me poursuivit long-temps. >
Bonaparte en vint ensuite à !a critique de l organisation de la France. 11 faut d'autres lois, disait-il; tout le monde marche au hasard et se heurte; pas de plans, pas d'administration; il faut à la France des institutions fortes en harmonie avec les besoins et les habitudes de la nation, et une longue guerre avec lEurope pour préparer la paix. Voilà ce que je ferais si Ton voulait me soutenir. — Et après, général? demanda Ducis. — Après, reprit le premier consul en cachant sa mauvaise humeur; après, si vous êtes content, vous me nommerez juge-de-paix dans quelque village.
11 avait quitté brusquement ses convives. 11 revint au bout d'un moment; mais le ton de ses paroles était moins ferme. Il protesta qu il était sans ambition personnelle, s emporta contre les Directeurs, ciit qu'il n'avait agi et qu'il n'agirait jamais que dans Tinlérét des Français : il se montra très affecté des reproches d'ambition que les journaux lui adressaient, et fit entendre qu il était disposé a se retirer entièrement des affaires. Ce qu il disait des journaux avant trouvé de l'écho, parce que presque tous les convives avaient aussi à s'en plaindre, il leur proposa de s'entendre pour fonder eux-mêmes un journal, auquel il s'offrait de prendre part. — Général ,
lui dit encore Diicis , si nous pouvions accepter votre proposition et dévenir journalistes , vous nous redouteriez et vous nous écraseriez. — Bonaparte devint rêveur et laissa tomber la conversation, mais il renonça pour jamais à son journal, qui, rédigé par des hommes indépendans , eût pu devenir funeste à ses projets, et dans son cœur il dut savoir gré à l'âpre franchise de Fauteur à'Ahufar de lui avoir ouvert les yeux sur le danger. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il ne lui en garda pas rancune. Les idées gigantesques, Tenthousiasme poétique de ce vigoureux vieillard lui plaisaient singulièrement, quoiqu'il n'eût pas toujours à se louer de ses réponses. Quelques jours après , Ducis reçut une nouvelle invitation. L'accueil qu'on lui fit était plus caressant que de coutume. Après le café, le premier consul l'emmena dans le parc :
— Comment êtes-vous venu ici , papa Ducis? lui demanda-t-il.
— Dans une bonne voiture de place qui me ramènera tantôt chez moi.
— - En fiacre! à votre âge et avec votre talent?
— Je n'ai jamais eu d'autre voiture, quand le trajet m'a paru trop long pour mes jambes.
— Il faut nécessairement que vous ayez une voiture à vous ; laissez-moi arranger cela.
— Général, lui dit Ducis en l'arrêtant et lui étreignant le bras, vous êtes chasseur, regardez
ce qui passe sur notre tête. (C'était une bande de
canards sauvages.) C'est un gibier difficile, continua le vieux poêle; il sent d'une lieue la poudre et le fusil du chasseur. Eh bien ! général, je suis de ces oiseaux-là. Et il le quitta brusquement (i).
Bernardin de Saint-Pierre résista également aux avances du premier consul, mais il v mit moins de sauvagerie. Par son extérieur et par son caractère , Ducis rappelait le paysan du Danube de Lafontaine. Rien n'égalait son amour de l'indépendance et de la retraite, c Mon trésor est ma solitude, écrivait-il; je couche dessus avec un bâton ferré, dont je donnerai un grand coup à qui voudrait m'en arracher. Ma devise est : Benè vi'xit gui be?iè latuit. La pluie tombe, les vents sifflent, le ciel est sombre, mais je suis calme dans mon gîte, comme un ours qui philosophe dans le creux de sa montagne. La Providence a eu aussi pour moi son corbeau, la tragédie. Je mange le pain qu'elle m'envoie, quand j'ai un bon ami avec moi dans ma grotte. Je trouve un goût excellent à mes dattes; un abri charmant sous mon palmier. Quand je songe que je dois tout à la tragédie et rien aux hommes, que c'est elle qui me chauffe, me nourrit, me vêtit, m'abreuve d'un joli vin vieux de Joignv; quand je songe que c'est encore elle qui enflamme ma
(i) Kolice sur Dacis, par Campenon. Apologie de Bernardin de Saint-Pierre, Correspondauce. t. 1, p. cxsxij.
tête, qui me fait sentir mon cœur; quand je songe que je touche aux bornes de ma carrière, qu'il rae faut si peu de chose et pour si peu de temps, que je viens de faire une mélancoHque romance qui me réjouit , je me sens tout plein d'allégresse (i). »
Ces images douces et champêtres qui se mêlent à des métaphores rudes et abruptes, sauvages même, peignent tout Dacis. Ce n'est pas dans ses tragédies qu'il faut le chercher; ce n'est pas même dans ses poésies diverses, quoique sa personnalité y soit plus empreinte. On a dit que Bernardin de Saint-Pierre était d'un caractère audessous de sentaient; Ducis, au contraire, était infiniment supérieur à ce qu'il a écrit. Il a gâté Shakespeare , mais il le comprenait : à l'époque où il était de mauvais goût d'admirer la Bible et Corneille, il ne lisait guère que ces deux livres dont il admirait la couleur forte, la puissante énergie; mais, par un contraste qui n'est pas rare, et que nous avons déjà remarqué, quoiqu'à un moindre degré, chez J.-J. Bousseau, il faisait ses délices de Lafontaine et de Tlmitation. Bépublicain ardent, il allait à la messe sous la Terreur, et dans les temps difficiles, il ne laissait jamais passer une semaine sans se nourrir du pain des forts, suivant ses termes (2). Il y avait à la fois,
(i) Correspondance de bernardin de Saint-Pierre, t. III,. p. 3i4t 324, 346, 379.
(2) Campenon. Notice sur Ducis.
comme il le disait, dans son clavier, des jeux de flûte et des jeux de tonnerre. Mais il n'était pas de son époque; venu plus tôt ou plus tard, il aurait pu diriger et utiliser cette sève qui le débordait, et se faire dans la littérature la place qui lui était due, au lieu de gaspiller son âme en des essais incorrects et dans une correspondance fugitive que personne ne songe à feuilleter.
Les jeux de flûte, pour garder l'expression , étaient communs au clavier de Ducis et à celui de Bernardin de Saint-Pierre : ce fut le lien qui les rattacha. En leur qualité de membres de l'Institut, tous deux logeaient au Louvre, et leurs logemens, séparés par la cour, se trouvaient en face Fun de lautre. Le premier acte de chacun d'eux, le matin, était de se placer à sa croisée, d'où il ne tardait pas à apercevoir son ami qui lui faisait un salut amical. Us passaient souvent une partie de la journée ensemble, et le soir ils se réunissaient chez Ducis avec Lemercier, Andrieux, Bitaubé, Arnafilt, Chénier, Gollin d'Harleville et le vieux Lebrun, qui récitait ses vers énergiques et prétentieux, ou aiguisait ses mordantes épigrammes. Lorsque les gens de lettres furent renvovés du Louvre, cette douce intimité se brisa, mais Bernardin et Ducis ne cessèrent jamais de s'écrire, de se voir, et de s'aimer avec toute l'ardeur dune liaison dejeunes.se.
Ducis était le parrain d'un des enfans de Ber-
DE BEHNARDIN DE S.-PIEBRt;. 3S1
nardin de SainL-Pierre. Après la mort de sa femme, l'auteur des Etudes avait voulu se charger de faire élever sous ses yeux cet enfant et sa sœur, Virginie, mais il se vit bientôt obligé d'y renoncer : ne pouvant pourtant se résoudre à s'en séparer, il se décida à leur donner une seconde mère ; il la trouva dans mademoiselle de Pelleporc, aujourd'hui madame Aimé-Martin, qu'il avait rencontrée dans un couvent de jeunes personnes, où il se plaisait à aller dicter de petits sujets de composition.
C'est à l'époque de ce mariage qu'ji fut question de nommer Ducis et Bernardin sénateurs. 4 Oa m'a dit, lui écrivait à ce sujet Ducis (i), que vous veniez d'être nommé membre du sénat conservateur dans notre nouvelle constitution. J'en suis, bien aise pour ma patrie, et si cela vous convient, recevez-en mon compliment très sincère» Quant à moi j'ai bien pris mon parti, et ma résolution est inébranlable; si l'on me fait l'honneur de songer à moi , ma lettre de remercîment est toute prête, je n'aurai plus qu'à la signer. Je pourrais dire comme Corneille, en reconnaissant la distance infinie qui me sépare de lui comme poète :
Mon génie au ihéâtre a voulu m'attacher; Il en a fait mon fort, je dois m'y retrancher; Partout ailleurs je rampe et ne suis plus moi-niéiuf.
(t) Pièces justihcaiives sut- B.dc Saini-Fieirc, C>Eur. poftb,,^623.
« Il m'est impossible de m'occuper d'affaires : elles me répugnent , j'en ai horreur. Le mot de devoir me fait frémir. Si j'étais chargé de grandes et hautes fonctions, je ne dormirais pas. Mon âme se trouble aisément ; ma sensibilité est pour moi un supplice. ]Mes principes religieux me rendraient plus propre à une solitude des déserts de la Thébaïde qu'à toute autre condition. J'airne comme vous à voir la nature avec goût , avec amour, avec un œil pur et sensible, et cet œil qui est ma lumière et mon trésor, je le sens s'éteindre et m'échapper lorsque je mets le pied dans le monde. Si j'étais le maître de choisir, en me supposant ambitieux, je ne voudrais ni du sceptre des rois, ni des faisceaux consulaires. Je suis cathohque, poète, républicain et solitaire ; voilà les élémens qui me composent et qui ne peuvent s'arranger avec les hommes en société et avec les places. Je vous donne ma parole d'honneur, mon cher ami, que j'aimerais mieux mourir tout doucement à Versailles, dans le lit de ma mère, pour être déposé ensuite auprès d'elle, que d'accepter la place de sénateur. Je n'aurai qu'une phvsionomie, celle d'un bon homme et d'un auteur tragique qui n'était pas propre à autre chose. En restant constamment comme je suis et ce que je suis, je conserve tout ce qui m'est acquis par 1 âge. En me mettant en vue je me mettrais en prise. Les serpens lettrés se joindraient aux serpens politiques ; les calomnies pleuvraient sur mes che-
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veux blancs. Enfin, il va dans mon âme, naturellement douce, quelque chose d'indompté qui brise avec fureur et à leur seule idée les chaînes misérables de nos institutions humaines. Je ne vis plus, j'assiste à la vie. Je voudrais quelquefois n'être qu'un œil qui voit; mais j'ai encore une âme qui sent; elle est trop jeune, elle ne marche pas avec son vieux camarade. Ainsi donc, mou cher ami, si vous voyez notre illustre consul Bonaparte , si vous voyez Réveillère-Lépeaux et vos autres confrères, parez, je vous en conjure, le coup dont je suis menacé; en^jagez David, qui connaît bien ma façon d'être et ma résolution, à me servir dans les mêmes vues »
Ce que prévoyait Ducis arriva en effet. Quelques jours après, sa nomination lui futenvovée, et, comme il l'avait dit, il ré[)ondit par un refus. Mais Bernardin qui désirait secrètement cette place, quoiqu'il n'osât pas l'avouer tout haut, fut rave de la liste des notables par le premier consul , qu'il avait blessé sans doute sans le vouloir, car il était loin d'être aussi hostile à 2sapoléon que son ami. 11 attachait une médiocre importance à la forme du gouvernement, et il était disposé à se laisser tromper par toutes les apparences sous lesquelles, à ses débuts. Napoléon cachait son ambition. Nous en avons déjà cité un trait; eti voici un autre tiré d'une de ses lettres à sa femme :
c Hier, écrivait-il, j'ai lu sur l'empereur un trait
5S^ H1.STr.lRF.
qtii iii'a lait plaisir. Deux jours avant la bataille d'EyIau , il était lo{]é à deux lieues de là, dans un village. Il occupait la maison du ministre, située à mi-côte, et il avait couché dans sa bibliothèque. Il y avait sur la table un album. Quand il fut parti, le ministre y trouva écrit de la main de Tempereur : < Heureux asile de la tranquillité, pourquoi es-tu si voisin du théâtre des horreurs de la guerre? >
< ^e semble-t'il pas qu'il pensait à notre Eragny? S'il t'v avait vue avec notre chère famille, crois-tu quileùt domié bataille ?»
La même année (1807) il eut à répondre ^omme président de l'Institut aux trois récipiendaires, Laujon, Ravnouard et Picard, élus en remplacement de Portails , Lebrun et Dureau de Lamalle. Son discours, qui l'occupa très longtemps, se terminait par un magnifique éloge de 3'empereur qui lui a été souvent reproché.
Nous reproduisons quelques passages de cet •écrit, qui a été exclu de toutes les éditions des «euvres complètes.
< La France n'était plus éclairée que par de
fatisses lumières. Toute philosophie avait disparu. Tel est notre pôle abandonné du soleil, îior^qu une aurore boréale ne peut plus enfanter 'ie jeur, et n'annoncer à la nuit que de nouvelles DUft-: ; ses rayons décolorés et tremblans n'y laissent entrevoir qu'un océan de glace et ne mon-
lit brrnardjx dk ^;.-pl^:HRl:. oSf)
tre sur les rivajjes ci autres êtres vivant que (ie^^ renards étiques acliarnés sur des c^adavres.
« Où étiez-vous alors, fdles chéries de la philosophie, muses françaises? Quelle sombre forêt, quelle grotte caverneuse vous tenait cachées? Calomniées et proscrites par des hommes sans lettres, sans foi et sans frein, nulle chaumière en France , nul palais en Europe n'eût osé vous offrir un asile. Ah! vous en eussiez trouvé sans doute loin de nous à l'ombre des lauriers de Virgile, mais ils ne fleurissaient pas encore sous les lois de Joseph Bonaparte. Cependant, errantes çà et là, vous n'avez point abandonné votre patrie; vos anciens écrits consolaient des malheureux, fortihaient des citoyens, et ceux que vous avez inspirés dans cet Institut même, ont paru sur Téchafaud avec le coura;;e des Socrate et des Aristide.
« Enfin, le ciel nous envova un libérateur. Ainsi, l'aigle s'élance au milieu des orages; en vain les autans le repoussent et font reployer ses ailes; il accroît sa force de leur furie; s'élevant au haut des airs il s'avance dans Taxe de la tempête à la faveur même des vents contraires. Tel apparut aux regards de l'Europe conjurée cet homme dont la vertu s'acc roît par les obstacles , ce héros philosophe organisé pour l'empire. Il vole d'abord au midi, la foudre dansunt^ main et le caducée dans l'autre. Il s'élève audessus des troues, et répare les injures faites aux
nations; bientut il plane sur l'Egypte, et joignant à la terreur de ses armes les bienfaits de la philosophie, il fonde un institut dans l'ancien royaunie des Pharaons, redevenu barbare. Il revole vers la France alarmée ; il en relève le trône pour la gouverner, et y joint celai de Tltalie pour Taffermir. Il rétablit en même temps TAcadémie Française pour rendre aux muses leurs anciens asiles, et joindre la gloire des lettres à celle des armes. La France n'était alors défendue sur ses frontières que par des villes fortifiées; il Tentoure d'une confédération de nouveaux royamnes qu'il a créés. En vain l'ourse boréale s'en irrite, et, tout hérissée de frimas, vomit contre lui les météores des plus affreux hivers; il accourt vers elle, et renverse tour à tour trois puissaus souverains qui en défendaient les barrières. Mais comme s'il n'eût couru que dans une lice d'honneur, il les relève tour à tour et leur offre la paix et son alliance. Enfin, le plus puissant d'entre eux, dont on avait voulu faire le plus implacable de ses ennemis, vaincu par sa générosité, devient le premier de ses alliés.
« G toi qui projettes en sage et exécutes en héros, sois 1 amour des humains, mets ta gloire dans leur bonheur. Sans doute une grande renommée t'est déjà acquise. Toutes les classes de l'Institut le célébreront à l'envi ; la géographie décrira les régions que tu as parcourues; Ihistoire célébrera tes conquêtes, tes victoires, tes
traités au dehors, ton ^administration au dedans; les arts diront les monuniens que tu as élevés à Apollon, à Minerve, au redoutable dieu delà guerre. Mais lorsque le bruit des canons annoncera à la capitale le retour de tes phalanges invincibles, que des foules déjeunes épouses et de filles couronnées de fleurs , se précipiteront dans les rangs de tes soldats couverts de lauriers, pour y embrasser des pères et des époux qu'elles croyaient perdus; qu'élevant leurs bias et leurs couronnes de fleurs vers ton char de triomphe, elles t'environneront de danses et des chants de la reconnaissance et de la joie, c'est alors que les muses françaises s'élevant vers la postérité chanteront la paix que tu auras donnée au monde.
« O vous que nous venons d'admettre dans leur sein , et vous enfin, candidats futurs , qui aspirez à ce dernier asile de la philosophie, qui devez un jour jeter quelques feuilles de cyprès sur nos humbles tertres, comme nous en avons jeté sur ceux de nos prédécesseurs , ah! vous les rendrez illustres , si vous v joignez quelques rameaux des oliviers qui couronnent sa tête , car nous avons eu aussi part à ses bienfaits; mais dès à présent, célébrez de grandes destinées ; représentez la France, naguère humiliée et malheureuse, s'élevant au plus haut degré de splendeur et de prospérité par les soins de napoléon. >
Ces éloges sont outrés; sans doute, mais il faut remarquer qu'ils s adressent moins au vain-
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qucur qu'au paciticateur, à roiganisateur; que d'ailleurs Bernardin de Saint-Pierre, presque toujours dans une position gênée, et qui avait peu de temps auparavant perdu sa petite fortune, ne devait son aisance qu'à la famille Bonaparte; que Joseph , qui lui avait inutilement offert au nom du gouvernement une habitation dans son parc, lui avait fait accepter une pension de 6,000 francs; que ]Sapolëon , tout en l'écartant des affaires auxquelles il le savait peu propre , avait voulu recevoir de lui un exemplaire de sa belle édition de Paul et Firginie , et qu'il avait toujours quelque compliment flatteur à lui adresser quand il le rencontrait. En faut-il davantage pour expliquer, excuser ménje cet enthousiasme louangeur d'un écrivain beaucoup plus remarquable par son cœur que par son esprit, par son imagination que par
son jugement?
La nécessité où Bernardin de Saint-Pierre avait été toute sa vie de lutter contre la misère , les déceptions qu'il avait éprouvées , cette espèce de maladie morale qu'il avait ressentie à Pépoque où il quitta le monde, avaient laissé des traces profondes dans son caractère, et ces traces augmentèrent à mesure qu'il avança dans la vie. On ne peut disconvenir qu'il n'y eût chez lui de la mesquinerie à l'endroit de l'argent, une irritabilité excessive contre la critique, une inquiétude qui faisait souffrir ce qui l'entourait et qui avait lassé lindulgence du bon Andrieux lui-même.
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Le Mémorial de Saint-Hélène nous le montre comnie ayant conservé peu de dignité, et d'autres nous rapportent que son indignation était si vive contre les athées en bonnet rouge, les Dorat- Cubière, ies Svlvain Maréchal, etc., qu'il eût voulu, disait-il, les étrangler s \\ les eut tenus entre ses mains. M. de Sainte-Beuve qui raconte ce trait lait remarquer que Lamoignon disait aussi qu il eiU donné à César le vingt-quatrième coup de poignard s'il se fut trouvé dans le sénat romain, et queMalesherbes s'écriait qu'il n'aurait pas de scrupule à assassiner Gondorcet. La ?né^ tilinnceté de Bernardin de Saint-Pierre était de même uniquement dans ses paroles et sa haine n'était que la réaction d'un bon sentiment; mais son commerce en perdit de sa douceur, et les étrangers qui le visitaient sur sa renommée , le quittaient affligés du désaccord qui semblait régner entre ces pages si douces, si consolantes, ce beau et candide visage couronné de cheveux blancs et le ton morose de sa conversation.
Bernardin de Saint-Pierre ne demeurait à Paris qu'à de rares intervalles. Jl avait obtenu pour sa part dans la faillite de son débiteur insolvable une petite maison de campagne à Eragny sur les bords de l'Oise. C'était une riante retraite, t Eragny, écrivait Bernardin, ressemble par ses cultures à la vallée de Montniorencv, avec des lieux agrestes et rocailleux au sommet des collines qui suivent à perte de vue les sinuosités de la rivière.
Ces sommets sont revêtus à droite et à gauche du chemin de longs tapis violets d'anémone pulsatile , sorte de renoncule qui ne croît que dans les cailloux. Sa couleur d'un bleu pourpre forme la plus charmante harmonie avec leur blancheur d'une part et la verdure des collines de l'autre ( i ). »
Bernardin de Saint-Pierre v vécut plusieurs années, ajoutant chaque jour quelques pages nouvelles à ses Harmonies , à sa Théorie de l'Univers, à son Mémoire sur les Marées , fragmens qui devaient faire partie de ce grand ouvrage, et esquissant d'une main débile cette Amazone à laquelle il avait renoncé dans de meilleurs jours, mais qu'il se crevait encore capable d'animer. La partie qui en a été publiée ne contient que le récit d'un vovage à une colonie située sur les bords du fleuve des Amazones; l'auteur s'est arrêté au moment précis où Touvrage devait offrir la peinture des mœurs et des institutions de cette colonie modèle.
C'est probablement un peu avant cette époque qu'il fit cette promenade à Ermenonville , qu'il raconte ainsi dans se> Harmonies.
« Quelques dames et quelques jeunes gens de mes amis firent un jour avec moi la partie d'aller ^oir le tombeau de Jean-Jacques à Ermenonville : c'était au mois de mai. Nous primes la voiture publique de Soissons , et nous la quittâmes à dix
(î) Coire»po!idaoLe ; t. III ,. p. 211,
lieues et demie de Paris , une lieue au-dessus de Dammartin. On nous dit que, de là à Ermenonville , il n'y avait pas trois quarts de lieue. Le soleil allait se coucher, lorsque nous mîmes pied à terre au milieu des champs. Nous nous acheminâmes vers le sentier des guérets , sur la gauche de la grande route , vers le couchant. Nous marchâmes plus d'une heure et demie dans une vaste campagne sans rencontrer personne. Il faisait nuit obscure, et nous nous serions infailliblement égarés si, par bonheur, nous n'eussions aperçu une lumière auprès d'un petit vallon : c'était la lampe qui éclairait la chaumière d'un paysan. Il n'y avait que sa femme qui distribuait du lait à cinq ou six petits enfans de grand appétit. Comme nous mourions de faim et de soif, nous la priâmes de nous faire participer au souper de la famille. No» jeunes dames parisiennes se régalèrent avec elles de gros pain , de lait et même de sucre dont il y avait une assez ample provision. Nous leur tînmes bonne compagnie. Après avoir bien reposé notre âme et notre corps par ce festin champêtre, nous primes congé de notre hôtesse, aussi contente de notre visite, que nous étions satisfaits de sa réception. Elle nous donna pour guide l'aîné de ses garçons qui, après une demi-heure de marche, nous conduisit à travers des marais dans les bois d'Ermenonville. La lune vers son plein était déjà fort élevée sur Thorizon , et brillait de Féclat le plus pur dans un ciel sans nuages. Elle répandait
les flots de sa lumière sur les chênes et les hêtres qui bordaient les clairières de la foret, et faisait apparaître leurs troncs comme les colonnes d'un péristyle. Les sentiers sinueux où nous marchions en silence, traversaient des bosquets fleuris de lilas , de troènes , d'ébéniers , tout brillans d'une lumière bleuâtre et céleste. Nos jeunes dames vêtues de blanc, qui nous devançaient, paraissaient et disparaissaient tour à tour à travers ces massifs de fleurs , et ressemblaient aux ombres fortunées des Champs-Elysées. Mais, bientôt, émues elles-mêmes par ces scènes religieuses de lumière et d'ombre, et surtout par le sentiment du tombeau de Jean-Jacques, elles se mirent à chanter une romance. Leurs voix douces se mêlant aux chants lointains des rossignols me firent sentir que s'il y avait des harmonies entre la lumière de Tastre des nuits et les forêts, il y en avait encore de pkis touchantes entre la vie et la mort, entre la philosophie et les amours (i). >
Nous empruntons à M. Aimé-Martin le récit des derniers instans de son ami :
< Frappé successivement de plusieurs attaques dapoplexie, il sentit dans les premiers jours de novembre de i8i3, qu'il allait abandonner la vie , et il se hâta de quitter Paris où ses affaires l'avaient amené , pour jouir à la campagne des derniers beaux jours de Tautomne. Quelques pro-
(i) Otuvrcï po>tliumcj: p. bo.
DK EKIINARDIN DJ] .«5. -PIERRE. 393
menades dans la foret de Saint-Germain et sur les bords de l'Oise turent ses derniers plaisirs. Tranquille sur lui-même, il comparait la vieillesse à un fruit mùr qui repose sur l'herbe , et qui renferme la semence qui doit le faire revivre. Il avait consenti à recevoir les soins du docteur Alibert , mais en les recevant il lui disait : < Je sens que vos soins sont inutiles et vous allez me faire boire la ciguë comme à Socrate : aussi bien dans peu je visiterai comme lui Phthia la
fertile >
« La dernière fois qu'il se ftt porter dans son jardin , il remarqua un rosier du Bengale tout chargé de fleurs, mais dont une partie des feuilles étaient jaunies par le vent. Il le regarda un instant, et le montrant à sa femme il lui dit : « Demain les feuilles jaunes n'y seront plus. » Et comme il vit que sa réflexion Tattristait, il ajouta doucement : « Pourquoi te livrer à d'inutiles regrets , mon âme ne vivra-t-elle pas toujours? Souviens-toi des diverses périodes de notre vie, et tu verras qu'il doit encore me revenir quelque chose. Tout va s'améliorant en nous et autour de nous. N'ai-je pas été petit enfant entre les bras de ma nourrice? N'ai-je pas ensuite balbutié des mots, et répondu par mes caresses aux caresses de mes parens? Jeune, j'ai parcouru le globe avec des plans de république; j'étais alors malheureux, mais plein d'ambition et (Vespérances ;
ensuite ma raison s'est éclairée ; je me suis approché de la nature et de Dieu , et voilà que mon ame est près de se rejoindre à lui. Tu le vois , la fin d une période a toujours été le commencement d'une autre, comme la fin du jour est l'annonce d'une nouvelle aurore , comme la fin de l'hiver est Fannonce d'un nouveau printemps. Ainsi la mort est suivie d'une existence immortelle. Mais toi, mon amie, qui as supporté mes infirmités , ne te laisse point abattre; ta tâche ne finit pas avec moi; je te confie en mourant ma gloire , mes ouvrages et le sort de mes enfans.
< Quelques heures avant sa mort, en sortant d'une longue faiblesse , comme il vit sa fille et sa femme tout en pleurs autour de son lit, il leur tendit la main ; sa voix n'était plus qu'un souffle , à peine il put leur dire : t Ce n'est qu'une séparation de quelques jours; ne me la rendez pas si douloureuse ! Je sens que je quitte la terre et non la vie ! » Et comme s'il eût cédé à la plus tendre conviction, il ajouta : « Que ferait une âme isolée dans le ciel même? > Ces mots touchans furent presque les derniers qu'il prononça, peu d'heures après il n'était plus!
« 11 mourut dans sa maison d'Eragny, entre les bras de sa fille, le 21 janvier 181 4- La terre était couverte de neige , an vent froid agitait quelques arbrisseaux placés sous sa fenêtre; tout était triste
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dans la nature. A midi, le soleil parut à travers les brouillards ; un de ses rayons tomba sur le visage décoloré du mourant, qui prononça le nom de Dieu et rendit le dernier soupir. »
Les agitations de la politique occupaient tellement les esprits, que cette mort eut peu de retentissement. Le corps de Bernardin de Saint- Pierre fut rapporté à Paris et déposé, le 5 février suivant, au cimetière du Père Lacbaise,à côté de celui de Delille , mort Tannée précédente. Parse val Grandmaison prononça sur la tombe un discours où le talent de Tauteur de Paul et Virginie était sagement apprécié. Le 19 mai, le même écrivain, chargé de répondre à Aignan qui remplaçait Saint-Pierre à T Académie, développa cet éloge auquel s'associa le récipiendaire. En i8i8,rAcadémiede Rouen mit au concoTirs Téloge de Saint- Pierre; le prix fut obtenu par M. Patin.
Le buste de Bernardin de Saint-Pierre a été sculpté la même année par Valois; du temps de Tempire, le président des Etats-Unis avait fait faire son portrait ainsi que celui de quelques autres membres de Tlnstitut (1). C'est sur un portrait dessiné par Girodet, qu'ont été faites presque toutes les gravures de Bernardin publiées dans les éditions de ses (euvres. Sa plivsionomie était douce, et même, sous ses cheveux blancs de bonne heure, elle avait con-^ervc* (juelque
(i) Voir plus loin, p. 427.
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€ hose de lenFance. Cependant, en le regardant de plus près, certains plis de ce front révélaient les chagrins qu'il avait éprouvés, et Tirritabilité qui lui en était restée.