‹ Vie de Bernardin de S.-PierreChapitre 8 sur 16 · H!^T0IRE · texte numérisé non relu

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et de même que Descartes , qui vivait surtout par la pensée, avait dit : Je pense , donc j'existe, Bernardin propose de dire : Je sens , donc j'existe. Le sentiment accepté comme base de la métaphysique a du moins cet avantage, que s il peut conduire quelquefois à l'erreur, au moins ne fait-il aucune part au méchant ( » ).

Parmi les systèmes contenus dans l'ouvrage, il en est un dont Bernardin était plus fier que de son Paul et Virginie, c'est celui qui attribue à la fonte des glaces polaires le retour alternatif des saisons et des marées. Il s'en était d'abord beaucoup défié lui-même, comme il l'avoue dans sa correspondance (2). Le public conserva toujours cette défiance; quant à lui, vainement lui démontra-t-on que son svstème n'était basé que sur une erreur de géométrie ; il citait le livre de Job, il citait les voyageurs, il citait les expériences de cette poste marine, consistant à enfermer une lettre dans une bouteille qu'on abandonne aux flots , dont il avait pu prendre une idée à l'île de l'Ascension (3), mais qu'il avait vulgarisée; pendant trente ans il ne cessa d'y revenir dans ses préfaces, dans ses livres, dans les journaux, et pendant la dernière époque de sa vie ce thème

(1) C'est le témoignage que Bèroardia de Saint-Pierre se rend quelque part dans le» Etuda. « Je puis être dans l'erreur, dit-il, mai» au moins dans mes spéculations il n'y aura rien pour le« méchans?

(2) Voyez page lS6 de cet ouvrage.

(3^ Voir le Voyage '■* l'Ile de France. Couvres , p. 97,

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était devenu chez lui une inoiiomanie qui rendait sa société peu agréable. C'est ainsi que J.-J. Rousseau se vantait avant tout de la musique du Devin du Village, et le sculpteur Canova de ses tableaux.

L'ouvrage de Bernardin de Saint-Pierre se terminait d'abord après la douzième Étude; mais on lui reprocha ce qu'on reproche à certaine école politique de nos jours, de vouloir renverser sans rien édifier ; ce fut alors qu'il se décida à joindre à son travail deux nouvelles lîtudes qui témoignent de ses bonnes intentions plutôt que de son aptitude à être législateur. Comme lionsseau, son ami, ce qu'il aspire surtout à réformer, c'est réducation ; mais, de même que leurs motifs furent différens, leurs voies furent différentes. Rousseau rêvait une société nouvelle, pour laquelle il lui fallait créer des hommes nouveaux; Bernardin, bien qu'il se soit vanté plus tard d'avoir prédit la révolution, avait des désirs moins vastes , il voulait tout simplement épargner aux autres les déceptions qu'il avait éprouvées; au reste, à Tinsu de Tun et de l'autre , leurs systèmes d'éducation s'empreignirent de leurs croyances religieuses. Rousseau, élevé dans le protestantisme, qui pose pour base de certitude la raison individuelle, présente un projet d'éducation solitaire; Bernardin est catholique, il veut en conséquence ime éducation cathohque, toute de douceur et de bienveillance, appliquée en coin-

mnn anx enfans de la même patrie. On retrouTe d ailleurs, dans ce système d'éducation, ces tendances vers le fouriérisme que nous avons déjc^ sijjnalées, et c'est quelque chose de remarquable que ces aspirations communes de deux hommes, qui n'avaient dans l'esprit ni dans le caractère aucun trait de ressemblance.

Les autres idées de réforme contenues dan» les Etudes j sont plus ou moins ingénieuses sans être très utiles; nous aurons du reste lieu d'y revenir, quand nous parlerons des Vœux diin Solitaire.

L'absence d'unité, les répétitions inutiles, les subdivisions fausses qu' on remarque non seulement dans l'ensemble, mais dans les parties se* parées des Etudes, n'échappaient pas à Bernardin de Saint-Pierre. Bien qu'il n'eut promis qu'un frontispice et des ruines, pendant qu'on faisait la seconde édition, il eut nn moment la pensée de refondre l'ouvrage et d'en faire cinq volumes au lieu de trois; ses maux de nerfs l'en empêchèrent; mais l'idée qu'il était incomplet le préoccupa toujours, et quand il eut tiré de ses matériaux pour XJrcadie tout ce qui s'y trouvait en germe, il se replia sur ses Etudes, et le rêve de sa vie fut de les fondre dans une oeuvre plus compréhensive et plus unitaire. Il consuma plus de vingt années dans ce travail, et mourut sans l'avoir mené à fin.

La publication des Etudes ne s'était pas faite

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sans de nombreuses difficultés. Berna idiu en a raconté très minutieusement une partie dans la Suite des Vœux d'un Solitaire (i). Ses amis les plus intimes doutaient encore de lui; aucun éditeur ne voulait de son manuscrit, et les libraires s'étaient montrés si exigeans, que loin d'améliorer sa position , la publication de ses Etudes n'eut eu pour effet que de l'aggraver davantage. Il songea alors à les faire imprimera ses frais : Hennin consentit avec assez de peine à lui avancer une partie de la somme nécessaire ; d'autres personnes, apprenant qu'Hennin lui avait fait ce prêt, se joignirent à lui, et après de longues recherches, il finit par s'entendre avec Pierre Didot, plus accommodant que les autres imprimeurs, il demandait en grâce que son censeur crût en Dieu; ceux qu'on lui donna y croyaient en effet, mais ils ne lui en firent pas moins mille observations de détail qui l'exaspérèrent. H lui fallut entre autres supprimer deux passages : l'un, dans lequel il proposait de faire salarier le clergé par l'Etat, comme le concordat l'a réglé depuis; l'autre , où il conseillait de faire faire aux jeunes ecclésiastiques une partie de leur séminaire dans les prisons et les hôpitaux, afin de leur apprendre, disait-il , à remédier aux maladies de Tànie , comme on apprend dans les mêmes lieux à remédier aux maux du corps (2).

(i) C^Eiivres, p. 71;).

(2) Ibui.

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Enhii , après de nombreuses discussions, il lui en arriva, dit-il ailleurs (i), à peu près autant qu'au voyageur Chardin, qui, ayant été obligé de passer par les forets et les montagnes de la Mingrelie , fut pillé par la princesse du pays et par les douaniers turcs , de manière qu'il se crut A'ingt fois ruiné de fond en comble ; mais , enfin, étant arrivé avec sa pacotille dans un pays policé, et examinant 1 état de sa perte, il trouva qu'elle ne montait qu'à i pour loo; encore n'était-ce (pien objets de peu de valeur. Il ajoute que de lui-même il aurait fait une partie de ces retrancliemens, puisque, bien loin de vouloir blesser personne, il n'avait entrepris son livre que pour rapprocher tous les hommes.

Les censeurs avaient beaucoup loué le commencement de l'ouvrage ; ils avaient fait des objections contre les propositions de réforme qui sont dans la dernière partie , mais ils avaient fini par les approuver, et ce n'est pas là un des moindres symptômes de l'aveuglement des fonctionnaires de l'Etat à cette époque. Au reste, la révolution qui éclata quelques années plus tard était déjà partout; elle était arrivée au ministère avec Turgot, qui peut-être serait parvenu à Ja maîtriser et à la rendre pacifique; avec Necker, le ministre aux expédiens, elle était dans la jeunesse qu'avait enthousiasmée la guerre de Tlndé*

(i) Conc.spoiidiiutç , t. II, p. «4(j.

pendance; dans beaucoup d'hommes à idées généreuses, qui rêvaient l'amélioration progressive de la société; dans la magistrature, que le coup d'État de Maupeou avait profondément blessée; dans la partie inférieure du clergé; elle était même dans la cour, dans la famille royale qui jouait à Versailles le Mariage de Figaro , ce bélier avec lequel on battait en brèche l'aristocratie, la magistrature, toutes les institutions. Le Mariage de Figaj'o et les Etudes de la Nalure furent livrées à la fois au public, en 1784.

Jamais opposition plus complète n'exista entre deux écrits. L'un éclos au feu des passions d'un monde élégant et corrompu , nourri de toutes les tendances frondeuses, libertines, réformatrices, satire audacieuse, pleine d'allusions et de verve, fiévreuse production d'une époque fiévreuse, se présentait avec tous les défauts et les qualités qui commandent un succès ; l'autre , œuvre d'un solitaire qui ne savait du monde que ce que l'écho lui en apportait, qui venait parler de la Bible à des ennemis acharnés de toute religion; de Dieu, à des fanatiques d'athéisme ; de la Providence, à des hommes qui ne croyaient qu'au hasard; de solitude et de campagnes à des hommes pour qui la vie n'était que dans les grands centres d'agitations politiques et de voluptés, semblait devoir se perdre au milieu du bruit. Beaumarchais n'avait que des malédictions; sa comédie était l'expression de la haine. Bernardin n'avait

que des consolations ; son livre était l'expression de l'amour, non pas de quelques hommes , non pas d'une nation, mais de tout le genre humain. La comédie-pamphlet de Beaumarchais eut le succès le plus grand qu'on eut vu depuis longtemps au théâtre ; mais le livre de Bernardin fut lu avec une avidité que personne n'avait pu prévoir.

Deux sortes d'ouvrages sont appelés à de grands triomphes : ceux où l'on résume avec talent et verve toutes les passions du moment , et ceux qui mettent au jour les aspirations comprimées au dedans, les passions de lavenir. Les Etudes de la ]S'ature étaient dans ce dernier cas, et elles arrivèrent à propos. Pour faire accepter leurs tableaux de la nature, il fallait qu elles vinssent après Saint- Lambert, après Delille, qui dans leurs poèmes champêtres avaient fait une sorte de compromis entre la société et la nature ; pour faire accepter leur néologisme obligé, il fallait qu'elles vinssent après que les chefs-d'œuvre de la scène anglaise eurent pénétré en France ; il fallait que les sciences naturelles eussent fait accepter dans le langage usuel un certain nombre de leurs locutions: pour être lues avec plaisir, il fallait que la littérature née de l'esprit humain replié sur lui-même, eût lassé tous les esprits; il y avait dans l'ouvrage des systèmes , des plans de réforme pour les réformateurs, de la science pour les gens du monde; les femmes se passiouuèrent pour les sentimeos

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ide bienveillance universelle répandus dans l'ouvrage; les poètes, qui sont lemnies aussi par le cœur, les artistes admirèrent les richesses, la brillante couleur de ce style à la fois noble et familier ; les esprits religieux mais faibles que le besoin de croire tourmentait, et que le doute énervant du siècle avait atteints, s'attachèrent à ce philosophe qui proclamait Dieu au nom de la philosophie. Le clergé qui avait hésité devant les théories de Buffon, accepta avec transport celles de Bernardin qui lui venaient escortées de citations de la Bible. L'explication qu'il donnait du déluge fut soutenue dans une thèse en Sorbonne. Un professeur de Lisieux enseigna dans sa chaire son système des marées; madame de Genlis, dans 60I1 livre, De la Religion base du bûnliew\ lit un chapitre exprès pour recommander le livre nouveau, et obtint pour 1 auteur une pension du duc d'Orléans; l'archevêque d Aix lui en avait déjà offert une au nom du clergé, mais Bernardin avait refusé pour conserver sa liberté; il refusa également celle du duc d'Orléans, au commencement de la révolution , lorsqu'il crut s'apercevoir que le prince avait moins songé à récompenser son mérite, qu'à l'attacher à sa fortune.

La reine Marie-Antoinette cita plus dune fois les Etudes; le prince royal de Prusse écrivit à l'auteur, qui se trouva tout-à-coup entouré de courtisans, lesquels, après l'avoir dédaigné autrefois, aspiraient à devenir ses amis intinies. y^im

princesse traduit les Etudes en italien. Les lettres complimenteuses en vers et en prose pleuvent chez lui de toutes parts ; à toute heure de la journée des visiteurs, des visiteuses, viennent le trouver dans son désert; il s'était plaint de vivre seul : 1 abbé Fauchet, alors prédicateur du roi, et qui plus tard se signala parmi les plus ardens révolutionnaires et périt victime de ses opinions, lui offrit sa nièce; une demoiselle de Lausanne lui écrivit elle-même pour lui proposer sa main : elle était jeune, belle et riche, elle le disait, mais elle était protestante et ne voulait point épouser un homme qui ne fut de sa religion :

c Je veux, écrivait-elle, avoir un mari qui n'aime que moi et qui m'aime toujours. Il faut qu'il croie en Dieu et qu'il le serve à ma manière. Je ne voudrais être votre femme que pour faire ensemble notre salut. >

Cette délicatesse de sentiment fut comprise par Bernardin. « Je pense comme vous, répondit-il ; pour aimer, Téternité ne me parait pas trop longue, mais avant tout il faut se connaître dans ce monde et se convenir. >

La demoiselle avait une amie à Paris; elle la fit intervenir. < Vous avez écrit, disait-elle à Bernardin, qu'il y a douze portes au ciel? — Je le crois. — Que les oiseaux chantent leurs hymnes chacun dans un langage, et que ces hymnes sont agréables au Créateur. — Sans doute, mais je n ai jamais dit qu'un rossignol dut chanter comme

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un merle; je ne peux non plus changer de religion ni de ramage. » La chose n'alla pas plus loin.

Dès 1785, Vannée littéraire avait rendu de l'ouvrage un compte très favorable. On y blâmait, il est vrai, des systèmes singuliers, des digressions trop longues, des idées impraticables, de ]a diffusion, mais on y louait aussi des vues souvent aussi justes que brillantes, une manière toute particulière d'envisager les objets et de les présenter, une philosophie douce, touchante et religieuse. On y louait Tauteur de ses citations de l'Ecriture et des rapprochemens heureux qu'il en avait faits; son élocution , bien qu'entachée de néologisme, parut noble, grande, élevée; jamais, ajoutait-on, depuis Fénelon , la nature n'avait parlé un plus doux et plus pur langage , et l'auteur a mérité la reconnaissance de tous les cœurs vertueux. C'était aussi à peu près le sentiment exprimé par madame de Genlis.

Le parti philosophique, mécontent d'un succès obtenu en dehors de lui , garda long-temps le silence sur l'ouvrage et l'auteur. Cependant, en présence du succès toujours croissant des Etudes, Grimm se décida enfin à les apprécier pour ses illustres correspondans.

Dans cette critique l'auteur est taxé de subtilité et de minutie. Nouveau Pangloss, dit Grimm, il attribue à la Providence une recherche de goût, une délicatesse de sentiment qui va quelquefois k la niaiserie, à la puérilité. Il est sublime, si Ton

veut, mais il n estguère intelligible ; sa dialectique est fort arbitraire, et il a ses raisons pour donner à la sensibilité le pas sur la raison; ses observations sont fausses, sa physique erronée, ses idées communes , sa métaphysique obscure , ses causes finales ridicules.

Le critique ajoute cependant que si l'ouvragd n'est qu'un recueil d'églogues et de madrigaux en faveur de la Providence, la peinture au moins est toute pleine de grâce, de douceur et de poésie; que tout l'ouvrage respire une mélancolie si douce, une sensibilité si aimable, un amour si vrai pour tout ce qui est honnête et vertueux, que l'impression qui reste après Tavoir lu est de la svmpathie pour l'écrivain et de l'admiration pour son style (i).

Suard, dans ses Lettres d'un solitaire des Pyré^ nées, est du même avis. Il reproche à Fauteur sa misanthropie; il trouve que Bernardin a étudié la nature, mais encore plus J.-J. Rousseau, dont cependant il n'a pris que les idées et non la dialectique; il ajoute que ses erreurs ne sont ni enveloppées ni spécieuses, qu'après avoir condamné les systèmes , il en présente de plus absurdes ; en résumé il trouve dans l'ouvrage de bons sentimens; un talent d'écrire rare, mais pas une seule idée neuve et bien peu de vérités utiles et praticables (2).

(i) Corresponrlancp de Grimm et Diderot, t. XII, p. 3i5. (3) Mflaages de Suard; t, I^.

Ces critiques, malgré la partie de vérité qu'elles contiennent, ne nuisirent nullement au succès de Touvrage , et en dépit des nombreuses contrefaçons de Genève, de Lyon, etc., le succès d'argent ne fut pas moindre que le succès de gloire. Deux éditions s'écoulèrent avec la plus grande rapidité. L'auteur put non seulement payer les dettes qu'il avait contractées pendant ses voyages , mais assurer le sort de son frère et celui de sa sœur, et du surplus acheter, rue de la Reine-Blanche, près de la barrière des Gobelins, une maison et un jardin.

Les gens de lettres commençaient déjà à devenir des hommes politiques ; Saint-Pierre eût pu profiter de son succès pour aspirer à quelque emploi, mais son unique ambition était la solitude ; il ne songea qu à s'établir dans sa maison pour y mettre en ordre ses observations. Sa rue est boueuse et mal pavée, mais il plane sur un magnifique horizon ; d'ailleurs il finit par obtenir que la rue sera pavée, à la condition d'en payer sa part. Il s'emploie alors à embellir son jardin qu'il divise en trois parties, les légumes, les fleurs, les arbres. Il rassemble des fleurs de toutes parts. Il demande à madame Hennin des pieds d alouette dont la belle couleur lui rappelle le bleu de ses yeux, et peu à peu il peuple son parterre de souvenirs , car il laisse à chaque plante le nom de celui qui lui en a fait présent.

C'est au milieu de ces douces occupations que la révolution vint le surprendre»

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