CHAPITRE II
Les Etudes de Ui J\aluie.
J.-J. Rousseau était mort en 1778; le premier livre de VArcadie parut en 1 78 1, suivant la France littéraire „ car M. Aimé-Martin ne parle pas de cette édition. Les Études ne parurent qu'en 1784. La vie de Bernardin de Saint-Pierre, pendant qu'il s'occupa de ce travail , fut toute sauvage et concentrée. Il demeurait d'abord dans un hôtel garni de la rue de la Madeleine; il le quitta comme trop bruyant, et s'alla loger dans le quartier des pauvres , le faubourg Saint-Victor, rue Neuve-Saint-Etienne-du-Mont , non loin de l'habitation où écrivit RoUin. On savait si peu dans ce quartier qu'on était à Paris, c'est-à-dire dans
'2().t Hl.«T01Rr
la capitale du monde, qu'on ne a'étail aperçu de la guerre de l'Indépendance que par l'augmenta» tion du prix du sucre. Pour le trouver dans la maison de M. Clarisse quil habite, il faut, écri- Tait-il à Hennin , prendre à droite dans la cour par un petit escalier, et monter jusqu'à ce qu'on soit à la fin. Dans ce donjon où l'on brûle Tété, où Ton frissonne Thiver, il n'a pour toute compagnie que son chien Favori. Il avait d'abord pris une femme de ménage , mais elle tombe malade, et il se voit obligé d'être lui-même son commissionnaire, son pourvoveur, son cuisinier, son valet de chambre et son secrétaire; il est vêtu en juillet comme il l'était en janvier; il est accablé de dettes qu'il ne peut paver, et sur lesquelles il ne peut prendre son parti: il est en proie à une maladie de nerfs ; mais ce n est pas encore assez : au moment où il auraitbesoin de tonte la puissance de son intelligence, il est poursuivi par \es plaintes incessantes de sa sœur indigente et la catastrophe de ses deux frères.
Dominique, l'un d eux , s'était marié à ]a campagne où il jouissait d'une honnête aisance ; lautre , Dutaillv , après plusieurs entreprises aventureuses qui avaient échoué, s était jeté dans la guerre de l'Indépendance américaine. Sollicité par l'amour à retourner à Saint-Domingue, il avait imaginé, pour échapper aux Anglais qui s'emparèrent de lui pendant la traversée, de se faire passer pour tr?nsftige. et promis derenrlre
Dr, hi:r.\Af.DiN de s.-MKP.ftK. 265
la Nouvelle -Géorgie à l'Angleterre. Ce stratagème lui avait réussi d'abord; mais au moment où il se disposait à retourner dans Tarmée américaine , il fut dénoncé comme traître , arrêté , amené en France et écroué à la Bastille, victime de sa propre ruse. Bernardin employa toute son âme à le consoler , tout son crédit à obtenir son élargissement; il réussit, mais trop lard; la raison du détenu s'était aliénée pendant sa captivité, et Dutailly, trop peu maître de lui pour être abandonné à lui-même, trop lucide pour être traité absolument en fou, demeura fort embarrassant pour Bernardin qu'il compromit et tourmenta jusqu'à la fin de sa vie.
Dutailly avait déjà été la cause involontaire de la mort de Dominique. Avant de partir pour l'Amérique, il lui avait écrit pour lui demander de l'argent. Sa belle-sœur, qui craignait ses emportemens et qui redoutait qu'il n'entraînât Dominique dans de folles entreprises s'il venait s'établir chez lui, avait engagé celui-ci à lui porter au Havre Fargent dont il avait besoin. Dominique partit trop tard. Dutailly pendant ce temps se rendait vers la ferme de son frère, et la femme de celui-ci, qui était loin de Tattendre, fut si surprise en le voyant arriver, qu'elle se trouva mal : elle était enceinte ; une fausse couche se déclara, et quand Dominique revint chez lui, il trouva sa maison en deuil et sa femme expirante. Dutailly quitta la France le lendemain.
Deux sentimens empêchèrent Bernardin de
s'abandonner à sa douleur : sa foi en la Providence , son amour de la nature. Enfant, un rayon de soleil lui avait révélé Dieu; homme, Taspect de la campagne le consola dans toutes ses adversités. L'idée d'un Dieu bon lui fit toujours oublier ses malheurs. Il est heureux dans son donjon, où le vent fait quelquefois remuer les meubles, parce qu'au-dessous de lui se déroule un horizon magnifique plus beau que tous les paysages, parce que les jardins qui Fentcurent embaument de fleurs et de fruits, parce qu il v voit le jour courir de folâtres et joyeuses pensionnaires, et qu'il y entend la nuit chanter les rossignols. Avec ces deux sentimens sa solitude s'embellit de tous les charmes des passions expansives.
c Les riches et les puissans, écrivait-il dans sa première Etude, croient qu'on est misérable et hors du monde quand on ne vit pas comme eux \ mais ce sont eux qui, vivant loin de la nature, vivent hors du monde. Ils vous trouveraient, ù éternelle beauté, toujours ancienne et toujours nouvelle , ô vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient seulement au dedans d'eux-mêmes ! Si vous étiez un amas stérile d'or, ou un roi victorieux qui ne vivra pas demain , ou quelque femme attrayante ou trompeuse , ils vous apercevraient et vous attribueraient la puissance de leur donner quelque plaisir. Votre nature vaine
occuperait leur vanité ; vous seriez un objet proportionné à leurs pensées craintives et rampantes. Mais, parce que vous êtes trop au dedans d'eux où ils ne rentrent jamais, et trop au dehors où vous vous répandez dans Tinfini, vous leur êtes un Dieu caché. Ils vous ont perdu en se perdant. Ij'ordre et la beauté même que vous avez répandus sur toutes vos créatures, comme des degrés pour élever l'homme à vous, sont devenus des voiles qui vous dérobent à leurs yeux malades. Ils n'en ont plus que pour voir des ombres. La lumière les éblouit. Ce qui n'est rien est tout pour eux; ce qui est tout ne leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit pas n'a rien vu; qui ne vous goûte point n'a jamais rien senti ; il est comme s'il n'était pas, et sa vie entière n'est qu'un songe malheureux. Moi-même , ô mon Dieu , égaré par une éducation trompeuse, j'ai cherché un vain bonheur dans les ouvrages des sciences, dans les armes, dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après le malheur, tandis que le bonheur était auprès de moi. Quand j'étais loin de ma patrie, je soupirais après des biens que je n'y avais pas; et cependant vous me faisiez connaître les biens sans nombre que vous avez répandus sur toute la terre, qui est la patrie du genre humain. Je m'inquiétais de ne tenir ni à aucun grand, ni à aucun corps ; et j'ai été protégé par vous dans mille
2b8 HlâTÛIRE
dangers où il» ne peuvent rien. Je m attristais de vivie seul et sans considération, et vous m'avez appris que la solitude valait mieux que le séjour des cours, et que la liberté était préférable à la grandeur. Je inaffligeais de n'avoir pas trouvé d'épouse qui eût été la compagne de ma vie et Tobjet de mon amour, et votre sagesse m'invitait a marcher vers elle , et me montrait dans chacun de ses ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d"étre heureux que quand j'ai cessé de me lier à vous. O mon Dieu! donnez à ces travaux d un homme, je ne dis pas la durée ou l'esprit de vie, mais seulement la iraicheur du moindre de vos ouvrages ! Que leur grâce divine passe dans mes écrits, et ramène mon siècle à vous, comme elles m'v ont ramené moi-même ! Contre vous toute puissance est faiblesse; avec vous toute faiblesse devient puissance. Quand les rudes aquilons ont ravagé la terre, vous appelez le plus faible des vents ; à votre voix le zéphir souffle ; la verdure renaît ; les douces primevères et les humbles violettes colorent d'or et de pourpre le sein des noirs rochers. »
S'il s'échappe parfois de ce donjon où le retiennent ces douces méditations, ce n'est plus pour retourner dans ce monde qui l'a trompé, c'est pour aller causer avec les malheureux du quartier qu'il habite , pour observer le convoi de l'homme du peuple que les pauvres pleurent, bien qu'il n'ait rien fait pour eux, tandis qu'ils regar-
DE BtK.NARDIX DE .^.-I-ILRRL. 269
dent passer avec indifférence celui du riche ; c'est pour aller dans les parties les plus retirées des promenades publiques, observer, comme dans les jardins du comte de Briilil , les ruines de l'art étouffées par les productions de la nature ; c'est pour aller évoquer les grands hommes en présence de leurs tombeaux; dans les lieux déserts qui ceignent la grande ville, vers Técole militaire où il trouve une pauvre vieille qui s'attendrit sur le sort de Turenne ; sur le bord de la boueuse rivière des Gobelins, oii il poursuit les papillons; au pré Saint-Gervais, dont il admire les fertiles cultures. Quelquefois il se hasarde plus loin, il va se perdre dans les moissons dont le vent balance les jaunes épis, au milieu desquels se détachent les coupes rouges du coquelicot, les fleurs rayonnantes du bleuet azuré, les trompettes de la nielle purpurine et des convolvulus à la corolle blanche lavée de rose ([).
Souvent dans ces promenades solitaires il entend des observations qui le font réfléchir, il est témoin d'actes qui Tattendrissent.
€ Un jour d'été, dit-il, sur les deux heures après midi, sur le point de traverser la forêt d'Ivry, je vis des bergers, avec leurs troupeaux, qui s'en tenaient à quelque distance, en se reposant à l'ombre de quelques arbres épars dans la cam-
(i; Eludes, OiLu'^rc^ , p. 44^, .iJ3, 406, 442, 4^^, 451, 29/i, 3xj,
pagne. Je leur demandai pourquoi ils n'entraient
pas dans la foret, eux et leurs troupeaux, pour se mettre à couvert de la chaleur; ils me répondirent qu'il y faisait trop chaud et qu'ils n'y menaient leurs moutons que le matin et le soir. Cependant, comme je désirais parcourir en plein jour ces hois où Henri IV avait chassé, et arriver de bonne heure à Anet pour y voir la maison de plaisance de Henri II et le tombeau de Diane de Poitiers, sa maîtresse, j'engageai l'enfant d'un de ces bergers à me servir de guide, ce qui lui fut fort aisé , car le chemin qui mène à Anet traverse la forêt en ligne droite , et il est si peu fréquenté de ce coté-là que je le trouvai couvert en beaucoup d'endroits de gazon et de fraisiers. J'éprouvai pendant le temps que j'v marchai une chaleur étouffante, et beaucoup plus forte que celle qui régnait dans la campagne. Je ne commençai même à respirer que quand j'en fus tout-à-fait sorti et que je fus éloigné des bords de la foret de plus de trois portées de fusil. Au reste, ces bergers, cette solitude, ce silence des bois, me parurent plus augustes mêlés au souvenir de Henri IV, que les attributs de chasse en bronze et les chiffres de Henri II entrelacés avec les croissans de Diane qui surmontent de toutes parts les dômes du château d'Anet. Ce château royal, chargé de trophées antiques d'amour, me donna d'abord un sentiment profond de plaisir et de mélancolie , puis de tristesse quand je me
rappelai que cet amour ne fut pas légitime (i). » € Une autre fois, dit-il ailleurs , étant à Marlv, je fus voir dans les bosquets de ce magnifique parc, ce charmant groupe d'enfans qui donnent à manger des pampres et des raisins à une chèvre qui semble se jouer avec eux. Près de là est un cabinet couvert où Louis XV, dans les beaux jours , allait quelquefois faire la collation. Gomme c'était dans un temps de giboulées ,j'v entrai un moment pour m'y mettre à l'abri. J'v trouvai trois enfans bien plus intéressans que des enfans de marbre : c'étaient deux petites filles fort jolies qui s'occupaient avec beaucoup d'activité à ramasser autour du berceau des bûchettes de bois sec qu'elles arrangeaient dans une hotte placée sur la table du roi, tandis qu'un petit garçon, mal vêtu et fort maigre, dévorait dans un coin un morceau de pain. Je demandai à la plus grande, qui avait huit à neuf ans, ce qu'elle prétendait faire de ce bois qu'elle ramassait avec tant d'empressement ; elle me répondit : « Vous vovez bien, Monsieur, ce petit garçon-là; il est fort misérable; il a une belle-mère qui l'envoie tout le long du jour chercher du bois : quand il n'en apporte pas à la maison, sa belle-mère le bat; quand il en emporte, le suisse le lui ôte à Tenlrée du parc. Il meurt de faim; nous lui avons donné notre déjeuner. > Après avoir dit ces mots, elle acheva
(i) OEiivrcs , p. 201.
avec sa compagne de remplir sa petite hotte ; elles la chargèrent sur le dos de leur malheureux ami, et elles coururent devant lui, à la porte du parc , pour voir voir sil pouvait y passer en secret (i). >
Il va quelquefois aussi à Versailles où se tient la cour, car la nécessité le talonne à solliciter; mais un beau jour il s'en lasse et fait le serment de n"v plus aller que pour remercier. Il veut ne s*ea rapporter qu'à Hennin, qui était alors secrétaire de la chambre et du cabinet du roi, et en attendant il le prie de venir avec sa femme visiter sa solitude dès que les marronniers jetteront leurs girandoles , parce qu'à défaut de mets succulens ( il ne leur promet que du laitage et des fraises), il veut au moins avoir une belle décoration (2).
Les projets de Bernardin étaient toujours immenses; mais après avoir recueilli une partie de ses matériaux , il se voyait forcé de renoncer à tous, parce qu'il sentait son impuissance à les mener à bout. Après avoir abandonné VArcadie, faute d'en avoir su coordonner les parties, il entreprit t d'élever un temple à la nature , comme Aristote et Pline; » mais dès les premiers pas il se trouva arrêté ; n'eût-il voulu que faire une sèche énumération des êtres sans les rattacher à
(1) Etudes. OEuvrcs, p, 34/}.
(2) Correspondaiif e, tome U.
tJK ftliK-NAllDlN DK ^.-MEnKt:. 275
un lieu, que sa lâche eût été très difficile. Dansle système qu'il avait conçu Tentreprise était alors absolument impossible.
L'histoire de son fraisier est fort connue; nous la reproduirons pourtant, parce qu'elle explique, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'aspect synthétique sous lequel il envisageait la nature.
t Cn jour d'été, pendant que je travaillais à mettre en ordre quelques observations sur les harmonies de ce globe, j'aperçus sur un fraisier, qui était par hasard sur ma fenêtre, de petites mouches si jolies, que lenvie me prit de les décrire. Le lendemain j'y en vis d'une autre sorte» que je décrivis encore. J'en observai pendant trois semaines trente-sept espèces toutes différentes ; mais il v en vint à la fin un si grand nombre, et d une si grande variété, que je laissai là cette étude, quoique très amusante , parce que je manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d'expressions.
<( Les mouches que j'avais observées étaient toutes distinguées les unes des autres par leurs couleurs, leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées, d'argentées, de bronzées, de tigrées, de rayées, de bleues, de vertes, de rembrunies , de chatovantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban , d'autres allongée en pointe de clou. A quelques unes elle paraissait obscure cumuic un point de velours noir; elle
étincelait à d'antres comme un rubis. îl n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre, d'autres de courtes et de larges , qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant, à la manière des papillons; celles-là s'élevaient en lair, en se dirigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-voians de papier, qui s'élèvent en formant, avec Taxe du vent , un angle , je crois, de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œufs, d'autres simplement pour s'y mettre à l'abri du soleil. ^Nlais la plupart v venaient pour des raisons qui m'étaient tout-à-fait inconnues; caries unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il v en avait beaucoup d'immobiles , et qui étaient peutêtre occupées, comme moi, à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes Jes tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier: telles que les limaçons qui se nichaient sous ses feuilles, les papillons qui voltigeaientà Tentour, les scarabées qui en labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient le moven
(le vivre clans le parenchyme, c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille ; les guêpes et les mouches à miel qui ]>ourdonnaient autour de ses lleurs , les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons ; enfin les araignées qui, pour attraper ces différentes proies, tendaient leurs filets dans le voisinage.
« Quelque petits que fussent ces objets, ils étaient dignes démon attention, puisqu'ils avaient mérité celle de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans mon histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans Tunivers. A plus forte raison , si j'eusse écrit l'histoire de mon fraisier, il eût 1^11 u en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes, et Ton ne fait point 1 histoire d'une ville sans parler de ses habitans. D'ailleurs mon fraisier n'était point dans son lieu naturel, en pleine campagne ou sur la lisière d'un bois ou sur le bord d'un ruisseau, où il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. 11 était dans un pot de terre au milieu des fumées de Paris. Je ne l'observais qu'à des momens perdus. Je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée, encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit , attirés par de simples émanations ou peutêtre par des lumières phosphoriques qui nous échappent. J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres saisons de l'an- Tiée et le reste de ses relations avec les reptiles.
2Hi HisTOinF
les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quatlrupèdes, et les hommes surtout, qui comptent pour rien tout ce qui n'est pas à leur usage.
«Mais il ne suffisait pas de l'observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur; car, dans ce cas, ma science n'eût pas égalé celle d'une des mouches qui l'habitaient. Il n'v en avait pas une seule qui, le considérant avec ses petits yeux sphériques , n'y dut distinguer une infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope , avec des recherches infinies. Leurs veux mêmes sont très .supérieurs à cet instrument qui ne nous montre que les objets qui sont à son foyer, c'est-à-dire à quelques lignes de distance; tandis qu'ils aperçoivent, par un mécanisme qui nous échappe, ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. De plus, par leur disposition circulaire autour de la îète , ils voient en même temps toute la voûte du <iel, dont ceux d'un astronome n'embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient Toir d'un coup d'œil , dans mon fraisier, une distribution et un ensemble de parties que je ne ]>ouvais observer au microscope que séparées les unes des autres et successivement.
f En examinant les feuilles de ce végétal au moyen d'une lentille de verre qui grossissait médiocrement, je les ai trouvées divisées en compartimens hérissés de poils, séparés par des canaux et parsemés de glandes. Ces compartimens
DR nFRNARDiN DT. s.-pi! nr.r,
c-rr
m'ont paru semblables à (Je .j;rands tapis de verdure ; leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier, parmi lesquels il y en avait de droits, d'inclinés, de fourcbus, de creusés en tuvaux, de rextrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur, et leurs canaux ainsi que leurs glandes me paraissaient remplis dun iluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides différens. Il v a même des glandes qui ressemblent à des bassins ronds, carrés ou ravonnans. Or, la nature n"a rien fait en vain : quand elle dispose un lieu propre à être liabité , elle y met des animaux; elle n est pas bornée par la petitesse de Tespace. Elle en a mis avec des
nageoires dans de simples gouttes d'eau On
peut donc croire par analogie quil v a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes , comme les bestiaux dans les prairies; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans ler.r> glandes façonnées en soleils, des liqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons point d'idée. Les anthères jaunes des fleurs, suspendues sur des iilets blancs, leur présentent de doubles solives d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire; les corolles, des voûtes de rubis et de topaze, d'une grandeur inconuneusurable ; les nectaires, des fleuves de sucre ; les autres parties de la florai-
278 îiisToiP.n
son, des coupes, des urnes, des pavillons, des dômes, que Tarcbitecture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imitées.
K Je ne dis point ceci par conjecture; car un jour ayant examiné au microscope des fleurs de thvm,jV distinguai, avec la plus grande surprise, de superbes amphores à long col , d'une matière semblable à Taméthyste , du goulet desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, que je ne Taie \ue composée d'une matière admirable , demi-transparente, parsemée de brillans et teinte des plus vives couleurs. Les êtres qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de la nature. Une goutte de rosée, qui filtre dans les tuvaux capillaires et diaphanes d'une plante, leur présente des milliers de jets d'eau; fixée en boule à l'extrémité d'un de ses poils , un océan sans rivage ; évaporée dans Tair, une mer aérienne. Ils doivent donc voir les fluides monter au lieu de descendre ; se mettre en rond au lieu de se mettre de niveau, et s'élever en Fair au lieu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Comme ils ne connaissent à fond que l'harmonie des plus petits objets , celle des grands doit leur échapper. Ils ignorent sans doute qu'il y a des hommes, et panni les hommes des savans qui connaissent tout, qui expliquent tout, qui , passagers comme
DE BERXARDLN DE 5.-PIERxnE. 279
eiix,s*élancent dans un infini en grand, où ils ne peuvent atteindre; tandis qu'eux, à la faveur de leur petitesse, en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps. Parmi ces êtres éphémères , se doivent voir des jeunesses d'un matin et des décrépitudes d\m jour. S'ils ont des histoires, ils ont des mois, des années, des siècles, des époques proportionnées à la durée d'une fleur. Ils ont une autre chronologie que la notre, comme ils ont une autre hydraulique et une autre optique. Ainsi, à mesure que riiomme s'approche des élémens de la natnre, les principes de sa science s'évanouissent. «Tels devaient donc être ma plante et ses habitans naturels aux veux de mes moucherons ; mais quand j'aurais pu acquérir, comme eux, une connaissance intime de ce nouveau monde, je n'en aurais pas encore eu l'histoire. Il aurait fallu étudier ses rapports avec le reste de la nature , avec le soleil qui la fait fleurir, les vents qui la resserrent et les ruisseaux dont elle fortifie les rives, qu'elle embellit. 11 eut fallu savoir comment elle se conserve en hiver par des froids qui font fendre les pierres, et comment elle reparaît verdoyante au printemps sans qu'on ait pris soin de la préserver de la gelée ; comment, faible et se traînant sur là terre, elle s'élève depuis le fond des humbles vallées jusqu'au sommet des Alpes, et parcourt le globe du nord au midi , de montagne en montagne, formant dans sa route
2S0 insioiRE
mille reseaux channans de ses fleurs blanches et de ses fruits couleur de rose, avec les {Dlantes de, tous les climats; comment elle a pu s'étendre depuis les montagnes de Cachemire jusqu'à Archangel, et depuis les monts Félices, en Norwége, iusquau Kamtchatka; comment enhn on la retrouve dans les deux Amériques , quoique une intinité d'anirnaux lui fasse partout la guerre, et qu'aucun jardinier ne se mêle de la conserver.
€ Avec toutes ces lumières je n'aurais eu encore que l'histoire du genre, et non celle des espèces. Il en resterait encore à connaître les variétés, qui ont chacune leur caractère , par leurs fleurs uniques accouplées, ou disposées en grappes; par la couleur, le parfum et la saveur de leurs fruits; par la grandeur, les découpures , les nervures, le lissé ou le velouté de leurs feuilles. Un de nos plus fameux botanistes , Sébastien Vaillant, en a trouvé dans les seuls environs de Paris, de cinq espèces différentes, dont trois portent des fleurs, sans donner de fruits. On en cultive une douzaine d'étrangères dans nos jardins, telles que celles du Chili, du Pérou, des Alpes ou de tous les mois; celle de Suède, qui est verte, etc. Mais combien de variétés nous sont inconnues! Chaque degré de latitude n'a-t-il pas la sienne? ]N "est-il pas à présumer qu'il y a des arbres qui portent des fraises , comme il y en a qui portent des |)ois et des haricots? Ne peut-on pas même considérer conimc des variétés du fraisier les
DE BLF.NAhDI.N DE .^.-l'IEKllL. 281
espèces très nombreuses de framboisiers et des rubus, avec lesquels il a une analogie frappante, par la découpure de ses feuilles , par ses sarmens qui tracent sur la terre et qui se replantent eux-mêmes , par la forme de ses fleurs en rose , et celle de ses fruits dont les semences sont en debors? IS'a-t-il pas encore des affinités avec les églantiers et les rosiers par ses fleurs, avec le mûrier par ses fruits et par ses feuilles, avec le trèfle même, dont une espèce, aux environs de Paris, porte, de plus, des semences agrégées en forme de fraises, ce qui lui a fait donner le nom de trifolium fragiferwU ^ Si l'on pense maintenant que toutes ces espèces, variétés, analogies, affinités, ont, dans cbaque latitude, des relations nécessaires avec une multitude d animaux, et que ces relations nous sont tuut-à-fait inconnues, on verra que Tbistoire complète du fraisier suffirait pour occuper tous les naturalistes du monde (i). »
Il y a dans ces pages un sentimeat profond , un point de vue large et fécond de la nature ; c'est bien là l'unité que la science devra avoir un jour; mais Bernardin venait trop tôt. Il lui arriva ce qui était arrivé aux premiers pbilosophes grecs; il voulut comme eux reconstruire la nature avec un nombre insuffisant d'observations; il écboua comme eux; plusieurs de ses systèmes ne sont que de brillantes bypotbèses que l'expé-
(i) Éiutlc r, OLuvics. p. I7.J.
282 HISTOIKE
rience a démenties, mais il lui reste encore \e système si poétique des harmonies et des contrastes ; et bien qu il en ait tiré trop et trop peu de conséquences, c'est assez pour sa gloire.
Le but de Tauteur était, si nous en croyons sa correspondance, de montrer dans son livre la source de nos plaisirs dans la nature et de nos maux dans la société. C'était là un thème magnifique; ce n'était rien moins que l'explication de la création, la solution de ce grand problème qui a exercé tous les philosophes, tous les législateurs depuis l'origine des sociétés, solution que la religion nous laisse entrevoir, mais dont la connaissance fait probablement partie de cette science que Dieu réserve à ses élus.
Mais ridée que Bernardin annonce comme étant la base de son ouvrage , ressort si peu de 1 ensemble des Etudes^ qu'il n'est pas difficile de les lire sans l'y apercevoir; elle s'y trouve cependant, mais perdue au milieu d'une foule d'autres dans un labyrinthe où manque le fil d'Ariane. Tout, suivant l'auteur, est distribué dans la nature suivant un système d harmonies; ces harmonies résultent de l'ordre et de la convenance entre les objets et leur destination, du rapport et du contraste des couleurs, des formes et des mouvemens. Le saule est organisé pour habiter au bord des eaux, la scabieu?e et l'érable au sommet des moiitagnes; le globe est organisé pour le bien de rhomme et des animaux qui l'habitent ; plusieurs
harmonies forment une consonnance, et plusieurs consonnances un concert : le ciel , les paysages reflétés dans les eaux calmes, les organes doubles, les sexes des êtres organisés sont des consonnances contrastées; les concerts résultent de la réunion de toutes les harmonies. Un concert d'harmonies aériennes, terrestres, sidérales, végétales, animales , humaines , entoure la rose qui s'épanouit au milieu des rochers , encore tout humide de la rosée du matin; les lignes de la tempête sont composées d'oppositions heurtées qui forment des dissonnances présagères de destruction (i).
(i) I.a nature veut-elle, tliL BernarJiu, donner à l'homme le signal d'une tempête sur mer : comme elle a oppose dans les bétcs féroces , le feu des yeux à l'épaisseur des sourcils, les bandes et les marbrures dont elles sont peintes à la couleur fauve de leur peau, et le silence de leurs mouveraens aux rugissemens de leur voix; elle rassemble de même dans le ciel et sur les eaux nne multitude d'oppositions heurtées qui annoncent de concert la destruction. Des nuages sombres traversentles airs en formes horribles de dragons. On y voit jaillir rà et là le feu pâle des éclairs. Le bruit du tonnerre qu'ils portent dans leurs flancs, retentit comme le rugissement du lion céleste : l'astre du jour, qui paraît à peine à travers leurs voiles pluvieux et multipliés, laisse échapper de longs rayons d'une lumière blafarde. La surface plombée de la mer se creuse et se sillonne de larges bandes. De sourds géuiissemens semblent sortir de ses flots. Les noirs écueils blanchissent au loin et font entendre des bruits affreux , entrecoupés de lugubres silences. La mer qui les couvre et les découvre tour à tour, fait apparaître à la lumière du jour leurs fondcmens caverneux. Le lumb de Norvège se perche sur la pointe de leurs rochers, et fait entendre ses cris alannans, semblables à ceux d'un homme qui se noie. L'orfraie marine s'élève au haut des airs et n'osant s'abandonner à l'iiupéluosilé des vents, elle lutte, en jetant des voix
La Joi de 1 iiarinonie régit aussi le monde moral; les lois de la morale ne sont que des harmonies; les hommes sont une sorte de clavier où l'amour, 1 amitié , les passions expansives, nées de la convenance et du contraste, forment des consonnances; les passions égoïstes, l'ambition, la haine v forment des dissonances. Les maux de la société proviennent de ce que nos institutions et nos habitudes sont en désaccord avec les lois. La théorie de Fourier se trouve en germe dans ces idées; seulement chez le fondateur de Técole sociale , le svstème est beaucoup plus compréhensif. Fourier autorise , règle et utilise l'ambition à (jui Bernardin garda toujours rancune des mécomptes qu elle lui avait attirés.
Mais fauteur des Etudes manquait totalement de cette fermeté d'esprit qui creuse une idée et en tire toutes ses déductions; il n'avait guère que des aperceptions ; c'est ainsi, par exemple, qu'il combat l'attraction de ^seAvton, qui pourtant semble un des anneaux de son système, qu il multiplie les lois de la nature, en plaçant les lois secondaires sur la ligne des primitives, lorsqu'une seule lui suflisait pour coordonner un système.
plaintives, coQire la tenjpéte qui fait plover ses ailes. La uoirc procellaria voltige en rasant lécume des flots, et cherche au fond de leurs mobiles vallées des abris contre la fureur des vents. Si ce petit et faible oiseau aperçoit un vaisseau au milieu de la mer, il vient se rcfu{jier le long de sa taréne ; et pour prix de l'asile qu'il lui d«-maodc, il lui annonce la icuipC-ie avant qu'elle arrive. ( Elude vit',)
Dh BKUNARDLN DK S.-I'IEKRE. 285
En général , il semble souvent avoir d'abord tracé les tableaux pour en tirer ensuite les conséquences, plutôt que les avoir disposés pour développer une série d'idées.
Près de la moitié de son livre est emplovée k combattre 1 athéisme de son siècle. On avait nié la Providence divine au nom de la science , c'est au moven de la science qu'il la prouve. Cicéron, dans le second livre De la Nature des Dieux , Senèque, dans le Traité de la Providence, Fénelon, dans le second chapitre de la Démonstration de l'existence de Dieu, avaient longuement appuvé sur l'argument des causes finales, et démontré par l'ordonnance de l'univers la nécessité d'un ordonnateur prudent et bon. Bernardin reprit cette idée qui était alors si dépréciée qu'elle redevenait neuve , et la développa à sa manière. Le Plutarque d'Amvot, le Pline de Dupinet, Lafontaine, Virgile, Fénelon, J.-J. Rousseau, les Lettres édifiantes et la Bible composaient à peu près toute son érudition; mais il avait longuement feuilleté le livre de la nature, et il l'avait feuilleté dans la solitude oi^i les idées prennent un cachet plus personnel, mais où souvent aussi « naissent les paradoxes les plus bizarres , les erreurs les plus étranges. > C'est donc la nature surtout qiii lui fournit ses exemples et ses démonstrations. Il trouve la Providence, non pas seulement dans les lois générales de l'univers, comme l'avait dit Buffon, mais dans les [>lu? petits déti<iU de la création; il ïêt
montre entourant les créatures de ces soins minutieux que la mère a pour son enfant, aussi attentive aux besoins restreints du brin d'herbe, qu'à ceux de l'homme, son chef-d'œuvre. Il trouve dans le développement de ces idées des pages ravissantes de fraîcheur, de grâce et d'onction . chrétienne ; mais il est impuissant à rester dans les limites du vrai : on avait exagéré le mal , il exagère le bien; son optimisme va jusqu'à la négation du mal , du dogme de la chute, de la possibilité d'un état meilleur sur la terre au commencement du monde ; il a pour conséquence la condamnation de l'industrie et de la science , le retour à la vie patriarcale, dont Paul et Virginie et l'Arcadie sont destinés à rappeler les scènes. C'est le principe de Rousseau, mais qui , dans une âme plus aimante, plus expansive et moins forte, au lieu de s'exhaler en colères, se traduit en pastorales. Ce sentiment d'adoration de la nature qui conduisit Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre au pythagorisme et à la préconisation du régime végétal, en exagérant la beauté de la nature créée, pourrait, de déductions en déductions, mener au panthéisme dans la crovance, àTimmobilité dans la vie.
Ni l'un ni l'autre n'ont assurément jamais entrevu cette conséquence. Bernardin surtout n'aspirait qu'à consoler linfortune ; malheureux dans la société, il n'avait retrouvé la paix de l'âme qu'au milieu de ces sites sauvages que l'homme
Di; RF.RNARDIX DF S.-PIF.nRE. ZQ i
embellit quelquefois, mais qu il gâte trop souvent ; Taspett des souriantes can)pagnes avait calmé les maux de son corps et les maux de son cœur. Il peignit les paysages dont la vue avait adouci ses chagrins; il dit à tous les idées qu'ils avaient excitées en lui et qui l'avaient consolé; il divulgua les remèdes qui l'avaient guéri. Comme Montaigne, il est le thème de son livre, il nous en avertit dans son épigraphe : Miseris succurrere disco ; de là, à coté de peintures consolantes où Ton aime à se reposer, quelques tons criards qui défigurent encore cà et là le tableau; sa guérison était proche , mais il souffrait encore.
La partie philosophique et morale des Etudes a moins de charme que la partie où les argumens sont tirés des sciences naturelles ; là le fond n'étant plus masqué par l'éclat de la couleur apparaît nu, froid et même banal pour nous qui avons feuilleté les écrits de nos contemporains, avant de lire ceux de nos pères. L'orchestre se reposant, le chant semble quelque peu maigre, et cependant il y a là encore de belles pages sur les plaisirs de l'ignorance, de la ruine, de la solitude, de l'amour, de la vertu; des pages pleines d'onction, d'une morale vraiment évangélique, des systèmes peu praticables peut-être, mais dictés par la bienveillance et l'amour de l'humanité. Partout chez lui le sentiment prédomine; ses preuves de la Divinité sont toutes de sentiment ,