CHAPITRE V
Voyage de Bernardin de Saint-Pierre à l'Ile de France , au Cap et à l'Ascension. — Retour en France. — Publication de son premier ouvrage.
La traversée fut d'abord heureuse , et Bernardin à qui ses rapports avec les officiers semblaient peu intéressans eut tout le temps d'observer les mœurs des marins , qu'il se reproche cependant de n'avoir pas traités assez cordialement , la mer et ses habitans, le ciel avec ses oiseaux et ses nuages , car il eut toujours une prédilection pour les nuages. Peut-être le lecteur ne sera-t-il pas fâché de trouver ici trois tableaux du ciel des tropiques tracés à diverses distances.
Voici d'abord l'esquisse :
« J'ai admiré souvent le lever et le coucher du soleil. C'est un spectacle qu'il n'est pas moins
difficile de décrire que de peindre. Figurez-vous à l'horizon, une belle couleur orange qui se nuance de vert , et vient se perdre au zénith dans une teinte lilas, tandis que le reste du ciel est d'un magnifique azur. Les nuages qui flottent çà et là sont d'un beau gris de perle. Quelquefois ils se disposent en longues bandes cramoisies, de couleur ponceau et écarlate; toutes ces teintes sont vives, tranchées et relevées de franges d'or.
€ Un soir les nuages se disposèrent vers l'Occident sous la forme d'un vaste réseau semblable à de la soie blanche. Lorsque le soleil vint à passer derrière, chaque maille du réseau parut relevée d'un filet d'or. L'or se changea ensuite en couleur de feu et en ponceau , et le fond du ciel se colora de teintes légères de pourpre, de vert et de bleu céleste.
« Souvent il se forme au ciel des paysages dune variété singulière, où se rencontrent les formes les plus bizarres. On y voit des promontoires , des rochers escarpés, des tours, des hameaux. La lumière y fait succéder toutes les couleurs du prisme (i). >
Dans les Etudes le tableau se développe dans toute sa splendeur (2). « J'ai aperçu dans les nuages
(i) Voyage à l'Ile de France. ŒuTres, p. 29. (a) OEuYres, y. 3'4.
des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes , toutes les couleurs qu'on peut voir sur la terre. 11 y en a alors de cuivrées, de couleur de fumée de pipe, de brunes, de rousses, de noires, de grises, de livides , de couleur marron , et de celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui v paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes, qu'on n'en verra jamais de semblables dans aucun palais , quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-est ou du sud-est, qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie ; puis ils les chassent à l'Occident , en les croisant les uns sur les autres, comme les mailles d'un panier à jour. Ils jettent, sur les côtés de ce réseau, les nuages qu'ils n'ont pas employés, et qui ne sont pas en })etit nombre; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige , les contournent sur leurs bords en forme de croupes, et les entassent les uns sur les autres comme les Gordillières du Pérou , en leur donnant des formes de montagnes, de cavernes et de rochers; ensuite vers le soir, ils calmisent un peu, comme s'ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau, on voit passer par tous ces losanges une multitude de rayons lumineux, qui y font un tel effet, que les deux cotés de chaque losange
qui en sont éclairés, paraissent relevés d'un filet d'or; et les deux autres, qui devraient être dans l'ombre, sont teints d'un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s'élèvent du so» leil couchant jusqu'au zénith, bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste , et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales, qui semblent alors être d'argent et de vermillon. Cest dans ce moment qu'on aperçoit, au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à l'infini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blancs qui fuient à perte de vue dans le blanc, ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre, sur d'autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes, des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de coraiL Ici ce sont de sombres rochers, percés à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament; là ce sont de longues grèves sablées d'or, qui s'étendent sur de riches fonds du ciel, ponceaux, écarlates , et verts comme Témeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer , dont elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. Les matelots appuyés
sur les passavans du navire , admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l'heure de la prière , et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs voix vers les cieux. 11 change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré , et ce qui était coloré est dans Tombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances; ce sont tour à tour des îles, des hameaux, des collines plantées de palmiers, de grands ponts qui traversent des fleuves , des campagnes d'or, d'améthystes, de rubis; ou plutôt ce n'est rien de tout cela ; ce sont des couleurs et des formes célestes, qu'aucun pinceau ne peut rendre, ni aucune langue exprimer. >
Dans les Harmonies (i), il reproduit un autre aspect du même tableau :
« Lorsque j'étais en pleine mer, dit-il, et que je n'avais d'autre spectacle que le ciel et Teau , je m'amusais quelquefois à dessiner les beaux nuages blancs et gris, semblables à des groupes de montagnes qui voguaient à la suite les uns des autres sur l'azur des cieux. C'était surtout vers la fin du jour qu'ils développaient toute leur beauté en se réunissant au couchant, où ils se revêtaient des plus riches couleurs, et se combinaient sous les formes les plus magnifiques. Sur la terre, chaque site présente toujours le même horizon ;
(i) C^avrct posthume», p. i64
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dans le ciel, chaque heure, et surtout chaque soir, en offre de nouveaux. J'ai tâché d'en tracer quelques tableaux dans mes Etudes. Je vais ici en esquisser un, aussi imparfait que mes cravons. « Un soir, environ une demi-heure avant le coucher du soleil , le vent alizé du sud-est se ralentit, comme il arrive d'ordinaire vers ce temps. Les nuages qu'il voiture dans le ciel à des distances égales, comme son souffle, devinrent plus rares, et ceux de la partie de l'ouest s'arrêtèrent et se groupèrent entre eux sous les formes d'un paysage. Ils représentaient une grande terre formée de hautes montagnes, séparées par des vallées profondes, et surmontées de rochers pvramidaux. Sur leurs sommets et leurs flancs apparaissaient des brouillards détachés, semblables à ceux qui s'élèvent autour des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler dans leurs valions, et tomber çà et là en cataractes ; il était traversé par un grand pont, appuyé sur des arcades à demi ruinées. Des bosquets de cocotiers, au centre desquels on entrevoyait des habitations, s'élevaient sur les croupes et les profils de cette île aérienne. Tous ces objets n'étaient point revêtus de ces riches teintes de pourpre , de jaune doré, de nacarat, d'émeraudes, si communes le soir dans les couchans de ces parages j cepavsage n'était point un tableau colorié : c'était une simple estampe, où se réunissaient tous les accords de la lumière et des ombres. Il représen-
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lait, non une contrée éclairée en face des rayons du soleil, mais par derrière lui , de leurs simples reflets. En effet, dès que Tastre du jour se fut caché , quelques-uns de ses rayons décomposés éclairèrent les arcades demi-transparentes du pont dune couleur ponceau, se reflétèrent dans les vallons et au sommet des rochers, tandis que des torrens de lumière couvraient ses contours de l'or le plus pur, et divergeaient vers les cieux comme les rayons d'une gloire; mais la masse entière resta dans sa demi-teinte obscure, et Ton voyait autour des nuages qui s'élevaient de ses flancs les lueurs des tonnerres, dont on entendait les roulemens lointains. On aurait juré que c'était une terre véritable, située environ à une lieue et demie de nous. Peut-être était-ce une de ces réverbérations célestes de quelque île très-éloignée,dont les nuages nous répétaient la forme par les reflets, et les tonnerres par leurs échos. Plus •d'une fois, des marins expérimentés ont été trompés par de semblables aspects. Quoi qu'il en soit, tout cet appareil fantastique de magnificence et •de terreur, ces montagnes surmontées de palmiers, ces orages qui grondaient sur leurs sommets, ce fleuve, ce pont, tout se fondit et disparut à l'arrivée de la nuit, comme les illusions du monde à l'approche de la mort. L'astre des nuits, la triple Hécate, qui répète par des harmonies plus doue es celles de l'astre du jour, en se levant sur Thorizon , dissipa l'empire de la lu-
mière, et fit régner celui des ombres. Bientôt des étoiles innombrables et d'un éclat éternel brillèrent au sein des ténèbres. Oh ! si le jour n'est lui-même que l'image de la \ie ; si les heures rapides de l'aube du matin, du midi et du soir représentent les âges si fugitifs de Tenfance, de la jeunesse, de la virilité et de la vieillesse; la mort, comme la nuit, doit nous découvrir aussi de nonveaux cieux et de nouveaux mondes 'i)! >
Le cap de Bonne-Espérance fut doublé sans accident; mais au passage de Mozambique, une violente tempête assaillit le vaisseau. Voici comme Bernardin le raconte dans son Voyage et dans les Harmonies (2). Nous réunissons les deux rédactions en une seule.
< J'avais vu dans la journée dans les nuages les signes de tempête décrits par Dampierre. A minuit et demi ( 28 juin 1768), un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres des cinq de la grande chambre, quoique leurs volets fussent fermés par des croix de Saint-André. Le vaisseau fit un mouvement de l'arrière, comme s'il s'acculait. Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. L'eau sortait par la porte de la grande chambre comme par l'écluse d'un moulin ; il en était entré plus de trente barriques. On appela
(1) OEuTre-s p. 3i.
(a) OP'uYres posihumes, p, i4ï.
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les charpentiers, on apporta de la lumière, et l'on se hâta de clouer d autres sabords aux fenêtres. Nous fuyions alors sous la misaine; le vent et la mer étaient épouvantables.
c A peine ce désordre venait d'être réparé , qu'un grand caisson qui servait de table, plein de sel et de bouteilles de vin de Champagne, rompit ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller et venir comme un dé. Ce coffre énorme pesait plusieurs milliers, et menaçait de nous écraser dans nos chambres. Enfin il s'entrouvrit, et les bouteilles qui en sortaient roulaient et se brisaient avec un désordre inexprimable. Les charpentiers revinrent une seconde fois , et le remirent en place après bien du travail.
€ Comme le roulis m'empêchait de dormir, je m'étais jeté sur mon lit en bottes et en robe-dechambre : mon chien paraissait saisi d'un effroi extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer cet animal , je vis un éclair par un faux jour de mon sabord , et j'entendis le bruit du tounerre. Il pouvait être trois heures et demie. Un instant après, un second coup de tonnerre éclata , et mon chien se mit à tressaillir et à hurler. Enfin , un troisième éclair suivi d'un troisième coup succéda presque aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard que quelque vaisseau se trouvait en danoer; en effet, ce bruit fut semblable à un coup de canon tiré près de nous : il ne roula point. Comme je sentais une forte odeur
de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai d'abord un froid très-vif. îi y régnait un grand silence, et la nuit était si obscure que je ne pouvais rien distinguer. Cependant, avant entrevu quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On me répondit : < On vient de porter Tofficier de quart dans sa cbambre; il est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le tonnerre est tombé sur le vaisseau et notre grand mât est brisé. » Je distinguai, en effet , la vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande liune. Il ne paraissait au-dessus ni mât ni manœuvre. Tout l'équipage était retiré dans la chambre du conseil.
< On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre avait descendu jusque-là le long du mât. Une femme qui venait d'accoucher avait vu un globe de feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie ; tout le monde attendit avec impatience la fin de la nuit.
< Au point du jour je remontai sur le pont; le ciel était serein; on n'y voyait que quelques petits nuages cuivrés semblables à des vapeurs rousses qui le traversaient avec une vitesse plus grande que celle des oiseaux. Mais la mer était sillonnée par cinq ou six vagues longues et élevées, semblables à des chaînes de collines espacées entre elles par de larges et profondes vallées. Chacune de ces collines aquatiques était à deux ou trois étages. Le vent détachait de leurs
sommets anguleux une espèce de crinière d'écume où se peignaient cà et là les couleurs de Tarc-eu-ciel. Il en emportait aussi des tourbillons d'une poussière blanche qui se répandait au loin dans leurs vallons , comme celle qu'il élève sur les grands chemins en été. Ce qu'il y avait de plus redoutable , c'est que quelques sommets de ces collines, poussés en avant de leur base par la violence du vent, se déferlaient en énormes voûtes qui se roulaient sur elles-mêmes en mugissant et en écumant, et eussent englouti le plus grand vaisseau , s'il se fût trouvé sous leurs ruines. L'état de notre vaisseau concourait avec celui de la mer à rendre notre situation affreuse. Le vaisseau, incapable de gouverner, voguait en travers, jouet du vent et des lames. J'étais sur le gaillard d'arrière , me tenant accroché aux haubans du mât d'artimon , tâchant de me familiariser avec ce terrible spectacle. Quand une de ces montagnes approchait de nous, j'en voyais le sommet à la hauteur de nos huniers, c est-à-dire à plus de cinquante pieds au-dessus de ma tête. Mais quand la base de cette effroyable digue venait à passer sous notre vaisseau , elle le faisait tellement pencher, que ses grandes vergues trempaient à moitié dans la mer qui mouillait le pied de ses mâts , de sorte qu'il était au moment de chavirer. Quand il se trouvait sur sa crête , il se redressait et se renversait tout-à-coup en sens contraire sur sa pente opposée avec non moins
de danger, tandis qu'elle s'écoulait de dessous lui avec la rapidité d'une écluse en larçje nappe d'écume. Nous restâmes ainsi entre la vie et la mort, depuis le lever du soleil jusquà trois heures après midi.
f II était alors impossible de recevoir quelque consolation d'un ami ou de lui en donner. Le vent était si violent, qu'on ne pouvait entendre les paroles mêmes qu'on se disait à Toreille en criant à tue-tête. L'air emportait la voix et ne permettait d'ouïr que le sifflement aigu des vergues et des cordages , et les bruits rauques des flots, semblables aux hurlemens des bêtes féroces.
€ Dans ce moment de péril, le capitaine cria au timonnier d'arriver; mais le vaisseau, sans mouvement, ne sentait plus sa barre. 11 ordonna aux matelots de carguer la misaine que le vent emportait par lambeaux; ces malheureux, effrayés, se réfugièrent sous le gaillard d'arrière. J'en vis pleurer un ; d'autres se jetèrent à genoux en priant Dieu. Je m'avançai sur le passavant de bâbord en me cramponnant aux manœuvres; un jacobin , aumônier du vaisseau , me suivit, ainsi qu'un passager. Plusieurs gens de l'équipage nous imitèrent, et nous vînmes à bout de carguer cette voile, dont plus de la moitié était emportée. On voulut border le petit foc pour arrimer, mais il fut déchiré comme une feuille de papier.
€ Nous restâmes donc à sec, en roulant dune
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manière effroyable. Une fois, ayant lâché les manœuvres où je me retenais, je glissai jusqu'au pied du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. Enfin , après Dieu , notre salut vint de la solidité du vaisseau, et de ce qu'il était à trois ponts, sans quoi il se fut engagé. Notre situation dura jusqu'au soir, que la tempête s'apaisa. Une partie de nos meubles fut bouleversée et brisée ; plus d'une fois, je me trouvais les pieds perpendiculaires sur la cloison de ma chambre. »
Les officiers du Marquis de Castries s'étaient brouillés presque tous pendant le voyage, et plusieurs duels étaient projetés. Saint-Pierre se hâta de se séparer d'eux; et, à peine débarqué, il alla annoncer à l'mgénieur en chef, de Breuil, qu'il désirait se fixer à l'Ile de France. Sa commission était en règle ; on ne put refuser de l'accueillir. Il eut à remercier le ciel de cette résolution, la colonie périt presque entière peu après son arrivée à Madagascar.
La division qu'il fuyait à bord , Bernardin de Saint-Pierre la retrouva dans l'île. Les habitans des colonies, dit-il souvent avec laison, n'ont qu un but : s'enrichir vite , pour retourner jouir en France de leurs richesses , et ils ne sont pas toujours scrupuleux sur les moyens d'en finir avec leur exil. L'intérêt personnel rend les hommes durs et méchans, et Bernardin ne pouvait ffuère svmpathiser avec eux , lui , si susceptible , lui, à qui une seule épine faisait plus de mal
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que l'odeur de cent roses ne faisait plaisir ; à qui la meilleure compagnie semblait mauvaise , dès qu'il y rencontrait un important , un envieux, un perfide, parce qu'il apportait dans la société, non le jargon du monde, mais son coeur (i).
Sa position matérielle n'était pas d'ailleurs assez bonne pour lui faire supporter son mal en patience. L'officier qui arrive d'Europe, dit-il, a peu d'argent. Il manque de tout ; sa case n'a point de meubles; les vivres sont très-chers en détail; il se trouve seul consommateur entre l'babitant et le marchand qui renchérissent à l'envi, etc. (2). Ses appointemens étaient peu considérables , et il avait laissé derrière lui beaucoup de dettes auxquelles il tenait à faire honneur. On lui a souvent reproché quelque mesquinerie et l'importance qu'il attachait aux ports de lettres ; mais cette mesquinerie n'est-elle pas explicable par cette longue lutte avec la misère ; et lequel est le plus estimable, celui qui dévore sans compter l'argent de ses amis, ou celui qui, pour les rem* bourser, se condamna pendant tout son séjour dans la colonie, où il était séparé d'eux par les mers, à ne vivre que de riz et de maïs?
Il choisit une habitation en rapport avec l'humeur qu'il éprouvait et ses moyens pécuniaires ; c'était une seule pièce au rez-de-chaussée, à l'une
(i) Préambule de XArcndie.
(a) Voyage à l'Ile de France. OEuvres , p. 54.
des extrémités de Port-Louis, fermée par une fenêtre de rotins, sans vitres , avec une commode, un hamac et des malles pour tous meubles; ce fut là qu'il demeura pendant son séjour dans Tîle , avec des rochers noirs pour horizon , et Favori, son chien, pour compagnie.
Cependant il avait trouvé un délassement, un jardin à cultiver et un ami ; on lui disputa son jardin et on le brouilla avec son ami.
Cet ami était Poivre, l'intendant de la colonie. Dabord missionnaire en Chine , il y avait été long-temps emprisonné par suite d'un malentendu, puis, au moment où il revenait en Europe , un boulet anglais lui avait enlevé un bras. Obligé de renoncer à l'état ecclésiastique , il avait mis au service de la compagnie des Indes les nombreuses observations de tout genre qu'il avait recueillies sur rOrient, et sa capacité d'homme intègre et désintéressé; envoyé à la Cochinchine par cette compagnie. Poivre, de cette expédition commerciale , ne rapporta que des plantes utiles qu'il naturalisa plus tard à l'Ile de France et à Bourbon , lorsqu'il fut appelé au gouvernement de ces deux îles. Esprit fin et délicat, observateur judicieux, il avait beaucoup vu et beaucoup réfléchi; il connaissait les hommes , et bien que les estimant médiocrement , il consacra toute sa vie à leur être utile. Quelques unes des observations substantielles qu'il avait faites ont été publiées, et l'on doit reconnaître que, sous plus d'un
DE CEIINAIIDIN DE S.-['IEHfiL. 177
rapport, elles ont influé sur le jugement de Bernardin de Saint-Pierre.
€ La culture d'une seule plante , le tabac , lui disait-il , a fait plus pour le bonheur des hommes que les livres de tous les moralistes ; une plante utile est un don plus précieux qu'une mine d'or, un monument plus durable qu'une pyramide (i\
< Ce que vous vous proposez est impossible, lui disait-il d'autres fois à propos de ses projets de république ; pour établir un ^gouvernement parfait, il faut supposer une réunion d'hommes parfaits, d'hommes pénétrés de la même ardeur pour le bien, et surtout de la volonté d'être heureux parles mêmes moyens. C'est ce premier élément que la société ne peut donner.
« 11 y a aujourd'hui dans les esprits une (jrande confusion d'idées et de principes : si vous parlez de religion , vous serez repoussé comme un être faible et superstitieux; de lois, tout le monde voudra les faire et nul les observer; de Dieu, on le relègue si loin du monde , que c'est comme
si on ne le connaissait pas L'Europe entière
est menacée d'un bouleversement; nous en sommes au point où Caton dissuadait son fils de se mêler du gouvernement de Rome, où le chancelier de l'Hospital refusait la garde des sceaux.... (2). >
(1) P'oyage à l'Ile de France (OEuvres, p. 68) ; Éludes [d'un Llysée); Paul rt Virrjinie; Arcadic , Empsael, elc.
(a) Essai sur !<i vit «le Deruardin île ï^aim-rierre, p. xsxtui.
Bernardin mit à profit une partie de ces avis,
mais il alla moins loin que Poivre ; il trouva qu'il V eût eu lâcheté à abandonner complètement son rôle de réformateur par cela même surtout que le siècle en avait plus besoin. Persuadé que celui qui n'est heureux que pour lui n'a accompli que la moitié de son devoir, il consacra le reste de sa vie à conseiller ce qu'il avait voulu faire; il avait échoué par le premier moyen , il réussit en partie par le second; c'est que si les grandes idées enfantent les grandes choses , il est infiniment rare que celui qui les a conçues soit aussi chargé de les répandre et de les exécuter; c'est que, comme il l'avoue lui-même, Saint-Pierre ne put jamais s'accoutumer à juger les hommes autrement qu'avec son cœur, ce qui est incompatible avec le pouvoir d'agir puissamment sur eux dans la vie active.
Conséquent avec ses principes négatifs, Poivre était d'une excessive réserve. Bernardin s'aperçut un jour qu'il était pour lui plus froid que de coutume , il chercha à provoquer une explication qui lui fut refusée , et dut se condamner à ne plus le revoir; il se mit à étudier la nature, à visiter le pays , pour faire au moins un livre , s'il ne pouvait davantage : il y a dans ce livre un chapitre sur les fortifications naturelles de l'île , très curieux en ce qu'il montre en lui la transition entre l'ingénieur et l'auteur des Etudes (i).
i) OEarrej, \\ 79.
ï)¥. r.F.RNARDLN DE S. -PIERRE. 179
Un jour il lui prit fantaisie de parcourir Tîle armé comme Robinson , mais non pas seul, comme lui; deux esclaves, l'un fourni par le gouvernement, Tautre acheté par lui, portaient ses provisions. On retrouve dans le récit que l'auteur a fait de cette tournée une grande partie des détails qui furent plus tard incorporés dans Paul et Virginie ; c'est à ce titre , et seulement pour montrer les progrès de la manière de l'auteur, que nous en détacherons quelques fragmens.
« Je partis à deux heures de l'après-midi pour aller coucher à Paîma , habitation de M. Cassigny : j'avais trois lieues à parcourir. Il n'v a que des sentiers au milieu des rochers ; il faut aller nécessairement à pied. Quand j'eus monté et descendu la chaîne des montagnes de la Rivière- IVoire , je me trouvai dans de grands bois où il n'y a presque rien de défriché. Le sentier me conduisit à une habitation qui se trouve la seule de ces quartiers. Le maître était sur la porte, nujambes, les manches retroussées et en caleçon. Il s'amusait à frotter un singe avec des mûres rouges de Madagascar : lui-même était tout barbouillé de cette couleur. Cet homme était Européen , et avait joui en France d'une fortune considérable , qu'il avait dissipée. Il menait là une vie triste et pauvre , au milieu des forêts , avec quelques noirs, et sur un terrain qui n'était pas à lui.
« De là, après une demi-beure de marche , j'ar-
rivai sur le bord de la rivière du Tamarin, dont les eaux coulaient avec grand bruit dans un lit de rochers. Mon noir trouva un guë, et me passa sur ses épaules. Je vovais devant moi la montagne fort élevée des Trois-Mamelles, et c'était de Fautre coté qu'était l'habitation de Palma. Mon guide me faisait longer cette montagne en m'assurant que nous ne tarderions pas à trouver les sentiers qui mènent au sommet. Nous la dépassâmes après avoir marché plus d'une heure. Je vis mon homme déconcerté; je revins sur mes pas, et j'arrivai au pied de la montagne lorsque le soleil allait se coucher. Jetais très fatigué; j'avais soif : si j'avais eu de Teau , je serais resté là pour y passer la nuit.
o Je pris mon parti; je résolus de monter à travers les bois, quoique je ne visse aucune espèce de chemin. Me voilà donc à gravir dans les roches, tantôt me tenant aux arbres, tantôt soutenu par mon noir , qui marchait derrière moi. Je n'avais pas marché une demi-heure , que la nuit vint; alors je n'eus plus d'autre guide que la pente même de la montagne. Il ne faisait point de vent , l'air était chaud ; je ne saurais vous dire ce que je souffris de la soif et de la fatigue. Plusieurs fois je me couchai, résolu d'en rester là. Enfin, après des peines incroyables, je m'aperçus que je cessais de monter; bientôt après je sentis au visage une fraîcheur de vent du sud-est, et je VIS au loin des feux dans la campagne. Le côté
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que je quittais était couvert d une obscurité profonde.
« Je descendis en me laissant souvent glisser malgré moi. Je me guidai au bruit d'un ruisseau, où je parvins enfin tout brisé. Quoique en sueur, je bus à discrétion, et, avant senti de l'herbe sous ma main, je trouvai, pour surcroît de bonheur, que c'était du cresson, dont je dévorai plusieurs poignées. Je continuai ma marche vers le feu que j'apercevais, ayant la précaution de tenir mes pistolets armés, dans la crainte que ce ne fût une assemblée de noirs marrons : c'était un défriché dont plusieurs troncs d'arbres étaient ea feu. Je n'y trouvai personne. En vain je prêtais l'oreille et je criais dans l'espérance que quelque chien aboierait; je n'entendis que le bruit éloigné du ruisseau et le murmure sourd du vent dans les arbres.
t Mon noir et mon guide prirent des tisons allumés, et, avec cette faible clarté, nous marchâmes dans les cendres de ce défriché vers un autre feu peu éloigné. Nous y trouvâmes trois nègres qui gardaient des tioupeaux; ils appartenaient à un habitant voisin de M. de Ciossigny. L'un d'eux se détacha et me conduisit à Palma. 11 était minuit; tout le monde dormait, le maître était absent; mai*; le noir économe m'offrit tout ce que je voulus. Je partis de grand matin pour me rendre, à deux lieues de là, chez M. Jacob, habitant (hi haui <les plaine> de Williams; je
trouvai partout de grandes routes bien ouvertes.
Je longeai la montagne du Gorps-de-Garde, qui est tout escarpée, et j'arrivai de bonne heure chez mon hôte, qui me reçut avec toutes sortes d'amitiés.
< L'air, dans cette partie, est beaucoup plus frais qu'au port et qu'au lieu que je quittais. Je me chauffais le soir avec plaisir. C'est un des quartiers de Tile le mieux cultivé. Il est arrosé de beaucoup de ruisseaux, dont quelques uns, comme celui de la Rivière-Profonde, coulent dans des ravins d'une profondeur effrayante. Je m'en approchai en retournant à la ville; le chemin passe très près du bord; je me trouvai à plus de trois cents pieds d'élévation de son lit. Les côtés sont couverts de cinq ou six étages de grands arbres : cette vue donne des vertiges.
« J'allais faire plus de vingt lieues dans une
partie déserte de l'île, où il n'y a que deux habitans : c'est là que se réfugient les noirs marrons. Je défendis à mes gens de s'écarter : mon chien même, qui me devançait toujours^ ne s'écartait plus que de quelques pas. A la moindre alerte, il dressait les oreilles et s'arrêtait; il sentait qu'il n'y avait plus d'hommes. iSous marchâmes ainsi en bon ordre, en suivant le rivage, qui forme une infinité de petites anses. A gauche, nous longions les bois, où règne la plus profonde solitude; ils sont adossés à une chaîne de montagnes peu élevées dont on voit la cime ;
ce terrain n'est pas fort bon. Nous y vîmes cependant des polchers, arbres venus des Indes, et d'autres preuves qu'on v avait commencé desétablissemens. J'avais eu la précaution de prendre quelques bouteilles d'eau, et je fis bien, car je trouvai les ruisseaux marqués sur le plan absonient desséchés.
€ J'avais des inquiétudes sur la blessure de mon noir, qui saignait continuellement; je marchai à petits pas; nous fîmes une halte à quatre heures. Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point faire le tour du viorne, mais je coupai dans le bois par l'isthme qui le joint aux autres montagnes. Cet isthme n'est qu'une médiocre colline. Étant sur cette hauteur, je rencontrai un noir appartenant à M. Le Normand, habitant chez lequel j'allais descendre, et dont la maison était à un quart de lieue. Cet homme nous devança pendant que je m'arrêtais avec plaisir à considérer ce spectacle des deux mers. Une maison placée en cet endroit y serait dans une situation charmante; mais il n'y a pas d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au devant de moi avec une carafe d'eau fraîche, et m'annonça que Ton m'attendait à la maison. J'y arrivai. C'était une longue case de palissades, couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation consistait en huit noirs, et la famille en neuf personnes: le maître et la maîtresse, cinqenfans,
une jeune parente et un ami; le mari était absent. Voilà ce que j'appris avant d'entrer.
« Je ne vis dans toute la maison qu'une seule pièce; au milieu, la cuisine; aune extrémité, les magasins et les logemens des domestiques; à Tautre bout, le lit conjugal, couvert d'une toile, sur laquelle une poule couvait ses œufs; sous le lit, des canards, des pigeons sous la feuiilée, et trois chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés tous les meubles qui servent au ménage ou au travail des chamj)S. Je fus véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame très jolie. Elle était française, née d'une famille honnête, ainsi que son mari. Ils étaient venus, il y avait plusieurs années, chercher fortune ; ils avaient quitté leurs parens, leurs amis, leur patrie, pour passer leurs jours dans un lieu sauvage, où l'on ne voyait que la mer et les escarpemens affreux du Morne-Brabant ; mais l'air de contentement et de bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui l'approchait. Elle allaitait un de ses enfans ; les quatre autres étaient rangés autour d'elle, gais et contens.
< La nuit venue , on servit avec propreté tout ce que l'habitation fournissait; ce souper me parut fort agréable. Je ne pouvais me lasser de voir ces pigeons voler autour de la table, ces chiens qui jouaient avec les enfans^ et tant d'animaux
réunis autour de cette famille charmante. Leurs jeux paisibles, la solitude du lieu, le bruit de la mer me donnaient une image de ces premiers temps où les filles de Noé, descendues sur une terre nouvelle, firent encore part aux animaux d'espèces douces et familières , du toit, de la table et du lit.
€ Après souper, on me conduisit coucher à deux cents pas de là, dans un petit pavillon en bois que Ton venait de bâtir. La porte n'étant pas encore mise, j'en fermai l'ouverture avec les planches dont on devait la faire. Je mis mes armes en état; car cet endroit est environné de noirs marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient retirés sur le Morne , où ils avaient fait des plantations; on voulut les forcer; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la mer.... J'arrivai seul au Poste-Jacotet : c'est un endroit où la mer entre dans les terres en formant une baie de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot triangulaire; cette anse est entourée d'une colline qui la clôt comme un bassin. Elle n'est ouverte qu'à Feutrée où passe l'eau de la mer, et au fond où coulent, sur un beau sable, plusieurs ruisseaux qui sortent d'une pièce d'eau douce où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette pièce d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les uns derrière les autres en amphithéâtre. Ils étaient couronnés de bouquets d'arbres, les uns
en pyramide comme des ifs, les autres en parasol; derrière eux s'élançaient quelques têtes de palmistes , avec leurs longues flèches garnies de panaches. Toute cette niasse de verdure, qui s'élève du milieu de la pelouse, se réunit à la foret et à une branche de montagne qui se dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau vert des flots marins, le souffle toujours égal des vents, Todeur parfumée des veloutiers, cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées, semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché d'être seul; je formais des projets; mais, du reste de l'univers, je n'eusse voulu que quelques objets aimés pour passer là le reste de ma vie.
< Je quittai à regret ces beaux lieux, A peine j'avais fait deux cents pas, que je vis venir à ma rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des noirs de détachement, sorte de maréchaussée de l'île; ils s arrêtèrent auprès de moi. L'un d'eux portait dans une calebasse deux petits chiens nouveau-nés ; un autre menait une femme attachée par le cou à une corde de jonc : c'était le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils venaient de dissiper. Ils en avaient tué un, dont ils me montrèrent le gri-gri, espèce de talisman fait comme un chapelet. La négresse paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai; elle ne me répondit pas. Elle portait sur le dos
DE BERNARDIN DE S.-PIERRE. i87
un sac de vacau ; je l'ouvris. Hélas! c'était une tête d'homme. Le beau paysage disparut; je ne vis plus qu'une terre abominable
f Le sentier était beau et sablé. Pour marcher plus à mon aise et n'être pas obligé de me déchausser au passage de chaque rivière, je résolus de marcher nu-pieds, comme les chasseurs du matin. Cette façon d'aller est non seulement la plus naturelle, mais la plus sûre; le pied saisit comme une main les angles des rochers. Les noirs ont cette partie si exercée, qu'ils s'en servent pour ramasser une épingle à terre. Ce n'est donc pas en vain que la nature divisa ces membres en doigts, et les doigts en articulalions.
<( Après avoir fait ces réflexions, je me déchaussai, et je passai à gué la première rivière; mais, en sortant de l'eau, je reçus un violent coup de soleil sur les jambes ; elles devinrent rouges et enflammées. Au passage de la seconde, je me blessai à un talon et à un orteil. En mettant mon pied dans l'eau, j'éprouvai à mes blessures une douleur fort vive. Je renonçai à mon projet, fâché d'avoir perdu un des avantages de la constitution humaine, faute d'exercice.
« J'arrivai à la rivière du Poste, que je traversai à gué sur le dos de mon noir, à une portée de canon de son embouchure. Elle coule avec grand bruit sur des rochers j ses eaux sont si transparentes, que je distinguais au fond des li-
maçons noirs à pointes. J'éprouvai dans ce passage une sorte d'horreur. Le soleil était près de se coucher; je ne voulus pas aller plus loin. Je marchai sur les pierres le long de sa rive gauche pour gagner une paillotte que j'avais aperçue adossée à un des caps de son embouchure, il me fut impossible d'aller jusque là: ce n'étaient que des monceaux de roches. Je revins sur mes pas, et ]e repris le sentier qui me mena au haut du ravin au bas duquel elle coule. J'aperçus à main gauche, dans un enfoncement, un petit bouquet détaché de buissons, d arbres et de lierres, dans lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me vint de m'ouvrir un passage avec une hache, et de me loger au centre comme dans un nid. Ce gîte me paraissait sur ; mais, comme il vint à tomber un peu de pluie, je pensai qu'il vaudrait mieux encore loger sous le plus mauvais toit. Je descendis renfoncement jusqu'au bord de la mer, et j'eus un grand plaisir de trouver sur ma droite la paillotte que j'avais aperçue sur l'autre rive : c'était un toit de feuilles de latanier appliqué contre la roche. A droite était le chemin impraticable que j'avais tenté; à gauche, le chemin par où j'étais descendu, et devant moi le bord de la mer. Tout me parut également disposé pour la sûreté et la commodité; on me fit un lit d'herbes sèches, et je me couchai.)
La peinture que le voyageur traçait de l'île à c€tte époque est, au reste, bien différente de
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celle qu'il en fit plus laid dans les Etudes, et surtout dans Paul et P'irginie,
€ Si je m'enfonce dans ces solitudes, disaitil (i), JY trouve une terre raboteuse, tout hérisée de roches, de montagnes perdant au-dessus des nuages leurs sommets inaccessibles, et des torrents qui se précipitent dans les abiines. Les vents qui grondent dans ces vallons sauvages, le bruit sourd des flots qui se brisent sur les rescifs, cette vaste mer qui s étend au loin vers des régions inconnues aux hommes, tout me jette dans la tristesse et ne porte dans mon àme que des idées d'exil et d'abandon.
« Il n'y a pas, dit-il ailleurs, une fleur dans les prairies , qui sont parsemées de pierres et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre. Nulle plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous les arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine blanche. Les lianes n'ont point l'agrément du chèvrefeuille ni du lierre. Point de violettes le long des bois. Quant aux arbres, ce sont de grands troncs blanchâtres et nus avec un petit bouquet de feuilles d'«in vert triste,...
< Heureux français, un coin de vos campagnes est plus magnifique que le plus beau de nos jardins !....
« Des voyageurs font de grands éloges du cocotierj mais notre lin donnera toujours une plu«
(i) (XLvLytti, p, i7,4«> ^p«
belle toile que sa bourre, nos vins seront tou^ jours préférés à sa liqueur, et nos simples noisettes à sa grosse noix >»
Ainsi , il y a non seulement différence de puissance dans la peinture, mais il y a une opposition complète d'impressions.
La différence d'énergie et d'animation, elle s'explique facilement par le manque d'habitude de l'écrivain et aussi par une autre raison qui en est indépendante : en présence des objets, l'impression est vive, mais confuse; l'intelligence humaine n'est pas un daguerréotype qui reproduise servilement les objets ; c'est un intermédiaire actif qui les transforme et y laisse toujours une part de soi , et l'impression pour être convenablement rendue doit avoir séjourné quelque temps dans l'âme, et l'avoir imprégnée comme le soleil doit imprégner les fruits pour les mûrir. Le caractère de Bernardin de Saint-Pierre et sa position matérielle peuvent expliquer facilement l'opposition d'impression qu'on trouve dans les passages qui précèdent. Il se voyait là sur une terre d'exil; il y était dans une situation désagréable, et, parvenu dans toute la force de la jeunesse, il n'avait pu encore se créer d'avenir. Ajoutons qu'il était dans sa nature d'être toujours mécontent du présent, et d'aimer à se replier sur le passé ou à s'élancer vers l'avenir. Il lui fallait à la fois la réalité et l'éloignement des objets pour posséder toute sa force; c'est ce qui explique comment il ne put
achever V Jrcadie , parce qu'il lui fallait y décrire des pays qu'il n'avait pas vus, et comment il peignit si bien Tlle de France dans Paul et Virgiyiiej après en avoir tracé une peinture incomplète dans son Voyage.
A mesure qu'on avance dans ce dernier ouvrage, on voit augmenter à la fois la tristesse de l'île et la beauté de la France absente. Enfin, après deux ans de séjour, il ne put résister au sentiment qui l'attirait vers sa patrie, et il obtint la permission d'y retourner. Il rendit la liberté à Tesclave qu'il avait acquis et auquel il s'était plu à donner le nom de son ami Duval; il voulait affranchir également 1 autre en l'emmenant en France, mais le noir refusa par amour pour une négresse; on voulut lui acheter ses droits sur le jardin qui lui avait été donné par Poivre et repris par son successeur; il refusa afin de n'avoir pas à se reprocher de laisser un procès derrière lui; puis, le 9 novembre 1770, il prit passage à bord de r/;2(/î>/i. Ce qui le préoccupait en ce moment, ce n'était pas sa fortune, c'est l'espérance que, laissant les arbres en fruits sous les tropiques , il les retrouverait en fleurs en Europe et pourrait jouir ainsi de deux étés consécutifs.
Cette remarque qu'il inséra dans son Voyage (1) toucha profondément J.-J. Rousseau, et fut l'origine de la liaison qui se forma plus tard entre l'auteur d'Emile et celui des Études, (i) OEuvres, p, 96.
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L Indien se rendit d'abord à Bourbon, < cette île qui se dessine au-dessus des flots comme une portion de sphère. > Un ouragan qui survint jeta \ Indien au large , pendant que Bernardin était descendu à terre, et il fut oblige de traverser l'île et d'aller chercher un autre navire à Saint-Paul.
La ^ onaande^khovà de laquelle il s'embarqua, le descendit au Gap, c cette ville qui souvent a vu la paix à sa droite et la guerre à sa gauche , entre les mêmes pavillons, mais qui les a vus plus "iiouvent se réunir dans ses rades et y vivre en bonne intelligence lorsque la discorde troublait les deux hémisphères (i). > C'était alors une ville essentiellementhollandaise où Ton mangeait toute la journée. Les arbres de TEnrope y avaient été transplantés, et Bernardin fut heureux de les revoir et de les revoir chargés de fruits en janvier, à une époque où ceux d'Europe sont privés de leurs feuilles. 11 alla visiter le terroir de ce fameux vin de Constance, dont le propriétaire lui donna un alverame, et la montagne escarpée de la Table qui domine la ville.
L'ascension de la Table fut commencée de nuit, au milieu des cris des loups et des hurlemensdes bavians. c Après trois heures et demie de marche, écrit le voyageur (3), nous parvînmes siir la montagne. Le soleil se levait de dessus la mer, et ses
(1) Œiivrei , p. 98.
(2) ifc.W.,p. 88.
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rayons blanchissaient à notre droite les sommets escarpés du Tigre, et de quatre autres chaînes de monta{>nes, dont la plus éloignée paraît la plus élevée. A gauche, un peu derrière nous, nous voyions, comme sur un plan , lîle des Pingoins; ensuite Constance, la baie de P'alse et la montagne du Lion; devant nous, Tiie Robert. La ville était à nos pieds. Nous en distinguions jusqu'aux plus petites rues. Les vastes carrés du jardin de la Compagnie, avec ses avenues de chênes et ses hautes charmilles, ne paraissaient que des platesbandes avec leurs bordures en buis; la citadelle, un petit pentagone grand comme la main, et les vaisseaux des Indes , des coques d'amandes. Je sentais déjà quelque orgueil de mon éducation , lorsque je vis des aigles qui planaient à perte de vue au-dessus de ma tête.
« Il aurait été impossible, après tout, de n'avoir pas quelque mépris pour de si petits objets, et surtout pour les hommes , qui nous paraissaient comme des fourmis, si nous n'avions pas eu les mêmes besoins; mais nous avions froid et nous sentions de l'appétit. (3n alluma du feu et nous déjeunâmes. Après le déjeuner nos Hollandais mirent la nappe au bout d'un bâton pour donner un signal de notre arrivée ; mais ils l'otèrent une demi-heure après, parce qu'on les prendrait, disaient-ils, pour un pavillon français.
< Le sommet de Tubleberg e>t un rocher plat
qui me parut avoir une demi-lieue de longueur sur un quart de largeur. C'est une espèce de quartz blanc, revêtu seulement par endroits d'un pouce ou deux de terre noire végétale , mêlée de sable et de gravier blanc. Nous trouvâmes quelques petites flaques d'eau formées par les nuages, qui s'y arrêtaient souvent. »
Si, dans cette partie de son Voyage, Bernardin fait une cbarmante peinture des Hottentots, comme c'était la mode d'élever les sauvages d'alors à l'imitation de Tacite et de J.-J. Rousseau , on peut voir par ce qu'il dit des Hollandais du Cap qu'il n'y avait chez lui aucune animosité particulière contre les blancs des colonies : Ce peuple, dit-il (i), content du bonbeur domestique que donne la vertu , ne l'a pas encore mis dans des romans et sur le tbéâtre. Il n'y a pas de spectacles au Cap , et on n'y en désire pas : cbacun en voit dans sa maison de fort toucbans. Des domestiques beureux, des enfans bien élevés, des femmes fidèles, voilà des plaisirs que la fiction ne donne pas. Ces objets ne fournissent guère à la conversation; aussi on y parle peu. Ce sont des gens mélancoliques qui aiment mieux sentir que raisonner. Peutêtre aussi, faute d'événemens, n'a-t-on rien à dire; mais qu'importe que l'esprit soit vide si le cœur est plein, et si les douces émotions de la nature peuvent l'agiter sans être excitées par l'ar-
(i)Û£uvres,p. 94.
tifice OU contraintes par de fausses bienséances?
< Lorsque les filles du Gap deviennent sensibles, elles Tavouent naïvement. Elles disent que Tamour est un sentiment naturel, une passion douce qui doit faire le charme de leur vie, et les dédommager du danger d'être mères; mais elles veulent choisir l'objet qu'elles doivent toujours aimer. Elles respecteront , disent-elles , étant femmes, les liens qu'elles se sont préparés étant filles.
c Elles ne font point un mystère de Tamour; elles l'expriment comme elles le sentent. Etesvous aimé, vous êtes accepté, distingué, fêté, chéri publiquement. J'ai vu M'^^ Nedling pleurer le départ de son amant; je l'ai vue préparer, en soupirant, les présens qui devaient être les gages de sa tendresse. Elle n'en cherchaitpas de témoins, mais elle ne les fuyait pas. Cette bonne foi est ordinairement suivie d'un mariage heureux. Les garçons portent la même franchise dans leurs procédés. Ils reviennent d'Europe pour remplir leurs promesses; ils apparaissent avec le métite du danger et d'un sentiment qui a triomphé de l'absence ; l'estime se joint à l'amour, et nourrit toute la vie dans ces âmes constantes le désir de plaire, qu'ailleurs on porte chez ses voisins.
« Quelque heureuse que soit leur vie avec des mœurs si simples et sur une terre si abondante, tout ce qui vient de la Hollande leur est toujours
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cher. Leurs maisons sont tapissées des vues d'Amsterdam , de ses places publiques et de ses environs. Ils n'appellent la Hollande que leur patrie; des étrangers même à leur service n'en parlent jamais autrement. Je demandais à un Suédois, officier de la Compagnie, combien la flotte mettait de temps à retourner en Hollande : il nous faut, dit-il, trois mois pour nous rendre dans la patrie. >
Du Cap , Bernardin s'embarqua sur la flûte française la J9i^we; vingt jours après, la Digue touchait à Vjésceîision.
€ Le pavsage de cette île est affreux, dit Bernardin. Nous longeâmes la côte pour arriver au mouillage qui est dans le nord-ouest. Nous aperçûmes, au pied de ces mornes noirs, comme les ruines d'une ville immense. Ce sont des rochers fondus qui ont coulé d'un ancien volcan; ils se sont répandus dans la plaine et jusqu'à la mer sous des formes très bizarres. Tout le rivage de cette partie en est formé. Ce sont des pyramides, des grottes , des demi- voûtes, des culs-de-lampe ; les flots se brisent contre ces anfructuosités ; tantôt ils les couvrent et forment en retombant des nappes d'écume, tantôt frappant en dessous de leurs plateaux poreux, jaillissent à travers leurs trous et forment autour de cette île volcanisée une longue guirlande de gerbes, de jets et de cascades. Ces rivages noirs et blancs étaient couverts d'oiseaux marins. Quantité de frégates nous en-
tourèrent et volaient dans nos manœuvres, où nous les prenions à la main (i).
€ Le soir, continue-t-il, nous allâmes à la pêche
de îa tortue Nous étions au pied d'un morne
noir, au haut duquel on distinguait une grande croix que les marins y ont plantée. Devant nous, la plaine était couverte de rochers , d'où s'élevait une infinité de pointes de la hauteur d\in homme; la lune faisait briller leurs sommets blanchis de la fiente des oiseaux. Ces tètes blanches sur ces corps noirs, dont les uns étaient debout, et les autres inclinés, paraissaient comme des spectres errans sur des tombeaux. Le plus profond silence régnait sur cette terre désolée'; de temps à autre on entendait seulement le bruit de la mer sur la côte , ou le cri vague de quelque frégate effrayée d'y voir des habitans.
<( Nous fûmes dans la grande anse attendre les tortues. Nous étions couchés sur le ventre dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet animal se retire. Enfin , nous en vîmes sortir trois des flots : on les distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le sable du rivage; nous courûmes à la première , mais notre impatience nous la fit manquer. Elle redescendit la pente, et se mit à la nage. La seconde était plus avancée et ne put retourner sur ses pas. Nous la jetâmes sur le dos. Dans le reste de la
(i) Harmonies, OEuvrcs posth., [>. 197.
nuit et dans la même anse, nous en trouvâmes plus de cinquante , dont quelques-unes pesaient cinq cents livres.
« Le rivage était tout creusé de trous oii elles pondent jusqu'à trois cents œufs qu elles recouvrent de sable où le soleil les fait éclore... Quand les tortues retournées sont long-temps sur le dos, les yeux leur deviennent rouges comme des cerises, et leur sortent de la tête. Il y en avait plusieurs Sur le rivage que d'autres vaisseaux , par une négligence cruelle , avaient laissé mourir en cette situation (i). »
Le sol tout volcanique deTîle, et les singuliers bouleversemens auxquels l'action du feu a donné lieu, firent naître dans l'esprit du voyageur beaucoup de réflexions et de conjectures, qui semblent avoir été Forigine de ses théories sur la nature et la formation du globe terrestre, développées dans les Études et les Hajinonies. Sa théorie des volcans, qui a trouvé depuis des partisans, se trouve déjà aussi à Tétat d'embryon dans cette partie de son voyage.
La Digue remit à la voile le surlendemain , et trois mois plus tard, un matin, le matelot de quart cria : Terre à bâbord; c'étaient les rochers dePennmark en Bretagne. Un moment après, une chaloupe s'approcha, et une voix française, sortant de la mer, répondit au bêlement : C'est un
(i) OEuvres , p. 97-98.
pilote. Au bout de quelques minutes, le pilote était à bord , apportant de gros pains de seigle au'on se disputait, parce qu'ils avaient été cuits en France: à Tile de Groix, des pêcheurs apportèrent du poisson frais ; on en acheta pour le dernier repas, mais on écrivait à ses parens , on courait çà et là , l'on pleurait , et personne n'avait le courage de manger.
Enfin , il aborde ; il touche à ce fortuné pays où croît l'aubépine, le lierre et le chèvrefeuille, où les bois sont semés de violettes , où les chênes et les ormes remplacent les palmiers, où les ruisseaux sont bordés de forêts de roseaux , où les troupeaux paissent des tapis de lait, de safran et de pourpre, que l'on foule si doucement, en écoutant les chansons du laboureur qui salue l'aurore, avec un cœur content et des mains libres (i).
« Je préfère , écrivait-il quelques mois plus tard, à toutes les campagnes celle de mon pays, non parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant, qu'aucune fortune ne saurait donner , qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jeux du premier âge , ces jours si pleins , sans prévoyance et sans amer-f lume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à
(i) Voyage, p. 4'» 45, 6i, etc.
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recevoir ses coups de bec» à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes ! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, oîi tout parut aimable , et la prairie où il courut, et le verj^er qu'il ravagea! Plus beureux qui ne vous a jamais quitté , toit paternel , asile saint ! Que de voyageurs reviennent sans trouver de retraite! De leurs amis, les uns sont morts, les autres éloignés, une famille est dispersée, des protecteurs. .. Mais la vie n'est qu'un petit voyage, et l'âge de l'bomme un jour rapide. J'en veux oublier les orages, pour ne me ressouvenir que des services, des vertus et de la constance de mes amis. Peutêtre ces lettres conserveront leurs noms et les feront survivre à ma reconnaissance ! Peut-être iront-elles jusqu'à vous, bons Hollandais du Cap î Pour toi , ^ègre infortuné , qui pleures sur les rochers de Maurice, si ma main qui ne peut essuver tes larmes, en fait verser de regret et de repentir à tes tvrans , je nai plus rien à demander aux Indes, j\- ai fait fortune ! »
Ainsi cette entreprise , pour laquelle il avait sacrifié tout ce qu il possédait, ne lui avait valu que des dettes et quelques collections d'histoire naturelle , deux peaux de tigre et sa barrique de vin de Constance, présens du gouverneur du Cap. 11 s empressa d'en faire hommage à M. de Breteuil, qui montrait ces objets à ses amis comme venant directement du gouverneur du Cap. Comme il s'était bien trouvé de ce voyage, il engagea Saint-
Pierre à en entreprendre un second ; mais celui-ci n'était plus disposé à voyager à ce prix.
Ce n'était pas cependant qu'il eût renoncé entièrement à la vie active; sa correspondance nous le montre à son retour, comme avant son départ, entassant projets sur projets : tantôt il veut aller par terre aux Indes, afin den rapporter des observations sur le pays; il offre de tenter une entreprise sur Jersev; aux premiers bruits de la guerre américaine, il projette un voyage dan» l'Amérique Septentrionale. Dans un mémoire adressé à M. de Vergennes, après avoir fait le récit de sa vie, il propose d'aller faire des découvertes au nord de la Californie ; une autre fois il offre de suivre Bruce et de remonter le Nil jusqu'à sa source. Pourtant au milieu de cette fièvre de projets , on sent qu'il est las de cette vie, il aspire après la campagne , après le repos , après un petit jardin.
Cependant sa position ne s'améliore pas. Il sollicite , mais comme il ne sait pas intriguer, il n'obtient rien, et son dénùment s'accroît; il n'a plus , écrit-il à Henin, ni argent, ni santé , ni habits, et il le prie de ne pas lui faire faire de voyages inutiles à Versailles, parce qu'il va à pied et revient de nuit, c Je n'ai reçu, écrivait-il plus tard dans les Etudes [j] en souvenir de cette époque, que calomnies pour mes services, que
(») OEurres, y. 384; L'enesforniance, t. I. pass'tm.
de Tingratitude de la part de mes amis et de mes patrons, j'étais seul et n'avais plus de quoi subsister. »
Le baron de Breteuil, comme les autres, le leurrait de vaines espérances. < J'ai promesse de cour, lui disait-il , pour une ambassade àNaples, à Londres, à Vienne, n'importe. Vous viendrez avec moi, nous ne nous quitterons plus, et je trouverai jour à vous faire un sort digne des sentimens élevés que je vous connais (i). > Mais quand le protecteur fut nommé ambassadeur à Naples, et que le protégé lui demanda la réalisation de ses promesses : « Vous n'êtes pas gentilhomme, lui répondit-il, je ne puis rien pour vous. »
Bernardin fut extrêmement sensible à ce coup : à présent, écrivait-il à Hennin quelque temps après, il n'est plus d'amitié sur laquelle je ne m'appuie en tremblant; j'ai ouvert les yeux et j'ai fermé mon cœur.
Telle était sa vie à Paris depuis son retour de l'Ile de France; cependant s'il s'élançait souvent dans l'avenir par ses projets, son cœur le ramenait aussi souvent dans le passé, en Pologne surtout où vivait toujours Marie. On peut suivre les traces de cesaspirations dans la correspondance avec Hennin. Hennin paraît lui être plus cher parce qu'il l'a connu en Pologne, en même temps qu'elle ; il lui écrit qu'il voudrait le voir pour lui
(l) Apologie de Saint-Pierre, t. I de la Correspondance.
parler encore de la Pologne, de ses assemblées, de ces spectacles et de ces fêtes qui ont précédé sa ruine. Plus tard il s'enhardit , et lorsque de nie de France il jette des regards d'envie vers l'Europe, une partie de ces regards se détournent vers les lieux où il a aimé; un jour il demande timidement ce qui se passe en Pologne et ce que devient la princesse M ; souvenir secret , pensée caressée qui se caclie dans un postcriptum comme Virginie cache le souvenir de Paul, comme lui-même plus tard plaça dans une note des Etudes ses admirations les plus vives (i).
On lui répond qu'elle a passé à Paris, mais qu'elle doit être de retour en Allemagne. Cette réponse dut lui rappeler que lui aussi un jour il crut l'avoir retrouvée en France , à Versailles , à une fenêtre du château au moment où l'on allait tirer le feu d'artifice; il était sûr de l'avoir vue lui sourire, mais en vain avait-il fendu la presse pour se trouver à sa sortie, en vain avait-il exploré cette foule brillante de femmes à la mode, il n'avait pu retrouver le frais souris , les cheveux blonds, les yeux bleus et spirituels de Marie. De là il avait couru dans sa chambre , d'où il n'avait plus osé sortir de peur qu'elle ne l'y trouvât pas quand elle viendrait le voir, car assurément elle ne pouvait être venue que pourlui... Un mois après il sut qu'il avait été le jouet d'une
[i) Voyez la dernit-re uotc des Etude* sur J.-J. llousieaueiFéueloD.
hallucination; la princesse n'avait pas quitté Varsovie.
L'idée de Marie revint avec lui en Europe; on Taperçoit timidement voilée dans les dernières lignes du P^oyage citées plus haut; elle le suivait à travers ses promenades champêtres en France, comme elle lavait suivi sur les cotes noires des îles de la mer des Indes. Ces joncs agités le long des eaux, lui disait-il au moins par la pensée, me rappelaient les cotes de Finlande toujours battues des vents, ces primevères et ces violettes, les fleurs dont vous aimiez à vous parer, et jusqu'au son de la petite cloche de Notre-Dame-des- Bois, en me rappelant dans cette solitude le nom de Marie, me rappelait votre nom et votre souvenir. Je me disais : chaque plante présente à chaque couple danimaux des retraites fortunées : la colombe connaît dans les bois l'orme qui est le rendez-vous de la colombe, et le cerf fugitif, le buisson où il se réunira à sa biche chérie. Mais dans quelle contrée est Tarbre où Thomme doit retrouver sa compagne perdue? Je vous demandais aux forets, aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux* vents et à Taurore naissante; mais c'était à vous, 6 mon Dieu, que je devais redemander mon bonheur, à vous qui êtes sur la terre Tasile de l'homme malheureux (i).
Dans les Études il n'ose la nommer , mais sa
'\) La t^kn^ d Abraham , Œuvres pojtbuines , p. ''•93.
DE BERNARDIN DK S.-PlFflRE. 205
tîpure enchanteresse apparaît çà et \h sous le nom de Cléopâtre. La vive et ardente princesse d'Egypte fut le masque dont il enveloppa sa Marie, petite, vive et ardente comme elle. Aussi Cléopâtre revient-elle souvent sous sa plume, c non pas telle que nos sculpteurs nous la représentent avec une taille de Sabine , mais relie que Thistoire nous la dépeint, enjouée et voluptueuse, courant la nuit, déguisée en marchande , les rues d Alexandrie, avec Antoine, se raillant de lui, lui reprochant que ses jeux et ses plaisanteries sentaient le soldat, et plus tard réduite au dernier terme du malheur, tirant avec des cordes et des chaînes, à l'aide de deux de ses femmes , par la fenêtre du monument où elle sétait réfugiée, la tête contre-bas et sans jamais lâcher prise, ce même Antoine couvert de sang qui s'était percé de son épée, et s'aidait de toutes ses forces pour venir mourir auprès d'elle (i\ >
Cléopâtre reparaît encore dans la Pierre d'Abraham, ce conte favori de Tauteur, qui, composé à Tépoque des Eturl'\<, n'a vu le jour qu'après sa mort, joli bijou qu'il se plaisait à polir pour y placer Marie. La princesse remplit tout l'ouvrage , seulement ici sa mère est Normande comme celle de mademoiselle de La l'our, car le pommier est farbre du pavs de :^a mère; elle a tont quitté poiu' ><>n amant; ils sont pauvres et
-vivent dans un bois , mais ils sont heureux auprès de leurs charmans enfans. Il avait craint un moment qu'elle n'apportât le souvenir du monde dans la solitude et les regrets de la fortune dans la pauvreté , mais l'amour lui a donné une nouvelle vie et Ta régénérée. Plus d'une fois il Ta vue à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. — Est-ce qu'elle regrette l'Ukraine? se disait-il en lui-même. Peut-être elle prie Dieu pour ses parens. Ah! il eût mieux valu que j'eusse regretté la France dans son pays que de la voir désirer son pavs dans le mien ! — Oh non, répondait-elle , ce n'est pas ma patrie, mon père, ma mère, mes parens que je redemande à ces sapins , j'ai retrouvé tous ces biens en vous, je ne veux rien sinon une portion de la terre que ces beaux arbres ombragent pour ma tombe et pour la vôtre, afin que s'il reste encore ici-bas quelque chose de nous après la mort, nos ombres réunies président dans ce lieu au bonheur de nos enfans. — Vos revers, reprend-il, vous ont ramenée à mes pieds plus malheureuse et plus intéressante, lia Mère est bienfaisante comme la princesse l'avait été et obtient la grâce d'une malheureuse, comme Marie et Virginie celle dune esclave.
Telles sont les chastes rêveries auxquelles Bernardin de Saint-Pierre se livrait dans sa solitude. Dans ce petit conte où du reste le vide d'action se fait beaucoup trop remaïquer, l'au-
teur a réuni avec la plus gracieuse coquetterie autour de la femme qu'il aime, les plus douces descriptions de nos climats, ses idées les plus saillantes des Etudes, et les meilleurs croquis de ce qu'il devait développer dans Paul et Virginie, C'est comme un abrégé de tous ces ouvrages, comme Marie était le résumé de toutes ses amours.
Une somme de mille francs qu'un M. Mesnard lui obtient du roi mit fin à ses sollicitations. Il résolut de ne plus s'occuper que d'études, et de mettre en ordre les notes qu'il avait recueillies à nie de France; d'Alembert, auquel il avait été recommandé par le baron de Breteuil, lui trouva un libraire , et le Voyage à tlle de France parut en 1773, Bernardin avait trente-six ans.