CHAPITRE VI
fiole philosophique ei littéraire de Bejnardia de Saiat-Pierrjî.
Bernardin de Saint-Pierre fut à la fois réformateur, naturaliste, poètp et littérateur ; m^is toutes ces manifestations de sa-xie littéraire reposent sur un principe unique : l'harmonie; le bien dans les arts et les institutions, comme dans la nature, c'est l'accord ; le mal, c'est la dissonance.
Ses systèmes de réforme ne sont pas lui, il n*a fait que les recevoir et les tranformer comme le prisme transforme les ravons lumineux: ils s'étaient éveillés en lui à la lecture de Jïobinson et de Télémaqut\ mais ces rêves d'enfant se seraient probablement envolé.^ avec tant d'autres, -i, de-
venu homme , il n'eût respiré un air loui chargé ti'idées analogue? ; il leur donna une partie de son existence, mais leur peu de profondeur montre assez que sa valeur personnelle n'est pas là.
Mis en présence de la nature par ses goûts de solitude, il s'occupa de cette étude avec bonheur, mais plus avec Tàme d'un amant qu'avec Tesprit d'un observateur ; il découvrit des rapports, il signala dans le règne végétal des harmonies inaperçues, il soupçonna le premier l'importance et les fonctions des collines boisées ; mais bien que Humboldt ait reconnu la justesse de quelques unes de ces aperceptions , il a plutôt vulgarisé que fait progresser la science.
Ce qui le caractérise donc plus particulièrement, ce qui constitue son originalité, c'est la manière dont il a envisagé et reproduit la nature, c'est-à-dire son sentiment poétique et son système pittoresque. ' . ' ■ ' '^
Toutes les âmes bienveillantes- penchent plus ou moins ostensiblement ver.s l'optimiïime; sous ce rapport, Saint-Pierre se rapproche beaucoup de J.-.l, Rpuss^au; 1 uji et l'autre disent ; Tout est bien en sortant des mains de la nature; s'il y a du mal dans le monde , c'est que l'homme a gâté 1 ouvrage de Dieu. Le second; en développant ce principe au point de vue social, arrive à conclure la prééminence de la sauvagerie sur la civilisation ; le premier, en appliquant ce principe à la nature, en conclut la prééminence des terres
vierges sur les li-eux habités, de l'enfant sur rhomme , et de la vie solitaire sur la vie des cités. Il ne remonta pas comme Rousseau jusqu'à la sauvagerie, mais il s'arrêta à l'état de société immédiatement postérieur, le patriarcat; Jean- Jacques avait du moins fait fléchir son principe et placé la scène de sa Julie en Europe , et dans des lieux où le bruit du monde parvenait encore; Bernardin persista dans son système, et ne crut àJa possibilité d'un gouvernement heureux qu audelà des mers ou au-delà des temps historiques. Mais du reste chez l'un et chez I autre, même adoration de la nature, mêmes réclamations contre la coutume de manger la chair des animaux. Bernardin de Saint-Pierre va même plus loin : chez lui, les animaux les plus féroces ont un certain air de bienveillance qui grimace quelque peu avec leur physionomie habituelle. Ce système, avons-nous dit ailleurs, peut conduire à d'absurdes et même à de dangereuses conséquences; mais il n'est pas de système qui, si Ton développe exclusivement une des propositions sur lesquelles il s'appuie, n'arrive à de semblables résultats; la vérité est en face de nos passions, comme une planète dans les cieux : si une des forces (jui les retiennent prédomine un moment, la planète, la raison s'échapperont par la tangente. Ce sentiment d'adoration de la nature s^'est manifesté à toutes les époques historiques, mais ri ne se produit guère que sous l'influence d«
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certaines croyances religieuses, et il paraît ordinairement lié à ce sentiment de mélancolie qui ne procède pas uniquement du christianisme, comme on Ta dit , puisque Virgile et Térence le possèdent à un haut point, ni du sentiment du malaise d'une société qui s'en va , puisque rÉvan^'ile en est pénétré aussi bien que les poésies gaéliques ou Scandinaves , et qui paraît plutôt le produit spontané d'une société vieillie, d'un culte qui prêche le renoncement, d'un climat sombre et brumeux. Les grandes scènes pastorales de la Genèse , d'Homère et d'Hésiode n'ont pas ce caractère , niais il apparaît déjà dans Platon , et se développe dans son école. C'est peut-être à cette mélancolie que Platon, Térence etVir^'ile surtout, ont été cités parfois parmi les précurseur» du christianisme. Ce sentiment se lie dès lors si intimement à la contemplation de la nature, qu'il gagne même les écrivains qui n'y voient qu'une incitation aux jouissances voluptueuses et matérialistes, Lucrèce , Jean de Meun, Kabelais, Pœgnier, Chaulieu. Ces deux sentimens combinés accompagnent les premiers ermites ou cénobites dans la Thébaïde , et tempérant doucement le récit qui nous a été laissé de leurs austérités, lui donne ce charme qui plaisait tant à Bernardin de Saint-Pierre , à Ducis , et qui se retrouve dans un grand nonibre de pages émues de Tertullien, de saint Augustin, de saint Jérôme surtout, et de saint Basile, lorsqu'il décrit sa re-
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traite du Pont, dans laquelle il veut attirer son ami saint Grégoire de Nazianze.
• Ce que nous avons souvent pris plaisir à nous figurer ensemble en imagination, il m'est donné de le voir dans la réalité. C'est une haute montagne enveloppée d'une épaisse forêt, arrosée du coté du nord par des sources fraîches et limpides. Au pied, s'étend une plaine incessamment fertilisée parles eaux qui tombent des hauteurs. La forêt qui jette alentour ses arbres de toutes espèces et j)lantés au hasard , lui sert pour ainsi dire de mur et de dêFense. Ce lieu se partage en deux vallées profondes : d'un coté, le fleuve qui se précipite de la crête du mont, forme par son cours une barrière continue et difficile à franchir; de l'autre, une large croupe de montagne qui communique à la vallée par quelques chemins tortueux, ferme tout passage. Il n'y a qu une seule entrée dont nous sommes le» maîtres.
< Ma demeure est bâtie sur la pointe la plu» avancée d'un autre sommet, de sorte que la vallée se découvre et s'étend sous mes yeux, et que je puis regarder d'en haut le cours du fleuve, le plus rapide que je connaisse. Ce fleuve se heurte contre une roche voisine, et, repoussé par elle, retombe en un torrent qui me donne à la fois le plus ravissant spectacle et la plus abondante nourriture; car il y a dans ses eaux un nombre prodigieux de poissons.
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c Parlerai-je des douces vapeurs de la terre, «t de la fraicheur qui s'exhale du fleuve? Ui> autre admirerait la variété des fleurs et le chant des oiseaux; mais je n ai pas le loisir d'v faire atteri-^ tion. Ce qu il v a de mieux à dire de ce lieu, c est quavec 1 abondance de toutes choses, il me donne le plus doux des biens pour moi, la tranquillité. Non seulement il est affranchi du bruit des villes, mais il ne reçoit pas même des voyageurs, excepté parfois quelques chasseurs qui viennent se mêler à nous; car nous avons aussi des bétes fauves, non pas les ours et les loups de vos montagnes, mais des troupeaux de cerfs et de chèvres sauvages, des lièvres et autres animaux semblables. »
Zenon et les stoïciens, Calvm et sa secte, et dans le sein même du catholicisme, certains esprits chagrins, plus préoccupés de la justice que delà bonté divine, de la chute que de la rédemption, les jansénistes et les écrivains qui se rattachent à leur doctrine, en ne voulant voir partout que des sujets de mortification, se sont volontairement privés de ces douce? contemplalions. Mais la légende populaire au moven âge j>'est plu à entourer de fleurs et de parfums le culte de la sainte Vierge. Il se mêle même alors au sentiment de la nature une sorte de mvsticisme qui tend à identifier les sentimens et les fleurs, les désirs, les aspirations et les parfums. Quelques passages du (.antiqup des Cantir/ues sem^
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Lient avoir donné le j)remier modèîe de cette poésie enivrante dontCaldéruu eut le secret au plus haut degré, et qui subsiste encore, mais considérablement modifiée, dans la poésie populaire de lAllemagne.
L'art profane au moven Age suit la rnéme tendance que la poésie sacrée; une partie de la mélancolie primitive a même disparu; il n\- a guère d'autre sentiment que la joie, le bonheur de se sentir vivre, l'enivrement, dansées pages sur le renouveau que nous extrayons entre mille autres descriptions de la plus riante époque de Tannée.
Tout aiitoui' oiseaux vuieioient .
l't si uc^ UûUGemeut çliautoieut , Qu'il n'est cœur qui n'eu fiit joyeut Kt en chantant, en l'air montoitnf... Le temps n'etoit mie nueus , De hleu estoieut vestus les ciem, Et le beau soleil clair luisoit.
Violettes croiâsoit par lieux.
Et tout faiaoit ses devoirs, tient Comme nature lodi^oit.
Oiseaux en buissous s'ajsembloient.
L'un chantoit , les au très doubloient Leurs gorgetles qui verboyoient Le chant que nature a appris; Et puis l'un de l'autre s'enibloient , Et point ne s'entre-reïsembloient :
Tant en y eut, ijue i'z »euibloicnt Fors à estre en luirabrc cnnijuis.
Les arbre» re{»arday flourir.
Et lieTres et lapins courir.
Du printemps tout s'esjouissoit , Là leuibloit amour ïei'trîourir.
404 HISTOIKE
Nul n'y peut vieillir, ne mourir.
Ce me semble , tant qu'il y «oit.
Des herbes en flair doux i«snit Que l'air sery adoucissoii; Et en bruyaul par la vallée , T'a petit rui>sclet passoif , Oui les pAM amoelif:¥oit Dont i'onde u't-laii pas ^,^k•e.
La buvoyent les oysillonis , Après que de maints grisillons, De moucheltes et papillons Ils avoient pris leur pa>ture.
De l'autre part fut la closture D'un prc fjracieux , où nature .'îema les fleurs sur la Terdure , Blanches, jaune», rouges et perses.
D'arbres flourir fut la ceinture , Auiii blancs que si neige pure Les couvroit. Ce «embloit pcinttire , Tant y eut des couleurs diverses !
Le ruiisel d'une s^ource vive »
Desceudoii de roche naïve.
Large d'environ une toise :
Si couroit par l'herbue rive , ?;i au gravier qui lui eslrive Menoit une très plaisant noise.
Maint poissonuet, mainte vaudoise, Oy là nager, qui se dégoise Kn l'onde claire , nette et fine.
Sv n'av garde que je m'en voise De la, mais largement me poise Qu'il faille qu'un *i beau jour fine.
Tout au plua près , sur le pendant De la mcni;igne , eu descendant, Fut a^^is un joyeux bocage Qui au ruissel >'alloit perdant, Kl vertes courtines teudant De «es branche» sui le rivage.
Là hante maint ov»el.sa(iTa{je , L'un vole , l'autre au ruisscl nage ; Canes, ramiers, hérons, faisans :
Là les cerfs paissoient par l'oDjhiage ; tt ces oi>illons hors de ca^jc, Dieu Sçait s'ils y esluient taisant.
Alain CuARriER,
L'érudition du seizième siècle ne tua pas entièrernent cette suurce d'inspiration ; dans les pièces que les poètes de la Pléiade laissaient quelquefois couler .^ans efFort de leur plume, pour se reposer de leurs grandes compositions si savantes et si ennuyeuses qu'ils estimaient au prix de la peine qu'elles leur coûtaient, on rencontre çà et là de gracieuses strophes, de [oli^ aquarelles d'avril et de mai ,
Alors que le> arondelettes , De leur fiorgc niiguardclettes Rappellent le plus beau de fan , El que pour leurs petits façonnent Une cuvette qu ils maçonnent De leur petit hcc artizan.
tt que les brebis camusctteo Tondent les herbes nouvelettcs.
Et le chevreau à petits bonds Echauffe sa corne et sautelle Devant sa mère qui brouielle Sur le roc les tendres jetons.