LE CHOIX D UNE CARRIERE
Berryer sort de Juilly (l^îOfi). Il entre à la pension Pinel et suit les cours du lycée Bonaparte. — Ses succès au collège et au concours général» — La chaire, sous l'Empire, était la seule tribune. — Conférences de M. Frayssinous. — Leur influence sur Berryer. — Il se croit la voca-. tion religieuse. — L'abbé Emery. — Délibération de famille sur le choix d'une carrière. — Cambacérès et Regnauld de Saint-Jean d'Angely promettent leur appui pour faire nommer le jeune homme auditeur au Conseil d'Etat. — Berryer veut être avocat. — Il entre chez M. Normand, avoué. — Complément d'études littéraires et scientifiques. — Plaisirs et chansons. — Desaugiers. — Propos sévères des vieux avocats. — Notes des agendas. — Berryer est inscrit au barreau (16 novembre 1811). — Son mariage avec Mii« Gautier (10 décembre 1811). — Sa première cause.
A la fin de 1800, Berryer quitta le collège de Juilly. 11 avait seize ans. Son père tenait à l'avoir auprès de lui pour diriger rachèvement de ses études et se rendre compte par lui-même, en interrogeant les dispositions et les goûts du jeune homme, de la carrière à laquelle il pouvait être appelé.
Il le plaça à la pension Pinel. Cette pension était située dans la rue, aujourd'hui détruite, de Saint-Nicolas, près de la rue Caumarlin. Le jeune Berryer refit dans cet
établissement sa classe de rhétorique, en suivant les cours du lycée Bonaparte. Il se pénétrait de ses classiques; il cultivait à la fois, en français comme en latin, le discours et la poésie, et montrait de rares aptitudes pour les sciences exactes. Dans les dernières années de sa vie, quelque peu impatienté des légendes qui se répandaient sur son oisiveté primitive et n'exaltaient son génie naturel qu'aux dépens de son savoir, Berrj'er avait fait dresser et il aimait à montrer l'état de ses succès scolaires, certifié par le proviseur du lycée Bonaparte : en 1807, il a le 3" accessit de discours latin, le 2* accessit de discours français, de version grecque, de vers patins et de poésie française, le 2" prix de version latine. En 1808, il a le 1" prix de chimie et de physique; il assiste, avec les meilleurs élèves, au banquet de la Saint-Charlemagne.
Nous avons encore quelques fragments d'une étude sur Pascal que Berryer écrivit en 1807. Le style est vigoureux et trahit l'inspiration des auteurs du grand siècle. On y retrouve ces tours qu'affectionne la jeunesse, ces apostrophes, ces invocations, que Rousseau et Thomas ont mises à la mode; mais ces formes un peu solennelles ne couvrent pas le vide de la pensée : l'idée soutient la phrase, et la dissertation s'anime des mouvements du cœur.
La chaire était, sous l'Empire, la seule tribune. Un prêtre, à l'esprit élevé, au caractère modéré et grave, avait commencé dans l'église des Carmes, puis transporté dans une chapelle dépendante de l'église Saint-Sulpice , la chapelle des Allemands, des conférences que suivait une assistance de plus en plus nombreuse. Il enseignait l'Evangile à des générations qui l'avaient désappris, les préparant, par l'exposition des vérités naturelles, à la connaissance de ces dogmes de la vieille foi qui étaient devenus, pour la plupart de ses auditeurs, une nouveauté.
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La jeunesse se pressait aux conférences de M. Frayssinous' , attirée par le double intérêt de la leçon religieuse et de la parole publique. Benyer n'y manquait pas, et, plus lard, lorsque ces conférences, interrompues, en 18U9, par ordre impérial, vinrent à se rouvrir, au retour des Bourbons, il reprit fidèlement le chemin de Saint-Sulpice. On voit , régulièrement marqué chaque dimanche dans les agendas de l'avocat, le rendexvous qu'il se donne au pied de la chaire de M. Frayssinous.
Il écoutait avec une attention passionnée ces prédications. Il observait l'effet qu'elles produisaient sur l'assistance, les discussions, les adhésions, les contradictions, l'animation de tous au sortir de l'église; il jouissait de cet ascendant de l'éloquence, seul pouvoir balançant la domination du génie militaire qui alors faisait loi. Son âme palpitait à ces triomphes de la parole; il se surprenait haranguant lui-même une assemblée, et cette rêverie le jetait dans une sorte d'ivresse; sans cesse il avait aux lèvres ces vers de Delille, peignant, dans les Jardins -, la foule élégante qui se presse au parc de Kensington :
Ici marche, enlouic d'un niurmure d'amour, Ou l'orateur célèbre ou le liéros du jour,
vers qu'une complaisance de sa mémoire avait ainsi transformés :
Et l'orateur célèbre est le héros du jour. Celte impression était en lui si profonde à la fois et si
i Né en 17Gj,mort en 18i-2,Deiiis-Anl(iine-Luc Krayssinous, sacré évoque d'Herniopolis en 1822, fut crée par la Kestaurntion comte et pair de France. — Membre de l'Académie française, il fut grand-maître de l'Université, et ministre des affaires ecclésiastiques. Après la révolution de 1830, il fut appelé auprès du roi Charles X pour diriger l'éducation du duc de Bordeaux.
' Les Jardins, chap. ii. — Œuvres de Delille, 1821, t. VII, ji. IlO.
naturelle, qu'il la garda durant toute sa vie. Les orateurs qu'il avait le plus admirés dans sa jeunesse étant des prédicateurs, l'éloquence conserva pour Berryer, sous sa forme la plus haute, un caractère religieux. Il y avait sous la Restauration un ecclésiastique de grand talent, dont l'improvisation ardente remuait les âmes. Berryer l'écoutait avec envie; il était « jaloux », suivant son expression, de l'abbé Mac Carthy. Même quand il eut épuisé les triomphes de la tribune et du barreau, il ne pouvait se défendre d'un regret pour la chaire. « Je ne vois jamais sans émotion un prêtre monter en chaire, nous disait-il en 1865. S'il parle bien, je suis en larmes. Souvent je voudrais être à sa place. Il me semble encore aujourd'hui que c'était là ma vocation... »
11 n'avait pas interrompu, au sortir de Juilly, ses relations avec Nicod et Christian de Chateaubriand. Il les revit plus souvent, après avoir quitté la pension Pinel. Il reprit avec eux ses longues causeries, et sa ferveur se rallumant au foyer de leur piété, il se persuada que Dieu l'appelait décidément, comme eux, à la vie religieuse. En conséquence, il résolut d'entrer au séminaire et se présenta à la maison d'Issy. Le supérieur de Saint-Sulpice était l'abbé Emery '. Prêtre éclairé autant que zélé, intrépide et prudent à la fois, l'abbé Émery avait le discernement des vocations; il en démêlait avec circonspection les caractères, et ne mettait d'empressement à les accueillir que lorsqu'il les avait, après un mûr examen, jugées sérieuses. La sincérité de Berryer ne l'égara pas sur la nature de sa résolution. Il s'entendit avec Berryer père pour refuser au postulant l'entrée de Saint-Sulpice, en lui donnant pour prétexte l'impétueuse vivacité de son imagination.
Cependant il fallait choisir une carrière. On était en
1 Jacques-André Émery, né à Gex en 1732, mourut à Issv en 1811.
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1809. Berryer avait dix-neuf ans. Le moment était arrivé pour lui de prendre un parti. Son père était avocat. Sa sœur venait d'épouser un avocat, M. Janson de Sailly. On trouvait le barreau suffisamment représenté dans la famille. On rêvait pour le fils aîné les honneurs d'un poste officiel. Berryer père avait eu occasion de rendre service à deux personnages considérables de l'Empire, Cambacérès' et Regnauld de Saint-Jean d'Angely^. Aux premiers temps de la Révolution, Cambacérès était pauvre; Berryer lui était venu en aide, en le chargeant de faire des consultations qu'il lui payait chacune un louis. Devenu prince et archichancelier, Cambacérès n'oublia jamais ce que son ancien confrère avait fait pour lui. D'accord avec Regnauld de Saint-Jean d'Angely, il l'engagea à faire entrer Pierre Berryer au Conseil d'Etat; c'était une carrière fort enviée des jeunes gens qui, sous les yeux du maître, avaient chance d'obtenir avec sa faveur les plus hauts emplois. L'appui des deux amis assurait au jeune homme une admission facile. Les parents s'assemblèrent; on délibéra. Chacun était d'avis d'accepter la proposition.
Par malheur, le principal intéressé fut d'opinion contraire. Berryer signifia tout net qu'il serait avocat. « Je ferai comme mon père », dit-il. La déclaration déconcerta le conseil de famille. Elle n'était pas, après tout, pour déplaire à Berryer père. 11 se sentait trop éloigné luimême des fonctions publiques, trop attaché au barreau, pour se plaindre de retrouver de telles dispositions chez son fils. Il lui eût dit plutôt, comme don Diègue au Cid :
Viens, mou fils ! Viens , mon sang !
On n'insista plus, et il fut décidé que Berryer resterait maître de son avenir.
1 Caniliacérès (Jean-Jacques-Régis), 17o3 -+- 1834.
- Micliel-Louis-Étienne, conito Regnauld de Saint- Jean d'Angely, 1702 -+- 4819.
Quelque carrière que son fils dût embrasser, Berryer père n'avait rien négligé pour le mettre en mesure de s'y distinguer. 11 avait tenu à lui faire compléter, avant tout, son instruction littéraire et scientifique. Pour cela, il l'avait placé sous la direction d'un de ses anciens professeurs du lycée Bonaparte, M. de Guérie; avec lui, le jeune étudiant fit une revue générale des auteurs et des matières qui avaient composé son cours d'humanité. Il apprit, au Jardin des Plantes, avec Desfontaines et Haiiy, la botanique et la minéralogie. Il suivait des cours d'éloquence au collège de France. L'enseignement qui se donnait dans les écoles de droit, nouvellement établies, étant insuffisant, Berryer père combina un plan de répétitions avec un ancien député à l'Assemblée constituante, M. Bonnemant, habile jurisconsulte qui vint chez l'avocat lui-même instruire son fils. Enfin, le jeune homme, ayant pris son parti pour le barreau, entra chez M*' Normand, avoué près le tribunal de la Seine, d'une intégrité et d'un savoir éprouvés.
M® Normand demeurait rue de la Sourdière, 27, Berryer logea dans sa maison. Il habitait, au sixième étage, une petite chambre, éclairée par une lucarne sous les toits. Le réduit était modeste et triste; mais le jeune clerc avait pour l'égayer et l'embellir sa vive et bonne humeur, son intelligence en éveil, et bientôt le charme d'un amour qui avait pris possession de son cœur et qui allait fixer sa destinée.
Il continuait à s'essayer dans la poésie. Il ne se contentait pas d'envoyer ses productions à ses vieux maîtres de Juilly ou d'en entretenir son camarade la Roche- Lambert. Il les adressait à quelques-uns des confrères de
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son père, et c'est de l'un d'eux, fort renommé alors, M^ Billecocq, qu'il recevait, le 27 mai 1810, ces encouragements :
« C'est bien sincèrement que je vous félicite du goût heureux et des dispositions particulières que vous annoncez pour la culture des lettres... Continuez de converser avec ces auteurs anciens qui paraissent vous être déjà si familiers... Vous avez à soutenir, Monsieur, l'honneur d'un nom très distingué au barreau. Je juge à vos inclinations et vos talents naissants que, loin de dissiper cette partie la plus noble de votre héritage, vous la conserverez avec un pieux scrupule et même l'accroîtrez peut-être avec gloire '...))
Les éludes étaient entremêlées de bien des plaisirs dans la vie de Berryer; elles allaient même souvent jusqu'à leur céder la place, et l'humeur de l'écolier se retrouvait dans le caractère du jeune homme , avec ses grands coups de travail et son ardeur pour les distractions.
Autant qu'on peut se l'imaginer, l'existence était agréable dans la maison de Berryer père. Avec les habitudes laborieuses et matinales de l'ancien barreau, il avait gardé la vieille gaieté gauloise. 11 avait alors un peu plus de cinquante ans. De taille moyenne, les yeux vifs sous ses longs cheveux poudrés, les dents belles et le visage brillant de santé, il était infatigable. Au terme d'une longue plaidoirie, sa parole était aussi ferme, sa voix aussi pure et sonore qu'au début. Il s'était fait une clientèle nombreuse et magnifique. Sous la Convention, il avait publié une brochure sur le Droit des neutres, sorte de manifeste contre la saisie des bâtiments neutres par les corsaires des nations belligérantes. L'écrit, imprimé dans toutes les langues, avait fait affluer chez Berryer
1 Papiers de Berryer.
père, jusqu'aux premiers jours de l'Empire, les capitaines des navires étrangers, venant lui confier leurs réclamations contre les corsaires qui les avaient dépouillés. Cet éclat nouveau de son ancienne renommée lui avait attiré, dans ce grand mouvement des affaires du temps , les banquiers, les entrepreneurs, les fournisseurs, les négociants, sans parler des proscrits dont le péril, nous le verrons, ne le trouva jamais insensible. Toujours prêt pour chaque cause, les traitant toutes avec une aisance égale, sans négliger d'en approfondir aucune, il travaillait seize heures par jour et ne donnait que peu de temps au repos, sur un lit placé dans son cabinet, comme un général, ainsi que l'a dit un de ses confrères ' , prompt à s'éveiller à la moindre alerte.
Avec cela, Berryer père aimait les divertissements ; il avait le goût des spectacles, de la musique, et par-dessus tout, de ces réunions cordiales et sans apprêt, où les gais propos, les chansonnettes, les couplets improvisés, mettaient le rire aux lèvres et délassaient l'esprit. L'été, il allaita sa maison de campagne, à Épinay-sous-Sénart^. Son bonheur était d'appeler auprès de lui tous les siens, d'offrir à sa famille, à ses amis, une large hospitalité. On jouait à Épinay des pièces de comédie, on y entonnait de joyeux refrains, La Saint-Pierre ne se passait jamais sans qu'on y célébrât par des chants et des réjouissances la fête du père de famille, du « patron », disaient les secrétaires.
On juge quelle part prenait Pierre Berryer à ces amusements. Il existe une comédie, écrite en entier de sa main, peut-être de sa composition, qui date de 1810. Il y tenait un rôle avec sa sœur, M™^ de Sailly. La pièce se
1 Mon portefeuille, par M. Coulure, avocat à la Cour royale de Paris. — In-8", 1840, p. 98.
2 Épinay-sous-S('nart, canton de Boissy-Saint-Léger, arrondissement do Corbeil (Seinc-et-Oise).
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terminait par quelques strophes en l'honneur du maître et de la maîtresse de la maison, déguisés sous une aimable allégorie. Richomme, le clerc de Berr^'er père, que les amis du fils ont vu si longtemps à Augerville, lançait déjà les éclats de sa verve pittoresque et bouffonne. Aux vers qui lui étaient adressés, Berryer père répondait en vers, et dans cette heureuse famille où les formes les plus respectueuses de la déférence filiale n'ùtaient rien à l'expansion des sentiments et à l'entrain des propos , les toasts s'échangeaient gaiement dans la langue des dieux.
Cette variété se retrouvait avec les entraînements de l'âge dans la vie de Berryer fils. « Vousdirai-je ce que c'est qu'un jeune homme de vingt-deux ans ? Quelle ardeur, quelle impatience, quelle impéluosilé de désirs ! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne lui permet rien de rassis ni de modéré... Cette verte jeunesse, n'ayant encore rien de fixe ni d'arrêté, en cela même qu'elle n'a point de passion dominante par-dessus les autres, elle est emportée, elle est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions ' ».
Ce jeune homme dont Bossuet, avec ce génie que Berryer admirait tant, a fait la peinture, n'est-ce pas Berryer lui-même? N'est-ce pas ainsi que l'ont vu, dans sa vingtième année, ses contemporains? « Jeune homme aussi exclusivement adonné au travail qu'au plaisir- », a écrit de lui, en résumant d'un trait les contrastes de sa nature, celui qui déjà nous l'avait montré dans son enfance. Soit dans l'étude de M^ Normand, soit dans le cabinet de son père, Berryer expédiait une besogne énorme. On disait qu'à lui seul il valait quatre clercs, et bien souvent il passa une partie de la nuit à dépouiller, chez son père.
i Panégyrique de Saint Bernard, l" point. 2 M. Catalan. Lettre à Berryer, l*"^ février 1830.
ces innombrables dossiers où il puisai' des notions que devait utiliser plus tard l'homme politique.
Mais, tout entier à l'impression du moment, il ne mettait pas moins d'ardeur aux distractions qui s'offraient à lui. Lethéâlre, la musique, les soirées, les conversations à perte de vue, les longs loisirs créés par le caprice d'une agréable promenade ou d'une rencontre amie, faisaient oublier les heures que réclamait l'avoué ou l'avocat. C'était l'Opéra, avec Méhul et Cimarosa; c'était le chant du violoncelle, touché par Duport; c'était, au Théâtre-Français, Talma, avec ses entrées en scène, son masque tragique, l'éloquence de ses accents ou de ses regards. A Brunoy, tout près d'Epinay, à quelques pas de la résidence de Berryer père, Talma avait une habitation où se pressaient les poètes et les artistes du temps. L'acteur visitait familièrement l'avocat. Le jeune Berryer n'avait garde de négliger ce voisinage, et l'on a pu facilement supposer que, séduit par cette physionomie intelligente et cette flamme enthousiaste, Talma s'était plu à l'instruire des secrets de son art. Chez Louise Contât, mariée à M. de Parny, neveu du poète, Berryer retrou r vait les sujets fameux de la Comédie-Française ; il apprenait à déclamer avec la mère de son camarade Liechtenstein, Emilie Contât.
Ce fut dans ces années de sa jeunesse que Berryer entra en relations avec Desaugiers^ Il se trouvait à l'Opéra le soir de la première représentation de la Vestale de Sponlini ; il était chaussé de magnifiques bottes à revers qu'il n'avait pas encore essaj'ées. La représentation commence. Berryer écoute avidement la musique; il voudrait s'absorber dans sa jouissance, mais son pied, trop à l'étroit, le met à la torture. A la fin, n'y tenant plus, il
1 Desaugiers (Marc-Antoine-Madeleine ), i" novembre 1772 -+- fi août
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demande précipitamment à ses voisins : « Un canif! un canif! » Un spectateur, placé près de lui, se retourne, et, présentant au patient l'instrument désiré, il lui dit, en jouant sur les mots : « En vérité ! monsieur, vous avez un boîtier qui vous sert (serre) bien. » Berryer part d'un éclat de rire, tout en ouvrant sa botte, et demande le nom de son libérateur. Le plaisant compagnon n'était autre que Desaugiers. Les deux voisins eurent bientôt fait connaissance, et, plus d'une fois, ils se divertirent dans la suite à chanter quelques-uns des couplets qui avaient popularisé le nom du fondateur du Caveau moderne.
Berryer entendait parfois, au théâtre même, des voix plus sévères. Un soir, à la Comédie, il était assis devant deux avocats, gravement vêtus, poudrés à l'ancienne mode, qui, sans prendre garde à lui, causaient entre eux du barreau. Gomme les vieillards, ils médisaient du présent et regrettaient le passé : « Le barreau s'en va! disaient-ils. Il n'y a pas de jeunes avocats. Berryer lui-même ne sera pas remplacé. Son fils est un étourdi; il fait des vaudevilles; il dissipe sa vie. C'est dommage, ce jeune homme était bien doué... »
Le propos mordit Berryer au cœur. Ce fut comme un coup de fouet qui le secoua au milieu de ses distractions. Il se remit au travail avec passion, sans dire adieu, toutefois, aux séductions qui l'avaient charmé.
Le temps n'était, il faut le dire, ni aux exemples de haute vertu ni aux lois d'une austère morale. Les idées elles pratiques du siècle précédent se maintenaient chez beaucoup de ceux qui avaient répudié les crimes de la Révolution. La société, délivrée de la Terreur, s'était précipitée dans les plaisirs , impatiente d'oublier ses maux bien plus que de réparer ses fautes. Le Génie du christianisme avait remis la religion en honneur et le Concordat lui avait rendu les temples; mais bien des foyers lui demeuraient fermés : ceux-là même qui en reconnais-
saienl la nécessité sociale n'en adoptaient ni les observances ni les dogmes, et le gouvernement, moins rigoureux pour des désordres dont les mœurs seules pouvaient souffrir que pour des systèmes qui eussent effleuré son autorité, ne cherchait dans le culte qu'un instrument de règne.
Au milieu des dissipations qui avaient éveillé la censure grondeuse des vieux avocats, Berryer dut aux enseignements de Juilly, aux leçons de sa famille, aux habitudes de son père, à la dignité et au sentiment d'honneur que celui-ci portait dans sa vie, ces ancres puissantes qui préservent des naufrages vulgaires les âmes les plus exposées aux orages des passions. Par son intelligence, son caractère et ses goûts, il était fils du dix-septième siècle bien plus que du dix-huitième. En lui nulle corruption du cœur, nul scepticisme de l'esprit, et, quoique très ouvert aux impressions de son âge et aux idées de son temps, nulle atteinte de ces amères rêveries et de ces sombres désespoirs dont les contemporains de René et cVObermann ont si souvent, après Rousseau, éprouvé ou simulé le tourment. C'était une nature exubérante, pleine de sève et de feu, mais profondément saine, s'élançant avec Timpétuositéde lajeunesse aux jouissances de la vie, mais y portant toujours une certaine élévation délicate, et gardant, à travers tous les entraînements, un fond de croyances et de traditions, principe des grands retours.
Il est curieux de relire les notes, tracées au courant de la plume, que, au fur et à mesure de ses impressions diverses, Berryer écrivait alors sur ses agendas. C'est le résumé de toute son existence, avec ses préoccupations sérieuses, ses frivolités, ses études, ses remarques, ses sentiments intimes. Vers latins, souvenirs historiques, notes de droit, définitions scientifiques, philosophie ou politique, rêveries de jeune homme et madrigaux, tout se mêle dans ce recueil.
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N'est-ce pas le politique qui s'annonce dans cette citation de d'Aguesseau? « Il faut garder de la modération dans le bien même » ; et plus encore dans cette pensée, écrite dès 1807 : « L'homme est toujours porté à donner modestement la mesure de sa raison comme la mesure de la raison humaine, et le sublime de la raison est de ne pas trop croire à la sienne, ou plutôt, tout en tenant fortement à ses idées, de concevoir, d'expliquer et de pardonner toutes les autres » .
Le voici avec la modestie qui le distinguera toujours : « Quelques-uns qui me veulent du bien m'accordent du mérite et me font des éloges; mais je sens que je les trompe, je sais bien peu et bien mal ». Il notera, en s'en accusant lui-même, les défauts de la jeunesse. « Le plus grand tort des jeunes gens, et c'est le mien, c'est de ne pouvoir supporter paraître avoir tort, quand ils ont raison ».
D'autres pensées révèlent son ironie clairvoyante, mais sans amertume. « Pour me venger des gens qui soulèvent mes mépris, je me plais à faire devant eux l'éloge des vertus qu'ils n'ont pas ». Ou encore : « Le plus malin sur le compte d'aulrui est toujours attrapé sur le sien ». Et cette réflexion à l'adresse des esprits forts qui sont souvent si faibles : « On m'a parlé d'un barbier qui dit que la religion est bonne pour le peuple ! »
Parfois il a des retours attristés ; lui, si facile, si bon camarade, dont on se raconte les aimables et joyeuses saillies, il éprouve une impression de solitude intellectuelle, quand il compare les banales relations du monde avec ce besoin d'intime épanchement que réclame l'amitié vraie : « Parmi tant d'aimables compagnons ne pourraisje trouver un ami? Personne n'attacherait plus de prix que moi à trouver un ami à qui je puisse tout confier. Ce sentiment est si vif en moi que je m'en glorifie. Je crois qu'il fait mon éloge ; mais est-ce ma faute ou celle
o\ LA JEL'.NESSE DE BERRYER.
des autres hommes, si je ne puis trouver à le satisfaire ? » C'est bien du même fonds qu'est née cette observation : « La confiance fournit plus à la conversation que l'esprit ». Et tout à coup, voici une réflexion sérieuse, ample, de grand air, qui semble peindre la marche de cette intelligence parmi les agitations de ses contemporains. " 11 faut que l'homme, nourri de saines doctrines, s'avance avec courage à travers les erreurs de son temps, comme ces fleuves larges et rapides dont la force impétueuse conserve longtemps, au sein des mers, la couleur et la douceur de leurs eaux ».
Au milieu de ces notes graves, piquantes, enjouées, émues, la jeunesse entonne son chant et pare de riantes images cette vie d'affaires et d'études :
OMMA VINCIT AMOK ET NOS CEDAMLS A.MOKI
,\inour, amour, sous Ion einitiic Tu tiens nos conirs asservis; A tes lois, à Ion délire J'abandonne mes esprits.
Toute cette fête du cœur s'anime autour d'iui nom. La jeune fille que Berrj-er va bientôt épouser inspire ses rêveries; c'est à elle qu'il pense, c'est elle qu'il regarde, lorsqu'il célèbre
... Celle bouche divine.
Ce teint de Ijs. ces yeux, celle louchante voix. Ces blonds cheveux, celte taille élégante...
Il semble même qu'on retrouve dans ses notes l'écho des objections que son mariage a soulevées dans sa famille et que Berryer veut réfuter. Il était bien jeune , il avaità peine vingt et un ans; peut-être les conditionsdefortune queson avenir lui permettaitd'espérer ne semblaientelles pas à ses parents réalisées dans ce projet d'union.
Bonheur d'amour passe richesse; L'amour fait seul les vrais heureux.
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Ce refrain, que se répète souvent la passion confiante du jeune homme, est comme sa réponse aux craintes qu'on lui exprime. Et, si on lui objecte sa trop grande jeunesse, n'a-t-il point pour sa défense cette citation de Télémaque inscrite sur son agenda?
« Ce que Mentor souhaitait le plus pour les bonnes mœurs, c'est que les jeunes gens se mariassent de bonne heure et que leurs parents leur laissassent choisir des femmes agréables de corps et d'esprit, auxquelles ils pussent s'attacher >>.
Après la Terreur, Berryer père avait été appelé, ainsi que M. Gorneau, son beau-pére, à faire partie d'une commission qui se réunissait au ministère de la guerre et qui avait mandat de prononcer sur les réclamations élevées par les fournisseurs étrangers. Il avait connu dans les bureaux du ministère M. Gautier, qui était devenu depuis directeur de l'administration des vivres de la première division militaire. La fille de M. Gautier venait souvent chez M""^ Berryer : gracieuse, spirituelle, fraîche comme « un bouquet de roses », ainsi qu'on le disait, cette fois, sans banalité, elle plut à Berryer. Elle n'avait qu'un an de moins que lui. Les deux jeunes gens se sentirent rapidement attirés l'un vers l'autre, et les hésitations des parents de Berryer ne tinrent pas contre l'élan de son cœur.
Mais, avant de se marier, il lui fallait terminer ses études de droit. Il se hâta de passer ses examens. Le 7 mai 1811, Berryer était reçu bachelier en droit; le 3 septembre, licencié. Il prit place au barreau le 16 novembre de la même année.
Quelques semaines plus tard, il se mariait. Le 10 dé-
cembre 1811, dans l'église de l'Abbaye-aux-Bois, Pierre Berryer épousa « Marie-Louise-Caroline Gautier, fille de Pierre-Nicolas Gautier, directeur en chef de la Marine et de la Guerre, et de Marie-Madeleine de Bar' ».
Un prêtre italien, l'abbé Granuta, bénit leur union; son discours, sans autre éloquence que cette élévation naturelle dont la religion pénètre tout ce qu'elle inspire, a été conservé par Berryer. Il avait également gardé les couplets qui, selon l'usage du vieux temps, furent chantés au dîner de noces. Le français et l'italien avaient rivalisé pour célébrer la grâce et le bonheur des jeunes époux. Richomme n'avait pas manqué cette occasion d'exercer sa muse. L'abbé Granuta, lui-même, voulut composer son ariette en l'honneur de l'épousée :
La più fresca e bella rosa Che giammai produsse Aprile Rosa a cui non v'è simile S'è al (in colla in queslo d\.
Oh che odor soave e gralo !
Oh che vivo c ver dilelto Provar do colui che in pello Porta ornai si vaga (ior - !
La tentation des fonctions publiques vint de nouveau s'offrir à l'ambition du jeune homme. L'agenda de 1811, à la date du 13 décembre, porte ces mots : « 11 m'est proposé de devenir avocat général. Y penser. »
11 y pensa et refusa.
1 Acte de célébration du mariage civil, en date du 10 décembre 1811. Mairie du X= arrondissement.) - La plus fraîche et belle rose
Que jamais produisit avril
Rose qui n'a point de pareille
S'est entin cueillie en ce jour.
0 quelle odeur suave et douce !
0 quel vif et vrai plaisir
Doit éprouver celui qui dans son cœur
Porte désormais une si belle fleur 1
LE CHOIX d'une carrière. 57
Berryer fit bientôt ses débuts au Palais. Sur le conseil de son père, il avait choisi pour son premier procès une aiïaire très simple. La cause se débattait devant une chambre du tribunal de première instance. Le président était M. Gabaille. Berryer avait écrit sa plaidoirie. Il la récita tout entière, mais l'esprit confus et comme ébloui ; une sorte de mirage s'était formé devant ses yeux. Il ne distinguait à travers ce brouillard ([ue la figure du président qui lui faisait des signes d'approbation. Cette vue soutint son courage. S'il s'était trouvé en face d'un magistrat brusque et malveillant, il était perdu; le désespoir eût brisé sa carrière. « Avis aux présidents », disait Berryer en souriant, lorsqu'il racontait cette entrée en scène.
De là vint sans doute la bonté qu'il montrait aux jeunes gens. Il se plaisait à encourager leurs essais, à découvrir et à signaler en eux les dispositions qui leur présageaient un avenir. Il les attirait par l'affabilité paternelle et simple de son accueil. L'assurance de quelques-uns, tranchant sur toutes choses et pressés de se mettre en avant dans les assemblées, l'étonnait toujours. « On n'était pas ainsi de mon temps », disait- il.
Cependant Berryer ne donna pas tout d'abord l'idée de ce qu'il devait être au barreau. Les occasions lui manquaient, et il ne s'empressait pas de les rechercher. Les enchantements de sa vie nouvelle, la succession rapide des événements qui précipitaient les destinées de l'Empire, les inquiétudes, les désirs, les aspirations que ces événements faisaient naître, la langueur des affaires imposant à la justice et au barreau des vacances forcées, cet état d'attente qui tenait de plus en plus les esprits en suspens, à mesure qu'on approchait du terme, tant de causes bien diverses avaient souvent détourné le stagiaire de l'exercice de sa profession. Il étudiait, observait, conversait, excitait ses amis, leur communiquait ses vues et
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son ardeur, les charmait et les dominait par Tentrainement de sa parole, mais sans travail suivi et sans éclat public. C'était seulement dans le cercle de ses relations habituelles que l'on pressentait son avenir.