DE PROFUNDIS
c ompta aussi, parmi ses condisciples, un des frères de Napoléon, Jérôme Bonaparte. Né en 178i, Jérôme était entré à Juilly à l'âge de treize ans, le 17 décembre 1791 ', quelques mois après Berryer. Le nombre des élèves était alors restreint, et, malgré la difl'érence des âges, les deux écoliers furent en relations de camaraderie.
La première fois que Berryer avait vu le général Bonaparte, c'était à Paris, dans un concert donné aux Tuileries. La musique jouait le Chant du départ, et, au grand étonnement du public , le général s'était mis tout à coup à entonner le refrain, jurant de mourir pour cette république dont il devait bientôt précipiter la chute.
La présence de Jérôme à Juilly valut à l'établissement les visites du vainqueur d'Italie.
Un jour, accompagné de ses frères Joseph et Louis, de ses sœurs Elisa, Caroline et Pauline, Bonaparte sur-
1 « 17 ilcceniljre 170". Bonaparte (Jcrùme). S'adresser au général Bonaparte et à son épouse, rue Cliantereine, 0 ». (Registre des entrées de JuiUy.)
prit son jeune frère jouant, avec deux amis, dans les allées du parc. Il voulut voir la maison en détail et parut au réfectoire pendant le repas des enfants.
Une autre visite fut plus solennelle. Berryer la rappelait en 1845, lorsque, défendant devant la Chambre des députés la cause des congrégations, il invoquait en leur faveur le souvenir de Juilly et le témoignage de Napoléon :
« ... C'était dans les premiers jours du Consulat, je crois, mais certainement après la première campagne d'Italie. Nous étions nombreux dans celte maison, sous la direction des religieux de l'Oratoire. I^e P. Lombois avait été supérieur de l'école d'Eiïiat, en Auvergne. Le Premier consul nous avait donné pour camarade son jeune frère, celui qui devait plus tard devenir roi de Westphalie. Le vainqueur d'Italie vint à nos portes, à Dammarlin, à une lieue de la maison de Juilly. Deux cent cinquante élèves, rassemblés par douze ou quinze Pères de l'Oratoire, furent au-devant du Premier consul. Je vois encore cette belle figure, ces longs cheveux blancs, cette longue robe noire du P. Lombois qui s'approche de lui : « Général, les maîtres qui ont formé Desaix, Ca- « sabianca et Muiron, ont l'honneur de vous présenter « leurs élèves. — Ils sont en bonnes mains », dit le vainqueur d'Italie, et nous qui savions sa gloire, il nous regardait comme pour nous encourager à respecter ces religieux qui nous avaient amenés auprès de lui ^ »
Les vicissitudes des temps devaient remettre en présence, dans des situations bien diverses, Berryer et Jérôme Bonaparte.
En 1847, Berryer est à la Chambre des députés, chef du parti légitimiste, orateur éloquent, et personnage puissant, même dans l'opposition. Victime des lois debannis-
1 Œuvres de Berryer. Discours ijarlementaires, 3 mai 18'Ki, UI, p. 57G.
sèment qui ont frappé la famille de Napoléon, Jérôme erre à rétranger sous le nom de comte de Monifort; il adresse aux Chambres une pétition pour obtenir la fin fie son exil, et il invoque l'appui de son camarade de Juilly.
« C'est rappeler de bien anciens souvenirs que ceux qui datent de l'enfance et qui vous reportent à près d'un demi-siècle en arrière, écrit-il à Berryer; mais je sais que vous ne les avez pas effacés de votre mémoire; aussi je n'hésite pas, en vous envoyant directement un exemplaire de la pétition que j'adresse aux Chambres, à réclamer l'appui de votre talent pour faire rapporter la loi qui m'exile de mon pays. Je serais heureux. Monsieur, d'avoir votre concours qui n'a jamais manqué à une cause nationale ' ».
Berryer mit en effet tout son zèle à seconder le vœu du banni. La révolution de Février survint, qui rendit au prince Jérôme, non seulement son pays, mais encore une part dans le gouvernement.
.\lors le ton changea. Louis-Napoléon était devenu président de la République, la majorité de l'assemblée législative l'avait longtemps soutenu, et ses chefs l'allaient voir à l'Elysée. Jérôme s'y trouvait un jour, dans un des salons qui précédait celui où recevait son neveu ; une petite cour l'accompagnait. Le comte de Monifort était redevenu l'ancien roi de Westphalie, et des bouches complaisantes lui prodiguaient les titres de Sire et de Majesté. Berryer vient à traverser le salon. « Bonjour, Berryer », dit avec un geste protecteur le condisciple de Juilly. « Bonjour, général, » répond à pleine voix Berryer, et il passe, laissant muets de surprise le prince et son entourage.
D'autres figures parurent a Juilly sous les yeux du jeune collégien, et ontlaissé leur trace dans ses notes sommaires.
i Florence — -21 avril 1847 — Papiers de Berryer.
On se montrait parfois, glissant le long dos murs, dans les corridors de la maison, un personnage de renommée sinisire. aux allures inquiètes, aux yeux fixes et ternes, à l'étrange pâleur, devenu un fonctionnaire important de l'Empire, après avoir été l'un des plus affreux sicaires de la tyrannie révolutionnaire : c'était l'ancien proconsul de Lyon. Fouché. passé ministre de la police impériale, comte lie l'ijupire. et bicntiM duc J'Otrante. Fouehé avait commencé sa carrière dans les rangs de l't.^ratoire : il avait professé à .Uiilly et à Nantes, dans les collèges de la congrégation. Associé aux dignités du nouveau régime comme à ses attentats, ce grand coupable était tourmenté du besoin de revoir la maison où il avait obscurément coulé les années les plus pures et sans doute les plus heureuses de sa vie. 11 venait souvent à Juilly; il frappait à la porte de ses anciens confrères, le P. Lombois et le P.Crenière, dont les humbles cellules restaient obstinément fermées. Il fit don du mausolée du cardinal de Bérulle à la chapelle de l'établissement, et ne cessa de couvrir l'Institut de sa protection, comme pour se ménager dans la reconnaissance de Juilly un refuge contre la justice de Dieu et de la postérité.
Rerryer était encore au collège en 1805. lorsque le cardinal Maury vint y présider une séance académique. A la demande du supérieur, le célèbre oratein- récita devant les élèves le discours qu'il avait prononcé en 1700 ]H'>ur la défense du clergé. On l'eût fort étonné, si on lui avait dit que parmi ses jeunes auditeur.- se trouvait un entant que ses contemporains devaient comparer plus tard à son redoutable émule, à Mirabeau.