CHAPITRE PREMIER
Bernardin de Saint-Pierre est introduit dans la société des Encyclopédistes. — Le Voyage à l'Ile de France, — 11 tombe malade à la suite des désagrémens qu'il éprouve dans le monde. — La solitude le guérit, — 11 entreprend VArcadie qu'il est forcé d'abandonner. — Ses rapport» avec J.-J. Rousseau.
Bernardin de Saint-Pierre avait enfin reconnu sa vocation. La comète errante avait trouvé le terme de sa longue parabole et fixé sa course près de l'astre autour duquel elle devait graviter; il quittait la sphère de laction pour celle plus calme en apparence, mais non moins agitée, de la spéculation, le domaine livré aux hommes forts, suivant l'heureuse expression d'un contemporain, pour celui qui n'est le partage que des hommes de génie. Dès lors le monde dans lequel il vivait changea brusquement; de T état-major des
manieurs de sabre , il se trouva transporté dans celui des manieurs de plume, des distributeurs de renommée ; il s'était révolté contre l'intolérance des premiers, il retrouva l'intolérance encore plus ardente cbez les philosophes, prêcheurs de tolérance ; si Ton s'approchait d'eux , on devenait forcément leur ennemi ou leur esclave. Il ne put hésiter.
On a beaucoup reproché au dix-huitième siècle son ardeur de libertinage, et jamais reproche ne fut mieux fondé ; ce siècle en mérite un plus grave, celui d'une folle confiance en lui-même, d'un orgueil démesuré ; le libertinage ne dégrade que l'individu ; la passion de Satan frappe au cœur les sociétés et en prépare la dissolution. Fier de quelques heureuses découvertes dont nous devons reconnaître Timportance, la science, l'art, la philosophie, la religion de ses ancêtres, le dix-huitième siècle foula tout aux pieds; l'histoire, ce large miroir où Thumanité étudie ses développemens; la philosophie, qui nous explique notre nature jusqu'au point où la religion intervient ; la religion , ce pont jeté entre le ciel et la terre pour unir les hommes à leur créateur; Tart, cette manifestation de la vie humaine, uù l'homme devient créateur à son tour, cette transformation de l'œuvre de Dieu au point de vue de l'homme, semblable au travail de l'abeille métamorphosant en miel le suc sucré des fleurs: les savans du jour confondirent tout dans le
même dédain; ils blasphémèrent à la fois Tarchitecture gothique et lart étranger, Homère et la Bible, Platon et le ^lessie, et avec cet aplomb qui caractérise le demi-savoir, ils crurent pouvoir se passer de tout et refaire tout eux-mêmes, semblables à ce Romain qui menaçait ceux auxquels il confiait des tableaux d'Apelles, dYtre obligés d'en faire de semblables s'ils les endommageaient. Il en résulta une histoire inintelligente et toute d'allusions, un art à la fois prêcheur et cynique, un langage sententieux ou maniéré,]a philosophie du scepticisme ou de la négation , et la religion de l'athéisme.
Le rapprochement de ces derniers mots peut sembler paradoxal ; la religion et l'athéisme semblent choses complètement antipathiques : cependant l'athéisme apparaît au dix-huitième siècle avec le caractère qui fait la base des religions , la foi. Pour quelques uns des philosophes de Yépoque, pour les subalternes qui se traînent à la remorque de toute puissance qui triomphe, qu'elle s'appelle philosophie ou religion, république ou monarchie, le scepticisme religieux ])Ouvait procéder du sybaritisme et de la corruption morale, mais il n'en était pas ainsi chez les chefs de la secte : en remplaçant la sanction morale de Tautre vie par celle de l'intérêt personnel, en chassant Dieu du ciel ou l'âme de l'homme, ou du moins en leur faisant une part si étroite qu'autant valait les nier entièrement, ils avaient pour
but principal de relever la dignité de l'homme et de lui faire une plus grande part de liberté. Il y avait erreur, mais non pas hypocrisie. Là aussi, fut le secret de leur triomphe momentané , les fautes et la corruption de la société aidant, leur foi imposa la foi; ce qu'il y avait de généreux dans leurs doctrines lit accepter leur morale, ce qu'il y avait de vrai, leurs erreurs. Orgueilleux comme Satan , ils jetèrent dans les esprits des germes funestes qui portèrent leurs fruits, et dont plusieurs mêmes furent victimes. T^a société et la religion ont été ébranlées, mais de même qu'ils furent moins audacieux que Satan, ils ontété moins coupables : la plupart de ceux qu'ils ont séduits n'ont pas persévéré ou ne persévéreront pas.
Leur négation avait merveilleusement simplitié la science; on regarda comme une entreprise grande, à la vérité, mais d'une exécution assez facile, de la condenser dans un vaste recueil où elle fût à la portée de tous; de là cette Eîicyclopédie, où à côté de quelques articles importans consciencieusement élaborés , il s'en trouve tant de faux, de contradictoires, d'insuffisans ou même de tout-à-fait mauvais.
Cet Évangile de l'école était dirigé par deux hommes auxquels on ne peut refuser une vaste intelligence en déplorant l'usage qu'ils en ont fait. D'Alembert et Diderot: le premier, dialecticien habile, mais froid et géométrique, et vivant plus par l'esprit que par le cœur ; le second , na-
ture toute d'expansion, parlant comme on écrit et écrivant comme on parle , refaisant les livres de ses amis et ne sachant pas faire les siens, et semblant déclamatoire à force d'émotion intérieure. Tous deux procédaient de Voltaire, mais ils allaient plus loin que lui. Voltaire se rapprochait beaucoup de l'école libertine de la régence; sceptique par système, tout en reconnaissant un Dieu ordonnateur du monde, il prêchait l'incrédulité, mais uniquement en faveur des rois, des riches et du luxe ; presque toute la philosophie de Voltaire est dans le Mondain; c'est une philosophie toute critique et négative. Les encyclopédistes étaient à la fois plus croyans et plus audacieux. Ils étaient athées ou au moins spinosistes, c'est-à-dire, identifiant la créature avec le Créateur, la nature avec Dieu, beaucoup plus que déistes. Le scepticisme n'était pour eux qu'un moyen d'arriver à l'affirmation, la critique de la société qu'un moyen d'en établir une nouvelle. Les théories de J.-J. Rousseau ont dominé au début de la révolution, celles des encyclopédistes ont prévalu à la fin, et s il est injuste de rendre ces théories responsables des atrocités de cette époque, au moins ne peut-on en méconnaître les effets dans la hideuse corruption du Directoire, et cela suffit pour les juger.
Autour de Diderot et d'Alembert se groupaient une foule d'intelligences secondaires : la coterie
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du baron d'Holbach, le spinoslsie matérialiste; Helvétius , qui a écrit un livre sur Tesprit pour préconiser la matière; Raynal, qui a signé un mauvais ouvrage dont il n'était coupable qu'en partie; Thomas, écrivain savant et estimable, mais lourd et déclamatoire; Marmontel, qui avait des défauts analogues sans avoir les mêmes qualités; Champfort l'épigrammatique, Tennuyeux Saint-Lambert, Suard , Morellet, le faiseur de pamphlets; Delille, le poète des circonstances, habile à deviner la passion du lendemain, qui chanta Fagriculture et l'horticulture au moment du triomphe des économistes , la Pitié après la Terreur, la Conversation quand Napoléon essaya de reconstituer la société ébranlée par la révolution ; La Harpe, X enfant gâté de Voltaire, qui depuis combattit les philosophes avec autant d'ardeur qu'il en avait mis à les soutenir ; Condorcet, Naigeon, et tant d'autres esprits plus ou moins élevés qui vinrent presque tous s absorber dans la trombe révolutionnaire, d'où ils ne sortirent pas. J.-J. Rousseau et Buffon, sur lesquels nous aurons à revenir plus tard, >e tenaient à Técart de cette coterie. Ils servaient de transition entre les encyclopédistes et les économistes, ces autres réformateurs , préoccupés surtout de la culture des terres et des richesses sociales, auxquels se rattacha Necker et dont Turgot fut l'expression la plus élevée.
DE BKhN-AP. niN Ï>E S.-PIKRP.E. ^\7
Les choses en étaient, ià lorsque Beinanlin <le Saint-Pierre fut introduit dans là société des encyclopédistes ; ce fut d'Alembert fjui lui trouva un libraire, et ce fut chez M*'' de Lespinasse qu'il rencontra les hommes de lettres de son époque, et qu'il entrevit ce siècle qu'il a traité peu favorablement. Son livre se trouva dépaysé dans ce monde artificiel. M"* de Lespinasse a laissé de^ lettres dans lesquelles il v a de la chaleur, de la passion, des aperçus délicats, mais où Ton ne trouve pas un tableau. Les économistes avaient bien attiré Fattention sur la campagne, mais c"/tait au point de vue de Futilité et de la production des richesses. Quelques poètes, Saint-Lambert, Delille, avaient chanté, l'un les saisons, l'autre les travaux des laboureurs, mais la campagne qui apparaissait dans ces livres n'était pas une campagne vraie : ou vovait que ces écrivains ne l'avaient observée que par la fenêtre ou dans des parcs, et les plaisirs de la ville usurpaient beaucoup trop de place dans ces poèmes champêtres. On n'admettait guère alors d'autres ber- {»ers que ceux de Favart et de Marmontel , enrubannés, polis, faisant de l'esprit; encore le genre «^tait-il justement réputé fade ; déjà Rulhière avait raillé Bernardin de ce que ses lettres étaient des rglogues. Certaines pages de son livre furent jugées aussi des églogues beaucoup trop prolongées , mais connue cependant à coté des pavsa^es il V uvait de^ s<>ntinîOtis noble^ rr gc-néreux ,
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comme il v avait de la philanthropie , de la sensibilité, deux mots qui dans un certain monde étaient alors fort à la mode , que le sort des noirs dans les colonies était déploré avec énergie, le Voyage obtint quelque succès, mais pas assez pour faire accepter la révolution littéraire qu'il annon» çait. On pouvait en espérer beaucoup , mais ce n était encore qu'un essai. I/auteur hésite entre plusieurs manières : il copie d'abord les sèches indications du journal de bord de quelques voyageurs; plus loin il procède par nomenclatures arides et ne présente que des tableaux esquissés plutôt que touchés vigoureusement. Le principal défaut de Touvrage, c'est qu'il n'y a rien en relief, que Fauteur, à qui Ton a reproché de se montrer trop dans ses autres écrits, n'apparaît ici qu'à de rares intervalles; l'historien des Harmonies de la nature n avait pas encore remarqué sans doute qu'il V a dissonnance dans un voyage dont le vovageur est absent. Il y a aussi une prétention à l'observation minutieuse qui cadre peu, on s'en aperçoit, avec l'esprit de l'écrivain et qui jette de la raideur dans le style. Tout cela a trop souvent Tair de ces notes que l'on fait pour soijnême, mais qu'on se garde de mettre au jour. Au reste , ces reproches ne s'appliquent guère qu'au commencement de la relation, l'émotion gagne l'auteur à mesure qu il avance dans son récit; le paysage s'anime, le grand peintre se révèle, mais en même temps, le philosophe misanthrope par
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amour de l'humanité, l'obseivateur impatient qui ne peut attendre pour établir un système que les observations soient complètes. On trouve entre autres à la fin du voya^^e trois dialogues où l'auteur cherche à prouver que les végétaux comme les zoophytes sont animés par une infinité d'animalcules. L'auteur désavoua ce système dans les Etudes , mais il y en substitua d'autres qui n'étaient pas mieux appuvés. ]Nous avons reproduit les passages les plus intéressans de ce voyage comme fond et comme style, et l'on a dû y reconnaître quelques germes qui ont été plus tard fécondés dans Paul et Virginie.' Bernardin procéda toujours ainsi; l'ouvrage qu'il entrepre=nait était toujours un emprunt fait à ceux qu'il avait faits précédemment.
Il avait espéré intéresser le gouvernement par la publication de son voyage, il n'en fut rien; on lui reprochait de voir tout en noir, de calomnier les colons , de se laisser emporter par sa sensibilité pour les nègres et de ne rien proposer de pratique; toutes ses négociations, suivant son expression, lui fondaient dans la main (i). 11 ne fut pas plus heureux avec son éditeur. Le manuscrit avait été vendu mille francs par d'Alembert -, quand il se présenta pour réclamer cette somme, l'édition était presque épuisée, mais le libraire avait fait de mauvaises affaires ; non
(l) CorreispoBdançi* , t. Il,
^îeuleaient il iciuaa de payer, mais il reçut fort jjial Bernardin, et sur quelques observations qui lui furent faites par l'écrivain , il se retira dans son arrière -boutique en proférant des injures contre lui. Le premier mouvement de Saint-Pierre fut de se jeter sur lui, mais en le vovant fuir il contint sa colère et se contenta de le menacer de la justice.
I.e soir, encore tout ému de Taventure, il la raconta chez M'' de Lespinasse; Tabbé Arnaud 1 approuva franchement, D'Alembert se récria sur Ja faiblesse de n'avoir pas tué un pareil co- (juin. Un janséniste dit en souriant que Saint- Pierre avait Tâme très chrétienne, et M''" de Lespinasse ajonla d'un air moitié sérieux, moitié railleur, que c était une vertu de romain , et lui pré.^eniant une boite de bonbons qui était toujours sur sa cheminée : Tenez, lui dit-elle, vous êtes doux et bon. Toute l'assemblée sourit dun air ironique: Taventure lut colportée, tous voulaient la connaître; toutes les fois qu'il y avait cercle nombreux chez d'Alembert on le priait d'en faire le récit, puis quand il arrivait au dénouement : Crovez-moi , lui disait-on en Tinterrompant, ne parlons plus de cela. 11 s'aperçut bientôt ou crut s'apercevoir qu'il ne recevait plus le même accueil dans la société , et comme il paraissait s'en étonner, Jlavnal lui répondit un jour qu'on n'était plus au temps de Thémistocle (i).
(i) Essai sur la vie de Bernardin de Saiat-Picrre, p. xlh.
DK bLHNARDlN DE S.-PIEI". Fit. 2^1
Saiiit-Pierre se fit deux ou trois affaires pour prouver que ce n'était pas le manque de courage qui l'avait retenu , mais les philosophes qui frondaient les préjugés étaient les premiers à les subir; il resta quelque chose de la calomnie. Une autre aventure , où sa vertu fut aussi tournée en dérision, acheva de montrer à Bernardin qu'il «'était pas de son siècle.
Parmi les jolies femmes qu'il avait rencontrées dans le monde» se trouvait madame D...., qui s'était posée pour lui en protectrice. Vive, mignonne, enfantine, elle avait été élevée pour le théâtre, d'où un fermier-général l'avait retirée pour l'épouser. Elle avait transformé son mari en solliciteur, et tout remué pour obtenir à Bernardin une place dans les finances. Bernardin ne pouvait être insensible à ces avances , et il livrait naïvement son cœur aux délices de l'amitié ; mais
madame D avait compté sur un sentiment
plus vif. Un jour qu'elle lui avait écrit de venir la voir, il la trouva seule , agitée et semblant prête à tout oublier pour lui. Madame D n'avait que vingt ans ; elle était belle, et son trouble lui donnait un attrait auquel peu d'hommes eussent pu résister. Bernardin fut sur le point de tout oublier comme elle; cependant limage du mari absent, qui peut-être en ce moment s'employait pour lui , se présente tout-à-coup à sa pensée, il le nomme; la dame rougit et se meta
parler de choses indifférentes. Mais elle ne par-
if
donna jamais à son protégé , et les mœurs étaient telles, qu'il lui sufHt de raconter son aventure pour rendre Saint-Pierre ridicule aux yeux des femmes, comme sa modération avec son libraire l'avait rendu ridicule aux yeux des hommes.
En butte depuis lors à toutes sortes d'bumiliations, il prit le parti de ne plus chercher que dans la solitude et Tétude le bonheur qui lui avait toujours échappé. Mais ces humiliations produisirent chez lui une impression profonde, il en tomba malade physiquement et surtout moralement. Voici comment il raconte lui-même cette époque de sa vie :
« Lorsqu'ils virent, dit-il, qu'après une si
fâcheuse expérience des hommes je ne soupirais qu'après une vie solitaire ; que j'avais des principes dont je ne me départais pas; que mes opinions sur la nature étaient contraires à leurs svstèmes ; que je n'étais propre à être ni leur prôneur ni leur protégé, et qu'enfin ils m'avaient brouillé avec mon protecteur (i), dont ils m'avaient dit souvent du mal pour m'en éloigner, et auquel ils faisaient assidûment la cour; alors ils devinrent mes ennemis. On reproche bien des vices aux grands; mais j'en ai toujours trouvé davantage dans les petits qui cherchent à leur plaire.
0 Ceux-ci étaient trop rusés pour m'attaqucr
(l) Le baron J< Brcleuil. Voyez \A\\i haut, p, 19^.
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ouvertement auprès d'une personne à Jacpielle j'avais donné , au milieu niême des infortunes, des preuves si désintéressées de mon amitié. Au contraire, ils faisaient devant elle, ainsi que devant moi , de grands éloges de mes principes et de quelques actes faciles de modération qui eu avaient été la suite; mais ils v mettaient tant d'exagération , et ils paraissaient si inquiets de l'opinion qu'en prendrait le monde, qu'il étaie aisé de voir qu'ils ne cherchaient qu'à m'y faire renoncer, et qu'ils ne louaient tant ma patience que pour me la faire perdre. Ainsi ils me calomnièrent en faisant semblant de me louer, et. me perdirent de réputation en feignant de me plaindre; comme ces sorcières de Thessalie dont parle Pline, qui faisaient périr les moissons, les troupeaux et les laboureurs, en disant du biei» d'eux.
« Je m'éloignai donc de ces hommes artiflcieuv, qui se justifièrent encore à mes dépens, en me faisant passer pour méfiant, après avoir abusé en tant de manières de ma confiance.
« Ce n'est pas que je n'aie à reprendre en moi une sensibilité trop vive pour la douleur, soit physique^ soit morale... ^Jais quoique mes ennemis m'aient fait passer pour méfiant, la plupart des erreurs de ma vie , surtout à leur égard, sont venues de trop de confiance; et après tout, j'aime mieux qu'ils se plaignent que je me suis méfié
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a eux sans iaiï.oii5 que s ils avaietiL eu eux-mêmes <]uelque raison de se méfier de moi.
" Je cherchai des amis dans des hommes d'un parti contraire, qui m'avaient témoigné le plus .jj,rand désir de m'v attirer quand je n'en, étais pas, niais qui, des que j'en tus, ne firent plus aucun compte de mon prétendu uîérite. Quand lis virent que je n'adoptais pas tous leurs préju- ^^és ; que je ne cherchais que la vérité; que ne voulant médire ni de leurs ennemis ni des miens, je n'étais propre ni à intriguer ni à cabaler ; que mes faibles vertus, qu'ils avaient tant exaltées, ne mavaient mené à rien d'utile; qu'elles ne pouvaient nuire à personne , et qu'enfin je ne tenais plus ni à eux, ni à leurs antagonistes; ils me négligèrent tout-à-fait, et me persécutèrent même à leur tour. Ainsi j éprouvai, que dans un siècle faible et corrompu , nos amis ne mesurent leur considération pour nous, que sur celle que nous portent leurs propres ennemis, et qu'ils ne nous recherchent qu'autant que nous leur sommes utiles ou à craindre. J ai vu partout bien des sortes de confédérations, et j'v ai toujours trouvé la même espèce d hommes. Ils marchent, à la vérité, sous des drapeaux de diverses couleurs ; mais ce sont toujours ceux de l'ambition. Ils n'ont tous qu'un but, celui de dominer. Cependant, l'intérêt de leurs corps excepté, je n'en ai pas rencontré deux dont les opinions ne différassent comme
leurs visages. Ce qui fait la joie de l'un , tait le désespoir de l'autre : à l'un, l'évidence parait absurdité ; à l'autre , l'absurdité , évidence. Que dis-je? dans l'exacte étude que j'ai faite des hommes pour y trouver un consolateur, j'ai vu les mieux renommés différer totalement d'euxmêmes du malin au soir, à jeun ou après diné, en particulier ou en public. Les livres, même les plus vantés, sont lemplis de contradictions. Ainsi, je sentis que les maux de l'àme n'avaient pas moins de systèmes pour leur guérison que ceux du corps, et que c'était bien imprudemment que j ajoutais l'impéritie des médecins à mes pro})res inHrmités, puisqu'il y a plus de malades en tous genres tués par les remèdes que par les maladies
« Cependant nies malheurs n'étaient pas encore à leur dernier période. L'ingratitude des hommes dont j'avais le mieux mérité, des chagrins de famille imprévus (i), l'épuisement total de mon faible patrimoine dispersé dans des voyages entrepris pour le service de ma patrie, les dettes dont j'étais-resté grevé à cette occasion, mes espérances de fortune évanouies, tous ces maux combinés ébranlèrent à la fois ma santé et ma raison. Je fus frappé d'un mal étrange : des feux semblables à ceux des éclairs sillonnaient ma vue. Tous les objets se présentaient à
{\) On T€rra dans le chapitre suivanl quels étaient ce? chagrin?.
moi doubles et mouvans. Comme OEdipe, je voyais deux soleils. Mon cœur n'était pas moins troublé que ma tête. Dans le plus beau jour d'été, je ne pouvais traverser la Seine en bateau, sans éprouver des anxiétés intolérables ; moi qui avais conservé le calme de mon âme dans une tempête du cap de Bonne-Espérance, sur un vaisseau frappé de la foudre. Si je passais seulement dans un jardin public, près d'un bassin plein d'eau, j'éprouvais des mouvemens de spasme et d'horreur. Il y avait des momens où je croyais avoir été mordu , sans le savoir, par quelque chien enragé. Il m'était arrivé bien pis : je l'avais été par la calomnie.
« Ce qu'il y a de certain , c*est que mon mal ne me prenait que dans la société des hommes. Il m'était impossible de rester dans un appartement où il v avait du monde , surtout si les portes en étaient fermées. Je ne pouvais même traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeux sur moi , je les croyais occupées à en médire. Elles avaient beau m'étre inconnues, je me rappelais que j'avais été calomnié par mes propres amis, et pour les actions les plus honnêtes de ma vie. Lorsque j'étais seul, mon mal se dissipait; il se calmait encore dans les lieux où je ne vovais que des enfans. J'allais, pour cet effet, m'asseoir assez souvent sur les buis du fer-àcheval au^ Tuileries, pour voir des enfans se
jouer sur les gazons du parterre, avec déjeunes chiens qui couraient après eux. C'étaient là mes spectacles et mes tournois. Leur innocence me réconciliait avec Tespèce humaine, hien mieux que tout l'esprit de nos drames et que les sentences de nos philosophes. Mais à la vue de quelque promeneur dans mon voisinage, je me sentais tout agité, et je m'éloignais. Je me disais souvent : Je n'ai cherché qu'à bien mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue? En vain j'appelais la raison à mon secours ; ma raison ne pouvait rien contre un mal qui lui ôtait ses propres forces. Les efforts mêmes qu'elle fai^ sait pour le surmonter l'affaiblissaient encore, parce qu'elle les employait contre elle-même. Il ne lui fallait pas des combats , mais du repos.
< A la vérité, la médecine m'offrit des secours. Elle m'apprit que le foyer de mon mal était dans les nerfs. Je le sentais bien mieux qu'elle ne pouvait le définir. Mais quand je n'aurais pas été trop pauvre pour exécuter ses ordonnances, j'étais trop expérimenté pour y croire.
< J'éprouvai de nouveau , mais cette fois par l'expérience d'autrui, combien je m'étais fait illusion en attendant des hommes la guérison de mes maux; combien vaines étaient leurs opinions et leurs doctrines!
€ Cependant je tirai de la multitude de mes infortunes un grand motif de résignation. En comparant les biens et les maux dont nos jours
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81 rapides étaleat mélangés, j'entrevis une grande
vérité bien peu connue : c'est qu'il n'y a rien de haïssable clans la nature, et que son auteur nou8 ayant mis dans une carrière où nous devons nécessairement mourir, il nous a donné autant de raisons d'aimer la mort que d'aimer la vie.
« Toutes les branches de notre vie en sont mortelles comme le tronc. Nos fortunes, nos réputations, nos amitiés, nos amours, tous les objets de nos affections les plus chères périssent plus d une fois avant nous, et si les destinées les plus heureuses se manifestaient avec tous le?; malheurs qui les ont accompagnées, elles nous paraîtraient comme ces chênes qui embellissent la terre de leurs vastes rameaux, mais qui en élèvent vers le ciel de plus j^rands encore que la foudre a frappés.
0 Pour moi, iaible arbrisseau brisé par tant d'orages, il ne me restait plus rien à perdre. Voyant de plus que désormais je n'avais rien h espérer ni des autres ni de moi-même, je m'abandonnai à Dieu seul, et je lui promis de ne jamais rien attendre d essentiel à mon bonheur d'aucun homme en particulier, à quelque extrémité que je me trouvasse réduit, et dans quelque genre que ce pût être.
'( Ma confiance fiu agréable à celui que jamais on n implore en vain. Le premier fruit de ma résignation fut ie soulagement de mes maux. Mes anxiétés se calmèrent dès que je n'y résistai plus.
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Bienlot il m'échut , sans la moindre sollicitation, par le crédit d'une personne que je ne connaissais pas (i) et dans le département d'un ministère auquel je n'avais jamais été utile, un secours annuel du roi. Comme Virgile, j'eus part aux pains d'Auguste. C'était un bienfait médiocre , annuel, incertain, dépendant de la volonté dun ministre fort sujet lui-même aux révolutions, du caprice des intermédiaires et de la malignité de mes ennemis qui pouvaient m'en priver tôt ou tard par leurs intrigues: mais après v avoir un peu réfléchi, je trouvai que la Providence me traitait précisémerii comme le genre humain auquel elle ne donne , depuis l'origine du monde, dans la récolte des moissons, qu'une subsistance annuelle, incertaine, portée par des herbes sans cesse battues des vents, et exposées aux déprédations des oiseaux et des insectes. Mais elle me distinguait bien avantageusement de la plupart des hommes, en ce que ma récolte ne me coûtait ni sueurs ni travaux, et qu'elle me laissait l'exercice plein de ma liberté.
« Le premier u^age que j'en lis fut de m'éloigner des hommes trompeurs que je n'avais plus besoin de solliciter. Des que je ne les vis plus, mon ame se calma. La solitude est une grande montagne d'où ils paraissaient bien petits. La solitude m'était cependant contraire, en ce qu'elle
(i) (V«rst 11» secours i<uni ii u trtr qneMiou png^ ^07.
porte trop à la méditation. Ce fut à J.-J. Rousseau que je dus le retour de ma santé. J'avais lu dans ses immortels écrits, entre autres vérités naturelles, que l'homme est fait pour travailler et non pour méditer. Jusqu'alors j'avais exercé mon âme et reposé mon corps; je changeai de régime : j'exerçai le corps et je reposai Tàme. Je renonçai à la plupart des livres. Je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui parlait à tous mes sens un langage que ni le temps ni les nations ne peuvent altérer. Mon histoire et mes journaux étaient les herbes des champs et des prairies. Ce n'étaient pas mes pensées qui allaient péniblement à elles comme dans les svstèmes des hommes , mais leurs pensées qui venaient paisiblement à moi sous mille formes agréables. J y étudiais, sans effort, les lois de cette sagesse universelle qui m'environnait dès le berceau, et à laquelle je n'avais jamais donné qu'une attention frivole. J'en suivais les traces dans toutes les parties du monde par la lecture des livres de voyage. Ce furent les seuls des livres modernes pour lesquels je conservai du goût, parce qu'ils me transportaient dans d'autres sociétés que celle où j'étais malheureux , et surtout parce qu'ils me parlaient des divers ouvrages de la nature.
« Je connus, par leur moyen, qu'il y avait dans chaque partie de la terre une portion de bonheur pour tous les hommes , dont presque partout ils étaient privés, et qu'en état de guerre
dans notre ordre politique qui les divise , ils étaient en état de paix dans Tordre de la nature qui les invite à se rapprocher. Ces consolantes méditations me ramenèrent insensiblement à mes anciens projets de félicité publique; non pas pour les exécuter moi-même comme autrefois, mais au moins pour en faire un tableau intéressant. La simple spéculation d'un bonheur général suffisait maintenant à mon bonheur particulier. Je pensais aussi que mes plans imaginaires pourraient un jour se réaliser par des hommes plus heureux. Ce désir redoublait en moi à la vue des malheureux dont nos sociétés sont composées. Je sentais, surtout par mes propres privations , la nécessité d'un ordre politique conforme à l'ordre naturel. Enfin, j'en composai un d'après l'instinct et les besoins de mon propre cœur (i). >
Jl songea d'abord à placer la scène de son roman sur les bords de Y Amazone, dans ces vastes plaines, à l'ombre de ces grands arbres torridiens dont il avait pu se former une idée à l'Ile de France. Mais il renonça bientôt à ce projet : il se dit qu'il ne ferait illusion à personne , que sa république ne serait, comme l'Atlantide de Platon et l'Utopie de Thomas Morus, considérée que comme un rêve; d'aiHeurs il n'avait jamais vu ce pays. Il résolut donc de rapprocher le lieu de la
(i) Préambule de \'Àrca<fie. OEuvrcj, p. 593,
Zoi Jii.^jToinfc
scèae et d'en reculer Tépoque jusqu'aux temps fabuleux, afiu de donner à la fois plus de vérité à ses peintures et plus de vraisemblance auxévénemens qu'il voulait raconter, et il choisit TArcadie . cette contrée de bergers amoureux si souvent chantée par les bucoliastes italiens et espagnols , et sur les mœurs de laquelle Virgile nous a laissé de si délicieuses pages.
Son ouvrage devait être un récit comme le Tèlémaque et YAstrée , mais un récit tel qu'on en conçoit quand on n'a pas encore ime habitude sullisante d'écrire , c'est-à-dire qu'il devait renfermer à la fois toute l'histoire des temps héroïques, un svsîème complet de politique, de morale et de sciences phvsiques, le tout encadré dans des aventures fabuleuses.
Après avoir combiné des idées politiques qui semblent n'avoir eu rien de bien précis, si Ton en juge par les vagues aspirations qui se trouvent dans différentes parties de ses ouvrages, Bernardin s'employa à chercher des couleurs; il lui en fallait de deux sortes : les mœurs et le pavsage.
Homère a sur les temps héroïques de la Grèce des pages d'une vérité et d'une fraîcheur admirable. Théocrite, quoique venu a une époque plus raffinée, conserve encore dans ses peintures champêtres une naïveté, une franchise que Fontenelle a traitée de grossièreté et qui n'est que du naturel. Pour Virgile, on sent que c'est un
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amant de la campagne qui vit à la ville: il regrette une amante absente et l'embellit de tous les charmes qu'il trouve dans son cœur; mais il choisit, il combine les traits qui plairont à ceux qui Tentourent, il allégorise trop, et de la campagne ne conserve souvent que le paysage. Cependant , ou peut-être même à cause de cela , c'est à Virgile que s'adressa Bernardin de Saint- Pierre. De toute Fantiquité , Virgile était avec Plutarque son auteur le plus sympathique, comme chez les modernes Fénelon et J.-J. Rousseau. Il se mit donc à lire, à relire dans Virgile toutes les parties de VEnéide relatives au roi Évandre et à ses Arcadiens. Il nous a mis dans le secret d'une partie de ces études , d'où il savait faire sortir des lueurs inaperçues, où il découvrait des attentions qui avaient échappé aux commentateurs qui ont cependant l'habitude de voir dans leur auteur une foule de choses qu'il n'y a pas vues lui-même. Ce n'est pas cependant que Bernardin soit à l'abri du reproche de raffiner sur les mots, comme par exemple lorsqu'il croit voir dans ces mots appliqués à Vulcain , infusas gremio iixoris , une allusion à la fusion des métaux à laquelle Vulcain présidait; mais il est certain qu'il est profondément entré dans l'esprit de l'auteur, et que dans son 2*" et 3* livre de YAicadie qu'il n'a pas publiés, il s'en est bien heureusement inspiré. Seulement peut-être les couleurs virgiliennes , affaiblies encore par l'imitation, man(juaient-elles
de force pour peindre les terribles traditions de la Grèce héroïque, Thistoire des t^éans ou celle d'Agamemnon et de cette race des Pélopides si féconde en crimes.
Le paysage était pour lui une chose non moins importante. Fénelon , à Fépoque où il était venu, avait pu se contenter pour ses paysages d'un reflet de Virgile et d'Homère , mais il n'en pouvait plus dès lors être ainsi; à force d'être employées par des écrivains de tout ordre, ces couleurs s'étaient passées, et il était devenu indispensable d'en offrir de nouvelles pour faire goûter la campagne au siècle qui v était le plus étranger par ses mœurs. D'ailleurs Saint-Pierre était trop amoureux de la nature pour se résoudre à la peindre d'une manière banale. Parmi les écrivains de la Francemoderne, l'auteur des 7l/rt?'/j7'5 est, croyonsnous , le premier qui ait fait un voyage uniquement pour voir les paysages qu'il avait à retracer. Bernardin de Saint-Pierre avait eu celte pensée avant lui. Il avait songé d'abord à suppléer à ce qu'il n'avait pas vu par des analogies, il avait rassemblé dans son Arcadie tout ce que la nature lui avait offert de plus riant dans nos climats et l'histoire de plus vraisemblable dans l'antiquité. Pour peindre une journée en Arcadie, il avait rappelé ses souvenirs d'un printemps en Hollande , d'une promenade du soir dans les bois de Pologne, d'une matinée en Normandie; pour peindre l'Egypte, il s'était reporté en esprit sous
le ciel brûlant de Malte , mais il s'aperçut bientôt que tout cela était insuffisant; son imagination se glaçait à faire agir ses personnages dans un milieu qu'il ne comprenait pas. Hors d'ëtat d'entreprendre un voyage à ses frais pour visiter les sites de son roman, il sollicita une mission scientifique du gouvernement, promettant des études et des collections de tout genre; mais depuis long-temps le gouvernement était sourd à ses demandes , il fut encore rebuté sur ce point et dut se résoudre à travailler sur ces matériaux; il s'épuisa long-temps en inutiles efforts et ne parvint qu'à esquisser les parties de son livro qui se passaient en Arcadie.
J.-J. Rousseau lui avait conseillé d'opposer aux mœurs patriarchales de l'Arcadie la barbarie de la Gaule et l'extrême civifisation de l'Egypte.
Les cinq derniers livres de l'ouvrage devaient avoir pour scène la vallée du Nil. Si l'embarras de l'auteur avait été grand pour se faire une idée de l'Arcadie, il le fut bien davantage lorsqu'il fallut peindre des paysages dont presque rien cbez les anciens ne pouvait lui donner d'idée et les mœurs d'une époque dont le voile hiéroglvpbique n'avait pas encore été soulevé. 11 paraît que malgré les documens qu'il avait réunis, il ne tenta pas de réaliser cette partie de son plan; au moins M. Aimé-Martin, qui a passé long-temps à examiner, réunir et coordonner tous ses manuscrits sur ce sujet, de manière à pouvoir re-
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construire une partie du second et du troisième livre, ne parle pas même d'un commencement d exécution des cinq derniers.
, La seule partie de Touvrage qui ait été achevée est le premier livre, intitulé les Gauler,
Ici les couleurs et les matériaux abondaient; il n'y avait à parler de la Gaule barbare que d'une manière épisodique. Pour la partie politique et morale , César, Tacite, Lucain, les ouvrages déjà traduits sur la mythologie du Nord, étaient plus que suffisans ; quant au paysage , comme les personnages pouvaient n'avoir à parcourir qu'une partie de la Gaule , il était naturel que Bernardin les fît aborder dans les lieux où s'éleva plus tard sa ville natale, et traverser cette xSormandie où s'était passée son enfance.
Il eût pu sur ce point s'en rapporter à ses souvenirs. Ce})endant il mettait tant de conscience à son travail, qu un beau matin de printemps, son bâton à la main, Virgile et César dans sa poche, il se mit en route à travers les campagnes de la Normandie. La nature se réveillait de sou sommeil; les arbres déplissaient leurs feuilles, les prairies, les haies, les murs se revêtaient de \erdure, les landes brunes se paraient d'ajoncs aux bouquets de fleurs jaunes , de bruyères aux grappes blanches et roses : aux ravons plus chauds du soleil, les laboureurs sortaient de leurs cabanes, les animaux de leurs étables, lej> insectes ailés de leur grossière enveloppe : la campagne
DK hklLNAKDIN DF. S. -PIERRE. 257
8 éinbauiiiait et s animait; tout y était /jai eî souriant connue le cœur de l'écrivain plein de foi en son œuvre. Cette promenade solitaire fut pour lui pleine de charmes; il marchait lentement, s arrêtant partout devant les sites, devant les scènes grotesques ou attendrissantes. A la chute du jour il allait s'asseoir à la table des villageois qui lui racontaient les traditions du pavs, ou bien il s arrêtait dans un cabaret à interroger les vovageurs avec lesquels il aimait a échanger des récits aveU' lureux.
11 avait fait un journal de ce vovags à la Sterne; les événemens n'en sont pas bien importans ; il observe les plantes des montagnes garnies de leurs ailerons et les plantes aquatiques de leurs nageoires; il compare l'aune et le saule qui bordent les rivières avec un port si bien contrasté ; ici la coutume funéraire de brûler la paille du lit d'un mort devant sa porte, lui présente une image de notre vie, et le gazon dépouillé profondément sur le sol où a lieu cette combustion , tandis qu'il est verdoyant alentour, lui semble uneépitaphe gravée par l'amitié, plus expressive que celles que les flatteurs des grands font graver sur le bronze (i;. D'autres fois, il fait des remarques d'économie agricole : < J'étais logé, dit-il, chez un gentilhonune aisé , qui fait valoir luimême un grand pâturage situé à mi-cote sur
(«] Harmonies, OEiirrcîi poflhiiinc?, p. loo.
un assez mauvais fond. Il me promena tout autour de son vaste enclos jusqu'à un espace considérable, qui n'était couvert que de mousse, de prêles et de chardons; on n'y vovait pas un brin de bonne herbe ; à la vérité, ce terrain était à la fois ferrugineux et marécageux. On l'avait coupé de plusieurs tranchées pour en faire écouler les eaux , mais c'était en vain ; rien n'y pouvait croître. Immédiatement au-dessous, il y avait une suite de petites métairies dont le fond était couvert de gazon frais, ombragé de pommiers chargés de fruits, et entouré de grands aunes. Quelques vaches paissaient sous les noyers, tandis que des pavsannes filaient, en chantant, à la porte de leurs maisons. Ces voix champêtres qui se répétaient de distance en distance, sous ces bocages, donnaient à ce petit hameau un air vivant qui augmentait encore la nudité et la triste solitude de la lande où nous étions. Je demandai à son possesseur pourquoi des terrains si voisins étaient de rapports si différens. Ils sont de même nature, me dit-il, et il y avait autrefois, sur le lieu où nous sommes, de petites maisons semblables à celles que vous voyez là. J'en ai fait l'acquisition, mais à ma perte. Leurs habitans avant du loisir et peu de terre à soigner, Témoussaient , l'échardonnaient, la fumaient; l'herbe y venait. Voulaient-ils y planter, ils y creusaient des trous; ils en étaient les pierres, et ils les remplissaient de bonne terre qu'ils allaient cher-
cher au fond des fossés et le long des chemins. Leurs arbres prenaient racine et prospéraient; mais tous ces soins me coûteraient beaucoup de temps et de dépenses, je n'en tirerais jamais Tintérét de mon argent. > Il faut remarquer que ce mauvais économe , mais bon gentilhomme dans toute la force du terme, faisait l'aumône à la plupart de ces anciens métavers qui n'avaient plus de quoi vivre. Ainsi, voilà encore du terrain et des hommes rendus inutiles par les grandes propriétés (i).
Nous citons ce fait sans en adopter la conclusion , mais parce que le morcellement des propriétés, si fatal au progrès de Fagriculture, fut un des svstèmes que Saint-Pierre soutint avec le plus d'ardeur.
Tjne autre fois il s'arrête devant les ruines d'un manoir féodal. « Le château de Lillebonne. dit-il, fut jadis l'asile du brigandage , aujourd'hui les hauts murs qui forment son enceinte sont écornés aux angles, et sont si couverts de lierre, qu'il y a peu d'endroits où Ion aperçoive leurs assises. Du milieu de leurs cours, où je ne crois pas qu'il soit facile de pénétrer, s'élèvent de hautes tours crénelées, du sommet desquelles sortent de grands arbres, qui paraissent dans les airs comme une épaisse chevelure. On aperçoit çà et là , à travers les tapis de lierre qui en couvrent les flancs, des
(i) OEuvres, p. 23a»
fenêtres gothiques , des embrasures et des brèches qui en font apercevoir les escaliers , et qui ressemblent à des entrées de cavernes. On ne voit voler autour de cette habitation désolée que des buses qui planent en silence, et si Ton y entend parfois la voix d'un oiseau, c'est celle de quelque hibou qui v fait son nid. Ce château est situé sur un tertre au milieu d'une vallée étroite, formée par des montagnes couvertes de forêts. Quand je me rappelai à la vue de ce manoir qu'il était autrefois habité par de petits tvrans qui , avant que l'autorité rovale fût suffisamment établie dans le rovaume, exerçaient de là leur brigandage sur leurs malheureux vassaux, et même sur les passans, il me semblait voir la carcasse et les ossemens de quelque grande bête féroce (i). »
Un jour, à Dieppe, il put remarquer combien la religion donne de grandeur et de majesté à la douleur.
€ Un grand coup de vent s'était élevé, dit-il {2), il pouvait être midi; plusieurs grands bateaux étaient sortis le matin du port pour aller à la pèche. Pendant que je considérais leurs manœuvres , j'aperçus une troupe de jeunes paysannes, jolies comme le sont la plupart des Cauchoises, qui sortaient de la ville avec leurs longues coiffures blanches , que le vent faisait voltiger autour
[i] OEuvres. p. \g6.
(2) Eludes. VII. (lE'ivres P> -■''*'•
Dr: BF.n.NAP.niN de s.-î>if.p.Rr. z:]]
tle leur visage. Elles ^avancèrent en iolàtrant jusqu'à rextrénriité de la jetée, que des ondées d'écume marine couvraient de temps en temps. Une d'entre elles se tenait à l'écart, triste et rêveuse. Elle regardait au loin les bateaux, dont quelques uns s'apercevaient à peine au milieu d'un horizon fort noir. Ses compagnes d'abord se mirent à la railler pour tâcher de la distraire. € Est-ce que tu as là-bas ton bon ami? » lui disaient-elles. Mais comme elles la voyaient toujours sérieuse, elles lui crièrent : e Allons, ne restons pas là! Pourquoi l'atTiiges-tu? Reviens, reviens avec nous. > Et elles reprirent le chemin de la ville. Celte jeune fille les suivit lentement sans leur répondre, et quand elles furent à peu près hors de sa vue, derrière des monceaux de galets qui sont sur le chemin, elle s'approcha d'un grand calvaire qui est au milieu de la jetée, tira quelque argent de sa poche, le mit dans le tronc qui était au pied, puis elle s'agenouilla, et fit sa prière les mains jointes et les yeux levés au ciel. Les vagues qui assourdissaient en se brisant sur la côte, le vent qui agitait les grosses lanternes du crucifix, le danger sur la mer, l'inquiétude sur la terre, la confiance dans le ciel, donnaient à l'amour de cette pauvre paysanne une étendue et ime majesté que le palais des grands ne saurait donner à leurs passions.
< Elle ne tarda pas à >e trajKpnlliser,(ar tous les-
bateaux rentrèrent dans Taprès-midi , sans avoir éprouvé aucun dommage. >
Ce fut pendant ce voyage aussi qu'il rencontra ce tableau dont il a parlé dans les Études, et qu'il a plus tard transporté dans Paul et Virginie.
< Un jour, dit M. Aimé-Martin (i), il vit deux petites filles couvertes de lambeaux et traversant avec peine une terre labourée ; Tune d'elles était saisie de froid et ne pouvait marcher ; l'autre la regardait en pleurant, et relevant un coin de la serpillière qui lui servait de jupe, pour cbercher à la réchauffer, elle laissait voir une nudité complète. Ému à l'aspect d'une si grande misère, le voyageur s'approche, les ranime, les console, et s'indigne, en les secourant, de voir des enfans si pauvres marcher sur une terre si riche.
< Une autre fois, continue le même écrivain, qu'il s'était égaré dans les détours d'un vallon, il aperçut une jeune Cauchoise assise sous des pommiers en fleurs. Elle était seule, elle était pensive ; il la prie de lui indiquer le village le plus voisin; elle se lève : un corset écarlate dessinait sa taille élancée; son jupon cachait à peine une jambe nue et blanche comme l'ivoire; on eût dit Ja divinité de ce vallon. Du haut de la colline elle indique la route au vovageur, et cela avec des
(i) Préface des fraginens lïe i'Jrcadie. OEuvres posthumes de Ber« nardin de Saini-Pierre , p. 4; >.
mouvemens si pleins de grâce, qu'il ne put jamais les oublier. Mais ensuite, comme si elle eût craint qu'il ne s'égaiât , elle lui fit signe de l'attendre , descendit légèrement et lui servit de guide pendant plus d'une demi-heure, sans inquiétude , au milieu de ces bocages solitaires, et mettant sa vertu sous la garde de l'étranger. »
Le contraste des mœurs des Gaulois avec celles de l'Arcadie devait être fortement accusé. Cependant liernardin de Saint-Pierre s'était bien gardé d'en faire des peuples efféminés.
• Mes Arcadiens , disait-il, ne ressemblent point aux bergers imaginaires de d'Urfé, qui passent les jours et les nuits uniquement occupés à faire l'amour, exposés au dedans à toutes les suites de l'oisiveté, et au dehors, aux invasions des peuples voisins. Les miens exercent tous les . arts de la vie champêtre. Il v a parmi eux des bergers, des laboureurs, des pécheurs, des vignerons. Ils ont tiré parti de tous les sites de leur pays, diversité de montagnes, de plaines , de lacs et de rochers. Leurs mœurs sont patriarcales , comme aux premiers temps du monde. Il n'y a dans leur république, ni prêtres, ni soldats, ni esclaves; car ils sont si religieux, que chaque père de famille en est le pontife; si belliqueux, que chaque habitant est toujours prêt à défendre sa patrie sans en tirer de solde, et si égaux, qu'il n'y a pas seulement parmi eux de domestiques. Les enfans y sont élevés à servir leurs parens.On
se garde bien de leur inspirer, sou- le nom d'émulation, le poison de Tambition, et de leur apprendre à se surpasser les uns les autres; mais, au contraire, on les exerce à se prévenir par toutes sortes de bons offices; à obéira leurs païens; à préférer son père, sa mère, son ami, sa maîtresse , à soi-même ; et la patrie à tout. Là, il n'y a point de querelle entre les jeunes gens , si ce n'est quelques débats entre amans, comme ceux du Devin du Village ; mais la vertu v appelle souvent les citovens dans les assemblées du peuple, pour délibérer entre eux de ce qu'il est utile de faire pour le bien public. Ils élisent, à la pluralité des voix, leurs magistrats qui gouvernent l'État comme une famille, étant chargés à la fois des fonctions de la paix , de la guerre et de la religion. Il résulte une si grande force de leur union, qu'ils ont toujours repoussé toutes les puissances qui ont entrepris sur leur liberté.
< On ne voit dans leur pavs aucun monument inutile, fastueux, dégoûtant ou épouvantable; point de colonnades, d'arcs de triomphe, d'hôpitaux ni de prisons, point d'affreux gibets sur les colhnes, à l'entrée de leurs bourgs : mais un pont sur un torrent, un puits au milieu d'une plaine aride, un bocage d'arbres fruitiers sur une montagne inculte, autour d un petit temple dont le péristyle sert dabri aux vovageurs , annoncent, dans les lieux les plus déserts , Ihumanite' dc.s babitans. Des inscriptions simples sur j'écorce
DE BLKN AKDIN I)L 6.- PlI.RrxI:;. 2^0
ci un hêtre, ou sur uu rocher briu, conservent à la postérité la mémoire des f^rands citoyens, et le souvenir des bonnes actions. Au milieu de ces mœurs bienfaisantes, la religion parle à tous les cœurs un langage inaltérable. Il n'y a pas une niontagne ni un fleuve qui ne soit consacré à un Dieu, et qui n'en porte le nom; pas une fontaine qui n'ait sa naïade; pas une fleur ni oiseau qui ne soit le résultat de quelque ancienne et touchante métamorphose. Toute la physique y est en sentimens religieux, et toute la religion en nionumens de la nature. La mort même qui empoisonne tant de plaisirs, n'y offre que des perspectives consolantes. Les tombeaux des ancêtres sont au milieu des bocages de mvrtes , de cvprés et de sapins. Leurs descendans, dont ils se sont fait chérir pendant leur vie, viennent, dans leurs plaisirs ou leurs peines, les décorer de fleurs et invoquer leurs maues , persuadés qu'ils président toujours à leurs destins. Le passé, le présent, l'avenir lient tous les membres de cette société de chaînons de la loi naturelle , en sorte qu'il est également doux d'y vivre et d'y mourir (i). »
Au retour de son excursion en Normandie, il se mit à l'œuvre ; il en résulta ce livre des Gaules, la première production de l'auteur après le Voyage. D'un ouvrage à l'autre , l'écrivain avait fait un progrès immense; on sent que mainte-
(i) rrcanihulc de \'Ayra4ic, OEuvies , |>, (!o8.
naiit il est maître de son instrument; ce n'est
plus une esquisse parfois fortement accusée, mais souvent maigre et sèche, c'est un tableau harmonieux. Les couleurs en sont fraîches et variées ; les paysages de l'Arcadie sont doux et gais comme les mœurs du pavs ; ceux des Gaules ont le caractère sombre et terrible des religions du Nord. Le récit est plein de grâce , de mouvement et de vie, et Ton v rencontre quelques fables gracieuses que, suivant l'expression de l'auteur, les Grecs n'auraient pas désavouées : la métamorphose de Tenfant Lois en lis, du druide persécuteur en chardon; ISeptune poursuivant jusque dans les terres la Seine dont il est amoureux; la pomme de beauté et de discorde semée en ■Normandie, et servant à la fois à expliquer les belles femmes, les procès et les pommiers de cette province. Peut-être ces fables sont-elles plus grecques que ne le comportait la situation ; mais c'est là une critique de peu d'importance, et qui ne nuit en rien au charme du morceau.
Il y en aurait peut-être une autre plus grave à faire non seulement du premier livre, mais de tout l'ouvrage projeté, c'est le tour un peu pénible de l'invention. jL'auteur n'est pas sur de son sujet, et semble souvent marcher au hasard. Les détails dans lesquels M. Aimé-Martin est entré sur la manière dont cette composition avait été préparée , appuient cette présomption. Il est impossible d'y apercevoir un nœud suffi-;
sant pour relier les diverses parties du récit. Le coup d'œiî de Fauteur, si habile dans Tappréciation des faits de détail, était insuffisant quand il fallait saisir un ensemble d'une certaine étendue. L'initiative d'ailleurs lui manquait dans les choses d'invention ; il lui fallait des souvenirs à rassembler dans une composition très simple, et alors il était sans égal comme sans modèle. Il avait tellement économisé son intrigue dans l'Arcadie, qu'au septième livre seulement avait lieu cette séparation des deux amans, qui a passé depuis dans Paul et Virginie. Les cinq livres précédens n'étaient remplis que d'une suite de tableaux épisodiques, qui, malgré leur charme, ne pouvaient manquer d'am.ener la monotonie. Bernardin s'aperçut à temps de tous ces défauts ; il reconnut, suivant ses expressions, qu'il avait agi comme Robinson creusant son canot sans avoir calculé les moyens de le mettre à l'eau. Il tâcha du moins d'en utiliser les débris : de ce qui devait former la partie morale de son ouvrage, il fit une partie des Études et des Harmonies , et d'un épisode où figurait J.-J. Rousseau, il tira, en le développant, son plus joli conte après Paul et Virginie, la Chaumière indienne.
Nous avons vu plus d'une fois J.-J. Rousseau apparaître dans la composition de l'Arcadie d'abord comme conseiller, ensuite comme personnage. C'est qu'alors Bernardin eut occasion de se lier avec le philosophe de Genève pour lequel
il professait une admiration enthousiaste , bien qu'il fût loin d'approuver tous ses paradoxes. Cette liaison influa trop puissamment sur Fauteur des Études , pour que nous ne la racontions pas avec quelques détails.
Un passage du Voyage à llle de France où Tauteur ne songeait , en revenant du pays de la fortune, qu'à voir deux étés la même année , inspira à Rousseau le désir de voir Bernardin. Vieux, las de la lutte, il demeurait alors à Paris, rue Plàtrière , où il ne s'occupait plus qu'à étudier la botanique pour s'amuser, et à copier de la nausique pour vivre. Tourmenté d'une sombre monomanie, de cette méfiance de la bonne foi trompée qui lui inspinùt ces Dialogues, tristes monumens d'une raison qui s'égare, il expiait cruellement ses erreurs, ses fautes et son génie dans ce réduit au cinquième étage, qu'il avait rendu habitable en y mettant des planches, auprès de cette Thérèse qu'il avait recueillie dans la boue, et qui, loin de s'élever à la dignité d'épouse de Rousseau, empoisonnait sa vie par ses goûts serviles, et écartait de lui tout ce qui aurait pu calmer cette âme trop irritable que le monde avait blessée. Avec un cœur essentiellement bon et honnête , Rousseau fit presque toute sa vie des fautes qui .semblaient en désaccord avec ces deux sentimens; avec un esprit ami du vrai, il avait été souvent lapotre de l'erreur ; il fut à la fois, dans ses dernières années, victime de son esprit en proie à
bV. IlLUNARDÎN LL S.-r I r.li H K. 219
une sojnhre iiii>)aîîl}iroi)ie, et de son cœur qui ne put jamais se détacher de cette fennne qui fut la cause et locca^iou des fautes qu'on a le plus sujet de lui reprocher.
Un ami commun lui conduisit Bernardin, < >.'ous montâmes, dit celui-ci (i), au quatrième etac^e; nous frappâmes, et madame Rousseau vint nous ouvrir la porte. Elle nous dit : < Entrez, Messieurs, vous allez trouver mon mari. > ^«ous traversâmes une fort petite antichambre, où des ustensiles de ménage étaient proprement rangés ; de là, nous entrâmes dans une chambre où J.-J. Rousseau était assis, en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la musique. Il se leva d'un air riant, nous présenta des chaises et se remit à son travail, en se livrant toutefois à la conversation
€ Près de lui était une épinette, sur laquelle il essavait de temps en temps des airs. Deux petits lits de cototinade rayée de bleu et de blanc, comme la tenture de sa chambre; une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs était attaché un plan de la foret et du parc de Montmorencv, où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienfaiteur. Sa femme était assise, occupée a coudre du linge; un serin était dans sa cage, suapendue au plafond ; des moineaux venaient mau-
ger du pain sur ses fenêtres, ouvertes du coté de la rue, et sur celle de l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y avait dans l'ensemble de son petit ménage un air de propreté , de paix et de simplicité qui faisait plaisir. >
C'était là que se rendaient quelquefois des courtisans et des dames de la cour, mais toujours sous un prétexte d'affaires; Rousseau ne les aurait pas reçus autrement : Ducis, Chabanon , Deleyre, Dupont de iSemours, Rulhière, Dusaulx et quelques autres gens de lettres, y étaient admis quelquefois d'une manière plus intime. Bernardin v eut aussi ses entrées (i). Mais, dés les premiers pas, il commit une imprudence qui faillit les lui enlever.
Rousseau, dans leur première entrevue, avait fait voir à son visiteur une collection de graines. Celui-ci qui avait rapporté de Bourbon une provision de café, en envova, le lendemain, un paquet à Rousseau, en le priant d'accepter ces graines étrangères. Rousseau, occupé au moment où le paquet lui fut remis, remercia d'abord Saint-Pierre , mais ayant reconnu en quoi consistait ce présent, il lui écrivit une lettre fort sèche :
< Nous ne nous sommes vus qu'une fois, lui
(l) Dusauls. De tncs ropporlê avec J.'J. R'.'Utscau.
DE RF.RNAr.DIX DE .n.-PIEKRE. 251
disait-il , et vous commencez dcjà par des cadeaux; c'est être un peu pressé, ce me semble. Comme je ne suis point en état d'en faire, mou usage est, pour éviter la gène des sociétés inégales, de ne point voir les gens qui m'en font; vous êtes le niaitre de laisser chez moi ce café , mais, dans le premier cas, trouvez bon que je vous en remercie, et que nous nous en tenions là. .
Bernardin de Saint-Pierre consentit à recevoir quelques objets en échange, et depuis lors ils se virent fréquemment : Bernardin dîna quelquefois avec Rousseau , qui après diner lui lisait quelqu'un de ses ouvrages, non pas philosophiques, mais purement littéraires : le Lévite d'Ephrciim, la traduction d'un épisode du Tasse, etc. Saint- Pierre évitait de lui parler du monde littéraire avec autant de soin que les gens prudens à Don Quichotte de la chevalerie errante; il préférait aller avec lui dans la campagne quils aimaient également, et où les appelait un commun amour de la botanique; Piousseau, à cette époque, cherchait à simplifier l'étude de cette science comme il avait tenté de simplifier celle de la musique.
€ J.-J. Rousseau, dit quelque part Bernardin de Saint-Pierre, me communiqua im jour des espèces de caractères algébriques qu il avait imaginés, pour exprimer très brièvement les couleurs et les formes des végétaux. Les uns représentaient les former des fleurs; d'autre?, celles des
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feuilles; d'autres, celles des fruits, 11 y en avait en cœur, en trianp;le, en losange, etc. Il n'employait que neuf ou dix de ces signes pour former l'expression d'une plante. Il v en avait de placés les uns au-dessus des autres , avec des chiffres qui exprimaient les genres et les espèces de la plante, en sorte que vous les eussiez pris pour les termes d'une formule algébrique. Quelque ingénieuse et expéditive que fût cette méthode, il me dit qu'il y avait renoncé, parce qu'elle ne lui présentait que des squelettes (i). > C'est à cette époque de la vie de liernardin qu'il faut rapporter les principales promeiiades aux environs de Paris, qu'il rappelle dans; les Etudes. Rousseau étouffait dans les villes et n'aspirait qu'à en sortir. Ils allaient le soir écouter les rossignols dans le bois de Boulogne , admirer la puissante végétation du pré Saint-Gervais ; quelquefois dans le bois ils s'asseyaient sur la pelouse, à l'ombre des cerisiers, pour causer en mangeant des racines, mets qui devait rappeler à Bernardin ses anciens projets de solitude. Parfois il faisait raconter au vieillard les aventures de sa jeunesse; d'autres fois ils parlaient des arts, des lettres, de leurs auteurs favoris, Fénelon et. La Fontaine : t Un jour, dit Saint-Pierre (i), je lui citai la fin de cette fable touchante de Philomèle et Progné :
(l) fîmles. OF'ivr^s,. p. 7,zi,
DE RKRNAP.DIN hK S.-lMMtP. K. :ir).')
l.e ile.>»«rt fsi-il i.iif pour des lalens si }ieaux' Venez faire aux cilcs éclater vos merveilles;
Aussi bien , en voyant les bois , >ie vous souvient-il plus que Teréc autrefois.
Parmi des demeures pareilles, Exerça sa fureur sur vos divins appas?,.. — Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait , reprit sa sœur, que je ne vous suis pas :
En voyant les liomraes , htlas!
Jl m'en iouvient bien davantage.
« Quelle série d'idées , s'écria-t-il , que cela est louchant! sa voix s'étouffa et les larmes lui vinrent aux veux. Je sentis qu'il était encore ému par des convenances secrètes entre les talens et les destinées de l'oiseau et sa propre situation (i). «
JI y avait dans Rousseau une double nature, une intelligence forte et passionnée qui dominait ceux qui l'entouraient, et un cœur tendre, une âme expansive qui se traduisit par quelques pages de la Nouvelle Héloïse , et par cette musique si calme, si douce, si tendre, sans être fade, du Devin de Village et des romances. Dans ces entretiens, il écrasait Bernardin de Saint-Pierre qui écoutait en lui son maître, mais qui, semblable à Xénophon plutôt qu'à Platon, ne comprenait pas toujours cet autre Socrate, ce qui apparaît également dans celle de ses idées qu'il lui a empruntées et dans celles qu'il a combattues. Quelque part , par exemple , il accuse J.-J. Rousseau dinconséquence peur avoir isolé
(r F(iid<«;, Ml. f^^'uvrp-^, p. (tî.
F.on Emile du monde, sans s'apercevoir que cet isolement était précisément un des chaînons de son système; il rêvait une réforme sociale, et voulait former des hommes nouveaux avant de rien changer à Fancien édifice, plus logique en cela que certains de ses disciples qui croient remédier à tous les maux de Thumanité en changeant simplement la forme des gouvernemens. Bernardin ne la pas mieux compris en acceptant de lui, mais pour le pousser à Textréme, ce qu'il avait dit contre les sciences et les livres. Mais il était daccord avec Rousseau sur plus d'un point, par exemple sur la nécessité de faire prédominer le sentiment sur la raison, le cœur sur l'esprit , Tamour de l'humanité et celui de la vie champêtre. 11 y avait entre eux aussi une communauté d'aspirations religieuses. Piousseau avait plus dune fois combattu ouvertement la religion ; Bernardin l'attaqua quelquefois d'une manière détournée , mais ils avaient tous deux besoin dy croire. On le sent à quelques pages pleines d'émotion qui se trouvent çà et là sous la plume de l'auteur <ï Emile ; on le sent souvent dans les Etudes ; mais ce sentiment est surtout remarqua- Lie dans le récit dune promenade faite avec Rousseau, promenade qui lui avait fait une vive impression, puisqu'il y revient jusqu'à trois fois dans ses œuvres (i).
(T; Etudes, uoie deruière; Préarabnle de YJrcadie; Essai sur J.-J. l\oussenn. OEiivre?, p. 5o\ e»C»o^.^0Envrç5 posthnmçîi pt 4-'^.
Rousseau aimait l'aspect du Mont-Valërien que ne gâtaient pas alors les ignobles cunstriicîions bastionnées qu'on vient d'y établir, et quelquefois , au coucher du soleil , il s'arrêtait à le considérer, non pas seulement pour v observer les effets de la lumière mourante au milieu des nuages et des collines d'alentour, mais parce que cette vue lui rappelait les beaux couchers du soleil dans les montagnes de la Suisse Un jour
les deux amis résolurent de s'v rendre. « Le vent était à Touest, dit Bernardin, Tair était frais, le soleil paraissait environné de grands nuages blancs divisés par masses sur un ciel d'azur. Entrés dans le bois de Boulogne à huit heures, Jean- Jacques se mit à herboriser. Pendant qu'il faisait sa petite récolte, nous avancions toujours; déjà nous avions traversé une partie du bois, lorsque nous aperçûmes dans ces solitudes deux jeunes filles, dont Tune tressait les cheveux de sa compagne. Frappés de ce tableau champêtre, nous nous arrêtâmes un instant. Ma femme, me dit K^ousseau, m'a conté que dans son pays les bergères font aussi leur toilette en plein champ. Ce spectacle charmant nous rappela en même temps les beaux jours de la Grèce et quelques beaux vers de Virgile. Il y a dans les vers de ce poète un sentiment si vrai de la nature , qu'ils nous reviennent toujours à la mémoire , au milieu de nos plus douces émotions.
« Arrivés sur le bord de la rivière, nous passa-
mes le bac avec beaucoup de gens que ia dévotion conduisait au Mont-Valérien; nous gravîmes une pente très raide , et nous fûmes à peine à sou sommet, que , presses par la faim , nous songeâmes à dîner. Rousseau me conduisit alors vers un ermitage, où il savait qu'on nous donnerait rhospitalité. Le religieux qui vint nous ouvrir, nous conduisit à la chapelle où Ton récitait les Litanies de la Providence, qui sont très belles; nous entrâmes justement au moment où Ton prononçait ces mots : Providence qui avez soin des empires! Providence qui avez soin des vovageurs! Ces paroles si simples et si touchantes nous remplirent d'émotion, et lorsque nous eûmes prié, Jean-Jacques me dit avec attendrissement : Maintenant j'éprouve ce qui est dit dans TÉvangile : Quand plusieurs d entre vous seront rassemblés en mon nom, je me trouverai au milieu d'eux ! Il va ici un sentiment de paix et de bonheur qui pénètre lame. Je lui répondis : Si Fénelon vivait, tous seriez catholique. 11 me repartit hors de lui et les larmes aux veux : Oh! si Fénelon vivait , je chercherais à être son laquais pour arriver à être son valet de chambre! Cependant on nous introduisit au réfectoire; nous nous assîmes pour assister à la lecture , à laquelle Rousseau fut très attentif. Le sujet était Tinjustice des plaintes de l'homme. Dieu Ta tiré du néant, il ne lui doit que le néant. Après cette lecture, Rousseau me dit d'une voix
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profondément émue : Ah ! qu'on est heureux de croire!
« Nous nous promenâmes quelque temps dans le cloître et dans les jardins. On y jouit d'une vue immense. Paris élevait au loin ses tours couvertes de lumières, et semblait couronner ce vaste paysage : ce spectacle contrastait avec de grands nuages plombés qui se succédaient à l'ouest, et semblaient remplir la vallée. Plus loin on apercevait la Seine, le bois de Boulogne et le château vénérable de Madrid , bâti par François I", père des lettres. Comme nous marchions en silence, en considérant ce spectacle , Rousseau me dit : Je reviendrai cet été méditer ici.
« En revenant l'après-midi à Paris, nous filmes surpris de la pluie près du bois de Boulogne, vis-à-vis la porte Maillot. Nous y entrâmes pour nous mettre à l'abri, sous des marronniers qui commençaient à avoir des feuilles ; car c'était dans les fêtes de Pâques. Nous trouvâmes sous ces arbres beaucoup de monde qui, comme nous, ycherchaient du couvert. Un des garçons du Suisse ayant aperçu Jean-Jacques, s'en vint à lui plein de joie, et lui dit : t Hé bien, bon homme, d'où venez-vous donc? Il y a un temps infini que nous ne vous avons vu î > Rousseau lui répondit tranquillement : — c Cest que ma femme a été long-temps malade, et moi-même j'ai été incommodé. — Oh ! mon pauvre bon homme, reprit ce garçon, vous n'êtes pas bien ici ; venez, veneks;
je vais vous trouver une place dans la maison. » « En effet, il s'empressa de nous mener dans une chambre haute, où, malgré la foule, il nous procura des chaises, une table, du pain et du vin. Pendant qu'il nous y conduisait, je dis à Jean-Jacques : Ce garçon me paraît bien familier avec vous; il ne vous connaît donc point? — Ohî si, me répondit-il; nous nous connaissons depuis plusieurs années. Nous venions de temps en temps ici , dans la belle saison , ma femme et moi, manger le soir une côtelette.
< Ce mot de bon homme, dit de si bonne foi par ce garçon d'auberge, qui sans doute prenait depuis long-temps Jean-Jacques pour un homme de quelque état mécanique : sa joie en le revoyant, et son empressement à le servir, me firent connaître combien le sublime auteur d'£mile mettait en effet de bonhomie jusque dans ses moindres actions, u
Cette liaison si douce pour tous deux porta bientôt ombrage à Thérèse, qui fit ce qu'elle put pour la rompre; le caractère fantasque de Rousseau la servit trop bien ; plus d'une fois , les deux amis s'étaient brouillés, puis s'étaient revus quelques jours après, avec un nouveau plaisir. « Mais un jour, dit M. Aimé-Martin (i), c'était dans la plus belle saison de Tannée , vers la fin du mois
(t) Préface de VEssai sur J.-J. Rousseau. — OEavres posthumes dfe Bernardin de Saint-Pierre, p. 4^9.
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de mai 1778, ils avaient formé le projet d'aller passer la matinée sur les hauteurs de Sèvres ; Bernardin de Saint-Pierre arrive au lieu du rendez-vous, Rousseau n'y était pas : pendant plusieurs jours, il revient au même lieu, et il y revient inutilement. Enfin, après une semaine d'attente, il hasarde une lettre, elle reste sans réponse; alors son inquiétude est au comble, et, dans une violente agitation, il prend le chemin de la rue Plàtrière. Arrivé près de Thabitation de son ami, la crainte le saisit, il s'arrête, il hésite s'il montera; mais, enfin , surmontant son émotion , il se trouve dans la chambre de Rousseau : elle était vide ! Deux femmes y cardaient de la laine; elles ignorent jusqu'au nom de celui qu'il demande; mais redescendu chez le maître de la maison, il y apprend que depuis quinze jours Rousseau s'était retiré à la campagne, dans un lieu isolé, d'où il avait envové une seule fois prendre des lettres qui lui étaient adressées.
c II est difficile de se faire une idée de l'atfliction de Bernardin de Saint-Pierre. II s'était livré à cette amitié avec la ferveur de la jeunesse, et il crut avoir tout perdu parce qu'il perdait sa dernière illusion. (Quelques lignes tracées dans ses papiers, et que nous rapporterons ici. expriment d'une manière bien toucliante rumbieu l'impression qu'il reçut tut profonde et douloureuse.
« Mou premier n^ouvem.ent; % dit-il, < fut de
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nie repentir de lavoir aimé. Je ne pouvais concilier sa conduite avec les marques de confiance qu'il m'avait données dans nos derniers entretiens, et je résolus de lui écrire pour me {)Iaindre amèrement; mais je n'en eus pas la force. Je commençais ma lettre par lui faire de tendres reproches d'être parti sans me dire adieu ; ensuite , lui rappelant nos projets et nos conversations , je lui promettais de l'aller voir, et je terminais par deux vers, dont il connaissait Tallusion, et que Virgile fait adresser par Galius aux bergers de FArcadie :
Atque utinam ex vobis unus, vesiriquc fuissera , Aut ciistos gregis, aut maturae viuitor uvae.
Plût aux Dieux que j'eusse été l'an de vous! quel plaiëir de garder vos troupeaux ou de vendanger vos raisins !
c Cependant , des bruits vagues se répandaient dans le public qu'on allait publier les mémoires de la vie de Rousseau, qu'il était poursuivi , qu'il était caché , qu'il avait fui en Hollande; enfin, l'on citait des crimes. Où est-il? que fait-il? me disais-je. S'il prépare une apologie, je serai son secrétaire; est-il persécuté, je veillerai sur ses jours ; a-t-il fait une faute, je pleurerai avec lui. Au milieu des rumeurs de la capitale et des anxiétés de mon âme, j'apprends sa mort par le Journal de Paris. »
\S Essai sur J ,-J , /?oiz55eaî<, auquel nous empruntons leo lignes qui précèdent, e>>t une étude
biographique curieuse à la fois sur le pbilosojjhe de Genève et sur son biographe. Bernardin y apparaît avec sa candeur, son admiration naïve; Rousseau sV montre ce cpi'il était en effet, simple dans ses goûts, bon par le cœur, mais inconstant, mais aigri parle malheur, et d'une susceptibilité que rien ne rassurait. Leur situation d'esprit , à l'époque de leur connaissance, était à peu près la même, seulement Bernardin était plus jeune; il vivait seul, et il put se guérir. Quelque opinion qu'on se soit formée d avance sur lun et sur l'autre, on aime à les suivre ensemble à la recherche des plantes et des réformes sociales errant dans les heux qui environnent Paris, alors, comme on Ta dit, que Jean-Jacques remettait à son admirateur le manteau d'Élie, et le chargeait de développer ce qu'il y avait de bon dans ses syS' tèmes, de faire prédominer le sentiment sur l'esprit, et de réveiller les instincts religieux, les crovances généreuses.
Une partie de ce qui, dans Torigine, devait former Y Essai sur J.-J. Rousseau^ en a été détaché pour prendre place dans les autres ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre; le reste n'est composé que de fragmens inachevés. Il est probable que la publication des Confessions de Rousseau empêcha l'auteur de terminer ce travail.
A la suite de YEssai se trouve un parallèle entre J.-J. Rousseau et Voltaire, resté aussi inachevé, qui contient une appréciation très vraie
des deux caractères. La philosophie de Voltaire, dit Bernardin , est celle des heureux ; elle se réduit à ces mots : Gaudeont hene nati; celle de Rousseau est la philosophie du malheureux.... Voltaire ôte la foi à ceux qui croient; Rousseau/o/t douter ceux qui ne croient plus... Malheureusement ce parallèle s'arrête au moment où l'auteur allait parler de Tinfluence que les ouvrages de ces deux hommes ont exercée sur leur siècle. Peut-être, cependant, était-il encore trop tôt pour porter un jugement définitif. Les hommes qui résument des idées et se font réformateurs, doivent être jugés à distance, et il est impossible d'apprécier, a priori, leurs doctrines : il faut les avoir vues à Tapplication.
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