‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits) (volume 2)Chapitre 19 sur 46 · L OPPOSITION ROYALISTE · texte numérisé non relu

L OPPOSITION ROYALISTE

L'ordonnance du 5 septembre 1816. — Dissolution de la Chambre des députés. — En majorité dans la Chambre introuvable, les royalistes se trouvent en minorité dans la nouvelle assemblée. — Berr3'er prend parti pour eux contre M. Decazes. — Son mémoire pour Antoine Chedel. — Procès du général Canuel et du général Donnadieu. — Mémoires et plaidoiries de Berrj^er dans ces deux affaires. — Classifications injustes des partis. — Progrès de l'opposition révolutionnaire. — Assassinat du duc de Berry. — Changements ministériels. — Eaisons qui avaient jeté Berryer dans l'opposition royaliste. — Conversation avec Tissot. — Les doctrinaires. — Berryer, dès cette époque, laisse voir jusque dans les ardeurs de la lutte son esprit de conciliation. — Le Conservateur . — Chateaubriand. — Lamennais. — Souvenirs de la Chênaie. — Situation de Berryer au barreau. — Ses plaidoiries pour Ouvrard, le marquis de Vérac, Bergasse. — Le ministère Villèle. — Élections de 1822. — Berryer est nommé vice-président du collège électoral du 2« arrondissement de la Seine. — Hommage rendu k son impartialité. — Part qu'il prend à l'ordonnance royale du 20 novembre 1822, portant revision des règlements du barreau.

Berryer avait défendu en 181G les soldats de Napoléon. L'année suivante, il défendit les royalistes.

Lasituation était changée. En 1817, les royalistes étaient les vaincus. L'ordonnance du 5 septembre 181G avait dissous la Chambre des députés, où ils dominaient, et

provoqué des élections nouvelles qui devaient les mettre en minorité.

Tous les ministres avaient adhéré à l'ordonnance; mais un seul d'entre eux M. Decazes ' , ministre de la Police, en était réputé l'auteur. Le duc de Richelieu et M. Laine (qui venait de remplacer au ministère de l'Intérieur M. de Vaublanc), ne s'étaient résignés qu'avec peine à cette mesure; ils y avaient vu l'avantage de préparer la libération du territoire en rassurant l'Europe sur la force du gouvernement. La décision une fois prise, ils eurent à cœur d'en adoucir par leurs ménagements l'amertume pour les roA'alistes qu'elle avait atteints.

Cette pensée n'eût pas trouvé d'obstacle dans l'humeur ondoyante et facile du ministre de la Police. Mais les passions étaient trop excitées contre lui pour qu'il tentât de les fléchir. Jugeant le retour impossible, M. Decazes avait résolument affronté les conséquences de son entreprise. Il avait fait destituer de son titre de ministre d'État l'auteur de la Monarchie selon la Charte; Chateaubriand, et donné ainsi pour chef à l'opposition dont il soulevait les fureurs, le plus grand écrivain du temps, le plus illustre des défenseurs de la royauté. Attaqué par les royalistes, et trop enclin à les traiter en ennemis du trùne parce qu'ils l'étaient de sa personne, poussant et dépassant ses collègues, dont quelques-uns s'effrayaient déjà de ses tendances, il se trouvait entraîné vers les libéraux, qui ne lui ménageaient pas les encouragements. Justement préoccupé du désir de les rallier à la monarchie, il tenait pour une adhésion définitive l'éphémère appui qu'ils prêtaient à sa politique, et fermait les yeux sur le voisinage des factions dont les libéraux étaient, par imprévoyance ou de plein gré, les auxiliaires ou les précurseurs.

De là, entre le ministre de la police et les royalistes ,

1 Decazes (Elle, comte, puis dur) 1780 + 18CI.

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une guerre sans merci que la chule même de M. Decazes ne devait pas éteindre. Berryer s'y jette avec ardeur. Il voit se former contre les royalistes une coalition dans laquelle se pressent, à l'abri de noms respectables, les partisans obstinés de l'Empire et de la révolution. Il n'a pas sauvé la vie des généraux de Napoléon pour ressusciter l'Empire. 11 a répudié les colères des royalistes, mais non leurs principes. 11 entend rester des leurs et, si quelquesuns ont mis en doute sa fidélité lorsqu il s'élevait contre leurs emportements, ce n'est à ses yeux qu'une raison déplus de prendre en main leur cause lorsqu'ils sont à leur tour indistinctement attaqués. Pour lui, comme pour eux, le favori du roi est désormais l'ennemi. Berryer marche avec Chateaubriand. De sa parole et de sa plume, dans les débats judiciaires et dans la presse, il poursuit M. Decazes; il le sépare de ses collègues, il dénonce sa politique; il le combat pendant cinq années avec une véhémence qu'exalte la jeunesse et qu'il ne déploya peutêtre à ce degré contre aucun autre adversaire.

Ce qui caractérise dès l'abord sa polémique , c'est que, royaliste déclaré, il s'arme de cette Charte à laquelle on accuse les royalistes d'être contraires. Berryer dément l'imputation par son exemple. Il rallie les royalistes à la Charte^ en l'invoquant pour leur défense.

C'est ainsi qu'il écrit un mémoire en faveur d'un négociant de Lyon, Antoine Chedel, arrêté deux fois, en 1810 et en 1817, gardé pendant dix jours au secret, sans avoir pu connaître les charges formulées contre lui. La mesure rappelle un temps qui n'est plus. Elle n'est môme pas autorisée par les lois d'exception votées après les Cent-Jours. Car, si ces lois permettent, en certains cas, les arrestations arbitraires, elles exigent, du moins, que l'ordre en ait été préalablement signé par le président du conseil des ministres, et c'est seulement sur

l'ordre du préfet de police, du comte Angles, minisire d'État, que Ghedel a été emprisonné.

Berryer dénonce cette imitation posthume des précédents de l'Empire et de la révolution. Il rend hommage à la royauté, en opposant à ces précédents les garanties que la Charte, émanée du souverain légitime, a consacrées, et il réclame pour son client le droit de poursuivre devant le premier président de la Cour royale le préfet de police qui les a méconnues.

Le droit de ne pouvoir être inquiété en sa personne que dans les cas prévus et dans les formes prescrites par la loi, dit-il, est, pour chaque citoyen le plus précieux des droits; c'est la barrière la plus assurée contre le pouvoir arbitraire, c'est la seule garantie de la liberté de la presse, du droit de pétition et de lous les autres droits; ce doit être le principal objet des institutions sociales. Aussi la Charte royale fixe-t-elle en des termes clairs et précis les bases de la liberté individuelle des Français,

Mais ces garanties ne seront efficaces que si toutes les institutions s'accordent pour les soutenir. Elles sont inconciliables avec les décrets tyranniques qu'ont légués les gouvernements antérieurs.

Les agents du pouvoir insulteraient à la France, si, lui montrant, d'une main, la Charte de ses libertés proclamée par Louis XVin, ils la menaçaient, de l'autre, de modérer ces libertés par les décrets et les sénatus-consultes de Bonaparte...'

D'autres débals, plus retentissants, vont fournir à Berryer l'occasion d'invoquer avec une nouvelle force les mêmes principes.

Deux tentatives d'insurrection, suivies toutes deux

'^ Mémoire ii consulter cl consultation pour lesiour Antoine Clicdel, négociant. Septembre 181".

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d'une répression sanglante, avaient successivement éclaté en 181G à Grenoble, en 1817 à Lyon. Elles avaient entre elles quelque lien. Le principal auteur de l'insurrection de Grenoble, Didier, était venu, avant de donner suite à son entreprise, en concerter aux environs de Lyon les préparatifs. La révolte avait été étouffée à Grenoble par le général Donnadieu ', à Lyon par le général Canuel ^. Comblés d'honneurs au premier moment, acclamés par les royalistes, félicités par le gouvernement, les deux généraux furent bientôt accusés d'avoir exagéré l'attentat pour se faire un titre de la répression. La rumeur, accréditée par les adversaires de la Restauration, parut trouver accueil jusqu'auprès des ministres.

Le 16 janvier 1817, M. Decazes, appelé à s'expliquer devant la Chambre sur les événements de Grenoble, déclara qu'on en avait grossi l'importance; il ne voyait plus dans cette conspiration qu'une levée de trois cents paysans « dont un tiers ignorait, dit-il, le motif pour lequel on leur avait fait prendre les armes et croyait venir assister à des fêtes ». L'interprétation était d'autant plus inattendue qu'à la première nouvelle du soulèvement, le même ministre avait ordonné une répression inexorable, et, contre l'avis de deux de ses collègues, le duc de Richelieu et M. Laine, fait prévaloir le rejet des demandes en grâce que le général Donnadieu, en les appuyant, lui avait transmises pour quelques-uns des condamnés. Il était difficile de ne pas attribuer cette tardive indulgence du ministre de la police au désir de se ménager dans le parti libéral un appui contre l'hostilité croissante que lui témoignaient les royalistes.

Un changement analogue se manifesta dans l'appréciation de la révolte de Lyon. Envoyé dans cette ville

d f.abriel, viromte Donnadieu, 1777 -f- i8i9. û Simon, baron Canuel, 17(i7 + 1810.

170 LA JEINESSE DE HERRYER.

pour y faire une enquête, le maréchal Marmont commença par approuver la conduite des autorités; puis, avec une mobilité qui était, parait-il, dans son caractère ', il finit par donner violemment raison à leurs accusateurs. Sous son inspiration, le chef d'état-major du maréclial, le colonel FaJjvier-, publia contre le général Canuel une brochure outrageante, tandis que le lieutenant de police à Lyon, M. Charrier de Sainneville, notoirement dévoué à M. Decazes, attaquait les hauts fonctionnaires du département du Uhône dans un libelle répandu, suivant le mot de l'un d'entre eux "', « avec une scandaleuse profusion ».

Les deux généraux, Donnadieu et Canuel, protestèrent contre les imputations dont ils étaient l'objet.

Berryer fut leur organe.

A vrai dire, ils étaient l'un et l'autre assez peu intéressants; tous deux fort exaltés, Canuel, ancien jacobin, ayant gagné sous la révolution et contre les Vendéens les épauletles de général et déployant aujourd'hui pour le service de la Monarchie une rigueur de procédés que certains royalistes étaient trop portés à prendre pour un signe de force ou une preuve de dévouement; Donnadieu, brave, intelligent, ne manquant ni de vues ni de faconde, mais incohérent, désordonné, plein de jactance, décourageant les meilleurs vouloirs (Berryer en fit lui-même l'épreuve) par le dérèglement de ses exigences et l'importunité de ses démarches. Disgraciés sous l'Empire, les deux soldats étaient restés fidèles à la Restauration, pendant les Cent-Jours : grand litre, au milieu de tant de défections, à la confiance des royalis-

1 Histoire de la Restauration, par M. de Viol-Castel, VI, ]). l.jtî.

- Fabvier (Charles-Nicolas), successivement maréchal de camp et lieutenanl-gcncral sous la Monarchie de Juillet, représentant du peuple sous la République de 1848, (i"82 + 4835.)

3 Sur les événements de Lyon au mois de juin 1817, iiar le comte de Chabrol, ancien préfet du Rhône. Brochure in-8", isi8, p. l.

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les. Ils étaient devenus des personnages dans le parti. Le Journal des Dcbata les portait aux nues; Chateaubriand prenait la plume pour recommander leur candidature aux électeurs; la droite s'animait d'autant plus à les défendre qu'elle voyait coalisés contre eux les ennemis du trône.

Quelque jugement que l'on portât sur les actes des deux généraux, les alarmes des royalistes étaient fondées. Ils avaient pu prendre pour un incendie ce qui n'était encore qu'une étincelle; mais le foyer existait, signalé naguère par ceux qui accusaient en ce moment les autorités de Lyon. Dans un rapport du 5 février IHIG, le lieutenant de police, M. de Sainneville, avait dénoncé au gouvernement la formation d'un comité central, qui, de Paris, venait d'envoyer dans les provinces dix-sept commissaires chargés de fomenter les troubles et de préparer un soulèvement. A si peu de distance des Gent-Jours, l'émotion des défenseurs du trône était naturelle; l'Empire, en sa pleine force, eût fait de moindres tentatives une justice sommaire et silencieusement acceptée.

Mais la liberté avait changé les mœurs. Pour le parti révolutionnaire, avec lequel se confondaient les bonapartistes, c'était désormais une habitude de traiter d'imaginaires tous les complots, et d'assassins les généraux qui étouffaient les émeutes. En 1820, au moment où Berryer publia son mémoire pour le général Donnadieu, la conspiration militaire, dite du 19 août, fut découverte. Elle était avérée. La veille, elle était niée par ses auteurs, et il se trouva que dans leurs rangs figurait l'un de ceux qui avaient le plus contesté la réalité de l'émeute de Lyon, le colonel Fabvier '. Ces complots, dont il se pré-

1 Par une singulière représaillc des événements, le géiinal Fabvier, devenu plus tard membre conservateur de l'Assemblée législative, entendit en 18:)1 un de ses collègues de la Montagne, M. Pelletier, protestant contre la répression récente de l'èmeBte de Lyon, invoquer sa bro-

tendait innocent, le parti, en revanche, les attribuait aux royalistes. Berryer citait avec indignation ce passage de la Minerve : « Les royalistes sont en conspiration permanente depuis vingt-cinq ans. Ils sont incapables de pardonner ni aux rois ni aux peuples... Ils ne reconnaissent, dans leur for intérieur, ni autorité, ni loi, ni religion du serment » .

Le langage du ministre de la police donnait, dans ces conjonctures, une force inquiétante aux dires de l'opposition. Si les émeutes de Grenoble et de Lyon étaient mises en doute par le gouvernement, si les généraux qui les avaient vaincues étaient officiellement désavoués ou impunément attaqués, les révolutionnaires triomphaient; ils trouvaient, dans la dénégation victorieuse des trames précédentes, le meilleur encouragement pour en ourdir de nouvelles, et s'armaient contre les royalistes des déclarations du ministre et des agents du roi.

Telle était la question que faisait naître la querelle suscitée aux deux généraux. Le débat s'agitait, au-dessus de leur tète, entre deux politiques et deux partis.

Une voix grave, d'ailleurs s'était élevée contre les accusateurs, celle de l'ancien préfet du Rhône, M. de Chabrol \ enveloppé, sans être désigné nominalement, dans ces attaques qui n'avaient épargné personne. Administrateur éminent, réputé pour la modération de son caractère et la sagesse de ses vues, M. de Chabrol avait rétabli les faits, montré, sans méconnaître des erreurs ou des excès regrettables, à quels périls les autorités civiles et militaires avaient soustrait la région tout entière et prolesté dans un langage ému contre des imputations dont

cluire de 181", pour soulcnir que sous la République, comme sous la Restauration, les vrais auteurs des troul)les dans le Rlume étaient des royalistes. (Séance du 18 juin 1851.)

i De Chabrol de Croiizol (comte André-Jean) 1771 -i- 183G, député puis pair de France, ministre de la Marine (1824-18-28), et des Finances (18:29- 1830). '

l'opposition kovaliste. 173

son honneur se trouvait atteint : « Je dois sans doute au roi, écrivait-il, le sacriûce de ma vie et de ma fortune; je ne dois à personne celui de ma réputation; je l'ai reçue pure de mes pères, je la transmettrai pure à mes enfants ' ».

Le procès du général Canuel fut le premier qui s'engagea.

Le général avait assigné le colonel Fabvier et M. de Sainneville devant le tribunal de police correctionnelle de la Seine, sous la prévention de diffamation à son égard. Les débats allaient s'ouvrir, lorsque, par une coïncidence que les royalistes ne crurent pas fortuite, le plaignant fut lui-même l'objet d'un mandat d'arrestation, comme impliqué dans la conspiration du bord de feau.

Cette conspiration, ainsi nommée parce que les conjurés se réunissaient, disait-on, sur la terrasse des Tuileries qui dominait la Seine, était, d'après l'accusation, l'œuvre de royalistes exaltés qui, mécontents du système suivi par le gouvernement, avaient résolu d'en finir avec lui par la violence. Ils devaient enlever les ministres, les conduire à Vincennes, et, s'attaquant au roi lui-même, le mettre en demeure de changer de politique ou d'abdiquer. On allait jusqu'à prétendre qu'en cas de résistance, Louis XVIII eût subi le sort de Paul P'. Les plus grands noms du parti, les plus dévoués royalistes, Chateaubriand, le duc de Fitz-James, le marquis de Vibraye, M. delaRochejaquelein, M. de Vitrolles, étaient, contre toute vraisemblance, compris dans cette étrange histoire. Les gazettes étrangères, inspirées par le ministère de la Police,

1 Sur les événements de Lyon au mois de juin 1817, p. i.

n-4 LA JEUNESSE DE BERKVEK.

laissaient planer sur eux les plus noirs soupçons. On avait mis en prison MM. de Rieux de Sougy, de Romilly, de Chappedelaine, de Joannis. On recherchait le général Canuel.

La maison de Berryer était prédestinée à recevoir en tout temps les proscrits. Canuel s'y réfugia. Il se tint caché dans cet asile sûr. tout en faisant annoncer que lorsqu'on appellerait son procès contre ses diiïamateurs, il se présenterait devant la justice.

Au jour fixé, le ai juillet J818, le général Canuel. assisté de Berryer, parut, en effet, à l'audience. Il demanda l'ajournement du débat jusqu'au jugement du prétendu complot dans lequel on le disait engagé. La remise obtenue, il se rendit chez le juge d'instruction, allant ainsi, comme il l'avait promis, au-devant de l'incarcération dont il se savait menacé.

On l'écroua à la Conciergerie. Pendant qu'il- y était enfermé, des attaques violentes se déchaînèrent contre lui et ses coaccusés dans les feuilles libérales et les journaux étrangers. Canuel ne pouvait ni les lire ni les réfuter, étant au secret. Berryer parla pour lui; il publia coup sur coup deux mémoires.

Frapper un homme enchaniéqui ne peut ni prévenir ni parer les coups qu'on lui porte, disait-il, c'est l'action du plus lâche et du plus pervers des hommes. Au moment où les lois de l'humanité sont ainsi violées, aucune voix ne s'élèvcra-t-elle en faveur de l'opprimé? Les conseils du général Canuel manqueraient au premier de leurs devoirs, s'ils gardaient plus longtemps le silence '.

Signalant l'identité des articles publiés le même jour dans difTérents journaux contre le général Canuel, il n'hésitait pas à en attribuer l'inspiration au ministre de

1 Observations prcliminain's pour le haron Canuel. 30 ju'ûlel 1818, p. -2.

L'ori'USITlO.N ROYALISTE. 175

la police qui les avait fait reproduire dans l'organe de son cabinet, le Jourtial des maires.

Il n'est point tle calomnie atroce ou absurde continuait Berryer, que lesbommes de la r(''volution n'aient voulu faire triompher dans le monde... On accuse les royalisles d'une conspiration conti'e leur roi. I>es plus augustes personnajjes ne sont pas respectés dans ces attaques. Le système n'est pas changé, l'accusation n'est pas nouvelle. Ce qu'on fait aujourd'hui, on l'a fait en l'an VI; on sait jusqu'où se portèrent alors les calomniateurs. Carnot, dans son Mémoire, le Censeur, dans son livre des Cent-Jours, ont reproduit avec audace ces détestables mensonges. Ils ont imprimé que les royalistes ont suscité aux 2 et 3 septembre les massacres clans les prisons, quils ont hâte les émeutes j)arisiennes, les insurrections du 20 juin, du 10 août, l'arrestation, le 2'>rocés et la mort de Louis XVI, qui devint pour eux un sujet de triomphe. C'est ainsi que depuis trente ans, les mêmes hommes ont chargé les royalistes de leurs propres iniquités'.

L'espérance des révolutionnaires fut trompée. Le 3 novembre 1818, la Cour royale rendit un arrêt de non lieu à l'égard des accusés de la conspiration du bord de l'eau. Berryer, reprenant l'affaire dans le Conservateur, ne se fit pas faute d'en démontrer, avec une ironie hautaine, les contradictions et les impossibilités-.

Restait l'instance engagée par le général Canuel. Il avait déjà publié une réponse à M. de Sainneville et au colonel Fabvier, qui, se plaignant à leur tour d"être diffamés, formèrent contre lui une demande reconvenlionnelle en dommages-intérêts. Leurs défenseurs étaient MM'^ Dupin et Mauguin^. Un ancien du barreau, W Couture, se présenta pour Canuel. A ses côtés, Berryer soutint la plainte des héritiers d'un officier assassiné à Lyon, le

1 Observations prcliminaires pour le baron Canuel. 30 juillet 181S, |i. U. - Conservateur, 1818, 6"= livraison, p. 309.

3 Mauj,'uin (Kranrois), 178'; -i- d8oi, députe de 182' à isis, et représentant du |)euplc de 18i8 au 2 décembre I8^il.

capitaine Ledoux, dont M. de Sainneville, dans son libelle, avait expliqué la mort, en l'accusant dètre un agent provocateur qu'auraient tué, pour se venger de sa trahison, quelques-uns de ceux qu'il avait entraînés à la révolte. Mais, dans la môme nuit où Ledoux avait péri, le colonel de sa légion avait été blessé, d'autres ofticiers attaqués. 11 y avait donc dans ces attentats autre chose qu'une vengeance privée, elles héritiers du capitaine Ledoux demandaient réparation pour sa mémoire, que déjà le roi venait d'honorer en assurant une pension à sa veuve, et à son fils l'éducation dans un établissement de l'État.

Berrver commença son plaidoyer par une solennelle invocation à l'honneur.

Durant plusieurs siècles, dit-il, l'honneur fut en France le seul principe du gouvernement. L'honneur est encore parmi nous l'àme de la société. Aux yeux du plus simple citoyen, ce n'est point un vain mot, c'est une propriété réelle, c'est un domaine dont le possesseur est jaloux, c'est le plus précieux des biens. Le Français, avec joie, l'achète au prix de la vie, heureux de transmettre à ses proches ce noble et saint héritage. Concevrait-on que, chez un tel peuple, l'audace d'un libelliste qui insulte à la réputation, à la mémoire de ses concitoyens, demeurât impunie? Ce serait blesser nos lois, nos institutions, nos mœurs, nos affections les plus chères.

Mais bientôt l'avocat embrasse toute la cause, et répliquant aux adversaires de Canuel, il rappelle que, pour confondre leur accusation, le général a sollicité du roi sa mise en jugement. Cette demande, il la renouvelle en son nom; il réclame, au lieu des débats limités de la police correctionnelle, un procès d'Etat où toutes les preuves soient admises, tous les témoignages invoqués. Vainement on allègue le scandale d'une poursuite dirigée contre un agent du roi. Ce sont là des craintes que ne comporte plus le régime fondé par la Charte, et Berrver d'opposer

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encore une fois aux détracteurs de la monarchie le contraste entre le gouvernement qui vient de tinir et les institutions qu'elle a établies :

Dissipons de vaines terreurs. Les magistrats ne troublent jamais l'État quand ils ont la fermeté de remplir leurs devoirs. C/est aux agents d'un gouvernement précaire, c'est aux agents d'un pouvoir usurpé qu'il appartient de redouter le mouvement de l'opinion publique. Que les ministres n'oublient pas qu'ils servent le roi légitime, le successeur de soixante rois qui ont fait le bonheur et la gloire de la France. Cette immense autorité, agrandie par les vertus du prince et par celles de sa famille, ne peut être ébranlée par les opinions diverses que ferait naître dans le peuple un procès intenté à quelques hommes plus ou moins puissants. Ayons plus de confiance dans la force de droits aussi chers et aussi sacrés.

Le ministère était trop irrésolu et déjà trop divisé pour prendre parti dans ce conflit. Le procès, remis de huitaine en huitaine , traîna longtemps. Ouvert le 28 novembre 1818, il ne se termina que le 19 janvier de l'année suivante. Dans cet intervalle, des événements s'étaient produits qui devaient se faire sentir jusqu'au Palais de Justice.

Le renouvellement partiel de la législature avait envoyé à la Chambre vingt-cinq libéraux et parmi eux des ennemis déclarés de la Monarchie. Le duc de Richelieu était à Aix-la-Chapelle, négociant avec les puissances l'évacuation du territoire, lorsqu'il apprit ces résultats Contenant les anxiétés de son âme pour ne pas confirmer les inquiétudes des souverains, le noble ministre avait répondu de la France à l'Europe , qui lui accorda, sur sa parole, le départ des troupes étrangères ; mais, son œuvre à peine achevée, le duc de Richelieu revint à Paris avec le ferme propos de se rapprocher des royalistes. Pendant quelques jours, on crut à un nouveau cabinet, qu'il aurait formé d'accord avec M. Laine, et dont M. Decazes n'eut point fait partie, C'était le triomphe de la droite. Déjà les noms

— T. I. BEliUi'EU. 12

de M. de Villèle, de M. de Monlmorency, de M. Corbière étaient mis en avant. Soudain tout est changé. Le duc de Richelieu, rebuté par les difficultés qu'il rencontre, donne sa démission, suivi de M. Laine, et la gauche reprend confiance en voyant, sous la présidence nominale du général Dessole' , M. Decazes au ministère de l'Intérieur et, à la Justice, M. de Serre qu'elle se tlattait alors de conquérir-.

Quand le gouvernement ne savait pas la veille comment il serait constitué le lendemain, il n'y avait pas à lui demander un avis ferme entre les fonctionnaires de Lyon et leurs accusateurs. S'inspirant de cette situation complexe, l'avocat du roi avait conclu à ce que, réserve faite des droits des héritiers Ledoiix, le tribunal compensât les dommages-intérêts entre les plaideurs. Mais d'aucun côté ce partage n'était admis. Tantôt enhardies, tantôt irritées, au gré des bruits du jour, par l'attente contraire de la victoire ou de la défaite , les deux opinions, qui se disputaient le gouvernement, se retrouvaient devant le tribunal , dans les accents passionnés des défenseurs , comme dans les manifestations opposées et bruyantes de l'auditoire. Ce procès était devenu un champ de bataille. Une foule animée remplissait la salle. Personne ne demeurait de sang-froid; suivant le mot d'un des avocats, qui ne se prétendait pas lui-même à l'abri de la contagion, « la fièvre^ » avait gagné tous les esprits.

Berryer n'avait point échappé à ces ardeurs. Mais elles ne le dominaient pas. Il portait jusque dans la mêlée quelque chose de supérieur aux injustices des partis. Au moment de terminer sa plaidoirie, on le vit donner comme

1 29 décembre 1818.

2 Le comte de Serre (Pierre-François-Hercule) 1770 -t- 1824 était alors président de la Chambre des députés. Il remplaça au ministère de la Justice le baron Pasquier qui y était entré depuis le 19 janvier 1817.

3 iMon portefeuille, parM. Coulure, avocat à la Cour royale de Paris. 1840, in-8'% p. 263.

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un coup d'aile i)our s'élever au-dessus de ces violentes et funestes querelles.

Assez déjà, dit-il, cette cause a ranimé la ciiaieur des partis; assez les défenseurs des plaignants et des prévenus ont semblé sortir de la lice judiciaire et vouloir servir d'autres intérêts que ceux de leurs clients. Ne cessons point , à ce barreau , de nous rallier tous sous la même bannière, celle de la justice. L'indépendance de notre ordre doit consister pour nous à demeurer étrangers aux haines qui divisent les autres hommes. Craignons surtout que ces liassions diverses ne nous classent et ne nous signalent. L'opprimé , quel qu'il soit, doit trouver en chacun de nous un défenseur; l'oppresseur, quel qu'il soit, un adversaire.

Ces paroles eurent au barreau un grand retentissement, et l'un des adversaires de Berryer, M'' Mauguin . ne put s'empêcher d'y rendre hommage.

Le tribunal adopta les conclusions du ministère public; jl condamna les parties à des dommages-intérêts les unes envers les autres, à l'exception de la veuve et du frère du capitaine Ledoux , envers lesquels M. de Sainneville fut condamné aux dépens. Le général Canuel n'accepta pas ce jugement; il se pourvut en appel et fut encore défendu par Berryer. La Cour royale lui donna gain de cause. Contrairement à l'opinion de l'avocat général, elle déchargea Canuel de toute amende, condamna Sainneville et Fabvier à 3,000 francs de dommages-intérêts et ordonna que l'arrêt fût affiché à leurs frais à cent exemplaires.

Le mémoire de Berryer « pour le vicomte Donnadieu, lieutenant-général des armées du roi » engagea plus directement la lutte contre M. Decazes.

Ce mémoire parut au mois d'octobre 1820. A cette

époque , M. Decazes n'était plus ministre. L'assassinat du duc de Berry avait précipité sa chute et ramené le duc de Richelieu à la tête du gouvernement. Mais les témoignages d'affection dont le roi Louis XVllI, en se résignant à l'éloigner, avait comblé son favori, créé duc et nommé ambassadeur à Londres, les efforts du centre gauche qui, après avoir abandonné M. Decazes, en avait eu de tardifs regrets, et travaillait à ménager son retour, faisaient craindre aux royalistes sa rentrée dans le conseil. Ils demeuraient en guerre contre lui, croyant encore à sa puissance.

Le général Donnadieu avait porté une plainte en calomnie contre les signataires d'une pétition adressée à a Chambre parquelques habitants de Grenoble qui l'accusaient d'assassinat dans la répression du mouvement insurrectionnel. Retenue seulement contre le sieur Rey, avocat de Grenoble, dont la pétition était l'œuvre personnelle, la plainte fut renvoyée devant la Cour d'assises de la Seine.

Berryer, en publiant son mémoire pour le général, posait, dès le début, le caractère et les motifs de son intervention.

Libre de crainte et d'espérance, disait-il, je ne suis rien dans les partis,- je dirai les vérités dont je peux donner la preuve. J'en tairai d'autres qui, plus tard, deviendront manifestes à leur tour.

Sa détense était, au fond, un acte d'accusation contre la politique ministérielle des quatre dernières années, politique qu'il incarnait et qu'il attaquait dans M. Decazes.

Quand je parle du ministère français, je ne nomme qu'un seul homme; je le dois. M. Decazes, durant le cours des quatre dernières années, a seul dominé toutes les affaires du royaume. M. Decazes a été constamment premier ministre de fait...

Il y avait sans doute beaucoup d'exagération dans cette philippique contre M. Decazes, et Berryer, sans désa-

l'opposition royaliste. IHl

vouer le fond de son opposition, en eût plus tard efTacé ou adouci bien des traits. Mais l'écrit est un signe du temps. Salué parles applaudissements des royalistes, célébré par le Journal des Débats, il peint à la fois l'état d'esprit du jeune avocat et les griefs de son parti.

En 1S17, écrivait Berryer, M. Decazes était entraîné de jour en jour dans toutes les conséquences du système sur lequel sa puissance était fondée. Déjà l'irréparable ordonnance du a septembre avait présenté à la France les membres de la majorité de 1815 comme les plus dangereux ennemis du prince et des sujets. Déjà les circulaires de ce ministre et les lettres des préfets traitaient les royalistes cVamis insensés de la Monarchie. Le nom sacré du roi était mis eu avant. 11 fallait déguiser l'existence et le caractère menaçant des complots révolutionnaires, dénaturer les événements qui pouvaient faire sentir au roi la nécessité de s'environner de ses dévoués serviteurs, éloigner ceux qui, par le souvenir des services rendus, par l'éclat de leurs noms, la supériorité de leurs talents, pouvaient vaincre l'influence de l'homme nouveau, calomnier ces royalistes fidèles et soulever contre eux la haine, le mépris, les accusations de tout genre, raviver les passions populaires, invoquer à son aide et la révolution et le bonapartisme pour triompher de toutes les résistances, jeter enfin jusque sur les marches du trône la dissension et les soupçons impies; c'est ce qu'exigeait le système, c'est ce qu'a fait M. Decazes jusqu'au jour où le sang de nos rois a coulé...

Suivaient le récit des événements de Grenoble et la réfutation détaillée des accusations élevées contre le général Donnadieu.

L'affaire avait été plusieurs fois ajournée. Elle vint enfin devant la Cour d'assises le 30 octobre 1820. Le général Donnadieu était présent. Mais le sieur Rey, appelé à trois reprises, ne se montra point.

lUum autem ^Eneas absentera in praelia poscit dit le lendemain le Journal des Débats, dans un article

OÙ il poursuivait de ses épigrammes laccusateur évanoui.

La Cour, sur les réquisitions de M. de Valimesnil ', avocat géné)-al, condamna par défaut Rey à dix-huit mois d'emprisonnement, 3,000 francs d'amende et 10,000 fr. de dommages-intérêts envers le plaignant. L'arrêt devait être affiché , à six cents exemplaires, à Paris et à Grenoble.

Donnadieu honora sa vengeance en versant, comme il l'avait promis, aux hospices de Bordeaux, la totalité de la somme que la Cour lui avait allouée.

Cependant il n'était pas satisfait du mémoire de Berryer. Il lui reprochait de n'accuser que M. Decazes; il aurait voulu voir chargés tous les anciens ministres, le duc de Richelieu et M. Laine aussi bien que leur collègue de la police. « Je vous préviens, écrivait-il à Berryer, que je les traiterai sans miséricorde. Sans doute, Decazes est ici le principal personnage. Mais les autres... Comment entendez-vous les épargner^? » Berryer ne céda point. Il ne voulait ni épouser toutes les rancunes, ni couvrir toutes les idées ou tous les actes de Donnadieu. M. de Sainte-Aulaire, beau-père de M. Decazes, lui aj'ant opposé, dans une réponse à son mémoire, les conseils violents que le général, dans une lettre confidentielle, avait donnés au gouvernement : « Il ne s'agit pas, répliqua Berryer, d'approuver les opinions que M. le général Donnadieu a pu avoir sur les affaires générales de la France. Il s'agit d'examiner sa conduite à Grenoble^ ».

Les partis ont besoin de personnifier dans un homme

• M. de Vatiniesnil (Antoiiie-François-Henri Lcfebvic) JT89 -f- ISiiO fut secrétaire général du ministère de la Justice sous le ministère Villèle, ministre de l'Instruction publique, député (juin 1830-1834) et représentant du peuple en 1818 et 1849.

2 Papiers de Berryer.

3 Affaire de Grenoble. Lettre à M. le comte de Saiiitc-Aulaire. Dcnlu, 18-20, p. 8.

L'ui'FOsrriON kovaliste. 183

leurs affcclions ou leurs iiaines. Cet homme ne mérite pas toujours les éloges qu'ils lui accordent ou les reproches qu'ils lui infligent. Mais son nom devient fatalement le symbole de ce qu'ils réclament ou de ce qu'ils repoussent. M. Decazes, aux yeux des royalistes, représentait le libéralisme, c'est-à-dire la coalition des bonapartistes et des révolutionnaires, réunis sous celte menteuse étiquette '. A vrai dire, il n'avait pas de système arrêté. La politique était pour lui affaire de tactique plus que de principes, il était homme d'expédients. Préoccupé de maintenir sa situation en servant le roi, M. Decazes jugeait avec sagesse les hostilités auxquelles les prétentions des ultras exposaient le trône; mais trop porté à ne voir que des ultras parmi les royalistes, il n'arrivait qu'à liguer contre lui les modérés et les extrêmes. Moins soucieux de fonder des institutions que de ménager des intérêts, il s'inquiétait d'écarter les diflicultés du jour plus que de conjurer les périls de l'avenir; dans cette carrière restreinte, il déployait les ressources d'un esprit fertile et souple, se pliant avec aisance aux combinaisons diverses et parfois contradictoires dont il avait reconnu l'utilité.

On aurait peine à s'expliquer l'exaspération qu'il avait soulevée chez des hommes tels que Berryer, si l'on ne se reportait à l'âge du jeune avocat, à la société dans laquelle il vivait, aux luttes que les libertés publiques, largement exploitées par ceux qui en contestaient le plus l'existence, avaient enflammées dans tous les camps. C'était le temps où, dans un écrit, à propos duquel le Journal des Débats, disait de son auteur : « Quand on est descendu si bas, le retour est désormais impossible » , M. Guizot partageait la France en deux classes enne-

1 M. Jules Simon a dit avec vérité dans son cloge d'Henri Martin : « H était ce que l'on appelait alors un libéral ; ce qui voulait dire qu'il regrett.ail l'Empire et qu'il n'aimait pas les Jésuites ». (Académie des sciences morales et politiques. Séance du l"' décembre 1888.)

mies, Tune vaincue par la révolution, l'autre tirée par la révolution de sa longue déchéance et désormais souveraine'. On était à une époque d'inexpérience, dans les premiers tâtonnements du gouvernement représentatif, avec des passions d'autant plus impérieuses que le régime précédent les avait plus comprimées. On répudiait les moyens termes; on procédait par exclusions. Un ami de M. Decazes, le président de Bastard, n'avait pu se défendre d'accuser de partialité le maréchal Marmont dans son enquête sur les événements de Lyon. Pour ce seul fait, les doctrinaires le trailaient d ultra, et il ne voyait plus en eux, à son tour, que des jacobins'-! Ainsi s'étaient créées, dans l'emportement des luttes de I8I0 et de 1810, ces classifications arbitraires dont la France souffre encore, ces séparations fatales qui posèrent, dès le principe, en ennemis des hommes faits pour être alliés. Qu'un Clîateaubriand, un Hyde de Neuville, un Fitz-James, un Villèle, fussent en guerre avec un Richelieu, un Serre, un Laine, un Royer-Collard, cela ne pouvait se comprendre, c'était contre nature. Quand on considère quels liens les rapprochaient, sur quels motifs ils se combattaient, on se demande comment la guerre a si longtemps duré. Comme dans ces pièces de théâtre où le spectateur voit des personnages prêts à se donner la mort pour une méprise évidente, qu'un seul mot ferait tomber si la durée n'en importait à l'auteur du drame, on est toujours tenté de s'écrier : « Mais vous êtes d'accord; à quoi pensez-vous de vous traiter en ennemis! » Que de fois dans notre histoire, depuis la Révo* lution , ce cri est venu sur les lèvres devant les combats insensés des partis!

1 Du gouvernement de la France dejntis la Restauration, par F. Guizot. — Paris, 18-20.

2 Correspondance de M. de Rémusal, IH, p. UTo. — Lettre de .V"* de Rémusat à son mari. Paris," oclobrelSl".

L'ori'OSITIUN HOVALISTE. IHo

Il était bien vrai que les royalistes, dans leuranimosité contre le ministère qui, avec des modifications diverses, avait occupé le pouvoir jusqu'en 1820, oubliaient ou méconnaissaient les œuvres qui l'avaient honoré, le crédit rétabli, le territoire libéré, l'armée réorganisée, l'admirable loi de 1819 sur la presse, et ce large appel à toutes les opinions, soit dans laChambredes pairs, soit au conseil d'Etat ou dans les grandes commissions, révélant de la part du gouvernement royal un esprit de conciliation tel qu'il ne s'est déployé à ce degré sous aucun autre régime.

Mais, à cùlé de ces mérites dont Berryer devait plus tard faire autant de titres de gloire pour la Restauration, se développaient des périls qui justifiaient les reproches et les alarmes des royalistes. La loi électorale de 1817, inspirée, comme l'ordonnance du 5 septembre, par une pensée de défiance contre la droite, avait écarté du pouvoir politique la classe qui, par ses traditions, son indépendance, ses intérêts, était le mieux en mesure de le défendre contre les influences révolutionnaires. Les noms de La Fayette , de Benjamin Constant, de Manuel, sortis victorieux du scrutin, et bientôt après l'élection du régicide Grégoire , encore bien que favorisée par une inexcusable connivence des royalistes extrêmes, marquaient les étapes de l'ennemi dans sa marche contre la royauté. Les ministres s'en étaient émus; ils reconnaissaient, les uns après les autres, la nécessité de se rapprocher des royalistes. Déjà celui d'entre eux (jui avait témoigné le plus de confiance à la gauche, M. de Serre, venait de rompre avec le parti dont les invocations mensongères à la liberté avaient abusé son âme. M. Laine, M. Mole', M. Pasquier'-, avaient successivement dénoncé

1 Molo (Louis-Matliieu, comte), 1781 -i- 18.>j. Il était ministre de la Marine depuis le 17 septembre 1817.

2 Pasquier (Étienne-Denis, baron, puis duc), 1767 -+■ 1802. Déjà deux fois garde des Sceaux (on 181o et de 1817 à 1818), il avait été nommé mi-

le péril. Le duc de Richelieu s'était retiré du ministère pour l'avoir trop prévu ; il n'avait consenti à y rentrer', après l'assassinat du duc de Berry, que pour le conjurer, M. Decazes lui-même en était frappé; il n'eut pas décliné la tâche de le combattre, mais la force des événements avait fait de son nom l'obstacle à la réunion désirée avec les royalistes. « Le monde nous divise », lui écrivait le duc de Richelieu.

Berryer reprochait d'autant plus au gouvernement de ne pas voir ce péril, que la variété de ses relations le mettait mieux en mesure d'en suivre les progrès. Au Palais, dans l'armée, dans le monde des affaires, il recueillait les échos des espérances, des projets, des trames qui s'agitaient ou se préparaient, sous le couvert de la Charte, contre la royauté. H coudoyait, parmi ses confrères du barreau, à côté d'ardents royalistes, des affiliés des Ventes ou des agents bonapartistes. « Ils vont bien, vos jeunes gens du Palais! lui disait un sieur Duperret, ancien jacobin, dangereux conseiller de la jeunesse, qui avait fait sa fortune dans des spéculations sur les assignats, ils vont bien! Ils tiennent des clubs; je leur donne des leçons. J'en ferai quelque chose; ils donnent ferme dans la révolution. Il y a là un petit Barthe qui fera parler de lui ».

Celui dont Duperret parlait en des termes que nous adoucissons, devait après avoir été ministre et pair de France sous le gouvernement de Juillet, flnir sur les bancs

nistre des Affaires étrangères le li novembre 1!«I9, dans le ministère présidé par le duc Deiazes el garda ce portefeuille dans le second ministère du duc de lUclielieu.

1 20 février 1820.

l'oim'Osition royaliste. 187

du Sénat du second Empire une carrière commencée dans les sociétés secrètes. Berryer ne pouvait prévoir que telle serait la conclusion déplus d'un libéral de ce tempslà. Mais le passé suffisait pour l'éclairer. Lui si plein de commisération pour les victimes de la réaction des Cent- Jours, il était révolté par le spectacle de ces anciens complaisants de la Révolution et de l'Empire, de ces hommes qu'on avait vu subir ou acclamer le joug du comité de Salut public ou de Napoléon, qui avaient supporté, après les massacres de la Terreur, les exécutions clandestines et les incarcérations muettes du régime suivant, et qui, devant la mansuétude des Bourbons, osaient crier au despotisme et s'armer contre la restauration des libertés qu'ils tenaient d'elle. L'impression ne vieillit jamais dans son cœur, et, bien des années après, sous le second Empire, il la consignait dans ses notes :

« Le regret de la gloire, écrivait-il, a fait ou pouvait faire naître l'opposition à la Restauration. Mais quand nous vîmes les séides de l'Empire se faire les patrons exigeants, impérieux de la liberté, il devint évident que le regret de l'avancement et des dotations était tout leur libéralisme. En vain une plume spirituelle a écrit que la gloire indemnisait de la liberté. Non, ce n'était pas la liberté qu'ils demandaient, nous l'avons vu plus tard par leur ardeur à servir un nouveau despotisme sans gloire ' ».

Les anecdotes ne manquaient pas à l'appui de ces réflexions. Berryer citait, entre autres, une piquante conversation qu'il avait eue avec le rédacteur d'une des feuilles les plus hostiles aux Bourbons, le Constitutionnel.

Opposant sous la Restauration, officieux après le 2 décembre 1851, XtConstilutionnel avait alors pour directeur un ancien censeur du premier Empire, devenu fougueux

1 Papiers de Berryer.

libéral, M. Etienne '. C'était le même qu'on avait vu, sous Napoléon, remplaçant à la rédaction du Journal des Débats les directeurs de celte feuille qu'un décret impérial avait expulsés de leur propriété.

On était en 1818. Berryer venait d'assister à un enterrement. L'affluence était grande; on se pressait, après la cérémonie, dans les voitures de deuil. Berryer avait fui la foule; il était monté seul dans une voiture particulière. Survient l'ancien suppléant de Delille au collège de France, Tissot, qui s'étant présenté à toutes les portières sans trouver de place, s'avise d'en demander une à Berryer.

Tissot avait été tour à tourjacobin forcené et bonapartiste enthousiaste. Les plus méchants bruits couraient sur son compte. On prétendait , sans qu'aucune preuve appuyât l'atroce accusation, qu'il était de ceux qui , au 2 septembre, avaient porté au bout d'une pique la tête de la princesse de Lamballe. et l'on répétait le mot terrible que lui avait jeté à la face un homme aux redoutables propos, Dupuis des Islets, créole de Saint-Domingue, parent de l'impératrice Joséphine et grand ennemi des révolutionnaires. Tissot l'avait rencontré marchant fièrement, suivant son habitude, la tête couverte d'un chapeau claque à la russe : « Tu portes bien haut la tête », lui dit-il. « C'est que je n'ai jamais porté que la mienne », avait répondu des Islets.

Berryer avait accepté, un peu à contre-cœur, ce fâcheux compagnon. L'entretien tomba vite sur la politique, et Tissot de s'emporter contre le gouvernement qui opprime la liberté , etc. « Ah! çà, monsieur Tissot, lui demande Berryer, à quoi pensez-vous? Mais vous avez donc oublié vos antécédents? Au nom de qui, au nom de quoi, vous

1 Èlicnnc (Charles-Louis-Guillaume), ITi'-lSio, député de 18-20 à 1839, pair de France en 1831».

l'opposition royaliste. 189

faites-vous le défenseur de la liberté? Rappelez-vous 1810. Vous apparteniez à la police de l'Empire; vous touchiez 6,000 francs aux douanes, 6,000 francs à la Faculté des Lettres, 6,000 francs dans la police. Vous vous faisiez une vingtaine de mille francs. Vous êtes aujourd'hui au Constitutionnel, soit; votre position a changé, mais cela n'a pu changer vos opinions ». Tissot réfléchit un instant; puis : « Pardon! répond-il avec innocence, je vous assure que je me fais à peu près autant au Constitutionnel ». Ce qu'il disait au journaliste, Berryer le répéta en 1829, dans un débat public, au journal lui-même, en défendant la Quotidienne contre une plainte en diffamation portée devant le tribunal correctionnel de la Seine par le Constitutionnel. Parmi les plaignants étaient d'anciens bonapartistes, comme M. Jay, protégé de Fouché, d'anciens fructidorisants, comme M. Bailleul, qui, après le coup d'p]tat du Directoire, avait fait un abominable rapport contre les journalistes proscrits et déportés ^ Berryer les mit rudement en face de leur passé, et comme ils avaient demandé que tous les exemplaires des numéros incriminés fussent saisis et lacérés :

Ces messieurs, dit-il, en rédigeant leur plainte, ont été dominés sans doute par un reste d'attachement à la police de M. de Rovigo, et cette demande me rappelle ce que raconte .M'"^ de Staël du jour où les gendarmes vinrent assaillir la maison de son libraire; des sentinelles étaient placées à toutes les issues pour lacérer et mettre au pilon son ouvrage de V Allemagne, parce qu'un censeur % que ces messieurs connaissent bien, disait que cet ouvrage n'était pas français^.

1 •< Leur existence, disait-il, en i)arlanl(lcs journalistes, accuse la nation, elle compromet l'espèce humaine. Leur audace a été telle dans ces derniers temps qu'on est aussi certain de ne pas oublier un coupable que de ne pas frapper un innocent. » (Voy. la Terreur sousle Directoire, par V. Pierre. 1 \ol. in-8", Retaux-Bray, 1887.)

2 M. Etienne.

3 Gazette des Tribunaux, \" mai 18-29.

Berryer n'attendait rien de tels adversaires. Il en était d'autres qu'il n'avait garde de confondre avec eux, mais qu'il s'étonnait amèrement de rencontrer dans leurs rangs ou leur voisinage. C'était ceux dont il écrivait à la fin de sa vie :

Des amis sincères de la liberté, esprits trop abstraits et vraiment chimériques, ont poursuivi des déductions logiques, sans tenir compte des nécessités gouvernementales et du danger de livrer une carrière sans limites à dos esprits sans frein, poussés par de mauvaises passions '.

Ces lignes s'appliquaient aux rédacteurs du Censeur et du Globe, aussi bien qu'aux doctrinaires. Plusieurs de ces opposants ont reconnu dans la suite l'erreur ou l'excès de leur politique. Chose curieuse! L'un d'eux, et des plus illustres, s'en est expliqué presque dans les mêmes termes que Berryer : « En entrant dans la carrière, a dit M. Guizot, nous avons été lancés sans frein sur la pente des démonstrations excessives et des préoccupations exclusives, vice naturel des partis dans le gouvernement représentatif - ».

Berryer aimait trop à saluer la supériorité, partout où elle s'offrait à ses regards, pour ne pas rendre hommage aux doctrinaires. Mais rien n'allait moins à son humeur que leurs allures et leur caractère. Sévères pour tout le monde, même les uns pour les autres, les doctrinaires l'étaient surtout pour la Restauration. Ils ne voyaient de péril que du côté des royalistes, repoussaient comme une menace d'ancien régime le ministère d'un Richelieu ou d'un Villèle, et tout en détestant les complots, ne s'effrayaient pas d'entrer dans une opposition dont les meneurs ne cessaient d'en former. Esprits éminents , mais exclusifs, enfermant des vues générales dans im horizon

1 Papiers de Berryer.

2 Mémoires pour servir à Vhisloire de mon temps, I. p. loi.

l'opposition royaliste. 191

limité, ils avaient, sur des objets différents, leurs préjugés comme les ultras; ils mettaient l'absolu dans leurs raisonnements, comme les ultras dans leurs passions. La mère du plus jeune d'entre eux déplorait chez son fils un certain penchant « à juger froidement et sèchement des choses ^ ». C'était la marque du groupe. A l'exception du généreux Serre , qui finit par les abandonner, les doctrinaires subordonnaient trop leur cause à leur personne. Ils n'acceptaient la Monarchie qu'autant qu'elle s'inclinait devant leur raison, et ils ne lui engageaient pas leur cœur.

Toute autre était la disposition de Berryer. 11 n'était pas homme de spéculation. «J'ai plus senti que médité», a-t-it écrit, en se jugeant avec trop de modestie. Le vrai est qu'il avait plus observé qu'argumenté. Ses convictions étaient nées de l'expérience ; mais à peine entrées dans son esprit, elles avaient gagné son cœur. Personne ne mérita moins que lui l'anathème de Bossuet : « Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer et se trahit elle-même - » !

La nécessité d'un principe l'avait amené à l'idée de la monarchie légitime. Parti de ce point, Berryer s'était, avant tout, attaché à la royauté. Elle était pour lui le fait dominant. C'était d'elle qu'il attendait (et son opinion n'a jamais varié) le développement des libertés publiques; hors d'elle, il ne voyait qu'instabilité et despotisme. 11 l'embrassait, comme la patrie elle-même, avec toute son âme, et lui témoignait, jeune homme, le dévouement des vieux royalistes.

De là son zèle pour la mettre à l'abri des conspirations ; de là son ardeur, l'ayant défendue contre la violence de ses propres amis, pour la protéger contre les perfidies de

1 Correspondance de M. de Rémusat. — Lettre de M""' de Rémusat à so» /fis, I, p. 4. Avril d814.

- Connaissance de Dieu et de soi-même, cli. IV, f, 10.

192 LA JEINESSE DE RERRYER.

ses adversaires; de là celte opposition, parfois poussée jusqu'à l'injustice, contre une politique qui lui semble préparer la perte du trùne, en divisant les royalistes ou en les livrant aux préventions populaires.

Quand le roi est rentré dans ses États, écrit-il, quand le nom des Bourbons a été prononcé en France, les cœurs étaient pleins de joie; il semblait aux jeunes Français que c'étaient eux qui sortaient d'un long exil, qui revoyaient une patrie, qui retrouvaient la terre de leurs aïeux; la gloire, le bonheur, les vertus de leurs pères renaissaient à leurs yeux. On a comprimé ce généreux élan. Aujourd'hui les cœurs sont froids et les tètes fermentent, pleines de folles théories et de chimériques spéculations '.

Il ne se lasse'pas d'opposer à l'ingratitude des partis, à leurs exigences, à leurs apologies des régimes révolutionnaires, les bienfaits évidents de la Restauration. « Reconnaissons que depuis le retour des Bourbons, nous possédons une liberté que, pendant trente ans, les hommes honnêtes avaient perdue, et qui ne peut être contestée que par les criminels qui ont joui de la licence et les lâches qui ont trafiqué du despotisme. Secondons le pouvoir royal, seul appui, seul défenseur des libertés publiques - ».

La personne des princes, la modération de Louis XVIIl encourageant Berryer père à défendre le maréchal Ney, la majesté pathétique de la duchesse d'Angoulème, l'affabilité du comte d'Artois, « ce prince tant digne d'être aimé, ce prince dont la puissance n'est que grâce et bonté, dont le cœur est si généreux, la piété si touchante, l'âme toute française » ajoutaient une émotion de plus à la fidélité du royaliste. 11 s'indignait des accusations dirigées contre l'hérilier de la couronne; il signalait dans les

' Mémoire pour le vicomte Donnadieu, p. 38. 2 Ibid., 1). 39.

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feuilles étrangères , il dénonçait chez quelques-uns de ceux qui portaient le plus haut le nom du roi régnant, la pensée de changer, à la mort de Louis XVIII, l'ordre de succession ou la dynastie elle-même. « Les fauteurs de l'usurpation sont mis en honneur, et sous le règne du frère de Louis XVI, on proclame qu'il n'y a point de légitimité en ligne collatérale ' ».

C'est ainsi que Berryer a pris, dès la première heure, sa place en avant du parti royaliste. Tout compte l'ait des brouillons, des ambitieux, des intrigants ou des crédules qu'anime ou que trompe un faux zèle, gens avec lesquels, dans sa longue vie, il aura souvent à se débattre, il estime que ce n'est que dans les rangs de ces royalistes qu'on sait se sacrifier pour le trône, et qu'il est juste autant qu'habile de ne pas tourner contre soi ou rendre suspects au pays les hommes qui seront seuls capables , au jour du péril, de dévouer leur vie pour la royauté. Mais, pour être ouvertement du parti, Berryer ne s'y confine pas; il garde, sous ses ardeurs de langage, son opinion propre et sa personnalité distincte. Il ne connaît ni exclusions, ni préjugés, ni coteries. Plus soucieux, comme il le répète souvent, « des choses que des personnes », il a des relations dans tous les camps; il est ouvert à toutes les idées; il défend le droit partout où il le juge opprimé, chez les soldats de Napoléon comme chez les émigrés, chez les libéraux du Censeur européen comme chez les royalistes de la Quotidienne ou du Drapeau blanc. Dès ce moment le médiateur parait sous le combattant.

Dans ces luttes, Berryer se rencontrait avec Chateaubriand.

1 Métnoire pour le vicomte Donnadieu, p. 38. — Voy. aussi Lettre à M. le comte de Sainte-Aulaire, p. 10.

Chateaubriand tenait alors le sceptre de l'opinion royaliste. Avec une entière sincérité, il présentait ces contrastes qu'offrent souvent les grandes imaginations, un langage public dont la véhémence ne se retrouvait pas dans ses conversations privées, et une mobilité passionnée d'impressions que démentait la modération habituelle et réfléchie de ses idées. Dans le calme de sa pensée, il avait démêlé tout ce que demandait son temps; dès 1814, dans son terrible pamphlet contre Bonaparte ' , il avait su rendre hommage à la gloire de l'armée dont il maudissait le chef, grouper dans une invocation commune les forces de la France dispersées ou trahies par le despotisme, associant déjà à la cause de la royauté tous les droits, tous les intérêts, toutes les aspirations du pays.

S'il faisait une part trop grande aux colères ou aux préjugés de son parti, Chateaubriand se servait, du moins, de l'empire que cette condescendance lui donnait sur ses amis politiques pour leur vanter les bienfaits de la Charte et les amener à prendre leur place dans le nouvel ordre de choses issu de la révolution. Ses Réflexions politiques avaient commencé, sous la première Restauration, ce qu'il appelait l'éducation constitutionnelle des royalistes. Il la continua pendant les Cent Jours , posant à Gand, dans son rapport au roi, avec une précision incomparable, les vrais caractères du gouvernement représentatif. De retour en France, il acheva l'exposé de sa doctrine politique dans la Monarchie selon la Charte. Elle parut au lendemain du o septembre; œuvre étonnante, où se mê-

1 M"^ de Rémusat, qui avait vu de prés l'empereur, écrivait en 1814 à son fils qui se prononçait contre l'écrit de Chateaubriand : « Malheureusement il ne renferme pas une exagération par rapport à l'empereur. Vous savez que je suis vraie, incapable de haine et naturellement généreuse. Eh bien ! mon enfant, je mettrais mon nom à chacune des ijages de ce livre, s"il en était besoin, pour attester qu'il est un tableau lidéle de tout ce dont j'étais témoin ». (Correspondance de M. de Rémusat, I, avril 1814.)

l'opposition royaliste. 195

lent et se fondent, dans une étrange harmonie, les revendications "exclusives et les vues les plus larges, la sagesse et l'invective, l'esprit nouveau et l'ancien lemps, les passions et les principes, l'homme de parti et l'homme d'État. Les passions sont tombées; les principes demeurent. Ils seront invoqués partout où vivront encore des institutions libres, et rendront à jamais inséparable de ces belles institutions le souvenir de Chateaubriand.

Destitué de son titre de ministre d'Etat, Chateaubriand avait entraîné dans son opposition le Journal des Débats. Il la porta bientôt lui-même dans une revue célèbre qui, paraissant toutes les semaines, échappait à la censure, le Conservateur. Il fit de cette revue le centre de l'action royaliste ; il y appela, comme à « une tribune ouverte )> tous ceux qui, avec des origines ou des tendances diverses, étaient, suivant ses expressions, « les plus fidèles aux principes monarchiques et les plus capables de les défendre », et parmi eux, le vicomte Mathieu de Montmorency, le marquis de Talaru , M. de Lamennais, le marquis de Coriohs , M. de Bonald, le comte Jules de Polignac, le cardinal de la Luzerne, le duc de Fitz- James, le comte de Kergorlay, le baron de Vitrolles, le général Donnadieu, MM. de Villèle , Corbière, Fiévée, Genoude, Bureau de la Malle, de Castelbajac; association brillante, dans laquelle se rencontrait une grande variété d'humeurs et d'opinions, où la Charte trouvait à la fois des apologistes et des détracteurs, mais qui, par l'éclat des noms, l'illustration de la naissance, la puissance du génie, l'autorité des situations, l'élévation des caractères, montrait dans le parti royaliste des forces et des ressources avec lesquelles il fallait compter.

On se réunissait dans les bureaux du Conservateur ; on échangeait ses idées chez quelques-uns des rédacteurs. Le soir, on se retrouvait dans des salons choisis où de nobles femmes accueillaient les opposants et ajoutaient aux

âpres jouissances de la lutte le charme de leurs encouragements. Dans ce monde d'élite qui naissait à la liberté, à la vie publique, à tout ce mouvement des intelligences dont le signal était venu de la Restauration, il y avait un généreux penchant à honorer le talent, à fêter la jeunesse, à seconder ses débuts, à saluer ses espérances : séduction flatteuse qui lui donnait comme un avant-goût de la gloire, en la lui promettant.

C'est à cette époque que Berryer eut, avec Chateaubriand , les plus étroites et les plus fréquentes relations. Il l'avait suivi au Conservateur, il partageait ses vues, décidé, comme le portait le programme du recueil, à ne pas séparer de la défense de la Charte la défense de la royauté. Il le voyait dans cette intimité que , malgré la différence des situations ou des âges , la communauté des luttes crée entre hommes combattant pour la même cause. Chateaubriand aimait à recruter de jeunes auxiliaires; leur admiration trompait ses ennuis, et il les retenait par une bonté simple que le prestige de son génie rendait irrésistible.

Berryer assistait quelquefois au travail du grand publiciste. Il le vit composer son célèbre article sur la Morale des intérêts; il le contemplait écrivant en quelque sorte, disait-il, « sous l'harmonie ». Cette cadence qui régnait dans son style, Chateaubriand la mettait dans son geste et dans sa voix; quand il relisait les pages qu'il venait d'achever, on eût dit qu'il les chantait.

Il avait lui-même du premier coup d'oeil deviné Berryer. Il l'entendait un jour développer devant lui les idées dont il était rempli. Frappé de son éloquence, Chateaubriand l'arrêta tout à coup : « Vous avez bien du talent, lui dit-il; vous irez luin. Vous serez le premier de votre génération ». Il aurait voulu engager Berryer dans cette carrière de la presse qui ne pouvait être pour l'avocat qu'une diversion. 11 lui donnait de sages conseils, le met-

L'opi'osrnoN royaliste. 197

tait en garde contre les recherches du style, lui recommandait la simplicité et le naturel. Il avait trouvé avec un tact rare le vrai langage politique , et , laissant là cette éclatante parure dont resplendissaient ses œuvres littéraires, il avait introduit dans la polémique ce qu'il appelait lui-même la précision dogmatique de ses pensées. Quand il voyait Berrver tenir sa plume hésitante, sans arriver à trouver sa formule : « Que cherchez-vous? lui demandait-il. Que voulez-vous exprimer? » Berryer lui exposait alors ce qu'il avait dans l'esprit. « Eh bien! reprenait Chateaubriand ; ne cherchez pas davantage. Mettez par écrit ce que vous venez de me dire ».

D'autres relations, d'autres amitiés, s'offrirent à Berryer dans les réunions du Conservateur. 11 entourait d'une tendre vénération le vicomte Mathieu de Montmorency ', avec sa grâce élégante et un peu triste, sa modestie fière, sa physionomie noble comme son âme. Député de son ordre aux Etats généraux, ce fils de grande race s'était jeté dans le mouvement de 89 avec un élan dont il oubliait la générosité pour s'en reprocher l'imprévoyance. Il avouait s'être trompé, et peut-être ses réflexions, comme celles d'un député du tiers, revenu lui aussi de ses premiers enthousiasmes, de Bergasse-, que Berryer voyait souvent, ne furent-elles pas sans influence sur les pensées du jeune homme. Berryer n'avait remarqué, sous le contraste du despotisme de Napoléon, que les discussions magnifiques et les appels à la justice dont avait retenti l'Assemblée constituante; il démêla mieux ses erreurs, sous le règne de la Charte et, sans moins aimer la liberté, il se prononça davantage contre la révolution. Là encore, Berryer rencontrait le duc de Fitz-Ja-

1 Montmorency (Mathieii-Jean-Félicité, viconile, puis duc MaUiieu de, (1767 -H 1824), fut pair de France, membre de l'Académie française et gouverneur du duc de Bordeaux.

■2 Bergasse (Nicolas), né en 17.ïO, mort en 183-2.

mes ^ , parole éloquente, cœur intrépide, esprit ouvert, qui, des ardeurs passionnées de la réaction de 1815, s'élevait progressivement à une intelligence, clairvoyante des nécessités de son temps et devait, après 1830, reconnaître pour chef l'orateur illustre dont il avait salué les débuts. Il goûtait avec un curieux intérêt l'humeur active et résolue du baron de A'itrolles ^, personnage original, plein de vues et de verve, qui avait eu l'heureuse audace de se porter, en 1814, au congrès des souverains réunis à Ghâtillon, comme le mandataire de la France et le héraut de la royauté, capable d'initiatives hardies, d'inspirations lumineuses et décisives dans l'obscurité des heures de crise, mais, en même temps, redoutable par les défauts liés à ses qualités, remuant, agité, incommode pour ceux qui avaient le plus profité de son concours, parce que de cette initiative, de laquelle on pouvait tout espérer, tout également semblait à craindre; à la fois tenu en réserve et laissé dans l'ombre par les princes, parce qu'il était de ces hommes, dont l'esprit d'aventure offre trop de ressources pour qu'on veuille les décourager, et trop peu de sécurité pour qu'on ose consacrer leur puissance par un titre officiel.

Fiévée^, que Berryer avait déjà vu dans les bureaux de la Quotidienne , était aussi un des habitués du Conservateur. Enfermé pendant la Terreur, correspondant du Premier consul, préfet et conseiller d'Etat sous l'Empire, publicisle sous la Restauration, ayant dû à son roman de la Dot de Suzette sa première célébrité, Fiévée avait traversé toutes les opinions; observateur sceptique et avisé, doutant des hommes et ne doutant de rien, causeur pi-

1 Fitz-James (Edouard, duc de) (1771 + 1838), pair de France (juin 1814), puis dcpulc de la Haute-Garonne (183H838).

- D'Arnaud de VitroUes (Eugène-François-Auguste) (1774 -t- 1854), ministre d'État et membre du conseil privé sous la Restauration.

3 Fiévée (Joseph), 1767 -+- 1839.

l'opposition royaliste. 199

quant, hardi, parfois profond sous une forme légère et généreux avec insouciance, il s'intéressait à Berryer comme à un jeune talent dont il devinait l'avenir : « J'aime qu'on ne doute pas de l'estime bien sincère que j'ai pour vous, lui écrivait-il en 1819, et si vous aviez un quart dans la Quotidienne, je prendrais l'engagement d'y travailler tous les jours, pourvu qu'il me fût permis dans l'occasion de vous présenter à mes lecteurs comme une des espérances de la justice, du bon sens et de la raison. Vous voyez que je ne fais pas de compliments; car il n'y a ni le mot esprit, ni le mot génie, et même rien des lumières du siècle dans ce que je vous dis * ».

Berryer s'était lié surtout d'une étroite amitié avec le plus illustre des collaborateurs de Chateaubriand, l'abbé de Lamennais -. Tout en eux différait : Berryer, large et sympathique nature, corps vigoureux, la tête haute, la voix vibrante, la poitrine dilatée, portant dans son expression bienveillante la sérénité de la force; Lamennais, maigre et chétif , la tête repliée, le teint jaune, la voix hésitante, n'ayant de vie que dans la flamme de son regard, ombrageux, absolu, impatient delà contradiction, contenant à peine, dès la première objection, l'esprit dominateur qui se dressait sous sa timidité. Dans la solitude que lui créaient l'orgueil de sa pensée et son dédain des hommes, Lamennais avait besoin de tendresse. Il goûtait cette douceur dans le commerce de Berryer; lui, qui voyait partout menées ténébreuses, basses rivalités, jalousies noires, il sentait, au contact d'une telle amitié, ces visions détestées s'évanouir; il trouvait dans le cœur de Berryer une affection saine et compatissante; il s'y reposait avec une joie qu'il

1 Papiers de Berryer,

2 Lamennais (Jean-Marie-Félicité-Robert de), 178-^ -t- 1854.

osait avouer. « Comment ne vous aimerait-on pas, cher? lui écrivait-il; mon pauvre co^ur se repose dans le vôtre, et là il sent que tout n'est pas douleur et tristesse sur la terre. Aimez-moi aussi et dites-le moi ; cette douce parole va bien avant; elle ranime mon âme qui plie quelquefois sous le poids de tout ce qui la presse' ».

Berryer n'avait pas de termes pour rendre l'impression que lui faisait la conversation de Lamennais : « Quand il vous avait saisi, pincé, disait-il, on ne lui résistait plus; il fallait l'arrêter dès les premières phrases, sinon, on était sous le joug ». Lamennais, dans ses entretiens, allait et venait, il semblait d'abord embarrassé, incertain, tâtonnant ; on croyait « qu'il n'en sortirait pas. » Au bout de quelques minutes, sa pensée se dégageait, et alors son langage devenait admirable.

Ce fut surtout dans une visite à la Chênaie - que Berryer éprouva le charme redoutable de cette conversation. Il était venu à Dinan, en 1822, pour une affaire judiciaire. La campagne de Lamennais était proche ; il eut l'idée de s'y faire conduire en voiture.

Cette retraite, oîi Lamennais s'était caché pour achever dans le silence ses grands travaux, rappelait par ses contrastes la nature de l'homme. La maison simple, peu élevée, n'avait rien qui, dans un site ordinaire, eût excité l'attention; mais, perdue au fond des bois, elle était placée dans un cadre d'une grandeur sauvage. On y arrivait par une avenue profonde, qui semblait ne pas finir, et que remplissaient de leur ombre les chênes et les pins dont elle était bordée. Sur la droite, à travers les arbres, on apercevait deux étangs que séparait une étroite prairie; auprès du second étang, un groupe de rochers; l'un d'eux, plus isolé, en forme de

1 d8 septembre 1823.

- Le domaine de la Chênaie est situé dans le voisinage de Dinan (Côtesdu-Nord).

l'opposition royaliste. 201

pyramide, avait à ses pieds un bloc énorme que dominait le feuillage d'un chêne. Là, M. F<'ii, comme on disait en Bretagne, aimait à venir s'asseoir; il exprimait souvent le vœu que sous cette pierre fût placée sa tombe. Quand la lumière du jour laissait jouer ses rayons sur ce paysage, elle en changeait le sévère aspect et lui prêtait sa grâce, comme aux heures d'abandon et de gaieté, on voyait le visage tourmenté et triste de Lamennais s'éclairer et sourire; mais quand, sous un ciel noir, se déchaînait l'orage, les gémissements de la forêt, qu'agitait le vent des grèves, semblaient redire l'amère souffrance et les plaintes désespérées du solitaire de la Chênaie.

Lamennais avait sa chambre au premier étage de la maison, séparée, par un corridor, des chambres qu'il offrait àses visiteurs et qui, muettes et vides alors, devaient s'animer, quelques années plus tard, de la présence de brillants et enthousiastes jeunes gens, Gerbet, Montalembert, Bore, Cazalès, Lacordaire, Maurice de Guérin. Il travaillait au milieu de ses livres, épars jusque sur son lit. De temps en temps, il descendait dans son jardin dont sa main soignait les fleurs. Un chien de haute taille gardait l'habitation. Lamennais engageait avec l'animal un combat de quelques minutes, et remontait dans sa chambre, reposé par cette escrime.

Berryer n'avait compté faire à son ami qu'une courte visite. Il resta avec lui trente-sept heures, sans que la conversation languit entre eux. Ils s'étaient promenés tout le jour, et le soir Berryer s'étant couché, Lamennais s'assit au pied de son lit pour continuer l'entretien. L'aube les surprit causant encore.

Dans la journée, ils avaient cheminé tout en devisant jusqu'à un tertre verdoyant, situé au-dessus des eaux de la Rance, dans un endroit ravissant, que Berryer croyait voir lorsqu'il revenait sur cette époque de sa vie. Ils parlèrent de l'Église militante, de l'Église triomphante et de

l'Église souffrante. Puis le mouvement des idées les porta vers les évocations du magnétisme et les phénomènes de seconde vue. Berryer s'était fort occupé des théories de Swedenborg dont on faisait alors grand bruit. Le sujet anima Lamennais. Il s'y jeta avec ardeur; bientôt lise mit à parler avec un tel entraînement, une telle assurance en des matières si périlleuses, que son interlocuteur en fut ému :

— Mon cher ! vous m'effrayez! lui dit tout à coup Berryer en le saisissant par la main comme pour le retenir au bord de l'abîme.

— Quoi! demande Lamennais étonné; que voulez-vous dire?

— Oui, vous m'effrayez. Je sens que je ne résiste plus à l'empire de voire raison. Vous me dominez ; mais ce qui m'épouvante, c'est que vous, rien ne vous domine; vous n'avez plus aucune autorité qui vous arrête... Vous serez chef de secte!...

— Moi! chef de secte! s'écrie Lamennais, et avec une émotion sincère que Berryer déclarait pour lui inoubliable: Moi! renier l'Eglise! jamais! Plutôt rentrer dans le ventre de ma mère! Jamais, non jamais, je ne renierai l'Église!

Le temps devak venir où Berryer lui rappellerait ces paroles. C'était en 1835, après la publication des Paroles d'un croyant. Lamennais se présenta chez son ami. Il avait ce rire amer qu'il contracta vers cette époque, disait Berryer, dans le désespoir de son esprit de n'avoir vu se ré>aliser aucune de ses chimères.

— Eh bien ! dit-il à Berryer, vous m'en voulez ; vous êtes irrité contre moi.

— Oui.

— Je vous ai étonné, n'est-ce pas?

— Non, vous ne m'avez pas étonné.

— Comment! N'ai-je pas renié mon passé? Ne trouvezvous pas que j'ai été bien inconséquent?

l'opposition royaliste. 203

— Non, ton tau contraire, vous avez été trop conséquent!

Et Berryer lui redit alors cette conversation de 1822 : « Vous m'avez effrayé, ajouta-t-il, dès la publication de votre premier volume sur \ Indifférence. Vous n'avez jamais été royaliste. Vous détestiez l'Empire, oui, parce qu'il vous opprimait, mais vous n'avez applaudi au retour de la Monarchie que parce que vous espériez qu'elle donnerait la domination au prêtre. Elle n'a pas adopté vos idées. Vous vous êtes tourné vers le pape, vous lui avez dit : « Mettez le pied sur la tête de tous ces rois ». Vous avez été à Home. On n'a pas accueilli vos conseils; et maintenant vous cherchez à gagner les peuples. Vous leur demandez à leur tour de mettre le pied sur la tête du pape et de ces rois qui ne vous ont pas suivi. Tout cela est conséquent. Non, vous n'avez pas changé ». Lamennais écoutait ces déductions avec impatience; il tenait à établir qu'une révolution s'était faite dans son esprit; pendant cinq heures le débat se poursuivit, Lamennais soutenant et Berryer refusant de reconnaître son inconséquence.

L'année suivante, Lamennais revenait chez Berryer. Il le trouva sortant d'un long entretien d'affaires. « Je l'ai gardé une bonne heure, écrivait Berryer. Comment s'en défendre? Il y a tant d'attraits en lui. Il est comme un livre dont on admire toujours quelques pages, en gémissant sur quelques lignes' ».

Leurs relations se continuèrent, quoique plus rares, et leur amitié survécut, se dédommageant quelquefois par de soudaines explosions d'un triste et long silence.

Berryer avait débuté au Conservateur ^QlV un commen-

' A la comtesse de Jobal, 2 décembre 1836,

204 L.\ JEINESSE DE BERRYER.

taire éloquent de l'afTaire de la Conspiration du bord de l'eau. Il y publia des articles sur l'ancienne législation et quelques-uns des grands magistrats d'autrefois. Mais son action s'y exerçait par ses conversations autant que par ses écrits; en même temps qu'il y exprimait son avis sur la tactique à suivre et la ligne à défendre, il puisait dans ce commerce quotidien avec ses amis politiques quelquesunes des idées dont il devait s'inspirer, soit dans ses luttes du barreau, soit plus tard, dans ses leçons à la Société des bonnes études.

Au Palais, Berryer comptait déjà par.ni les premiers. En 1819, à peine âgé de vingt-neuf ans, il était porté par ses pairs au conseil de l'ordre et désigné pour en faire partie par le même procureur général qui, en 1816, l'avait traduit, comme accusé, à la barre de cette assemblée. Ses convictions le mettaient en lutte avec bon nombre de ses confrères; son caractère le faisait aimer de tous. Il n'avait pas d'ennemis. Il causait littérature avec Berville ' ; il gardait, en dépit de rudes assauts, d'affectueuses relations avec Dupin, avec Mauguin, avec Odilon-Barrot, son confrère de la Cour de cassation. Hennequin - n'était son adversaire que dans les rencontres judiciaires, au tribunal ou à la Cour d'assises; royaliste comme Berryer, avec moins de flamme, mais un sincère accent, il consacrait à propager leurs opinions communes les grâces un peu étudiées, mais fort appréciées par ses auditeurs, de son élégante parole. Profonde, au contraire, était la divergence entre Berryer et Mocquard ^, alors carbonaro, et depuis conseiller puissant du second Empire. Elle n'empêchait pas Berryer de sauver tour à tour la fortune etla liberté de son confrère; double serviceque Mocquard, dix ans plus tard, sut lui rappeler en s'offrant à défendre

1 Bcrville (Albin), 1788 -f- 1868.

- Hennequin (Antoine-Louis-Marie), l'8G -t- 1840.

3 Mocquard (Jean-Franrois-Constanl), 1791-180'*.

l'opposition royaliste. 205'

Berryer, alors enfermé dans la prison de Nantes par le gouvernement de Juillet ^

Les anciens du barreau, avecleur abondante érudition, leurs longues plaidoiries et leurs habitudes un 'peu solennelles, étaient parfois dépaysés au milieu des formes plus simples et des allures plus rapides de la procédure nouvelle et de la jeune génération. Berryer ménageait pour eux la transition; au Palais comme dans la politique, il était né pour concilier le passé avec le présent. Il avait grandi sous les regards des vieux praticiens ; pour les Delamalle , les Bonnet, les Gairal, les Fournel , les Delacroix-Frainville, les Billecocq, il était comme l'enfant de la maison; nourri par son père dans l'étude du droit coutumier, de la législation romaine et du droit canon, il charmait ses devanciers par sa fidélité respectueuse à leurs traditions; il en gardait la trace dans ses discours , en même temps que par la vivacité de son intel- Hgence et l'instinct de son génie oratoire, il s'élançait à la tête de ses contemporains.

Sa voix harmonieuse, reproduisant avec une flexibilité pénétrante toutes les émotions de l'âme , sa dialectique puissante, ses mouvements passionnés, son entente merveilleuse des affaires, son style, de plus en plus dégagé de l'emphasedu temps, lui assuraient dans lesdébatscivils ou criminels une égale supériorité. Il arrache à la mort le capitaine Tulasne accusé d'assassinat, en détruisant, par une logique serrée qui ne fait appel qu'au raisonnement, les présomptions qui l'accablent -. Il plaide pour les fournisseurs de l'armée, dans les procès que leur fait l'État ou qu'ils engagent les uns contre les autres. C'est à qui, parmi ces riches manieurs d'affaires, aura son concours. Il défend ainsi Seguin contre le célèbre Ou-

1 LeUre de Mocquard à Berryer, 18 juin 1832. {Papiers de Berryer. - Cour d'assises de la Seine (novembre 1820).

vrard. Celui-ci, frappé de son talent, vient le féliciter et le prie de se charger de ses intérêts : « Mais je plaide contre vous, dit Berryer. — Oui, dans cette affaire; mais j'en ai d'autres, et contre d'autres que M. Seguin. Ce sont celles-là^ que je veux vous confier ». Berryer, après examen, accepte ces causes, et l'orateur se forme pour la tribune, en traitant pour le Palais, les questions de politique générale, de diplomatie et d'organisation militaire qui y sont engagées.

Il soutient et fait reconnaître contre d'outrageantes revendications, la validité du testament de M. de Courbelon en faveur du marquis de Vérac K Quinze audiences- sont consacrées à ce procès qui prend, sous sa parole, le caractère d'un drame pathétique. Pendant quelques jours, il n'est question dans Paris, que de ses plaidoiries ; la foule s'empresse pour les entendre, et les survivants de cette époque n'en oublièrent jamais l'effet. Berryer les avait fait précéder d'un mémoire , qui lui attirait de la part du comte Alexis deNoailles^, beau-frère du marquis de Vérac , l'hommage suivant : a Je trouve votre mémoire admirable, et je ne puisrésisterauplaisir de vous exprimer l'impression profonde qu'il m'a faite. Si je ne

1 M. ."\licaull de Courbelon, d'une ancienne famille parlementaire, qui aimait M. de Vérac comme un Irère et (jui avait eu occasion d'apprécier la délicatesse de ses sentiments, l'avait institué son légataire universel. Dix ans après sa mort, une parente éloignée, dans deux instances successives, alléguant tour à tour le faux, la démence et la captation, attaqua le testament de M. de Courbelon. Deux jugements du tribunal de V instance de la Seine (15 janvier et 20 juin 1820) et deux arrêts de la Cour royale jugeant en audience solennelle (23 juillet t821 et 17 juin 1822) mirenl à néant ces prétentions.

2 « Ce procès a déjà occupé quinze de vos audiences solennelles », dit à la Cour royale l'avocat général Jaubert, qui conclut contre la demanderesse, et llétrit » ses im|)utalions comme mensongères, calomnieuses et diffamatoires ». {Plaidoyer de M. l' avocat-général Jaubert, recueilli par le sténographe à la grande audience de la Cour royale, le lundi 10 juin 1822, pp. 2 et 29).

3 Le comte de Noailles (Louis-Joseph-.\lexis) 1783 + 1835, lut député en 1815, et de 182i à 1831.

l'opposition royaliste. 207

connaissais pas M. de Vérac, je l'aurais lu avec avidité, tant vous avez su y faire parler les témoignages, et n'y jamais élever la voix que pour porter avec éloquence des coups terribles... Ce n'est pas la première fois que je bénis votre talent. Je ne cesserai, je vous le dis de tout mon cœur, et pour les miens et pour la patrie, de jouir de tout ce que la Providence vous a dévolu de mérite et de valeur' ».

Le 28 avril i821,Berryer plaide pour Bergasse, devant la Cour d'assises de la Seine. Ici le débat devient politique. Député aux États de 1789, ayant pris sa part des entraînements généreux du temps , mais défenseur intrépide des droits du trône dès qu'il les avait vus en péril, avocat des proscrits, mis en prison lui-même et sauvé seulement par la mort de Robespierre , Bergasse avait rempli l'Europe du bruit de son courage, de son éloquence, de son dévouement , et il se trouvait, sous la Restauration, l'objet des poursuites du parquet. Rare exemple d'impartialité! un ministère royaliste accusait ce ro^'aliste éprouvé d'avoir attaqué les droits des acquéreurs de biens nationaux , droits consacrés par l'article 9 de la Charte, parce que , dans un ouvrage sur la Propriété, Bergasse avait exprimé le vœu que ces biens fussent rendus aux anciens propriétaires, sauf à indemniser ceux que la Révolution en avait investis.

Berryer montra dans celle affaire la modération de ses vues autant que la chaleur de ses amitiés. Invoquant les paroles que le maréchal Macdonald avait prononcées à la Chambre des pairs pour demander que la générosité nationale envers les émigrés fût « proportionnée à nos désastres... immense comme eux » il pose, bien avant la loi de l'indemnité des émigrés, les principes qui devaient la provoquer et la justifier. En même temps, il rappelle,

i 1"' mars 1821. Papiers de Berryer.

dans une ardente péroraison , la carrière de Bergasse , l'horreur des temps qu'il a traversés, ses périls, son courage, ses vertus, son inviolable fidélité : « Vous ne le condamnerez pas », dit-il aux jurés, et les jurés lui répondent, en déclarant à l'unanimité Bergasse non coupable '.

Le second ministère Richelieu avait loyalement travaillé à l'union du parti royaliste. L'éloquence du garde des Sceaux, Hercule de Serre, avait emporté le vole de la loi électorale de 1820. Les grandes maximes qu'il avait professées, ces principes « de justice représentative », celte nécessité de faire une part à tous les intérêts, ce jugement porté contre les exclusions qui tùt ou tard mènent aux proscriptions, cet appel à toutes les opinions modérées, disaient assez sous quelle haute inspiration marchait le gouvernement. M. de Villèle et M. Corbière avaient fait entrer avec eux la droite dans le cabinet, M. Pasquier et M. Portai y tenaient la place du centre droit. L'œuvre se poursuivait avec honneur, et le grand cœur qui l'avait entreprise eût mérité de la couronner.

L'exaltation des partis ne le permît point. Une coalition immorale, formée de l'extrême droite et des gauches, que déplorait, tout en s'y associant, le général Foy, et que M. Royer-Gollard, sans en méconnaître la monstruosité , dédaigna d'empêcher, fit tomber sous les termes équivoques d'un paragraphe de l'adresse celle réunion d'honnêtes gens.

M. de Villèle fut appelé par le roi à former un nouveau

1 Œuvres de Berryer, YI, p. 97.

l'opposition royaliste. 209

cabinet. Ministre des Finances et bientôt aprè^ président du conseil, il devait rester au gouvernement pendant cinq années.

Étranger à la coalition qu'il avait blâmée, M. de Villèle ^ arrivait régulièrement au pouvoir. Ses rares aptitudes, aussi bien que la confiance de la droite, l'y avaient désigné. Il y entrait avec des hommes qui étaient purs, comme lui, du dernier vote de la Chambre et que leur caractère ou leur talent recommandaient au choix du monarque, le vicomte de Montmorency aux Afl'aires étrangères, M. Corbière à l'Intérieur, M. de Peyronnet à la Justice, M. de Clermont-Tonnerre à la Marine et le maréchal Viclor à la Guerre.

Chateaubriand , qui avait contribué à la formation du ministère, fut envoyé à Londres comme ambassadeur.

C'était l'avènement du Conservateur au gouvernement. Comment Berryer ne s'en serait-il pas réjoui? Lié avec le marquis de Vérac, qui était l'ami intime du duc de Richelieu , il avait appris à honorer l'àme antique de l'ancien président du conseil; il admirait l'éloquence de Serre ; cette « voix pénétrante et généreuse », comme il disait plus tard , avait animé sa jeunesse « de chaudes émotions » ; ces discours, écrivait-il encore, avaient été pour lui, « des leçons inspiratrices ^ ». Il eût aimé à voir ces deux hommes rester dans le nouveau cabinet et il s'était, avant leur chute, sa correspondance en fait foi, préoccupé des desseins formés contre eux ^. Mais, quoi qu'il pût penser du malheur ou du danger de leur retraite, il n'avait que des raisons d'appuyer leurs succes-

1 Né le li avril 1""3, le comte Joscpli de Villèle est mort le 13 mars 1854 - Lettre de Berryer au comte Gaston de Serre, ii2 jau\ier 18GC.( Correspondance du comte de Serre, VI, p. iI8.)

'i Nous avons cilc ailleurs une lettre de M. de Vitrolies à Berryer, en date du 2-2 oclobie 1821 , pour dissiper les craintes que celui-ci lui avait exprimées, au nom des amis de Serre, inquiets sur le sort du ministère. (Le comte de Serre, sa vie et son temps, II, p. 2i)i.)

seurs. C'étaient ses amis, qui montaient au pouvoir pour y consommer — on avait lieu de l'espérer — l'union des royalistes. On ne doutait pas qu'il ne fût lui-même appelé à les aider dans quelque grande charge : « J'espère toujours, lui écrivait un de ses amis, M. Royer, souspréfet d'Hazebrouck, qu'abjurant vos idées contre les places, nous vous entendrons porter la parole à la Cour de cassation' ». La résolution de Berryer triompha de toutes les instances. Il était jaloux de son indépendance, et voulait continuer à servir les Bourbons, en pleine liberté.

Au mois de mai 18^2 , des élections eurent lieu sur plusieurs points, conformément à la loi qui prescrivait le renouvellement annuel de la Chambre des députés. Berryer fut nommé par ordonnance royale du i7 avril, vice-président du collège électoral du IF arrondissement de la Seine.

Il fit paraître son impartialité dans l'accomplissement de celte mission. Au moment où l'on allait procéder au dépouillement des votes, il prévint les réclamations que l'opposition pourrait faire entendre et, s'adressant aux électeurs, il leur parla ainsi :

J'entends dire, messieurs, que le bureau provisoire, sans être Tobjet de votre défiance, vous semble du moins devoir cire celui de votre surveillance. Je trouve celte susceptibilité naturelle de votre part. Mais, quelque injuste qu'elle soit, il convient que la légalité de nos opérations soit constatée, et j'invite en conséquence trois d'entre vous à vouloir bien passer dans l'enceinte du bureau pour assister au dépouillement du scrutin.

Les journaux de l'opposition rendirent hommage à cette attitude, et en envoyant le texte des paroles de Berryer aux feuilles de leur parti, deux électeurs libéraux, le baron de Perrin et le colonel Bréhambault,

1 Papiers de Dcrri/er.

l'iii'positiû.v royaliste. 2il

ajoutaient : « Nous citons cet exemple d'impartialité dans l'espérance que MM. les présidents de collège ou de section se feront un devoir de limiter ».

Un des premiers soins du garde des Sceaux fut de préparer la réforme des règlements auxquels était soumis le barreau. En ce temps où les bonapartistes protestaient bruyamment contre le despotisme de la Restauration, où des complots militaires, dans lesquels républicains et impérialistes unissaient leurs haines, se formaient contre elle, l'organisation du barreau demeurait comme un des témoignages du joug que l'Empire avait fait peser sur les intelligences. Le décret de 1810 mettait les avocats à la merci du gouvernement; il dépendait du ministre de la Justice de les rayer du tableau ou de leur infliger telle peine disciplinaire que bon lui semblerait. La Restauration, qui comptait dans leurs rangs non seulement des adversaires, mais des conspirateurs, des afTiliés aux sociétés secrètes, résolut de les affranchir de cette sujétion. Elle leur rendit le droit d'élire leurs chefs; elle leur restitua « la plénitude du droit de discipline qui, sous les rois nos prédécesseurs, disait l'ordonnance du 20 novembre 1822, élevait au plus haut degré l'honneur de cette profession et perpétuait, dans son sein, l'invariable tradition de ses prérogatives et de ses devoirs ».

La réforme, sans doute, était encore insuffisante. On a pu la compléter en 1830 et. voyant ce qui lui manquait bien plus que ce qu'on lui devait, méconnaître sur ce point, comme sur tant d'autres, l'inspiration qui avait dirigé la Monarchie. Il n'en est pas iioins vrai qu'à l'époque où fut rendue l'ordonnance royale du 20 novembre 1822, on la salua comme un bienfait. Les jurisconsultes les plus autorisés ' firent ressortir ses avantages

1 ■ Ce décret (de 1810j n'accordait pas a l'ordre des avocats la pléni-

pour le barreau, et le conseil de l'ordre des avocats de Paris, par une délibération unanime, décida que le rapport qui la précédait serait, avec l'ordonnance elle-même, imprimé en tête de son annuaire.

Cette œuvre ne s'était pas accomplie sans le concours de Berryer. Répondait-elle à toutes ses vues? L'aurait-il voulue plus complète? Ce qui est certain, c'est quil prit à cette réforme une part prépondérante.

Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante que lui écrivait, le 20 septembre 1822 , le secrétaire général du ministère de la Justice, M. de Vatimesnil ^ :

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