‹ Vie de Bernardin de S.-PierreChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

AvenlurïS de Bernardiu de Saint-Vierre en Pologne. — La princesse Marie M. — La morgue autrichienne.

Après avoir obtenu, non sans peine ni délais, lin passeport et une dispense du serment de ne jamais porter les armes contre la Russie (i), il partit pour la Pologne.

C'était au printemps : la terre sablonneuse de cette contrée s'écbauffait sous les premiers rayons du soleil; les cbemins couverts de touffes d'immortelles jaimes, les marais bordés de roseaux aromatiques, des moissons abondantes, lui annonçaient qu il se rapprocbait de sa patrie. Il

(i) Voyage CD RusL-ie. OEuvrcs postUuaics ) p. 27.

saluait avec bonheur le chêne de France , qui commençait à remplacer les sapins de la triste Finlande: et ses regrets sur ce qu'il laissait en Russie se fondaient comme la neige des montajjues de sable qui l'entouraient, aux feux du soleil printanier (i .

Pourtant la Pologne , comme les autres pays que Bernardin de Saint-Pierre avait parcourus, lui gardait aussi ses déceptions. Il allait y chercher la république, il y trouva lanarchie ; la guerre, il fut enchaîné dès le début; la gloire, U nV trouva que l'amour, cette autre passion terrible dont il se plaint, dans les Études, d'avoir subi les ravages [2).

Les hommes devaient toujours lui gâter le paysage, et la réalité renverser ses rêves. Les fiers républicains polonais, plongés dans les plaisirs et la bonne chère, ne se disputaient le pouvoir que pour mieux écraser la noblesse inférieure, laquelle se vengeait de ses souffrances sur ses serfs, qu'elle réduisait à l'état des bestiaux(3).

Cependant son ardeur guerrière ne s'en ralentit pas d'abord; il courut chez le résident de France, chez l'ambassadeur d'Autriche, chez les principaux chefs du parti. Chacun le reçoit avec joie , le félicite et l'encourage; toutes les portes lui sont ouvertes. Parmi ces portes, se trouve

(1) Vovage pn PoIo[;ne. OLuvrcs poslliumes, i> i3.

(i) Eludes, pnsi'vv.

(H) Voyage en Po'ognf. OEurre« ponhumeà. p. i4.

celle (rune parente du pi ince Radziu il , la princesse Marie M.... « Jeune, spirituelle, jolie, dit M. Aimé- IMartin , elle joignait l'élévation d'une romaine à la légèreté d'une française. Elle possédait tous les talens, parlait toutes les langues; son amour pour la vertu, son enthousiasme pour les actions grandes et généreuses, exerçaient un empire irrésistible. Comme la Cléopâtre de Plutarque , elle était petite, vive, entraînante; on sentait qu'heureuse de vivre pour le plaisir, elle saurait aussi mourir pour la gloire. Sa voix pénétrait le cœur; son sourire avait quelque chose de javissant , et Ton ne pouvait la voir ni l'entendre sans y penser toujours. > Bernardin , ou plutôt le chevalier de Saint-Pierre, car c'est ainsi qu'il se faisait appeler alors, éprouva cet ascendant, et, honteux de sa position de fortune, il chercha à se rendre digne d'elle en s illustrant à la manière des paladins de l'Arioste, qui allaient aussi conquérir des princesses. L'aventure qui s'ensuivit ne serait pas non plus indigne du Roland furieux.

Radzivvil était campé entre Niewitz et Sluczk , et l'on assurait que le khan des Tartares de Grimée, Cri m Gheraï, marchait à son secours avec quatre-vingt mille hommes; Bernardin conçut le hardi projet de traverser le pays malgré les armées russes, et d'aller rejoindre le prince pour assister à la première bataille.

I^ princesse, ri qui il lit part de ce projet

hardi, l'approuva, dit le biographe de Bernardin, < en femme supérieure, sans crainte, sans étonnement. Elle semblait croire en lui, et voir dans la supériorité de son âme Taugure des plus belles destinées. Cîependant elle voulut lui donner un compagnon d'armes , et son choix tomba sur un nommé Michœlis , major des hulans , homme de résolution et propre à exécuter un coup de main. Elle traça ensuite elle-même ce qu elle appelait leur plan de campagne, et leur désigna les personnes dévouées au parti chez lesquelles ils devaient sarréter. En réglant ces dispositions, elle descendait dans les plus petits détails , prévovait les plus petits dangers, et analysait froidement les chances de succès, comme aurait pu le faire le plus habile général. Toujours calme pendant les préparatifs , ce ne fut qu'à l'instant même du départ que la pâleur de son visage, le tremblement de sa voix semblèrent révéler l'agitation secrète de son cœur. >

e Ce fut le 25 juin 1764 que je partis, dit Bernardin de Saint-Pierre dans une relation qui fait partie de sa correspondance (i). Je passai le matin chez M. Michœlis , major des huîans saxons, qui devait m'accompagner. Je le trouvai fort irrésolu. Je le pressai par toutes sortes déraisons dont la plupart étaient bien frivoles. Il me souvient de lui avoir dit que les Russes regardaient

(i) Correspondance, t. III, p. 60.

la pluie comme le si^^ne d'un vovape heureux, et il pleuvait alors. Entin je lui dis tout ce que Tenvie de partir me sugpférait, car une bagatelle détermine souvent un homme qui balance.

€ Sur les dix heures du matin, nos équipages se mirent en marche, et, sur les cinq heures du soir, nous passâmes la Yistule. A deux portées de fusil de là une calèche nous attendait ; elle était attelée de quatre mauvais chevaux , et nous avions trois milles à faire dans des sables. Cependant j'étais tranquille, on nous avait assuré que les chemins étaient libres, que nous serions accompagnés partout des gens du prince, qu un guide nous devancerait à toutes les stations, que toutes les précautions étaient prises pour notre sûreté et notre commodité.

€ La nuit vint, et nous vîmes une chaise nous devancer rapidement. 11 v avait dans cette voiture qui allait si bon train la femme de M. le commissaire des terres du prince îladzi\vil : elle nous cria, en passant, quelle allait tout faire préparer pour nous bien recevoir.

c La bonne dame en eut tout le temps, car il était huit heures, et nous n'arri\âmes qu'à minuit. En entrant dans la maison du commissaire , nous vîmes évidemment qu'on avait l'ait des préparatifs. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, on vovait plusieurs lumières aller et venir, comme des gens empressés. Le maître du logis nous dit que les chevaux ne seraient prêts que vers le matin ,

et qu'il nous avait fait préparer le corps de logi!> voisin pour v reposer plus tranquillement.

«Xos équipages étaient arrivés surles six heures du soir; nous les finies descendre dans l'appartement où nous nous trouvions. Nous mîmes sur la table nos provisions de bouche et de guerre; elles consistaient en six pistolets et deux sabres , six bouteilles de vin de Hongrie dont M. Hennin rn avait fait présent, du vin de France, etc.

< Nous nous mîmes à table, j'étais assis le visage Tourné vers la porte, Micbœlis dans le sens coniraire, A peine nous commencions a manger, que tout-à-coup la porte s ouvrit, cinq ou six hommes armés de sabres et de pistolets à la ceinture se précipitèrent dans la chambre, et nous entendîmes la voix de plusieurs autres qui s'efforçaient d'entrer. A ce tumulte, je me levai, et prenant sans affectation mes pistolets, je les contins assez à propos pour donner le temps à Michœlis de se lever. La taille et les moustaches de Michœlis, \u\ peu de vin de Hongrie que j'avais bu, et qui me donnait un air plus méchant que je nelai naturellement, et sans doute nne belle paire de pistolets que je tenais dans mes mains, tout cela leur en imposa tellement, que ces gens si échauffés .s'arrêtèrent tout court, nous firent une profonde inclination, et se retirèrent sans dire mot.

« Je dis à Michœlis : t Barricadons les fenêtres et les portes, car nous allons être attaqués. » Je voulus iermer une croisée, mais on avait déjà

DE BERXARDIN DE S.-PIERRF,. 97

porte les précautions jusqu'à l'enlever toul entière. Nous lu fîmes remettre a sa place par le commissaire, et je soupçonnai dés ce moment que nous étions trahis; nous en fumes bientôt convaincus.

« Toutes les précautions prises pour la défense, nous nous remîmes à table. Cependant les bulans murmuraient sous nos fenêtres ; le commissaire entra pour nous dire qu'ils voulaient mettre le feu à la maison. Nous répondîmes : < S'ils approchent, nous tirerons ,>ur eux. » A ces mots, la dame du logis vint nous prier d'aller coucher dans la maison voisine, parce que le bruit que nous allions faire ferait pleurer ses petits enfants. Cette maison était un corps de logis isolé à l'entrée du bois, et occupé par les ennemis. Elle ajouta que ces hulans étaient des gentilshommes de la garde du prince Katoriuski, qu'ils nous attendaient dans le voisinage depuis inie heure après midi.

e 11 était clair que le conunissaire aurait pu nous faire savoir leur arrivée , et qu'il s'entendait avec eux puisqu il ne l'avait pas fait. Ainsi nous nous hâtâmes de brûler nos papiers; nous envoyâmes demander trois fois au commissaire la lettre que nous venions de lui remettre : il répondit qu'il l'avait brûlée, ce qui était faux.

« Avant de nous reposer, je jugeai à propos de faire une patrouille. Je fis le tour de la maison, et avant vu de la lumière dan< une chambre voisine

de la notre , j'aperçus à travers ]a porte sept ou huit liulans qui se préparaient à v .passer la nuit. Pendant ce temps , j'entendis une voix qui me dit en latin de prendre garde à moi, parce qu'on voulait ra'arrêter. Je répondis : « Il n'y a rien à craindre. > L'obscurité était si grande, que je ne pus distinguer le donneur d'avis. Je rentrai, et fis part de ce que j'avais vu à Michœlis , qui conclut , ainsi que moi, que c était une autre preuve de trahison, puisque le maître de la maison nous avait caché ce voisinage.

e Je proposai à Michœlis de tomber sur nos gardes pendant la nuit , et de continuer notre route ; mais il me tit sentir 1 inutilité d'une pareille sortie , puisque nous n'avions ni chevaux ni guides pour aller plus loin, et que nous étions trahis par les gens même du prince. Nous nous jetâmes sur des matelas, avec nos armes à portée, pour n'être pas surpris. Le reste de la nuit se passa tranquillement.

« Lorsque le jour fut venu, dix hulans commandés par un lieutenant, vinrent poliment à la porte nous dire qu'ils avaient des ordres de ne laisser passer personne sans passeport ; que si nous n'en avions pas, nous devions retourner pour en prendre , parce que nous ne pouvions aller plus loin sans inconvénient: qu'il v avait trois cents hussards dans un village voisin , et que plus haut nous tombions au milieu des Russes, qui marchaient sur Biala. Gela était vrai.

« Nous résolûmes donc de retourner à Varsovie. Les hiilans montèrent à cheval en nous accompa{Tjnanl sans affectation. Après six heures de marche, nous arrivâmes sur les hords de la Vistule. On ht préparer les hacs pour le passatje de nos voitures. Pendant ce temps, nous convînmes de dire au prince Katorinski que nous avions voulu aller à la campa^jne pour y jouir de la belle saison, car nous pensions bien que le prince serait curieux de nous voir.

< En effet, il avait déjà envoyé le capitaine de sa garde pour nous prier de dîner chez lui. (^uand nous eûmes abordé au rivage , nous vîmes un grand nombre d'hommes qui nous regardaient avec curiosité. Nous arrivâmes chez le prince ; tout le monde était aux fenêtres. On nous fit monter par une aile du château. Nous nous trouvâmes dans une salle remplie d'officiers et de soldats de toutes les couleurs. On apporta nos effets qui furent vi.-ités avec la plus grande exactitude. Nos habits le furent aussi. La visite faite, un ofhcier vint nous prier de lui remettre nos épées, ce qu'il falhit faire. On entrait de cette salle dans une autre plus grande ; ce fut là que je passai. Cette chambre était trop bien éclairée et trop propre pour une prison ; mais son énorme voûte, ses fenêtres grillées et sa porte de fer ne lui donnaient pas l'air d'un appartement. On me dit que c'était la salle du Trésor. On posa dans ma chambre une sentinelle , la baïonnette au bout du fu-

'UnWërsîSa' BIBUOTHECA

lOO HISTOIRE

>il , avec un ba> officier armé du pistolet et du sabre. On prit avec IMichœlis la même précaution, et l'on mit encore deux Factionnaires à la première porte.

« J'étais si en colère de tout cela, que je me plaignis hautement d'être arrêté contre le droit des gens et gardé avec une sévérité sans exemple. On me répondit que c'étaient des précautions nécessaires dans un temps de troubles; qu'au reste rien ne nous manquerait.

< Quelque temps après, on m'apporta mon souper. Il consistait en une petite fiole de vin de Bourgogne et trois plats. Je ne voulus rien prendre.

n TiC lendemain, sui les dix heures, un oMicier vint me dire que le prince voulait me parler. Je descendis avec cet officier dans un petit appartement où étaient une table, trois chaises; et M. l'auditeur prenant un air grave, m'adressa ainsi la parole :

« — Monsieur, 1 affaire dans laquelle vous êtes impliqué est d'une si [grande importance, qu'il est facile de voir que vous avez été mal conseillé ; nous espérons donc que vous direz la vérité, puisque nous vous avons traité avec égard. Pourquoi avez-vous quitté le service de la France?

« — Pour des raisons qui me sont particulières. Je ne dois pas répondre là-dessus.

« — Nous sommes envovés par Son Altesse pour vous entendre sur tout.

DE Bta.NAP.DLN DE >.-PlERRL. JOt

« — Je suis capitaine, et jjuisqu'on m'interroge, il devrait v avoir au moins nn major présent. Mais je vous satisferai en deux mots. J'ai été à la campafjne pour prendre l'air; on m'a arrêté sur ime terre amie; on me retient ici contre le droit des gens; dites au prince qui vous a envoyé que j'attends de sa justice qu'on répare l'éclat que cette affaire a fait.

« — M. Michœlis a avoué que vous alliez trouver le prince Radzi>vil ; il l'a même signé. Vovez ce papier, c'est son écriture.

« Comme je pensai que ce papier pouvait être de leur invention :

« — Je ne sais point, rëpondis-je, les intentions de M. Michœlis ; mais s il m'a voulu livrerau prince à mon insu, je demande satisfaction contre lui.

« — Il est encore convenable de dire où vou-. avez reçu le quartier. Avez-vous été recommande à quelqu'un^

a — J'ai loge prc- de la por(e de Gracovie ; je n'ai été recommandé à personne, parce que j'ai l'honneur d'être connu de M. l'ambassadeur de Vjernie.

" — On a trouvé dans vus papiers une adresse à M. le comte de ^lercv.

« — C'est une lettre que je lui écrivais de Kœnigsberg, pour le prévenir de mon arrivée; mais, réfléchissant que j'arriverais avant la poste, j'ai brûlé la lettre , et l'enveloppe est restée par hasard dans mon portefeuille.

f — Qui VOUS a recouimandé et présenté à M. Alouais, à M. Michœlis?

« — Personne; j'ai fait leur connaissance au Jardin du Roi.

€ — Cela est singulier!

« —Gela est tout simple. Il est bien naturel que, dans un pavs étranger, des étrangers se rassemblent.

c — On dit que Micbœlis a brûlé des lettres.

« — C'était du papier, afin de parfumer la chambre, où Ton sentait une mauvaise odeur.

< — Où avez-vous mis vos effets en partant de Cracovie ?

« — Chez un ami.

« — Où demeure cet ami?

A — Je ne suis pas obligé de le dire.

« Puis, par réflexion :

a — Chez M. le résident de France ; ajoutez que \e ne Tai pas dit d'abord , parce que j'ai cru inutile de répondre à une question indifférente.

u — On vous a engagé, Monsieur, dans une bien mauvaise affaire, et cela à cause de votre jeunesse.

« — Allez, Monsieur, je ne suis point d'un âge à être séduit. Je sais ce que je fais; mais vous, Messieurs, vous agissez avec moi sans aucune forme de justice; car, fût-il vrai que j'eusse voulu aller trouver le prince Radziwil , vous ne pouvez que m'en empêcher, et vous me détenez ici dans

une maison particulière, comme si j'étais Tesclave de votre prince.

« L'autre officier prit la parole.

< — Vous pouvez compter, Monsieur, dit-il, que si vous nétes point mêlé dans cette affaire, elle tournera à votre avantage. Nous allons rendre compte de tout ceci au prince, ayez un peu de patience et demandez tout ce que vous voudrez.

« Je remontai chez moi. Sur les cinq heures du soir ma porte s'ouvrit. Les deux officiers qui m'avaient interrogé entrèrent avec M. Michœlis. Je crus que j'allais sortir et que tout était fini. Ils nous dirent :

« — Vos dépositions ne sont pas semblables. M. Michœlis a avoué que vous alliez ensemble trouver le prince Radziwil.

< Je me tournai vers Michœlis :

« — Avez- vous dit cela, Monsieur?

« — Cela est vrai, me répondit-il en se troublant.

f — Puisque vous l'avez dit, j'en tombe d'accord. Oui, Messieurs, j'allais trouver ce prince. Si je lai nié , c'est que je l'avais promis à M. Michœlis, que je craignais de lui faire tort; et après lui en avoir donné ma parole, rien n'eut été capable de me le faire rompre.

« L'un de ces officiers me dit :

< — Eh! Monsieur, puisque ce n'était que cela, il n'en fallait pas faire mystère; il est naturel qu'un officier cherche du service.

« Ils sortirent après avoir posé de nouvelles sen-

tinelleSj et détendu qu'on nous laissât parler. Cependant je m'adressai à Michœlis, à travers la porte. 11 me. dit :

a — Nous avons été tiahis. Ils ont été chez moi, ont ouvert mes malles, où ils ont trouvé un malheureux billet signé de M. Alouais. Il v avait , entre autres articles, que nous devions dire au prince d'accorder la liberté à chacun de ses paysans qui lui apporterait un Russe mort ou vif.

« — Vous nous avez mis dans de beaux draps, lui répondis-je; gare la Sibérie!

« Deux ou trois jours se passèrent sans avoir de nouvelles. Vn matin, l'auditeur entra dans ma chambre pour me dire que nos dépositions s'étant trouvées contraires, on était fort éloigné de me rendre la liberté , que je devais même me préparer à aller dans une prison plus rigoureuse.

« — Je suis tout prêt , lui dis-je; mais songez qu'il V a des Polonais à Paris.

« Je vins à réfléchir, lorsque cet officier fut sorti, que cette affaire pouvait devenir de la plus grande conséquence par les commissions dont Michœlis s'était chargé; que les Russes étant tout-puissans à Varsovie, ils pouvaient nous traiter en prisonniers d'État, et nous envoyer à Pétersbourg, oii Ton me ferait un crime d'avoir embrassé le parti d'un ennemi de l'empire , lorsque je sortais à peine du service de Russie.

« Je demandai à écrire au prince Katorinski. On m'apporta de l'encre et des plumes. L'auditeur

DE BEK.NAnrJl.N DF S. PJLKRL. 105

re^la présent |)f iiH^nt (jue j ecrivai> , «le sorte qu'il Fallut CCI ire sous ses veux, et saus brouillon, une lettre tjui devait être toit circonspecte. « La voici telle qne je nie la sjiis rappelée huit jours après. Je me suis as-ujéti même aux ne- (jligences ou m emportait ma position :

< Monseigneur.

« Je prends la liberlt* de représenter a Votre Altesse que je suis détenu aux arrêts depuis troi^ jours. J'ai imaginé qu il fallait qu il y eût quelque motif extrêmement grave pour que ma détention eût été si longue; mais j'ai été bien surpris lorsqu'on ma annoncé ce matin que je devais m'attendre à une prison beaucoup plus rigoureuse

< Permettez-moi de faire passer rapidement >>ous les yeux de Votre Altesse les événemen»; de ma vie. Les témoignages d'une bonne conduite passée servent de caution pour la présente.

< Je suis cadet dune bonne maison de ^Jormandie. Je pris le parti du génie , comme le chemin le plus couit pour aller à la fortune. J'ai fait ma première campagne en Allejnagne , dans Tétat-major de 1 armée , sous les ordres de ^L le comte de Saint-Germain , ensuite dans Tarmée de M. de Broglie. C'était en 1760.

« L'année suivante, je fus envoyé à Malte par la cour. L'île était menacée d'une invasion de la part des Turcs. A notre arrivée à Malte, nous trou-

vâmes tout pacifié. Je revins à Versailles, où je me brouillai dans les bureaux, parce qu'on ne m'avait pas tenu ce qu'on m'avait promis. Je partis de Paris dans l'intention daller en Portugal, où les ingénieurs étaient rares et nécessaires, car la j^uerre venait de s'allumer avec l'Espagne. Pour aller en Portugal, je vins en Hollande: là, je reçus une lettre du chevalier de Cbazot , commandant de Lubeck , qui m'invitait à le venir joindre. Les Russes et les Danois se rassemblant dans le Holstein, se préparaient à faire de sa ville le centre de la guerre. Je volai au secours de mon compatriote; à peine étais-je arrivé que la paix >e fit, par la révolution de Pierre III; c'était en 1762. Je résolus daller en Russie, où j'avais beaucoup de recommandations. J'entrais à peine en service que la paix générale arriva.

< Ennuyé de voir la paix me suivre partout, je demandai mon congé, sachant bien que la sagesse du gouvernement présent maintiendrait long-temps FEtat tranquille et sans guerre. Je résolus de retourner en France et d'y présenter quelques projets analogues à mes études; et, comme j'avais l'honneur d'être connu de M. le comte de Mercv, qui m'avait promis des lettres de recommandation pour Vienne , je vins à Varsovie.

« Je puis prouver ce que je viens d'avancer jusqu'ici à Votre Altesse, par des lettres et des certificats de personnes de la première considé-

ration. Le reste de ma conduite ne sera pas plus difficile à éclaircir.

« J'arrivai à Varsovie avec un père récollet que j'avais rencontré à Memel. Le juif qui conduisait la poste nous laissa dans le plus grand embarras sur le bord de la Yistule. 11 était nuit ; nous priâmes un étranger qui parlait français de nous conduire à l'hôtel de M. le comte de Mercv, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, on m'indiqua un logement vis-à-vis Thotel du grand-maréchal.

» Pendant mon séjour à Varsovie, j'ai mangé chez Son Excellence Monseigneur l'ambassadeur de Vienne qui m'a offert sa tahie; j'ai été chez la princesse Sangousca invité à souper deux fois, et à dîner chez la princesse M J'ai mangé plusieurs fois chez M. Hennin, résident de France. J'attendais une occasion de partir pour Vienne , lorsque j'appris que le prince Radziwil était occupé à défendre deux places, ^Nievitz etSluck. Je résolus de l'aller joindre pour me faire honneur.

« Votre Altesse n'ignore pas qu'il est facile à un ofhcier de se distinguer, parce qu'il se présente des occasions lorsqu'il est en détachement ; mais il n'en est pas de même d'un officier du génie : si la fortune ne lui présente un moment favorable, il lui est bien difficile de mériter assez de confiance pour qu'un prince se repose sur lui de la défense d'une place.

« Je m'adressai à M. Alouais, avec lequel j'avais lié connaissance. Je ne sais si ce fut au jar-

ciin de la cour ou dans quelque maison particulière. ^I. Alouais me répondit que je prenais un parti désespéré, que le prince RadziNvil était sur le point d'être écrasé : que d'ailleurs il ne se mêlait point de cela; que cependant il me ferait faire connaissance avec un officier qui connaissait le pavs mieux que lui. Cet officier était M. Michœîis.

€ Je ne demandai pour ce vovage ni grade ni récompense; j'allais, comme volontaire, à mes dépens. J'eus beaucoup de peine à enrjagerM. Michœîis à m'accompagner ; mais il se détermina, à force de prières , à se charger de ce qui était nécessaire pour le vovage...

« J'ajouterai quelque chose de plus : j'ai compté, par cette démarche, me faire honneur dans l'esprit de Votre Altese et de son excellence mouseigneur le comte Poniatowski. Il m'eiit été facile d'imiter tant d'officiers qui se mettent à l'ombre «le la fortune lorsqu elle est favorable : mais j'ai pensé que vous auriez bonne opinion d'un honmie qui renonçait volontairement aux douceurs delà société pour suivre un prince dont il n'avait jamais ouï parler, et qui embrassait son parti par la seule raison qu'il était malheureux. D'ailleurs, jnes services ne pouvaient convenir qu'à ce prince. Le génie est l'art d'opposer l'adresse à la force; ceux qui lui font la guerre n'en ont pas besoin.

f Je suis donc parti don? linfention de mériter

ÎJE BKUNARDIN DE S. -PI ERRE. 109

l'estime de Votre Altesse, intention fondée sur les louanges peu suspectes de IVI. Hennin, qui m'a assuré que, sans les circonstances du départ de M. l'ambassadeur, la première maison où il m'aurait présenté eût été celle de Votre Altesse qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pourlui, jusqu'à lui témoigner qu'elle serait très fâcbée de le voir retourner en France.

€ Je n'en dirai pas davantage, de peur d'avoir l'air dellatter. Cette lettre, quej'écris en courant, n'a été ni méditée, ni réfléchie. Il me reste ù prier Votre Altesse de me faire savoir comment je dois me considérer ici. Comme prisonnier de guerre? il est partout d'usage de renvoyer les officiers sur leur parole. D'ailleurs, je n'ai point été pris avec les ennemis , ni commettant aucune hostilité. On me fait un grief d'avoir soutenu les premiers jours que j'allais à la campagne. Je l'ai dit, cela est vrai : i^ parce que je ne voulais pas faire tort à M. Michœlis que j'avais engagé à m'accompagner; 2° parce qu'aucune loi n'oblige lui homme d'être son accusateur dans sa propre cause.

€ On me traite ici avec honnêteté; mais la liberté est le premier des biens, puisque, entre autres avantages, il me procurerait rhonneiir d'assiu'er Votre Altesse du respect, etc. >

< On m'apporta le lendemain pour réponse que je devais avoir un peu de patience. Cotait le quatrième jour <le ma détention. T^es jours

suivants se passèrent sans qu'on ne parlât de rien. Je m'impatientais furieusement. Il arriva un petit incident qui augmenta ma mauvaise humeur. Michœlis jeta par sa fenêtre un peu de chocolat enveloppé dans du papier; aussitôt on donna Tordre de fermer toutes nos fenêtres: il faisait une chaleur insupportable. On m'apporta le soir mon souper : je refusai de rien prendre. Un officier vint m'engager de la part du prince à manger. < Dites au prince , lui répondis-je, que je ne reçois rien de la part de mes ennemis. >

« Une chose me donnait du chagrin, c'était la crainte des Russes. Je sortais de leur service; ils étaient tout-puissans à Varsovie. Ils profitent des moindres prétextes pour conduire les étrangers dans leur pays ; j'en avais vu beaucoup d'exemples ; je ne rêvais que de la Sibérie et de la forteresse de Pétersbourg. Joignez à cela que j'ignorais les mouvemens qu'on se donnait pour moi. Je me regardais comme un homme qu'on n'oserait réclamer à cause des circonstances. En vérité, je rendais bien peu de justice à M. l'ambassadeur de Vienne et à M. le résident de France.

« Enfin le huitième jour, l'auditeur entra chez moi; ses yeux étaient sereins et sa physionomie riante, ce qui était rare. Il me dit : « Monsieur, je viens vous faire une visite d'amitié. » Puis, sous prétexte de conversation familière, il me faisait quantité de questions aussi ridicules que malignes. Je répondis à tout laconiquement.

L'adjudant du prince entra un moment après, et m'apprit que beaucoup de personnes s'intéressaient pour moi, entre autres madame la fille du prince Katorinski, madame la princesse Stramick. Elle m'envoyait des livres, car jusqu'alors je n'avaiseu que mes livres de géométrie et de tactique, qui n'étaient guère propres à me distraire.

f On m'apprit que je sortirais le lendemain, à condition que je signerais un billet où je m'engagerais à ne prendre aucun service contre les Etats pendant l'interrègne, et où je promettrais de me retirer en France sous le terme de quinze jours. < Je fis tout ce que je pus faire pour éviter ce coup ; mais il en fallut passer par là. Mon premier soin en sortant fut de solliciter l'élargissement de Michœlis. Mes sollicitations n'ont point été rejetées ; il est sorti des arrêts avec ordre de se retirer, dans les dix jours, des terres de la république. J'ai reçu un grand nombre d'invitations. Cet empressement m'a fait naître Tidée d'attendre à Varsovie le moment de l'élection. J'ai redemandé ma parole; on m'a rendu mon billet, et j'ai remis celui-ci à sa place :

« Je, soussigné, chevalier Jacques de Saint- Pierre, capitaine dans le corps du génie, cidevant au service de Russie, promets sur ma parole d'honneur de ne prendre aucun service en Pologne pendant l'interrègne d'à présent , et de n'entretenir, soit directement, soit indirectement, aucune correspondance ou communication

112 HlSTOllîE

avec qui que ce soit au désavantage des États confédérés de la même république. >

Cette relation qui, avec le Discours d lui paysan polonais, est un des premiers ouvrages de l'auteur, puisqu'elle paraît avoir été écrite à Tépoque même des evénemens, n'a, on l'a déjà remarqué, rien de ce moelleux, de ce charme qui, plus tard, caractérisa les écrits de 1 auteur; il v a, au contraire, quelque chose de raide et de sec. On sent que la passion égoïste, l'ambition avaient presque seules parlé en lui; le charme et la douceur seront aj>portés dans cet âme et dans ce style par Ici passion expansive, par 1 amour.

Car ce récit ne dit pas tout : la crainte de la ^îiiiérie et des Russes, le désappointement d'une expédition man(|uée n'étaient pas les seuls sentimeus de Bernardin de Saint-Pierre; il v en avait un autre beaucoup plus fort : la honte d'avoir échoué à sa première entreprise et la crainte de revenir ridicule aux veux de la princesse. Sa joie fut immense quand, aux noms des personnes qui s'étaient intéressées pour lui, il entendit joindre le sien, quand surtout il la trouva, au retour, aimante et affectueuse, louant son courage et le plaignant des dangers qu'il avait courus.

Saint-Pierre a laissé des manuscrits contenant le récit de ses rapports avec cette princesse. Ces manuscrits n'ont pas été publiés; mais M. Aimé- Martin annonce les avoir eus sous les yeux en écrivant \e^ pages qui suivent.

i La fortune a trahi votre espoir, lui dit ia princesse après avoir entendu de sa bouche le récit de ses aventures; mais il ne faut pas s'en plaindre; je Tai toujours vue traiter ainsi ceux qu'elle voulait combler de faveurs. > Ces paroles se gravèrent profondément dans la mémoire de M. de Saint-Pierre, et, sans chercher à se les expliquer, elles le remplissaient despérance. Cependant son aventure faisait alors le sujet de toutes les conversations; chacun voulait voir ce Français qui s'était si généreusement dévoué à la cause de la liberté* et qui, dans le malheur, avait montré tant de noblesse et de courage. Jeté tout-à-coup dans un tourbillon de jeunes princesses, au milieu des fêtes les plus brillantes, il semblait n'avoir renoncé aux illusions de la gloire que pour s'abandonnera celles du plaisir; mais, dans ce cercle d'enchantement, il ne cherchait, il ne voyait que la princesse. Celle-ci paraissait accueillir ses vœux , son admiration; elle les appelait même avec une coquetterie qui ne pouvait échapper qu'à lui seul. Souvent, lorsque sa beauté excitait un doux murmure, elle se retirait à l'écart et laissait voir à celui qui l'observait sans cesse plus de penchant à l'entretenir qu'à jouir des hommages de ses rivaux. Vive, légère, piquante avec tout le monde, elle se montrait avec lui sensible et réfléchie, et semblait partager ses goûts, deviner ses pensées et s'abandonner aux agitations involontaires d'un sentimeiU

secret; mais, soit caprice, soit pour essayer son JDOuvoir, elle savait alternativement flatter ses espérances ou le remplir d'incertitude. Ces inégalités le faisaient passer vingt fois dans un jour de Texcès de la joie à lexcès de la tristesse. Tantôt il lui semblait qu'environnée de tous les plaisirs, elle ne vovait, elle nentendait que lui ; tantôt il ne surprenait que des regards distraits, indifférents , et , s'il devenait l'objet d'une attention passagère, c'était comme un souvenir qu'il arrachait à la politesse ; alors, dans son dépit, il s'indignait de son sort, maudissait la Pologne, jurait de partir, et cependant il ne partait pas.

i Souvent, lorsqu'il venait à songer que ses plus belles années s'écoulaient inutilement pour la gloire et pour la fortune, il sarmait d'un nouveau courage et volait chez la princesse pour prendre congé d'elle; mais un geste, un regard avaient le pouvoir de le retenir. Un jour elle l'invita, avec un petit nombre d'amis, avenir dîner dans un château qu'elle possédait à peu de distance de Varsovie. Cette invitation inattendue le jeta dans un trouble inexprimable et fit encore évanouir toutes ses résolutions.

1 Les voitures préparées, chacun , suivant Tusage de la Pologne, lit apporter son lit, et l'on se mit gaîment en route, malgré la chaleur qui était étouffante et quelques nuées pluvieuses qui commençaient à se rassembler. Le château de la

princesse était situé au milieu d'une foret de chênes et de sapins aussi anciens que le monde. Ces lieux agrestes et sauvages ne devaient rien à Fart. Cependant au pied de ces vieux arbres s'élevaient des chèvrefeuilles dont les tiges, courant sur les bords de la forêt, retombaient de l'extrémité des branches en rideaux chargés de fleurs. Des sentiers, émaillés de fraises et de violettes, se perdaient dans ces retraites profondes, où plusieurs ruisseaux entretenaient la fraîcheur; on n'y entendait d'autre bruit que le vol inquiet du rossignol et les gémissemens de la colombe. La terre y exhalait alors cette odeur vivifiante qui annonce et qui suit les pluies légères du printemps. La volupté pénétrait, agitait tous les êtres, et dans le calme des airs, dans le murmure des eaux, dans la mollesse de ces bruits suivis d'un long silence , on sentait l'accablement général de la nature lorsqu'elle languit dans Tattente d'un orage.

« A peine descendu de voiture, M. de Saint- Pierre s'était enfoncé dans la forêt. Là, s'abandonnant aux rêveries ineffables d'un premier amour, cédant à l'impression des eaux, des bois et de la solitude , il entrevovait une félicité dont il semble qu'aucun mortel ne puisse donner une idée. Ce n'était pas cette joie violente qu on reçoit sur la terre et qui ne s'exprime que par des transports; c'était comme un abandon céleste de luimême, comme un ravissement continuel sembla-

ble à celui que Fénelon donne à la vertu dans les Champs-Elvsiens; seulement il v avait dans toutes ses émotions une teinte de tristesse d'une douceur inexprimable. La mort elle-même se présentait à lui sous Timage du bonheur : il v a peu de temps encore qu'il ne leût pas redoutée, mais glorieuse, mais applaudie ; maintenant il v trouve des charmes , il v songe avec délices , il la désire , ignorée, mais pleurée , non du monde, il ne veut émouvoir qu'un seul cœur : elle et lui voilà l'univers.

« Depuis deux heures il était enseveli dans ces idées mélancoliques , lorsqu'au détour d'un petit sentier, il aperçut la princesse qui suivait lentement les bords d'un ruisseau ; elle était seule et comme ravie à l'aspect de ces beaux lieux. Le premier mouvement de M. de Saint-Pierre fut de s'éloigner ; mais bientôt , faisant un effort pour vaincre sa timidité , il revient sur ses pas; il croit avoir mille choses à dire, et il reste interdit et muet. La princesse semblait partager son embarras; mais remarquant les nuages qui s'amoncelaient , elle témoigna quelque crainte de l'orage , s'appuva sur le bras de M. de Saint-Pierre, et ils reprirent ensemble la route du château. Ils marchaient en silence , lorsque l'orage éclata avec une telle furie, qu'ils eurent à peine le temps de se réfugier dans un pavillon que protégeait un massif de verdure. • Bientôt la pluie tomba par torrens; les roulemens éloignés du tonnerre se rap»

DE BER.NAilDl.N DE S.-PIERRh. 117

prochèrent dune manière etïiavante. La princesse éperdue se pressait contre lui pour lui demander protection ; un iVémissement délicieux parcourut tout son être à ce contact électrique. Bientôt il crut s'apercevoir que la fraveur n'agissait pas seule dans le cœur de Marie, que sou front charmant rougissait en se cachant contre lui, qu'une main répondait à la pression de sa main; il se précipite à ses genoux, il l'aime, il Tadore , la princesse ne le repousse pas, loin de là, elle l'encourage, et tous deux au milieu du tracas de la foudre échangèrent le serment de saimer toujours.

« Plus d'im an s écoula dans Toubli du monde entier. Ils se voyaient à chaque heure du jour, et chaque jour ils trouvaient quelques nouveaux sujets de s'aimer. Un matin M. de Saint-Pierre vit une pauvre esclave, qui, maltraitée par son maitre , venait se réfugier aux pieds de la princesse. Dans ce cas, en Pologne, il est d'usage entre les grands de se renvoyer l'esclave, renvoi qui trop souvent est suivi de sévères punitions. Mais la princesse, touchée des larmes d'une infortunée qui s'était confiée à sa miséricorde, ordonna qu'on en eût le plus grand soin, disant qu'il valait mieux se brouiller avec un homme puissant que de manquer à un malheureux. Elle voulut faire mieux encore : car, après avoir sollicité la grâce de cette esclave, elle la conduisit elle-même dans la maison du maître qui venait

de pardonner. Un autre jour M. de Saint-Pierre la découvrit au fond de son palais, prodiguant les plus tendres soins à une vieille femme infirme qui la bénissait. Comme il admirait tant de bonté, la princesse lui dit avec émotion : « Il ne faut pas me louer de remplir un devoir; cette bonne femme m'a élevée , elle m'a consacré tous les momens de sa vie, il est bien naturel que je lui donne quelques momens de la mienne. > Ces actions, ces paroles le pénétraient d'une nouvelle ivresse : le cbarme attaché à la vertu est une des plus dangereuses séductions de Famour.

« Ainsi M. de Saint-Pierre était comme un homme plongé dans les erreurs d'un songe ; la princesse elle-même négligeait jusqu'au soin de sa réputation; ils ne pouvaient ni se voir, ni s'entendre , ni se quitter, sans se sentir troublés jusqu'au fond du cœur , et tous deux irritaient par leurs imprudences une famille orgueilleuse et puissante. Cependant l'inégalité des rangs, celle de la fortune ne promettaient rien de durable à ce fol amour dont la violence même brisait les liens.

€ Les bruits sourds de la médisance avaient déjà plusieurs fois troublé leur bonheur, lorsqu'un soir M. de Saint-Pierre trouva la princesse baignée dans ses larmes. « C'en est fait, lui ditelle , il faut nous séparer; ma mère me rappelle auprès d'elle , ma famille entière se soulève contre moi. Hélas! nos beaux jours sont passés! » Puis, voyant l'agitation de M. de Saint-Pierre,

elle ajouta avec l'accent de la tendresse : i Mon ami, vous aiderez mon courage, vous soutiendrez ma faiblesse. Ah! je n'aurai point en vain compté sur votre vertu. Si vous m'abandonniez, où trouverais-je des forces pour ne pas mourir? » Ces paroles touchantes adoucirent un moment les reproches de M. de Saint-Pierre; mais bientôt, cédant à sa douleur : < Vous parlez de vertu , s'écria-t-il ; est-ce donc un acte de vertu que d'abandonner ce qu'on aime? Où sont ces champs où nous devions vivre? cette chaumière que vous vouliez partager avec moi ? Tant de projets de bonheur seraient-ils effacés? Le jour d'hier est-il donc oublié? Quoi! une séparation éternelle suivrait de tels moments? Non, chère Marie, fuyons ces lieux, allons chercher une autre terre pour cacher une félicité qu'on nons envie! » En prononçant ces mots, il fondait en larmes; il la pressait dans ses bras, comme si l'on eût tenté de la lui ravir; il jurait de la défendre, et, le cœur plein d'amertume, il aurait voulu s'anéantir avec elle. Mais, lorsque, devenu plus calme, il put entendre quelques paroles de raison; lorsqu'il eut jeté les yeux sur ces lignes sévères et touchantes où une mère, sur les bords du tombeau, suppliait sa fille d'épargner ses vieux jours, de ne point hâter la mort de celle qui l'avait portée dans ses flancs, mort, hélas! trop prochaine, et dont rien ne pourrait adoucir les douleurs; alors il crut entendre cette voix de

120 HÎSTOIRE

mourant à laquelle rien ne résista jamais, et il tomba dans Taccablement. Un morne silence fit p!ace à ses plaintes. Absorbé dans cette seule pensée que toute la douleur doit retomber sur lui, il se sacrifie à celle qu'il aime, et le départ de la princesse est résolu.

« 11 avait rassemblé toutes ses forces et se croyait maître de lui; mais, lorsqu'il ne la vit plus, ses résolutions l'abandonnèrent. Il lui semblait que son cœur allait se briser; sa tête était douloiireuse et comme si elle eût été pressée par une main de fer. Il roarcbait des journées et des nuits entières, et la fatigue de ses courses pouvait seule engourdir ses souffrances. Il chercbait les lieux où il avait aimé, ceux oii il s'était vu près d'elle, et il ne pouvait en supporter l'aspect; enfin, partout, il portait avec lui un désir de mourir, dont la violence toujours croissante lui inspirait un juste effroi. Ainsi s'écoulait sa vie , lorsqu'il reçut une lettre de la princesse qui le suppliait de s'éloigner de Varsovie. Résolu d'obéir, il suivit les conseils du comte de M..., qui rengageait à prendre du service eu Allemagne, et qui lui remit des lettres pour le ministre et pour une de ses parentes, {)remière dame d'honneur de l'impératrice (i). >

I! partit enfin le siG septembre l'jGi. Il s'avançait à petites journées , le temps était affreux; vingt fois il fut sui' le point de rebrousser che-

(i> Kisai <m la vie, etc . p. \xv n sniv.

DE BKRNAP.DTN DF. S.-PIFP.RE. 121

min. Il arriva cependant à Vienne, où il trouva son ami Hennin qu'il avait connu en Pologne chargé d'affaires de France, et avec lequel il conserva toujours une correspondance active. Hennin était peut-être un peu froid, mais il était oblii géant et bon. Cependant il ne put rien faire pour lui à Vienne, d'où il fut obligé de s'éloigner deuxjours après l'arrivée de Bernardin ; peut-être le jeune voyageur ne fut-il pas fâché de l'inutilité de ses démarches. Dans ses lettres, il peint Vienne comme un séjour affreux : la princesse n'y était pas. Une aventure assez burlesque qui lui arriva, acheva de l'en dégoûter. Voici comme elle est racontée par M. Aimé-Martin :

€ Il avait demandé une audience à la parente du comte de M....; cinq jours après, au moment où il n'y pensait plus , elle lui fut accordée. L'imagination pleine des jeunes princesses polonaises et de leur cour galante et voluptueuse, il courut à l'heure indiquée chez sa nouvelle prolectrice. Six valets de pied d'une physionomie grave et en habits chamarrés, le reçurent à la porte du vestibule. Introduit dans une salle gothique, six autres valets, vétU'? de noir, marchèrent aussitôt devant lui. Au milieu de ce cortège silencieux, il traversa plusieurs appartemens ornés d'écussons , et une galerie où Ton avait disposé une longue suite de portraits de famille en grand costume. A mesure qu'il approchait, il crovait voir ces antiques personnages sortir delà

toile, et s'avancer vers lui comme des témoins de la gloire passée et de Forgueil présent. Le voyageur se trouva enfin dans une espèce d'amphithéàtre où tous les domestiques attendaient, rangés sur deux lignes. Il fallut encore passer au milieu de ces visages d'apparat. Arrivé à la porte du sanctuaire , une voix de stentor annonça M. de Saint-Pierre. Les deux battans s'ouvrirent, et au milieu d'une riche draperie de velours cramoisi, relevée de crépines d'or, il découvrit sur une espèce de trône une dame immobile placée comme dans une niche, et si chargée de dorures et de pierreries, qu'il s'imagina d'abord que c'était une madone. Le recueillement général , la majesté du lieu, entretinrent un moment cette erreur. Il se creusait en vain la cervelle pour comprendre le but de tant de bizarres cérémonies , lorsqu'un homme en habit noir, qui paraissait un ecclésiastique, vint le prendre par la main, et le conduisit au pied du trùne, où il s'inclina respectueusement. Cette nouvelle circonstance aurait augmenté les illusions de M. de Saint-Pierre , si , en s'approchant, il n'avait vu peu à peu la prétendue madone se transformer en une petite vieille, guindée, ridée , fardée, et toute couverte d'une riche étoffe à fleurs. Elle fit un léger mouvement de tête , et M. de Saint-Pierre s'avançait déjà pour lui

présenter la lettre du comte de M , lorsque

l'homme noir l'arrcta froidement , prit la lettre et l'offrit lui-même à l'auguste baronne, qui la lut

avec une extrême attention. Après cette lecture, elle jeta sur notre voyageur un regard dédaigneux, et lui dit en mauvais français, et d'une voix traînante , qu'il était bien difficile d'obtenir du service; que cependant elle verrait à faire quelque cbose pour lui, à la recommandation de son noble cousin. Puis , elle ajouta en essayant de sourire, qu'elle ne doutait pas que le protégé du

comte de M ne fût bon gentilhomme, quelle

se souvenait d'avoir vu à Versailles une marquise de Saint-Pierre , et que cette marquise était sans doute sa tante ou sa mère. Bernardin, quoiqu'un peu étourdi d'une question qui blessait toujours sa vanité, répondit avec une noble franchise que s'il avait eu le bonheur d'appartenir à la famille de la marquise de Saint-Pierre , il ne serait pas probablement venu demander du service en Autriche ; qu'au reste, il n'abuserait point des gracieuses intentions de madame la baronne; que le crédit d'une personne aussi auguste devait être uniquement réservé à ceux qui, pour réussir, ont toujours besoin d'une haute protection et du mérite de leurs aïeux. L'ironie est une figure dont les Allemands entendent peu la finesse. La fiére baronne écouta cette harangue avec un sangfroid imperturbable ; elle n'y répondit que par un signe de tête qui semblait approuver Thumilité de l'orateur, puis , reprenant son air grave , elle rentra dans sa première immobilité. M. de Saint- Pierre vit bien que ce silence était un congé , et

i2.â MISTOIF.E

déjà il s'empressait de se retirer, lorsque l'homme noir qui Tavait introduit vint 1 avertir que Tétiquette ne permettait de s'éloigner de madame la baronne qu'en marchant à reculons (i). »

Cette réception était certainement présente à son esprit lorsqu'il décrivit celle du docteur anglais à la pagode de Jagrenat, dans la Chaumière indienne.

Il tomba malade de découragement et d'ennui , et resta quatre jours sans sortir; une lettre de la princesse le ranima ; elle lui racontait sa vie et ses impressions, heure par heure, depuis leur séparation. Il passa la nuit à la relire, et, à force de l'examiner, il finit par se persuader qu'on le rappelait. Il se hâta daller prendre congé de ses amis, et une voiture destinée au couronnement de Stanislas partant ce jour-là , il ne prend pas le temps de rassembler ses effets , et recommandé au conducteur par le'général Poniatowski, il quitte Vienne dix jours après y être arrivé.

La marche fut lente par la difficulté des chemins et les nécessités de la guerre , mais la joie qui remplissait toutes les chaumières , rendait cette marche moins fatigante. « Partout, dit M. Aimé-Martin, les hommes dansaient en frappant en cadence leurs talons de fer; les femmes, réunies aux extrémités de la chambre, les animaient par leurs chansons,

(i) Euai lur ia vit de Bernardin d« Saint-Pierre, p. xxvi.

DE BERNARDIN DE S.-PItRRE. 125

tandis qu'assis au coin du feu , le plus âgé de la famille ( et c'était un vieillard à barbe blanche ) éclairait cette scène avec des éclats de sapin dont les flammes produisaient, au milieu des ombres, des effets de lumière dignes du pinceau de Rembrandt. » Le contraste de cette joie avec ses chagrins ajoutait à la mélancolie de Bernardin de Saint-Pierre, et plus d'une fois il se prit à regretter que la princesse ne fût pas aussi née dans une chaumière, où loin du bruit du monde ils eussent pu vivre et s'aimer, car, à mesure qu il se rapprochait de Marie , les expressions de sa lettre ne lui semblaient plus aussi nettes, il craignait de s'être trompé, et arrivé à la porte de son logement, il n'osait plus descendre.

Les premières paroles qu'il entendit lui furent amères. « On ne parlait dans la ville que du retour de la princesse Marie M...., et d'une fête magnifique qu'elle donnait le jour même aux ambassadeurs. Cette nouvelle semblait justifier tous les tristes pressentimens de Bernardin. « Elle donne des fêtes, disait-il avec amertume ; loin de moi elle peut supporter l'idée d'un plaisir : c'en est fait, je ne suis plus aimé! »

« Cependant il se décide à lui écrire. Le domestique part; il le suit de la pensée, compte ses pas, calcule la distance. A présent elle lit son billet, elle connaît son retour, elle répond; on revient : son sort est décide. Il se tourmente, s agite, regarde à sa montre. Cinq minutes sont à

peine écoulées, et le domestique ne peut être à moitié chemin. Une heure -e passe ainsi; enfin, cédant à son impatience , il s'habille à la hâte, et court vers le palais de la princesse. Déjà la fête est commencée; le bruit joyeux des instrumens parvient jusqu'à lui; la lumière de mille bougies a remplacé la clarté du jour; il aperçoit les trophées d'amour, les guirlandes de fleurs, les lustres et les cristaux, ornemens du salon ; long-temps il erre autour du palais. Jadis c'était pour luiseul que les fêtes étaient données; maintenant elles ne servent qu'à le faire oublier! Il se représente celle qu'il aime au milieu d'un cercle d'adorateurs; il croit même reconnaître son ombre qui se dessine sur une draperie légère; cette vue le jette dans une espèce de délire; sa tête se perd; il s'élance, traverse la cour, et se trouve tout-àcoup au milieu de cette brillante assemblée. Cependant l'aspect de la princesse, tranquille, indifférente, le rappelle à la raison; il s'approche avec un battement de cœur inexprimable , et la parole expire sur ses lèvres.

« La prmcesse l'accueille en riant, badine sur un retour si précipité, lui jette un regard plein de colère, et, sans attendre sa réponse, le laisse accablé sous le poids de son malheur. Aussitôt la foule l'environne; chacun veut connaître la cause de son absence; il est obligé de cacher son trouble, de répondre avec calme, au moment où il éprouve tous les tourmens de l'amour et de la

haine. Cependant son âme s'attache encore à une dernière espérance : il songe à ce que la princesse doit à son rang, à sa famille, à sa réputation. Mais quoi! ne songe-t-elle pas aussi à ce qu'elle doit à l'amour? A-t-elle tout oublié, excepté la prudence? Hélas! après avoir connu le bonheur de sentir hors de lui une pensée qui n'était que pour lui, faudra-t-il qu'il se retrouve seul au milieu du monde?

« Que cette fête lui parut longue ! quelle tristesse dans ces plaisirs ! Il ne pouvait ni supporter la joie, ni la concevoir. Enfin, la foule commence à se retirer : il saisit un moment favorable, fait à la princesse un signe qu'elle doit reconnaître, se glisse par une porte secrète , et se retrouve dans les lieux mille fois témoins de leurs entretiens. Il touche chaque meuble, il leur parle, il se plaint à eux, comme s'ils pouvaient l'entendre, et déjà sa douleur s'est adoucie : les souvenirs du passé lui répondent du présent. « Elle était là, dit-il, et ces lieux qui me parlent d'elle ont dû aussi lui parler de moi. » Mais il entend le bruit léger des pas de celle qu'il aime ! un mouvement involontaire le précipite à ses genoux; il lui dit ses craintes, ses espérances ; il en appelle à son cœur. Hélas ! il fallait la revoir ou mourir, et maintenant il mourra s'il faut la quitter encore ! » En prononçant ces mots, il levait sur elle des yeux mouillés de larmes; mais, la voyant froide et sévère, il lui dit : «< Je n'ai pu vivre loin de vous ;

quelle joie remplissait donc votre âme loin de moi! Ah! que je voie un seul de ces regards qu'hier j'espérais encore! Celui que vous aimiez ne veut pkis vivre; il a cessé d'être heureux; mais qu'il sache au moins ce qui vous a fait changer! » La princesse ne put résister plus long-temps à son émotion : soit par pitié , soit par un reste de tendresse, elle fit quelques efforts pour calmer son amant; elle lui dit d'une voix tremblante : « Non, je n'ai pas cessé de vous aimer! je souffrais de votre absence, mais votre retour me perd; vos violences sont un outrage : il fallait attendre ; je songeais à notre avenir, je l'aurais assuré! Cette fête qui vous a surpris, je la donnais pour détourner les soupçons , pour faire taire les envieux ; mais votre présence a détruit mon ouvrage, elle arrête tous mes projets, et maintenant je ne sais plus que devenir. » Ces douces paroles arrivèrent au cœur de M. de Saint-Pierre, et le firent passer du plus profond désespoir aux transports d'une joie immodérée; alors il s'accuse de tout ; combien son retour était coupable! Que d'imprudence dans son apparition soudaine, d'ingratitude dans ses reproches, de cruauté dans ses emportemensî Ainsi il s exagérait ses torts pour ne pas croire à ceux de sa maîtresse ; puis, cédant tout-à-coup à d'autres idées , il allait, venait, la pressait dans ses bras , et la repoussait aussitôt ; car, malgré tous ses efforts pour se tromper, il sentait toujours qu'il n'était plus aimé.

« Cependant la douceur de la princesse lui rendit un peu de calme. Vers les trois heures du matin il sortit, se croyant heureux; mais à peine eut-il fait quelques pas dans la rue, qu'il retomba dans ses premières incertitudes. Les scènes qui venaient de se passer se retraçaient à sa mémoire avec une vérité désespérante. Ah! si elle Tavait aimé, sa tendresse se serait au moins laissée entrevoir! Mais tout, jusqu'à ses caresses, avait été arraché à Teffroi, peut-être à la pitié. Ingénieux à augmenter ses peines, il se disait qu'un nouvel amour le faisait oublier; puis il se reprochait ses soupçons et s'accusait lui-même- La nuit entière se passa dans ces agitations ; vers le matin il rentra chez lui, et , succombant à la fatigue, il goûta quelques heures de repos. A peine éîait-il éveillé, qu'un domestique vint lui remettre un billet; il reconnut la main de la princesse, et il lut les lignes suivantes :

< Vos passions sont des iureurs que je ne puis c plus supporter; revenez à la raison, et songez « à votre état et à vos devoirs.

« Je pars, je vais rejoindre ma mère dans le

< palatinat de X.... Je ne reviendrai ici que lors-

< que vous n'y serez plus, et vous n'aurez de mes « lettres que lorsque je pourrai vous les adresser « en France.

« Marie M.... >

« Il serait impossible d'exprimer les transports

dont il fut saisi à la lecture de ce billet. Gomme un homme atteint de frénésie, il se précipite dans Fescalier, arrive au palais de la princesse. Mais partout ses regards sont frappés du désordre général : la cour est encombrée de caisses et de meubles, les appartemens sont déserts, la salle de fêtes est à moitié dégarnie; quelques domestiques enlèvent les lustres et les draperies. Il s'avance, il veut les interroger sur le départ de la princesse : hélas ! tant d'efforts l'avaient épuisé : quelques mots étouffés s'échappent de sa bouche; son s-îng se glace , et il tombe sans connaissance sur le parquet. Les secours les plus prompts lui furent prodigués ; on le transporta chez lui où le délire d'une fièvre ardente lui ota pour quelques jours le sentiment de ses peines. Cependant, à mesure qu'il reprenait ses forces, il semblait reprendre toute sa fureur. Les résolutions les plus terribles ne leffravaient plus. Il voulait atteindre la perfide , l'arracher des bras de sa mère , se poignarder à ses yeux. Pour la revoir un seul instant, tout lui paraissait légitime ; car Tàme agitée par l'amour se jette tantôt dans le crime; tantôt dans la vertu. Ainsi sa douleur enfantait chaque jour de nouveaux projets. Un soir qu'il traversait une rue déserte, le tintement funèbre d'une cloche attira son attention. Aux rayons de la lune qui glissait le long des flèches d'une église, il reconnut les murs d'un couvent. Aussitôt il pense que le ciel veut qu'il s'arrête là. Cette résolution le

flatte et le console; son amante en gémira peutêtre. Aussi bien, disait-il, la route de la vie est si courte! où irai-je, et que puis-je espérer de l'avenir ? Je n'ai rien dans le monde ; je suis étranger dans ma patrie; ici, du moins je la verrai! elle viendra prier dans cette enceinte; elle reconnaîtra celui qu'elle a aimé ; elle le reconnaîtra sous les habits de la pénitence, mort pour elle, mort pour le monde, toutes ses passions consumées par une seule î Heureux de lui parler du haut de cette tribune d'où l'on annonce de si terribles vérités, je ferai couler ses larmes; elle reviendra à moi, je la consolerai , et nos âmes seront encore unies par la vertu! > Ces pensées le soulageaient et l'attendrissaient sur lui-même. Ainsi Famour se joue de nos souffrances, et dans les plus grands sacrifices nous fait entrevoir des consolations!

< Enfin un dernier projet l'emporta sur tous les autres. La guerre était déclarée entre la Pologne et la Saxe; il ne vit dans cette division de deux puissances qu'un moven de rentrer les armes à la main sur les terres de la Pologne. La pensée de se présenter devant une infidèle comme un maître et comme un vainqueur, lui parut si heureuse, qu'il serait parti à linstant même si l'argent ne lui eut manqué. Dans cette extrémité il s'adresse à M. Hennin, qui venait d'être appelé à Vienne, et qui voulut bien lui prêter douze cents francs et le recommander au comte deBellegarde, alors gouverneur de Dresde. C'est avec cette somme qu'il partit de

ioi^ HISTOIRE DF. BERNARDIN DE S.-PIERP.E.

Varsovie le 29 mars 1 765 , après deux ans de séjour en Pologne, où il était venu chercher la fortune , et où il n avait trouvé que des plaisirs et des regrets (i), »

(1} Essai, etc., p. xxvii et suiv.

Page 1