CHAPITRE X
La Société des bonnes lettres et la Société des bonnes études. — Berryer, membre des deux Sociétés, se consacre particulièrement à la Société des bonnes études. — Organisation de cette société. — Première séance à la Sorbonne. — La maison de la rue des Fossés-Saint-Jacques. — Mort du duc Mathieu de Montmorency et du duc de Rivière, protecteurs de la société. — Leur éloge prononcé par Berryer. — Ses conférences aux jeunes gens qui font partie de la Société des bonnes études. — Leçons sur l'éloquence. — Action de l'orateur sur son auditoire. — Lacordaire et Montalembeit.
Deu.x sociétés s'étaient formées de 1820 à 1822 sous le patronage de quelques-uns des chefs du parti royaliste pour grouper, dans des réunions consacrées aux sciences, aux lettres et aux arts, la jeunesse du temps : la Société des bonnes lettres et la Société des bonnes études.
La première avait pour président habituel Chateaubriand. Bien qu'ardemment dévouée à la monarchie, elle marqua son indépendance lorsqu'il fut renversé du ministère, en s'empressant de le remettre par un vote presque unanime à la tète de son conseil. Un ancien préfet de l'Empire, raUié aux Bourbons, le baron Trouvé, était l'administrateur de la société. Elle comptait parmi ses
fondateurs ou simples membres, le comte de Blacas, le marquis de Glermont-Tonnerre, l'abbé de Lamennais, MM. de Chabrol, M. de Lally-Tollendal, M. de Pastoret, M. Bertin de A^aux, M. de Bonald, M. Villemain, M. de Villèle. D'abord établie dans un appartement de la rue de Grammont, elle s'était bientôt installée rue de Choiseul dans de vastes locaux qu'occupèrent depuis les magasins de la maison Delisle. Elle tenait des séances publiques où se pressait, comme aux séances de l'Académie, une assistance d'élite, femmes élégantes, gentilshommes de la cour, personnages importants par l'éclat du rang ou de la renommée. Des membres de l'Institut, des écrivains célèbres, des jeunes gens dont la gloire avait déjà louché le front, philosophes, savants, voyageurs, littérateurs, poètes, y prenaient la parole; c'étaient MM. Rio, Patin, Abel Rémusat, Brifîaut, Campenon, Ghénedollé, Mennechet, Michaud, Guiraud, Gharles Nodier, Quatremère de Quincy, Roger, Alexandre Soumet, Lamartine et Victor Hugo. Le 10 décembre iH±2, Victor Hugo y fît entendre son Ode à Louis XVII; elle fut très applaudie, mais l'aurait été plus encore, si l'auteur avait eu, comme Mennechet, le don de lire.
Berryer siégeait dans la société comme fondateur; il y parla plusieurs fois. Un jour, on eut de lui une improvisation entraînante sur Henri IV; un autre jour, il traita de l'éloquence, (t M. Berryer fils, dit à ce propos le Moniteur du 30 mars 1824, a prononcé, vendredi dernier, à la Société royale des bonnes lettres, un fort beau discours sur l'éloquence parlementaire. Rien n'a manqué à son triomphe... »
Ce fut surtout à la Société des bonnes études, que se manifesta son action.
Gette société, dont les membres avaient droit d'admission à la Société des bonnes lettres, se proposait principalement pour objet l'étude du droit, des sciences et de
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l'histoire. Nous trouvons, dans un des discours que Berryer prononçait pour la clôture des travaux de chaque année, les noms des professeurs qui y faisaient les cours les plus suivis : M. de Haller sur le droit public, le docteur Meyraux sur les sciences physiques, M. Rio sur l'histoire des progrès de l'esprit humain, M. Abel Rémusat sur l'étude comparée des monuments du peuple hébreu, de l'Inde, de la Perse et de l'Egypte. Berryer et son confrère du barreau, M. Hennequin, traitaient des lois, de l'ordre judiciaire et du droit.
Moins exact dans ses cours et moins égal que M. Hennequin, dont la parole élégante et les leçons régulières étaient fort goûtées, Berryer était le président et, à vrai dire, l'âme de la société. Il mettait, au milieu de ses immenses occupations du barreau, une attention constante, sinon à faire ses conférences avec suite, du moins à seconder de ses encouragements et de ses conseils les jeunes gens qui se réunissaient sous sa direction. De tous les points de la France, les pères lui envoyaient leurs fils et lui écrivaient pour les recommander à sa bienveillance. Il avait les noms de ces jeunes gens inscrits sur des registres qui se trouvent encore parmi ses papiers; il notait leurs dispositions, jugeait leurs travaux, facilitait leur carrière et continuait à les suivre de son patronage, lorsqu'ils avaient quitté la société. « J'allais chez lui recevoir des conseils qu'il me donnait avec beaucoup de bonté et de grâce, nous .mandait un des survivants de cette époque, qui a figuré avec honneur dans la magistrature, M. Albert du Boys; il me retenait volontiers le dimanche pendant une heure et une heure et demie ». Le père d'un des membres de nos assemblées de 1848 et de 1871, M. Raudot, écrivait à Berryer, en le remerciant des bontés qu'il avait eues pour son fils : « Vous avez agi pour lui comme un père ». Nombre de messages semblables lui étaient adressés par des familles reconnaissan-
tes. Le baron de Puymaurin , directeur honoraire des monnaies et médailles, lui offrait, en remerciement de sa protection pour deux jeunes gens du Midi, une médaille antique de Minerve; « C'est la déesse de l'éloquence et de la sagesse, lui disait-il ; elle se retrouvera chez vous comme si elle n'avait pas quitté Athènes ».
C'est assez dire le mérite de celte brillante jeunesse que de citer quelques-uns des étudiants inscrits sur la liste des sociétaires: MM. Gustave de Beaumont, Alexis de. Tocqueville, de Cazalès, de Surville, de Carné, de Chazelle, de Charencey, de Fraguier, deChaulieu, Fontaine, Albert du Boys, Cauchy, de Verdière. d'Assailly, de Durforl-Civrac, Augustin de Meaux, Bérard des Glajeux, Dubois-Bergeron, de Baulny, de Larcy, de Boissieu, de la Gournerie, Nigon de Berty, de Sesmaisons, de Maleville, deSalinis, deRainneville, d'Amécourt, Élie de Beaumont, Lacordaire, de Surian, Raudot, Zangiacomi, de Ravignan. Il en est qui ne firent que passer; mais tous gardèrent des leçons du maître une impression profonde. Plusieurs, et des plus illustres, en ont rendu témoignage.
La société inaugura ses séances à la Sorbonne, dans le grand amphithéâtre que le recteur avait mis à sa disposition. Berryer prononça, dans cette vaste enceinte, ses premiers discours. De là, le nom de Conférences de la Sorbonne que portèrent d'abord ces réunions ^ Mais, au mois de mars 1822, quelque temps après la constitution du ministère Villèle, des troubles éclatèrent à l'Ecole de droit. Plusieurs cours furent fermés. L'animation était grande entre les étudiants partagés en deux camps , dont l'un se ralliait au cri de Vioe le roi.' l'autre au cri de Vive la Charte! On redouta les conflits que pourrait entraîner l'affluence d'une jeunesse connue pour son ardeur roya-
1 Ce nom est écrit de la main de Bcri\cr en tête de la première liste des membres de la société.
liste, et l'on n'osa y exposer la Sorbonne. Le recteur de l'Académie, l'abbé Nicolle^ l'ami du duc de Richelieu, s'excusa auprès de Berryerde ne pouvoir plus offrir un local à cet enseignement « dont tous les gens de bien, lui écrivait-il, attendent les plus heureux résultats- ». Il l'engageait à examiner, avec le doyen de la Faculté de droit, si l'on ne pourrait disposer du Collège de Plessis « pour que vous puissiez rendre dans ce collège, disaitil encore, les services immenses que vous rendiez en Sorbonne ». Le préfet de police, M. Delavau , exprimait les mêmes craintes, en rendant un égal hommage à l'œuvre de Berryer : « Vous avez su mon opinion, lui mandait-il, sur les inconvénients qui pouvaient résulter de la réunion à la Sorbonne d'un nombre assez considérable de jeunes gens à une époque très rapprochée des derniers événements de l'École de droit. Je pense qu'il serait prudent de différer encore jusqu'à samedi 30 votre prochaine conférence, et il ne faut rien moins que des raisons rigoureuses d'intérêt public pour m'engager à provoquer moi-même une mesure qui prive la Société des bonnes études d'un de ses plus grands avantages, celui qu'elle retire de votre si utile et si précieuse coopération^».
On décida que les conférences se feraient au siège des travaux quotidiens de la société, rue des Fossés-Saint- Jacques, n" 11, près la place de l'Estrapade ''. Il y avait là une maison, entourée d'un petit jardin; elle renfermait
1 L'abbé XicoUe (Doniinique-Cliarles-Nicolas) 1758+183?;, s'était intimement lié à Odessa, pendant l'émigratioii, aver le duc de Hicliolicu, alors chargé du ^gouvernement de la nouvelle Russie, et dont il secondait les vues par son zèle pour les établissements d'éducation et les œuvres religieuses. Il fut, sous la Restauration, recteur de l'Académie de Paris, membre du conseil royal de l'instruction juiblique et vicaire général de l'archevêque de Paris.
i 27 avril 1822. Papiers de Berryer.
3 23 mai 1823. Papiers de Berryer.
4 La maison est aujourd'hui occupée par une école communale de garçons.
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une bibliothèque, une salle d'études et un amphithéâtre : « Je présidais souvent cette société, où se réunissaient une fois par semaine trois à quatre cents jeunes gens des écoles, a raconté Berryer lui-même; je leur faisais quelques allocutions; je leur indiquais sur les principes généraux du droit cl de l'économie politique des sujets de dissertations et de discours qu'ils venaient lire en séance publique^ ».
A la dilTérenco de ce qui se passait à la Société des bonnes lettres, les femmes n'étaient pas admises aux séances publiques de la Société des bonnes études. Mais on y voyait des personnages marquants de la politique ou de la cour.
Au premier rang des hommes qui avaient donné leur appui à la Société, se trouvaient le duc Mathieu de Montmorency et le duc de Rivière : liés tous deux d'une étroite amitié, tous deux unis par l'accord de qualités rares, autant que par la conformité des sentiments et des vues.
Aide-de-camp du comte d'Artois, pendant l'émigration, M. de Rivière- avait rempli pour son prince, soit à l'étranger, soit en Vendée, des missions délicates et périlleuses. Arrêté en France, en 1804, enveloppé, sans avoir pris part à aucun complot, dans le procès de Cadoudal, il avait devant le tribunal criminel proclamé sa foi politique, envisagé la mort sans crainte, et décliné les ouvertures que Bonaparte, après le jugement, lui avait fait faire pour l'attacher à son service. La détention dans un cachot du fort de Jouy avait remplacé la peine capitale prononcée contre lui. M. de Rivière avait supporté son sort avec sérénité, et, dans toutes ses épreuves, rencontré l'infatigable dévouement de Mathieu de Montmorency. Au retour desBourbons, l'inflexible royaliste s'étaitmontré
1 Lettre à M. Guizot. — 8 novembre 1800. — Coi)ie dans les Papiers de Berryer.
2 Charles-François, marquis, depuis duc de Rivière, ne le 7 décembre 1763. — Mort le 21 avril 18-28.
le plus conciliant des négociateurs. Il avait pacifié la Corse en révolte, rapproché les esprits dans le Midi, représenté avec honneur le roi à Gonstantinople et acquis pour la France le chef-d'œuvre de la Grèce, la Vénns de Milo; puis, rentré dans sa patrie, capitaine des gardes de Monsieur, qui bientôt monta sur le trône, créé duc par Charles X comme Mathieu de Montmorency l'avait éfé par Louis XVIII, M. de Rivière avait repris avec son ami ses habitudes d'intimité; pieux comme lui, avec lui visitant les pauvres, comme lui aimant les jeunes gens et leur prodiguant ses encouragements. Charles X venait de confier l'enfance du duc de Bordeaux à M. de Montmorency, et le nouveau gouverneur, tout accablé de ce qu'il appelait lui-même « un immense et redoutable honneur, l'effroi de sa faiblesse et la perpétuelle occupation de sa conscience»', désignait déjà de ses vœux, comme le plus digne de remplir cette tâche, le confident de toutes ses pensées, M. de Rivière. La mort vint le surprendre le 2i mars 1826. Le jour du vendredi saint, à l'heure même où expira le Sauveur, Mathieu de Montmorency, en prières dans l'église Saint-Thomas d'Aquin, fut tout à coup appelé à Dieu. Le roi lui donna M. de Rivière pour successeur. Deux années plus tard, le 21 avril 1828, après une longue maladie, le duc de Rivière, frappé à son tour, rejoignait son ami dans la tombe.
Berryer eut, à deux ans d'intervalle, à célébrer ces deux belles existences devant la Société des bonnes études. Nous n'avons pas son éloge du duc Mathieu de Monmorency, et, si nous voulons recueillir quelques-unes de ses impressions sur cet homme de bien, il nous faut les chercher à près de quarante années au delà. C'est, en 186.J, dans son plaidoyer pour la revendication de la
1 Discours de réception du duc Mathieu' de Montmorency, à l'Académie française.
propriété de ce grand nom de Montmorency, que nous entendons Berryer nous dire que Mathieu de Montmorency « fut assurément un des plus dignes, un des plus respectables, un des plus regrettables hommes que nous ayons eus en ce siècle »; c'est alors qu'il le montre en ce jour de la Révolution, où la réflexion n'avait pas toujours contenu le généreux élan du gentilhomme « montant à la tribune, et avec l'autorité et la dignité dun vrai grand seigneur, obéissant au mouvement général des esprits en France, comprenant les volontés et peut-être les besoins nouveaux de la nation française, acceptant noblement les principes d'égalité civile et politique réclamé? de toutes parts, et demandant cette abolition des privilèges qu'a consacrée le décret du 4 août 17S9 » '.
Du discours consacré par Berryer à la mémoire du duc de Rivière, il ne nous reste que les premières lignes, écrites de sa main.
La Société des bonnes études s'était réunie le 20 avril 1828, quelques jours après la mort du duc de Rivière. Plusieurs amis du défunt, le duc de Doudeauville, le duc de Rohan, le comte d'Aulichamp, le général de Bourmont, le comte Lynch qui avait été, comme le duc de Rivière, condamné à mort sous l'Empire, assistaient à cette séance.
Berryer commença ainsi :
A peine sortis de la douloureuse cérémonie à laquelle vous avez si religieusement assisté, vous partagez, messieurs, et mon émotion et mes tristes pensées, au moment où je viens interrompre vos exercices littéraires pour vous parler du protecteur, de l'ami que nous avons perdu. 11 n'y a pas encore huit ans que cette société est fondée, et déjà pour la seconde fois je remplis ce pénible devoir. Que la mort est cruelle pour nous!
1 Affaire de la famille de Montmorency, iSGti. — Œuvres de Berryer, IX, p. 306.
Quels hommes elle nous a ravis ! Unis depuis longtemps par une de ces étroites et saintes amitiés qui naissent du doux commerce de deux cœurs faits pour s'entendre, d'une heureuse communauté de sentiments, de pensées, de vertus, de malheurs et de sacrifices, ils étaient devenus l'un et l'autre, par de hautes dignités, puissants pour faire le bien, et tous deux surent s'élever encore au-dessus de ces grandeurs et trouver dans leur cœur cette activité bienfaisante, cette force ingénieuse que le pouvoir de l'homme ne saurait donner. Appelés tour à tour à devenir les dépositaires du seul gage qui nous reste des longues destinées de la France, tour à tour ils parurent comme suscités du ciel pour soutenir toutes les espérances et sauver l'avenir.
Le manuscrit s'arrête là, suivi de quelques noies rapides où vibre encore l'émotion.
Le souvenir des vieux parlementaires revient fréquemment dans ces conférences de la Société des bonnes éludes. Après Bossuet, qui fut toujours pour lui l'inspirateur suprême, avec Montaigne et Pascal, dont il se plaît à rappeler le bon sens et Taustère éloquence, avec les grands auteurs de l'antiquité, Platon, Gicéron, (Juintilien, Berryer invoque les Pasquier, les Séguier, les Talon, les d'Âguesseau. A ces noms anciens, il ajoute trois noms modernes : Chateaubriand, Bonald, Lamennais.
Le plus pur royalisme animait le maître et les étudiants. Religion, histoire, droit, lettres, philosophie, Berryer, parcourt tous les domaines, dans ces entretiens destinés avant tout à former déjeunes recrues pour l'ordre judiciaire et le barreau ; mais le même souci l'inspire au milieu de ces sujets variés. Il cherche tout ce qui peut imprimer au cœur de son auditoire la foi de l'Evangile
et la fidélité au trône de saint Louis. Il s'appuie sur Ja Charte, mais en la rattachant aux antiques franchises du pa3'S ; il s'attache à la faire aimer des jeunes gens qui l'écoutent, mais en s'élevant contre ceux qui, pour l'opposer à la Monarchie, s'efforcent de la présenter comme une rupture avec le passé; il déclare que les vieilles institutions ne peuvent renaître, mais il dégage de leurs débris les principes que les plus grands hommes de tous les temps ont proclamés nécessaires à l'existence des sociétés, et il dénonce l'esprit révolutionnaire qui les veut ensevelir dans une ruine commune.
« Tout en reconnaissant les besoins progressifs de notre état social, a écrit l'un de ses disciples, M. Berryer nous instruisait à chérir les institutions du pays, sans rougir de nos pères; ses doctrines, où la sève des idées nouvelles rajeunissait la puissance des traditions antiques, faisaient du présent l'image perfectionnée du passé ' ».
L'art de la parole, l'éloquence, est avant tout l'objet des leçons de Berryer. Si l'on s'en rapporte au plan qu'il a tracé lui-même, il dut consacrer à ce sujet toute une série de conférences.
Voici dans quel ordre il les annonce :
1" discours. — Origine de la parole, puissance, devoirs.
2*^ discours. — Divers genres d'éloquence. Chaire, barreau, tribune, éloquence académique.
3° et 4*^ discours. — De l'éloquence parlementaire en France avant la Révolution.
5*= et 6®. — De ce que fut l'éloquence parlementaire en France lors de la Révolution.
7°, 8*^ et 9''. — L'éloquence parlementaire en Angleterre.
* l'iayol, Défense écrite pour M. Berryer, 183:2, p. 18.
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10*^. — Ce que doil être l'éloquence parlementaire en France dans l'état actuel de notre gouvernement. Dernière partie qui « pourrait, ajoute Berryer, fournir la matière de trois discours ».
Des notes sommaires, nombreuses et précipitées, quelques développements, jetés d'abondance sur le papier, sont tout ce qui nous reste de ce traité de l'éloquence conçu par l'orateur. Comme les débris d'un grand monument, ces fragments donnent encore l'idée des vastes proportions que devait avoir l'œuvre toute entière.
Ainsi le projet d'exorde du premier discours :
Pour développer mon sujet en une suite de quelques discours, pour déterminer avec précision , avec netteté , les règles et le caractère particulier de réloquencc politique, peut-être faudrait-il entreprendre de vous parler de l'éloquence en général, dire et sa puissance et ses charmes et sa domination et ses variétés, montrer son origine, ses armes, ses prodiges; mais ce serait tenter de parcourir une carrière sans limites.
Considérée en elle-même et dans le sens absolu, l'éloquence offre une immensité où s'épuise la pensée de l'homme,
Le monde fut créé par la parole, et cette parole éternelle y retentit encore de toutes parts ; tout dans l'univers a son langage; la nature entière parle éloquemment à qui sait l'interroger et Tentendre... Ses beautés régulières et ses magnitiques désordres, l'élcgance et la hardiesse de ses formes, l'harmonie des couleurs, les splendeurs du jour et les horreurs de la nuit, ont une expression puissante que le génie peut reproduire. Ixs arts, enfants de l'homme, ont aussi leurs secrets pour exprimer d'éloquentes pensées; elles se développent sous le ciseau de Phidias ou de Canova, sous les pinceaux de Raphaël ou de Gérard, aux célestes accords d'Haydn, à la suave mélodie de Cimarosa. Le geste de l'homme, son regard, son sourire, les inflexions de sa voix, sont remplis d'éloquence; il n'est besoin de longs discours pour que sa puissance éclate dans le langage, licoutons-le : Un cri de d'Assas', les trois mots de La Ilocheja-
1 On sait le cri du chevalier d'Assas, capilainc au régiment d'Auvergne
quelein', ces belles paroles d'Achille de Harlay, sous le poignard des factieux : Mon âme est à Dieu, mon cœur est au roi, mon corps est aux mâchants, nous donnent tous les secrets et toutes les grandeurs de l'éloquence.
La science parfaite de l'orateur serait donc la connaissance approfondie de toutes les passions, de tous les sentiments, de toutes les impressions, de toutes les influences, de toutes les volontés. Oui pourrait embrasser cette science, qui pourrait en saisir les rapports infinis, auraitseul droit d'en tracer les règles et d'enseigner cet art divin de la parole.
Suivent quelques notes trop brèves sur l'éloquence dans l'antiquité, quelques aperçus trop sommairement indiqués sur l'éloquence de la chaire depuis le christianisme.
La religion fait connaître à l'homme ses intérêts éternels.
Llle a introduit parmi nous un genre d'éloquence inconnu des peuples de l'antiquité...
... Soit qu'elle enseigne les éternels principes de la morale ou les vérités mystérieuses de la religion , soit qu'elle prononce les menaces de Dieu ou fasse entendre ses promesses éternelles, l'éloquence sacrée se distingue par sa majesté, sa grandeur, sa sainteté; surtout elle est pleine de cette tristesse évangélique dont le charme et la puissance ne se peuvent rencontrer dans la discussion d'aucun int(;rùt purement humain.
Deux hommes ont immortalisé la chaire française: Bossuet et Massillon. L'un est tendre, pénétrant, persuasif; sa parole est harmonieuse et douce... c'est l'apôtre du Dieu rédempteur qui s'immole pour les hommes... L'autre manie les foudres du Dieu du Sinaï.
Les indications sont plus développées sur l'éloquence du barreau et l'éloquence politique.
à Clostercamp, quand une colonne ennemie s'avançait .silencieusement la nuit pour surpienilrc les Français : « A moi d'Auvergne! Ce sont les ennemis I » et il tombe frappe par eux (1"> octobre 1760).
1 • Si je recule, tuez-moi; si j'avance, suivez-moi; si je meurs, vengez-moi!» Paroles d'Henri de laKochejaquelein auxVendôens qui venaient de lui dtilérer le commandement ()7<t3).
LA SOCIÉTÉ DES BONNES ÉTUDES. ^iSl
L'orateur du barreau se présente avec moins d'avantage; il nes'adresse pas, comme l'orateur sacré, à desauditcursdéjàsoumis par la majesté des lieux où il se fait entendre; il ne jouit point de celte immense popularité dont les orateurs de l'antiquité s'emparaient si facilement; il parle à des juges froids et sévères qu'il faut émouvoir et (léchir; il est en présence d'un adversaire qui l'étudié, le menace, l'attaque et le presse de toutes parts. Chargé de défendre la fortune, l'honneur et quelquefois la vie de ses concitoyens, il marche embarrassé dans la complication des formes, des lois, des ordonnances, des causes, des contrats.
Dans cette lutte difficile', l'éloquence du barreau est vive, animée, passionnée, elle doit être claire et rapide, armée d'une dialectique pressante; si quelquefois il lui est permis de jeler dans les cœurs des émotions profondes ou de porter les esprits à de grandes et hautes pensées, plus fréquemment on la trouve mutine et querelleuse.
L'avocat dans sa cause est comme le paysan sur sa glèbe; il rase la borne du cham[) avec le fer tranchant de la charrue...
Mais il y a comme un frémissement de son âme, lorsque Berryer arrive à parler de l'éloquence politique.
... Dans les conseils des princes, dans les assemblées d'Étal, l'orateur politique voit s'ouvrir la plus vaste et la plus magnifique carrière. Ce n'est plus de la fortune ou de la vie ou de l'honneur d'un homme qu'il s'agit; il lui faut défendre les intérêts de la société toute entière, la religion, la justice, les mœurs, la richesse des cités, la prospérité de l'agriculture et du commerce, la fortune publique, l'honneur de son pays, la gloire de son roi; il faut qu'il répare les malheurs publics, et que par de sages établissements il fonde le bonheur et la gloire, non d'un individu ou d'une famille, mais d'une nation ; souvent il va faire la destinée des générations qui ne sont pas encore nées.
La loi de l'État devient son ouvrage. 11 la discute, il la prépare; il pénètre dans l'avenir... Rien ne manque à l'orateur de la tribune de tout ce qui peut échauffer le cœur, élever et
fortifier l'àme. ni la grandeur des sujets, ni l'aiyiiillon de la gloire, ni la magnificence du triomphe.
C'est dans ce beau ministère que la parole semble remonter à toute la grandeur de son origine. Elle est encore créatrice ; elle remue le monde.
Que de vertus ne doit-on pas exiger de l'orateur politique! Quel désintéressement, quelle sagesse, quelle prudence, quel amour du bien! quel sentiment du devoir!
Kn 1882, on apprit qu'un prêtre italien, philologue d'un nom déjà célèbre, Angelo Mai', venait de découvrir le Traité de la République deCicéron; bientôt après, une traduction de M. Villemain rajeunissait l'œuvre antique et en révélait les beautés au.K lecteurs framjais. Ce fut un événement. Exprimées dans une langue magnifique, ces idées d'honneur, de liberté, de justice, passionnaient les esprits et faisait tressaillir la jeunesse, lière de retrouver dans la poussière des siècles les nobles sentiments dont son âme était pleine.
Berryer porta le livre à la Société des bonnes études; il fit de son e.\amen le sujet d'une de ses conférences. Il avait à cœur d'y montrer la confirmation des enseignements qu'il donnait à ses auditeurs, la nécessité de la religion, la fidélité aux anciennes maximes, et jusqu'à la prévision des institutions qui régissaient la France.
Et d'abord le nécessité de la religion, pensée qui, dit Berryer, « domine tout l'ouvrage ».
Cicéron loue Rome d'avoir reconnu que la religion est le fondement des États.
Ils savaient, ces grands législateurs, que la religion seule inspireces sentiments vigoureux et ces nobles impressions qui, se
1 Le Cardinal Angelo Mai, 1781-f-lSoi.
répandant dans tous les esprits, forment et achèvent les grands hommes qui sont la force des empires.
De là, en •effet, est née cette domination de Rome qui s'est étendue sur l'univers.
De là ces lois qui ont paru si saintes, dit Bossuet, que leur majesté subsiste encore malgré la ruine de l'empire.
De là cette inviolabilité du serment si sacré chez les Romains, et qui fut si souvent la sauvegarde de la république...
Oui, ce peuple, le plus grand de l'antiquité, fut aussi le plus religieux. Rome, selon l'expressioii de Montesquieu, était un vaisseau tenu par deux ancres dans la tempête, la religion et les mœurs. Cicéron n'hésite point à regarder la religion comme le fondement de l'ordre politique. «Je ne sais, dit-il, si ce n'est pas anéantir la société humaine que d'abolir la piété envers Dieu. Ilaud scio aii irictatc advcrsus deos sublata^ fidcs etimn et socieias humani (jencris et justitia tuHatur ».
Berryer montre que la même pensée a inspiré nos pères, avec celte différence que le christianisme purilia et agranditlesnoblesidéesque les sages du paganisme avaient transmises à leurs concitoyens; puis, rappelant les bienfaits dont la France est redevable à sa foi, il s'écrie :
Quoi! des législateurs impies ont voulu que cette France cessât d'être religieuse j ils ont proscrit le nom de Dieu de nos lois, et, s'ils consentent à parler de la Providence, ils disent qu'elle reste indifférente aux choses humaines, à la fortune et à la conduite des États !
Qu'ils soient accablés, les insensés, de toute l'autorité des siècles passés et de l'exécration des siècles à venir!
Ce n'est pas seulement la religion, c'est la monarchie elle-même que Berryer voit sortir du Traité de la République. Le héros du livre, le maître dont chacun recueille les leçons, Scipion, examinant les diverses formes de gouvernements, met au-dessus de toutes la monarchie. JMais ce qu'il préfère encore, c'est un mélange des trois meil-
leurs modes de gouvernements réunis et tempérés l'un par l'autre.
Tacite a douté de la possibilité de cette alliance : « Dans toutes les nations, dit-il, c'est le peuple, ou les friands, ou un seul , qui gouvernent. Un gouveriiemenl composé de ces trois modes est plus facile à louer qu'à rencontrer, et, s'il se rencontre, il ne peut cire de longue durée. »
Voici comment Scipion, dans l'ouvrage de Cicéron, développe sa pensée.
a J'aime, dit-il, que dans lÉlat il existe un principe éminent et royal; qu'une autre portion du pouvoir soit acquise et donnée à l'influence des grands cl que certaines choses soient réservées à la volonlé de la multitude... »
Tel était l'état qui résultait on France du caractère de notre religion, des droits provinciaux, des corporations, de l'administration indépendante cl forte de la justice, de l'alliance entin du roi , du clergé , de la noblesse et du tiers dans les étalsgénéraux.
Tel encore le gouvernement que la sagesse de notre roi a reconstitué, au milieu des débris de notre ancienne monarchie.
Aussi le royaliste applaudit à la publication de ce traité du grand orateur; il voudrait consacrer à un tel ouvrage plus de temps et d'étude.
Il n)e semble, messieurs, qu'au temps où nous sommes, il y a quelque chose de providentiel dans la découverte de ce précieux manuscrit. C'est le plus sage et le plus aimable des philosophes païens, c'est le plus éloquent des orateurs de Rome républicaine qui sort du tombeau et vient réveiller, aux accents de son beau génie, les peuples fatigues, abattus et flétris par les erreurs et les folies de leur siècle.
Quel plus éclatant hommage pouvait être rendu à la monarchie? Oii trouver un témoignage plus imposant et plus digne de commander à nos incertitudes que celui que nous apporte cette voix presque divine qui franchit deux mille ans pour se faire entendre à nous, et nous vient enseigner, avec une autorité immense, que l'homme est créé par Dieu pour vivre dans la
société, que la piété envers le Créateur, que la religion est le seul fondement solide des États, que la monarchie est la meilleure de toutes les formes de gouvernement, parce que la société humaine ne peut subsister sans un pouvoir qui la dirige et que le pouvoir, s'il n'est un, ne peut être durable.
Dans une autre conférence qui avait pour objet le « principe constitutif de chaque société », Berryer revient sur le Traité de la République.
Il réfute la thèse révolutionnaire, qui pose comme point de départ la rupture avec le passé, et montre, en rappelant les leçons de l'orateur romain, qu'un peuple ne se développe et ne prospère qu'autant qu'il demeure fidèle aux principes qui l'ont constitué. « De là vient, dit-il, qu'il faut apporter tant de ménagements dans la correction des abus et la réformation de l'État. Nous ne pouvons, comme dit Montaigne, le tordre de son accoutumé pli que nous ne rompions tout ».
Mais il ne s'en tient pas aux enseignements d'un passé lointain. L'éloge de l'Angleterre était, à cette époque, le thème habituel des libéraux; la révolution de 1688 paraissait souvent dans leurs rapprochements historiques, et déjà commençait à poindre chez quelques-uns d'entre eux la pensée de la reproduire en France. Berryer invoque à son tour cette révolution; il trouve jusque dans la manière dont elle fut conduite la preuve de la fidélité du peuple anglais à ses anciennes maximes.
L'hérédité de la couronne, dit-il, était un des principes du gouvernement anglais, une ancienne maxime de l'État.
Et il est utile d'observer comment, aux jours mêmes des plus grands changements, les Anglais se sont efforcés de conserver l'autorité de ce principe fondamental.
En 1G88, le trône fut déclaré vacant sous le règne de Jacques II. La Chambre haute et la Chambre basse, réunies en cette occasion, prirent le nom de Convention, parce que le
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tilro de Parlemcnl ne pouvait convenir qu'aux Chambres convoquées par le roi.
Guillaume d'Orange et sa femme .Marie, fille aînée de Jacques II, montèrent sur le trône. C'est alors que le Parlement fut assemblé et, dans la première année de leur règne , fut rédigée la fameuse Déclaration des droits.
Berryer fait remarquer, d'après Burke* , « avec quelle adresse cette interruption accidentelle dans l'ordre de succession fut voilée à tous les regards ». Kl après avoir cité au long l'orateur anglais :
Et depuis. Messieurs, reprend-il, Guillaume et la reine .\nne, qui lui succéda, étant morts sans enfants, George de Brunsuick, électeur de Hanovre, fut appelé au trône comme fils de la princesse Sophie, petite-fdie de Jacques P"", et pour qu'il fût bien compris que la maxime de l'hérédité légitime élait maintenue dans les trois royaumes, le Parlement, se conformant aux principes qui avaient prévalu lors do la Déclaration des droits de 1088, énonça dans le statut déclaratoire (|uil était d'une nécessité absolue pour la paix , la tranquillité et la sécurité de ce royaume que la succession continuât dans cette lignée ,1a lignée protestante qui descend de Jacques I''), et que fût maintenu à l'avenir « un ordre de succession positif auquel les sujets auraient toujours recours comme à leur sauvegarde. »
Ainsi les législateurs anglais ont eu de tout temps le mérite de conserver un grand esprit d'attachement aux anciens usages du pays, aux institutions et aux maximes nées des événements et de l'expérience ; ils ont su entretenir chez leurs concitoyens une forte aversion pour les théories qui ne sont fondées que sur les préceptes abstraits des spéculatifs.
Il semble que Berryer, pressentant l'avenir, ait voulu, dans ces paroles, réfuter la comparaison que, sept ans plus tard, le libéralisme victorieux tentera d'établir entre la révolution de 1830 et celle de 1688.
t Réflexions sur la révolution de France par Edmond Burke. — Traduc- Uon française-1790, p. 25 et suiv. • ...Sur ce qui s'est passé lors de la révolution en 1088 ».
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L'enseignement public vaut moins par les notions qu'il fournit que par les idées et les sentiments qu'il fait naître. L'orateur est un semeur qui s'ignore lui-même. Il ne connaît pas la vertu de sa parole ; il ne sait pas tout ce que, tombant sur un jeune auditoire, elle a pu y susciter d'aspirations, de désirs, de nobles dévouements; souvent , sans qu'il s'en doute, aux accents de son éloquence, une vocation s'est éveillée, une résolution a été prise qui a fixé une vie d'iiomme et qui donnera peutêtre un héros à la patrie , un apùtre à la vérité. Parmi les jeunes gens qui suivaient les leçons de Berryer, il en est beaucoup dont il suffirait de prononcer les noms pour dévoiler ce qu'ils lui doivent et quelle influence il a eue sur la direction de leur carrière ; il en est bien peu, qui, même éloignés de lui par la diversité de leurs existences et de leurs opinions, n'aient gardé son souvenir et ne se soient fait un devoir de lui reconnaître une part dans leurs inspirations les plus généreuses.
Un de ces jeunes hommes avait particulièrement appelé l'attention de Berryer. Il se destinait à la profession d'avocat. Il s'était, plusieurs fois , essayé à l'art oratoire dans les réunions de la société. Le grand éclat de son talent et ses défauts mêmes avaient frappé le maître. Berryer l'engagea à venir le voir; il lui dit — comme il l'a depuis raconté ' — qu'il sentait dans sa parole « les plus rares conditions de l'éloquence, une véritable puissance d'action sur les esprits, mais que sa riche et vagabonde imagination , l'ardente témérité de ses pensées, l'exubérance de son langage et la recherche du contraste de l'élévation et de la vulgarité dans l'expression, lui
1 Lettre à M. Giiizot déjà citée. 8 novembre 18C0.
faisaient craindre qu'il ne compromît ces grands avantages naturels dans l'indépendance et les luttes passionnées du barreau. « Il vous est nécessaire, ajouta Berr^'er, de subir un joug, de soumettre votre esprit et votre talent à une grave et sévère autorité. Vous seriez un éminent orateur de la chaire ».
Berryer ne revit plus son jeune disciple. A quelques années de là , on lui parla d'un orateur qui venait de se révéler dans la chapelle du collège Stanislas, où il faisait aux élèves des conférences sur la religion. Berryer alla l'entendre; il put à peine pénétrer dans l'étroite enceinte qu'avait envahie un public nombreux. Il reconnut le jeune Lacordaire ', et lorsqu'il se présenta ensuite dans la sacristie pour le féliciter : « Vous le voyez, lui dit le prêtre, j'ai suivi vos conseils ».
Bien des années s'écoulèrent encore. L'Académie avait reçu Bem-er dans ses rangs ; elle se préparait à élire le P. Lacordaire. Berryer alla voir le Dominicain dans sa cellule du couvent des Carmes. Le P. Lacordaire lui rappela avec gratitude sa conversation et ses prophéties d'autrefois , et lorsque s'approcha le jour de sa réception à l'Académie, il écrivit à Berryer pour lui demander d'être son parrain : « Je serai bien heureux que vous m'accordiez cette grâce , lui disait-il , non seulement comme un des représentants de l'éloquence française au dix-neuvième siècle, mais comme ayant été le premier homme éminent qui ait éclairé et encouragé mes débuts dans la vie publique- ».
Le second parrain du P. Lacordaire, l'intrépide et fidèle compagnon de ses luttes, M. de Monlalembert^, n'a-
1 Lacordaire (Jean-Baptiste-Dominiquc-Henri), 1802+18G1.
■- iJ3 janvier 18C1. 'Pupiers de Berryer.
a Montalenil)erl (Charles ForJjes, comte de), 1810-1870, pair de France, représentant du peuple en 1848 et 1840, député au corps législatif (1852- IS.'W). M. de Monlalembert fut reçu à rAcadémic française en 18o2.
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vait fait que passer à la Société des bonnes études. Tout jeune alors, il était entré dans la salle des conférences un jour que Berryer parlait; le souvenir de cette leçon lui était resté, et il se demandait plus tard si l'impression qu'il avait ressentie ce jour-là n'avait pas eu sur sa vie une inlluence décisive. Séparé de Berryer, sous le gouvernement de Juillet, parles opinions politiques, ayant avec lui peu de relations personnelles, M. de Montalembert avait admire, avec celte effusion qui était un des charmes de sa nature, le discours que l'orateur royaliste prononça en 18 i5 pour la défense des congrégations. Il apprit que le P. de Ravignan pressait Berryer de réunir en une publication plusieurs discours prononcés par lui sur la liberté religieuse, et voulut joindre ses instances à celle de l'illustre jésuite : «... Votre gloire elle-même, j'ose le dire, écrivait-il à Berryer, ne pourra que gagner un nouvel éclat à cette publication. On y verra que, dans cette époque de honteuses palinodies et de cyniques apostasies, vous êtes resté inébranlable dans la droite voie, et qu'après avoir commencé à comprendre et à professer les doctrines delà liberté catholique il y a vingt ans, au milieu des malentendus de la Restauration, vous leur êtes resté plus fidèle et plus dévoué que qui que ce soit dans nos luttes actuelles. Je me souviens d'avoir été, quand j'étais encore enfant, avec le duc de Rohan et le duc Mathieu de Montmorency, vous entendre à la Société des bonnes études sur un sujet analogue. J'avoue que j'ai oublié la suite de vos arguments; mais qui sait si ce n'est pas alors qu'a été déposé dans mon cœur le germe de cet amour pour les doctrines romaines et pour l'indépendance de l'Eglise qui m'anime aujourd'hui ' ? «
1 23 mai 184">. Pa})iers de Berryer.
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