CHAPITRE VI
Impressions de Berryer au retour des Bourbons. — Indigné de l'attentat desCent jours, il défend contre les passions roj-alistes les auteurs présumés de cet attentat. — Arrestation du maréchal Ney, opérée contre le vœu du roi. — Le maréchal prend pour avocat Berryer père auquel est adjoint M. Dupin. — Nomination du Conseil de guerre chargé de le juger. — Le maréchal et sa famille, malgré l'avis des avocats, veulent décliner la compétence du conseil. — Pensée de clémence dans laquelle Louis XVIII avait constitué le conseil de guerre. — Le déclinatoire proposé par le défenseur est admis par le Conseil qui se déclare incompétent, — Joie du maréchal Ney à la nouvelle de cette décision. — Motifs de l'appréhension que lui causait la juridiction militaire. — Sa conduite envers les Bourbons et Napoléon. — Hostilités qu'il avait soulevées contre lui chez les bonapartistes comme chez les royalistes. — Il est traduit devant la Chambre des Pairs. — Ses reraercîments au roi. — Part que prend le jeune Berryer à la défense du maréchal. — Son projet de plaidoirie. — Violentes attaques dont son père est l'objet. — Berryer père écrit au roi une lettre que son fils remet à Louis XVIII. — Réponse du roi. — Les débats devant la Chambre des Pairs. — Scènes d'audience. — Berryer fils et le maréchal Ney. — Condamnation du maréchal. — Sa mort.
Les procès militaires qui marquèrent l'avènement de la seconde restauration furent pour Berryer le premier champ de bataille.
Il paraissait devant le public dans les circonstances les
plus délicates, aux prises avec des difficultés bien autrement redoutables que la plaidoirie d'un adversaire ou le réquisitoire d'un avocat général ; il avait contre lui les passions de son temps.
Nul n'avait été plus indigné que Berryer de l'attentat des Gent-Jours, et il se préparait à défendre les complices présumés de cet attentat. Par ses relations nouvelles, par ses élans de jeunesse, par ses actes récents, il se rattachait à la fraction la plus ardente du parti royaliste, et c'était contre les tendances dominantes des royalistes, même modérés, qu'il allait entrer en lutte. La colère contre les agents de Napoléon étouffait dans un grand nombre de cœurs tout autre sentiment. Ne pas s'associer à cette disposition, à plus forte raison la combattre, c'était la tourner contre soi.
Berryer vit le péril et n'en fut pas touché. Il l'était beaucoup, au contraire, de celui que faisaient courir à la royauté les vengeances dans lesquelles on voulait l'entraîner, et, parce qu'il était royaliste, il résolut de tout faire pour l'en détourner : « Le métier d'un roi, dit-il, n'est pas de relever les blessés du champ de bataille pour les porter à l'échafaud ».
Son âge l'écartait des assemblés politiques. Il porta, du moins, son action dans l'arène judiciaire, assistant son père dans le procès du maréchal Ney, et défendant lui-même devant les conseils de guerre le général Debelle et le général Cambronne.
Ce fut une fatalité pour la Restauration, comme pour lui-même, que l'arrestation du maréchal Ney. « Il nous a fait plus de mal en se laissant prendre, disait Louis XVIII, lorsque lui arriva la nouvelle, que le jour où il nous a trahis ».
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Toutes les facilités d'évasion avaient été fournies au maréchal. Le prince d'Eckmiilh lui avait fait délivrer un congé illimité; il avait re^u de Fouché, dès les premiers jours de juillet, deux passeports, dont l'un sous un nom étranger. Il n'en profita point, et lorsque déjà l'ordonnance du 24 juillet avait été publiée, il se retira chez une de ses parentes, aux limites du Gantai, dans le département du Lot. La vue d'un sabre égyptien oublié dans le salon du château éveilla les soupçons sur sa présence; l'excès de zèle d'un préfet le fit découvrir. Arrêté le 3 août, le maréchal fut transféré à Paris et enfermé à la Conciergerie.
Un conseil de guerre fut aussitôt constitué par les ordres du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ministre de la Guerre.
Berryer n'a cessé de croire, et il tenait à le dire, que le choix de celte juridiction, ainsi que celui des membres qui furent appelés à composer le conseil, avait été inspiré à Louis XVIII par le désir de sauver les jours du maréchal Ney. On avait nommé président du conseil de guerre le maréchal Moncey, duc de Gonegliano, doyen des maréchaux; il refusa ce lourd privilège et fut remplacé par le maréchal Jourdan. Avec celui-ci, les maréchaux Masséna, Augereau, Mortier, les lieutenants généraux Gazan, Claparéde, Villate, formaient le tribunal. Le président désigna pour rapporteur le général Grundler, dont les opinions bonapartistes étaient notoires.
Les membres du conseil étaient donc des frères d'armes de l'accusé ; c'étaient tous des soldats de l'Empire, témoins de la gloire de Ney, quelques-uns même compromis dans l'aventure des Gent-Jours. S'il y avait une chance d'épargner la vie du maréchal, elle était dans la nomination de pareils juges.
Cependant la famille du maréchal et le maréchal luimême manifestèrent contre eux une défiance extraordi-
naire. Vainement les avocats de Ney lui exposèrent les avantages de cette juridiction, en le conjurant de l'accepter : ni lui ni les siens ne voulurent s'y soumettre. Ils exigèrent que l'incompétence du conseil de guerre fût plaidée, concentrant sur cette exception leurs espérances, comme si de l'accueil qu'elle recevrait des juges avait dépendu l'issue du procès tout entier.
M. (lamot, préfet d'Auxerre, beau-frère de Ney, s'était d'abord adressé à M. Bellart, à qui l'unissaient d'anciennes relations, pour lui proposer la défense du maréchal.
Proscrit par Napoléon, M. Bellart revenait d'Angleterre, où il avait été forcé de chercher refuge durant les Cent- Jours. C'était un homme de bien, d'une conscience rigide, d'un cœur chaleureux sous des dehors sévères. Passionné pour la cause qu'il avait embrassée, il devait porter dans le réquisitoire, comme organe du ministère public, l'ardeur qu'il avait mise, comme avocat, dans la plaidoirie. Mais sa rare vertu et son caractère élevé ont imposé le respect à ses adversaires les plus déclarés.
Interrogé par le préfet d'Auxerre, M. Bellart lui avoua franchement qu'il ne pouvait se charger de la défense de son beau-frère. Il avait de sa culpabilité une conviction si énergique, qu'il se sentait incapable de trouver un argument en sa faveur. Il ajouta que s'il avait un conseil à donner au maréchal, c'était celui de ne pas chicaner sa vie, de s'abandonner à ses juges, en reconnaissant sa faute.
Quelques jours plus tard, M. Bellart était nommé procureur général, et, sans qu'il pût encore le prévoir, la juridiction miUtaire étant alors saisie, il allait être bientôt appelé à porter la parole contre celui qui avait pensé à lui confier son sort.
Devant la réponse de M. Bellart, on recourut à Berrj-er père. L'avocat, qui avait tant de fois défendu, sous l'Empire, les victimes des colères de Napoléon, n'hésita point
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à couvrir le soldat accablé que poursuivait la justice royale. M. Dupin', alors au début d'une carrière diversement célèbre, lui fut adjoint. Il devait, dans cette communauté d'efforts, contracter avec le jeune Berryer une liaison que n'affaiblirent jamais ni la différence des conduites, ni la vivacité des luttes politiques, ni l'opposition, si absolue pourtant, des caractères.
Il semble qu'on avait eu d'abord quelques incertitudes, fondées ou non, sur l'acceptation de M. Dupin. La princesse de la Moskowa ne cacha pas ses craintes à Berryer père. « ... Permettez-moi une question, lui écrivitelle. Si M. Dupin ne veut ou ne peut paraître, ne pensez-vous pas que M. Bonnet acceptât d'être votre second? Faudrait-il que je lui en fisse la proposition moimême? Ce qui me fait penser à lui de préférence à tout autre, c'est que c'est lui qui a défendu Moreau. Ne voyez dans mon vœu, je yous en supplie, que le désir de tout entreprendre pour sauver mon mari, et non la moindre inquiétude sur vos moyens, votre si touchant intérêt et votre courage. Car vous m'en avez déjà donné trop de preuves pour que je puisse en douter un instant- ».
Dans une autre lettre, la maréchale témoignait du bon vouloir qu'elle rencontrait chez les membres du gouvernement : « J'ai vu le ministre de la Police ce soir. Il est dans de bien bonnes intentions ».
M. Dupin accepta la défense du maréchal. Il devait aider Berryer père dans la rédaction des mémoires préparatoires au procès et prendre la parole, lors du débat judiciaire, pour répliquer à l'accusation. Berryer père avait provoqué chez lui une consultation de ses con-
1 Dupin (André-Marie-Jacques), i'»'6 + 1805, avocat à la cour d'appel de Paris, procuieur général prés la cour de cassaUon depuis 1830 (sauf une interruption de quelques années sous Napoléon III), député sous la Monarchie, représentant du peuple sous la Ucpubli(iue de 1848, et sénateur sous le second Empire.
- Papiers de Berryer.
frères; il y appela Delacroix-Frainville et M. Pardessus. La maréchale et son beau-frère, M. Gamot, assistaient à la conférence. Deux mémoires furent rédigés à l'appui du déclinatoire , l'un par Delacroix-Frainville , l'autre par M. Dupin.
L'instruction du procès avait duré trois mois, non sans réclamation de la part des exaltés qui s'étonnaient de tant de longueurs pour le jugement d'un crime si évident. L'audience du conseil de guerre s'ouvrit, le 9 novembre 1815, au Palais de justice. Elle fut consacrée à la lecture des pièces de l'instruction ; l'accusé n'y parut point. Ses défenseurs, les deux Berryer, et M. Dupin, étaient seuls présents.
Le lendemain, le maréchal Ney fut introduit : il était en simple habit d'uniforme sans broderies, portant, avec les épaulettes de son grade, la grande décoration de la Légion d'honneur. Il commença par décliner la compétence du conseil, et ne consentit à répondre aux questions du président que sur l'assurance que ces réponses ne l'engageaient pas. Berryer père plaida seul, et soutint devant le conseil l'exception d'incompétence. Le rapporteur, général Grundler, appuya, sans prendre de conclusions formelles, les moyens invoqués à l'appui du déclinatoire. Son langage n'avait rien qui fût hostile à l'accusé, et quand on se rappelle que le rapporteur avait été désigné par le président du conseil de guerre, on comprend moins encore la crainte qu'un tel tribunal inspirait au maréchal et à sa famille.
« La patrie en deuil, dit-il, voit entrer aujourd'hui avec douleur dans le temple de la justice et se placer au rang des accusés un de ses défenseurs, naguère bien glorieusement distingué. Funeste résultat de nos discussions politiques! Fatale erreur qui amène le glaive des lois sur celui qui devait en être le plus ferme appui I Dans les temps de révolutions, les crimes ou les fautes qu'elles font
conimellre ne sont pas toujours punis avec impartialité et justice. Vous donnerez ce be! exemple d'un tribunal militaire délibérant avec calme, au milieu de l'effervescence de toutes les passions, sur le sort d'un illustre prévenu ».
Le conseil de guerre saisit avec empressement le moyen qui lui était offert par le maréchal lui-même pour se soustraire à une charge pénible. Il se déclara incompétent, en se fondant sur ce motif que le prévenu faisait partie de la Chambre des Pairs au moment où s'étaient accomplis les actes incriminés, et qu'à cette Chambre appartenait, aux termes des articles 33 et 34 de la Charte, la connaissance des crimes de haute trahison.
Le maréchal accueillit la décision du conseil de guerre avec une joie singulière. Berryer accompagnait son père, lorsque celui-ci se rendit à la Conciergerie pour annoncer à son client le résultat de l'instance : « Je vois encore, disait-il en racontant les scènes de cette époque, je vois encore le maréchal s'avancer dans l'ombre de celle prison où je devais plus tard rencontrer Louis Bonaparte ». Dès qu'il eut appris la nouvelle : « Ah ! monsieur Berryer, s'écria Ney, quel service vous m'avez rendu! » Et étendant le bras, comme pour désigner les membres du conseil de guerre : « Voyez-vous, ces gens-là m'auraient fait tuer comme un lapin! » Puis, d'un ton plus calme et comme si les paroles de son défenseur lui avaient rappelé une remarque qu'il eût faite pendant les débats de l'audience : « C'est dommage que vous n'ayez pas été militaire : vous auriez eu une belle voix de commandement ».
Quelques jours après, en vertu de l'ordonnance royale qui le traduisait devant la Chambre des Pairs, le maréchal Ney fut interrogé par le baron Séguiei', premier président de la cour royale. Ses premiers mots furent pour remercier le roi qui, acceptant le jugement d'incompétence
rendu par le conseil de guerre, l'avait soustrait à la juridiction militaire.
« Monsieur le baron, dit-il, dans un écrit daté delà Con* ciergerie, le do novembre 1815, avant de répondre à aucune question, je vous prie d'insérer ici que je mets aux pieds du roi Tliommage de ma respectueuse et vive reconnaissance pour la bonté que Sa Majesté a eue d'accueillir mon déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels et d'ordonner, le 12 de ce mois, (|ue les formes constitutionnelles seraient suivies dans mon procès ».
On ne s'explique cette défiance du maréchal Ney à l'endroit de la justice militaire que si l'on se remet en mémoire les circonstances au milieu desquelles se présentait sa cause.
Berryer père, dans l'exposé justificatif soumis au conseil de guerre pour l'illustre accusé, avait parlé de la « défaveur extrême « qui semblait partout attachée au nom de son client. Cette défaveur, dont nous avons peine aujourd'hui à nous rendre compte, n'était alors que trop réelle, et, comme le disait le défenseur, c'était « partout» qu'on la rencontrait. Le maréchal trouvait des ennemis dans tous les camps, L'animosité était presque aussi vive contre lui dans les rangs de l'armée que dans les rangs des royalistes. De toutes parts, et du cùté de l'Empire comme du côté de la monarchie, on l'accusait de trahison.
Homme « d'impressions subites et vives », comme le définissait un de ses plus loyaux lieutenants, le colonel Clouet, absolument étranger aux combinaisons [)olitiques. tête faible et cœur héroïque, incapable de reculer devant des masses ennemies, mais aussi de résister, hors du
champ de bataille, à l'entraînement des événements, Ney n'avait mis aucune préméditation dans les conduites si opposées qu'il avait tenues, à quelques jours de distance, au retour de Napoléon. iMais dans ces changements successifs, il n'avait gardé aucune mesure, et ces démonstrations contraires qu'animait une égale violence, en le faisant regarder comme le plus perfide des hommes, avaient soulevé contre lui d'implacables hostilités.
Le maréchal vivait retiré à 30 lieues de Paris, dans sa terre des Coudreaux, près Châteaudun, lorsqu'il reçut, le 6 mars 1815, la visite d'un aide de camp du maréchal Soult, ministre de la Guerre, lui portant l'ordre de se rendre en toute diligence dans la 6® division militaire, dont le commandement lui était confié. La lettre ministérielle ne disait pas un mot de l'évasion de Napoléon; l'aide de camp, l'ignorant lui-même, n'en avait point parlé au maréchal, qui n'apprit l'événement qu'à son arrivée à Paris, de la bouche du duc de Dalmatie. Le ministre voulait que Ney partît immédiatement pour son commandement. Mais le maréchal sollicita l'honneur de voir le roi. Il fut reçu, en effet, par Louis XVIII et le reremercia en termes expressifs de la marque de confiance qu'il lui avait donnée. Au moment de prendre congé de Sa Majesté, il baisa la main que le prince lui tendait et prononça vivement ces paroles : « Sire, je vous le ramènerai dans une cage de fer ».
Le duc de Duras, le prince de Poix, l'abbé de Montesquiou et M. de Blacas assistaient à l'entrevue. Quand le maréchal se fut retiré, Louis XYIII les regarda et de son air interrogateur et sceptique : « Doit-on avoir grande confiance, dil-il, dans un homme qui tient un pareil langage?»
L'homme était sincère pourtant, lorsqu'il parlait de la sorte. Il l'était encore, lorsqu'il écrivait, le 13 mars, la veille de sa défection, au maréchal Oudinot : « J'espère que nous verrons bientôt la fin de cette folle entreprise,
surtout si nous mettons beaucoup de célérité et d'ensemble dans la marche des troupes ». Il n'avait rien négligé pour assurer cet ensemble et, dans cette même soirée du 13 mars, il avait achevé de combiner son plan de défense. Aussi le chancelier Dambray put-il lui dire, devant la Chambre des Pairs : « Maréchal, comment, après un plan de campagne aussi étendu, aussi sage, dans lequel vous aviez pris tant de précautions, n'avez- vous pas attendu le résultat des opérations que vous aviez ordonnées? — Cette réflexion est extrêmement juste, reprit l'infortuné; mais j'étais sous la tempête qui allait fondre sur moi ». C'était la vérité. La tempête avait emporté ce mobile et vacillant esprit. Mais, à Paris, qui pouvait prévoir, qui pouvait comprendre un tel revirement? Les paroles que le prince de la Moskowa avaient adressées au roi s'étaient rapidement propagées. Son nom était dans toutes les bouches; avec lui on ne doutait pas du succès. Déjà on racontait que Napoléon, à son approche, avait précipitamment retiré ses avant-postes de Mâcon pour les replier sur Lyon. Et voici qu'éclate la nouvelle des événements de Lons-le-Saulnier! Dans la nuit du 13 au 14 mars, Ney a reçu les émissaires de l'empereur; le lendemain, au moment de passer la revue de cette armée qu'il doit conduire àla défense de la royauté, devant ses ofliciers formés en carré, il donne lecture d'une proclamation que Napoléon lui a envoj'ée toute faite' et qui commence par ces mots : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! »
1 Dans son premier interrogatoire, le maréchal Key dit lui-même à M. Decazes, préfet de police : « La proclamation qui m'est attribuée, et que je n'ai publiée que le 14 mars, était connue dés le 13 en Suisse. Elle y avait été envoyée d'avance à Joseph. Celte tactique, ojouta l'accusé, a toujours été celle de Bonaparte- Dans le courant de la dernière campagne de Russie, il avait fait insérer au Moniteur une lettre dans laquelle il me faisait parler d'une manière inconvenante sur les Russes et sur les affaires politiques. Je n'en ai eu connaissance que parce qu'il m'a dit le lendemain en plaisantant : « Maréchal je vous ai fait faire de Vespril •.
Il dirige à marches forcées ses troupes sur Auxerre où vient d'entrer Napoléon, et il le rejoint à la préfecture, chez son beau-frère, M. Gamot, le premier des préfets de la Restauration qui ait embrassé le parti de l'Empire.
Quelle ne fut pas, à ce coup de foudre, la stupeur et bientôt l'indignation des royalistes! Le saisissement était d'autant plus grand que plus absolue avait été la confiance; et comme sur la fidélité de Ney on avait fondé la victoire, on fit de sa défection l'unique cause de la défaite.
Mais, du côté des impérialistes, on n'était pas plus favorablement disposé pour lui.
En se tournant contre les Bourbons, Ney s'était promis, comme pour racheter sa faute à ses propres yeux, de dire rudement la vérité à Napoléon. Il avait préparé un discours qu'il comptait lui lire en l'abordant, discours véhément dans lequel il allait jusqu'à dire à son ancien maître : « Vous avez été le tyran de ma patrie. Vous avez porté le deuil dans toutes les familles et le désespoir dans plusieurs; vous avez troublé la paix du monde entier*... » Napoléon, qui le connaissait, ne lui laissa pas le temps de s'expliquer; il l'embrassa et coupa court à ses remontrances par de bonnes paroles. Ney avait rompu avec la Restauration. C'était pour l'empereur le point essentiel. Il ne songeait même pas à utiliser ses services; il le laissa bientôt se retirer aux Coudreaux et ne le rappela tardivement que pour les grands désastres.
Dans ces terribles batailles qui se poursuivirent deux jours durant, pour finir à Waterloo, Ney dont la prodigieuse valeur s'était surpassée elle-même, avait été plus d'une fois en conflit avec l'empereur. Il s'était plaint des incertitudes du commandement qui, par des ordres con-
1 Exposé justificatif pour le niarcclial Ney, signé de Berryer père, dans le Proci-s du maréchal Xey, par E. D. (Evariste Dumoulin), p. 27.
Iradictoires, avait enchaîné ses mouvements, tandis que Napoléon reprochait au maréchal d'avoir aux Quatre- Bras, par ses hésitations, à la Haye-Sainte, par sa témérité, empêché le succès de ses combinaisons. Après la défaite, Ney était rev^enu à Paris, plein d'un courroux concentré contre Napoléon, sentant sur sa tête les accusations de l'empereur qu'on savait habitué à faire tomber sur tous, excepté sur lui-même, la responsabilité de ses revers, la conscience troublée par l'obsession de ses fautes, pressé en quelque sorte d'expier par la brusque franchise de ses déclarations les entraînements coupables auxquels il avait cédé.
Le maréchal était membre de la Chambre des Pairs de l'Empire. Il parut dans cette assemblée, au moment où se débattaient dans une dernière discussion les destinées du trône impérial. On venait d'annoncer l'abdication de Napoléon. Le ministre de l'Intérieur. Carnot, occupait la tribune; il lisait un rapport sur la situation militaire, rapport dont les développements calculés laissaient entrevoir, en exagérant l'étendue de nos ressources, le retour de la victoire. Tout à coup une voix l'interrompt. « Tout cela est faux, tout cela est chimérique; on vous trompe de tous les côtés... » C'est Ney qui s'est levé et qui interpelle la Chambre. Les traits bouleversés, l'œil sombre, la voix émue et haletante, il déchire les voiles, révèle le malheur de l'armée, prophétise sa ruine et, sonnant la déroute comme il a tant de fois sonné la victoire, il finit par ces paroles accablantes dans une telle bouche : « C'est un empire perdu!... H faut faire la paix ; nous sommes à bout de tout le reste. »
Ainsi il précipitait la chute de cet empire que sa défection avait contribué à relever, et dans le récit de ces combats qu'il avait vus de si près, courant sans cesse audevant de la mort qui se détournait de lui, « souhaitant de toute son âme. comme il le disait, qu'une balle lui pût
entrer dans le corps », il avait lancé des accusations qui, sans nommer l'empereur, frappnient directement Napoléon. « ... Si j'avais eu un renfort de la garde, je vous en rendrais bon compte; mais dix mille hommes délite furent tenus immobiles par précaution contre la défaite, au lieu d'aider tout de suite à vaincre' ».
Les représailles ne tardèrent pas à se produire; les récriminations les plus violentes surgirent des rangs de l'armée ou plutôt de l'entourage de Napoléon contre le maréchal. Celte défaite qu'il avait peinte si désespérée, on la lui imputait. On redisait le mot de Napoléon à Caulaincourt : « Ney s'est conduit comme un insensé, il m'a fait massacrer ma cavalerie >k On l'accusait surtout d'avoir empêché, le 10 juin, par ses incertitudes, la prise de la position des Quatre-Bras, dont l'occupation aurait tenu en échec l'armée prussienne, et finalement on faisait de lui l'auteur responsable des revers de la France.
Aiguillonné par ces traits perfides, le malheureux soldat avait ajouté aux ressentiments par des lettres qui aggravaient son discours. Ce n'était pas contre la Restauration, c'était contre l'Empire, contre quelques-uns de ses compagnons d'armes que Ney se défendait, lorsqu'il écrivait à Fouché, devenu président du gouvernement provisoire :
« Monsieur le duc, les bruits les plus diffamants et les plus mensongers se répandent depuis quelques jours sur la conduite que j'ai tenue dans cette courte et malheureuse campagne; les journaux les répètent et semblent accréditer la plus odieuse calomnie. Après avoir combattu pendant vingt-cinq ans et versé mon sang pour la gloire et l'indépendance de ma patrie, c'est moi que l'on ose accuser de trahison, c'est moi que l'on signale au Peuple, à l'armée même, comme l'auteur des désastres
1 Souvenirs contemporains. — Les Cent-jours, par M. Villemain, p. 312.
ilO LA JEUNESSE DE BERRYER.
qu'elle vient d'essuyer. » Il rappelait alors, en s'en prenant à celui-là même dont il sentait l'inspiration dans cette trame ourdie contre son honneur militaire, il rappelait les causes qui l'avaient empêché, au 16 juin, d'emporter la position des Quatre-Bras : ses troupes marchant à l'ennemi avec enthousiasme, la lutte engagée, la victoire certaine , lorsqu'au moment de faire avancer le l'^'' corps d'infanterie qu'il avait tenu en réserve, Ney apprend que l'empereur en a disposé, sans l'en prévenir, ainsi que de la division Gérard : « Le coup que me porta cette nouvelle fut terrible; n'ayant plus sous mes ordres que trois divisions au lieu de huit, sur lesquellesje comptais, je fus obligé de laisser échapper la victoire... Vers neuf heures du soir, le 1" corps me fut renvoyé par l'empereur, auquel il n'avait été d'aucune utilité; ainsi vingtcinq à trente mille hommes ont été pour ainsi dire paralysés et se sont promenés pendant toute la bataille , l'arme au bras, de la gauche à la droite et de la droite à la gauche, sans tirer un seul coup de fusil ».
Puis, laissant déborder l'indignation que lui causent les attaques dont il est l'objet :
« D'oij peuvent provenir ces bruits, odieux qui se sont répandus partout avec une effrayante rapidité? Si, dans les recherches que je pourrais faire à cet égard, je ne craignais presque autant de découvrir que d'ignorer la vérité, je dirais que tout me porte à croire que j'ai été indignement trompé et qu'on cherche à envelopper du voile de la trahison les fautes et les extravagances de cette campagne, fautes qu'on s'est bien gardé d'avouer dans les bulletins qui ont paru, et contre lesquelles je ne suis inutilement élevé avec cet accent de vérité que je viens encore de faire entendre dans la Chambre des Pairs ^ ».
1 Lettre an duc d'Olranle, 20 juin 181;i. publiée par les journaux du temi)s.
LES l'HOCÉS MILITAIIŒS. — I. LE MARÉCHAL NEY. 117
Telles étaient les plaintes, tels étaient les reproches qu'exhalait le guerrier blessé. Il achevait d'exaspérer les partisans de Napoléon, sans désarmer les royalistes. De quelque côté qu'il se tournât, Ney ne rencontrait que des visages hostiles ; il n'entendait que des voix accusatrices, flétrissant son ingratitude, celles-ci envers l'empereur, celles-là envers les Bourbons, toutes, pour des motifs divers, jetant sur lui les mots de trahison et de parjure, et s'accordant pour le sacrifier comme la victime expiatoire des passions déchaînées.
Au moment où se préparait le procès du général de Labédoyère, Benjamin Constant, écrivant en sa faveur à M. Decazes, demandait que l'on fît porter la sévérité, si on le jugeait nécessaire, sur une tète plus élevée et plus illustre', désignant clairement par cette insinuation le maréchal Ney. Ce qui aurait pu protéger le prince de la Moskowa, c'était le souvenir de son admirable conduite en Russie, de cette intrépidité d'un seul homme sauvant, dans le désastre universel , les derniers restes de la grande armée. Mais ceux qui avaient été témoins de ces prodiges n'écoutaient que les ressentiments de l'heure présente, et dans les bulletins trompeurs qui annonçaient au pays le dénouement de cette funeste campagne. Napoléon n'avait pas fait à la gloire du brave des braves la part qu'elle méritait. 11 fallut, pour la mettre en lumière, l'émouvant et véridique récit de M. de Ségur. Alors vinrent les hommages, les panégyriques, les regrets de cette vie brisée dont on n'avait envisagé que la faute et dont un nuage, trop tard dissipé, avait enveloppé les exploits.
1 14 août 1815. — Histoire du gouvernement parlementaire, par M. Duvergier de Hauranne, t. III, p. 303.
C'est à cet ensemble de circonstances qu il faut attribuer l'insurmontable répugnance du maréchal Ney pour la juridiction militaire.
Le jugement d'incompétence, rendu par le conseil de guerre, avait enhardi les adversaires de la Restauration et indigné ses partisans. Le gouvernement résolut immédiatement de déférer le procès à la Chambre des Pairs, et dans un exposé dont sa noble nature devait bientôt regretter les termes, trop empreints des passions du temps, le duc de Richelieu ', président du Conseil, pressa la haute assemblée de donner au monde une prompte et éclatante réparation.
La Chambre fit droit à la demande du gouvernement. Elle se constitua sans délai en cour de justice et commit un de ses membres, le baron Séguier, premier président de la cour royale, à l'effet de remplir les fonctions de juge instructeur. Les formalités préliminaires au procès furent réglées et observées. Rerryer père et M. Dupin étaient de nouveau chargés de la défense du maréchal. Les fonctions du ministère public furent remplies par le procureur général, M. Bellart. Le fils de Rerryer assistait les deux avocats, et parut en robe, à cùlé d'eu.K, à la barre de la Chambre des Pairs.
On ne se figure pas ce qu'il fallut d'énergie et de courage à Rerryer père, qui, des trois avocats, était le plus en vue, pour continuer son appui au maréchal Xey. L'exaspération contre l'accusé s'étendait à quiconque
1 Armand-Emmanuel du Plessis, duc de Richelieu (l"6G-18-2i;. In nouveau cabinet s'était formé le 2o septemlire 181G, dont les principaux membres étaient le duc de Richelieu, ministre des Affaires étrangères et président du Conseil, M. de Vaublanc (bientôt remplace par M. Laine), ministre de l'Intérieur, M. de Barbé-Marbois, garde des Sceaux, M. Decazes, ministrede la Police.
LES l'KOCtS MILITAIRES. — I. LE MAHÉCHAL NEV. MU
prenait en main sa cause, et comme il n'y avait pas de criminel à qui, dans leur fureur, de très honnêtes gens hésitassent à le comparer, il n'y avait pas d'invectives ni de menaces qu'on ne fît entendre à ses défenseurs. Ce qui était le plus sensible à Berryer père, c'était le déchaînement de ses amis, de ses confrères, de ceux avec qui il avait grandi au barreau, dont il honorait le plus le mérite, et qui venaient lui déclarer que, s'il consentait à plaider pour Ney,ils rompraient avec lui toutes relations. Un avocat de Paris, membre respecté du conseil de Tordre, homme de mœurs pures et douces, M. Gicquel, lui écrivait cette lettre :
... Que vous vous disposiez à défendre le maréchal du crime de haute trahison dont il est forcé à s'accuser lui-même, c'est ce que personne ne veut croire, c'est, mon cher lierryer, ce que je vous défends de faire, au nom de l'honneur, au nom de votre famille, au nom de notre ordre que notre adoré monarque vient de combler presque sans mesure de ses faveurs et de ses bienfaits. . . Interrogez voire conscience et la renommée, et toutes deux vous diront que vous laisseriez à vos enfants une mémoire ilétrie et à votre ordre un bien affreux souvenir de vous, si, par un prompt retour à la vraie vertu, vous n'échappiez pas, quand il en est temps encore, au péril qui vous menace de voir votre nom, glorieux jusqu'ici, former un chiffre ineffaçable avec celui d'un guerrier féroce et sans foi que ses contemporains nomment un traître régicide, et que la postérité mettra, n'en doutez pas, à côté de Havaillac et de Damiens. Quand je vous ouvre aussi franchement mon âme, croyez bien, mon cher Berryer, que je vous estime encore et que je compterais au nombre des plus cuisants chagrins de ma vie l'horrible, mais inévitable nécessité de cesser de me signer votre loyal confrère el ami {14 novembre 181a ^J.
Ce langage d'un de ses plus dévoués amis fait juger quelles violences Berryer avait à subir. Ces violences ne
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changeaient rien à sa résolution ; elles n'ébranlaient pas en lui la conviction du devoir que lui imposait la confiance du maréchal; mais elles lui causaient une émotion cruelle. Celte pensée, fréquemment et ardemment répétée par des hommes dont il estimait le caractère et désirait garder l'affection, qu'il allait lui-même se rendre complice de la trahison et laisser une tache à son nom, à ses enfants, à son ordre, le troublait jusqu'au fond de l'âme. Pierre Berryer regardait de plus haut ces imputations. Avec la fierté bouillante de la jeunesse, s'attachant d'autant plus à la voie où elle est entrée qu'on prétend la lui disputer, il était tout de feu pour défendre les proscrits. Il se disait que, bien loin de trahir son nom et sa cause, c'était son honneur, c'était l'honneur de la royauté que son père préserverait par sa conduite, et comme on invoquait contre lui le roi, ce fut au roi lui-même qu'il résolut de faire appel. 11 persuada à son père d'écrire à Louis XVIII.
Dans sa lettre, l'avocat exposait au souverain la mission qu'il avait acceptée, les accusations dont il était l'objet, ses perplexités, et il suppliait le prince de lui dicter lui-même la conduite qu'il devait tenir :
Sire, disait Berryer père au monarque, la loi me commande de continuer mon ministère au maréchal Ney. Votre Majesté vient de donner à l'univers un exemple à jamais mémorable de la religieuse observation qu'elle veut en être faite. Assurément il suffirait pour légitimer la tcàche qui me reste à remplir. Mais, Sire, tous n'ont pas la sage, l'héroïque impassibilité de Votre Majesté. Des serviteurs fidèles sans doute, mais que l'excès de leur zèle alarme et entraîne, de toutes parts m'inspirent la crainte qu'ils auraient, en pareil cas, de vous déplaire. Cette idée affreuse, qui nuirait en moi aux efforts dus à raccusé, je ne puis seul la détourner; je sens que ma raison a besoin pour la vaincre de savoir que Votre Majesté tient en sauvegarde, pour l'opinion de tous, et mes discours qui seront toujours ceux d'un Français dévo ué par-dessus tout au meille u r des
LES PROCÈS MILITAIIIES. — I. LK MAHÉCUAL NEY. 121
rois, et le sort à venir des enfants de celui qui, tout en la servant réellement, paraît à plusieurs desservir votre sainte cause... '
La lettre écrite, il importait de la faire passer le plus tôt possible sous les yeux du souverain. Berryer avait connu, comme volontaire royal, quelques-uns des olTiciers qui étaient de service aux. Tuileries; il invoqua leur aide, et se présenta au palais avec la lettre de son père. On le fit monter dans la galerie qui précédait les appartements du roi; les gardes étaient rangés en haie, attendant le prince qui allait sortir. Louis XVIII parut. 11 s'avançait lentement, la tête inclinée, marchant avec peine. Un officier lui dit, en lui montrant le jeune homme : « Sire, c'est le fils de l'avocat Berryer qui désire remettre une lettre de son père à Votre Majesté ».
Le roi regarda Berryer, qui s'approchait pour lui présenter la lettre. Il la prit, sans rien dire, et la mit dans une de ses grandes poches de côté; puis, comme il allait poser le pied sur la première marche de l'escalier, il s'arrêta, reprit la lettre et l'ouvrit. Il la parcourut rapidement et, se tournant vers le jeune homme, devant les gardes silencieux et attentifs, il lui dit à haute voix : « Dites à votre père d'être bien tranquille et de faire son devoir ».
Berryer s'empressa de porter à son père la réponse royale. Celui-ci la fit connaître au confrère de qui il avait reçu une si véhémente admonestation. Elle l'ut bientôt répandue et raffermit l'avocat contre les reproches et les injustices.
Associé par tous ses sentiments à la résolution de son père, l'assistant de sa présence et de ses travaux dans la défense du maréchal Ney, Berryer était hien tenté de prendre la parole dans ce grand débat. Ardent royaliste, indigné de l'attentat des Cent-Jours, mais non
1 Papiers de Berryer.
moins animé contre la passion qu'afïichaienl, pour le service de la royauté, des hommes qui l'avaient trahie, ne supportant pas la pensée qu'un Fouché eût pu contre-signer l'ordonnance en vertu de laquelle étaient poursuivis les partisans de Napoléon, il sentait son courroux se tourner contre ces criminels qui se flattaient d'efîacer leurs torts envers la monarchie, en ternissant son retour par leurs vengeances. Il aurait voulu pouvoir dire tout haut, devant la Chambre des Pairs, les émotions de son cœur; il lui semblait que c'était dans l'intérêt de la royauté, par dévouement pour le roi, dont cet acte de clémence honorerait le pouvoir, que la Chambre devait épargner les jours du maréchal. Il ne se h'it pas engagé dans les défilés de la procédure ; il eût avoué la faute, mais en invoquant le torrent des événements, cet esprit de trouble et de confusion, reconnu par le roi luimême, qui, dans les rangs les plus fidèles, avait anéanti ou déconcerté les résistances et devant lequel devait se trouver d'autant plus faible un soldat formé dans les vicissitudes inouïes de la Révolution et de l'Empire. Le « je ne sais comment » de Bossuet, expliquant les erreurs du vainqueur de Rocroy, lui revenait en mémoire; il appelait à la défense du héros de la Moskowa les noms de Condé et de Turenne, pardonnes par Louis XIV; il invoquait, à l'appui de ces grands souvenirs, les traditions de la poésie grecque : « L'antiquité suppose, disait-il, que la déesse de la Sagesse descendit des cieux pour absoudre le mortel malheureux qui, poussé par une invincible fatalité, devint le meurtrier de sa mère ». Et de là, dans ses notes, cette pensée : « Il faut rejeter ce sentiment qu'un crime doive toujours attirer le châtiment ». « Tu devrais dire cela », répondait Berryer père à son fils, en l'entendant exprimer quelques-unes des inspirations qui lui traversaient l'esprit. Qui sait, en effet, ce qu'aurait pu produire la voix de ce jeune homme impé-
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tueux, éloquent, généreux, dédaignant les expédients des praticiens pour ne faire parler que son cœur et son dévouement à la royauté? Les combinaisons de la défense ne laissèrent pas de place à l'intervention de Berryer. Il resta près de son père et de M. Dupin, suivant avec une anxiété poignante, mais silencieuse, ce drame pathétique.
Le procès du maréchal Ney commença devant la Chambre des Pairs le 21 novembre I8I0. Avant de l'ouvrir, le chancelier Dambray ^ avait réclamé du public un religieux silence : « Le plus profond respect, dit-il, est dû tant à l'auguste assemblée qu'au malheur ».
Si douloureux que fût ce débat, il parut entouré de garanties qu'on ne trouvait plus depuis vingt-cinq ans, ni sous la Révolution ni sous l'Empire, dans les affaires de ce genre. La Cour, malgré les réquisitions passionnées du ministère public, laissa les défenseurs épuiser, en faveur de leur client, les moyens préjudiciels, les délais de procédure et toutes les ressources qu'une stratégie savante, moins propre à changer la décision finale qu'à la retarder, suggérait à d'habiles légistes. Contrairement à l'avis du procureur général, elle suspendit ses audiences et s'ajourna jusqu'au 4 décembre, pour donner au maréchal le temps de compléter sa défense.
La princesse de la Moskowa employait ces jours de grâce à implorer pour son mari le concours des puissances. On avait espéré de la générosité de l'empereur de Russie une intervention en faveur du glorieux soldat de la Moskowa; mais Alexandre n'avait laissé aucun espoir : « 11 est vrai, Monsieur, écrivait la maréchale à Berryer père,
1 Dambray (Charles-Henri), 17G0-I8-29. 11 avait été garde des Sceaux eu 1814.
que jai reçu une réponse à la dernière lettre que j'avais adressée à l'empereur; mais comme elle n'est qu'un refus poli de s'employer d'aucune façon pour le maréchal, elle ne peut servir en rien à sa défense ».
La malheureuse femme avait aussi à repousser des imputations qui, sans se rattacher à la défection du li mars, ne pouvaient, en prêtant à cet acte les plus étroits mobiles, qu'en aggraver le caractère. Le général de Bourmont avait eu, devant la Chambre des Pairs, une altercation très vive, non moins pénible pour lui-même que pour l'accusé, avec le maréchal. Il avait laissé entendre, dans le cours de sa déposition, que le maréchal s'était plaint des humiliations que sa femme aurait eu à subir à la cour de Louis XVIII.
A peine mformée de ce propos, la princesse de la Moskowa écrivit à Berryer père pour le démentir :
Je lis dans le journal le détail de la séance d'tiier, Monsieur, lui disait-elle, et j'\ vois une chose que je désire qui soit relevée vivement, soit par le maréchal, soit par vous. M. le comte de Bourmont prétend que le maréchal lui a donne entre autres raisons pour le réunir à Bonaparte, qu'il ne me verrait plus rentrer tous les soirs en pleurant, à cause de toutes les humiliations que je recevais dans la journée. Le maréchal ne peut avoir dit un mensonge aussi grand; car il doit se souvenir que dans le peu de fois que j'ai paru à la cour, je me suis toujours louée en rentrant de la bonté avec laquelle le roi, les princes et surtout M""^ la duchesse d'Angoulème, daijrnaient me recevoir.
Je vous demande donc. Monsieur, s'il y a moyen, de relever une chose qui a ajouté, s'il est possible, à l'impression douloureuse que m'a fait éprouver la lecture de cette séance'.
La trahison du maréchal était manifeste. Il avait juré au roi de défendre la cause de la monarchie, et il avait lui-même provoqué ses soldats à la déserter pour passer au service de Napoléon. Au point de vue politique,
1 Papiers de Berryer.
LES PROCÈS MILITAIRES. — I. LE MARÉCHAL NEY. 12o
comme au point de vue militaire, le crime était flagrant. Ce n'était donc pas à le contester que devaient s'appliquer les efforts des avocats ; c'était à mettre en lumière les exploits du guerrier, à solliciter, au nom de la gloire de la royauté, la clémence de la Chambre des Pairs. Tel était le thème qu'avait entrevu le jeune Berryer.
Il y avait un autre titre sur lequel s'appuyait le maréchal et dont il avait longtemps espéré son salut : c'était l'article 12 de la convention conclue le 3 juillet sous les murs de Paris. Cet article était ainsi conçu :
« Seront pareillement respectées les personnes et les propriétés particulières. Les habitants, et en général tous les individus qui se trouveront dans la capitale, continueront à jouir de leurs droits et liberté, sans pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien, relativement aux fonctions qu'ils occupent ou auraient occupées, à leur conduite et à leurs opinions politiques ».
Quelle était la véritable portée de cette clause? Engageait-elle le gouvernement royal, qui n'avait point paru au contrat? Là était toute la question. Il semble bien que, dans les premiers jours, elle ne fit doute pour personne. Signée par les délégués des commandants en chef des armées alliées, le prince Bliicher et le duc de Wellington, d'une part, et, de l'autre, par les trois commissaires qu'avait munis de ses pleins pouvoirs le maréchal Davout, commandant en chef de l'armée française, la convention du 3 juillet n'était pas un acte diplomatique ; c'était un acte purement militaire, ne liant que ceux qui l'avaient conclu. Ainsi l'interprétait, dès le 10 juillet, le duc de Wellington, lorsqu'il écrivait à lord Liverpool : « La convention ne lie personne, à l'exception des parties contractantes, savoir l'armée française, d'une part, et les armées alliées, de l'autre, et l'article 12 n'a jamais eu pour objet de lier, et ne saurait être considéré comme liant aucune autre puissance ou autorité quelconque, à
12f) LA JEUNESSE DE BERRYER.
moins qu'elles ne deviennent partie à la convention ». Les avis donnés dès le 8 juillet à Labédoyère, pour hâter son départ, les passeports remis, vers la même date, au maréchal Ney, par Fouché, prouvent que du côté des autorités françaises, on n'attachait pas alors un autre caractère à la convention, et personne, lors du procès de Labédoyère, ne songea à l'invoquer pour lui.
Le duc de Wellington se tenait donc dans la rigueur du droit lorsqu'il répondait aux instances de la maréchale, que le roi de France n'ayant pas ratifié la convention du 3 juillet, les puissances n'étaient pas fondées à rinvoquer,et qu'elles n'avaient « à s'immiscer en rien dans les actes du gouvernement du roi ». Mais il se fût honoré en soUicitant pour son héroïque adversaire ce que les traités ne lui permettaient pas d'imposer.
Quoi qu'il en soit, les défenseurs du maréchal Xey avaient résolu de porter la discussion devant la Chambre des Pairs. Ils avaient soutenu et développé, dans des mémoires imprimés que reçut chacun des juges, l'argument tiré de l'article 12; ils avaient demandé et obtenu que les commissaires qui avaient signé la capitulation du 3 juillet fussent tous appelés en témoignage. Le maréchal Davout, le comte de Bondy, le général Guilleminot, déclarèrent qu'ils avaient cru, en signant l'article 12 de la convention, mettre en sûreté les personnes et les propriétés, et que, sans celte conviction, ils n'eussent pas accepté le traité. Mais, lorsque Berryer père demanda au maréchal Davout quel sens il avait attaché à l'article 12, le procureur général intervint pour s'opposer à ce que la question fût posée : « La capitulation existe, dit-il; on ne peut faire qu'il s'y trouve autre chose que ce qui est écrit; l'opinion du prince ne saurait en changer les termes ».
Le ministère public avait prononcé son réquisitoire dans l'audience du o décembre. Le. lendemain, Berr3'er père commença son plaidoyer. Il s'efforça d'écarter de
l'acte du maréchal toute vue préméditée, imputa à Napoléon la responsabilité des événements, montra son client entraîné par les circonstances, égaré par de faux avis et, dans la croyance que la cause royale était perdue, ne songeant qu'à préserver Lons-le-Saulnier des malheurs de l'anarchie militaire et de la guerre civile. Au bout de trois heures, l'audience fut suspendue sur sa demande, et l'accusé se retira avec ses avocats.
Le défenseur avait annoncé, en posant la division do sa plaidoirie, qu'il invoquerait le traité de Paris. Devaiton lui en laisser la liberté? Le chancelier voulut, au préalable, consulter ses collègues ; dans une séance secrète qui précéda la reprise de l'audience publique, il lut à la Chambre une note par laquelle un pair de France, dont le nom rappelait les souvenirs de l'Empire, M. de Tascher, le priait de s'opposer à la discussion de l'article 12. Le débat s'ouvrit sur cette proposition. Combattue par le comte Lanjuinais, par le duc de Broglie, par M. Porcher de Richebourg et M. Lenoir-Laroche, la proposition fut appuyée par le comte Garnier et M. de Sèze. Mais nul ne contribua plus à la faire adopter que le comte Mole, longtemps investi des plus hautes charges sous Napoléon, et dont l'autorité personnelle acheva de dissiper les hésitations. Il insista sur le caractère militaire de la convention et établit que le roi ne l'ayant pas ratifiée, on ne pouvait la lui opposer. II fut décidé au vote par assis et levé que le chancelier, au nom de la Chambre, interdirait la lecture de l'article 12 et la discussion des moyens que les avocats prétendaient en tirer pour la cause du maréchal.
Cependant les défenseurs attendaient avec anxiété l'issue de la délibération. Le jeune Berryer se tenait dans la galerie voisine de la salle des séances. Tout à coup un mouvement se produit. Les pairs sortent de l'enceinte, animés, préoccupés; le jeune homme était là, interro-
géant les physionomies, cherchant parmi les membres qui se succédaient une figure de connaissance, lorsque M. de Lally-Tollendal, l'ancien constituant, parole emphatique, mais cœur généreux, qui avait brigué l'honneur de défendre Louis XVI devant la Convention, s'avança vers lui :
— Ça va mal! lui dit-il : ah! ratoei; 'AOr,vaToi '.
— Quoi donc! s'écria Berryer.
— On va interdire à voire père de plaider sur la capitulation de Paris.
A ces mots qui enlevaient à la défense son dernier espoir, Berryer, hors de lui, s'élance vers l'escalier du palais; il monte au troisième étage, dans la pièce où le maréchal était enfermé. Il lui raconte la décision de la Cour, et lui fait part des réflexions précipitées que celte décision lui a suggérées. Sa pensée est que dès qu'on aura interrompu son père, se préparant à expliquer les termes de la capitulation, le maréchal se lève et déclare qu'il ne veut pas que sa défense continue, puisqu'elle n'est paslibre.
Voilà le maréchal tout interdit. Ce héros, qui se jouait au milieu des balles, tremble à l'idée de préparer quelques mots pour une assemblée : « Gomment voulez-vous que je dise cela? répond-il à Berryer. Je ne pourrai jamais... » Alors le jeune avocat écrit quelques lignes; il les soumet au maréchal et l'engage à les graver dans sa mémoire pour les prononcer à l'audience. Informé, de son côté, par M. de Semonville^, de la résolution prise, M. Dupin arrive à l'instant; il approuve la note de son jeune confrère et y ajoute ces mots : « Je fais comme Moreau, j'en appelle à la postérité ». Le maréchal avait la tète perdue ; il lisait sans voir ; il transcrivit lui-même, à la demande de ses défenseurs, les lignes projelées, mais sans s'en rendre compte et la mémoire paralysée par l'é-
1 « 0 Athéniens! peuple d'enfants! »
2 Semoiiville (Charles-Louis Muguet, marquis de) 17:;'» -+- 1839. II était depuis 1810 grand référendaire de la Chambre des Pairs.
molion. Il ne pouvait se mettre dans l'esprit à quel moment il devrait faire entendre sa protestation.
On convint que Berryer se tiendrait derrière lui et que, le moment venu, il avertirait le maréchal en lui touchant l'épaule; Berryer père n'était pas présent. On ne l'informa pas de la combinaison : « Surtout, répétait Berryer à M. Dupin, que mon père n'en sache rien! » 11 ne se fût pas prêté à cet arrangement.
On annonça la reprise de l'audience publique. Le maréchal Ney s'avança dans la salle, suivi de ses défenseurs. Berryer se plaça derrière lui, tenant sa main sur le dos du fauteuil que l'accusé occupait, aûn qu'au moment où il le toucherait pour l'avertir, on ne s'aperçût pas de son mouvement. Berryer père se leva pour continuer sa plaidoirie. Après être revenu sur son argumentation, en la fortifiant de preuves nouvelles, lise mit en devoir d'établir que, le crime fût-il reconnu, les traités coni^lus ne permettaient pas de Je poursuivre.
Aussitôt le procureur-général l'interrompt et lit des conclusions, signées des membres du cabinet en qualité de commissaires du roi, tendant à ce que le chancelier interdise toute lecture « de la convention militaire du 'S Juillet» et « toute discussion qu'on pourrait vouloir en faire sortir ». Le premier motif^ allégué à l'appui de ces conclusions, était « la dignité nationale qui ne permet pas qu'on invoque devant le premier tribunal de la nation, contre l'autorité et le service du roi, une convention faite par des agents d'un parti en révolte contre le roi légitime, avec les armées qui assiégeaient Paris ».
Le chancelier, s'appuyant sur le vote antérieur de la Chambre, prononça l'interdiction réclamée par le ministère public.
Alors M. Dupin, prenant la parole, fit observer que, par le traité du 20 novembre 181 i, la ville de SarreJouis, où le maréchal était né, ne faisait plus partie du territoire
BKRRVKR. — T. I. 9
130 I.A JE IN ESSE DE llEliHVEli.
français; il ajouta que l'accusé, quoique toujours Français de cœur, avait cessé d'être soumis au roi de France et, par conséquent, justiciable des lois françaises.
Dès les premiers mots qu'avait articulés M. Bellart, Berryer, dont le cœur battait à mesure que s'approchait l'incident prévu, avait touché le maréchal en lui disant : « C'est le moment! » Le maréchal hésitait : « Est-ce maintenant?» disait-il à voix basse, et, malgré la pression affirmative du jeune homme, il ne bougeait pas. Les paroles de M. Dupin, mettant en doute sa nationalité, le rendirent à lui-même; il se lève vivement, et déclare avec émotion qu'il veut rester Français : « Oui, je suis Français, s'écrie-t-il, je mourrai Français ». Puis, regardant le papier qu'il avait placé dans son chapeau, il ajoute les paroles convenues :
« Jusqu'ici ma défense a paru libre. Je m'aperçois qu'on l'entrave à l'instant; je remercie mes généreux défenseurs de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils sont prêts à faire; mais je les prie de cesser plutôt de me défendre tout à fait que de me défendre imparfaitement. J'aime mieux n'être pas du tout défendu que de n'avoir (pi'un simulacre de défense. Je suis accusé contre la foi des traités et on ne veut pas que je les invoque. Je fais comme Moreau : j'en appelle à l'Europe et à la postérité ».
Celte protestation fit une grande impression sur les membres de la Chambre placés en face de l'accusé. Mais les pairs qui se trouvaient derrière le maréchal virent le papier sur lequel il lisait, et l'un d'eux dit à son voisin : « Comédie d'avocat! »
Berryer entendit ces mots avec désolation.
Le chancelier invita l'avocat à continuer sa plaidoirie en se renfermant dans le cercle qui lui était tracé. Mais le maréchal renouvela avec une grande véhémence sa protestation : « Je défends à mes avocats de parler dorénavant, dit-il; Votre Excellence donnera les ordres
LES l'HOCÈS MILITAIUES. — I. LE MAHÉCilAL NEY. 131
qu'elle jugera convenables. La Chambre peut me juger ».
Le procureur général déclara que, pour laisser au maréchal l'avantage de sa défense, il renonçait à toule réplique et lut le réquisitoire tendant à faire prononcer contre l'accusé la peine capitale.
Il était cinq heures du soir. Le public évacua la salle des séances et la Chambre entra en délibération. Le maréchal s'était retiré avec ses défenseurs, sans illusion sur le jugement; il les embrassa et les remercia, plus ému de leur aftliclion que de son malheur. « Adieu, nous nous reverrons là-haut », leur dit-il au moment de la séparation.
Il avait été décidé, dans une précédente séance, que l'arrêt serait rendu à la majorité des cinq huitièmes, et non pas à la simple majorité. A cette résolution, qui était une garantie pour l'accusé, la Chambre en ajouta une seconde : elle statua que l'accord sur la culpabilité n'entraînerait pas l'accord sur la pénalité, chacun demeurant libre de voler pour la peine qu'il jugerait convenable; et, par une disposition dont on pouvait encore tirer quelque espérance pour le maréchal, il fut convenu qu'il y aurait deux appels nominaux sur la peine, ceux qui, au premier tour, avaient voté pour une condamnation plus rigoureuse, étant maîtres, au second, d'atténuer leur décision.
A onze heures du soir, la Chambre rentra en séance, et le chancelier prononça la sentence qui condamnait Michel Ney à la peine de mort, comme coupable de haute trahison. Treize voix seulement, au premier appel, et dixsept au second, avaient opiné pour la déportation'. Cent trente-neuf avaient voté la mort.
1 Votèrent pour la déporlalioii, dès le premier tour : MM. Bertliollct, le duc de Broglie, le général de Cliasseloup-Laubat, Cliollet, Colaud,le général t;ouvion,Her\vyn, le général Klein, Lanjuinais, Lemercier, Lenoir- Laroclie, de Malevillc, Porcher de Kichebourg, et au second tour : MM. le général Curial, de Fontaiics, de Lally-ToUendal et le duc de Montmorency.
L'arrêt fut exécuté le lendemain, 7 décembre, ù neuf heures du matin.
Nous ne voyons aujourd'hui que la gloire du maréchal Ney, etcette image nous rendinsupportable le souvenir de la mort qui lui fut réservée. On ne voyait alors que sa trahison, et ce n'était pas dans un pays formé aux exemples de la Révolution et de l'Empire qu'on pouvait concevoir l'idée d'épargner à un crime reconnu la peine que prononçaient contre lui les lois de toutes les nations. La plupart des généraux de la république et du gouvernement impérial qui siégeaient à la Chambre des Pairs avaient voté la mort; deux seulement, le maréchal Marmont et le général Dessole, ajoutèrent à leur vote le vœu d'un recours à la clémence royale. Accoutumé aux exécutions sommaires des régimes précédents, l'esprit public, à celte heure, était moins frappé de la rigueur de la condamnation que des garanties accordées à la défense. Jusque dans les rangs des anciens soldats de l'Empire, il se rencontrait des bommes pour trouver trop lente la justice des conseils de guerre elle-même, et pour réclamer la juridiction des commissions militaires instituées par Napoléon ' : « Toutes les formes les plus favorables à l'innocence ont été employées, disait le Journal des Débals,
1 Les pattes qu'on vient de lire ayant paru pour la première fois dans le Correspondani, ilu 10 avril 188(!, un membre de la Chambre des représentants de Belgi(|ue, coircspondant de l'Institut, le baron Kerwyn de Leltenliove, nous transmit la copie de la lettre suivante adressée à Kouclié par un général ■ fort connu », nous disait-il. mais dont - par égard pour la famille », il omettait le nom.
Paris, le l août 1815.
Monseigneur,
Le colonel Labédoyère, qui en trahissant son souverain légitime, a contribue si puissamment au rétablissement momentané de Fusurpateur
pour connaître d'un crime qui n'était que trop évident et trop incontestable; tous les délais qui ont été demandés ont été obtenus; la plus grande latitude a été accordée aux défenseurs de l'accusé; il a été jugé par la première cour de justice du royaume, suivant son vœu, et ses juges ont eu pour lui toutes les condescendances qu'il a pu désirer. Sises avocats n'ont pas été admise développer entièrement le dernier moyen qu'ils voulaient faire valoir en sa faveur, c'est que ce moyen, déplacé dans l'ordre de la discussion judiciaire, avait déjà été exposé par eux dans un mémoire particulier. » Et rappelant les égards dont le maréchal avait été entouré, la liberté laissée à chaque pair de graduer à son gré la peine, le journal ajoutait : « Ce serait faire injure à la Chambre des pairs que de chercher à faire valoir sa justice en rappelant, à l'occasion de ce grand procès politique, ces jugements révolutionnaires dont nous avons été les témoins; mais il est impossible que ce souvenir ne se présente pas involontairement à l'esprit comme pour servir de contraste à la
sur le trùnc de Frauce, est arrêté et doit être jugé. II importe (|u'uii aussi grand coupable soit frappé promptement. Les ordonnances du roi, des G et 11 mars et celle duùi juillet dernier, le rendent justiciable des conseils de guerre des divisions militaires, et il y serait certainement condamne au supplice qu'il mérite: mais ces tribunaux sont lents dans leurs formes, et cette all'aire «lu'il serait essentiel de pouvoir terminer en vingtquatre heures, peut durer plusieurs semaines et même i)lusieurs mois.
« Il convient donc, dans l'état actuel de notre législation militaire, que pour frapper sur-le-champ les coupables, le roi explique l'article -2 de l'ordonnance du 2i juillet qui renvoie Labédoyére et ses complices par devant les conseils de guerre des divisions militaires, et que dérogeant à la Charte on autorise à nommer, partout où l'on sera dans le cas de juger les coupables désignés dans l'ordonnance du 24 juillet, une commission militaire extraordinaire qui les jugera conformément à la loi du 6 nivôse an iv et aux dispositions du titre l" du Code des délits et des jieines ».
A la demande que nous lui faisions si l'auteur de cette lettre était un ancien émigré ou un gén(*ral delE'mpire, M. de Lettenhove nous répondit : • le général***, tout à fait étranger à rémigration, avait pris une glorieuse part aux guerres de l'Empire... » (l'i avril 1880).
majesté du spectacle qui vient de s'offrir à nos regards' ».
Les différences que signalait le Journal des Débats étaient incontestables; les formes de ce procès, dont nous déplorons l'issue, révélaient le progrès que les institutions libres, inaugurées par la Restauration, devaient pendant trente années développer en France. Mais les mœurs ne changent pas aussi vite que les lois, et la violenceque déjà celles-ci répudiaient se retrouvaient encore dans celles-là. .
Le journal que nous venons de citer, organe modéré pourtant, en portait l'empreinte dans la façon injurieuse dont il qualifiait, même après lexéculion, la conduite du maréchal Ney. Cette violence animait le langage des salons, empruntant à la Révolution ses expressions pour la maudire elle-même; elle égarait les plus douces natures, etl'on entendait àcette époque un confrère de Berryer, qui devait laisser le renom mérité du plus séduisant des orateurs, du plus généreux et du plus délicat des hommes, M. de Martignac, désavouer, devant la Cour d'assises de Bordeaux, toute solidarité avec le défenseur du maréchal Ney, rompre avec lui tout lien « d'estime et de confraternité », en disant : « Cet avocat a perdu son titre à mes yeux; je me sépare de lui - ».
C'était la réalisation des menaces qu'avait déjà fait entendre à Berryer père, on se le rappelle, son confrère de Paris, (jrande leçon pour nos temps troublés et que nous retrouverons souvent dans la carrière de Berryer! Ceuxlà seuls alors se disaient les vrais royalistes qui poussaient aux vengeances la Restauration; ils excluaient du parti quiconque résistait à leurs entraînements. Que sontils devenus aujourd'hui? Qui oserait se couvrir de leurs exemples?Qui ne serait heureux d'effacer de l'histoire de
1 8 décembre 1813.
2 Mémorial bordelais du 10 décembre; et Journal des Débats du 23 décembre 1815.
LES l'ROCKS MIUTAIHES. — I. LE MARÉCHAL NEY. KJo
îa Reslauration, si juste qu'ait été la sentence, le récit de l'exécution du maréchal Ney? Qui ne s'honorerait de prendre place à cùté de ses défenseurs?
(' Quand on a vu ce temps de passions el de haine où périt l'infortuné maréchal, a écrit un contemporain, quand on a présentes par le souvenir ces colères implacables delà peur, môme après le péril, et aussi cette indignation sincère contre une trahison irréfléchie, mais qui avait été si fatale, on sent quelle élévation d'esprit et de cœur il eût fallu pour dominer ces orages' ».
1 Yillemain, .1/. de Chateaubriand. Micliel Lévy, 1858. In-8", p. -219.