G Septembre is-2i
Séparé pour quelque temps du grand homine à qui il avait avec tant de hâte porté l'hommage de sa sympathie, Berryer n'en continuait pas moins aie défendre devant le public.
La Quotidienne avait épousé la querelle de Chateaubriand. En lutte ouverte avec le ministère, elle eut à soutenir un procès que Berryer plaida et dont il faut raconter en quelques mots les singulières origines.
Une campagne avait été commencée avant la chute du ministre des Affaires étrangères, pour opérer ce que ses auteurs appelaient « l'amortissement des journaux ». Le vicomte Sosthène de la Rochefoucauld en était l'âme. Fils du vertueux duc de Doudeauville, gendre du duc Mathieu de Montmorency, le vicomte de laRochefoucauld', jeune, ardent, généreux, protecteur empressé des arts, ambilieux de pouvoir et zélé pour le trône , se croyait appelé à sauver la monarchie. En correspondance suivie avec M^^duCayla- qui possédait alors la faveur de Louis XVIII, il se flattait d'opérer, d'accord avec elle, un changement danslamarche et dans la composition du gouvernement, entrevoyant pour lui-même un rôle dans le ministère reconstitué.
L'amortissement des journaux, autrement dit leur rachat, devait préparer la transformation projetée. Aidé des fonds de la liste civile, M. de la Rochefoucauld avait donné à cette œuvre une part de sa fortune personnelle
1 Louis-François-Soslliciie, vicomte de la Rocliefoucauld, deiiuis duc de Doudeauville (l"85 + I8ti'*) fut sous la Restauratiou député et directeur général des Beaux-Arts, Théâtres royaux et manufactures.
- Zoé Talon, comtesse du Cayla. 1781 + 1850. M"" du Cayla était fille d'Antoine-Omer Talon, dernier licutenant-civil du Chàtelet.
el s'était entouré, pour la mener à bien , d'une commission dont les membres lui fournissaient à la fois des conseils et des agents '. Déjà la commission avait acquis différentes feuilles d'opposition, soit de droite, soit degauche, le Drapeau blanc, \e Pilote, le Journal de Paris, V Étoile, la Gazette de France, distribuant entre elles les rùles, les maintenant dans leur nuance primitive, tout en adoucissant peu à peu leur polémique, l^a pensée ou plutôt le rêve des fondateurs était de créer une presse modérée , libérale sans « hostilité », royaliste sans « exagération » , et qui, sans être « ni servile, ni louangeuse », eut formé « un centre commun de doctrines et de sentiments monarchiques - ».
Le Journal des Débats était inabordable; on résolut d'atteindre la Quotidienne. Michaud , le membre de l'Académie française, l'historien des Croisades, en était directeur; Michaud, le doux obstiné, âme de fer dans un corps frêle. Il n'avait pas d'organe et causait à ravir; sa bonté égalait son esprit , et la grâce de ses refus en déguisait la ténacité. Quand il voulait éluder un non décisif, il était pris d'une petite toux nerveuse, que ses amis connaissaient bien; c'était la toux de Michaud. On savait ce qu'elle voulait dire. Ko3'aliste fidèle, mais très indépendant, il n'était pas homme qu'on pût gagner à prix d'argent. Déjà en 1819, pour une autre politique, un ministre avait essayé d'acheter son journal. « Monseigneur, avait répondu Michaud , il n'y a qu'une chose pour laquelle je pourrais être tenté de vendre la Quoti-
1 Mémoires de M. de la Iloehcfoiicauld, duc de Doudeauville, t. VHI, p. 412 et suivantes.
- Expressions du rapporteur de la commission, M. Jules Maresciial. Notes des 25 mars et 23 septembre 1825. « si la pensée (|ue j'eus alors pouvait aujourd'hui paraître un rêve, c'est du moins, on en conviendra, celui d'un homme d'honneur et d'un homme dévoué ». (Lettre de M. de la Rochefoucauld au docteur Véron, auteur des Mémoires d'un bourgeois de Paris. — 4 janvier 1853. — Mémoires, VUI, p. 412.)
dienne , ce serait un peu de santé. Il y a si longtemps que j'en suis privé que, si Votre Excellence pouvait m'en donner, je me laisserais peut-être séduire ».
On essaya de vaincre Michaud en touchant son cœur. On invoqua auprès de lui le nom du comte d'Artois; on lui dit que le prince voyait avec regret l'opposition de la Quotidienne. C'était le meilleur moyen de l'émouvoir.
Sur douze actions, dont se composait le fond social de la Quotidienne , Michaud en possédait quatre. Les autres ne pouvaient être aliénées sans son consentement. On le décida à accepter comme cessionnaire de cinq actions M. Bonneau, inspecteur des prisons, et comme rédacteur M. Henri Simon , qu'il croyait tous deux dans ses vues, et qui n'étaient l'un et l'autre que des représentants de M. de la Rochefoucauld. Restaient trois actions appartenant à M. Laurenlie'. Ami de M. Michaud, M. Laurentie dépendait du gouvernement, comme inspecteur général de l'Université. Le ministre de l'Intérieur, M. Corbière-, ne lui cacha pas qu'il aurait à opter entre sa place et sa part dans la Quotidienne. M. Laurentie ayant objecté que Michaud ferait un procès plutôt que de consentir à la vente de ses actions : « Eh bien ! vendez-nous un procès! » répliqua le ministre. Parole qui devait retentir bientôt devant la justice et emprunter à l'éloquence de Berryer une désastreuse célébrité.
L'épreuve était trop forte pour Michaud. Cet indomptable royaliste qui n'avait tremblé ni devant la Terreur ni devant l'Empire, qui, la veille du 20 mars, signait en
1 Laurentie (Pierre-Sebastien) (Hl janvier 1793 -i- 9 février 187C). « Vous avez résolu ce grand et ilifncilc problème, écrivait le 20 janvier 1874 le comte de Chambord à M. Laurentie, devenu le doyen de la presse française, de traverser les époques les plus agitées, d'être mêlé aux. luttes les plus ardentes et d'imposer une profonde estime à tous les adversaires de vos convictions et de votre foi •. Cf. Laurentie, Souvenirs inédits, publiés par son petit-fils, J. Laurentie, un vol. in-12, 1892.
2 Corbière (Jacques-Pierre, comte), 176C -i- 1833.
tête de la Quotidienne une déclaration de guerre contre le revenant victorieux de l'île d'Elbe ', n'était plus maître de lui devant un désir de ses princes. Le cœur déchiré par cette lutte entre sa fidélité et son indépendance, il se jeta dans les bras de Berryer. « Je remets ma vie entre vos mains » lui écrivait-il.
Berryer montra dans cette négociation l'attention grave et minutieuse, le dévouement absolu qu'il savait, dans les grandes circonstances , donner aux affaires de ceux qu'il aimait.
Il avait les mêmes vues que Michaud , le même attachement pour le comte d'Artois, ce prince « dont le service, écrivait-il, est toute ma vie- », mais aussi le même souci de l'honneur; il n'admettait sur ce chapitre, pas plus pour ses amis que pour lui, aucune transaction. Son avis était que Michaud n'acceptât qu'une situation nette : ou rester au journal, en demeurant le maître, ou se réserver la faculté de se retirer, mais à son heure et sans qu'on pût « l'expulser », même en lui versant le prix éventuellement fixé de la cession. « Pour vous, mon bon ami, lui écrivait-il, vous devez, ce me semble, plutôt tout abandonner qu'accepter une position équivoque. Nous devons tout au prince, fors notre honneur ^ )i.
Toute réflexion faite, Michaud se résigna à se retirer, mais à la condition d'expliquer dans une déclaration que publierait la Quotidienne et dont il avait concerté les termes avec Berryer, les motifs de sa retraite. II s'était enfui à la campagne, accablé de chagrin et laissant pleins pouvoirs à son ami.
1 «Je crois devoir déclarer que je suis le principal rédacteur de la Quotidienne et que je me rends responsable de tous les articles qui y sont imprimés depuis que Bonaparte a souillé de sa présence le territoire français ». Signé Michaud, enrôlé dans les gardes du corps volontaires du roi, compagnie du Luxembourg. {Quotidienne du 19 mars -1813.)
- Lettre au baron Capelle, 4 mai 18:24. Papiers de Berryer.
3 3 mai Miii. Papiers de Berryer.
Un ancien préfet de l'Kmpire, le baron Capelle', secrétaire général du ministère de l'Intérieur, était chargé de suivre l'affaire et d'en rendre compte au frère du roi. Berrj-er l'informa de la résolution de Michaud, non sans lui exposer, avec une chaleur persuasive, la douleur du vieux royaliste et les raisons qui auraient dû lui faire épargner cette cruelle extrémité. Il maintenait d'avance contre des objections prévues le texte de la déclaration : « Nous l'avons modifiée, disait-il, autant qu'il a été possible; elle ne saurait l'être davantage ».
Et déclinant, au nom de Michaud, toute autre exigence : (( Cette malheureuse affaire, concluait Berryer, occupe toute la ville, tout le monde en attend l'issue. Si maintenant Michaud traitait pour changer de style, il serait calomnié ; on le confondrait avec la tourbe de ceux qui mettent à prix leur plume et n'élèvent la voix que pour faire acheter leur silence - ».
La lettre toucha le baron Capelle. Le comte d'Artois en eut connaissance , le projet de vente fut abandonné. De nouveaux pourparlers s'engagèrent, et finalement, après de longues conférences entre Berryer et M. de la Rochefoucauld, on convint que Michaud resterait directeur de la Quotidienne; les actions de M. Laurentie devaient être transmises à un secrétaire du comte d'Artois, M. de Valdené , lequel en céderait une à Berryer et lui donnerait procuration de gérer les deux autres. La présence de Berryer était pour Michaud la garantie de son indépendance.
Ceci se passait le 20 mai 1824. Quinze jours plus tard, Chateaubriand tombait du pouvoir. La Quotidienne se prononça pour lui. On voulut aussitôt lui imposer silence. C'était le moment où Berryer se trouvait à Rosay,
1 Capelle (Guillaume) (1773 -t- 1843). M. Capelle fit partie du luinistére Polignac en 1830, comme ministre des Travaux publics. - i mai 18-i4. Papiers de Berryer.
chez le président Amy. M. de Valdené prit prétexte de son absence pour lui annoncer, à la date du 8 juin, qu'il lui retirait sa procuration. Mais le 9 juin, Berryer était de retour, et, sans perdre une minute, il adressa àM. de Valdené une lettre véhémente : u De tels actes, lui écrivait-il, en résumant le détail des stipulations passées, ne sont point un jouet et ne peuvent devenir un monument de ruse et de supercherie. 11 en serait ainsi si, après m'avoir abandonné un droit de gestion, on tentait de me le retirer. M. de la Rochefoucauld a devant nous engagé son honneur... Il vous expliquera comme moi que vous avez acheté sous des conditions qui sont sacrées et que rien ne peut rompre; je dois donc considérer et je considère votre lettre d'hier comme non avenue ».
M. de Valdené maintint sa prétention. Le 1*2 juin, deux Quotidiennes parurent, signées l'une de Michaud, l'autre (le M, Henri Simon qui, muni des pouvoirs de MM. de Valdené et Bonneau, s'intitulait rédacteur en chef, et venait le soir même, accompagné d'un commissaire de police, exiger de Michaud la livraison du matériel. Sur son refus, il appelait la force armée et faisait expulser des bureaux de la Quotidienne le vieux journaliste qui l'avait depuis tant d'années honorée de son talent et de son courage.
La justice fut aussitôt saisie. Michaud avait cité ses compétiteurs devant le président du tribunal jugeant en référé. L'ordonnanceduprésident leur donna raison, mais un autre accueil les attendait en appel.
Michaud se présenta le 25 juillet devant la première Chambre de la Cour royale, assisté de Berryer.
Le procès avait fait éclat dans Paris. M. de Villèle était resté étranger à cette campagne. Il avait désapprouvé l'œuvre de la commission d'amortissement, tout en né-
' îijuin 18-2i. Pnpiej'K de Berryer.
gligeant d'y faire obstacle '. Mais la presse opposante l'en rendait responsable. Le Jovrnal des Débats tonnait contre le ministère; M. de la Bourdonnaye se préparait à porter la question à la tribune; des pairs de France, des députés, des personnages du Château, se pressaient dans l'assistance. La Cour était présidée par le premier président Séguier.
Berryer fit connaître, au milieu d'un religieux silence, les négociations auxquelles il avait été mêlé; il rappela les conventions arrêtées, les promesses échangées, la bonne foi de Micliaud surprise, coupant son récit par des traits d'une ironie terrible pour ses adversaires, mais ne donnant aucun détail que ne confirme sa correspondance, aujourd'hui dépouillée.
Sa voix trembla et prit un accent tour à tour indigné et attendri, lorsqu'en regard du traitement dont Michaud venait d'être l'objet, il mit les longs services et l'intrépide fidélité du royaliste.
M. Michaud, dit-il, est investi de la direction principale de la Quotidienne par une possession non interrompue et incontestable de trente années. Rappelons-nous les temps orageux de la Révolution, alors que la Quotidienne fut persécutée pour sa constance à défendre et la Religion et la Monarchie. On ne demandait pas alors de quel côté était la majorité ou la minorité des actionnaires. C'est comme directeur principal que M. Michaud a été onze fois emprisonné; c'est comme directeur de la Quotidienne qu'il a été déporté ; c'est comme directeur de la Quotidienne qu'il a été condamné à mort. Alors on ne lui disputait pas ce titre, et si jamais (ce que le Dieu de saint Louis éloignera de nousl) si jamais la Révolution reprenait son empire, à qui demanderait-elle compte des doctrines delà Quotidienne? Qui serait poursuivi comme directeur de ce journal? Seraient-
1 ■ M. de Villéle n'y fut pour quoi que ce fut », a affirmé M. de la Rochefoucauld, dans la letti'e déjà citée. Il semble même indiquer que le président du Conseil soutenait en secret la résistance de .Michaud {Mt>moircs, t. vni, p. il2). Lettre du 4 janvier 1853.
ItEliRVKIi . — T. I. 16
242 LA JEUNESSE DE liERRYER.
ce M. Bonneau ou M. de Valdené, qui n'y ont jamais rien fait?... Seraient-ce ceux qui vont la bourse à la main solliciter et ébranler les consciences royalistes, ces gens qui savent acheter des opinions et ne savent pas les défendre? M. Michaud subirait de nouveau la peine de son dévouement, et nul ne viendrait lui disputer le provisoire'....
L'émotion gagna Tauditoire, et, bien des années après, un de ceux qui étaient présents, recevant à TAcadémie française le successeur de Berryer, se déclarait encore pénétré par l'impression de cette éloquence. « Quel spectacle et quelle attente! disait M. de Sacy répondant à M. de Champagny ! Au moment où je vous parle, Monsieur, mes souvenirs raniment toute cette scène. Je vois M. Berryer, sa noble tête, ses yeux pleins de feu; je l'entends, après avoir rappelé tout ce qu'avait souffert pendant la Révolution M. Michaud, emprisonné, proscrit, menacé de mort, pour la cause royaliste, s'écrier, Dieu sait de quel accent ou plutôt de quelle àme : Et personne alors ne lui disputait le provisoire » '.
L'avocat général, M. Jaubert, conclut à la confirmation de l'ordonnance de référé ; mais il mit tant de soin à relever « les moyens puissants, plausibles, dignes d'être pris en considération, qui venaient d'être présentés avec tant d'éloquence » qu'on put croire qu'il verrait sans regret ses conclusions rejetées. Elles le furent en effet. La Cour ordonna que Michaud serait réintégré dans la propriété et la direction de son journal. A cet arrêt, lu par le premier président, les applaudissements éclatèrent, et la Cour se retira, accompagnée des cris de Vive le roil «Les hommes qui savent l'histoire, disait le lendemain la Quotidienne, se croyaient reportés à ces temps illustres de la magistrature française oîi. lorsque l'indépendance des
1 Réponse de M. Sylvestre de Sacy, directeur de l'Acadcraie française 10 mars 18"0 brochure in-8", p. o6. Librairie Didier.
LE MINISTÈRE DE M. DE VILLÈLE. 2i.'}
Parlements avertissait les rois des fautes et des imprudences de leurs ministres, l'opinion publique rendait hommage au prince de l'autorité que conservait sa juslice ».
Berryer ne resta pas sur le pied de guerre avec le gouvernement. Un de ses amis ayant été nommé conseiller d'Etat, il en remercia le garde des sceaux, M. de Peyronnet : « C'a été entre nous, écrivait-il, une manière de réconciliation. Je n'avais point visité Sa Grandeur depuis six semaines »'.
Très occupé au Palais, aimant le monde, passionné pour la musique, il se tenait en dehors des conflits de la politique. Il ne s'en désintéressait pas autant qu'il le croyait lui-même; on le voyait à certaines heures, se jeter dans la mêlée des partis, apaiser les querelles, adoucir les rivalités, prévenir des éclats funestes; mais ce n'était là qu'une action passagère , provoquée par quelque occasion soudaine ou urgente. Berryer rentrait ensuite dans son rôle de « spectateur », observant avec curiosité les personnes et les choses , considérant ces luttes, ces préoccupations, ces jalousies auxquels sa nature le rendait étranger, et, sans se détacher des groupes qu'avait adoptés sa foi politique, sans oublier tout ce qu'il rencontrait parmi eux de hauts caractères et de nobles existences, puisant dans la vue des misères de son parti l'indulgence pour les fautes et les préjugés de ses adversaires.
Il avait renoué ses relations avec M. de Villèle qui le consultait souvent : « Le président (M. Amy) m'ap-
1 l" septembre 182i, à M™" de la Guibourgére. Papiers de Berryer.
pelle à Rosay ; Ouvrard veut m'emporter à Toulouse; Villèle me retient à Paris », écrit-il le 1" septembre 1824. Berryer mettait plus haut dans M. de Villèle l'homme d'affaires que l'homme d'Etat; il regrettait que le ministre dont il avait partagé les vues d'avenir, se laissât trop aller à sacrifier pour des expédients momentanés et des succès immédiats ses grands et lointains projets. Il déplorait surtout la tendance de M. de Villèle à se débarrasser, comme de collaborateurs dangereux, de ses plus éminents collègues, et à se créer une prépolence solitaire qui devait amener sa ruine. Déjà M. de Villèle venait de reléguer à la Chambre des pairs M. Laine, ou plutôt de l'y « enterrer », suivant l'expression qu'il devait plus tard s'appliquer à lui-même, lorsque la volonté du roi Charles X l'obligea à siéger dans cette assemblée ^ Il avait combattu avec une àpreté inexplicable l'élection du plus grand orateur de la Monarchie, M. de Serre ^; il avait, tour à tour, de son initiative personnelle ou par condescendance pour des influences de cour, fait renvoyer ou laissé partir du ministère M. de Montmorency, le duc de Bellune, Chateaubriand. C'était autant de forces qu'il s'était retirées.
Berryer s'efl'rayait des dangers que cette politique préparait au ministère et à la couronne. Il signalait avec vigueur au président du Conseil l'hostilité croissante des royalistes, l'isolement du cabinet, non pas seulement en regard du pays, mais encore au milieu des amis les plus dévoués du trône, les progrès de l'opposition enhardie par cette division du parti monarchique. Un jour que, dans une conversation de trois heures, il l'avait
i « On a juge à propos île m'enterrer à la Cliambre des |)airs •. Lettre de M. de Villèle à son fils, o janvier 18-28. Mém. et corresp. du comte de Villèle, V, p. 315.
2 Au collège d'arrondissement de Bricy et au collège dèi)artcmental de Jletz, iJj février et G mars 1824.
LE MINISTÈRt; DE M. I>E VILLÈLE. 245
entretenu de ses inquiétudes et de ses vues, M. de Villéle, frappé des considérations chaleLireuseinent exposées par Berrver, le pria de lui en adresser une note écrite; il se proposait de la soumettre au roi qui devait le lendemain, disait-il, régler toutes choses à Saint-Cloud.
Berryer ne perdit pas un instant. Le soir même il envoyait la note à M. de Villèle.
... Votre position, lui écrivait-il, diffère essentiellement de celle des ministres qui vous ont précédé. M. Pasquier disait à ses amis dans la Chambre et aux fonctionnaires publics : « Prenez garde! Le ministère Villéle cassera la Chambre; le ministère vous destituera : des ultras vous remplaceront». Ouel homme dans la Chambre — je veux parler de ceux qui font la majorité — quel homme placé par vous craindra la destitution, d'un ministère Montmorency par exemple? C'est qu'en elfet le changement ministériel ne peut avoir lieu que dans des nuances d'une même opinion; ce n'est pas le passage d'un parti à un autre; c'est une force que vous avez de moins que vos prédécesseurs'.
A ce moment, les moyens que Berryer proposait à M. de Villèle étaient ceux-ci : augmenter le nombre des ministères et le porter au chiffre de neuf; dédoubler le ministère de la guerre en matériel et personnel, et confier le personnel au duc de Bellune ; créer un ministère du commerce auquel seraient transférés les consulats, et rappeler le duc Mathieu de Montmorency aux affaires étrangères; mettre le grand aumônier aux affaires ecclésiastiques et satisfaire parles portefeuilles rendus vacants M. de Pohgnac, M. de Bouville, M. de VitroUes; offrir enfin l'ambassade de Rome ou celle de Constantinople à Chateaubriand. On aurait ainsi préparé l'avènement de Charles X, en réunissant dans le gouvernement les membres les plus capables ou les plus influents de la droite, et l'on se serait
' l'^'^ août 1820. Mém. et corresp. du comte de Villèle, V. p. 100.
i2i6 LA JELNESSE DE UERRYER.
donné un répit de quelques années en chargeant de grandes commissions du soin d'examiner et de mûrir les propositions relatives à l'indemnité des émigrés, aux questions religieuses, aux libertés communales.
C'était encore une limite bien étroite que Berryer traçait dans cette note au parti royaliste. Il aurait fallu faire appel au centre droit et le comprendre dans cette union de toutes les forces monarchiques autour du futur roi. Les blessures étaient vives entre ces deux fractions, également nécessaires au trône ; le rapprochement semblait à cette date, malheureusement pour la royaulé, dift'icile ou prématuré. La pensée, on le verra, s'en présenta plus tard à Berryer. Quelque part qu'il fît alors aux passions qui l'environnaient, il n'en suivait pas moins, dès cette époque, cette conviction qui devait, dans une mesure chaque jour plus large, diriger sa conduite : la nécessité de sortir des classifications exclusives pour appeler à une œuvre commune tous les hommes qui, avec des dissidences inévitables, s'entendaient sur les principes fondamentaux de l'ordre social et du droit public.
Berryer attendit pendant quelques jours l'effet de son mémoire. M. de Yillèle lui avait promis une réponse, qui ne venait point. Le. Moniteur parla pour le ministre : une ordonnance royale parut le 4 août, qui transférait au ministère des Affaires étrangères le baron de Damas, ministre de la Guerre, gentilhomme d'un cœur tout français, la vertu et l'honneur en personne, mais dont le choix n'était nullement conforme aux indications et aux vues politiques de Berryer. M. de Villèle lui donna pour explication que le roi avait jugé plus sage de ne pas chercher en dehors du cabinet le successeur de Chateaubriand.
Louis XVIII mourut le 16 septembre 1824. Gravement atteint depuis plus d'un mois et sentant sa fin proche, le vieux monarque avait voulu, malgré l'avis des médecins, tenir sa réception solennelle le 25 août, jour de sa fête.
« Un roi de France peut mourir, disait-il, mais il ne doit jamais être malade ». Il avait retardé jusqu'au 12 septembre l'annonce officielle de son état, prévoyant le trouble que la nouvellejetterait dans les affaires, et ne voulant pas , disait-il encore, en vrai fils de Louis XIV, « faire souffrir si longtemps les intérêts publics ».
On croyait à un changement ministériel, après la mort du roi, et déjà s'agitaient, dans la presse et dans les salons, les listes des nouveaux membres du gouvernement. « J'ai lu dans un vieil auteur, écrivait plaisamment Michaud à Berryer, que, lorsqu'un prince gaulois mourait, on enterrait avec lui ses esclaves et ses favoris; belle perspective pour M""'duCayla,M. Sosthène' et M. deVillèle » ^. Il ajoutait avec une vérité peu consolante, que le cabinet était également repoussé des royalistes et des libéraux, ceux-ci lui reprochant ce qu'il avait fait, ceux-là ce qu'il n'avait pas fait pour la royauté.
Les journaux étrangers, principalement en Allemagne et en Angleterre, annonçaient comme une chose décidée, la formation d'un nouveau ministère. Ils citaient, parmi les futurs titulaires, MM. de Chateaubriand, de VitroUes, Hyde de Neuville, de la Bourdonnaye,. le duc de Fitz-James et Berryer, dont ils faisaient un garde des sceaux, en rappelant le procès qu'il venait de gagner pour la Quotidienne. Chateaubriand venait de publier une brochure dans laquelle il célébrait le règne du prince défunt et l'avènement de son successeur; elle semblait tracer le programme du cabinet qui se préparait : « Cet écrit, disait
1 Le vicomte de la Rochefoucauld.
- 5 octobre 18-2i. Papiers de Berryer.
2i8 LA JEUNESSE DE HERRYER.
le Morning Chronicle, peut être regardé comme la profession de foi du vicomte et de son parti. L'idée de combiner l'ancienne et la nouvelle monarchie en une seule et même nation, en ne faisant aucune distinction entre les Français de tous les partis et en les soumettant également aux lois fondamentales du royaume, est la base sur laquelle M. de Chateaubriand et ses amis désirent asseoir leur popularité future ».
Berryer n'avait pour son compte aucune arrière-pensée personnelle. Mais il était d'avis qu'un changement était nécessaire. Il adressa de Rosay, après la mort du roi, une seconde note à M. de Villèle pour lui renouveler, avec une plus pressante insistance, les considérations qu'il lui avait déjà exposées.
N'en douiez pas un moment, disait-il au président du Conseil, la conijiosilion actuelle du ministère est beaucoup au-dessous de l'attente générale. Avec de tels alentours, votre incontestable supérioiiîé ne suffit pas aux garanties désirées; indépendamment même du plus ou moins de capacité de tels ou tels hommes, le changement de ministère est comme une nécessite qu'impose le changement de personne royale; sentie de toutes parts, comme par instinct, cette idée exerce son influence sur tous les esprits; elle domine dans les journaux, dans les brochures, dans les salons; elle dominera dans les Chambres avec un dé[)loiement de force qui croîtra de jour en jour; elle dominera surtout dans la Chambre des pairs, où les opinions déjà répandues dans la société seront rendues plus énergiques par le sentiment des prétentions personnelles. Le mouvement qui se doit opérer me semble tellement irrésistible que je ne songerais qu'aux moyens de le diriger. Vous pouvez encore en être le maître; mais le temps, en s'écoulant ne vous apportera point de forces nouvelles; il ne fera qu'alimenter et irriter les foyers d'opposition. La lutte, engagée chaque jour, mettra chaque jour dans Lopinion publique votre existence en question; elle donnera aussi plus d'assurance aux prétentions qui vous seront opposées et les rapprochements deviendront difficiles... Ce renou-
vellement est tellement indiqué que, s'il ne se fait pas avec vous, il se fera sans vous'.
M. de Villèle resta au pouvoir avec ses collègues. Il avait à cœur de faire passer deux lois qui , dans son esprit, se liaient l'une à l'autre, un projet nouveau sur la conversion des rentes et la loi sur l'indemnité des émigrés. La loi sur la convention des rentes devait fournir les moyens d'appliquer la loi sur l'indemnité et d'assurer par elle, avec la réparation d'une grande injustice, la réconciliation des intérêts qu'avait mis en lutte le souvenir, désormais effacé, des spoliations rcvolulionnaires. La confiscation, dont la Charte avait délivré l'avenir, disparaissait ainsi du passé; grande mesure de pacification dont la pensée, heureusement poursuivie, suffit à assurer la gloire d'un homme d'État. M. de Villèle réussit, en effet, à obtenir le vote de ces lois-, après les avoir défendues contre ses adversaires avec l'imparlialilé prévoyante qui en avait dicté les dispositions. Mais, pour atteindre ce résultat, il fut obligé de faire des concessions fâcheuses aux opinions extrêmes ; il ne s'était séparé d'hommes, dont les tendances se rapprochaient bien plus de ses vues générales , que pour se placer sous le joug d'alliés incommodes, qui , la menace d'une rupture à la bouche, lui imposaient des projets et des tentatives que répudiait son bon sens.
Qu'étaient devenues, dans cette mêlée de passions contraires, les propositions que M. de Villèle avait soutenues, aux premières années de la Restauration? Libertés communales, institutions départementales, décentralisation, représentation des intérêts, c'était là des idées que Berryer avait goûtées dans le programme de l'opposition
1 Mvm. et corresp. du comte de Villèle, V, p. 130. — M. Berryer au tomte de Villèle, 18 octobre 1824.
Lois du -2' avril et du l"'' mai 18-25.
de droite. Il essaya souvent d'}- ramener le président du Conseil, et lorsque plus tard, parlant de ses devanciers politiques, de ceux dont il s'honorait d'avoir suivi la trace, il citait M. de Villèle, il ajoutait : « Yillèle, avant qu'il ne fût ministre » ' , voulant dire par là, sans contester les titres du grand financier, qu'il lui reprochait de n'avoir pas tenté, pendant son ministère, les réformes dont M. de Villèle avait établi contre les administrations précédentes la nécessité.
Pour Berryer, la question électorale, dès cette époque, primait toutes les autres. Il estimait, comme l'avait autrefois affirmé la droite, que le système censitaire ne donnait pas de la nation une représentation exacte. La loi qui faisait consister dans une contribution de 300 francs le droit électoral, n'était, à ses yeux, qu'une loi de théorie, née d'une pensée d'exclusion et de privilège ; elle annulait, au profit de la classe moyenne, devenue ellemême une sorte de caste, l'influence légitime de la grande propriété et tenait, d'autre part, en dehors de toute vie publique, les classes populaires, ainsi condamnées à un isolement qui ne pouvait que les rendre plus accessibles aux préventions contre la royauté. Sans s'être fixée en un projet précis, l'opinion de Berryer était, dès lors, de demander à l'association des intérêts, aux délégations choisies par tous les groupes constitués, les principaux éléments de l'électorat politique. Nous l'entendrons, à quelques années de là, développer ses vues. Elles s'inspiraient, plus encore peut-être que des programmes de droite, des considérations qu'avait exprimées l'auteur de la loi électorale de 1820, le grand orateur du centre droit, le comte de Serre , lorsqu'il parlait de « la justice représentative », de « l'association des intérêts sembla-
1 Lettre du 9 octol)re 18G"i, dans la<]uclle Berryer nous résumait les grandes lignes de sa vie politique.
bles », de cette égalité, plus vantée que respectée, qui impliquait pour tous les droits, pour tous les intérêts, l'assurance « d'être suffisamment défendus » ^ . Berryer répétait volontiers ces formules. Il se plaçait, pour traiter la question, à l'opposé des doctrinaires; il prenait la nation, non dans les hypothèses abstraites d'un raisonnement individuel, mais telle que la Providence et les événements l'avaient faite, avec ses variétés d'humeur et d'intérêts. « Pour faire une bonne loi sur les élections, lui disait un jour M. Royer-Collard, il faudrait être à mille lieues audessus de la terre ». Et Berryer de lui répondre : « Pardon, il me semble, au contraire, qu'on ne saurait être assez près de la terre pour y prendre ses racines; il faudrait pénétrer jusque dans ses entrailles, et creuser bien avant, pour trouver une base d'élection sincère qui échappât à l'action des partis par son étendue même ».
Inquiet de la marche des affaires, peu écoulé du ministère, qui tenait pourtant à ses conseils, blâmant avec vivacité le traité par lequel M. de A^illèle venait de reconnaître l'indépendance de Saint-Domigue, Berryer était tenté de dire adieu à la politique.
La politique me dégoûte et m'assomme, écrivait-il; je disais, il y a deux jours, au garde des sceaux que je donnais ma démission; je romps avec ces causeurs qu'on ne peut convaincre; je suis tout aux procès; j'en ai par-dessus la tète. C'est un torrent où je me perds et je m'oublie '.
Il persiste quelques mois dans cette disposition. Il la croit même définitive; ses prévisions deviennent plus
- 1 Discours du comte de Serre, 11-30 mai 18:20.
2 14 novembre 18:2i. Lettre à M'"" de IdiGmbourgère. Papiey-s de Berryer.
sombres. Il se désole de ne pouvoir rien contre les dangers que son esprit envisage, et cherche à se persuader que la vie du barreau est décidément la seule qui lui convienne :
Mille objets divers remplissent ma vie extérieure. La politique seule a été un peu abandonnée, elle m'ennuie à périr; j'enrage de voir ainsi les gens courir à leur perte, je prévois d'immenses malheurs et je ne peux, sans me rendre malade, songer aux sottises des gens qui mènent ce pauvre pays. J'ai en bien des esiiérances, toutes ont été déçues; ce n'est pas pour moi que je les avais, mais pour cette monarchie que j'aime tant. Le dégoût des affaires publiques deviendra bientôt un grand bien pour mon propre repos. Je me suis plus fortifie que jamais dans la pensée de rester attaché à ce Palais qui me fatigue, mais oii j'obtiens des résultats plus positifs et plus satisfaisants que ne m'en promettait la carrière politique '.
C'était à des amis de Bretagne dont il déplorait le récent éloignement, à M. et à M'"*^ de la Guibourgère, que Berryer livrait ainsi le secret de ses pensées. Compatriote de M. de Grandville, M. de la Guibourgère ^ n'était pas, comme lui, un camarade de Berrver à Juilly. U l'avait connu au sortir du collège; les deux jeunes gens avaient travaillé ensemble dans le cabinet de Berryer père et contracté une amitié qui ne se démentit plus. Le mariage de iM. de la Guibourgère acheva leur liaison. Il avait truuvé dans l'intimité de la famille Berryer la jeune femme à laquelle il devait donner son nom, M"® Clémence Ladurner, fille d'un artiste distingué, personne d'un mé-
1 20 mai 18i">. Papiers de Berryer.
- Camus (le Pontcarré de la Guibourgère (Ale\an(lre-Prosper),1703+18o3, représentant de la Loire-Inférieure en 18i8 et en 18t!).n était lils d'un conseiller de grand'cliambre au Parlement de Paris, qui monta sur l'écliafaud le jour de l'àques, 20 avril l";)4, avec le président de Kosambo et les conseillers signataires de la protestation du Parlement, en date du 14 octobre 1";>0, contre le nouvel ordre de choses « attentatoire à la constitu-, tion de l'Église et de la Monarchie ».
rite rare, imagination poétique, intelligence ouverte, dont « l'admirable cœur », suivant le mot de Berryer, ajoutait à l'agrément d'une conversation vive et spirituelle , l'attrait bienfaisant d'une amitié sûre^ Après le départ de M. et de M'"*^ de la Guibourgère pour la Bretagne, la correspondance continua les entretiens de Paris. Nous avons les lettres de Berryer. Pour « Prosper » , il réservait les nouvelles , souvent demandées, de la politique, quoiqu'elle fût, disait-il, « la plus maussade, la plus fastidieuse chose du monde »; pour « Clémence », pour M™" de la Guibourgère, les menus propos, les détails personnels, les jaseries courant sur tous les sujets, et ces libres épanchements dont la douceur lui manquait.
C'est une excellente chose entre gens qui s'aiment, écrit-il, d'entrer en communication de toutes les idées. C'est là ce qui donne tant de charme aux longues et nonchalantes conversations. Rien ne peut remplacer le plaisir de raconter tout ce qu'on fait et de s'expliquer en liberté sur tout ce qui occupe la vie... C'est un grand mal qu'une longue absence, surtout peut-être parce qu'elle rompt le cours de ces communications qui font qu'on se juge à chaque instant, qu'on se goûte, qu'on se plaît ensemble et qu'on trouve plus de charme dans TafTection -.
Suivons-le, tandis qu'il se repose de la politique, dans ces causeries familières où il se plaît à « bavarder négligemment de toutes choses », où il porte « ce bien-
1 La jeune femme mourut bientôt au cliàteau de la Guiliourgère. En 1829, M. de la Guibourgère épousa en secondes noces, M"* de KeroiJartz, d'une vieille famille de Bretagne, digne niùre des enfants qui honorent aujourd'iiui le nom de la Guibourgère. L'intimité subsista entre Berryer et son ami; Berryer fut l'un des témoins du mariage du fils aîné de M. de la Guibourgère, et la suite de la vie du grand orateur montrera plus d'une fois les marques de confiance et de dévouement qu'en tout temps ils se donnèrent l'un à l'autre.
2 20 mai 1823.
:ioï LA JEUNESSE DE BERRYER.
être et cette aisance qu'une extrême confiance peut seule donner ». Il se peint dans ces lettres avec les contrastes de sa nature, activité fougueuse et heures d'indolence, raison clairvoyante, décision rapide, Imagination vagabonde ; ardent au plaisir, emporté par le tourbillon des afTaires, se plaisant au milieu des contradictions, des difficultés, des luttes de partis, comme dans l'éclat des fêtes, et tout à coup épris de solitude et de recueillement, recherchant les propos intimes et la jouissance cordiale des pleines confidences.
Je rae porte à merveille, écrit-il un jour. Occupé, ennuyé, frondeur, frondé, blâmé, vanté, je vis bien dans ce tourbillon, et, si je peste [lar occasion, au fond ce mouvement général ne m'est pas déplaisant.
Quelques mois se passent. Toute autre est son impression :
Je veux changer de vie et déjà je change d'humeur; je ne vis en ce monde que d'une vie extérieure, pleine d'agitation et de mouvement. A peine puis-je trouver quelque repos d'esprit. Je n'ai aucun charme de cœur qui puisse remplir mes pensées; pas une amitié bien faite et bien confiante en qui je puisse me reposer.
Une fois la semaine, il va aux Italiens « entendre la Pasta ou la Monbelli ». Il donne un soir à la réception de quelques amis, ou « ainsi appelés », ajoute-t-il avec une nuance de scepticisme ; « on joue, je joue moi-même. Mais on ne parle pas; aussi, j'ai le cœur gros de pensées que je ne puis confier à personne. C'est un supplice ».
Cependant les affaires l'accablent, et il résume bien les diversités de son humeur et de sa vie dans cette phrase : « Les plus grosses affaires sont dans mes mains, et, tout paresseux que je suis, je travaille vraiment comme un nègre » . 11 semble que Berryer n'a laissé la politique que pour être encore plus absorbé par le Palais :
Vous ne savez pas à quel point ma vie est tourmentée par les affaires. Mes vacances ont été coupées par cinq voyages que j'ai été obligé de faire à Paris : j'ai secoué le joug des affaires politiques. Elles ne m'occupent pas un seul instant; je n'en parle avec personne; je reste huit jours sans lire un journal. Mais Ouvrard, mais le canal, mais les salines, mais mille autres choses tiraillent tous mes instants et ne me laissent que de courts loisirs. Dans ces moments de repos , rentré en moimême, je rêve et cherche ces joies du cœur, ces délassements de tendresse et d'amitié qui raniment la vie et encouragent à tout. Je ne goûte pas ces plaisirs...
On avait voulu l'entraîner au sacre du roi. Il a résisté. « Ici tout le monde est occupé des pompes de Reims; on se presse pour y courir; on m'invite, on me pousse, mais je ne céderai pas ». Et il ajoute délicatement : « Mes yeux ont peu de curiosité; un contentement de cœur vaut mille fois ces plaisirs fatigants et rapides ».
Cependant ses lettres se font attendre quelquefois. Ses amis s'inquiètent; ils se croient oubliés.
Berryer s'afflige de leurs doutes et répond à leurs plaintes.
Se peut-il bien que vous ayez pensé qu'une trop longue absence avait effacé le souvenir de notre amitié?... Le tourbillon de ma vie est une assez bonne excuse. Mais mon caractère, mais la francliise , la cordialité de mon àme , doivent me protéger contre d'injustes accusations que l'absence seule peut dicter aux gens que j'aime!...
Eh ! mon Dieu ! quand on a rencontré en ce monde une amitié vraie, se peut-il qu'on la veuille abandonner! On n'en connaît donc pas assez le prix ! Je viens d'être témoin de douleurs et de regrets qui me font mieux sentir encore combien il faut garder avec soin un ami assuré ! Le baron de Yitrolles, qui est du nombre de ceux que j'aime en ce monde , vient de voir mourir la comtesse de Durfort. Elle avait soixante-quatre ans. Mais il y avait vingt-deux ans d'amitié et de confiance
i56 LA JEUNESSE DE BERRYER.
entre eux. Le pauvre homme, qui est un de ces cœurs que j'aime tant, est vraiment désespéré, et je le plains bien, et je n'ai pu le plaindre sans penser que j'ai des amis qui sont séparés de moi, et je n'ai pu ne pas sentir avec tristesse que cette absence était plus cruelle, puisqu'elle rendaitinjuste envers moi. Si mon silence, si ma négligence, si l'emportement avec lequel je me jette dans le torrent des affaires de cette ville maudite, me donnent quelque apparence de torts envers mes amis, si j'en ai, si j'en ai eu envers vous, de grâce pardonnez-lesmoi; conservez-moi un attachement qui m'est bien cher, et croyez, je vous prie , qu'il est bien vrai que, d'un cœur qui ne change pas, je suis à toujours \otre ami '.
Ylll.
Il y aurait à nommer ici quelques-unes des personnes qui figuraient le plus souvent dans les relations de Berr^'er : Roger-, membre de l'Académie française, auteur de comédies aimables, nature droite, naïve, enthousiaste, « l'inappréciable ami », comme l'appelait Berrver, et qui se faisait lui-même honneur, à mesure qu'il la voyait monter, de la gloire de Berrver, de son « cher sublime », ainsi qu'il avait pris l'habitude de le nommer dans ses lettres; le docteur Pariset-'', secrétaire perpétuel de l'Académie de médecine, membre libre de l'.Académie des sciences, parole abondante et persuasive, cœur généreux, observateur pénétrant et parfois héroïque des épidémies qu'il avait été étudiera leur foyer sous les climats étrangers ; M™"" Jaubert, nièce du duc de Feltre, mariée à un magistrat de la cour de Paris'', ayant la