‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits) (volume 2)Chapitre 14 sur 46 · LKS DERNIERES ANNÉES DE L EMPIRE · texte numérisé non relu

LKS DERNIERES ANNÉES DE L EMPIRE

Premières impressions de Berryer. — Son enthousiasme pour l'Empire. — Le canon d'Iéna. — Pièce de vers en l'honneur du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. — Comment s'éveillent chez Berryer les pensées d'opposition. — La princesse Caroline , reine de Naples. — L'indépendance du barreau sous le régime impérial. — Vote négatif des avocats dans le scrutin pour la proclamation de l'Empire. — Ressentiment de Napoléon. — Berryer père est le conseil des généraux Monnet, Dupont et Vedel, disgraciés par l'Empire. — Sa défense courageuse du maire d'Anvers. — Berryer chez le Poète Delille. — Les procès-verbaux de la Constituante. — De leur étude datent les convictions monarchiques et libérales de Berryer. — Réflexions qu'il fait dès lors à son camarade Aristide de Graudville et à ses amis. — Ta m'es témoin! — La conspiration du général Malet. — Berryer etDesmarets.

Les réflexions de Berryer se développaient dans ce loisir apparent, et ses opinions politiques arrivaient en quelque sorte à prendre corps à ses propres yeux. Elles ne lui furent pas données toutes faites; elles se formèrent peu à peu dans son esprit, d'abord indécises et variables, quoique exprimées avec le feu de la jeunesse, puis tendant graduellement à se modifier, à s'affermir et à se fixer sous la double influence de la méditation personnelle et des événements.

Jeune collégien, échappé aux horreurs delà Révolution, sans en avoir perdu le souvenir, jouissant, au sein de l'heureuse retraite de Juill)', du calme qu'avait assuré l'épée de Bonaparte, Berryer était franchement impérialiste. II avait eu pour camarade le frère du héros; il voyait ses plus chers amis impatients de courir à l'armée ; son frère Hippolyte, plus jeune que lui de quelques années, se préparait à y entrer; il avait entrevu, dans la grande avenue de Juilly, avec son regard de génie, sa parole sobre et grave, le maître du monde. Les bulletins de la victoire venaient, comme des pages ajoutées à Ylliade ou à l'Enéide, tlatter, dans la paix sereine des ombrages du collège, sa vive intelligence. Il sortait bientôt de Juilly, comme il l'a dit lui-même, « au bruit du canon d'Iéna ' » , l'esprit tout échauffé de la gloire militaire, l'imagination étourdie par l'odeur de la poudre.

Ce transport dura quelques années. Au mois d'avril 1810, lors du mariage de l'empereur avec Marie-Louise, Berryer dédiait à M. Frochot, préfet de la Seine, une pièce de vers en l'honneur des souverains. Il la signait : «Berryer, élève de Juilly », quoique ayant quitté le collège depuis quatre ans, comme pour la dater du temps et du lieu où il avait vu le conquérant pour la première fois. Cependant, naïve confiance de son âge (à moins que ce ne fût déjà un conseil caché), ce qu'il célébrait dans ses vers, c'était bien moins le conquérant que le pacificateur, bien moins les exploits de Napoléon que la sécurité dont il allait doter l'Europe.

Que l'hymne de la paix succède aux cris de guerre! Les temps de l'âge d'or sont promis à la terre...

L'âge d'or était loin, et l'âge de fer si près de reparaître , que cette évocation , aventurée comme un éloge par

1 Discours parlementaires, V, p. 163, 16 juillet 1831.

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le jeune poêle, eût pu sembler à quelque censeur zélé, et peut-être au maître lui-même, l'allusion d'un opposant.

Opposant, le jeune homme ne l'était pas encore, mais il restait indépendant. Refusant toute carrière ofTicielle, il ne subordonnait ses sentiments à aucun intérêt personnel; si la gloire de la France, dominant de ses victoires les autres nations, enthousiasmait son patriotisme, ses jugements demeuraient libres sur les conditions du gouvernement et sur le caractère des hommes. Les événements, les lectures, bien des incidents secondaires dont un choc soudain créait ou faisait ressortir l'importance, provoquaient ses observations et le soulevaient contre les exigences du régime dont il admirait le chef.

Ce fut le jour du mariage de l'empereur avec Marie- Louise que Berryer eut comme la première impression du travail qui se faisait dans son esprit.

La cérémonie civile avait eu lieu à Saint-Gloud ; les souverains étaient attendus au Louvre pour la solennité religieuse. Berryer et son père avaient pris place dans la galerie, dite du Muséum, avec les privilégiés qui avaient obtenu des billets pour voir défiler le cortège se rendant à la chapelle', où le cardinal Fesch devait ofTicier. Napoléon avait décidé que le manteau de la nouvelle impératrice serait porté par quatre princesses de sa famille. On assurait que la reine de Naples, Caroline, femme de Murât, ne voulait pas se soumettre à cet ordre de son frère. La nouvelle était exacte; on remarqua, en effet, au retour de la cérémonie, que le manteau de Marie- Louise était tenu par la reine d'Espagne, la reine de Hollande, et la reine de Westphalie , auxquelles s'était jointe la grande-duchesse de Toscane. La reine Caroline suivait; le front haut, belle et fière, se parant de son isolement, avec une grâce mutine, elle semblait porter dans

1 L'autel avait été dressé dans le Salon carré.

son attitude l'expression du refus que son orgueil lui avait dicté. La galerie dévorait des regards ce spectacle; pour Berryer, il en fut si ravi, que ses mains, ainsi qu'il aimait à le raconter, se rapprochèrent instinctivement comme pour applaudir.

Il était préparé à ces pensées d'indépendance, non seulement par les penchants de sa nature, mais encore par les exemples de son père, par les tendances de la société au milieu de laquelle il vivait. Il avait puisé dans ses traditions de famille, en dehors de toute opinion de parti, un tempérament intellectuel, qui devait l'empêcher de succomber aux séductions de la gloire aussi bien qu'aux menaces de la force.

Supprimé légalement le 2 septembre 1790, Tordre des avocats avait survécu à sa propre abolition par l'initiative et la constance de ses chefs. Les mêmes hommes qui, à la veille du jugement de Louis XVI, s'étaient réunis pour se promettre assistance mutuelle dans le cas où le roi réclamerait le ministère de l'un d'eux; qui, sous le titre de défenseurs officieux, avaient continué de paraître à la barre pour ne pas manquer à leurs clients dépouillés ou proscrits; qui, même en cessant de plaider pour se dérober à l'exigence des certificats de civisme, n'avaient pas cessé de prêter leur concours aux victimes de la tyrannie; les mêmes hommes, les Bonnet, les Bellart, les Delacroix-Frainville, les Chauveau-Lagarde, les Blacque, les Billecocq, s'étaient retrouvés avec Berryer père, pour reconstituer l'ordre après la Terreur. Ils avaient vu se mêler à leurs rangs de Sèze, Tronson du Coudray, et les avocats des parlements de province, Portalis, Siméon, Muraire, Hegnauldde Saint-Jean d'Angely,

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que l'Empire devait bientôt appeler aux plus hautes charges. Ils avaient repris les usages et les règlements, sous lesquels s'était formé le barreau , le ressuscitant dans leur association volontaire, bien qu'aucun texte de loi ne l'eût rétabli, et s'engageant à n'admettre pour confrères, afin d'éviter la tourbe des gens d'affaires, que ceux qui, jugés dignes de leur confiance, se soumettraient aux anciens statuts.

De tels hommes, sans former un parti, donnaient, par leur seule conduite, des leçons de dignité et des exemples de liberté. Le pouvoir absolu devait les redouter et les tenir en défiance. Bonaparte leur avait fait quelques avances, peu de temps avant le vote de l'Empire, en rétablissant par la loi du 21 ventôse an XII le tableau des avocats. Cependant, lorsque le sénalus-consulte, qui proclamait l'Empire, fut soumis à l'acceptation du peuple français, les avocats lui furent hostiles. L'ordre se composait de plus de deux cents membres; trois seulement s'inscrivirent sur la colonne des acceptations.

De là le ressentiment de l'empereur contre les avocats que déjà il n'aimait point. On en retrouve la preuve dans la lettre que Napoléon écrivit à Cambacérès en lui renvoyant le projet de décret pour la reconstitution de l'ordre, que l'archichancelier lui avait soumis : « Le décret est absurde. Il ne laisse aucune prise, aucune action contre les avocats. Ce sont des factieux, des artisans de crime et de trahison... Je veux qu'on puisse couper la langue à un avocat qui s'en sert contre le gouvernement».

Berryer père avait été parmi les opposants à l'Empire. Aussi connut-il souvent les marques de sa défaveur. Le Ministre de l'Intérieur, Lucien, frère de Napoléon, l'ayant, à son insu, présenté comme candidat au tribunat, son nom fut rayé par l'empereur. Un décret, rendu en ISIO ',

1 14 décembre 1810. — Ce ne fut qu'à partir de cette époque que le nom

avait ressuscité le conseil de discipline de l'ordre des avocats, mais en l'assujettissant à la nomination du procureur général qui devait choisir ses membres sur une liste double des anciens avocats, réunissant les conditions nécessaires pour en faire partie. Berryer père, quoique désigné par la date de ses services et par l'éclat de son talent, ne fut jamais appelé, sous l'Empire, au conseil de son ordre.

Sans faire de politique, il s'était trouvé engagé, par la nature des causes qu'il avait eu à soutenir, dans des luttes directes avec le gouvernement impérial. Déjà, sous le Consulat, il était entré dans le conseil de défense du rival de Bonaparte, du général Moreau ^ . En l'an XII, il avait défendu, dans un important débat, les intérêts d'une maison de banque contre Bourrienne, alors secrétaire et confident intime du Premier consul. En 1809, le général Monnet étant inculpé de trahison pour s'être vu forcé de rendre Flessingue aux Anglais , la famille s'était aussitôt adressée àBerryer père pour obtenir main-levée du séquestre établi sur ses biens. C'était lui encore que les généraux Dupont et Vedel, après la capitulation de Baylen-, appelaient à leur secours contre la vengeance dont les menaçait la colère de Napoléon.

Une dernière affaire mit le comble à tous les griefs que l'avocat avait amassés contre lui ; ce fut sa courageuse et persévérante intervention en faveur du maire d'Anvers.

Ce magistrat, homme opulent et honorable, chef d'une famille nombreuse, était accusé, avec trois autres fonctionnaires, d'avoir dilapidé les deniers de l'octroi de la ville d'Anvers. Animé par des rapports de police qu'a-

d'avocat reparut dans ralmanacli impérial. Jusque-là les membres du barreau y étaient inscrits sous le titre de « Défenseurs officieux > ou de " jurisconsultes •.

1 Mars 1804.

2 20 Juillet 1808.

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vaient inspirés des rancunes personnelles, l'empereur, du fond de l'Allemagne, avait ordonné l'arrestation de ce vieillard universellement respecté et sa mise en jugement. 11 fut traduit devant la Cour d'assises de Bruxelles. Bcrryer pcre, appelé pour sa défense, était auprès de lui. Mais le ministère public, pressentant que les jurés, compatriotes de l'accusé, lui seraient favorables, éleva un incident et fit renvoyer le procès à une autre session.

Celte fois le jury était composé exclusivement de Français, pour la plupart fonctionnaires publics, tous attachés à la fortune impériale. Berrver se retrouve à son poste. 11 fait justice de l'accusation , afl'ermit par son éloquence la conscience des jurés et obtient d'eux, malgré tant de chances contraires, un acquittement. L'enthousiasme général accueille cette décision, la population s'attelle à la voiture du maire et le ramène en triomphe chez lui. Napoléon reçoit la nouvelle à Dresde. Transporté de fureur, il donne l'ordre de recommencer le procès contre le maire et ses prétendus complices , d'arrêter les avocats et , au besoin, de mettre en jugement les jurés eux-mêmes'.

La prétention était monstrueuse. Elle ne trouva cependant de résistance, ni au Sénat, ni à la Cour de cassation. Seul, le préfet d'Anvers, M. d'Argenson, refusa deux fois d'obéir, et sur une troisième sommation, il donna sa démission. Le Sénat s'empresse de voter le projet que lui avait transmis le grand juge; sur le rapport d'un de ses membres, il annula la décision

1 « Tout ceiiui est dit du procès du maire d'Anvers aux pages 342 et suivantes des Souvenirs de mon père, est de la plus parfaite exactitude J'y puis ajouter mon souvenir profond et très exact des menaces qui furent faites à mon père d'être emprisonné, menaces qui eussent été réalisées sans l'intervention de Cambacérès. Je me rappelle fort bien que l'un des avocats de Bruxelles, qui assistait mou père dans cette cause, fut mis en prison sans autre forme de procès, sur l'ordre de l'empereur. J'ai vu cet avocat, sortant de captivité, venir se félicitera Paris de la un d'un pareil régime ». Lettre inédite de Berryer à M. Bonnet (Dis du défenseur deMoreau), 3 juin 180".

RERRVER. — T. I. 5

du jury'; la Cour de cassation rendit un arrêt qui remettait en jugement le maire et ses coaccusés, en les renvoyant devant la Cour d'assises de Douai. « Que voulezvous? disait, pour excuser son vote, un sénateur à Berryer père; si nous agissions autrement , la charrette serait renversée. »

Les mêmes sénateurs, qui ratifiaient de leur suffrage l'ordre de Napoléon, devaient, moins d'un an après, s'armer de cet ordre contre lui et l'inscrire parmi les motifs de la déchéance de Tempereur.

La chute de l'Empire mit fin à ce scandale judiciaire, mais trop tard pour le malheureux maire qui, avant l'heure de la délivrance, avait succombé dans sa prison.

in.

Le fils de Berryer était d'âge à sentir l'odieux de ces procédés. 11 entendait, au foyer de la famille, dans la conversation des avocats, le récit des violences s'accumulant avec les embarras du régime ; il avait, par les relations mêmes que la clientèle et les amitiés de son père lui donnaient dans le monde officiel, la confidence des intrigues, des mécontentements, des lassitudes, des angoisses qui pénétraient jusque dans l'intimité du maître, et, sans savoir encore oîi se fixer, tout ce qu'il y avait en lui d'instincts d'honneur, de liberté et de justice, avait déserté la cause impériale.

Ces exemples le frappaient d'autant plus qu'ils confirmaient dans sa pensée d'autres enseignements. C'est cet accord d'influences diverses, s'unissant pour former cette nature d'homme, qu'il importe d'envisager.

L'idée de la grandeur morale s'était montrée à Berryer,

1 Sénatus-consulle du •2S août 1813.

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en face des triomphes de la force, sons les voûtes de Saint- Sulpice. Les conférences de M. Frayssinous disposaient la jeunesse à lalil)erté, en lui faisant entendre une parole uniquement inspirée par la conscience et dont le seul objet était de prêcher des doctrines qui ne cherchaient leur empire que dans l'adhésion volontaire des intelligences. Elles conduisaient, suivant l'expression deBerryer, « à l'indépendance par la religion ». Cette contradiction latente que la pure prédication des vérités évangéliques opposait au joug de la domination matérielle, Napoléon l'avait sentie. Il s'était efforcé delà détruire et de tourner en sa faveur ce moyen d'action , en obtenant du prêtre l'éloge de sa politique et l'apologie des mesures prises pour le recrutement des soldats. Il avait échoué dans son entreprise, et dès lors résolu de suspendre les conférences : manifestation nouvelle de la puissance de l'idée religieuse, que celle tentative du gouvernement, le plus fort qui fùl jamais, pour la gagner ou la supprimer.

Une des figures du temps, dont le souvenir se liait dans la mémoire de Berryer aux origines de son opposition, c'était celle du poète Delille'.

On ne s'imagine pas, aujourd'hui, quelle était à cette époque la popularité du chantre des Jardins et de la Pitié. Le courage de Delille sous la Révolution, son héroïque dithyrambe contre les tyrans, la dignité de sa vie sous l'Empire, à qui il n'accorda jamais ni un gage ni une louange, avaient créé au poète une véritable souveraineté. « Il a régné, a dit Sainte-Beuve, ou du moins il a été le prince des poêles de son temps -. »

Retiré au Collège de France, presque aveugle, Delille se montrait de loin en loin à l'Académie. Quelquefois, on le voyait dans la salle du Collège de France, oîi il avait

1 Delille (l'abbé Jacques), 1738 -+- 181<t. - Porlrails Ultéraires, t. H, p. 10.

naguère donné son enseignement, assistant à la leçon de son suppléant, Tissot^ qui ne le valait point. Ces rares apparitions étaient pour le vieillard autant de triomphes. Les jeunes gens l'acclamaient, et des milliers d'admirateurs l'escortaient jusqu'à sa demeure.

Berryer vit beaucoup Delille dans son intérieur; il défendait, contre les méchancetés de la chronique, M""' Delille, femme d'allure vulgaire, d'une franchise brusque et redoutable, en parfait contraste avec la nature pacifique et souriante du poète, mais d'un cœur excellent et très dévouée à son mari. Il est vrai que Chateaubriand, qui avait fréquenté le ménage en Angleterre, au temps de l'émigration, adonné de ce dévouement une image assez rude : « Delille besognait beaucoup, dit-il dans ses Mémoires; il le fallait bien, car M'"'' Delille l'enfermait et ne le lâchait que quand il avait gagné sa journée par un certain nombre de vers. Un jour, j'étais allé chez lui, il se fit attendre; puis il parut, les joues fort rouges. On prétend que M'"'' Delille le souffletait ; je n'en sais rien, je dis seulement ce que j'ai vu - ».

Berryer avait connu, chez Delille, Michaud-', avec qui il devait faire plus tard campagne dans la Quotidienne; Michaud, l'auteur du Printemps cVun Proscrit, le futur historien des Croisades, caractère adorable, disait-il, de l'esprit le plus fin, plein d'idées et de vues dans sa légère causerie, que n'eût fait fléchir aucune persécution, que le danger animait, que l'infortune attirait, et, en même temps, comme Delille, l'homme le plus bienveillant et le plus doux. Avec une tenue déplorablement négligée, Michaud gardait une distinction exquise. Il était

1 Tissot (Pierre-François), dont nous retrouverons bientôt le nom, fut membre de l'Académie française. Ne en 1768, il mourut en l8oi. Il cul pour successeur à l'Académie Mgr. Dupanloup, évêque d'Orléans.

^ Mémoires d'Outre-Tombe, t. M, p. 130.

3 Michaud (Joseph), membre de l'Académie française (I7G7-1839).

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témoin, dans un mariage, avec Berryer; sur son jaboL de dentelle il avait, suivant son habitude, répandu son tabac. « Secouez donc cela», lui dit Berryer. « Non, répond Michaud, on me remarquerait ».

Delille et Michaud étaient inséparables, et Berryer racontait de plaisantes histoires sur leur intimité.

Ils causaient fort de littérature et se querellaient souvent. Un jour, la discussion porta sur Virgile. Michaud affirmait que, dans sa traduction de VÉnéide, Delille avait fait un contre-sens; Delille soutenait le contraire. Le débat s'échauffait. Michaud propose de consulter le texte. Delille, un peu embarrassé, dit : « C'est que je crois bien que je n'ai plus de Virgile.... Ah! si, reprend-il tout à coup, j'ai une petite édition qui vient de paraître. Mais où peut-elle être ? » Ils cherchent; impossible de mettre la main sur le précieux volume. « Pourvu, dit le poète, que W^ Delille ne Tait pas porté à la cuisine! » Les deux amis vont, en effet, s'en assurer; ils trouvent, hélas! les feuillets dispersés : on s'en était servi pour envelopper des côtelettes; mais ils ne peuvent découvrir le feuillet où étaient les vers, objet de la contestation. Tout en furetant, ils avisent un pot de confitures tout récemment faites. Elles avaient fort bonne apparence. « Il faut en goûter », disent-ils, et les voilà qui emportent les confitures au salon et se consolent, en les savourant, de leur déconvenue. Mais bientôt Delille est saisi d'une inquiétude : que dira sa femme? En rentrant, elle cherchera ses confitures comme ils ont clierché leur \\vgile, et elle ne prendra pas aussi bien qu'eux sa mésaventure. « Certainement, elle va se fâcher, dit le mari préoccupé; si nous allions faire un tour! » Et les deux coupables s'esquivent pour éviter l'orage.

La maison du poète était ouverte tous les jours; quelques personnages de l'ancien régime, témoins des premiers succès de Delille, s'y mêlaient avec les célébrités

nouvelles. L'Institut, le Conseil d'État, l'élite de la jeunesse lettrée, seréanissaient dans cette modeste retraite. Berr3'er y retrouvait des contemporains avec qui, dans des voies différentes, il devait grandir : au premier rang, Villemain et Casimir Delavigne; il y rencontrait le marquis de Coriolis, qu'il revit plus tard au Conservateur et dansFinlimité de Lamennais; les deux Michaud; M. de Féletz, critique aimable et délicat; M. Bureau de la Malle, le traducteur de Tacite, dont le fils avait été son camarade au lycée Bonaparte; Picard, Talma, le chevalier de Bouftlers, Regnauld de Saint-Jean d'Angely, Cuvier, et celui que recherchait son admiration, Chateaubriand, à qui ses condisciples de Juilly, les neveux du grand écrivain, l'avaient présenté.

C'était là pour le jeune homme une jouissance de l'esprit, en même temps que dans ce salon, malgré la présence d'un conseiller d'Etat, il sentait fermenter, en accord avec l'élan de son âme, l'opposition contre le despotisme.

D'autres leçons venaient tomber comme une semence vigoureuse, sur le fond créé par ces influences réunies de la famille, de la profession, des relations littéraires et de la foi chrétienne.

Un ancien membre de la Constituante, M. Bonnemant, avait été chargé, nous l'avons vu, de donner à Berryer des répétitions de droit. Entre l'étudiant et le vieux maître, les entretiens ne se bornaient pas à l'aride explication des textes de lois. Cette assemblée dont M. Bonnemant avait fait partie, Berrver en voulait entendre parler; les discussions, les émotions, les luttes ardentes ou terribles qui s'y étaient produites, le caractère, les paroles, les rivalités des orateurs, tous ces souvenirs, facilement éveillés chez l'ancien député, provoquaient les questions et l'insatiable curiosité de son élève. Sur le conseil de Berryer père, M. Bonnemant jugea que la meilleure ma-

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nière de l'initier aux vicissitudes de ce drame en même temps qu'au droit nouveau qui en était sorti, c'était de mettre sous ses yeux les délibérations elles-mêmes. Il fit lire à Berryer les procès-verbaux de la Constituante.

Ce fut pour le jeune homme une révélation. Rien de ce qu'il voyait n'avait pu lui faire pressentir ce que lui apprenait cette lecture. Ici, une nation muette, courbée tout entière sous la volonté d'un homme, les lois suspendues au gré du maître, les procès interrompus ou violemment revisés, les prisons arbitrairement remplies; là, tout un peuple soulevé pour larevendication deses droits, une assemblée convoquée par l'initiative de son roi, le proclamant solennellement le restaurateur des libertés françaises, et, avec un élan téméraire sans doute, sous l'empire d'illusions périlleuses, de prétentions coupables et d'un mépris du passé funeste pour l'avenir, mais avec une absolue indépendance, au milieu des éclairs d'une prodigieuse éloquence, dans une inspiration générale de juslice, travaillant à édifier les institutions de la France.

Dans ces accents, Berryer démêlait les aspirations confuses de son intelligence. Quelque chose lui disait que ces hommes étaient pour lui des ancêtres; il croyait reconnaître sa race, son sang, sa langue, comme un exilé qui, longtemps banni de la demeure de ses pères, retrouverait tout à coup les murs qui ont abrité son enfance et les chants qui l'ont bercée. Tournant alors ses regards vers la France, il se demandait quelles garanties subsistaient pour son développement, ses droits, ses libertés, sous cette gloire militaire dont son adolescence avait subi l'éblouissement; il cherchait, sous cette pompe magnifique, sous cette retentissante splendeur, l'action et le vœu du pays ; il entrevoyait que, résumées dans l'existence d'un homme, fût-il le plus grand de tous, la destinée d'un peuple est fragile et sa grandeur précaire.

C'est cette leçon de sa jeunesse que le député, mûri

par l'âge, invoquait en 1831, devant l'Assemblée législative, en appelant à son aide les souvenirs d'un de ses amis d'enfance, d'un de ses camarades de collège, présent à la séance :

... J'étais bien impérialiste à dix-huit ans ; j'étais bien impérialiste à vingt ans encore. Oh ! lagloire de l'Empire ! Je suis sorti du collège au bruit du canon d'Iéna, et quelle tête n'eût pas été enivrée alors! Mais j'ai réfléchi; j'ai étudié... je me suis rendu compte des conditions des gouvernements. J'avais un père, homme de labeur, homme de pauvreté, voulant m'inspirer le goût du travail. En 1811 ou 1812, il mit près de moi un ancien député aux États généraux; il donna commission à cet ancien député de me faire étudier quoi? Ce à quoi personne ne songeait dans le monde à cette époque, les procès-verbaux de l'Assemblée constituante. Je les ai étudiés pendant dix-huit mois, avec ce vieux M. Bonnemant, ancien député aux États généraux. J'ai commencé alors à comprendre; j'ai senti le despotisme et il m'a été odieux. Je n'ai pas attendu sa chute; j'ai ici de mes amis d'enfance; ils savent qu'avant la chute de l'Empire, je leur disais : « Vous ne vous rendez pas compte de votre gouvernement; il est odieux, il est intolérable! La gloire ne couvre pas cela ' ».

Et, se tournant vers M. de Grandville dont le visage exprimait l'assentiment à ces paroles: « Tum'es témoin! »

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