‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits) (volume 2)Chapitre 15 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

On aurait pu répondre à Berryer que ce despotisme, venu après la Terreur et le Directoire, avait, du moins, relevé l'autorité et assuré la force du pouvoir. A défaut de la liberté, l'Empire ne donnait-il pas la sécurité?

Une étrange et soudaine aventure vint détruire cette illusion.

1 Discours 2)arlemenlaires, t. V, p. ICo, 13 juillet 1851.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE l'eMI'IRE. 73

Dans la nuit du ±2 au 23 oclobre 1812, presque à la même heure où Napoléon, accablé sous sa téméraire entreprise, était forcé d'ordonner la retraite de Moscou, un général, détenu à Paris depuis plusieurs années, s'échappait de la maison de santé où il avait été transféré, et, de concert avec d'obscurs complices, annonçait la mort de l'empereur, la déchéance de sa dynastie, la nomination d'un gouvernement provisoire, gagnait à lui deux régiments, envoyait à la Force le ministre et le préfet de police, et transmettait au préfet de la Seine, qui ne concevait même pas l'idée de la résistance, l'ordre de disposer, à l'Hôtel de Ville, la salle qui devait servir aux séances de la conmiission du pouvoir exécutif. Il fallut la prévoyance et la présence d'esprit d'un chef de bataillon pour déjouer la trame et arrêter les conjurés.

« On ne se fait pas une idée, nous disait Berryer, de ce que fut cette fameuse consiiiraliondu général Malet'. Les hauts dignitaires de la police mis à la Force, le conseil municipal préparant les séances du gouvernement provisoire, à la nouvelle de la mort de Napoléon; cette puissance qui couvrait le monde, qui faisait trembler les rois, disparaissant en un instant de dessus terre comme une tente qu'on vient de replier; pas un mot de l'héritier de la couronne, l'Empire tombant au seul bruit que l'empereur est mort : ce sont là des événements qui font plus pour mûrir une jeune tête que tous les livres et que vingt années ».

Treize accusés, fusillés dans la plaine de Grenelle le jour même de leur condamnation, payèrent de leur sang l'audace d'un seul homme et l'erreur des hauts fonctionnaires^ : maisleurmort n'effaça pas l'impression produite.

1 Claiule-Franrois de Malel né en 17.j4, fusillé le 29 octobre 1812. V. le récit (le la consiiiralion Malet dans les Mémoires du chancelier Pasquier, t. Il, pp. 12 et siiiv.

- « Sur vingt-cinq accusés, dix lurent absous et (juinzc condamnes.

Napoléon apprit clans les angoisses et le deuil de la retraite de Russie cette étonnante histoire. Il en fut humilié autant qu'irrité. Il sentit amèrement le silence gardé sur son fils, témoignage irrécusable de la solitude à laquelle était vouée sa toute-puissance. Il put méditer l'insolente et prophétique parole, commentée à voix basse dans les entretiens du temps, qu'avait prononcée devant les juges le principal accusé : « Quels étaient vos complices? » demandait à Malet le président de la commission militaire. « Toute la France, et vous-même, si j'avais réussi ».

Berryer rattachait à ces événements, plus encore qu'à son début devant le président Gabaille, ce qu'il appelait <' son premier essai de plaidoirie ».

L'un des généraux compromis dans le complot était un client de Berryer père, le général Guidai. Antérieurement à l'entreprise du général Malet, Guidai avait été enfermé à la Force, pour répondre de revers essuyés à la guerre ', genre d'infortune que Napoléon ne pardonnait pas. Sa captivité durait depuis plusieurs mois, lorsqu'on décida de le transférer à Marseille et de le faire juger par l'un des conseils de guerre des Bouches-du- Rhône. A la veille de partir, le prisonnier manda son avocat pour lui faire ses adieux et concerter encore une fois avec lui ses moyens de défense. Berryer père se rend aussitôt à l'appel de Guidai; il lui donne ses derniers

dont deu\ graciés. » (Desmarels, Tcmoignages historirjur-s. Quinze ans de haute police. Paris 1833, p. 317.) Voy. aussi le Moniteur officiel du 30 octobre 181-2, relatant, sans aucun détail sur les débats du procès, les conilamnations prononcées. « L'exécution, continue l'organe du gouvernement, a eu lieu aujourdui, à quatre heures, dans la plaine de Grenelle, en présence d'un concours très nombreux de spectateurs ».

1 C'est le motif indiqué i>ar Berryer père, qui devait, ce semble, comme avocat de Guidai, connaître mieux que personne les faits de la cause. (Souvenirs de M. Berryer, doyen des avocats de Paris, I, p. 3ii.) D'ai)rcs d'autres récits. Guidai aurait été inculpé de menées républicaines. En tout cas, il était étranger au complot de Malet.

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conseils et le quitte en lui exprimant ses vœux pour l'heureuse issue de son procès.

Dans la nuit qui suivit cet entretien, le général Malet exécutait sa tentative. Il avait compté sur l'appui d'un autre officier également détenu à la Force, le général Lahorie. Dès le matin, il vient le délivrer. Lahorie lui propose de s'adjoindre Guidai, lequel, sans plus réfléchir, sort avec les deux conjurés et accepte de Malet le commandement d'un petit corps de troupes. Averti bientôt que le complot a échoué, Guidai se relire; il ôte son uniforme et vient, en costume civil, chercher refuge auprès d'un homme qu'il avait lieu de croire son ami. Ce dernier était absent; la gouvernante, qui connaissait le général, lui donne asile et lui sert un repas dont il avait grand besoin. Arrive le maître de la maison; on l'informe de la présence de Guidai. Sans lui parler, sans demander à le voir, le misérable va trouver aussitôt le chef de la police générale, M. Desmarets, et lui apprend qu'il a dans sa demeure un complice de Malet.

Desmarets, comme les autres fonctionnaires, avait cru à la mort de l'empereur; il s'était laissé conduire en prison par les conspirateurs'. Confus et épouvanté de sa méprise, il ne se préoccupait que de la faire oublier. L'occasion lui est bonne pour déployer son zèle; il lance ses agents au domicile du dénonciateur. D'accord avec le traître, on s'empare de toutes les issues; on cerne la salle à manger où se tenait Guidai; il se sent saisi par les agents avant de les avoir vus; ses pistolets, placés sur la table, lui sont enlevés et on le ramène à la Force.

Au même moment, le jeune Berryer cachait à Épinay,

1 « Je riHais au lieu de douter, a-t-il écrit lui-même, fascination inévitable qui, de ce premier coup (la nouvelle de la mort de l'empereur) vint saisir et fausser les esprits de chacun... » Et il a ainsi caractérisés le rôle des infortunés que la commission militaire envoya à la mort : « Le chef et ses malheureux complices, sii faut nommer ainsi des liom^nes si étrangemenl dupes ». {Quinze ans de haute police, p. 30i>).

dans la maison de campagne de son père, un ami de sa famille qui, redoutant d'être enveloppé dans le cercle illimité des poursuites, lui avait confié sa vie.

La nouvelle de l'arrestation de Guidai bouleversa le jeune homme; il s'indignait contre la trahison et tremblait d'autant plus pour l'ami dont il avait le secret. Dans cet état d'esprit, Berryer rencontre Desmarets chez son beau-père, M. Gautier. Il y avait une réunion assez nombreuse; on causait de la conspiration. Un des assistants, M. Godard, qui avait la vue très basse, s'approche tout près de Desmarets et lui demande d'un ton railleur :

« — Eh bien, qu'est-ce que vous avez dit quand vous vous êtes vu à la Force ?

« — Eh! répond Desmarets, j'ai cru que c'était vrai.

« — En vérité?

« — Oui, j'ai cru que Bernadotte l'avait fait assassiner.

« — Oh! mais vous n'avez pas cru que le Sénat avait prononcé la déchéance ?

« — Bah! répond Desmarets, il en était bien capable ».

« J'étais dans un coin, racontait Berryer. J'avais vingtdeux ans. Impétueux, ardent, je m'élance comme un chevreau, je vais à Desmarets :

« — Monsieur, j'espère que vous répéterez devant le conseil de guerre ce que vous venez de dire ici.

« — Gomment! comment!

« — Oui, il y a là de malheureux officiers qui n'ont commis d'autre crime que de croire, comme vous, que ce qu'on leur disait était vrai. Si vous, dignitaire de la police, vous avez pu vous laisser tromper, comment ri'excuserait-on pas leur erreur? Vous leur devez de parler et de les arracher à la mort par votre témoignage ».

Le noble jeune homme ne se possédait plus. On l'enleva du salon. Tout le monde était saisi de stupeur devant cette indignation si généreuse, mais si hardie pour un pareil temps.

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