‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits) (volume 2)Chapitre 16 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Empire succombe sous les conséquences de ses fautes. — Le Corps législatif et Napoléon. — M. Laine. — La jeunesse aux funérailles do Delille. — Comment Berryer apprend les noms des princes de la maison de Bourbon. — Son voyage à Rennes. — Il prend part dans cette ville à une manifestation royaliste. — M. de X. et le général de Pire.

— Le frère de Berryer sous-lieutenant à Champaubert. — Entrée de Louis XVIII à Paris. — Joie universelle. — La royauté représente aux yeux du pays la paix et la liberté. — Vivacité de ces sentiments dans la jeunesse et dans le barreau. — Fautes commises. — Napoléon reparaît en France. — Protestation du barreau. — Comment la Restauration avait entraîné la ruine de Berryer père. — Ce désastre n'altère ni chez lui ni chez son fils les sentiments de dévouement à la royauté.

— La garde nationale et les volontaires roj^aux. — Départ de Louis XVIII. — Les Cent jours. — Plaidoiries de Berryer. — Affaire Saint-Clair. — Berryer en lutte avec deux maîtres du barreau, Bonnet et Tripier. — Éloge que Bonnet fait de son talent. — La seconde restauration.

De tels événements n'en jetaient pas moins une lueur terrible sur la durée du régime impérial. Ils montraient ce gouvernement de fer à la merci d'une échauffourée.

Gomme Berryer le dit plus tard à la tribune, l'Empire s'était fondé sur la parole de la victoire' ; il devait s'é-

i> L'Empire vivait sur la parole de la victoire et, quand la victoire lui

crouler le jour où la victoire lui manquerait. Déjà, dans l'enivrement de sa puissance, il avait épuisé le cycle fatal que les pouvoirs, issus de la souveraineté du peuple, semblent tous destinés à parcourir. Né du concours ou de Fabdicalion des intérêts blessés et des volontés lasses, l'Empire avait vu, pendant quelques années, toute résistance s'éteindre, et l'on avait pu compter les caractères qui, sur cet abaissement universel, se tenaient encore debout. Mais, à mesure qu'il s'avançait dans sa course, ce gouvernement avait passé sur toutes les situations, sur tous les droits, sur tous les principes, les écrasant indifféremment de sa force implacable et méprisante. Les croyances, les libertés, les familles, les fortunes, les intérêts moraux et matériels, s'étaient trouvés successivement atteints, retenant leurs plaintes sous le joug ou les sentant couvertes par le tumulte des victoires, mais prêts à se redresser au moindre revers, et à protester contre leur oppresseur, dès que la fortune, qui commençait à lui être infidèle, l'aurait abandonné.

La campagne de Russie fit entrevoir la faiblesse cachée du conquérant. Vainement ses bulletins s'efforcent d'atténuer ses désastres et donnent pour consolation à la douleur de tant de foyers, que « la santé de l'empereur n'a jamais été meilleure». Les levées nouvelles de troupes , enlevant à la France la fleur dernière de sa jeunesse, achèvent d'exaspérer des sentiments que ne contient plus le succès. Bientôt les illusions sont impossibles. La défection de nos alliés, la coalition de l'Europe, les journées terribles de Dresde et de Leipzig, l'ennemi poussant jusqu'aux frontières le flot chaque jour grossi de ses armées, tandis que Napoléon précipite son retour à Paris pour organiser la défende et convoquer les

a été infidc'lc, l'Empire n'était plus! • Séance du G mars 183". Disc, parlementaires. — II, p. 272.

Chambres, tout montre que le colosse est atteint, et son obstination à rejiiser la paix, au moment où il en proclame la nécessité, détermine contre lui l'explosion du vœu public. Le Corps législatif, sortant de sa longue timidité, confie à M. Laine ' le soin de faire connaître ses sentiments et de revendiquer à la fois une paix durable et des lois protectrices : « Ces mots consolateurs de paix et de patrie retentiraient en vain, dit le rapporteur, si l'on ne garantit les institutions qui promettent les bienfaits de l'une et de l'autre. Il paraît donc indispensable à votre commission qu'en même temps que le gouvernement proposera les mesures les plus promptes pour la sûreté de l'État, Sa Majesté soit suppliée de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté, de la sûreté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits politiques ».

La colère que ce rapport cause à Napoléon, la fermeture du Corps législatif et l'ajournement de la session, confirment dans les esprits l'idée qu'entre ces garanties réclamées par l'opinion publique et le maintien de l'Empire, l'accord est impossible. Napoléon concentre sur lui toutes les responsabilités, en voulant pour lui tous les droits : « Le trùne, c'est un homme, et cet homme, c'est moi, dit-il aux députés réunis le 1*^'' janvier autour de sa personne: c'est moi qui puis sauver la France, et ce n'est pas vous ». Par l'excès de ses prétentions et les catastrophes qui en seront les suites, il ramène les souvenirs vers les temps de libre discussion et vers les idées de 1789. Il traite de rebelles ceux qui lui font entendre

1 I^inc (Joseph Henri-Joacliiin, vicomle), 17G7-l83o, avocal à Bordeaux, membre du Corps législatif, président de la Cliambre des députés sous la Uestauration, Ministre de l'Intérieur, membre de l'Académie française en 18IG et pair de France en 1823. V. Eloge de Laine, discours prononcé par Manuel Fouicade, avocat à la cour d'appel de Paris, à l'ouverture de la conférence des avocats, 28 novembre 1891.

ces justes revendications et leur apprend par là à le devenir ; il fait de l'homme qui les a présentées un agent des Bourbons et porte ainsi le pays, porte M. Laine luimême, qu'aucune pensée roj'aliste n'avait jusque-là inspiré, à croire que c'est, en effet, à la monarchie, à la vieille race de ses rois, que la France doit demander la liberté et la paix.

La jeunesse ressentait ces impressions avec la vivacité de son âge; elle subissait le régime impatiemment et ne cherchait pas à s'en cacher. Berryer en avait eu récemment la preuve, lors des funérailles de Delille. Le chantre de V Immortalité de l'âme, le doux et fier poète qu'aucune tyrannie n'avait pu séduire, était mort au Collège de France'. Les jeunes gens des écoles se pressèrent à son enterrement; ils attendaient dans la cour du Collège le moment où le convoi allait se mettre en route, lorsque parut, en costume d'académicien, le président du conseil d'État, Regnauld de Saint-Jean d'Angely. A cette vue, des murmures et des huées se firent entendre, comme si cette jeunesse refusait à un représentant du pouvoir absolu le droit de paraître aux obsèques d'un défenseur de la liberté.

Ni dans sa famille ni dans ses relations, Berryer n'avait de traditions ou d'engagements qui l'attachassent d'avance à une opinion déterminée. Il comptait parmi les parents ou les amis de son père des hommes de 1789, des conventionnels, des impérialistes, autant et plus, peut-être, que d'anciens émigrés ou de fidèles partisans de la vieille monarchie. Son père n'était pas lié à la cause royaliste; il était, avant tout, indépendant. Jusqu'en 1813, le jeune Berryer n'avait même pas^ connu les noms des princes de la maison de Bourbon, Ce fut M™" de Colbert qui, vers cette époque, les lui révéla. Il a

1 i^' mai 18d3.

souvent invoqué ces souvenirs pour établir combien avait été national le mouvement qui rappela les Bourbons; plus il confessait qu'il n'était pas né royaliste, plus il insistait pour faire comprendre que ce qui l'avait rallié à la monarchie, c'était l'amour vrai de la liberté et de la patrie : « Je suis royaliste parce que je suis patriote » .

Combien de fois, soit à la tribune, soit dans ses entretiens, a-t-il répété cette déclaration! Sa voix s'enflammait à ces récits, et, même dans ses épanchements familiers, pensant aux fables propagées sur la violence que l'étranger aurait faite à la France en lui imposant le retour de ses rois, il retrouvait, il faisait passer dans l'âme de son auditeur, pour protester contre ces calomnies, l'émotion oratoire : « Voilà, s'écriait-il, ce qu'il est nécessaire de redire. On ment impudemment sur cette époque. On ne saurait assez rappeler l'exécration dont on couvrait le gouvernement d'alors, et le peu déracines que, malgré son immense et redoutée puissance , il avait dans les esprits. Les sentiments qui m'animaient étaient ceux de toute la jeunesse; tous, nous voulions la Charte et nous acclamions les Bourbons. L'Empire tombait sous l'horreur universelle bien plus que sous les baïonnettes étrangères ».

Les circonstances l'amenèrent à se prononcer un des premiers pour la monarchie. Il était à Rennes tandis que l'Empire livrait ses derniers combats. Il avait gardé de son séjour dans cette ville un souvenir qu'il se plaisait à rappeler comme un grave enseignement.

Avec quelques jeunes gens, Berryer avait organisé une manifestation royaliste. 11 avait eu connaissance de la proclamation adressée, le 12 mars 1814, par le duc d'Angoulême aux Bordelais, et en avait répandu des copies. Il avait pris, ainsi que ses compagnons, la cocarde blanche, et résolut, avec eux, de parcourir la ville en criant : « Vive le Roi! » Un officier de hussards, décoré

BEKRYER. — T. I. 6

de la Légion d'honneur, qui se trouvait à Rennes, offre aux jeunes gens de se joindre à eux. « Si je prenais mon uniforme?... » leur dit-il. La proposition est accueillie avec empressement; le costume militaire ne pouvait que rendre la démonstration plus saisissante. Les jeunes gens se mettent en marche; l'officier, revêtu de son uniforme et portant sa décoration, les accompagne. Ils se promènent dans les rues en criant : « Vive le Roi! » devant une population déjà émue des nouvelles qui se succédaient du théâtre de la guerre ; arrivés aux portes de la ville, ils rencontrent un adjudant qui ramenait du champ des exercices un détachement de conscrits. L'officier s'élance vers lui et lui dit brusquement : « Allons! criez avec nous : Vive le Roi ! » L'adjudant, vieux soldat, regarde l'officier avec stupeur; il ne se doutait pas de la fermentation des esprits; il croyait rêver. « Le roi! ditil, vive le roi! non, jene crierai pas ça ». L'officier insiste. Sur le refus de l'adjudant, il s'anime, il s'emporte. Tout à coup, hors de lui et comme pour se rendre tout retour impossible, il arrache de sa propre poitrine sa croix de la Légion d'honneur et la foule aux pieds. A cette vue, les jeunes gens qui avaient provoqué la manifestation éprouvent une impression pénible. Berryer la ressent plus qu'aucun autre. Il relève lui-même la croix, et, tandis que l'officier continue de se démener dans un accès croissant de violence, il parvient à rattacher la décoration aux lirandebourgsdeson uniforme. Le cortège reprend la route de Rennes, mais son ardeur est tombée. La honte d'un pareil trait a éteint l'enthousiasme de la première heure. A un an delà, Napoléon, déchu de son trône et impatient de le reconquérir, a quitté l'île d'Elbe pour dominer de nouveau la France. Il régne cent jours; puis, accablé sous un désastre irréparable, il se livre à ses mortels ennemis, laissant tous ceux qu'il a entraînés dans son aventure exposés aux poursuites du gouvernement rétabli.

Celui qui avait défendu la croix de la Légion d'honneur contre les outrages d'un officier, transfuge de l'Empire, Berryer, va défendre les vaincus de l'Empire contre la justice royale.

Parmi ses clients, Berryer comptait le général Debelle. Le général avait remis à son avocat le dossier des ordres qu'il avait reçus de ses chefs militaires et dont la rigueur, contrastant avec la modération de ses actes, pouvait contribuer à le disculper ou à l'excuser. Dans ce dossier, se trouvaient les lettres de service , adressées à Debelle par le comte de Pire, général de division.

Une de ces lettres était ainsi conçue :

Le lieutenant général comte de Pire au général Debelle, commandant à Romans.

6 avril 1815, 1 heure du soir.

... Non seulement je vous autorise, mais je vous ordonne de faire fusiller tout individu ou toute autorité civile qui ne vous seconderait pas avec énergie dans un mouvement militaire important pour la sûreté de la France et l'honneur des armes de l'empereur.

P. S. — Je vous prie de vouloir bien employer M. de X . , mon aide de camp, à veiller à l'exécution de mes ordres.

L'aide de camp ainsi désigné était le même officier qui, l'année précédente , à Rennes, avait foulé aux pieds la croix de la Légion d'honneur et menacé le vieil adjudant fidèle à l'Empire.

« Quand je vis ce nom, nous disait Berryer, je fus suffoqué». Et il ajoutait : « C'est à de pareils exemples (car il en citait d'autres se rapportant à d'autres époques), c'est à de pareils exemples que j'ai appris la modération».

Tandis que Berryer préludait par la manifestation de Rennes à ses luttes pour la royauté, son frère Hippolyte, élève de l'Ecole d'équilalion de Saint-Germain , avait été

incorporé, avec le grade de sous-lieutenant, dans les cclaireurs de la garde. Il eut un cheval tué sous lui à Champaubert, et prit, à son rang, une part vaillante à la dernière campagne. Napoléon vaincu recommanda à ses officiers généraux, en quittant Fontainebleau , de faire obtenir à ses jeunes compagnons d'armes la récompense qu'avait méritée leur bravoure. Le roi exauça le vœu de l'empereur, et cette croix de la Légion d'honneur que Pierre Berryer avait fait respecter à Rennes, une ordonnance de Louis XYIII, en date du mois d'août 1814, la mit sur la poitrine de son frère Hippolyte *.

Le 3 mai 181 i, Louis XYIll fit son entrée solennelle à Paris.

Il y eut alors une de ces journées, bien rares dans la vie des nations, qui montrent tout un peuple confondu dans le même sentiment de bonheur-. Délivrés de longues agitations et de poignantes angoisses, tous les cœurs se donnaient à l'allégresse que faisaient naître la possession du repos et la perspective d'un avenir assuré. Enfin on aurait la paix, on ne vivrait plus dans une alerte quotidienne; les familles ne seraient plus oppressées par la crainte journalière d'apprendre la mort d'un des leurs, tué sur quelque champ de bataille. Enfin on serait libre, on pourrait respirer; on pourrait dire tout haut sa pensée; on aurait des lois et des juges. Paix et liberté! Ces deux mots étaient inséparables de l'idée même de la royauté. Les ennemis les plus déclarés de la monarchie ,

1 Hippolyie-Nicolas Berrver, né en 179o, est mort général de brigade en 1857.

■i . L'entrée du roi fut admirable; on voit tous les jours déployer plus de magnificence ; mais re mouvement spontané, cet enthousiasme dans une immense population, voilà ce qui ne s'était peut-être rencontre nulle part au même degré ». Mém. du Chancelier Pasquier. II, p. 409.

ceux qui avaient tout osé contre elle, n'étaient pas les derniers à l'acclamer. « Les anciens républicains, a écrit Carnot, partagèrent sincèrement les transports de la joie commune; toutes les classes de la société avaient tellement souffert qu'il ne se trouvât personne qui ne fût réellement dans l'ivresse... ' ».

Comme tous avaient également souffert, tous attachaient au nouvel ordre de choses d'égales espérances. Les rivalités n'étaient pas encore nées; les divisions, si près de se rallumer, semblaient éteintes; elles disparaissaient momentanément dans l'expansion de la confiance publique. Chose remarquable! la jeunesse accueillait avec transport cette restauration qui n'était pas une révolution. Elle saluait, au nom des libertés nouvelles, le retour de ses anciens rois. Elle avait le pressentiment qu'à l'ombre de la vieille dynastie, elle allait elle-même, préservée de la guerre et du despotisme, rassembler ses forces et prendre son essor; comprimée jusque-là, mutilée dans ses espérances, n'ayant d'autre issue à ses rêves que la carrière des armes, arène ensanglantée qu'avait délaissée la victoire, elle voyait s'ouvrir devant son génie les grands espaces, et de quel élan elle voulait s'y jeter! Histoire, science, poésie,, littérature, musique, éloquence, philosophie , peinture , en un instant, elle allait bondir dans toutes les régions, s'abreuver à toutes les sources, parcourir toutes les cimes. C'était Tenivrement du captif qui, sorti des ténèbres de la prison, livre à l'air pur ses poumons avides et ne peut assez s'inonder de lumière!

Au milieu de ces manifestations d'espérance et de joie se distinguait le barreau. 11 avait éprouvé les ressentiments et les défiances de Napoléon; il vivait sous l'empire

1 Mémoire adressé au Roi en juillet 181i par M. Carnot, lieutenant, général, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, membre de la Légion d'honneur, de l'Institut de France, etc. — Bruxelles, 181i, brocli. in-8°, p. 11.

de ce décret de 1810 qui l'assujettissait à l'autorité administrative et le blessait dans ses antiques privilèges, en lui refusant le droit d'élire ses chefs ; il avait vu la violence déchirer les arrêts de la justice et la police retenir en captivité ceux que la parole des avocats avait fait acquitter par les jurés. La monarchie rétablie annonçait la fin de ces désordres : « Je saluai de cœur le retour des Bourbons sous lesquels les trente premières années de ma vie s'étaient écoulées dans un calme si parfait, persuadé qu'ils le ramenaient avec eux' ». Tel était, exprimé par Berrver père, le sentiment des anciens. OdilonBarrot nous dira l'impression de leurs jeunes confrères : « Nous pressentions qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir pour la France, et chacun de nous s'y préparait selon ses goûts, ses habitudes d'esprit, son éducation ^ ».

Berrver n'était pas rentré à Paris lors de l'abdication de Napoléon. La part qu'il avait prise à la manifestation de Bennes l'avait dénoncé au préfet dlUe-et-Yilaine. Poursuivi, menacé d'arrestation, il avait été obligé de s'éloigner en toute hâte et s'était réfugié, non sans péril, à Nantes. Il y apprit la chute de l'Empire.

11 avait trop désiré le retour des Bourbons pour ne pas s'en réjouir. Ses prévisions avaient devancé les espérances que faisait naître la royauté; il partageait, il suscitait lui-même l'ardeur et les projets qui animaient la jeunesse. C'était l'époque où, réunissant le soir quelques amis dans lecabinet de son père, il s'entretenait avec eux des débats et des incidents, que soulevait la liberté nouvelle; en parlant des orateurs du temps, des discussions delà Chambre des députés, on se reportait aux délibérations qui, vingt-quatre ans auparavant, avaient ému la France. Tout pénétré des lectures qu'il avait faites avec

1 Souvenirs, t. I", p. 3G0.

- Mémoires pos^/i«>nes d'Odilon Barrol, t. I", p. 13. — Odilon Barrot élail né en 1791 ; il est mort le 6 aoiit 1873.

M. Bonnemant, Berryer prenait un volume des procèsverbaux de la Constituante; il déclamait devant ses amis quelque discours de Mirabeau, la fameuse harangue sur la banqueroute, par exemple, et devant celte action oratoire par laquelle le jeune homme ressuscitait en quelque sorte l'éloquence du tribun, ses auditeurs transportés lui prédisaient, comme l'un d'eux le lui rappela plus tard ', ce qu'il serait un jour.

L'enthousiasme qui accueillit la rentrée de la maison royale dissimulait aux masses les difTicultés du gouvernement de Louis XVIIl, mais ne les détruisait pas. Les esprits clairvoyants n'avaient pas tardé à s'en rendre compte. Gomme au temps d'Henri IV, comme au lendemain de toutes les révolutions, la loi des transactions s'imposait au nouveau régime. Son œuvrene pouvait être, à vrai dire, qu'une grande transaction.

En acclamant la royauté dont le renversement avait inauguré la phase extrême et sanglante de la Révolution, la France n'entendait pas relever toutes les institutions que la Révolution avait abattues. Elle appelait un principe, sans se livrer à un parti. Si elle répudiait les individus qui s'étaient signalés pendant la Révolution par leurs crimes, elle n'entendait pas renier les réformes qui, malgré les crimes, s'étaient accomplies. Elle voulait, au contraire, en saluant le retour du roi, confirmer ces réformes dans tout ce qu'elles avaient de légitime, et reprendre les principes consacrés par les cahiers de 89 pour en assurer, à l'ombre du droit héréditaire, l'application régulière et le développement. Il ne s'agissaitpas davantage d'exclure indistinctement les hommes qui , dans l'ordre militaire ou civil, avaient servi le régime déchu et dont l'ensemble composait en réalité la masse de la nation. Ceux qui

1 Lettre de M. de la Guibourgcre à Berryer, 6 janvier 1833. Papiers de Berryer.

88 LA JEUiNESSE DE BERRYER.

avaient bien mérité du pays devaient trouver sous le gouvernement royal la place due à leur expérience ou à leurs bons offices, et travailler, pour leur part, à la pacification commune.

Ainsi l'avait compris Louis XYIII, lorsque, dès le 2 mai 1814, la veille de son entrée à Paris, il posait, dans la déclaration de Saint-Ouen, les garanties suivantes, comme les bases nécessaires de sa constitution : le gouvernement représentatif divisé en deux Chambres, l'impôt librement consenti, la liberté publique et individuelle , la liberté des cultes, les propriétés inviolables et sacrées, la vente des biens nationaux irrévocable, les ministres responsables, rinamovibilité des juges, la dette publique garantie , les pensions, grades et honneurs militaires conservés ainsi que Tancienne et la nouvelle noblesse, l'admissibilité de tous à tous les emplois, la promesse de ne rechercher nul individu pour ses opinions ou ses votes.

Dans les notes sommaires que Berryer écrivait pour fixer ses souvenirs, nous trouvons ces lignes: « Après la Convention et le Directoire, on voit les hommes honorables (Pasquier, Molé,Montalivet, etc.) de l'ancien régime, victimes de ces temps odieux, embrasser le retour à des conditions de vie sociale, sous l'éclat de la gloire. — Accession au Consulat et à l'Empire. — Fautes de 1814 et 1815. Des royalistes confondre ces hommes avec des révolutionnaires, et ceux-ci lutter contre les royalistes, à cause des ardentes, vaniteuses et haineuses prétentions de quelques hommes. Sagesse du roi; dépit naturel des jeunes militaires pour les exagérations du parti; complaisances fatales de ceux qui voulaient racheter leur passé ; fraction royaliste constitutionnelle. Dans ces grands mouvements, les esprits réfléchis ne gouvernent pas. Les passions répandues dans les masses font la loi elles luttes' ».

1 Pajyiers de Berryer.

Les fautes de 1814, suivies des fautes plus graves de 1815, les folies de quelques royalistes, la fatalité des prétentions et des préventions contraires, les conséquences funestes des froissements personnels, l'encouragement donné aux extravagances des esprits extrêmes par les exagérations calculées de ceux qui, se sentant compromis dans les rangs de la République ou de l'Empire, faisaient étalage de leur conversion pour la rendre profitable, la sagesse du roi dominant les passions de parti, tout est résumé dans ces courtes réflexions.

Il eût suffi de quelques années pour apaiser les défiances mutuelles et donner à ces intérêts divers, à ces prétentions et à ces situations rivales, le temps de se faire dans la société renouvelée une place équitable. La royauté avait cet avantage de planer au-dessus des compétitions et des luttes; la hauteur de sa position autant que la stabilité de son principe lui inspiraient le désintéressement et la patience nécessaires pour opérer cette œuvre de conciliation. Des voix s'élevaient parmi les royalistes pour former les représentants des vieilles traditions à la pratique des institutions nouvelles; le môme écrivain dont la plume, au dire de Louis XVIII, avait valu mieux qu'une armée, l'auteur de Bonaparte et les Bourbons, Chateaubriand, publiait les Réflexions politiques pour inculquera son parti l'esprit de la Charte et rapprocher de la royauté les hommes de 89, en comparant avec le régime de compression que l'Empire avait fait peser sur la France la liberté dont elle jouissait sous le roi. Déjà il pouvait dire : « Quelque opinion que l'on ait ou que l'on ait eue, on convient généralement que jamais la France n'a été aussi heureuse à aucune époque que dans les quatre mois qui

se sont écoulés depuis le rétablissement de la monarchie. Il n'y a aucun Français qui ne porte en lui-même le sentiment de son affranchissement et de sa pleine liberté. Chacun s'endort, sûr de n'être pas réveillé au milieu de la nuit, pour être traîné par des espions à la police ou par des gendarmes à un tribunal militaire. Le propriétaire sait qu'il pourra conserver son bien, la mère son enfant; le fermier, l'artisan, ne se mettent plus d'avance à la torture pour savoir comment ils rachèteront le seul fils qui leur reste... Les propriétés ont été garanties, la confiance renaît, les manufactures reprennent leurs travaux, tout marche vers la prospérité ' ».

Il en est du bonheur pour les peuples comme de la santé pourles hommes; ils l'appellent quand ils ne l'ont plus, et cessent d'en sentir le prix dès qu'ils en jouissent. On avait pris, au bout de quelques mois, une telle habitude de la liberté, qu'il semblait qu'on ne l'eût jamais perdue, et lorsqu'on setrouvaitenpossessiondegaranties dontlamoindre parcelle eût paru, sous l'Empire, une concession inespérée, dont la timide revendication avait attiré contre le Corps législatif les fureurs de Napoléon, on accusait déjà de leur insuffisance la royauté qui seule les avait données. On se livrait d'autant plus aux mécontentements qu'on avait plus de latitude pour les exprimer ; on voyait d'autant mieux les imperfections qu'on avait plus de moyens pour y mettre fin. Des hommes qui, sous l'Empire, avaient supporté en silence le règne des commissions militaires, les emprisonnements arbitraires, les livres mis au pilon, les arrêts cassés par ordre du pouvoir, regimbaient à l'idée que quelque limite -serait imposée à la liberté de la presse, et prétendaient rendre la dynastie responsable des maladresses d'un ministre ou des propos intempérants d'un émigré.

1 De l'étal de la France au 4 octobre 1814. — Mélanges politiques, édil. Pourrai, 1838, II, p. 3-27.

Relégué à l'ile d'Elbe, Napoléon épiait du fond de son exil les fautes commises et les oppositions soulevées. Un jour, on apprit tout à coup son débarquement en France; le bruit, d'abord entendu avec indifférence, devint bientùtplus saisissantetplusécouté. En un instant, l'émotion fut universelle. Chacun sentit, à la lueur du péril, ce que lui avait fait gagner le retour des Bourbons, ce qu'il perdrait à leur chute; ces intérêts qui s'étaient séparés les uns des autres dans des préoccupations exclusives, coururent d'instinct à un rapprochement. Libéraux et royalistes, hommes de 89 et hommes de l'ancien régime, se mettent la main dans la main. Les Chambres sont convoquées en séance royale. Louis XVIII se rend au Palais-Bourbon portant, au lieu du cordon bleu, le cordon rouge de la Légion d'honneur, tandis que La Fayette arbore la cocarde hlanche. Le comte d'Artois renouvelle devant les Chambres son serment de fidélité à la Charte, et c'est un ancien conventionnel, le père d'Odilon Barrot, qui écrit, sous la dictée de son fils, le texte de la protestation des députés contre l'entreprise de Bonaparte et pour la défense des Bourbons.

Dans la jeunesse et au barreau, l'indignation fut au comble. La liberté, la paix, l'indépendance judiciaire, disparaissaient avec les Bourbons; c'était l'avenir fermé pour ces jeunes gens, pleins de projets et d'espérances : « J'aime les Bourbons de toute la haine que je porte à leurs ennemis », s'écriait un jeune professeur déjà renommé pour son précoce talent, Villemain. Avec la jeunesse libérale du temps. Cousin s'enrôlait parmi les volontaires royaux ; Odilon Barrot s'inscrivait sur les contrôles de la garde nationale, et faisait son service, comme soldat d'une des légions les plus dévouées à la cause royale, dans les appartements des Tuileries. Le conseil de l'ordre des avocats, réuni sous la présidence du bâtonnier, Delacroix-Frainville, prenait un arrêté pour

manifester « son dévouement au roi Louis XVIII le Désiré et à son auguste famille ».

La famille de Berryer n'avait pas eu à s'applaudir, pour ses intérêts personnels, du retour des Bourbons. La restauration, qui avait relevé la fortune de la France, avait perdu celle de Berryer père. Celui-ci avait eu pour client, sous l'Empire, un mécanicien français, longtemps détenu en Angleterre pour avoir dérobé à l'industrie de ce pays les dessins et les modèles des machines à filer, et qui, de retour en France, avait eu à soutenir des procès contre des compatriotes enrichis par ses découvertes. Berryer, l'ayant tiré de la ruine, l'avait aidé à monter pour son propre compte une filature, en lui faisant ouvrir chez un banquier un crédit illimité, à la condition que l'industriel tiendrait toujours à sa disposition, en coton filé, une valeur double du montant de la somme reçue. Le blocus continental , en mettant le coton hors de prix , servit les intérêts du fabricant, sans compromettre la garantie qu'il devait fournir. L'Empire tombe, le blocus continental est levé. Le comte d'Artois prononce le mot célèbre : plvs de droits réunis. Les cargaisons étrangères affluent, le prix des denrées s'abaisse en proportion, et l'approvisionnement de coton, avancé par le fîlateur, ne représente plus qu'une faible partie de l'argent qu'au nom de Berryer le banquier lui a versé. Il fallut faire face aux engagements. Berryer père dut successivement hypothéquer et vendre ses propriétés'. Sa fortune, amassée par trente-quatre années de travaux, sombra presque toute entière dans ce naufrage. L'événement pesa sur sa vie et sur sa famille.

Disons tout de cette histoire, au risque d'anticiper un peu sur l'avenir. L'aventureux auteur de cette ruine, l'imprudent industriel, ne se la pardonna point. Il s'en consolait d'autant moins que ceux qui en avaient été vic-

i Souvenirs de M. Berryer, t. I, p. 357.

times ne la lui reprochaient pas. A trente ans de là, il apprend que Berryer, déjà en deuil de son père, vient de perdre sa mère. La nouvelle réveille en lui le remords du passé, et, se sentant lui-même près de la tombe, le vieillard a besoin d'épancher dans le cœur du fils affligé le tourment de son âme.

11 écrit à Berryer :

Strasbourg, le 2'> septembre 1846.

Monsieur,

Permettez-moi, comme un ancien protégé de vos estimables auteurs, de vous présenter mes sincères condoléances sur la deuxième et douloureuse perte que vous venez d'éprouver en la personne de M'"^ Berryer la mère, et de vous assurer, monsieur, que le sentiment de ma juste reconnaissance pour les nombreux bienfaits que j'ai reçus de vos dignes parents depuis ma sortie des prisons d'Angleterre en 1797, n'est pas éteint en moi à l'approche de ma quatre-vingt-quatrième (sic).

Ce sentiment s'effacera d'autant moins de mon cœur que des accablants événements subversifs m'aient {sic) à jamais enlevé les moyens d'en convaincre les vénérables défunts.

La pénible impuissance dont l'impression fatale m'accompagne jusqu'à la dernière heure trouvera, j'espère, grâce auprès de vos généreux père et mère, lorsque bientôt je les rejoindrai dans un monde réparateur.

Agréez, etc.

Charles A...

A cette plainte suppliante, Berryer répondit, avec la magnanimité qui lui était propre :

Je suis fort touché, monsieur, des regrets que vous exprimez dans votre lettre du 2S septembre et du bon souvenir que vous avez gardé et de feu mon père et de ma mère que je viens d'avoir le malheur de perdi^e. J'ai su, en effet, monsieur, que la fortune que mon père avait acquise par ses longs et honorables travaux a été engloutie dans les opérations indus-

trielles que vous dirigiez. Cet homme de bien, dont le cœur était aussi ferme que généreux, a su, Dieu merci, supporter avec calme ces énormes désastres. Il a achevé sa carrière sans faire entendre contre personne une plainte ni un reproche. Il est mort bien pauvre; mais ses fils ont appris de lui à ne pas gémir amèrement des revers de la fortune. Les pieux sentiments dont votre lettre est remplie me prouvent que vous auriez désiré qu'il vous fût possible de réparer ou d'atténuer ces malheurs. Vous me dites, monsieur, que vous espérez trouver grâce , dans un autre monde , auprès de mon père et de ma mère. Prolongez en paix votre vie, et recevez de leur fils un remerciement sincère de la reconnaissance affectueuse que vous conservez pour ceux dont la mémoire m'est à jamais chère et sacrée*...

(7 octobre 1846).

Quelque part que la Restauration ail pu avoir dans le malheur des Berryer, des considérations de cet ordre n'étaient pas pour ébranler les sentiments qu'ils portaient aux Bourbons. Berryer père s'était associé à la protestation de ses confrères. Berryer fils s'enrôla parmi les volontaires royaux, jeune cohorte dont l'ardeur, prête à tous les combats pour sauver le trône, ne put que protéger le départ du vieux roi pour un nouvel exil.

Durant ce règne des Cent-jours , les deux Berryer reprirent l'exercice de leur profession. Les tribunaux tenaient leurs audiences, les affaires se poursuivaient. Les magistrats, que Napoléon n'avait pas révoqués, continuaient, sauf de rares exceptions, à rendre la justice ; ils témoignaient dans des adresses solennelles leur dévouement à l'empereur, comme ils l'avaient témoigné la

1 Papiers de Berryer.

veille, comme ils devaient encore le témoigner bientôt à Louis XVIII; ils alléguaient auprès de Napoléon la contrainte que l'entrée des Bourbons avait imposée à leur fidélité, et, quatre mois plus tard, ils excusaient auprès du roi leur défaillance , en dénonçant la violence que le despotisme impérial leur avait faite.

Le jeune Berryer apprenait de bonne heure à connaître l'inconstance des opinions humaines ; il ne songeait pas à s'en étonner, et ce spectacle, qui tant de fois se renouvela sous ces regards, lui inspirait, avec l'indulgence pour ceux qui le lui offraient , la résolution de ne les point imiter.

Sans perdre de vue la marche des événements , il se rendait assidûment au Palais. Il y trouvait l'occasion de s'entrenir avec ses confrères de leur opposition et de leurs aspirations communes ; il y était aussi appelé par les intérêts d'une clientèle nombreuse. Les noms dont est chargé son agenda de 1815 pendant ces mois de mars, d'avril, de mai et de juin , montrent quelle situation, dès cette époque, il avait prise au barreau. Déjà, raconte M. Odilon Barrot, « il faisait pressentir ces éminentes qualités de l'orateur qui l'ont placé au premier rang des princes de la parole. Sa grâce personnelle, la bienveillance naturelle de son caractère, le faisaient aimer de tous. Ses croyances religieuses mêlées à un libéralisme sincère qui, je dois le dire à son honneur, ne s'est jamais démenti , une remarquable capacité des affaires , qu'il tenait de son père, avocat et praticien consommé; la puissance de son action oratoire que favorisait un organe admirablement timbré, tout cela, joint à une âme tendre et expansive , l'appelait à jouer un grand rôle dans un pays oii la parole allait redevenir une puissance ' ».

Parmi les causes que plaida Berryer, il en est une qui

J Mémoires, I, p. 13.

fixa l'attention , distraite par tant de préoccupations tumultueuses : ce fut la défense d'un jeune officier de bonne famille, Serres de Saint-Clair, capitaine de grenadiers, accusé d'avoir assassiné une fille de mauvaise vie. Le crime avait été commis au mois de novembre 1814, et un jugement du conseil de guerre avait condamné à mort l'accusé, qui se pourvut aussitôt en révision.

Défendu devant le premier conseil par un avocat maladroit et violent, Saint-Clair avait confié son pourvoi à Berryer dont la plaidoirie fit grand bruit ; les journaux , qui depuis devaient si souvent célébrer son éloquence, la révélèrent, cette fois, au public. « Un jeune avocat, plein de zèle et de talent, dit la Quotidienne, sans nommer, on ne sait pourquoi, l'orateur, a pris la parole. Sa plaidoirie a produit une si grande sensation dans l'auditoire , que , au mépris des règlements, des applaudissements se sont fait entendre ». Le Journal des Débats disait de son côté : « M. Berryer, fils du célèbre avocat, a présenté la défense de l'accusé avec une éloquence , une méthode et un talent qui ont fait regretter qu'il n'ait pas été chargé de plaider pour lui devant le conseil de guerre ' ».

Le jugement fut cassé à l'unanimité. Berryer avait trouvé de beaux accents pour émouvoir un tribunal militaire. Un des motifs qu'il faisait valoir à l'appui du pourvoi, c'est qu'en condamnant à mort l'accusé, les premiers juges avaient omis de prononcer contre lui la dégradation de la Légion d'honneur : « Si M. de Saint-Clair n'eût pas demandé la révision, s'écria-t-il, il eût été mené à la mort couvert de sa décoration : ce qui est absolument impossible. Un chevalier français est invulnérable sous sa croix : noble disposition qui fait U7i rempart de la gloire! »

1 Quotidienne du 17, et Débats du 18 février 1813.

Berryer reparut avec l'accusé devant un autre conseil de guerre. Il réussit à faire écarter la préméditation; le procès n'en eut pas moins un dénouement tragique. Reconnu coupable d'assassinat, Saint-Clair fut condamné aux travaux forcés et à la dégradation. On lut au prisonnier le jugement hors de l'audience, en présence delà garde ; puis on le ramena devant le conseil. Il s'assit sur le banc des accusés, calme en apparence et remerciant avec effusion son avocat.

— Saint-Clair, lui dit le président, vous avez manqué à l'honneur.

— Jamais! s'écrie le condamné en se levant précipitamment, et aussitôt il se frappe d'un poignard qu'il avait tenu caché.

Alors, détachant sa croix, tandis que les gendarmes le reçoivent mourant dans leurs bras :

— La voilà, monsieur le président, que personne ne me l'ôte... Pour ma dernière consolation, déclarez que je n'ai voulu attenter aux jours de personne.

Les anciens confrères de Berryer avaient distingué son talent et se plaisaient à l'encourager.

Un des plus renommés était M. Bonnet, le défenseur du général Moreau : Berryer l'eut pour adversaire, au commencement de l'année 1815 , devant le tribunal de commerce de la Seine. La cause était importante ; sachant avec quel contradicteur il aurait l'honneur d'être en lutte, Berryer l'avait profondément étudiée. Il succomba néanmoins; mais son vainqueur fut le premier à le consoler et à l'applaudir. Peu de temps après, M. Bonnet avait à soutenir un appel que la société , alors chargée de l'éclairage de la ville de Paris, avait interjeté devant la cour royale. Le dossier était énorme ; il y avait plus de cinq mille pièces. Les questions étaient nombreuses et difficiles. M. Bonnet, alléguant ses immenses occupations, engagea ses clients à confier le pourvoi au jeune Berryer.

BEnnVER. — T. I. 7*

La désignation était d'autant plus flatteuse que Berryer allait avoir contre lui le plus redoutable dialecticien du barreau, M. Tripier'. Les débats prirent plusieurs audiences. Berryer gagna le procès, et ce succès lui fut auprès des membres de la cour un titre qui ne s'effaça point.

« Je ne cesse pas d'être reconnaissant à votre illustre père, écrivait Berryer au fils de Bonnet. Ce souvenir peut entrer dans l'histoire du barreau français; c'est encore un témoignage de l'attachement qu'avaient nos ancêtres pour la profession d'avocat et de la bonne grâce avec laquelle ils soutenaient et guidaient les premiers pas des jeunes confrères qui pouvaient, croyaient-ils, ne pas démériter de notre ordre- ».

Jusqu'au 6 juillet, les plaidoiries de Berryer se succèdent presque chaque jour. A cette date, et jusqu'au 8, le nom de Saint-Denis est écrit sur son agenda judiciaire, en regard des noms de ses clients. Le 8, on lit ces mots : « Retour à Paris >>.

1 Tripier (Nicolas-Jean-Baptiste), 176.J-1840. Bâtonnier de l'ordre des avocats, députe sous la Restauration, pair de France et conseiller à la cour de cassation sous le gouvernement de Juillet, M. Tripier cessa de plaider eti 1820, et ce fut Berryer qui, dans sa dernière cause, fut encore son adversaire. Il salua en ces termes sa retraite, devant la 3« chambre de la cour royale : " Je réponds à un adversaire absent; mais quoique quinze jours se soient écoulés depuis la plaidoirie de M. Tripier, je suis persuadé, messieurs, que la discussion à laquelle il s'est livré, est toute présente à vos souvenirs. Dans cette cause difficile et minutieuse, la dernière quecegrand avocat aura plaidée devant vous, il a précisé les questions avec celte netteté de vues, cette éloculion pénétrante, cette puissance de dialectique, caractères distinctifs d'un talent que nul n'a surpassé. Si, dans nos luttes judiciaires, il a pu rencontrer parfois des adversaires heureux, toujours il sut se montrer notre modèle et notre maitre. C'est un hommage qu'on ne cessera point de lui rendre et, dans ce moment où le barreau gémit de la résolution qu'il a prise de ne plus se faire entendre, il me semble qu'après avoir joui de ses exemples, je remplis un devoir, quand je cède au besoin de saluer cette longue renommée qui va se conserver au milieu de nous, cette haute et glorieuse réputation qui demeurera toujours attachée à son nom ' .[Moniteur du 28 janvier 18-20.)

- Lettre inédite à M. Bonnet, 31 juillet 1804.

C'est l'époque où Louis XVIII s'approche de la capitale et y fait son entrée. Berryor, avec la jeunesse royaliste, est allé jusqu'à Saint-Denis, au-devant du souverain.

Berryer qualifie ainsi dans ses notes l'entreprise de Napoléon : « Crime des Cent-Jours. Origine des plus funestes divisions ». Puis, faisant allusion à l'indigne choix auquel des passions de cour et des influences étrangères réduisirent le roi en appelant Fouché dans ses conseils, il continue : « Etrange confiance dans des scélérats qui avaient desservi l'empereur et s'olTraient pour conduire la royauté ».

Tout était changé depuis la première restauration. Les partis étaient prêts à se ruer les uns sur les autres. La guerre civile grondait dans les esprits, quand la guerre étrangère avait à peine cessé. Persuadés que les Cent-Jours étaient le résultat d'un complot, et d'autant plus ardents à s'en venger qu'ils avaient été moins capables de le prévoir, les royalistes extrêmes ne rêvaient que rigueurs pour en punir les auteurs et en empêcher le retour. L'armée, sentant les défiances dont elle était l'objet et désespérant de les vaincre, semblait prendre le parti de les justifier par une arrogante fidélité à l'Empire renversé. Les fonctionnaires étaient suspects. L'Europe, victorieuse et vindicative , prétendait chercher dans la ruine de la France la fin de ses longues inquiétudes.

Napoléon, au retour de File d'Elbe, avait ranimé, tout à la fois, les passions populaires et les colères de l'émigration. La première Restauration avait ramené la liberté ; Napoléon avait réveillé la révolution. Ayant reçu des Bourbons une France animée de l'esprit de 89, il la leur rendait troublée par l'esprit de 92.

Aucune violence n'avait accompagné, en 1814, l'entrée

de Louis XVIII. Les tribunaux exceptionnels supprimés, la liberté individuelle, la liberté de discussion, le contrôle des Chambres, rétablis, la confiscation abolie, toutes les existences protégées par d'égales garanties, avaient marqué son règne. Napoléon n'est pas encore à Paris, qu'il a déjà rouverl l'arsenal des violences révolutionnaires. Par des décrets datés de Lyon, il envoie devant les tribunaux, sous l'inculpation de crimes que punit la peine capitale, treize personnages qu'a choisis son ressentiment^; il prononce l'expulsion de tous les émigrés qui, depuis le 1" janvier 1814, sont rentrés dans leur patrie; il renouvelle contre ceux qui resteront sans son aveu en France les lois odieuses de la Convention^ ; il annule les ventes qu'ils ont pu faire^ ; il rétablit la confiscation ; il déchaîne ainsi dans l'avenir les proscriptions et les vengeances contre ses propres partisans , donnant en exemple à ses adversaires, pour le jour où ceux-ci auraient recouvré le pouvoir, les procédés dont il use contre eux. L'inique rigueur de ses mesures, opposée à la modération de la première restauration, arme d'avance les fureurs des royalistes et leur servira d'argument pour entraîner la seconde restauration dans les voies que l'Empire lui a ouvertes.

1 13 mars 1815. « Considérant que plusieurs individus ont Iralii nous et l'Empire... sont exceptes de l'amnistie... » Suit la liste des individus exceptes parmi lesquels Bellart, Talleyrand, Marmont, Vitrolles, Beur.uonville, etc.. « Ils seront traduits devant les tribunaux pour y être jugés conformément aux lois et suhir, en cas de condamnation, les i)eines portées au Code pénal. Le sé(|uestre sera apposé sur leurs biens meubles et immeubles par les officiers de l'enregistrement, aussitôt la publication du présent décret ».

2 13 mars 1813. « Ai't. 2. Les émigrés qui, quinze jours après la publication du présent décret, se trouveraient sur le territoire de l'Empire, serontarrétéset jugés conformément aux lois portées parnos assemblées nationales... »

3 2G marsl81i>. « .^rt. 3. Les ventes faites par les émigrés... depuis nos décrets du 13 mars sont déclarées nulles, sauf aux acquéreurs à prouver devant nos tribunaux qu'elles ont été laites de bonne foi ».

C'est ainsi que, menacée à la fois par l'hostilité des uns et l'exaltation des autres, la ro^^auté a peine à se dégager de ces passions que son vœu, comme son rôle, est de dominer.

La pensée du roi, ses actes et ses paroles le prouvent, était de conjurer les violences et de restreindre dans d'étroites limites le champ des rigueurs judiciaires. Tandis que Napoléon, sans consulter personne et malgré les instances de ses plus fidèles serviteurs, avait rétabli la confiscation et décrété des poursuites contre un certain nombre de Français, Louis XVIII avait laissé aux Chambres le soin de désigner les coupables. La proclamation de Cambrai (28 juin 1815) n'exceptait de l'amnistie que ceux qu'elle appelait les auteurs et les instigateurs de la trame. « lisseront désignés, disait le roi, à la vengeance des lois par les deux Chambres ».

L'ordonnance du 14 juillet 1813 convoquait les électeurs pour la formation de la Chambre des députés. On avait pu croire que les nouveaux élus seraient des auxiliaires pour la politique modérée; le choix des hommes qui devaient présider les collèges, les instructions qui leur étaient données, la composition même du ministère \ étaient faits pour la leur inspirer. Le déchaînement des passions, la pression de l'Europe, l'imprudence des vaincus, qui, se croyant sûrs de l'impunité, prédisaient la ruine delà Restauration, la crainte, bientôt justifiée, que la nouvelle Chambre ne se prêtât point, comme on l'avait d'abord espéré, à étendre l'amnistie, provoquèrent l'ordonnance du 2i juillet qui fixait le nombre et et indiquait les noms des individus réputés complices de

1 Le prinre de Talleyrand était ministre des Affaires étrangères et président du Conseil, le baron Louis, ministre des Finances, Fouciié, duc d'Otrante, ministre delà Police, le baron Pasquier, garde des Sceaux et provisoirement ministre de l'intérieur, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ministre de la Guerre et le comte Jaucourt, ministre de la Marine.

Taltenlat des Cent-Jours. Dix-neuf d'entre eux étaient traduits devant les conseils de guerre ; trente-huit étaient condamnés à sortir de Paris dans les trois jours et à se retirer dans l'intérieur du royaume aux lieux qui leur seraient assignés par le ministre de la Police, en attendant que les Chambres eussent statué sur leur sort. On se flattait de faire ainsi « la part du feu » et, comme le disait l'ordonnance, de « limiter » le nombre des coupables, en prenant les devants sur les partis qui voulaient l'accroître. Mais la concession n'en était pas moins déplorable. La composition des listes était arbitraire, et le nom du ministre ((ui avait contresigné l'ordonnance, le nom du duc d'Otrante, du régicide Fouché, sufïisait pour diffamer des rigueurs que cet homme de toutes les trahisons eût mérité de subir bien \\]n> que beaucoup de ceux qu'il en rendait victimes.

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