CHAPITRE IV
Sé^ûin de PxTîiardin de Saint-Pierre à Dresde el a Berlin ; une aventure des ^JiUe et une Nuits. — Retour du vovaf;eiir en France.
Excursion au Havre et à Honfleiir. — Mémoire» de Bernardin de Saint-Pierre sur le Nord.
Pour se rendre à Dresde , Bernardin traversa la Silésie et la Saxe. La Silésie, avec ses pâturages e.xcellens, sa terre fertile, ses habitans iaborieu.v, lui eût rappelé la 2sormandie , sans les ravages <le la guerre qui avait criblé les villes de boulets, ravagé les cbamps , dévasté les châteaux. L'hospitalité des habitans ne le cédait eu rien à la beauté du pays.
« En descendant de lauberge à Bresla^v, écrivait-il à Hennin ( i i, brisé, mouillé, crotté comme
(j) Correspondance, t. I, n* 58.
unhomme quia couru la poste trois jours et trois nuits , n'espérant rien de l'avenir ni de vingt lettres de recommandation que j'avais dans mon portefeuille, un cavalier, décoré de la croix de Saint-Jean, m'aborde, et me vovant embarrassé à m'exprimer en allemand, il s'olTre bonnêtement à me servir d'interprète; je crus , je l'avoue sincèrement, que c'était un de ces aventuriers qui attendent les voyageurs au passage pour les duper au jeu. Je réponds donc assez froidement à ses avances; cependant, comme il était dans la maison le seul étranger qui parlât français, je liai conversation sur différens sujets. Cet étranger parlait de tout savamment, modestement, et de la guerre surtout, en officier expérimenté; enfin, nous soupons ensemble, et notre liaison saccî^oît si rapidement, qu'au bout de quelques beures il me propose de différer mon départ, afin qu'après avoir fini ses affaires il puisse, dit-il, me mener à une de ses terres et me présenter à sa femme, e J'accepte, et dans les intervalles que laissaient à mon nouvel ami ses procédures, nous vovions ce que Breslaw a de plus intéressant : l'intérieur des appartemens du roi, sa bibliotbéque où sont beaucoup d'ouvrages de sa façon, et entre autres toute rhistoire de cette guerre. Partout où nous allions , on témoignait beaucoup de respect et de considération à mon camarade. Enfin nous allons à Grossendorf, une des terres de ce gentilbomme. Peignez-vous une situation de roman, un château
bâti et meublé par un ministre d'Etat et le favori d'un grand roi, vous aurez l'idée de Grossendorf. C'était la maison de plaisance du comte deMontchiau, son frère, qui a dirigé la Silésie.
« La maîtresse de la maison était digne de l'occuper. Une jeune femme , pleine de grâce et d'esprit, ayant la naïveté d'ime allemande et l'enjouement d'une française; enfin j'ai passé trois jours comblé d'attentions, de témoignages d'amitié et d'intérêt. Mes botes voulaient absolument que j'allasse cbercher du service à Berlin , oii ils me promettaient fortune. — Ils soubaitaient avoir une fille pour me la donner en mariage; enfin ils m'ont reconduit jusqu'à quatre milles de là, en faisant des vœux pour ma prospérité, et ils m'ont fait promettre de leur écrire fréquemment, et m'ont laissé dans une surprise dont je ne suis pas encore revenu. »
La Saxe n'était pas moins gaie et elle était moins désolée, car si les traces de guerre s'v trouvaient aussi fréquentes, elles étaient beaucoup plus anciennes et souvent effacées par les manufactures et les monumens de l'industrie. Cependant Dresde, oùBernardin arriva le i5avrili765,restaitcouverte de ruines dont l'avait criblée le bombardement qui en fut fait quelques années auparavant.! Cette ville, petite, dit-il (i), mais très commerçante et très jolie, était formée plus qu'à demi de petits
(i) Elad« xu, OEuTrcs , p. 4o5.
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palais bien aligné» , dont les façades étaient ornées en dehors de peintures , de colonnades, de balcons et de scidptures. L'ennemi v avait dirigé la plupart de ses bombes sur léglise luthérienne de Saint-Pierre, bâtie en rotonde, et si solidement voûtée, c[u un grand nombre de ces bombes frappèrent la coupole sans pouvoir 1 endommager et rebondirent sur les palais voisins qu elles embrasèrent et ilrent écrouler en partie. Les choses v étaient encore au même etai ({uà la lin de la guerre; on avait seulement relevé, le long de quelques rues, les pierres qui les encombraient, ce qui formait de chaque coté de longs parapets de pierres noircies, il v avait des moitiés de palais encore debout, fendus depuis le toit jusqu'aux caves. On v distinguait des bouts d'escaliers, des plafonds peints, de petits cabinets tapissés de papiers de la Chine, des fragmens de glaces de miroir, des cheminées de marbre, des dorures enfumées. Il nétait resté à d'autres que les massifs des cheminées qui s élevaient au milieu des décombres comme de longues pyramides noires et blanches. Plus du tiers de la ville était réduit dans ce déplorable état. On v vovait aller et venir tristement les habitans qui étaient auparavant si gais, qu'on les appelait les Français de rAllemagne. Ces ruines, qui présentaient une multitude d accidens très singuliers par leurs formes, leurs couleurs , leurs groupes , jetaient dans une noire mélancolie; car on ne voyait là que des traces de la colère
(iun roi qui n était [)ds tombée -,Lir les gros remparts d'une ville de guerre , mais sur les demeures agréables d'un peuple industrieux. J'ai vu même jdus d'un prussien en être toucbé. Je ne sentis point du tout, comme étranger, c^retourde sécurité qui s'élève en nous à la vue d un danger dont on est à couvert; mais, au contraire, une voix al'fligeante se fit entendre dans mon cœur, qui me disait : Si c'était là ta patrie! >
Le comte de Bellegarde combla Bernardin de politesses et d'amitiés, et chercba en 1 introduisant dansla plus brillante société de la cour à dissiper le cbagrin où il se plongeait; mais Bernardin, aux bruyantes réunions, préférait les jardins bouleversés du comte de Brùhl sur les bords de l'Elbe, Le favori d'Auguste s'était plu à v rassembler les végétaux de tous les climats , mais le bombardement avait tout détruit, il ne restait plus que des ruines; mais déjà les ruines d un parc semblaient au futur auteur des FJuflesnon moins dignes des réflexions d'un sage que les ruines d'un empire. Trouvait-il un rapprochement entre l'amour qui l'unissait à la princesse, et cette végétation naturelle qui , étouffée quelque temps par les nivellemens des hommes, reparaissait bientôt victorieuse? Je ne >ais, mais il me semble qu il v a quelque chose de ce sentiment dans ce passage des Etudes (i) , où vit certainement un souvenir des jardins désolés de Dresde.
(i) Œuvres, i». jgi.
a Pour peu que vous négligiez un parc, tous les petits nivellemens sont bientôt confondus sous le niveau général des continens, et toutes les cultures humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d'eau se changent en marais, les murs de charmille se hérissent, tous les berceaux s'obstruent, toutes les avenues se ferment, les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers: les chardons étoiles et les vigoureux verbascums étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée; les ronces de chien y grimpent avec leurs crochets comme si elles montaient à l'assaut ; des touffes d'orties s'emparent de l'urne des Naïades , et des forêts de roseaux , des forges de Vulcain ; des plaques verdàtres de mnium rongent les visages des Vénus sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes assiègent le château; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables montent sur ses combles , enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons élevés , et dominent enfin sur ses coupoles orgueilleuses. >
Quelquefois il restait fort tard dans ces jardins ; il en résulta une aventure trop bizarre pour que nous puissions l'oublier. Un jour il crut s'apercevoir qu'il n'était pas seul; une fée , une dame blanche semblait épier ses pas; il la voyait aux clartés de la lune errer silencieusement dans les allées, ou s'asseoir immobile sur un fût de
colonne. Le lendemain, les jours suivans l'apparition continuait; seulement la fée changeait cha^ que jour de parure; voilée un soir de simples vêtemens blancs, elle était le lendemain étincelante de diamans, de pourpre et d'or. Bernardin était si plein de son amour qu'il regardait ces apparitions sans chercher à en approfondir le sens; mais un soir, comme il était assis sur un banc, un page s'approche de lui : < Il faut, Beau Ténébreux, lui dit-il, que vous ne soyez pas français , car ma maîtresse est la plus jolie femme de Dresde , vous la vovez chaque jour et vous ne le lui avez pas dit. Au reste , continua-t-il en lui tendrait un billet parfumé, elle a bien voulu ellej:-'':..e vous donner Toccasion de réparer cet oubli. 9
Saint-Pierre étonné prit le billet qui ne contenait que ces mots :
a Laissez là les graves méditations: le matin de la vie est fait pour aimer ; je veux vous couronner de roses et vous rappeler au plaisir. Belle et volage comme Ninon, je connais des secrets pour toutes les peines. Hâtez-vous , le temps fuit et l'amour passe comme un oiseau. >
Le page lui laissa à peine le temps d'achever sa lecture; déjà il le tenait par la main et Fentraînait en riant vers la porte du jardin. Là un équipage les reçoit, traverse la ville au galop et ne s'arrête que devant un palais orné d'une double colonnade.
La fausse lioiite et la curiosité retinrent Ber» nardin, qui, tout en se reprochant sa faiblesse, consentit cependant à se laisser guider par le page à travers une file d'appartemens inagni-* tiques: tout-à-coup cependant le guide disparaît^ une porte s ouvre , et dans le fond d'un boudoir, à travers un nuage de parfums qui brûlaient dans des cassolettes dor, il aperçut la divinité du lieu , la fée du jardin. La volupté respirait dans ses veux bleus, dans ses longs cheveux blonds qui flottaient sur ses épaules, dans son sourire et dans toute sa personne; elle tressait une guirlande de fleurs qu elle vint placer sur le front de Bernardin étourdi de tout ce qui lui arrivait : t Je tiens ma parole, lui dit-elle, et, souriant de son embarras, elle lui dit que vive, jeune et belle, elle passait sa jeunesse au milieu des plaisirs , et n'avait pu voir le souci sur son front sans éprouver le désir de l'en chasser. >
En disant ces paroles, elle fit asseoir Saint- Pierre sur un canapé à ses côtés, et dans une conversation pétillante desprit et de volu[3té, elle Tenivra si bien, qu'il ne se souvint plus de Marie et ne songea qu'au bonheur de plaire à l'enchanteresse.
Au bout d un moment ou vint annoncer que le souper était servi. Bernardin et l'inconnue passèrent alors dans vme pièce tendue de satin bleu drapé de gaze d'argent. Le diner était ^ervi par une troupe de jeune filles voluptueuse-
Di: Bi.nNAKOiN i»i: ,s. -pierre. 141
ment véliie^; des arbris.->eanx en Heurs tapissaient les murs, et un j^lobe de verre dépoli placé parmi les Heurs tamisait les lumières et ne laissait arriver aux objets qu'une lueur mvstérieuse semblable à celle de la lune; les sons lointains des harpes se mariaient à ces harmonies; tous les sens étaient llattés à la lois; les vins les plus exquis, les parfums les plus suaves, les conversations les plus enivrante»^, tout conspirait contre la constance de celui (jui était le héroB de cette léte. Il n\ résista pas.
(,'ne semaine entière ^e pas.^a dan» létourdissenient des plaisirs. Connue le Kenaud du Tasse, il était entouré d'une i'oule de charmantes jeunes filles toutes occupées à lui plaire, mais encore j'ius à faire valoir leur reine; au reste, il n'avait encore pu se procurer aucun éclaircissement sur elle ni sur le lieu où il se trouvait. Le neuvième jour rinconnue sembla redoubler d'amabilité et de tendresse avec lui; cependant elle lui répéta plus d une fois cette phrase qui terminait son l)illet : « Hâtez-vous, le temps fuit et l'amour jtasse comme un oiseau. » Après le souper, elle exécuta devant lui ces scènes mimées qui, plus tard, ont été importées du ><'ord en France : c'était tour à tour Vénus sortant du bain, Hélène fuyant avec Paris, Galypso jalouse errant échevelée dans son île. enfin c'est une fée armée d'une baguette qui s'avance vers Bernardin et le touche: c Chevalier, lui dit-elle, un pouvoir plus
fort que le mien nvoblige à vous rendre la liberté ; je romps le charme; courez à d'autres plaisirs , le temps fuit et l'amour passe comme un oiseau. »
Eu disant ces mots elle disparut avec ses suivantes , la porte se referma , et le page qui avait paru au commencement de l'aventure vint aussi la dénouer. Bernardin voulut Fmterroger; d'un air triste il lui fit signe de se taire, le conduisit a une voiture qui l'attendait à la porte , et le remena chez lui avec tant de célérité qu'il put un moment croire qu'il avait fait un songe.
Il s'empresse le lendemain de raconter cette aventure au comte de Beliegarde : < J'ai long-temps désiré, répondit le comte, qui pendant ce récit avait plus d'une fois changé de couleur, la faveur qui vous a été accordée. Il n'v a qu'une femme en Saxe qui puisse étaler une telle magnificence. Le comte de Briihl l'avait élevée pour le roi, mais il fut épris de son élève, il en fit sa maîtresse et lui laissa des trésors qu elle a dissipés. Elle est aujourd'hui celle d'un juif , jeune, beau et millionnaire , qu'elle ruinera à son tour: il était absent depuis un mois, et son retour est probablement le pouvoir supérieur qui a forcé Armide à se séparer de Renaud. >
Quand Saint-Pierre fut revenu de son étourdissement, ce bonheur qu'on lui enviait ne lui laissa plus que des remords; car, bien qu'infidèle, il n'avait pas cessé d'aimer Marie, et il se repro-
cliait (l'avoir rompu le premier le lien qui l'attachait à elle. Le séjour de Dresde lui devint insupportable, il partit pour Berlin.
Si le souvenir de Marie lui eût été moins cher, il eût pu encore trouver là un sort moins brillant peut-être, mais aussi doux que celui qu'il avait refusé en Russie. 11 avait rencontré chez le princeDolgorouski, ambassadeur de Eussie, un conseiller du roi, régisseur de la ferme des tabacs, Taubenheim, qui, dès la première entrevue, devint son ami. C'était une âme ardente et chaleureuse , capable d'une amitié profonde et vraie. 11 avait cinquante ans, Bernardin en avait vingt-huit; il éprouva dès l'abord pour l'aventureux chevalier un sentiment tout paternel. Sa maison était en dehors de la ville, entourée de jardins; il y conduisit Saint- Pierre et lui fit donner un appartement en lui disant : Vous voilà chez vous. Il y avait tant de bonté et de franchise chez cet homme , qu'on ne pouvait le refuser. Sa vie était toute patriarcale, il cultivait son jardin , lisait chaque soir quelque chapitre de la Bible; vertus, coutumes et meubles , rien dans cette maison n'avait changé depuis plusieurs siècles. Les enfans suivaient l'exemple de leur père ; Virginie, l'aînée, conservait à quinze ans la grâce ingénue de l'enfance; vive et folâtre, s'amusant d'un papillon ou d'une fleur, elle ignorait encore les rêveries de l'adolescence. Taubenheim disait quelquefois à son ami, lorsqu'il lui racontait ses mécomptes, ù peu près comme Tvr-
lée à Amasis, dans XJrcadic : Qii avez-vous besoin de tant vous tourmenter! Restez avec nous à cultiver notre jardin; nous avons des légumes, du blé, des œufs, du laitaj^e, et mes filles savent filer le lin; je vous donnerai Taînée, vous serez mon fils, et nous ne formerons quune famille.
— Je ne suis plus capable d'amour, répondait le rêveur ; une folle passion a usé ma vie, puis je me sens le besoin d'aller ailleurs ; votre bonbeur calme me fait envie , mais je vois qu'il n'est pas fait pour moi.
Saint-Pierre ne resta que peu de temps en Prusse. En Pologne, il avait fait une foule de projets, élaboré une foule de mémoires, offrant tantôt d'aller lever le plan des province^ septentrionales de la Turquie, tantôt proposant des réformes dans Tarinée; on lui avait offert pour récompense une place de 4<^ ducats avec un grade supérieur dans l'artillerie. A Berlin, il demanda à Frédéric d écbanger son grade de capitaine contre celui de major, se flattant détre envové dans la Prusse polonaise, et de se rapprocher ainsi de Marie; mais Frédéric avait résolu de ne donner le> grades d'infanterie quà de?- officiers prussiens, et il ne put lui offrir qu'une place dan> le génie avec une pension considérable : Bernardin refusa : l'aspect du gouvernement tout soldatesque de Frédéric l'avait rebuté; tout philosophe qu'il se crovait, il ne pouvait s'accoutumera une cour où la reine n'avait pour serviteurs que deux chambellans boiteux
et des pages fort mal vêtus, où le roi n'avait pour ministres qu'un commis à douze cents écus pour recevoir les plans et reconduire les solliciteurs( i ) ; à ce roi tombé peu à peu dans une mélancolie profonde depuis qu il n'avait plus à lutter contre l'adversité; homme tout d'ostentation, cachant ses vertus et affichant des vices qu'il n'avait pas, entouré d'ennemis, haï de ses sujets, insupportable à ses troupes et privé par sa faute de consolations pour cette vie, d'espérance pour l'autre. Bernardin de Saint-Pierre en était arrivé à ce point où une seule idée préoccupe, où un seul désir domine tout; il ne rêvait plus que de sa belle Normandie, de ses pommiers en dômes, de sa mer retentissante, des coquillages qu'il recueillait jadis au pied de la Hève ; il avait besoin d'entendre parler la langue de son pays, de revoir sa famille dispersée et son père malade; les instances, les offres deTaubenheim furent impuissantes à le retenir; il reprit la route de France.
11 voyageait, suivant l'usage, en chariot de poste découvert. < Un soir, assoupi par la fatigue, il lui sembla que son postillon ralentissait les pas des chevaux, et qu'il s'entretenait à voix basse avec plusieurs hommes ; ces hommes parlaient allemand. M. de Saint-Pierre comprenait un peu cette langue; il entendait confusément former un complot; on parlait de voyageurs, de
(i) Corrripomlance. Voyage en Ruâiie.
liQ HliTôlRfi
vols, d'assassinat; enfin le postillon disait à voix
basse cfue, forcé de restera la première poste , il enverrait Fresque le bon compagnon. Oppressé par un poids terrible, M. de Saint-Pierre s'éveille avec effort; il saisit macbinalement ses pistolets, et regarde autour de lui ; mais les chevaux galopaient , le postillon chantait et la route était déserte. Persuadé que tout ce qu'il venait d'entendre était l'effet d'un songe , il y attacha peu d'importance; mais que devint-il , lorsque, arrivé à la première poste, il entendit donner le nom de Fresque au postillon qui devait le conduire? La figure sinistre de cet homme n'était pas faite pour le rassurer. Cependant il s'obstinait à partir, et déjà il était monté dans le chariot, lorsque, par un coup de la Providence, trois étudiants de Leipsick , qui se rendaient à Cassel , demandèrent à se placer auprès de lui. Cesjeunes gens parlaient latin avec beaucoup de facilité : la conversation s'engagea dans cette langue, et M. de Saint-Pierre, préoccupé de son prétendu songe, leur en conta toutes les circonstances. Pendant ce récit, le postillon s'égarait dans les routes obscures d'une foret, où il s'arrêta tout-àcoup, sous prétexte qu'il n'avait pas le nombre de chevaux prescrit par l'ordonnance. Cet accident fit naître un débat qui ne se serait pas terminé si tôt, si la lune, en se levant à la cime de la forêt, n'eût éclairé fort distinctement trois hommes immobiles et la carabine à la main. Aussitôt les
étudians firent briller leurs armes, et M. de Saint- Pierre, se précipitant sur le postillon , lui donna Tordre de partir en lui appuyant le bout d'un pistolet contre la tête. Cet argument eut sans doute la force de le persuader, car, sans mot dire, il remit ses cbevaux au galop , et les brigands , qui ne s'attendaient pas à trouver si nombreuse compagnie, se contentèrent de tirer deux coups de carabine, dont les balles sifUèrent aux oreilles des voyageurs (i). »
A Cassel, il quitta ses compagnons pour se rendre à Francfort, et de là il arriva droit à l^aris , qu'il avait quitté quatre ans auparavant. Il y trouva une lettre qui lui annonça qu il venait trop tard pour revoir son père; il n'en partit pas moins pour le Havre , où il arriva le 3o novembre 1766.
Le lieu de sa naissance lui réservait aussi une déception. La ville lui sembla moins grande, les rues moins larges, les maisons moins hautes. Dans la rue qu'avait habitée son père, il ne reconnut personne et personne ne le reconnut; le cœur serré, il regagnait son auberge ^ lorsque , dans une vieille qui filait sur le pas de sa porte, il crut remarquer des traits qui ne lui étaient pas inconnus : il lui adressa la parole. Marie Talbot, étonnée et attendrie, se lève et, renversantrouet et quenouille, se jette dans ses bras en s'écriant:
(i) E««ai sur U vie de Btrnardin de Saint-Pierrf .
i48 HISTOir.E
« Ah ! mon maître, est-ce bien vous que je vois?» Ce cri eut un écho dans l'âme de Bernardin ; le serrement qu'il ressentait au cœur se résolut en un torrent de larmes.
Mais le bonheur qu'il éprouva de retrouver au moins un cœur qui se souvenait, se dissipa bientôt: c Ah! monsieur Henri, lui disait la vieille bonne, les temps sont bien changés! votre père est mort, vos frères sont allés aux Indes; je suis seule ici! — Et ma sœur, dit M. de Saint-Pierre avec anxiété, vous a-t-elle aussi abandonnée? — Votre sœur a quitté la ville pour se rendre à Honfleur, dans un couvent sur le bord de la mer. Cela est triste, car elle est si jolie et si bonne! Mais est-il bien vrai. Monsieur, que je vous levois? Vous avez été si loin! comment avez-vous pu revenir? On disait que vous étiez au service de l'impératrice, que le roi de Prusse vous menait à la guerre; que vous aviez fait forlune, et cela,jerai toujours prédit, car vous aimiez tant les gros livres ! Cependant chaque jour je priais Dieu pour vous, et je lui demandais de vous revoir avant de mourir. — Bonne Marie, je n'ai pas fait fortuire, mais j'ai toujours eu le désir de vous faire du bien.
( — Oh! je n'ai besoin de rien. Dieu merci île bon Dieu ne m'a jamais abandonnée, et je ne suis pas si pauvre, que je ne puisse aujourd'hui vous offrir à dîner. > Puis, de ses mains laborieuses et tremblantes, elle prit le bras de son jeune maître,
DE BERNAIIDIN DE S.-PIEKRE. 149
et dit en le guidant vers la maison : a Ici , il n'y a plus que moi pour vous recevoir! Pourquoi avons-nous perdu votre bonne mère! C'était à elle de vivre, et à moi de mourir; elle eût été si heureuse de revoir son fils ! Mais Dieu l'a rappelée, il faut que sa volonté soit faite. > En disant ces mots , elle ouvrit la porte de sa pauvre demeure. Cn lit de paille, une table, un vieux coffre et deux mauvaises chaises composaient tout son ameublement; il v régnait cependant un air de propreté qui écartait l'idée de la misère. M. de Saint-Pierre y entra avec un sentiment de joie et de respect que son cœur n'avait point encore éprouvé. Sa vieille bonne le fit asseoir, et, nouvelle Baucis, elle s'empressa de ranimer le feu et de couvrir sa table d'un linge blanc, mais un peu usé.
Il ne servait pourlaiit qu'aux tètes soJenuelles I
< On eût dit , à son zèle , à son activité , qu'elle avait recouvré sa jeunesse , et M. de Saint-Pierre crovait encore la voir aller et venir dans la maison de son père. Cette petite scène lui rappela les jours de son enfance. Cependant la pauvreté de cette bonne vieille l'affligeait, et il se mit à la questionner pour savoir comment elle se trouvait dans un pareil délaissement. tOh! ce n'est pas la faute de M. votre père, dit-elle ; il voulait que je restasse à la maison; mais je ne pouvais m'y résoudre à cause de sa nouvelle femme : ça
me faisait trop de mal de la voir à toutes les places où j'avais vu ma pauvre maîtresse. Un jour je demandai mon compte et je vins ici. Voilà que dans les commencements , j'étais si triste, que je ne pouvais me tenir au travail ; je passais et repassais tout le jour devant la maison , comme si les pierres avaient pu me parler; le reste du temps, je ne faisais que pleurer '.j'en avais presque perdu les yeux; mais maintenant, grâce à Dieu, je ne pleure plus. » Et en prononçant ces mots , elle essuyait avec le coin d'un tablier de serpillière , de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir. Pendant qu'elle parlait ainsi , M. de Saint-Pierre avait bien de la peine à lui cacher les siennes. 11 admirait comment la seule confiance en Dieu empêchait cette bonne vieille de sentir son malheur, et il l'entendait avec surprise, du sein de la plus profonde misère, remercier la Providence de ses bienfaits. Un spectacle si touchant ne fut pas perdu pour lui. < C'est une pauvre fille, disait-il souvent , qui m'a éclairé sur les voies de la Providence; elle avait mis en Dieu la même contiance que j'avais mise dans les hommes, et jamais je n'ai vu une âme si tranquille dans une situation si malheureuse. Son exemple m'a été plus utile que celui de nos prétendus sages, et ses paroles si simples m'en ont plus appris que tous les livres des philosophes. • « Apres quelques momens d'entretien , Marie Talbot posa sur la table un morceau de gros pain,
une cruche de cidre, une omelette et un peu de fromage. Ensuite elle ouvrit son coffre , et en tira un verre ébréché qu'elle posa doucement auprès de son hôte, en lui disant : c C est celui de votre mère. » Il le reconnut, en effet; et cette vue le remplit d'une telle émotion, qu'il ne pouvait manger, et que des larmes involontaires venaient mouiller ses yeux. Alors , voyant que Ja bonne se tenait debout pour le servir, il lui dit de se mettre à table à côté de lui; mais ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à l'y décider. Enfin elle prit une chaise, et ils commencèrent à manger en parlant des temps passés. Peu à peu leurs idées s'égayèrent, mille traits charmants revenaient à la mémoire de Marie Talbot; la vie de son petit Henri était comme une partie de la sienne; vÀle lui rappelait son admiration pour les hirondelles , sa fuite dans le désert pour se faire ermite , comment il aimait les livres , comment il les perdait.
« Oui, ma bonne Marie, lui dit M. de Saint- Pierre; je les perdais, et vous m'en achetiez de votre argent, je ne Fai point oublié. — Dame, monsieur Henri, vous étiez si joli, si caressant, et vous aviez un si bon cœur! Lorsque je vous menais à l'école, vous n'étiez encore qu'en jaquette, si nous rencontrions un malheureux, vous me disiez : < Marie, donne-lui mon déjeuner; » et quand je ne le voulais pas, vous vous fâchiez contre moi. Un jour, vous vous avançâtes d'un
air menaçant, et en fermant le poing, contre un charretier qui maltraitait son cheval : c'est que% vous alliez l'attaquer tout de bou 1 Un autre jour, vous vouliez vous battre avec une troupe d'enfants qui avaient cassé la jambe d'un pauvre thaï, et j'eus bien de la peine à les tirer de vos mains. >? Ainsi cette bonne fille ramenait insensiblement la pensée de M. de Saint-Pierre vers une époque que le souci de vivre avait presque effacée de sa mémoire; et tous ses souvenirs venant à se réveiller à la fois, il l'accablait de questions sur ses anciens camarades , sur les amis de son père, et sur tous ceux qui Tavaient aimé. Les uns avaient quitté le pays, les autres étaient morts; un petit nombre avait fait fortune, mais la bonne Marie prétendait que ceux-là étaient devenus si fiers, qu'ih ne parlaient volontiers à personne. Enfin , elle lui apprit la mort du frère Paul , cet aimable capucin qui faisait de si jolis contes, et M. de Saint-Pierre donna quelques larmes à sa mémoire. Après tous ces récits, Marie Talbot témoigna le désir d'apprendre à son tour ce (jue son maître avait fait dans ses voyages. Elle lui demandait si les gens de })ar là étaient bons, s'il
V faisait froid , si l'on y buvait du cidre, si le pain
V était cher; et comme si cette dernière question eut fait retomber sa pitié sur elle-même , elle bc reprit à pleurer amèrement. Ces pleurs émurent M. de Saint-Pierre jusqu'au fond de l'âme, et lui firent sentir d'une manière bien cruelle la folie
de tant de courses inutiles, qui Tavaient ramené plus pauvre que jamais sous le toit de la pauvre Marie. Assis à ses côtés , il ne regrettait ni les grandeurs de la Russie , ni les délices de la Pologne; ce qu'il eût voulu ressaisir de lui-même, c'étaient les premières émotions de son enfance et les mouvemens si purs d'une àme encore innocente. Au milieu de l'agitation de ses pensées, cédant tout-à-coup au sentiment qui le pénètre, il embrasse cette pauvre fille avec une grande effusion de cœur, et prend entre le ciel et lui rengagement de ne jamais l'abandonner , quelle que fut d'ailleurs sa position et sa fortmie : engagement qu'il remplit avec une exactitude religieuse, dans le temps même qu'il navait d'autre ressource qu'une pension de mille francs; et, pour commencer, il tire sa bourse, la verse sur la table, et partage sur l'beure avec sa bonne tout ce qu'il possédait. D'abord elle repoussa l'argent : « Je n'ai besoin de rien, disait-elle; je gagne six sous par jour, et je puis encore faire de petites économies. > M. de Saint-Pierre insista; elle fut obligée de céder, mais elle reçut l'argent avec indifférence, et l'on vovaitque c'était uniquement pour complaire à son maître ( i ). » La sœur de Bernardin, dont il avait été question dans la conversation de Marie Talbot, se nommait Catherine. Spirituelle et jolie , mais
(i) Essai sur U tie de Bcroardin de baiut-Pierre.
vaine de ses qualités, elle avait, à l'âge où elle eût pu se marier, écarté tous ceux qui auraient pu prétendre à sa main; puis, par une révolution plus commune qu'on ne croit, quand vint l'âge où pouvant encore être jeune femme, on devient vieille fille , elle retrouva toute la douceur et Tamabilité que la vanité avait fait taire en elle, et redevint aussi douce qu'elle avait été acariâtre. Pressé de l'embrasser, Saint-Pierre s'embarqua le jour même pour Ronfleur. Là, on lui montra le monastère de Notre-Dame-de-Grâce , dont le clocher à mi-côte se détachait au milieu des arbres ; le temps était humide et nuageux , le vent d'automne sifflait dans les arbres , la mer mugissait sourdement au pied des falaises ; des feuilles jaunes et rouges tapissaient les chemins et craquaient sinistrement sous les pas du voyageur. Tout était triste et sombre autour de lui, et ses idées se mettaient en rapport avec tout ce qui l'entourait; car il se disait que, loin de pouvoir secourir sa sœur, il allait peut-être troubler sa paix. Il frappa cependant au monastère dont dépendait cette chapelle si connue des matelots de la Manche ; il passa la nuit dans la chambre des hôtes, et il ne put voir sa sœur que le lendemain. Les premières paroles de cette pauvre fille eurent pour but, comme il s'v attendait, de l'engager à ne plus quitter la France, et à la prendre près de lui. Cet arrangement étant impossible, il se contenta de lui céder plusieurs petites rentes;
et le cœur navré de ne pouvoir faire mieux pour elle, il reprit tristement ia route de Paris, d'où, malgré les embarras financiers dans lesquels il se trouva, il ne cessa jamais départager avec elle. Elle mourut à Dieppe en 1807, après vingt-cinq ans d'une vie triste et languissante.
De retour à Paris, Bernardin se remit à solliciter; il reçut des promesses , mais il ne savait ni se faire apprécier, ni se faire craindre : on l'oubliait dès quil n'était plus présent. « Je voudrais bien savoir, dit-il dans ses Etudes, s'il y a quelque moyen inconnu de faire fortune pour un bomme sans argent, dans un pays où tout est vénal. Il faut au moins intriguer, plaire à un parti, se faire des protecteurs et des prôneurs ; pour cela, être de mauvaise foi , corrompre, flatter , tromper , épouser les passions d'autrui , bonnes ou mauvaises, se dévover enfin par quelque endroit(i).> Et il ne se sentait capable d'employer aucun de ces moyens.
Par économie à la fois et par goût de la campagne, il se retira chez le curé de Ville-d'Avray, sans autre société qu'un épagneul que sa sœur lui avait donné, et dont plus tard il fit l'éloge académique , écrivant des mémoires sur ce qu'il avait vu ou sur ce qu'il avait rêvé , sur ce qu'il avait observé ou sur ce qu'il observerait , également disposé à raconter ses vovages ou à en entrent) OEuYrei, p. 3 34.
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prendre de nouveaux. Il avait projeté en Russie de perfectionner les postes au moven de bombes à mortier en été, et de patins en biver (i), il cherche maintenant des movens pour prévenir la désertion, quil veut proposer au ministre (Ihoiseiil; il imagine de perfectionner les hommes par l'éducation des femmes, et surtout il ébauche un nouveau svstème du monde, dont il se méfie beaucoup d'abord, n'osant le communiquer à personne, persuadé que dans la solitude on peut se familiariser avec les idées les plus absurdes (2), et que plus tard il soutint avec tant d'ardeur, jetant sur le papier ses idées éparses , comme la sibvlle ses prophéties; saccrochant à tout comme l'araignée pour ourdir sa toile , et se formant, sans v songer, h cet art difficile de peindre la pensée par la parole dont il ne prévovait pas qu'il tirerait un jour sa fortune et sa gloire, car bien qu'il remît sans cesse ses écrits sur le chantier, il ne- voulait pas courir la désagréable carrière décrivain ; il faisait comme ceux qni apprennent à dessiner pour tapisser leur chambre (3), semblable en cela aux alchimistes, qui, eux aussi, trouvèrent la cliimie en poursuivant un rêve.
Ces premiers écrits de Bernardin montrent, par rares intervalles, les qualités qui lui ont plus
(1) Lettre du Duval. OEntres posilmirie' , p. 6i i. a) Correspondance , t. 1, p. ii2.
(3) liid.
tard donné une place si élevée dans la littérature; il n'y parle guère de la nature que sous le rapport géographique ; dans sa peinture des hommes et du gouvernement, il est antithétique, il vise au trait et à l'imitation de Voltaire et de Montesquieu, mais il y a dans sa manière une recherche que ces écrivains n'ont pas; il y a aussi dans les Mémoires sur le Nord quelque chose de trop svmétrique , dans ce parti pris d'insérer dans chacun une peinture hrillante, du commerce à propos de la Hollande , de Texercice militaire à propos de la Prusse , de la misère du peuple et du faste des grands à propos de la Pologne, des cataractes de Finlande dans le vovage de Russie. Ces descriptions reproduites et complétées dans les Etudes, et quelques expressions pittoresques qui ne sont qu'à lui : la Prusse qui embrasse PAl- Icmagne de ses grands bras : la guerre qui détruit les petites passions , comme le vent du nord les chenilles, etc.; les couleurs neuves quil emploie pour peindre des objets nouveaux , et ce mélange d'élévation et de familiarité qui le caractérise apparaissent déjà çà et là ; quelques traits de malice qu'on V rencontre, les j)ortraits de Frédéric et de Stanislas, font pressentir la Chauniièrc indienne.
Ces Mémoires peu profonds sans doute, mais qui pourtant n'étaient pas indignes de l'attention du gouvernement, furent inutiles à sa fortune. Un M. Durand à qui il les remit, l'éblouit par de brillantes promesse?, puis après beaucoup
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de courses inutiles, finit par lin dire qu'il a\ait égaré ces manuscrits dont sans doute il se fit honneur lui-même. Le comte de Mercy dont il avait servi les projets en Pologne le reconnut à peine : Rulhière qu il avait vu en Russie ne le reconnut pas du tout; le comte de Breteuil au contraire Taccueillit fort bien, et sur le désir témoigné par Saint-Pierre d'être employé dans les colonies, il parvint à lui obtenir une mission qui fut à la fois l'origine de sa première publication de son chef-d'œuvre, et la dernière de ses déceptions dans la vie active , le voyage à nie de France.
Jamais cependant entreprise ne se présenta sous de plus heureux auspices. M. de Breteuil lui avait dit: Votre brevet est pour l'Ile de France, mais vous êtes chargé de relever les murs du fort Dauphin à Madagascar et de civiliser la colonie , non par la force , mais par la persuasion et la douceur. En présence de ces paroles Bernardin n'avait plus douté de la prompte réalisation de ses rêves. « Les idées de législation, d'ambition, de république, qui depuis long-temps sommeillaient dans son cœur, se réveillèrent avec tant de vivacité, qu'il fit passer une partie de son enthousiasme dans l'âme de M. de Breteuil. Dès lors, tous ses maux furent oubliés; l'avenir ne lui présenta qu'une longue suite de bonheur, et il ne songea plus qu'à son départ. Rulhière le présenta au chef de l'entreprise : c'é-
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tait un colon de l'Ile de France, chevalier de Saint-Louis, esprit vif et léger, qui débitait de belles maximes de politique et d'humanité, et qui parlait de civiliser Madagascar comme il aurait parlé d'un changement de décoration à l'Opéra. Il pénétra bien vite le genre d'esprit de M. de Saint-Pierre, et s'y plia adroitement en flattant ses projets. Ce dernier s'était mis à lireFIaccourt afin de prendre une idée juste du pays. Il était charmé des richesses naturelles que ce voyageur a décrites, et se proposait de les accroître en y portant les richesses des autres climats. L'histoire malheureuse de nos établissemens successifs dans ces contrées ne le rebutait pas. Il l'attribuait à l'esprit ambitieux des Français, et il se promettait bien de n'emmener que des gens sans ambition. Il est vrai que dans la liste de ceux qui devaient être attachés à l'expédition , il n'y avait ni soldats, ni laboureurs , ni artisans, mais des secrétaires, des valets, des acteurs , des danseuses et des cuisiniers. Ce premier choix l'embarrassait un peu : mais il ge rassura en songeant que le chef de l'entreprise était un vrai philosophe, et, qu'à tout prendre, un philosophe pouvait aimer la comédie. D'ailleurs, s'il emmenait des danseuses pour amuser les colons de son petit royaume, il emportait une Encyclopédie pour les éclairer. Les choses étaient donc assez bien compensées. Qui ne sait que , pour rendre le* peuples heureux , il ne faut
le plu5 souvent que de semblables bagatelles?
< Cependant Saint-Pierre ne laissait pas de faire des préparatifs plus sérieux. Il se procura un plan de Tancien fort Dauphin , et projeta des moyens de défense qui devaient en faire une forteresse imprenable. Comme ingénieur, il traçait Tenceinte d'une ville nouvelle ; et ses vues étaient vastes , car il faisait servir à sa défense les forêts , les rivières et les montagnes. Comme législateur, il en bannissait Targent, et ramenait Tàge d'or sur la terre. Les saisons de Tannée, les travaux champêtres étaient marqués par des fêtes. On y prêchait TEvangile ; et cette religion , si conforme au?-: lois de la nature, devenait la religion universelle. Au prix même de la forteresse, il avait eu soin de ménager dans un massif de palmiers un temple immense, soutenu par leurs troncs et couronné par leurs feuillages. Là devaient se réunir tous les peuples de l'ile, et bientôt tous ceux de Tunivers : encore qu'ils différassent de langage et de mœurs, le législateur était sûr d'en être entendu, car le bonheur est une langue universelle. On verra tous les peuples du continent passer le canal de Mozambique : les laboureurs de la belle France viendront fertiliser cette terre de liberté , et les chansons des bergers de l'Arcadie retentiront dans les bocages de l'Afrique... >
c II serait impossible de dire combien d'images charmantes se succédèrent dans la tête de Ber-
nardiii, pendant le temps que dura cette nouvelle illusion. Il lisait Platon, il lisait Plutarque , et leur sagesse entretenait sa folie. Agité de cette sorte de délire, il vendit le reste de son héritage, et employa tout son argent à acquérir les livres et les instrumens nécessaires à cette grande entreprise : tout ce qu'il trouva sur les mathématiques, la marine , l'histoire naturelle et la politique fut acheté. Mais, pendant qu'il épuisait sa bourse pour les besoins de la colonie, et qu'il se préparait à faire vivre tant de nations dans l'abondance , il s'aperçut qu'il manquait de chemises. Il en falfait cependant, et même une certaine provision, pour cinq ou six mois de trajet. M. de Breteuii, instruit de cette circonstance , le recommanda à une grosse lingère, qui voulut bien lui faire crédit (i). » Enfin, les préparatifs terminés, le marquis de Gastries mit à la voile; à peine en mer, le législateur dut renoncer à toutes ses illusions ; le prétendu philanthrope allait à Madagascar pour s'enrichir en vendant ses futurs sujets.
(i) Essai sur la vie de Bernardin de Saint-Piene; p, xxxvii.