‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits) (volume 2)Chapitre 18 sur 46 · LES PROCES MILITAIRES. — II. LES GENERAUX DEBELLE ET CAMBRON'XE · texte numérisé non relu

LES PROCES MILITAIRES. — II. LES GENERAUX DEBELLE ET CAMBRON'XE

Le général Debelle. — Son rôle pendant les Cent-Jours. — Son procès. — Berrj'er le défend devant le conseil de guerre. — L;x peine capitale prononcée contre lui, est commuée en celle de dix ans de détention. — Lettres de Debelle à Berryer et à M. de Bétliizy. — Procès du général Cambronne. — Comment Cambronne est amené à choisir Berryer pour défenseur. — Sa conduite à l'île d'Elbe. — Plaidoirie de Berryer. — Acquittement de Cambronne. — Fureurs que cette décision soulève contre Berrj'er et contre le commandant Delon, rapporteur du conseil. — Le jugement est déféré au conseil de revision. — Ferme langage de Benyer. — Le conseil de revision confirme le jugement. — Violentes attaques contre Berryer. — On va jusqu'à mettre en doute son désintéressement. — Hommages que lui rendent le général Cambronne et son conseil M. Margerin — Berryer est cité devant le conseil de discipline de l'ordre des avocats. — Il refuse de rétracter les propositions émises dans sa plaidoirie. — Décision du conseil. — Lettre du procureur général à Berryer. — Modération de Louis XYIII. — Réflexions de Berryer sur cette époque.

Loin de se sentir ébranlé par l'arrêt de la Chambre des Pairs et par les attaques qu'avait attirées au défenseur du maréchal Ney sa courageuse conduite, Berryer avait hâte de se mettre lui-même en avant et de porter la parole pour les vaincus.

Deux généraux, deux proscrits, eurent recours à son dévouement : Debelle et Cambronne.

A peine âgé de quarante-quatre ans, Alexandre Debelle, maréchal de camp , était un brave militaire , d'un esprit modéré, d'un caractère honnête et inoiïensif. Il appartenait à une ancienne famille du Dauphiné et comptait parmi ses ancêtres de vaillants serviteurs de la monarchie. Disgracié dans les dernières années de l'Empire, il se trouvait en non-activité, lors de la première Restauration. Il ne demandait qu'à servir les Bourbons , et il était porté pour rentrer dans l'armée, lorsque éclata la nouvelle du retour de l'île d'Elbe.

Debelle n'avait pas eu le temps de prêter serment au roi. Il était à Grenoble, tout disposé, assura-t-il devant ses juges, à combattre pour la monarchie légitime, quand le général Bertrand lui adressa l'ordre de prendre le commandement du département de la Drôme, au nom de l'empereur. Il ne sut pas résister h ce dangereux appel. Arrivé à Valence, il y rencontra des exemples qui auraient pu lui indiquer son devoir. Les autorités civiles et militaires demeuraient unies pour la défense du trône. Loin d'obéir à l'envoyé de Napoléon, elles le retinrent prisonnier pendant quelques heures et le firent ensuite reconduire jusqu'à Romans.

Bientôt on apprit que l'empereur était aux Tuileries et le roi en exil. Debelle revint sans tardera Valence; il s'empara celte fois du pouvoir, en ayant soin d'écrire au ministre de la guerre pour réclamer des renforts contre ceux qu'il qualifiait d'insurgés, et dont la rébellion consistait à garder fidélité au gouvernement roj^al. Cependant il n'avait point exercé de violences. C'était à lui que le général de Pire avait transmis ces ordres terribles dont nous avons parlé précédemment. Debelle n'avait pas tenu compte de ces instructions. Il s'était appliqué à pacifier le pays, à conjurer la guerre civile, évitant tout engage-

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ment avec les troupes que dirigeait le duc d'Angoulème. L'accusation lui opposait, il est vrai, quVà Montélimart les gardes nationales, placées sous ses ordres, avaient attaqué l'armée royale. Il alléguait qu'elles avaient fait feu sans son commandmecnt et qu'il avait reru lui-même un coup de baïonnette de ses propres soldats, qui l'appelaient traître parce qu'il voulait empêcher les boslililés. Son thème était qu'en épargnant au département les horreurs de la guerre civile, il avait agi pour le service du roi, et que, s'il se fût retiré, un autre, occupant son poste, eût pu faire le mal dont il s'était efforcé de préserver les populations.

La vérité était que le général Debelle, comme la plupart de ses compagnons d'armes^ n'était pas fait pour ces temps troublés. Il ne savait qu'obéir à une autorité définie, et passait par des perplexités cruelles entre les deux pouvoirs contraires, dont les destinées semblaient également incertaines.

« Vous aviez un moyen bien simple de ne rien faire contre votre devoir, lui disait le président du conseil de guerre, c'était de quitter le commandement!

— Comment faire? répliquait Debelle, je n'ai aucune fortune. Je ne possède au monde que mon honneur et mon épée. Où aller? Que devenir? »

Avec cela Debelle n'était pas tranquille; il sentait ce trouble de conscience que Ney avait éprouvé, que la fausseté des situations porta, même à Waterloo, dans le cœur des plus valeureux. Un témoin déposa qu'il l'avait vu fondre en larmes, en disant : « Oui, je suis coupable; mais j'espère que le roi me pardonnera ».

Inscrit sur la liste des officiers généraux qui, aux termes de l'ordonnance royale du 24 juillet 1815, devaient être traduits devant les tribunaux militaires, Debelle fut arrêté dès les premiers jours de la seconde Restauration, et écroué à la prison de l'Abbaye. Il comparut le :22 mars

1816 devant le conseil de guerre de la Seine. Le président du Conseil était M. d'Étoquigny, maréchal de camp; les juges, M. de Béthizy, maréchal de camp, le colonel de Courteilles, M. de Quélen, chef d'escadron, les capitaines Grenier et Menjot de Dammartin.

Le jeune Berryer se leva pour défendre l'accusé. Les faits incriminés étaient punis, aux termes des lois militaires, par la peine capitale. C'était la vie de Debelle qu'il s'agissait de sauver.

Les premières paroles de l'avocat furent une exclamation douloureuse sur le malheur des temps qui avaient jeté hors du devoir tant de consciences et compromis des carrières jusque-là brillantes et pures.

De toutes les calamités qu'avait entraînées « la présence de l'usurpateur », c'était à ses yeux la plus cruelle. Mais, après avoir rappelé la vie jusque-là irréprochable du général Debelle, sa disgrâce sous l'Empire, le défenseur s'attachait à définir sa vraije situation. Les actes émanés du roi depuis son retour en France jusqu'à la loi d'amnistie, avaient tous consacré ce principe qu'on ne punirait que les grands coupables, et qu'on pardonnerait à ceux qui n'avaient été qu'égarés.

Or, le général Debelle n'était qu'un égaré. II n'avait pas trahi, car il ne tenait du roi aucun emploi; il n'avait pas violé son serment, car il n'en avait prêté aucun à la Monarchie.

Ce qui parlait le plus haut en faveur de l'accusé, c'étaient les services rendus par lui à plusieurs royalistes ; c'étaient les témoignages de ceux qu'il avait, au péril de ses jours, arrachés à la fureur des agents de Bonaparte. Le rapporteur, tout en concluant à la culpabilité de Debelle, ne les avait pas contestés.

Berryer les invoqua ; il en fit le sujet de sa péroraison; il redit les paroles de douze des plus fidèles royalistes, qui attestaient le dévouement de Debelle :

Il est au milieu de ces loyaux citoyens dont il a conservé les jours si précieux pour le roi. C'est environné de ce cortège que le général Debelle se présente à ses juges. Ah! je n'eu doute pas, au milieu de cette glorieuse cohorte, il est invulnérable. Non, ce malheureux et vertueux général, dont la famille fournit, depuis plus de cinq cents ans, de fidèles appuis au trône, ne sera point condamné sous le règne de notre bon roi.

Et le défenseur ajoutait :

Le cri de l'honneur ne s'élève pas contre lui dans sa conscience; il doit s'élever dans les vôtres en sa faveur.

L'auditoire s'émut au langage de l'orateur, et la salle, au rapport du Moniteur lui-uiême, éclata en applaudissements.

Cependant Berryerne put empêcher la condamnation. Debelle fut déclaré coupable « de s'être saisi , sans droit ni pouvoir légitime, du commandement du département de la Drùme », et « d'avoir coopéré à des mouvements militaires hostiles, en faisant lever des troupes restées fidèles au roi ». Faits criminels devant la loi militaire et punis de la peine de mort.

Le défenseur ne crut pas sa lâche terminée; il se mit en campagne pour sauver les jours de son client. « Mon cher amiBerryer, lui avait écrit Debelle, hier soir à neuf heures, le rapporteur et le greflier m'ont lu la condamnation à mort. Je suis toujours tel que vous m'avez vu. Faites ce que vous devez faire pour moi. Je vous attends, et jusqu'à mon dernier soupir, je saurai mériter votre estime et votre amitié ». (28 mars 1816.)

Le duc d'Angouléme avait été personnellement en butte aux hostilités des troupes commandées par Debelle. II était l'offensé; ce fut à lui que s'adressa Berryer. Il obtint une audience du prince et sollicita son intervention en faveur du condamné. « Je vous le promets, lui répondit Son Altesse royale. Il aura son pardon, car il

n'a pas combattu contre la France, mais contre moi ». Le duc crAngoulême porta aussitôt sa requête au roi. Il était d'usage qu'un rapport olFiciel fût d'abord soumis au souverain et préparât sa décision; la formalité n'eût fait que prolonger les anxiétés du prisonnier : « Je n'ai pas besoin de rapport, dit Louis XVIII; mon neveu demande la grâce du sieur Debelle; je l'accorde tout de suite ». ■ La peine de mort fut commuée en celle de dix années de détention. En recevant cette nouvelle, Debelle remercia avec effusion son défenseur : « Mon cœur, lui écrivaitil, ne peut vous exprimer tout ce que vous faites pour moi; mais, cher ami, ma reconnaissance sera aussi longue que ma vie ».

Berryer avait trouvé jusque dans le conseil de guerre des appuis à ses démarches; l'un des juges, M. de Béthizy, lui avait prêté un puissant concours. Debelle lui écrivit, par l'entremise de Berryer, pour le remercier :

Je sais, lui disait-il, par quels nobles et généreux elTorts vous avez voulu participer en quelque sorte aux bienfaits du roi envers niui. Les seuls défenseurs d'une cause sacrée pouvaient montrer d'aussi touchants exemples, et c'est une belle leçon donnée à tous ceux qui ont été entraînés dans les divers partis que celte générosité avec laquelle vous iwotéyez ceux même qui s'étaient rendus vos ennemis.

Il semble, par une lettre du général Debelle à son avocat, que c'était Berryer qui avait fourni à son clientle texte de ce remerciement. Mais les réflexions qu'il mettait sous la plume de Debelle, révèlent la pensée personnelle de Berryer et quel genre de service il croyait rendre à la royauté, en défendant, lui royaliste, les soldats de Napoléon.

Debelle tint à exprimer lui-même les sentiments que lui avait inspirés la clémence souveraine. Lorsqu'il parut devant la Cour royale, réunie en audience solen-

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nelie pour l'entérinement des lettres de commutation, il prononça les paroles suivantes :

Messieurs, je me suis rendu coupable envers le meilleur des rois; s'il m'eût fallu sultir mon arrêt, j'aurais voulu que ma mort, en servant d'un grand exemple, devint utile au repos de l'État. Mais Sa Majesté a daigné user envers moi de clémence; je demande au Ciel que ce spectacle des bontés paternelles du roi rallie à son trône tous les Krançais égarés et que si jamais le calme promis à la France venait à être troublé, il me soit permis de répandre, pour le service de notre roi, tout le sang qu'il m'a conservé.

Le procès du général Cambronne suivit de prés celui du général Debelle.

Le nom de Cambronne a été immortalisé par la bataille de Waterloo. On lui a tour à tour attribué un mot grossier et une réponse sublime; il ne prononça ni l'un ni l'autre et se contenta d'agir en héros. Mais il a mérité que cette parole : « La garde meurt et ne se rend pas », lût inséparable de son souvenir et demeurât historique, comme le cri de François P'", après Pavie.

Fils d'un négociant estimé de Nantes élevé dans le collège des Oratoriens de cette ville, ayant eu lui-même plusieurs parents dans la maison du roi, Cambronne était un vrai soldat, ne connaissant que la consigne, sans calculs politiques, bronzé au péril, sachant disputer sa vie dans les replis d'une procédure comme sur le champ de bataille, mais envisageant tout danger avec le sang-froid d'un vétéran. Il avait sauvé des royalistes sous la Révolution, et nombreux étaient les certificats des émigrés, des Vendéens, qui déclaraient avoir dû, en 93, leur salut à son courage.

Tombé à Waterloo, en combattant a la tête d'un bataillon de la garde, et laissé pour mort, Cambronne avait été relevé par l'ennemi et emmené prisonnier en Angleterre. Il y recouvra bientôt sa liberté ; et, ne se doutant passes poursuites qui le menaçaient, il écrivit, le ±0 juillet au roi Louis XVIII , la lettre suivante, dans laquelle se peint l'homme, avec sa façon laconique et sa rude déférence :

Sire,

Major au f"" régiment de chasseur^ à pied dans la garde, le traité de Fontainebleau m'imposa le devoir de suivre l'empereur à l'île d'Elbe. N'existant plus, j'ai l'honneur de prier Votre Majesté de recevoir ma soumission et mon serment de fidélité.

Si ma vie, que je crois sans reproche, me donne des droits à votre confiance , je demande mon régiment. En cas contraire, mes blessures m'en donnent à la retraite, qu'alors je solliciterai, regrettant d'être privé de servir ma patrie...

Alsburton. le 20 juillet 1813

Ouelques jours plus lard, paraissait l'ordonnance qui désignait les officiers généraux poursuivis comme auteurs ou instigateurs de l'attentat de Bonaparte. Cambronne était du nombre. Il s'adressa alors au ministre de la guerre pour obtenir une feuille de route qui lui permît de se rendre à Paris : cr ... Ce qui m'éviterait, disait-il, d'être conduit par la gendarmerie. Mon intention n'est pas de me soustraire à l'ordonnance du roi, au contraire, de me cons'tituer prisonnier à Paris le plus tôt que je pourrai ».

Le général Cambronne fondait sa défense sur le traité du 11 avril 1814, qui, en accordant à Napoléon la souveraineté de l'ile d'Klbe. avec le titre d'empereur, lui avait donné l'autorisation d'emmener quatre cents hommes de troupes. Cambronne ne s'en cachait pas, il s'était

fait un devoir de partager le sort de son souverain ; ayant accepté le commandement de ses troupes, il ne s'était plus considéré comnie sujet français; il n'avait prêté au roi aucun serment. « J'ai cru, disait-il à ses juges, que les liens qui m'attachaient à la France étaient entièrement rompus et que je devais aveugle obéissance au souverain auquel j'obéissais depuis si longtemps et que j'avais cru ne pas devoir abandonner, par cela même qu'il était malheureux ».

Un précédent, favorable à sa cause, se présenta dans le cours de l'instruction : ce fut l'acquittement du général Drouot, dont la situation était analogue à la sienne. Gomme lui, Drouot avait suivi Napoléon à l'île d'Elbe; il était resté son aide de camp et il avait cru, en s'altachant à sa fortune, se dégager de tout lien envers le gouvernement de la France. Le rapporteur, admettant son interprétation, avait conclu à ce que Drouot fût déclaré non coupable; et non seulement le conseil de guerre avait acquitté Drouot, mais encore le roi avait défendu qu'on se pourvût contre cette décision.

Louis XVIIÏ avait fait plus. Il avait accordé une audience au général Drouot et lui avait adressé ces paroles dont Cambronne fut aussitôt informé, et que, du fond de sa prison, il s'empressa de transmettre à Berryer : « Général Drouot, je connais tout ce que vous avez fait. Votre attachement et votre fidélité dénotent une belle âme; j'espère que vous me servirez avec le même zèle >/.

Le conseil de guerre permanent de la première division militaire se réunit le 26 avril 1816, sous la présidence du chevalier de Latour Foissac, maréchal de camp, pour juger Cambronne. Les membres du tribunal étaient le comte dePérigord et le marquis de la Ghevallerie, maréchaux de camp, le vicomte de Pons, chef d'escadron d'état-major; les capitaines de Vergenne et Degouy.

Le renom populaire de l'accusé avait attiré une nom-

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breuse assistance. Quand il parut, une vive rumeur éclata, chacun se penchant pour le voir. Il portnil Tuniforme de son grade, avec la décoration de « commandant » (comme on disait alors) de la Légion d'honneur. Sa blessure de Waterloo avait presque défiguré son visage, mais n'en rendait l'expression que plus intrépide.

11 répondit aux questions, avec une franchise avisée, discutant pied à pied, mais avec une sorte d'indifférence bourrue, les griefs qu'on lui opposait.

Comme on lui disait qu'en entrant en France, Bonaparte s'était appelé souverain : « Je ne me suis jamais mêlé de cela, répondit-il. C'était l'empereur. J'allais à l'ordre, je demandais s'il y avait quelque chose de nouveau; quand on m'avait répondu que non, je m'en allais. Je n'aime pas la cour ». Et, comme on insistait sur l'usurpation de Bonaparte : « Cela ne me regardait pas ; je ne réponds que de ce que j'ai fait et non de ce qu'a fait Napoléon ».

Nommé, par Napoléon, comte, pair de France, lieu tenantgénéral, Cambronne avait refusé ce dernier grade. On lui demande à quelle épo(iue lui ont été conférées ces dignités : « Je ne me rappelle plus, je n'ai jamais fait attention à ces choses-là ». Et, pour expliquer son refus du grade de lieutenant-général : « Je pourrais bien commander une division, quand je suis seul; mais, dans une affaire générale, à Waterloo, oij le premier capitaine du monde n'a pu rétablir l'ordre, qu'auraient dit les vieux officiers, si on avait mis à leur tète un nouveau général? »

Si Cambronne répondait de ce qu'il avait fait, il n'entendait pas répondre de ce qu'on lui avait fait faire à son insu. Il s'en expliqua nettement, lorsqu'on lui mit sous les yeux une proclamation qui portait sa signature. Sur le vaisseau même qui les ramenait en France, Napoléon avait fait signer à ses lieutenants un appel à l'armée, dans lequel les soldats étaient engagés à se ranger sous

les aigles impériales. Puis, les signatures une fois obtenues, par une de ces ruses qui lui étaient trop habituelles et dont les négociations du Concordat ofTrirent plus d'un exemple, il avait changé les termes de la proclamation ; il y avait introduit des injures contre les Bourbons, des allusions violentes contre les hommes que poursuivait son ressentiment, et il avait publié, au Moniteur, la pièce ainsi modifiée, en conservant les noms des ofliciers qui, s'ils en eussent connu la rédaction nouvelle, n'auraient peut-être pas consenti à la signer. Déjà les juges de Drouot lui avaient présenté la proclamation, insérée au Journal officiel, et l'intègre général, dont nul ne soupçonna jamais la parole, l'avait désavouée : « Ce n'est pas cette proclamation que j'ai signée, avait-il dit; elle ne contenait ni provocations personnelles, ni mille autre choses qui s'y trouvent ». Interpellé sur l'exactitude du même document, Cambronne lit la même réponse : « La proclamation que vous me représentez n'est point celle que j'ai signée; elle ne contenait pas les personnalités qui se trouvent dans celle insérée au Moniteur. Celte dernière n'étant pas la copie de celle à laquelle j'ai, par ordre de Napoléon, apposé ma signature comme les autres militaires, je ne crois pas devoir ni pouvoir la signer ainsi que vous m'en faites l'invitation ».

L'officier, qui avait été rapporteur dans l'afTaire du général Drouot, eut à remplir la même mission dans le procès de Cambronne : c'était le chef de bataillon Delon. Les exaltés de l'époque accusaient sa modération. Ils ne lui pardonnaient pas de n'avoir point soutenu la culpabilité du général Drouot, et ils le sommaient d'avance de conclure contre Cambronne. Sans se laisser émouvoir par ces violences, le commandant Delon tint à bien déterminer, au début de son rapport dans le procès de Cambronne, les devoirs et les droits attachés à sa charge. Il établit, contrairement aux propos répandus par l'es-

prit de parti, que les conseils de guerre permanents n'étaient pas des tribunaux d'exception, mais des tribunaux ordinaires où l'accusé devait jouir de toutes les garanties assurées par les lois. Il ajouta que les membres qui composaient les conseils de guerre étaient « à la fois juges et jurés », et que le rapporteur, cumulant les fondions de juge d'instruction et celles du ministère public, devait recueillir les faits favorables à l'accusé aussi bien que ceux qui lui étaient contraires, pour les présenter tous au tribunal avec une impartialité dont il déduisit les principes en termes dignes d'être médités par des juges de tout ordre. « S'il en était autrement, disait-il, la tâche du rapporteur serait purement arbitraire et de rigueur; la justice ne l'aurait armé que pour frapper aveuglément, et il ne serait qu'uninstrument de vengeance et de réprobation ».

Le rapporteur avait pour lui une grande autorité qu'il ne manqua pas d'invoquer, c'était le roi lui-même. Il montra le prince étendant sa protection sur ses sujets égarés; il rappela la conduite qu'avait tenue Louis XVIII, après l'acquittement de Drouot, l'audience accordée et les bienveillantes paroles adressées au général : « Je ne le cacherai pas, messieurs, s'écriait le rapporteur, je suis fier d'avoir ainsi deviné le cœur de Sa Majesté, d'être allé au-devant de ses intentions. Gloire soit rendue au monarque qui fait oublier les tourmentes révolutionnaires, qui fait oublier ces temps de désastreuse mémoire où le crime était assis sur le siège du magistrat, où l'esprit de parti dictait ses sanguinaires arrêts! »

Le nom de Louis XVIII devenait ainsi une protection pour le général Cambronne.

On était loin, il faut l'avouer, malgré de trop regrettables emportements, de ces jours pourtant si proches, où s'exerçait la justice impériale. Moins de trois années auparavant, les juges du général Malet, quand l'Empire était dans sa force, croyaient devancer les volontés de

lenr maître, en immolant treize victimes pour punir l'attentat d'un seul. Sans parler du meurtre do Vincennes, combien d'autres arrêts de mort rendus par les commissions militaires! Et dans les forteresses de l'Empire, que de prisonniers entassés, sur un signe du souverain ou de sa police, sans avoir été ni interrogés ni condamnés!

Le nom de l'empereur était pour les accusés une menace, pour les juges une excitation à la sévérité; le nom du roi devenait pour les accusés une espérance, pour les juges un encouragement à la miséricorde. Quelles qu'aient été les violences de cette époque, le contraste est trop frappant pour être laissé dans l'ombre; les partisans de l'Empire, aussi bien que les revenants de 1793, avaient, moins que personne, le droit de parler des rigueurs de la Restauration. La clémence, on peut le dire, était naturelle aux Bourbons; les rigueurs furent le legs des régimes auxquels ils succédaient ^

Cambronne avait pris pour conseil un de ses parents M. Margerin; mais M. Margerin doutant de ses forces, ne s'était chargé d'assister le général qu'à la condition.

1 Les révolutionnaires, jugeant de la Restauration par le souvenir de leurs propres vengeances, s'attendaient eux-mêmes à des mesures bien plus rigoureuses que celles dont |)lusieurs d'entre eux furent l'objet. On sait qu'en 18U, lors de la première Restauration, aucun des régicides n'avait été inquiété. Ce fut seulement en iSlti, après la seconde Restauration, que l'exil fut prononcé contre ceux des régicides qui avaient fait acte d'adhésion au gouvernement des Ccnt-Jours; encore fallut-il que la Chambre des députés fît violence à Louis XVUI pour lui arraciicr cette décision. Nous tenons de M. Odiloii Barrot, que lorsque Mailhe, rapporteur dans le procès du roi à la Convention, apprit qu'il n'aurait qu'à s'éloigner de France, il se mit ;i sauter de joie dans son cabinet; ayant redouté un tout autre sort et « étant très peureux, comme beaucoup de ces terroristes », ajoutait M. Odilon Barrot.

loO LA JEl'NKSSE DE DERRYER.

de s'adjoindre un avocat qui « par ses talents, sa réputation et ses opinions», pût parler efficacement aux juges.

ce II vous a désigné à moi sous ce triple avantage », écrivait Gambronne à Berryer, en le priant de s'entendre avec son parent, de le guider et de prendre luimême sa cause en main devant le conseil de guerre ; « ma conscience me dit que je n'ai rien à redouter, ajoutait-il, lorsque je serai défendu par un liomme tel que vous ' ».

Dès son exorde. Berryer indiqua la thèse (ju'il allait soutenir. Non seulement son client n'est pas coupable, mais il est digne de louange. Sans engagement envers les Bourbons, il n'a fait que son devoir en accomplissant les ordres du souverain à qui il s'était lié.

Il rappelle d'abord en quelque traits le passé du guerrier.

... Vous le connaissez, cet homme qu'on vient de tirer dune obscure prison pour le faire asseoir devant vous, sur le banc (les accusés! Toutes les fois qu'une ardeur française vous emporta au fort du péril, au foyer des combats, vous avez rencontré, vous avez admiré le général Gambronne. Soit que dans les rues de Zurich, à la tète d'une seule compagnie de grenadiers, il emporte à l'ennemi plusieurs pièces de canon et douze cents prisonniers; soit qu'à Paradis, avec quatre-vingts hommes, il parvienne à culbuter trois milles Russes; soit enfin que, dans les plaines d'Iéna, voulant raffermir contre le danger ses gens qui chancelaient, il s'élance seul sur le plateau, sous un feu effroyable d'artillerie et de mousqueterie et rallie la troupe par ce froid courage, partout éclatent à la fois et sa bravoure et sa volonté ferme de remplir les ordres de ses chefs.

Le voici pourtant traduit devant vous comme traître et rebelle !

Sujet du souverain de l'ile d'Elbe, Gambronne lui devait obéissance. Telle est l'argumentation que va développer le défenseur. Il ne cherche pas à excuser l'acte

1 It janvier I81C. Papiers de Berryer.

LES PROCKS MILITAIRES, loi

que poursuit l'accusation, il l'honore. Il montre Gambronnc abandonnant sa patrie, au moi^ d'avril 1814, pour se dévouer à la fortune de son maître exilé : « Sans doute, dit-il, ce départ ne fut point un crime, qu'ai-je dit? ce sacrifice était la marque certaine d'une âme loyale et généreuse ». Il affirme que le général s'éloignait de la France sans arrière-pensée, renonçant pour jamais « au charme de la patrie, à de brillantes espérances, aux hommages de ses concitoyens ». Bonaparte avait formé d'autres desseins. « Malgré la pesanteur de sa chute, il n'était point revenu de l'ivresse oîi l'avait plongé ce pouvoir souverain dont il avait tant abusé. Son repos lui fut insupportable, elle génie du mal qui le tourmentait lui fit concevoir l'idée de rentrer en France ». Sans faire à Cambronne aucune communication, sans livrer son secret, il ordonne l'embarquement; on obéit; mais « en pleine mer, le troisième jour, Bonaparte se présente sur le pont du vaisseau avec la cocarde tricolore et met ainsi au grand jour le but véritable de sa nouvelle tentative. On débarque ».

Écartant, comme faits accessoires, les événements accomplis jusqu'à l'arrivée dans la capitale, l'avocat s'attache à montrer Cambronne obéissant comme un soldat, ne demandant ni argent ni dignités, refusant le grade de lieutenant-général, et, plutôt que de l'accepter, offrant de prendre sa retraite, « étranger » en quelque sorte, durant les deux premiers mois de l'usurpation, au milieu de ses concitoyens, « Les débats politiques, les agitations révolutionnaires, les pratiques d'un gouvernement perfide, les manœuvres de gens qui sentaient avec rage s'écrouler sous eux cette grandeur qu'ils avaient usurpée, étaient choses d'autre nature que ses pensées; il n'y pouvait prendre aucune part ».

Mais voici que la guerre éclate, la France est en péril. Berryer peint alors son client , ou plutôt son héros, s'élan-

çant sur le champ de bataille ; et, pendant que l'Europe occupe encore notre sol, que les passions se déchaînent contre les vaincus de Waterlou, il célèbre leur gloire.

« L'étranger, effrayé dans son admiration, raconte qu'il eût voulu sauver ces braves; ses offres furent rejetées. Le général Cambronne , après avoir été exposé au feu durant tout le jour, vers le soir, à la tête d'un seul bataillon, attendait encore de pied ferme le choc de l'armée ennemie; il est frappé alors... Il tombe confondu au milieu des morts!... Grand et malheureux courage dont le souvenir fera toujours battre les cœurs français ! »

Cependant Bonaparte a quitté le champ de bataille; « tandis que les soldats tombent pour lui sous les coups de la mort, il fuit et seul vient se cacher dans le palais de nos rois ». On le contraint de nouveau à abdiquer l'Empire, et de nouveau les Français appellent à leur secours la Monarchie.

A la nouvelle de ces événements, Cambronne, prisonnier en Angleterre, adresse au roi sa soumission et son serment. Berrver donne lecture de sa lettre. « Cambronne, ajoute-t-il, ne pouvait prévoir alors quel sort lui réservait un ministre du roi, qui sortait du cabinet de Bonaparte». Frappé par l'ordonnance du Hi juillet, le général rentre en France, pour « se mettre entre les mains de ses juges ». Il se fait conduire à l'Abbaye; il trouve le général Drouot, compagnon de sa captivité, comme il l'avait été de ses campagnes; Drouot, qui, accusé comme lui, traduit, comme lui, en jugement, vient d'être solennellement acquitté. « Le général Cambronne, s'écrie Berryer, marchait sous les ordres du général Drouot; le chef n'a pas été puni pour ses commandements; le subalterne le sera-t-il pour son obéissance? Non. Le général Cambronne a partagé l'exil et la captivité du général Drouot ; il partagera aussi son succès. Faut-il vous rappeler de quelle bouche auguste le lieu-

tenant-général Drouot a appris que les ordres avaient été donnés pour le mettre en liberté et pour que toutes poursuites cessassent contre lui? »

En même temps qu'il mettait en lumière la situation spéciale du général Cambronnc, Berryer, admettant pour un moment le point de vue auquel s'était placée l'accusation, dénonçait, avec une clairvoyance précoce, la mobilité des arrêts politiques.

C'est surtout dans l'examen des crimes d'État, disail-il, qu'il faut se garder de s'arrcler à la seule existence des faits et qui! faut, au contraire, approfondir tous les caractères de culpabilité qui doivent provoquer la vengeance de la majesté royale et de l'intérêt public. Un illustre écrivain' a dit : « Qu'un homme réellement criminel, un assassin, un voleur public, un empoisonneur, un parricide, soit arrêté, et que son crime soit prouvé; il est certain que, dans quelque temps et dans quelque lieu qu'il soit jugé, il sera condamne ; mais il n'en est pas de même des hommes d'Ktat. Donnez-leur seulement d'autres juges ou attendez que le temps ait changé les intérêts, refroidi les passions , amené d'autres sentiments, leur vie sera en sûreté ».

Et, s'armant de ces réflexions, l'avocat ajoutait :

Pour n'avoir point à craindre, messieurs, les reproches de la postérité, pour n'avoir rien à redouter au jour où les jugements de la terre seront jugés d'en haut, les magistrats doivent en ces occasions se demander si l'action qui leur est dénoncée serait jugée criminelle dans tous les temps, dans tous les lieux et dans la conscience de tous les hommes sages.

Fidèle à la recommandation de Cambronne qui voulait convaincre ses juges et non les émouvoir, le défenseur avait réprimé les accents propres à toucher leur cœur. Il ne put cependant étouffer un cri d'angoisse en songeant au danger qui planait sur cette vie héroïque :

1 Voltaire.

Quel cœur français aurait le courage de laisser tomber un si cruel arrêt sur cette tète sillonnée par tant de cicatrices! Non, la main d'un bourreau n'achèvera pas si ignominieusement cette mort que mille ennemis ont si glorieusement commencée. Et pour emprunter aux livres sacrés une expression qui convient admirablement à notre sujet : « Non, vous n'immolerez point ce lion qui est venu s'offrir comme une victime obéissante ».

Le conseil de guerre donna raison à ce langage; à l'unanimité moins une voix, il déclara que Gambronne n'était pas coupable. Jugement que l'auditoire accueillit aux cris de Vive le roi!

Transporté de joie, Berryer court à l'Abbaye pour annoncer l'heureuse nouvelle à son client. Gambronne, préparé à tout, avait déjà rédigé une lettre au général d'Espinois, commandant de la place de Paris, pour solliciter de son « humanité », au cas oii il eût été condamné à mort, une prompte exécution'. La prison fut bientôt remplie de parents, d'amis, de quelques-uns des frères d'armes du général, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants; tous pleuraient d'allégresse en lui exprimant leurs félicitations. Gambronne recevait en silence ces effusions. Seul, il ne parlait point; mais son front rayonnait. Les juges avaient déclaré qu'il n'avait point manqué à l'honneur. G'élait là, bien plus que la vie, ce qui tenait au cœur du soldat.

Si l'acquittement de Gambronne avait mis en fête la prison de l'Abbaye, il avait, au dehors, fait rugir l'esprit de réaction et de vengeance. On maudissait les juges, on maudissait le rapporteur, on n'osait pas, quoique s'en plaignant tout bas, s'élever contre le roi, dont le langage

1 « Mon général, étant condamné à mort, je réclame votre humanité pour faire mettre à exécution ce jugement le plus tôt possible.

" N'importe qui, de mon défenseur ou de mon conseil, se présentera chez vous pour révision, je vous prie de ne pas les entendre, mes vœux étant l'exécution de mon jugement ». 20 avril 1810. Papiers de Berryer.

LES PROCÈS MILITAIRES. d55

au général Drouot avait d'avance protégé Cambronne. Mais on se dédommageait de celte réserve en accablant le défenseur. Dès ce jour, le fidèle roj^alisle, parce qu'il avait su dominer les passions de son parti, entendit monter contre lui ces accusations de trahison qui, à aucune époque de sa longue carrière, n'épargnèrent sa loyauté.

La clameur fut si bruyante que le gouvernement n'osa point n'en pas tenir compte. Par ordre du ministère, un pourvoi fut formé contre le jugement du conseil de guerre et Cambronne maintenu en captivité. Berryer rédigea immédiatement un mémoire « à fin de mise en liberté » et le 0 mai il parut à côté de Cambronne devant le conseil de révision que présidait le baron de Conchy, maréchal de camp.

Livré lui-même aux invectives des royalistes extrêmes, le défenseur, dès ses premières paroles, en fit justice, prémunissant les juges par son exemple contre les défaillances qu'on s'efl"orçait d'obtenir d'eux.

Votre institution, leur dit-il, vous rend étrangers aux faits qui ont provoqué le jugement dénoncé à votre sagesse. Vous n'avez point à examiner les principes sur lesquels se sont appuyés les premiers juges. Toutefois, vous saurez respecter les décisions rendues en deux occasions solennelles par des magistrats militaires, dignes des fonctions qui leur ont été confiées. Vous ne croirez pas témérairement que des hommes, si vigilants pour les intérêts du roi, se soient livrés avec légèreté aux plus grossières erreurs, dans le désir de soustraire à un cliàfiment mérité des amis de la révolte. Qu'importe donc que des écrivains à gages aient porté la hardiesse jusqu'à juger les sentiments de ceux qui exercent la jusfice au nom de Sa Majesté ! Vous mépriserez leurs atteintes. Qu'importe au défenseur que ses efTorts généreux soient traités d'apologie séditieuse! Forts de leur conscience, forls de leurs principes, forts de la sagesse et de la justice du roi, ceux qui ont délaissé une famille, une épouse, pour s'armer volontairement contre l'usurpateur en faveur du prince légitime, rient de s'entendre accuser d'avoir

voulujustifier et protéger la rébellion. Donc ces misérables diatribes ne sauraient inquiéter vos esprits, comme elles n'embarrasseront jamais les efforts désintéressés d'un homme pur et libre.

L'argumentation du ministère public élait faible, il semblait que l'accusation eût rougi elle-même de son insistance, et Berryer ne manqua pas de caractériser « les moyens si pauvrement présentés de l'officier chargé de rédiger le pourvoi ».

A la majorité de trois voix contre deux, le conseil de révision confirma la décision des premiers juges et ordonna la mise en liberté du général Gambronne.

Tandis que le prisonnier et sa famille ne savaient comment témoigner leur reconnaissance au jeune défenseur, Berryer voyait éclater contre lui les colères que sa seconde plaidoirie, le succès dont elle avait été suivie, la hauteur avec laquelle il avait jugé ses accusateurs, n'avaient fait qu'exaspérer. 11 n'y eut pas d'imputation dont on ne le chargeât. Déjà, sans attendre le résultat du pourvoi en révision, le Journal des Débats, dans un article daté du 2 mai, o\x il comparait Napoléon à « ces brigands qui entrent dans un château après en avoir corrompu les gardes et les valets «, le Journal des Débats reprochait à Berryer d'avoir justifié la rébellion. Le Constitutionnel ayant accusé celte feuille d'essayer d'intimider les avocats avant l'audience, en les dénonçant ainsi comme des factieux, le Journal général de France du 8 mai vint prêter secours au Journal des Débats, et relevant l'épithète d'écrivains à gages dont Berryer avait marqué ses détracteurs, il osa mettre en doute le désintéressement du défenseur. « M. Berryer, dit ce journal,

nous permettra d'attendre pour accepter ses injures que le général Cambronne ait proclamé son désintéressement ». La réponse fut faite sur-lo-champ au nom du général. Le lendemain, 9 mai, M. Margerin, en Tabsence de Cambronne, adressa la lettre suivante sm Journal de Paris, qui la publia dans son numéro du 10 :

Parent, conseil et fondé de procuration du général Cambronne, je crois devoir à son honneur autant qu'à la justice de proclamer le désintéressement de M'^ Berryer fils, et, à cet égard, il doit suffire de Fanecdole suivante. Dimanche dernier, peu d'instants avant son départ de l*aris, le général Cambronne s'efforçait de faire accepter à son défenseur quelques témoignages de sa reconnaissance'. Mais celui-ci lui dit, en présence de plusieurs témoins : « Pour toute récompense de mes services, j'exige de vous la promesse que, dans aucune circonstance, vous ne prendrez part à rien de ce qui pourrait nuire aux intérêts du roi, et qu'au contraire vous serez toujours prêt aie servir aussi bien que vous le pouvez faire encore. — Je vous le promets, répondit le général ; je sais trop bien que, par suite de ma soumission et de mes serments, ma vie appartient au roi et à ma patrie » .

Quelques jours plus tard, Cambronne écrivait luimême à Berryer : « Ceux qui vous avaient accusé d'intérêt dans ma défense ne vous connaissaient pas; je voudrais qu'une passe heureuse me mette à même de pouvoir être aussi généreux pour vous que vous l'avez été envers moi. Enfin je ne puis vous offrir que ma reconnaissance et une amitié éternelle- ».

t Le seul gage ilc gratitude qu'ait accepté Berryer est un petit portrait de Cambronne, «jui appartient aujourd'hui à son neveu, M. Georges Berryer, avocat à la Cour d'appel de Paris et qui a été reproduit en tête de la Vie du général Cambronne, récenimeut i)ui)liée par M. Léon Brunschvicg (un vol. in-8", Nantes, 1894). — Sur le dos du tableau sont écrits ces mots, de la main de Berryer : « Ce portrait du général Cambronne m'a été remis de sa part, le 5 mai 1816, lendemain du jour où son jugement a été conlirmé au conseil de révision. Berryer lils ».

- Papiers de Berryer. — La lellrc n'est pas datée; mais le timbre de la poste porte 1810.

lo8 LA JEUNESSE DE BERRYER.

On n'avait pu atteindre le caractère de l'homme; on chercha du moins à obtenir satisfaction des hardiesses de l'avocat. La Quotidienne annonça, le 16 mai, que M. Bellart, procureur général, avait traduit devant le conseil de l'ordre M'' Berryer fils, « comme prévenu d'avoir professé, dans la défense du général Cambronne, des doctrines dangereuses et propres à blesser le sentiment de la légitimité ». Les expressions du journal étaient forcées: M. Bellart n'avait pas « traduit » Berryer devant le conseil; il ne l'avait même pas formellement accusé. Écrivant, le i mai, au bâtonnier, le procureur général lui avait seulement signalé les doctrines prêtées par les feuilles publiques au défenseur de Cambronne, doctrines « également contraires, disait-il, soit aux principes que s'honore de professer l'ordre des avocats, si distingué par sa fidélité, soit au droit public ». Il ajoutait qu'il ignorait « jusqu'à quel point ces imputations pouvaient être fondées », et invitait le bâtonnier et le conseil de discipline « à se faire rendre compte des faits pour prendre ensuite, dans leur sagesse commune, le parti que pourra leur suggérer leur attachement au roi et à leur pays ».

Dès le 5 mai, le bâtonnier des avocats, W Fournel, nature sensible et délicate , prévint Berryer père de la communication du parquet. Il le priait d'en informer son fils et de l'engager à venir dans son cabinet pour y entendre la lecture de la lettre du procureur général, et « me mettre à même, disait-il, de lui sauver quelques désagréments. »

Le conseil était alors composé de M"'* Fournel, bâtonnier, Delavigne, Archambault, Delacroix-Frainville, Gicquel, Moynat, Delahaye, Billecocq,Gairal, Tlievenin, Pantin, Bonnet, Boy, Piet et Caillart. D'après le décret de 1810, encore en vigueur, les membres de cette assemblée étaient nommés par le procureur général. C'est ce qui explique que Berryer père, toujours défenseur des vain-

eus, du général Monnet el du maire d'Anvers, sous l'Empire, du maréchal Ney sous la Restauration, ne fut jamais appelé, bien qu'à la tête de son ordre par le savoir et le talent, à faire partie du conseil. Il n'y entra qu'en 1822, après qu'une ordonnance royale eut rendu aux avocats eux-mêmes le choix de leurs chefs.

La foi royaliste était vive dans le conseil de l'ordre; on y avait vu avec indignation l'entreprise des Cent- Jours, et c'était, on se le rappelle, un des membres du conseil qui avait écrit àBerryer père, pour lui défendre, au nom de l'honneur de sa famille et de sa profession, de prêter son ministère au maréchal Ney. Cependant les anciens répugnaient à frapper le fils de leur confrère; ils voulurent, par voie de remontrances paternelles, l'amener à des déclarations qui leur permissent d'absoudre sa plaidoirie.

Mais le jeune homme, si large dons ses vues, si détaché de ses œuvres, d'humeur si facile dans les relations habituelles de la vie, était intraitable toutes les fois que l'honneur lui paraissait engagé. C'était après mûre réllexion que Berryer avait accepté, malgré les reproches de ses amis politiques, la défense des soldats de l'Empire; il était convaincu qu'en épargnant à la royauté leur immolation, il lui avait à elle-même rendu service. 11 n'avait rien à regretter ni à excuser, et il refusa énergiquement tout acte qui, en le dérobant à une sentence imminente, eut dissimulé ses convictions ou diminué son caractère.

« Jamais, écrivait-il le 8 mai au bâtonnier, je ne ferai ni rétractation ni déclaration de principes, puisque, à moins de répéter ce que renferme mon plaidoyer, ce serait avouer que, dans une affaire de cette importance, j'ai parlé à la légère, sans peser mon discours et contre ma conscience, ou bien ce serait proclamer qu'après avoir dit librement ce que je pensais^ j'ai assez de faiblesse

d'âme pour m'effrayer de quelques menaces et désavouer mes propres pensées ' . »

Les vieux confrères ne se découragèrent pas : ils redoublèrent d'efforts pour décider le jeune avocat à quelque accommodement. Une nouvelle entrevue fut ménagée entre Berryer, le bâtonnier et M^ Gairal, qui devait faire le rapport au conseil.

M* Gairal, qui fut plus tard bâtonnier et dont on devait dire « que son bàtonnat avait été pour la jeunesse une sorte de protectorat- », M*" Gairal ne demandait, lui aussi, qu'à couvrir l'accusé; mais il fallait que ce dernier l'y aidât. Sur les instances de ses deux « anciens », Berryer consentit à lui adresser de nouvelles explications.

Il avait plaidé sans être interrompu ni par le président du conseil de guerre ni par le ministère public ; ce silence était, pour lui la preuve que ses paroles n'avaient mérité aucun reproche. Il n'avait fait d'ailleurs qu'appliquer à son client le système qui avait prévalu dans la défense du général Drouot, système consacré, non seulement par les juges, mais par la loi. Le texte de son plaidoyer était sous les yeux du rapporteur. Berryer s'étonnait que le procureur général à qui ce texte était inconnu, eut été chercher dans les diatribes des journaux les propositions qu'il lui imputait, sans examiner d'abord « si les journa- , listes que leur métier assujettit à une vigilante censure n'étaient point coupables de mensonge ».

Le conseil délibéra, dans deux séances, sur la plainte dont il était saisi. Il lui en coûtait de charger un jeune avocat dont le talent et la générosité excitaient l'intérêt de l'ordre. Il différa son jugement jusqu'au 22 mai. Dans l'intervalle, de nouvelles suggestions furent affectueusement essayées auprès de Berryer. Elles provoquèrent de

i Papiers de Berryer.

2 Éloge de Gairal, par .\ug. Marie. — Brocli. in-S", 1835.

LES PROCÈS MILITAIRKS. 161

sa part une nouvelle lettre, qui ne faisait, au fond, que confirmer les précédentes.

... Volontaire royal au mois de mars 181o, écrivait-il au bâtonnier, j'aurais pu combattre le général Cambronne sur la route de Cannes à Paris : le droit des gens armait alors ma main. Mais, lorsqu'après avoir été fait prisonnier de guerre, le général Cambronne est revenu volontairement du fond de l'Angleterre pour partag»^r le sort du général Drouut et s'en remettre avec lui à la justice du roi; lorsqu'il m'a confié le soin de sa défense, lorsqu'on remplissant ce ministère sacré, je me suis borné à faire valoir, pour sa justification, l'état d'obéissance forcée où il prétendait qu'un traité conclu entre tous les rois de l'Europe l'avait placé sous Bonaparte; lorsque cette défense a été deux fois couronnée d'un entier succès, on ne peut pas, après coup, me faire un crime d'avoir servi sa cause avec le zèle et l'indépendance que je lui devais et que je devais à notre profession.

Si l'on voulait m'obliger aujourd'hui ii reconnaître et à proclamer que son système de défense est erroné, criminel, condamnable, ce serait renverser toutes les idées, ce serait censurer les deux jugements que j'ai dû provoquer; ce serait condamner les juges qui ont absous le général Cambronne, ce serait me constituer l'accusateur de mon propre client, ce serait m'obliger à lui ravir ce qu'il a reconquis. Un avocat ne peut jamais être contraint à trahir à ce point celui qui lui confia à la fois sa vie et son honneur.

Il n'y avait rien dans ces accents qui impliquât un regret ou un désaveu. Le conseil dut rendre son arrêt, et il s'efforça de concilier toutes choses, en frappant la doctrine incriminée et en écartant l'idée que l'avocat mis en cause eût pu la soutenir.

Le conseil déclare, dit-il, h l'égard de l'avocat inculpé, qu'il est connu pour ne professer personnellement que les meilleurs principes, que la doctrine qui lui est attribuée se trouvait à

1 Œuvres de Berryer — V. Plaidover.s. p. !».'}.

RERnVKR. — T. I. U

l'avance aulhenliquement désavouée par la conduile qu'il a tenue aux époques les plus critiques, conduite qui ne s'est jamais démentie dans le temps intermédiaire, et qui atteste de la manière la moins équivoque son dévouement à la cause royale et à l'auguste maison de Bourbon; qu'au surplus, il résulte de l'ensemble des explications qu'il a données au conseil que cette doctrine n'est point la sienne et qu'il la désavoue...

En réalité, Berryer sortait indemne du débat; il n'avait fait aucune concession indigne de son caractère, et la déclaration du conseil tournait à son éloge. Aussi fût-elle accueillie avec un dépit manifeste par les organes qui avaient cru trouver dans l'annonce des poursuites le présage de leur vengeance. On recevait à cette époque les premières nouvelles de l'insurrection de Grenoble : les bulletins du général Donnadieu avaient fait croire d'abord à une formidable levée d'armes. On voyait partout des complots, et l'épouvante, produite par cet attentat que l'imagination publicjue rattachait à l'aventure des Gent- Jours, ne faisait qu'animer, en l'excusant dans une certaine mesure, la violence des passions. Le Journal général s'élevait contre la décision singulière du conseil de discipline, et, tout en se défendant d'appliquer ces menaces à Gambronne el à son défenseur, il citait avec complaisance un article d'une feuille anglaise, disant que si la thèse invoquée par Berryer avait été soutenue en Angleterre à l'égard de la maison de Brunswick, « l'avocat et le client auraient pu passer un mauvais moment ' d.

A ces emportements, Berryer aimait à opposer les décisions du gouvernement royal et la conduite du procureur général.

I Journal général de France, i juin 1816.

LKS l'HUCÈS MILITAIRES. KJ-Î

Le gouvernement, loin de tenir Cambronne en disgrâce, l'appelait, au bout de quelque temps, au commandement de la place de Lille. Le procureur général, loin de s'irriter de l'heureuse issue du débat provoqué par son ministère, adressait, un mois après, au jeune avocat un témoignage évidemment réfléchi de son estime. Le 28 juiu 1810, M. Bellart, envoyant à Berryer une requête qui avait été présentée à son parquet, la lui recommandait en ces termes : « Je prie monsieur Berryer fils de vouloir bien entendre la personne qui lui remettra cette affaire, et je sais que je puis m'en remettre à son honneur et à sa charité du soin de la défendre, s'il la trouve juste. J'aurai du plaisir à en causer avec lui quand il l'aura examinée, et j'aime bien à lui donner celte preuve de ma confiance en lui ^ ».

Berryer joignit cette lettre au dossier de la poursuite que le procès de Cambronne lui avait attirée : « Cette sorte de réparation personnelle, écrivait-il en marge du billet de M. Bellai-t, prouve la loyauté de ce magistrat».

« La modération émane de tout ce qui vient du roi », disait, à cette époque même, le sage et éloquent Serre-. C'était aussi l'hommage que Berryer se plaisait à rendre à Louis XVIll. Il revenait souvent sur le secours que prêtait aux modérés le caractère de ce prince « spirituel, perspicace, pacifique ».

Je veux retrouver et je retrouverai quelques pièces qui, comme la lettre de la maréchale, feront connaître avec vérité les intentions du roi, nous écrivait-il , en répondant aux réflexions que nous avait suggérées la lecture du procès du maréclial Ney. J'ai à dire comment et pourquoi les violentes passions de ce temps ne m'ont point séparé de la cause royale, quel remède à ces aveudements la France devait trouver dans le

• Papiers de Berryer.

'^ Corresp. du comte de Serre, publiée par son fils, II, p. 143. — Lettre à sa mère.

développement des iasUtutions libérales que la Charte royale venait de fonder. La cause des constitutionnels sincères doit gagner beaucoup, si l'on montre combien la France a été mal emportée parce quelle n"avait pas eu celte éducation politique. Ceci est dune grande vérité et doit être appliqué aussi bien à la révolution de 1814 et 1815 qu'à celle de 00 et 91.

Le fait môme de l'émigration, qui a été si funeste à ces deux tristes époques, doit être expliqué par l'histoire politique de ce pays : la noblesse , restée étrangère aux affaires publiques, inaccoutumée aux luîtes des divers ordres, n'ayant pas, comme laristocratie anglaise, la pratique des transactions et des transitions , et, en face d'une grande commotion révolutionnaire, ne pouvant avoir autre sentiment ni autre pensée que de mettre la main sur la garde de son épée, avec toutes les illusions, toutes les prétentions, toutes les colères qui sont inévitables quand on ne sait avoir recours qu'à la force matérielle. Nous causerons de ces points importants. Pour moi, qui n'ai été détourné du parti royaliste ni par les fautes des émigrés ni par les réactions de la nation elle-même, je tiens beaucoup à expliquer mes sentiments et à rendre compte ainsi des motifs sérieux et désintéressés de ma conduite '.

1 18 novembre 180o.

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