‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits) (volume 2)Chapitre 23 sur 46 · juillet 1826. A M°"= de la Guibourgére · texte numérisé non relu

juillet 1826. A M°"= de la Guibourgére

2 Roser (François), n7C-Hl842.

3 Pariset (Etienne), n70-(-l8i7.

4 Frère d'.\médée Jaubert l'orientaliste, M. Maximilien Jauljert, avocat général à la cour royale de Paris, devint bientôt conseiller à la cour de cassation. Le 27 juillet 1830, sans souci de l'émeute et des barricades, il se rendit à l'audience de la cour, étonné de s'y trouver seul.

grâce, le goût des arts, le tour d'esprit original et spontané, avec une nuance de scepticisme qui gâtait ces heureux dons; elle était sœur d'un jeune page du Roi, Edmond d'Alton', qui, depuis comte d'Alton-Shée et pair de France, comme héritier de son grand-père maternel le comte Shée, scandalisant ses collègues de la haute chambre, par ses affectations d'incrédulité, et plus tard, en 1848, égaré dans les rangs de la démagogie, fut l'élève à la fois reconnaissant et indocile de Berryer,

Nommons encore Rubichon-, brillant causeur, financier habile, noblement dévoué, après la révolution de 1830, à la cause des princes exilés, mais trop systématique dans ses vues d'ancien régime, et réputé profond dans quelques salons où l'on voyait en lui l'émule de Joseph de Maistre; sa nièce, la belle M'"'' Yemeniz, riche imagination, âme ardente et inquiète, amie de Lally- Tollendal, de Berryer et de Lamennais ; Michaud et Vitrolles, que déjà nous connaissons; Roux de Laborie ', personnage original, conspirateur sous le Directoire avec les Bertin , avec eux rédacteur du Journal des Débats, agent de ïalleyrand, ami du duc de Dalberg, de Chateaubriand, du prince de Polignac, de Berryer, toujours affairé, toujours pressé , écrivant par abréviations, en caractères indéchiffrables, pour aller plus vite, gazette vivante qui eût été de nos jours le premier des reporters, tourmenté du besoin d'être utile et trouvant tant de plaisir à exercer son obligeance que ceux qui en avaient été l'objet, voyant son contentement, attendaient ses remerciments en oubliant de lui offrir les leurs.

1 II était ne en 1810 et mourut en 1874. M'"» Jaubert était née en

2 Hubiclion (Maurice), 17(i0+18i!t.

3 M""= Yemeniz, née Adélaïde Rubichon , mourut à Lyon eu 18G0.

4 Roux de Laborie (.\ntoine-Allianase) 17C9-t-18'»0, député de la Somme (181S-1816).

Berryer rencontrait Lamartine^ chez M. Roux de Laborie. Ce fut à dîner qu'ils firent connaissance. Berryer avait passé la nuit précédente à lire les Méditations qui venaient de paraître. Il était encore tout ému d'admiration, et comme Lafontaine ayant lu Baruch, il eût fait volontiers confidence de son enthousiasme à tous les passants. Ses premiers mots, en se mettant à table, furent pour s'en ouvrir au jeune voisin qu'on lui avait donné. Ce jeune homme était l'auteur lui-même. Avec une pareille entrée en matière, la causerie fut vite amicale. Est-ce le même soir que l'on demanda à Lamartine de réciter le Lac? Le poète s'excusa en alléguant les défaillances de sa mémoire. Berryer s'offrit pour le remplacer et prêta sa voix à ces beaux vers.

Berryer allait aussi chez la duchesse de Duras-, l'auteur à'Ourika et à.^ Edouard, dont le salon tenait le premier rang- dans la société du temps. Fille de l'amiral de Kersainl qui, d'abord lié aux (jirondins, refusa de voter la mort de Louis XVI et monta lui-même sur l'échafaud, femme du premier gentilhomme de la chambre du Roi , la duchesse de Duras unissait à sa foi royaliste une large sympathie pour les dons du cœur et de l'esprit , et sa demeure s'ouvrait sans distinction d'opinion à tout ce qui honorait la France et l'Lurope. Passionnée pour la gloire de Chateaubriand, elle n'oubliait guère la tolérance qu'à l'égard de ceux qui le méconnaissaient. La noble femme était tourmentée du besoin d'aimer, d'admirer, de se confier. « L'amitié est une foi « ^, écrivait-elle. Son cœur battait au récit des grandes actions, et lors du soulèvement des Grecs contre les Turcs, ce fut elle qui

1 Alphonse de Lamartine, 1788-1-18G9, devait se reU-ouver avec Berryer à la Chambre des députés de 1833 à 18i8 et dans les Assemblées de 1848 et de 1849.

2 Née en 1779, la duchesse de Duras (Claire de Kersaint) mourut en 1828.

3 A M™« Swetchine. 3/™" Swetchine, sa vie et ses œuvres, par le comte de Fallou\. 187-2, I, p. 177.

LE MLMSTÈRE DE M. DE VILLÈLE. 2o9

dit à Charles X hésitant cette belle parole : « Après tout, Sire, la Grèce est la Vendée du christianisme ».

De toutes les femmes historiques de ce siècle, Berryer n'en mettait aucune au-dessus de la duchesse de Duras, parce qu'il lui trouvait ce qu'il estimait plus que toute chose au monde, une nature vraie.

Elle n'avait pu que pressentir la renommée future de Berryer. Sa fille, la duchesse do Rauzan' , en fut témoin. Héritière des goûts intellectuels de sa mère, la duchesse de Rauzan se montra toujours attentive aux triomphes oratoires de Berryer et pressée d'y applaudir. « J'ai bien joui de vos succès, lui écrivait-elle à trente années de là, après la plaidoirie de Berryer pour M. de Montalembert, poursuivi par le second Empire, et je passe mon temps a me faire répéter sans cesse vos belles paroles. Vous avez fait une belle action... Votre mesure, vos ressources, tout cela est si complet que je vous dirai mal ma joie...- »

Berryer parle souvent, dans sa correspondance, de son séjour au Tremblay. C'était la demeure qu'habitait, à quelques lieues de Versailles, son ancien client, le marquis deVérac"*. En lui faisant maintenir l'héritage de M. de Courbeton, Berryer lui avait rendu un service que M. de Vérac n'oublia point '' ; mais, mieux encore que ce souvenir, bien des traits communs, malgré la différence des âges

1 Clara de Duras, duchesse de Rauzan. Son mari, Louis de Chastellux, duc de Rauzan, esprit d'une sagacité rare, comme sa modestie, fut directeur politique aux Affaires étrangères sous le ministère de Chateaubriand, et, après la chute de ce dernier, ministre plénipotentiaire à Lisbonne.

~ 1858. — Papiers de Berryer.

3 Armand-Maximiiien-François-Joseph-Olivierde Saint-Georges, marcjuis de vérac, 1768-4-18">8. Pair de France, gouverneur des châteaux de Versailles et Trianon sous la Restauration. — V. Le marquis de Vérac et ses amis, par le comte A. deRougé. Pion, 1890, in-8°.

•4 Par son testament, M. de Vérac légua à Berryer un souvenir « monument, écrivait Berryer, d'une amitié qui a honoré ma vie •. En 1855, la marquise de Vérac, au nom de la comtesse de Chambord, tint sur les fonts du baptême le petit-fils de Berryer, filleul du comte et de la comtesse de Chambord.

et des situations, expliquaient leur sympathie mutuelle. Ancien émigré, honoré à vingt-deux ans de la confiance de Louis XVI et chargé plus d'une fois de venir, au péril de sa vie, porter au roi, déjà prisonnier aux Tuileries, les communications du baron de Breteuil, son fondé de pouvoirs à l'étranger, Olivier de Vérac était revenu de ses voyages et de ses épreuves avec une expérience exemple de toute amertume. Esprit mûr avant l'âge, son cœur resta toujours jeune; il avait la chaleur des affections, la modération des idées et la séduction des manières. Ce fut ainsi qu'il parut à la chambre des Pairs, après 181 i; ami du duc de Richelieu, son ancien camarade de collège, le soutenant dans ses découragements, le décidant, sur les instances du comte d'Artois, àreprendre le pouvoir en 1820, après l'assassinat du duc de Berry, lui amenant M. de Yillèle pour préparer le rapprochement du ministre avec la droite, il ne cherchait que le bien public, sans aucune vue personnelle. La même inspiration animait Berryer ; il travaillait à mettre l'accord entre l'extrême droite et la droite, comme M. de N'érac entre la droite et le centre-droit. La révolution de 1830 les vit, émus d'une égale douleur, suivre pareille conduite : tous deux demeurant dans la vie publique, l'un à la chambre des Pairs, l'autre à la chambre des députés, pour ne pas manquer au pays.

Mais, avec les Grandville, les Gibcrt, les Chateaubriand et les la Guibourgère, camarades d'enfance ou de jeunesse, il faut citer au premier rang des affections que Berryer compta dés cette époque, les Amy, les Jobal, les Sanegon et les Vaufreland

Né en 1760, Louis-Thomas- Antoine Amy avait été reçu avocat avant la Révolution. Nommé, après 1789, président du tribunal du district de Janville', mis en prison sous la

1 Janville, cheMieu de canton clans l'Eurc-el-Loir.

Terreur, il était rentre dans l'ordre judiciaire sous le Consulat. La Restauration le fit conseiller d'État et président de chambre à la cour royale de Paris. Magistrat consommé , fervent royaliste bien que siégeant dans le conseil du duc d'Orléans, le président Amy passait tous ses congés à Rosay , près de Mantes, chez son beau-frère, M. Masure. Il y jouait au whist avec passion. Quelques visiteurs, des magistrats surtout, venaient le rejoindre : l'avocat-général Jaubert, déjeunes conseillers-auditeurs, M. Feray,M. Froidefond des Farges, et un substitut du procureur du roi, à qui la renommée promettait un grand avenir, M. de Ravignan\ hùte assidu de Rosay jusqu'en 1822, où il quitta le parquet pour le séminaire. Berryer était reçu à Rosay comme un fils. Il a redit souvent ses heureuses impressions; il aimait tant Rosay qu'il avait songé à en écrire l'histoire. Ses notes subsistent; elles nous apprennent que Rosay fut une ancienne seigneurie, relevant de l'abbaye de Saint-Denis; la seigneurie était proche de Rosny, et au commencement du dix-septième siècle, Jean Courtin, conseiller au Parlement et seigneur de Rosay, faisait un échange de domaines avec son voisin de Rosny, Maximilien deBélhune, duc de Sully.

M. Masure était veuf, et sa fille-, mariée à un gentilhomme de Lorraine, le comte de Jobal, faisait les honneurs de Rosay. C'est de cette époque que date la longue et profonde amitié qui l'unit à Berryer. Femme d'un rare bon sens, d'une fermeté virile et d'une humeur sereine, sans prétention ni sensibilité apparente, mais sincère autant que dévouée dans ses attachements, elle avait l'absolue confiance de Berryer et reçut de lui-même,

1 Gaston-Marie-François-David Delacroix de Ravignan était né en 1"9j. 11 mourut le 20 février 1858. — Nous raconterons dans un autre volume les relations du P. de llavignan avec Berryer.

^Louise-Justlne-Virginie Masure, comtesse de Jobal. Le comte de Johal, chef d'escadron de gendarmerie, avait épousé M"° Masure en 1817 ; il mourut en 1837.

dans de grandes épreuves, une précieuse et vigilante assistance. Que de fois Berryer se plut dans ses lettres à évoquer avec elle ces jours de leur jeunesse! « Plus j'avance dans la vie, lui écrivait-il par exemple en 1846 ', plus je me vois isolé au milieu des générations nouvelles, plus je redemande à mes souvenirs les douces satisfactions du passé, et je rentre ainsi dans la vie qui me fut si bonne, au milieu de ceux que j'aimais si cordialement, et en qui je sentais une si vraie et si vive bienveillance pour moi. Au temps de mes bons souvenirs de Rosay, j'étais un objet d'espérance; j'avais l'attrait de l'avenir ».

La société de Rosay se retrouvait en partie à Saint-Martin-d"Ablois, près d'Epernay en Champagne, chez M. Auguste Sanegon, conseiller àlacourroyalede Paris -. Le père de M. Sanegon avait été le client de Berryer père en même temps que son ami. En l'an II, Berryerpère était venule défendre devant le tribunal d'Epernay contre des marchands de bois du voisinage, et comme il n'avait pas de certificat de civisme, il avait dû, pour être admis à plaider, se rendre partie intéressée dans la cause en achetant à M. Sanegon un centième de la propriété de Saint-Martin ^.

On recevait beaucoup à Saint-Martin-d'Ablois. M. et M™'" Jaubert, les deux Berryer, M. de Marèse, le président Amy, ^L Masure et sa fille s'y rencontraient avec les châtelains des environs, M. Durant de Mareuil', conseiller

1 l^Jaoût I8i(). Grâce à rolili^eante entremise de M. Georges Berryer, nous avons eu lonimunication de la correspondance de Berryer avec M""= de Jobal, correspondance (|ui appartient aux neveux de M'"" de Jobal, M. Aniy, président honoraire du triijunal de Provins, et M""'* Cliavannes et Aiuy. Cette correspondance va de \S-2i à ISUS.

- M. Sanegon (Auguste-Marie-Toussaint), 1777h-I828, d'abord juge au tribunal de la Seine, donna sa démission de conseiller à la cour royale en

3 Souvenirs de M. Berryer, I, p. ûii.

i Durant de Mareuil (Josepli-Jacques-Alexandre), 17G0-+-I85^), déiiuté delà Marne aux Cent Jours, depuis conseiller d'État et ministre plénipotentiaire; pair de France sous Louis-Pliilippe.

d'État et diplomate, les la Bergerie, les Montinaur , les Moet, lesConantre, les Pleurre, les Boisseau de Sachs, les Clermont-Tonnerre. Sous le second ministère du duc de Richelieu, M. de la Boulaye', le député de la Marne, venait causer politique avec Berryer, et le sachant fort répandu dans l'extrême-droite, il lui demandait de la rendre un peu plus favorable à son ami le garde des sceaux, M. de Serre.

Le conseiller Sanegon avait deux fils qui tous deux moururentjeunes^, et une fille ^ que distinguait déjà, à celte époque, parmi les femmes du monde les plus élégantes, le charme de sa grâce et de sa bienveillance. M"" Sanegon épousa, en 1823, le baron de Vaufreland '', substitut du procureur-général près la cour royale de Paris. Le président Amy avait été l'un de ses témoins. M. de Vaufreland fut nommé, quelque temps après avocat général; il portait la parole à la 1''' chambre de la cour royale et à la cour d'assises, dans les afi'aires politiques. Il devint en 1830 secrétaire-général du ministre de la Justice, quand M. de Ghantelauze fut garde des sceaux.

Les Vaufreland furent les amis les plus fidèles et les plus chers de Berryer. Intimement lié avec M. Sanegon et en relations fréquentes par le Palais avec le jeune magistrat qui venait d'épouser la fille du conseiller, Berryer se retrouvait à Paris dans les mêmes salons que M. et M™"' de Vaufreland. Après la révolution de 1830, M. de Vaufreland, démissionnaire de toute fonction publique, se dé-

1 Fioc de la Boiilaye (Jean-Iiaptiste-Louis), 17G9+1847, député de la Marne et conseiller d'État sous la Restauration. V. ses nombreuses et intéressantes lettres dans la Correspondance du comte de Serre.

■i Auguste, baron Sanegon, 1807+1835. — Louis Sanegon, 1810-t-183o.

3 Atiiénaïs-Marie-Françoise Sanegon, baronne, puis vicomtesse de Vaufreland, 180G-f-1883.

't 25 août 1825. M. de Vaufreland (Antoine-Louis-Fortuné Piscatory), 1790+1875, était fils d'Antoine-Victor- Fortuné Piscatory, vicomte de Vaufreland, maréchal des camps et armées du roi, et d'Eléonore-Elisabeth- Pauline de Cressy.

voua aux princes exilés. Le salon' de sa mère était devenu un lieu de réunion recherché par les légitimistes les plus en vue, et Berryer s'y expi'imait librement sur les intérêts de la cause. Les événements que la vie amène resserrèrent pendant près de cinquante ans, jusqu'à la mort de Berryer, les liens d'amitié formés à Saint- Martin-d'Ablois.

En 1826, Saint-Martin-d'Abloisfutvendu aucomle Roy'. Mais aux vacances, on se donnait]rendez-vous à Rosay, et plus tard, à Vaufreland, dans le Berry, ou chez Berryer lui-même à Augerville.

Ce fut vers 1825 que Berryer entendit parler d'Augerville pour la première fois.

Il n'avait que trente-cinq ans, et déjà il pensait au repos, qu'il ne devait jamais connaître. L'amour de la propriété était devenu, écrivait-il, «une de ses idées fixes». Il rêvait d'avoir, « un coin de terre à lui et oia il pût se dire que sa tète reposerait un jour ».

J'ai songé sérieusement à préparer de loin ma retraite. J'ai vu Augerville; ce lieu serait assez agréable, mais la propriété a été ravagée par un possesseur qui n'a pas le sou et qui vit comme la bande noire. Il faut renoncer à tirer des produits avant sept ou huit ans. Jai offert un prix raisonnable; on n"est pas décidé. Si cette aflaire manque, je chercherai quelque chose à 30 ou 40 lieues de Paris, du coté qui mène en Bretagne ^.

L'affaire ne manqua point. Berryer acheta Augerville, cette terre qui devait mettre dans sa vie autant de tourments que de joies.

1 Le comte Roy (Antoine), l"GG-t-i8iT, pair de France, fut deux fols ministre des Finances sous la Restauration (181!M822 et 1828-1829). i A M"»" de la Guibourgore. — 20 mai 1825.

LE MINISTÈRE DE M. DE VILLÈLE. 26o

La propriété avait une histoire ; elle se liait à de grands souvenirs de la monarchie : ce qui s'accordait à merveille avec le goût du vieux temps et du vieux droit que professait Berryer.

Augerville' était situé dans le Gàtinais, à quelques lieues de Malesherbes, où résidait l'ami d'enfance de Berrj-er, Louis de Chateaubriand ; le château avait été donné par le roi Charles VII à Jacques Cœur. Une fille du grand argentier, Marie Cœur, avait épousé Eustache Luiliier, seigneur de Saint-Mesmin, dont un descendant devait présenter à Henri IV les clefs de la ville de Paris. Un serviteur des Coudés, le baron Perrault, président de la chambre des comptes et chef du conseil du prince de Condé, devint ensuite propriétaire d'Augerville et y reçut, au temps de la Fronde, le vainqueur de Rocroy. Souvenirs soigneusement recueillis par Berryer. Il aimait à montrer les peintures et les décorations du temps dans la chambre où Condé avait couché ; et dans le grand salon d'Augerville , il fit placer la co[iie du tableau de Gérard, l'entrée de Henri IV à Paris. D'immenses réparations étaient à faire dans ce domaine longtemps délaissé. Berryer s'y jeta avec ardeur, mettant en toutes choses son goût exquis, embrassant avec un égal attrait les travaux d'ensemble et les moindres détails, ornant les appartements, disposant le mobilier, traçant les allées, ménageant les points de vue, en même temps qu'il rassemblait les fleurs dans les jardins et les plantes dans les serres.

Je demeure ici comme un paysan hébété, je ne cède point aux gens qui m'appellent à Paris, si bien que le Journal des Débats d'avant-hier vous aura peut-être appris que j'ai la fièvre tierce. Il n'en est rien; je n'ai eu qu'une fort légère indispo-

1 Augerville , canton de Malesherbes, arrondissement de Pitliiviers (Loiret).

sition dont j'ai tiré parti pour rester au milieu de mes vaches et de mes vachers ^

On ne ferait pas bien connaître l'homme, si l'on ne disait quelle pensée occupa d'abord Berryer lorsqu'il prit possession d'Augerville. Son premier soin fut d'y appeler son père, son premier désir de faire partager à sa famille l'agrément de la retraite qu'il s'était clioisie.

Je suis venu ici prendre mes vacances, écrivait-il à son père, et j'y jouis ta la fois du plaisir de la propriété et du repos de la campagne. Ma joie cependant ne sera complète que lorsque tu seras venu me voir, lorsque par ta présence tu auras en quelque sorte consacré ma j)ropriété. Cette maison que je souhaite laisser à mon fils, je veux qu'elle soit aussi celle de mon père; mes vœux bien sincères sont d'en faire le centre de la famille dont je suis le fils aîué. C'est à toi, cher père, qu'il appartient de nous y réunir tous. Viens, je t'en conjure, tu l'as promis à Caroline; tu me rendras heureux en me donnant le plaisir de prendre possession avec toi... M. Gautier est auprès de sa fdle; il attend ici que mon père vienne aussi auprès de moi. Cher et bon père, quitte un peu Paris; viens le délasser parmi nous; notre tendresse qui t'est dne à tant de. titres, et qui est si vraie et si vive, notre joie, notre réunion, t'offriront quelque plaisir elquelque contentement. Ludovic- etmonfrèrene manqueront pas de te suivre; ils ont leur part de la propriété; ils ont un logement à eux, ils savent qu'ils sont ici chez eux. Ton ap|)artement est consacré pour toi ; viens l'occuper, et que ce ne soit pas un vain nom que nous lui avons donné... Adieu, cher et tendre père, je t'aime de toute la tendresse qu'un bon fils doit avoir au fond du cœur pour un père tel que toi; adieu, viens que je te fasse l'hommage de mon bien-être, puisque c'est à toi que je dois tout'*.

Il ne lui suffît pas d'adresser à son père cette invitation si vive et si délicate. Berryer songe que, livré à

1 septembre 1825, Ibid.

- Louis- Joseph (dit Ludovic) Berryer était le plus jeune frère de Berryer. Né le 16 avril 17!i!». M. Ludovic Berryer est mort le 30 août 1883. •■' 20 octobre 182G. Papiers de Berryer.

lui-même, son père tardera peut-être à venir, et il s'adresse au frère de sa mère, à M. Gorneau d'Huisy, pour qu'en lui proposant de l'accompagner, il le décide au voyage. La lettre est datée du même jour.

Mon cher oncle, j'arrive ici avec l'espoir ou plutôt avec l'assurance que je t'y verrai bientôt; n'oublie pas, je te prie, ce que tu m'as promis. Viens ici; cause avec mon père de ce voyage. Je te conjure aussi de ne pas me priver du bonheur de le posséder. Disdui , mon cher oncle, ce que je te dis à toimême : cette propriété que j'ai acquise pour en faire le centre de mon avenir et autour de laquelle je veux réunir tout ce que je pourrai réaliser de mes espérances , me sera chère et précieuse si elle devient en même temps le centre de la famille. L'habitation est grande et commode; les fruits du jardin, la chasse, la pêche, nourrissent aisément les habitants; il n'y a point de frais à l'aire pour recevoir ceux qu'on aime et nous y goûterons aisément le bonheur de réunir autour de nous ceux qui nous sont chers... Je veux que mes frères y viennent souvent; je veux que ta présence et celle de mon père soient une prise de possession au nom de la famille. C'est le manoir commun, et dans les vieilles mœurs je suis l'aîné et réclame mon droit pour que mes frères et ma sœur se groupent un jieu autour de moi. 11 faut que ton exemple et celui de mon père ramènent le vrai esprit de famille au milieu de nous que de petites contrariétés ont trop séparés. Tu vois, cher oncle, qu'il y a dans mon désir de te recevoir autant d'idées graves que de plaisir. Viens, je t'en prie, soit avec mes frères, soit avec mon père, soit avec l'un d'eux, soit avec tous, ce qui serait le mieux...

On voit d'ici l'accueil que Berryer, sur le perron d'Augerville, dut faire à ses hôtes, ses larmes de joie en pressant son père dans ses bras, son bonheur de se sentir entouré de sa famille. Jamais il ne renonça à ce droit d'aînesse. Il en revendiquait les charges comme un privilège.

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