CHAPITRE XI
Importance que i)rennent les questions religieuses dans le mouvement des esprits. — Mémoire de M. de Montlosier contre les Jésuites. — Adhésion de Berryer père à ce Mémoire. — Berryer ïefuse la sienne. — Plainte des héritiers de La Chalotais contre le journal l'Etoile. — Berryer soutient leur action , mais eu rendant à la fois hommage aux Jésuites et aux Parlements. — Articles de Berryer dans la Quotidienne sur les libertés de l'Eglise gallicane. — Il est le premier qui ait mis en lumière les changements apportés par la Révolution dans les rapports de l'Eglise et de l'Etat, et qui ait déterminé le terrain nouveau sur lequel les croyants devaient désormais se placer pour revendiquer la liberté religieuse. — Procès de l'abbé de Lamennais devant le tribunal de police correctionnelle. — Plaidoirie de Berryer. — A vingt ans de distance, Berryer maintient dans une correspondance avec Ms"' Fayet, évêque d'Orléans, les principes qu'il professait sous la llestauration, sur la manière dont doit être comprise, de notre temps, la défense de la liberté de l'Église.
Dans ce mouvement des esprits qu'avait suscité la Restauration, les questions religieuses tenaient une grande place. Elles prirent au commencement de l'année 18:20, une telle importance que, pendant quelque temps, elles dominèrent les autres débals : « Je voulais vous donner quelques petites nouvelles de Paris, écrivait, le 2 janvier, Berryer à ses amis de Bretagne ; mais on y raconte peu de
choses amusantes. La conversation est encore rembrunie parlaustérité des questions d'ultramontanisme et de gallicanisme dont les salons retentissent ».
Il aurait pu ajouter à ces deux mots d'ultramontanisme et de gallicanisme le nom des Jésuites. Car les ennemis de la Compagnie occupaient d'elle tous les journaux, et se disposaient à engager contre son existence une lutte que les ordonnances de 1828 essayèrent vainement d'apaiser.
Un ancien membre de l'Assemblée constituante , renommé par cette admirable parole en faveur des évêques dépouillés : « Vous leur ôtez leur croix d'or; eh bien! ils prendront une croix de bois, et c'est une croix de bois qui a sauvé le monde ! » avait donné le signal de l'attaque. !\I. deMontlosier' publiait, au mois de février 182(), sous le titre de Mémoire à consulter, un écrit principalement dirigé contre les Jésuites. Il l'adressait aux tribunaux et aux barreaux de France pour provoquer contre la congrégation, proscrite autrefois par les parlements, une manifestation de l'ordre judiciaire qu'avaient institué les lois nouvelles. Il écrivit à Berrj'er en lui envoyant un exemplaire de son mémoire : « Je vous prie de le lire avec attention. Le sujet est grave. Il ne s'agit pas moins que de la religion, du roi et de la patrie. Quoique le sujet ne soit pas dans la sphère des intérêts civils sur lesquels s'exercent plus particulièrement vos fonctions, il a une telle importance sociale et en même temps de telles connexions avec la constitution actuelle de notre ordre civil et judiciaire, que les lumières du juriconsulte ne me sont pas moins nécessaires que celles de l'homme d'Etat - ! »
M. de Montlosier demandait à Berryer la permission
1 François-Dominique Reynaud, comte de Montlosier, 173j-1838, fut pair de France après la révolution de 1830.
^ 4 mars 182t). Papiers de Berryer.
de revenir dans deux mois solliciter sa réponse. Quelle fut cette réponse? Nous n'en avons pas le texte, mais les actes et le langage de Berryer nous en révèlent le sens. 11 prit la défense des religieux que condamnait le vieux constituant. Un grand nombre d'avocats , héritiers des préventions du Parlement, avaient adhéré par des consultations motivées au mémoire de M. de Montlosier. Parmi eux se trouvait Berryer père. Ce fut un désaccord entre le père et le fils. 11 y en eut d'autres dans leur vie. Leur mutuelle affection n'en souffrit jamais.
Tandis que s'agitaient ces luttes, deux incidents surgirent qui ne pouvaient que leur donner plus d'ardeur et d'intérêt : la plainte formée par les héritiers de La Chalotais, du procureur général au parlement de Bretagne, qui, au dix-huitième siècle, s'était montré l'adversaire passionné des Jésuites , contre le journal VÉtoile , accusé d'avoir outragé sa mémoire; le procès intenté par le gouvernement à l'abbé de Lamennais pour son récent ouvrage de la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et social.
Berryer parut dans les deux affaires. Il soutint la plainte des héritiers de La Chalotais et défendit Lamen^ nais.
Est-ce donc qu'il prenait parti pour La Chalotais? Lui qui refusait d'adhérer au mémoire de M. de Monllosier, allait-il se prononcer contre les Jésuites? Et, s'il continuait à les défendre, comment pourrait-il reprocher à VÉtoih d'avoir vengé leur cause sur leur persécuteur? Berryer rencontra plus d'une fois dans sa carrière ces apparentes contradictions. La hardiesse de son esprit, fort de ses convictions et maître de son langage, ne s'en effrayait pas.
Je suis à la veille d'une grande affaire, écrivait-il le 19 mars. Je vais plaider pour une partie des La Chalotais; je ferai effort pour parler comme il faut de ce beau nom et de ces vieux
magistrats bretons et de cette terre religieuse et fidèle. Je vois d'ici un bel orage fondre sur moi. Je l'attends et je braverai la tempête, c'est un plaisir que ces grands mouvements-là; s'ils ne remplissent pas la vie, du moins iis la préoccupent K
Excitée par les polémiques dont le nom des Jésuites était l'objet, l'Étoile, journal d"extrême droite, avais pris à partie la mémoire de M. de La Ghalotais. Elle l'avait traité de magistrat félon gui, dégradé de ses hautes fonctions, alla traîner son repentir dans l'exil et l" ignominie. L'inculpation était injurieuse et fausse ; s'il était vrai que La Ghalotais, égaré par des prétentions trop communes aux: hommes de son temps, avait dépassé contre les Jésuites toutes les bornes de la justice, le récit fait par l'Étoile delà déchéance qu'il aurait encourue n'en demeurait pas moins inexact. Un instant exilé avec les membres les plus considérables du parlement de Bretagne, pour ses courageuses luttes contre l'arbitraire que représentait le duc d'Aiguillon, gouverneur delà province, La Ghalotais, avait, même dans l'exil, conservé le titre de sa charge. A l'avènement de Louis XVI, il était rentré en triomphe à Rennes; les trois ordres des états de Bretagne l'avaient reçu avec des honneurs extraordinaires ; le roi avait autorisé son fils à exercer conjointement avec lui les fonctions de procureur général et érigé en marquisat leur terre de Garadeuc. Le vieux La Ghalotais était mort en 1783; son fils périt sur l'échafaud révolutionnaire.
Les héritiers de La Ghalotais s'émurent des outrages adressés à leur aïeul. Le marquis de La Ghalotais, le comte de la Fruglaye, maréchal de camp et membre de la Ghambre des députés, M. de Kermarec et le comte de Montbourcher, portèrent plainte contre le journal. L'éditeur de V Etoile comparut, le 29 mars 1826, devant le
1 Lettre à M'"'= de la Guibourgére. — Papiers de Berryer.
LES Ol'ESTIONS RELIGIEUSES. 295
tribunal correctionnel de la Seine; Hennequin le défendit. Berr3'er représentait M. de la Fruglaye. Les autres plaignants avaient confié leur cause à un avocat breton , membre du parti libéral, M'' Bernard ' (de Rennes).
Ce procès soulevait l'examen des droits de l'histoire envers les morts : la mémoire des morts appartient-elle , sans recours, à la postérité et au jugement des écrivains qui se constituent ses interprètes, ou les familles ont-elles le droit d'invoquer la protection de la justice en faveur de ceux qui ne sont plus là pour se défendre? Problème délicat autour duquel se pressent les objections contraires, et qui se réduit, après tout, à une question de mesure. Trente-quatre ans plus tard, parlant aux côtés de Berryer lui-même-, contre la plainte des héritiers d'un ancien évêque d'Orléans, M. Dufaure devait revendiquer, au nom de M""" Dupanloup, les droits de la postérité. Berryer, au nom des héritiers de La Ghalotais, fit valoir, en 1820, les droits des familles, mais en déclarant hautement qu'il no portait pas atteinte à la liberté de l'historien.
Je réduis les objections à ce peu de mots : « Quand commence le droit de l'histoire? » Et je réponds? « Quand finira le droit des familles » .
Il n'entend pas méconnaître les enseignements de l'histoire ; « la libre sévérité de ses arrêts est un bienfait pour les sociétés humaines ». Mais il répudie l'outrage. « La plume de l'historien n'est pas le stylet du libelliste ».
Berryer applique cette distinction au débat qui s'agite. Le journaliste, dit-il, pouvait défendre l'institut condamné, « venger un corps illustre des arrêts fulminés
1 M. Bernard (de Hc-nnes) (l.ouis-Uosc-Désiré), 1788-l8o8, avait été magistrat sous l'Empire. Dcpuléeii 1830,11 fut procureur général et conseiller à la cour de cassation sous la monarcliie de juillet.
-' 15 Mars 18G0. — Œuvres de Berryer, MU. p. 389.
contre lui », faire voir dans les événements de 1789 et de 1793 les conséquences du premier triomphe que la chute des Jésuites avait procuré à « l'esprit philosophique et irréligieux ».
Berryer invoque lui-même en faveur des Jésuites les témoignages de Bacon, de Montesquieu, de Robertson, de Voltaire, de Chateaubriand, et par là il laisse assez entendre que la Compagnie de Jésus ne trouve pas en lui un adversaire. Mais il n'est pas davantage avec les détracteurs des Parlements.
L'Etoile avait appelé La Chalotais « un magistrat félon )>. Berryer personnifie en lui la vieille magistrature; il en fait revivre les grandeurs; il montre le procureur général mourant en 1785 « récompensé par son roi, honoré par ses concitoyens », et son fils, ses parents, ses collègues du parlement de Bretagne, donnant leur vie en 1793 pour la défense de leur foi.
Diffamateurs insensés, c'est, nous dites-vous, pour répondre à la secte libérale que vous outragez de telles mémoires : les Caradeuc, les la Fruglayc, les Charette, les Boissard, les Kernier, les Kersalaum , les Boublan , les Piquet de Mon- Ireuil, ce sont eux que vous présentez comme des fauteurs de la Révolution. Vous insultez à cette gént'reuse noblos:^e de Bretagne.
Demandez à celte terre fidèle ce que sont devenus les membres séditieux des états et du parlement, les prétendus amis des philosophes; on vous montrera leurs tombeaux; on vous conduira à la trace de leur sang répandu pour leur Dieu, pour leur roi!...
Le langage de Berryer lui fit plus d'honneur qu'il n'eut de succès dans l'auditoire. Les libéraux dominaient dans la salle; ils entendirent avec impatience l'indépendante parole de l'avocat, et réservèrent leurs applaudissements, presque leurs ovations, pourle second défenseur des héritiers de La Chalotais, M'' Bernard (de Rennes).
LES QUESTIONS RELIGIErSES. 297
qui avait fait de son plaidoyer une longue invective contre les Jésuites.
Le tribunal releva « les torts » du journal l'Étoile; mais il le renvoya de la plainte, en se fondant sur l'absence d'une loi qui conciliât « les droits sacrés de la famille avec la liberté de la presse ' ».
« Eh bien! cher, que dites-vous du jugement de la cour royale dans l'affaire du Constitutionnel ? écrivait le 7 décembre 18^5, Lamennais à Berryer. Gela va-t-il? Avançons-nous? Calomnier, diffamer le clergé, dire qu'on ne peut prier dans nos églises sans scandale, engager à passer dans le protestantisme, ce n'est pas attaquer la religion de l'Etat. Gela, je le crois, puisqu'il n'en a pas. Mais ce n'est point attaquer la religion catholique, voilà qui est fort; ceux qui l'atlaquent, ce sont les défenseurs de la doctrine, les pauvres gens qui croient au pape, les « ultramontains » , comme on les appelle. Pour eux les amendes, pour eux les prisons. Il est assez probable que vous viendrez m'y voir dans deux ou trois mois ^ ».
L'arrêt de la cour royale, dont s'indignait Lamennais, avait précédé de quelques mois la déclaration de M. de Montlosier. Il s'inspirait du même esprit. En vertu de la loi qui régissait alors la presse, le Constitulionncl avait été traduit à la barre de la cour de Paris pour une série d'articles outrageants conire la religion de l'État; articles dont le genre a survécu à nos révolutions et qui , déjà qualifiés d'articles bêtes, à cette époque , dans les
1 -29 mars 182r>. Voy. Œuvres de Berryer, t. VI, i>. 101 ctsiiiv.
2 Correspondance de Lamennais, publiée par C.-D. Forgues. Librairie Didier et C'% 1. 1<", p. 2!7.
bureaux mêmes du journal où on les fabriquait, trouvent toujours des imposteurs pour les écrire et des sots pour y croire. La Cour en avait relevé l'inconvenance; mais comme ils contenaient, à côté d'imputations mensongères contre le catholicisme et le clergé, des attaques contre les Jésuites et 'des invocations aux libertés gallicanes, habilement mises en relief par le défenseur, M'' Dupin , elle avait renvoyé des poursuites la feuille incriminée , ne voyant « ni un manque de respect ni un abus de la liberté de la presse » dans le fait de combattre des associations non autorisées par les lois et des doctrines qui menaçaient les libertés publiques garanties par la charte constitutionnelle, et par la déclaration de 1082, {( qui demeurait une loi de l'Etat ' ».
L'arrêt avait été un triomphe pour l'opposition, un échec pour le gouvernement, et pour le roi Charles X un sujet de douleur. Du fond de sa retraite, le solitaire de la Chênaie lança sur ce procès une brochure toute pleine de son courroux. Mais il n'apprit pas sans ctonnement que Berryer l'avait devancé.
Votre article, mon bon ami , sur les libertés gallicanes est excellent, lui écrit Lamennais le 12 décembre. Vous avez vu que, sans nous entendre, nous avons traité la question dans le même sens; ce qui me fait grand plaisir. Je crois qu'ils y regarderont à deux fois désormais, avant de venir nous redire que la déclaration est une loi de l'Ktal. Je vous emprunterai quelques citations dans mon second écrit, où je discute même le premier article aussi pernicieux que les autres ^.
Ces derniers mots trahissaient une des différences qui séparaient les deux amis. Le premier article de la déclaration de 1682 était relatif à l'indépendance du pouvoir civil vis-à-vis de l'autorité spirituelle, et Lamennais,
1 ArnH du 3 dccemijre 1825.
- Correspondance de Lamennais, t. ^^ p. -J-îO.
en le comballant, mettait autant d'ardeur à agiter aux regards d'un siècle prévenu le fantôme de la domination théocratique que Berryer à l'écarter. Sur co point ou sur un autre, il parait bien que Berryer adressa quelques représentations à son ami. Car celui-ci lui répond le 22 décembre :
Il n'est plus temps, mon bon ami, de profiter do vos conseils pour ma petite brochure; mais ce que je fais en ce moment ne paraîtra pas, sans auparavant vous avoir été soumis. Je crois que je présente plusieurs grandes questions sous un jour nouveau et assez frappant. Vous en jugerez'.
Ces questions, en effet, n'étaient pas étrangères à Berryer. A la grande surprise de ceux qui ne voyaient en lui que l'homme du monde, aimant les distractions et les longs loisirs, il avait souvent étudié les matières de la théologie et du droit ecclésiastique. Soit pour la satisfaction de son esprit, avide de tout savoir, soit en vue de porter devant les jeunes gens de la Société des bonnes études ces débats qui passionnaient le siècle, soit pour avoir le cœur net de ces démêlés dans lesquels il voyait engagés, non seulement les ennemis de l'Église et du trône, mais les croyants du Conservateur, les magistrats, les évêques, il avait approfondi ces graves sujets avec le puissant et sérieux intérêt qu'il mettait à tout ce que son intelligence avait fortement embrassé. Ses opinions s'étaient, là comme ailleurs , graduellement formées. Inébranlable sur les grandes lignes, catholique et royaliste, il ne se sentait que plus libre dans le mouvement de ses idées et se dégageait de ses impressions premières dès que les événements et la réflexion lui en avaient démontré l'erreur. Il rendait hommage aux Jésuites , après avoir été prévenu contre eux; élevé dans les traditions gallicanes, les ayant même récemment invoquées, à la
1 Correspondance, t. V. p. 221.
Société des bonnes études, devant la jeunesse qui se pressait à ses leçons, il n'3'^ enfermait pas sa pensée. Il ne cessait de vénérer l'Eglise qu'avait illustrée Bossuet, Bossuet qu'il montrait encore dans ses articles de la Quotidienne, « avec sa grave modération et l'autorité de son beau génie »; il ne donna jamais dans ces irrévérences de langage contre l'ancien clergé que se permirent plus tard, à l'exemple de Lamennais, de jeunes novateurs, non sans en exprimer ensuite un généreux regret. Mais, s'élevant au-dessus des classifications exclusives, il ne s'enchaînait ni aux formules du prédicateur écouté de ses premières années, M. Frayssinous, ni aux déclamations de son éloquent ami, l'abbé de Lamennais.
En face de deux doctrines qui prétendaient mutuellement s'exclure, Berryer se plaçait sur le terrain du droit commun. 11 réclamait pour les ultramontains , comme pour les gallicans, la liberté garantie par la Charte. 11 examinait les rapports nouveaux de l'Église et de l'Etat dans le régime issu de la Révolution française, et montrait que, dépouillée par la révolution de tous ses privilèges , l'Église devait, par une juste conséquence, être affranchie désormais de toutes ses servitudes. C'était la première fois que se produisait cette argumentation. .\ussi convient-il de relire, même aujourd'hui, les deux articles que Berryer publia dans la Quotidienne sur les Libertés gailicanes. Les raisonnements qu'il combat, les prétentions dont il fait justice, sont de tous les temps. Les idées qu'il leur oppose ont été depuis celte époque cent fois répétées; elles sont presque devenues le lieu commun des défenseurs de la liberté religieuse. Alors elles étaient nouvelles, et l'on peut dire qu'en les exprimant, Berryer fut un précurseur.
Il commençait ainsi' :
1 Quotidienne du 13 liécembre IS-i";.
LES QUESTIONS REUGIEUSES. 301
Une immense question est aujourd'hui lancée dans le public; c'est celle de savoir si la loi autoriserait un système d'attaque contre la religion catholique, pourvu qu'à ce système se joignit une guerre soutenue contre les doctrines ultramontaines. L'afiirmative dans une pareille question nous paraîtrait une impiété, ce qui n'est peut-être pas une raison suffisante de la résoudre autrement pour un parti qui ne fait guère de la crainte d'offenser Dieu une règle de conduite. Mais ce serait en même temps une inconstitutionnalilé manifeste; ce qui devient plus grave pour les hommes qui font profession d'être respectueux envers la Charte et de se soumettre aux formes nouvelles des libertés qu'elle a créées.
La Charle, en effet, a établi en principe la liberté des opinions, même en matière religieuse, et par conséquent l'opinion ultramontaine, quelle qu'elle soit (car ici nous n'avons pas besoin de la juger), se trouve sous la protection de la constitution française... Klle reste une opinion comme toutes les autres , sujette à la répression des lois si elle a pour objet de porter le trouble dans les empires, mais libre, jouissant du droit commun de la Charte, et par conséquent pouvant être ouvertement enseignée tant qu'elle n'atteint point les pouvoirs politiques de la société. Comment donc imaginer après cela qu'on put refuser à cette opinion une égalité de droit qu'on ne refuse ni aux hérésies ni aux impiétés, et qu'il fût permis d'outrager la religion de l'État, pourvu qu'on eût soin d'attaquer rultramontanisme?
Ici se présentait la question des libertés de l'Eglise gallicane, « question bien nouvelle pour un journal, disait Berryer, mais que nous devons néanmoins avoir le courage d'offrir aux lecteurs, puisque ce sont des journaux qui l'ont fait revivre ».
Qu'était-ce, d'abord, que ces libertés tant vantées de l'Eglise gallicane?
Nous pourrions défier, continuait Berryer, tous les écrivains, tous les avocats, tous les journalistes, de nous les définir clairement.
On avait tenté avant 1780 cette définition. Laïques et ecclésiastiques s'étaient mis à l'œuvre, mais pour entendre chacun dans un sens différent les libertés de l'Eglise gallicane. Avec une abondance d'érudition, que sa verve ne cessait d'animer, Berryer mettait en présence les parlements et les évêques, et, de leurs interprétations contraires, de leurs réfutations mutuelles, il concluait :
Nous demandons toujours ce que c'est que les libertés de l'Église gallicane. Où sont-elles définies? Où est l'autorité qui les a promulguées comme une loi? Si nous consultons le recueil de Pithou, nous trouvons ces libertés rédigées en 80 articles; si nous consultons les travaux de Fleury, nous trouvons qu'elles se réduisent à 13, et encore ce dernier écrivain ajoute ces paroles étonnantes : « Il est impossible, quand on veut raisonner juste, d'accorder tous ces usages si différents et entre eux et avec nos maximes sur la puissance du pape et sur l'autorité des conciles universels' ». Quelle est donc encore une fois la règle qui nous conduira? La difficulté devait être extrême dans les temps où ces usages existaient encore; mais aujourd'hui qu'il n'en reste pas même de traces, ne doit-elle pas être encore plus invincilde? Quoi! 11 nous faudra ciresoumiaà des libertés qui n'existent plus!
Mais ces libertés, même en les prenant « dans ce vague indéfini où on nous les montre », comment prétendait-on les concilier avec les institutions modernes? C'était la seconde question que Berryer examinait dans un nouvel article -.
Il est clair, disait-il, que les écrivains libéraux et ceux qui suivent aveuglément leurs opinions ne savent pas même ce qu'ils disent lorsqu'ils parlent des libertés de l'Église gallicane. Veulent-ils les entendre dans le sens des anciens auteurs du palais, tout est confusion dans celte doctrine, et, de plus, tout est
J Discours sur les libertés de VÉrjUse gallicane. 2 Quolidienne du 10 dccembr 182o.
oppression pour l'Église. Cela est suffisamment démontre. Veulent-ils les entendre dans le sens de l'cpiscopat français, i. faudra qu'ils commencent par flétrir avec lui les prétentions de la juridiction séculière, contre laquelle il ne cessa d'élever la voix, et, après tout, il restera encore peu de principes positifs qu'on puisse présenter comme une règle, surtout après une révolution qui a détruit tous les vieux usages. Ne serait-ce pas une chose vraiment curieuse de voir le parti libéral se faire un titre de gloire de combattre au dix-neuvième siècle pour les annatcs, pour le droit de la régale, pour les bénéfices, pour la juridiction ecclésiastique, pour le droit de la dépouille? Et voilà précisément une partie de ce qu'on appelait autrefois nos libertés *.
Bien plus, si l'on prenait au mot le parti libéral, il faudrait faire revivre tout l'ensemble d'institutions ecclésiastiques que supposaient les libertés dont ce parti faisait mine d'être le défenseur.
Il faudrait à la fois rétablir un clergé ort, indépendant, ayant sa juridiction propre, ses biens, ses droits, ses privilèges anciens; il faudrait rétablir les bénéfices, il faudrait rétablir les ordres de l'État, et en tête, l'ordre du clergé, avec ses assemblées imposantes et son droit de remontrance et de censure. Il n'est point une ^euleUbertc ancienne qui ne suppose un état de choses tel que nous le rappelons ici, et nous voudrions bien savoir si les gallicans libéraux seraient disposés à subir une révolution aussi complète, pour faire revivre les usages qu'ils invoquent, comme un prétexte pour égarer les opinions.
Il y avait tout au moins une liberté que, sans faire revivre toutes les constitutions de l'Église de France , on devait rendre au clergé, « celle qui constitue proprement l'existence d'un corps », le droit de s'assembler.
Les libéraux, les gallicans modernes, ces amis inconcevables des libertés de rÉglise, demandait Berryer, ne seraient-ils pas
J Voy. Flcury, Diacours sur les liberlês de l'Église gallicane, II, p. 173.
un peu surpris si l'autorité royale, prenant au sérieux leurs déclamations, engageait les évèques à former des conciles et se soumettait, comme autrefois, à recevoir leurs remontrances sur les malheurs publics, sur les désordres des mœurs, sur les ravages de l'impiété et sur les envahissements de la puissance civile dans les affaires purement spirituelles? Voilà pourtant la plus étendue de toutes les libertés anciennes de l'Église gallicane, et nous savons combien elle en fit souvent usage pour arrêter dans ses limites la puissance séculière et pour signaler comme autant d'usurpations les entreprises des gens du roi sur sa juridiction, sur la doctrine et sur l'enseignement de la foi. Est-ce donc sérieusement que les libéraux de notre époque invoquent un privilège qui armerait contre eux toute l'Eglise?
Berryer citait alors quelques-uns des plus beaux exemples de la liberté de langage dont usait le clergé envers la royauté, les accents d'un Duperron, d'un Richelieu, des assemblées du dix-septième et du dix-huitième siècle.
Les mémoires du clergé jusqu'à la fin du dix-huitième siècle sont remplis des fermes remontrances, des plaintes hardies qu'il portait aux pieds du trône, toutes les fois que la religion était opprimée et que la justice humaine lui ravissait quelques-uns de ses droits. Voilà sans doute un vrai privilège, et si les gallicans modernes font des vœux pour voir revivre de telles libertés, certes, nous joindrons nos efforts aux leurs. Mais est-ce bien là le fond de leurs pensées? Voudraient-ils que leclergé de France, même dans cet état de faiblesse où la Révolution l'a dégradé, pùl de loin en loin faire entendre aux peuples, au roi, au monde chrétien tout entier, ce qu'il éprouve de douleurs à l'aspect des ravages de l'impiété et de la licence des doctrines? Sous l'ancien régime, sous le régime qu'on nous montre comme un temps d'oppression, la voix des évèques eût retenti dans toute l'Église, si on avait vu les officiers du roi frapper d'une censure quelconque le corps entier des prêtres et même une petite partie du clergé, sous le prétexte qu'ils auraient professé des doctrines désavouées par la puissance séculière. Est-ce un droit semblable quon voudrait rappeler? l\ serait précieux
dans le temps présent, et peut-être suffirait-il pour venger l'Kglise et arrêter le désordre qui la livre on proie aux partis. Mais ce n'est pas ainsi qu'on entend la liberté, lorsqu'il s'agit de la religion. Fénelon l'avait dit : Liberté àVcgard du roi, servitude à l'égard du pape. Aujourd'hui c'est toujours servitude. Quelles sont les libertés qui sont restées, en elTet, dans nos usages modernes! Le droit d'opprimer l'Église, de lui ôter ses libres communications avec le Souverain Pontife, de la gêner dans .ses prédications, d'arrêter les mandements de ses pasteurs, de frapper de censure ses prêtres sans les avoir entendus ni jugés, voilà ce qu'on appelle à présent les libertés galiicanes, libertés ironiques, avons-nous déjà dit, libertés contraires aux vieilles coutumes de la monarchie, contraires également aux principes nouveaux de la constitution, et qui n'auraient d'autre effet que de mettre l'Église en esclavage et de livrer la foi àl'autorité des laïcs.
A'oulait-on enfin restreindre le débat à la déclaration de 1682? Cette déclaration n'était, après tout, que l'expression d'une opinion libre, sujette elle-même à contestation , et Berrver concluait :
Non, la question véritable n'est pas de savoir si on soumettra le clergé de France aux maximes de 1G82... mais bien plutôt de savoir s'il y aura une Église indépendante, une religion respectée, des prêtres protégés par la loi commune. Voilà véritablement la question pour un siècle comme le nôtre. Le parti libéral n'en fait pas l'aveu, mais il lui échappe assez d'indiscrétions pour que nous n'y soyons pas trompés. Et le journal qui disait, il y a peu de jours, que les actions de la calotte avaient baissé de 2o pour 100, et le gallican des rues, qui, en mettant le poing sous le nez d'un prêtre, lui adressait ces paroles peu théologiques : Tramontain, cela ne durera pas longtemps, et toutes ces insultes adressées à des ecclésiastiques qu'on accuse de ne pas aimer la liberté, voilà des indices qui marquent assez le point où nous sommes et celui où l'on veut nous mener. Discuter donc sur la déclaration de 1082, en présence d'un parti pour qui la liberté ne fut jamais qu'un mot d'ordre, n'est-ce pas méconnaître le temps où nous sommes? Onlui parle avec des raisons, il répond avec des passions...
BIÎRRYfîR. — T. I. 20
Depuis leur entretien de la Chênaie, en 1822 , Berryer et Lamennais étaient restés longtemps sans se revoir. Lamennais n'avait quitté sa retraite qu'au mois de février 1824, pour se rendre ù, Rome; il en était revenu vers l'automne, heureux de la réception que lui avait faite le pape Léon XII, et s'était arrêté quelques jours à Paris. Il put alors converser avec Berryer; mais, trouvant bien vite le séjour de Paris « insupportable », il avait repris le chemin de la Chênaie. 11 aurait voulu y entraîner Berryer :
Qiienous serions bien ici, lui écrivait-il, loin du tumulte et de l'ennui de ce monde au milieu duquel vous vivez! Qu'il serait doux de philosopher ensemble et de voir de loin ces tempêtes et ces naufrages de la politique dont le spectacle est trop près de vous! Buice, mari magno... Mais les affaires, mais le devoir vous retiennent là où vous êtes. Je vous plains de ce travail; je voudrais l'alléger et je contribue pour ma bonne part à en aggraver le fardeau '.
Lamennais était, en effet, aux prises avec de pénibles affaires d'intérêt dans lesquelles s'embarrassait songénie, plus apte à maudire ses adversaires qu'à déjouer leurs trames. L'amitié secourable de Berryer ne lui avait pas manqué ; il y faisait souvent appel et ne se lassait pas de l'en remercier : « Croyez que je sens tout ce que vous faites pour moi... Où serais-je sans vous? Toutes ces bêtes de proie m'auraient dévoré jusqu'aux os... Je vous aime avec une tendresse qu'aucune parole ne saurait exprmer- ».
Nous n'avons pas les lettres de Berryer; nous ne pou-
1 Correspondance de Laniennnis, I, p. 187. — îî2 janvier 182.'j.
2 Tht'fl r. O"** «N"? nKa
Ibid., p. 231, 353, 358.
vons en soupçonner le sens qu'à travers les réponses de Lamennais. De la part de Lamennais, ce sont toujours les mêmes eiïusions de cœur, le môme besoin d'entendre cette voix qui lui fait du bien : « Aimez-moi comme je vous aime, et, si vous voulez me rendre heureux, écrivezmoi le plus que vous pourrez ' »; épanchements qui font contraste avec l'état do colère et de fièvre auquel est presque toujours en proie ce grand et malheureux esprit. « Je suis absolument seul, écrivait-il un jour, et l'imagination s'échauffe quelquefois un peu tro[) dans la solitude- ». Lorsqu'on aborde celte correspondance, on croit entrer dans un de ces cercles de V Enfer du Dante, qu'au déclin de sa vie Lamennais voulut traduire. A chaque page, on est arrêté et comme accablé par les imprécations et les anaihèmes; on n'y entend parler que de personnages en perdition, d'abîmes qui s'ouvrent, de torrents prêts à tout submerger. Et, de même que, dans cette visite du poète au séjour des supplices éternels, on est soudain ravi par quelque délicieux épisode, par quelque chant d'amour dans ce concert de haines, de même, à travers cette correspondance emportée, frémissante, furieuse, on recueille tout à coup des notes suaves et tendres, une image apaisée, une description riante et comme des accords célestes se détachant sur une marche funèbre.
Ce n'était pas, on le devine, sur ce ton désespéré que Berryer écrivait à Lamennais. Leurs jugements se rencontraient souvent; leurs impressions étaient différentes. Berryer blâmait sans condamner, mêlait l'indulgence à la critique, ne perdant ni la confiance ni la mesure. Lamennais s'étonnait de cet optimisme ; il en subissait quelquefois l'influence ; il cédait aux espérances de son ami, comme dans cette lettre d'un accent si prophétique
1 Correspondance de Lamennais. I, p. 3'J8. - Ibid., |>. 1t)8. Au vicomte de Bonaid.
et si éloquent, où, sur la parole de Berr3'er, il appelle une association d'efforts et de pensées que son esprit absolu semble exclure :
Il est vrai, mon cher ami, qu'on n'eût jamais plus besoin de se consoler mutuellement, et je remercie Dieu qui me prête l'appui de votre affection, si douce à mon cœur à demi brisé. Ce que je vois, ce que je prévois, tout me consterne. Le tableau que vous faites de notre état est aussi vrai quaffligeant. Bon Dieu! quel avenir! De jour eu jour, il devient plus sombre; les esprits ne connaissent plus de bornes, non plus que les espérances du crime. Le langage même, au moins celui du Constitutionnel, semble renouvelé de 93. On appelle hautement, et l'on annonce sans hésiter, la dernière catastrophe, l'abolition linalede la religion et de la société... Vous espérez encore, ditesvous; c'est un bonheur que je n'ai pas. Mais je conviens que jusqu'au bout on doit faire tout ce qu'il est possible, et que nul motif ne peut dispenser du combat. Vous savez mieux que personne ce que j'ai toujours pensé là-dessus, et que ce n'est pas ma faute si on a perdu un temps qu'on aurait pu rendre si précieux. Aujourd'hui, que faire? A qui s'unir? A qui s'adresser? Y a-t-il encore des cœurs qui battent, des hommes qui ne soient pas morts à l'amour du bien et de la vérité? Voyez, cherchez; pour moi, je suis prêt. S'il y a encore des âmes élevées, qu'elles se rapprochent, qu'elles s'entendent, qu'elles se liguent pour sauver au moins l'honneur... Nous ne vaincrons pas peut-être, mais nous combattrons; nous laisserons après nous un nom honoré et une mémoire pure; mais avant de mourir, nous déposerons en terre le feu sacré et d'autres l'en tireront un jour... Adieu, mon cher ami, écrivez-moi : j'essayerais en vain de vous dire combien voire amitié m'est bonne et douce ; la mienne, vous le savez, est à vous pour jamais'.
Lamennais publia bientôt l'ouvrage que, dès la première nouvelle de l'arrêt de la cour royale, il avait annoncé à Berryer. C'était la seconde partie de son livre sur la Re-
1 18 nov. 18-25. — Correspondance de Lamennais, t. T, p. 210.
lifjion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et social. Les libéraux ne cessaient d'accuser le gouvernement de se traîner à la suite des congrégations et des ultramontains; Lamennais, au contraire, lui reprochait de trahir la cause du Saint-Siège et de préparer un schisme dans l'Eglise. Il s'élevait avec une violence méprisante contre la déclaration de 1082, la dénonçait comme une œuvre d'athéisme, et, parlant dans le silence de Rome, il formulait, au nom de la papauté, des condamnations que, malgré ses instances, la papauté ne prononçait pas ^
Invoquée parla magistrature, appuyée par une grande parlie de l'épiscopat, expliquée dans un savant écrit du ministre des afTaires ecclésiastiques, Mgr Frayssinous, la déclaration de l(i82 était alors réputée loi de l'État. Le gouvernement, « poussé, jirétendit Lamennais, par un grand nombre d'évêques », courut l'illusiun d'arrêter les imputations de la presse opposante, en répudiant par une manifestation décisive les doctrines du livre sur la Religion. Il fit saisir l'ouvrage et ordonnadespoursuites contre l'auteur.
Le 20 avril 18-20, Lamennais parut devant le tribunal de police correctionnelle de la Seine. L'affaire dura trois audiences : la renommée du prévenu, sa situation dans l'Eglise, son immense talent, le caractère singulier des questions engagées dans l'arène judiciaire, avaient donné à cette cause un éclat exceptionnel. Libéraux et royalistes, le duc de Broglie, le général Sebastiani, M. du Plessis- Grenedan, M. O'Mahony, M. de Kergariou, se mêlaient dans l'assistance. De jeunes membres du clergé, admira-
* « On est liicn fail)le là ou l'on devrait èlrc si fort », écrivait Lamennais, en parlant de Ilomc; dans une autre lettre : « On s'étonne du sileuce de R. (Uomc), et personne ne peut savoir ce que deviendrait cet étoniiement, s'il se prolongeait ». (20 février, 18 mars 1826.) Et encore : « Oh I combien il serait à désirer (|ue Rome parlât I Un mot d'elle tuerait .i jamais les fausses doctrines qui nous menacent du schisme ». l'^' avril i»-2(i. — Con-csp., I, p. 'i3i, 2at», 2W.
leurs passionnés du grand écrivain, se pressaient , avec l'abbé Gerbetet l'abbé de Salinis , autour de leur maître. Berryer n'avait pas manqué à l'appel de Lamennais. 11 le défendit sans s'engager plus qu'il ne lui convenait sur le fond des questions, et trouva le secret de contenter son difficile client, sans lui avoir rien sacrifié de sa modération personnelle.
Berryer a parlé admirablement, écrivait Lamennais lui-même. Écartant la question de doctrine sur laquelle il ne pouvait pas plus me défendre, comme il Ta dit, que la Cour ne pouvait me juger, il a discuté la question légale, savoir si la déclaration de 1682 est loi de l'État; après quoi, il a montré avec la plus belle éloquence qu'on ne tendait à rien moins par ce procès qu'à établir une Église nationale et à préparer à la France un avenir semblable à celui que présente l'histoire de l'Angleterre, sous Henri VIII et ses successeurs '.
Berryer avait commencé par exprimer l'étonnemcnt d'une telle poursuite dans un tel lieu.
Une discussion théologique, une controverse sur des points de doctrine et de discipline religieuse, vont être agitées dans l'enceinte de la police correctionnelle! Un écrivain que l'Europe littéraire honore de ses suffrages, dont la religion applaudit et bénit les travaux, est poursuivi et confondu avec les libellistes et les pamphlétaires! Est-ce donc que de nos jours on veut mettre en oubli et la majesté de la loi chrétienne, et la vénération due à un ministère sacré, et jusqu'au respect qu'inspire toujours la dignité du talent? La conscience publique en est si profondément offensée que de toutes parts on se refusait à croire que M. de Lamennais dût se présenter à votre audience. Mais lui. Messieurs, ferme et inébranlable dans sa fui, dans ses tievoirs et comme prêtre et comme catholique, il nen est pas moins fidèle à ses devoirs comme sujet; il sait honorer la jus-
1 -J4 avril 1830, à M""- la comtesse de Seniric-Pilsauli. — Correspondance, t. 1, p. -240.
LES QUESTIONS HELIGIEUSES. 31 i
lice du roi, et n'a point hésité à comparaître devant vous aussitôt que la citation lui a été donnée.
Après avoir défendu contre les interprétations du ministère public les passages incriminés, après en avoir adouci le sens jusqu'à soutenir que, sur plusieurs points, les idées de l'auteur étaient conformes à la doctrine des grands théologiens du dix-septième siècle, Berryer abordait la thèse qui, pour lui, dominait la cause, les relations mutuelles de l'Église et de l'État, telles que les avaient connues les siècles précédents, telles que les avait modifiées le régime issu de la Révolution.
C'était le sujet qu'il avait traité dans la Quotidienne. Il montrait la déclaration de 1682 abandonnée par Louis XIV lui-même, toutes les lois de l'ancien régime anéanties par la Constitution civile du clergé, le Concordat, l'acte le plus absolu de la puissance pontificale, en pleine contradiction avec ces principes gallicans dont les articles organiques prétendaient imposer l'observation aux ecclésiastiques, et Napoléon ne songeant, en 1810, à ressusciter l'édit sur la déclaration de 1682, qu'au moment on il tenait prisonnier à Fontainebleau le pape dépouillé de ses Etats.
Était-ce là l'exemple que voulait suivre la monarchie très chrétienne? Ce décret du 25 février 1810, « ce décret de persécution et de moquerie qui fut un crime de l'Empire » allait-il être invoqué comme une loi générale du royaume?
L'édit de 1682 fût-il jusque-là demeuré en vigueur, comment, d'ailleurs, n'avait-on pas compris que l'article 68 de la Charte l'avait aboli ? La Charte avait rendu les opinions libres, et il n'y en aurait qu'une seule exceptée , ce serait l'opinion contraire à la déclaration de 1682! La Charte avait déclaré la liberté des cultes, et l'on verrait « dans les Etats du fils aîné de ri]glise » cette monstrueuse inconséquence : un catholique ne pouvant discuter la doctrine
de la déclaration sur l'autorité des papes ou des conciles, mais un protestant pouvant professer qu'il ne reconnaît d'autorité ni aux conciles ni aux papes!
La liberté n'avait rien à gagner à ces envahissements du pouvoir civil, bien au contraire. L'État ne s'était donné des droits contre les empiétements prétendus de l'Eglise que pour s'en donner contre les consciences, et Berryer rappelait aux protestants que l'édit sur la déclaration de 1682 n'avait précédé que de trois ans la révocation de l'édit de Nantes.
C'est alors qu'à la vive approbation de Lamennais, l'avocat dénonraitle péril d'une Église nationale, conséquence fatale de l'ingérence des gouvernements dans les questions religieuses :
« Ce qui distingue principalement notre Église, disait Berryer, c'est le droit qui lui appartient, quelle réclame, qu'elle a toujours exercé, de décider seule, de décider infailliblement toutes les questions de doctrine et de régler souverainement la discipline. Lui contester ce droit, c'est se séparer d'elle ; c'est cesser d'être catholique. Si, au milieu d'un grand nombre de cultes également tolérés, l'autorité civile essaie de faire peser sur les peuples l'insupportable j oug de croyances imposées par une volonté humaine, bientôt toute religion ne sera plus que l'œuvre du pouvoir politique. Ce pouvoir, déterminant les dogmes et fixant la discipline, voudra commander à la conscience qui ne doit obéir qu'à Dieu ».
Ainsi s'était formée l'Église anglicane avec « ses formulaires civils, ses serments d'allégeance et ses serments du test; n ainsi, dans le Contrat social, dont bien des esprits étaient encore engoués, Rousseau réclamait du souverain l'établissement d'une profession de foi civile à laquelle tout citoyen devrait soumettre son esprit sou^ peine de bannissement, et conformer sa conduit-e sous peine de mort.
En inalièrede foi, de doclrine et de discipline, l'Hglise ne céderait jamais. On ne la rcdniraitquepar la servitude.
Et Berrver, évoquant « les grandes et terribles leçons de l'histoire », disait, en finissant, aux juges :
Puisse, Messieurs, le spectacle de ces malheurs, puisse la crainte de semblables périls toucher profondément vos âmes!... Avant de faire un premier pas, avant de donner le premier exemple d'une si dangereuse usurpation, mesurez l'effrayante carrière que vous allez ouvrir, si vous faites aujourd'hui triompher une accusation qui semble n'être qu'un lâche sacrifice offert à des opinions ennemies, à des passions d'autant plus hautaines qu'elles sont moins raisonnables. C'est à vous qu'il est donné, en ce moment, de protéger et d'unir les antiques libertés de riigiise et les nouvelles libertés de l'État; ne respecterons-nous pas l'indépendance de cette sainte religion catholique, à qui seule est due l'indépendance des nations modernes? Pouvons-nous oublier, dans nos injustes défiances, que l'esclavage a disparu partout où elle a porté ses lois et que l'Europe lui doit l'heureux tempérament de ces institutions monarchiques, dont l'antiquité ne nous laisse point d'exemple? A qui osera-ton faire un crime de vénérer, dans son cœur et dans ses paroles, cette grande puissance spirituelle qui, toujours vigilante pour les rois et pour les peuples, leur fait sans cesse entendre ces nobles enseignements, fondements sacrés de tout ordre, de toute dignité, de toute liberté dans les États : « Peuple, obéis à ton roi; il est l'image de Dieu sur la terre. Roi, gardetoi d'oublier dans les pompes de ta grandeur que le dernier des sujets est ton frère ! »
Lamennais se leva après son défenseur pour ajouter quelques mots. Sa pensée avait été tout d'abord de parler le premier. 11 avait éerit d'avance le discours qu'il comptait, avant l'ouverture des débals, adresser au tribunal, et en laissa le texte, la veille du procès, chez Berrver, avec le billet suivant :
Me voici chez vous, mon cher ami, avec M. Gerbet. On veut
absolument que je dise quelques mots; on m'en fait un devoir, et je le sens aussi comme cela. Mais ce que je dirai ne dérangera que très peu ce que vous avez à dire vous-même; il en résultera seulement quelques modifications dans le commencement de votre discours. — Voici le mien :
M Messieurs, il y d'étranges contrastes dans nos mœurs! Un prêtre monte à l'autel , il en descend pour s'asseoir sur cette sellette, et il ne peut rougir ni regretter d'y être assis : car quel crime l'y amène, Messieurs? Qu'a-il fait? Que lui reproche-t on? Il a professé, il a défendu publiquement sa foi, la foi de l'Eglise catholique, apostolique, romaine : de sorte que si la crainte de l'accusation qui pose sur lui l'avait arrêté, il eût trahi son devoir de prêtre; de sorte que s'il n'était pas maintenant sur cette sellette, sa conscience le repousserait de l'autel.
" Je ne viens donc point. Messieurs, désavouer ni expliquer aucune des paroles que j'ai dites. Vous rendre juges de questions de doctrine, ce serait, comme prêtre et comme catholique, vous reconnaître un droit incompatible avec ma religion. Cette religion m'obligeait de professer les principes que j'ai soutenus, et dès lors elle m'oblige encore à vous déclarer que je ne m'en départirai jamais, que je les professerai, que je les défendrai jusqu'à mon dernier soupir. On prétend qu'ils sont opposés au\ lois de l'Etat. Je ne puis le croire; car la loi de l'État déclare que la religion catholique, apostolique, romaine, est la religion de l'État. Votre jugement m'apprendra si cen'est là qu'une vaine déclaration. Quant à moi, mon devoir est fixé; il est ce que Dieu l'a fait, et je ne saurais le clianger. Que si vous me condamniez pour lavoir rempli, je m'en affligerais sans doute à cause des graves conséquences qui en résulteraient et que la France sentirait; mais je ne pourrais, Messieurs, que me réjouir personnellement d'avoir été jugé digne de souffrir pour le 7iom de Jésus : et ici j'emprunterai, comme l'expression la plus complète de mes sentiments, les propres mots de l'apôtre: nihil vereor, nec facio animam meam pretiosiorem quam me, dummodo consummem cursum meum et ministeriuni verbi quod accepi a Domino Jesu.
« Voilà, Messieurs, toute ma défense; mais ce n'est pas toute ma cause, et il y a d'autres considérations qui doivent vous
LES OrESTIONS RELIGIEUSES. 315
être présentées dans l'intérêt ge'néral de la France et de la société. Ici la question change, et je me tais; car ce n'est plus à moi qu'il appartient de parler ».
« Demain, cher, je serai chez vous un peu avant onze heures' », ajoutait Lamennais.
Probablement, il résulta de l'entretien des deux amis qu'il valait mieux laisser au défenseur le soin d'engager le débat, et surtout ne pas montrer le prévenu prenant d'avance son parti d'une condamnation , comme si elle était certaine.
D'une voix qu'on entendait à peine, Lamennais se borna à renouveler devant le tribunal la profession de foi solennelle de sa soumission aux enseignements de l'Église, dont son livre, selon lui, n'était que l'expression.
Je dois à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu, dit-il, de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablement attaclié à tous les principes que j'ai soutenus, c'est-à-dire à l'enseignement invariable du chef de l'Église, que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine, et que jusqu'à mon dernier soupir je continuerai de la professer et de la défendre.
Lamennais avait été poursuivi comme coupable à la fois d'attaques contre les droits de la couronne et de provocation à la désobéissance aux lois. Le tribunal écarta le premier chef de la prévention; il admit le second, la déclaration de 168:2 étant « devenue loi du royaume » ; mais, considérant le petit nombre de passages incriminés et « le caractère respectable » dont l'abbé de Lamennais était revêtu, il ne le condamna qu'à 30 francs d'amende.
Le jugement n'était pas pour satisfaire les libéraux; il ne contenta pas davantage le prévenu.
1 Documents inédits. Nous tenons de la main de Berryer ce Ijiilet el ce discours aulosrai)Les.
L'arrêt, écrivit Lamennais, est une des choses les plus e.vlraordinaires que l'on ait vues. Il n'y a qu'une voix unanime sur son étonnante absurdité ^
Les événements ultérieurs ne firent que confirmer Berryer dans les idées qu'avaient exposées ses articles de la Quotidienne et sa plaidoirie. Le droit commun lui parut, au milieu des vicissitudes des temps, la plus sûre garantie des croyances religieuses. Il avait vu, même dans l'ancien régime, la monarchie peser sur l'autel autant que le protéger, et lui faire trop souvent payer par ses exigences les privilèges qu'elle lui accordaiL II se disait que, dans une société profondément divisée, ces alternatives seraient encore plus à craindre, et qu'une liberté définie valait mieux pour l'Église qu'une intervenlion de l'État qui, secourable un jour, serait le lendemain oppressive.
Feuilletant avec nous, au soir de sa vie, ses correspondances dans sa bibliothèque d'Augervillc, Berryer retrouva tout à coup une lettre qu'il avait écrite, en 18i6, à un membre du haut clergé. Il éprouva, en la lisant, une vraie joie à constater qu'à vingt ans de distance, en 1816 comme en 1826, il avait professé les mêmes maximes.
La lettre était adressée à Mgr Fayet, évêque d'Orléans.
L'abbé Fayet-, qui mourut en 18i9 député de la Lozère à l'Assemblée constituante, était un élève de M. Emery. Il s'était fait connaître sous la Restauration par l'éclat de sa parole et son talent d'écrivain; il collaborait au Conservateur et avait pris part, dans ces rangs
1 2't avril 182G. — Corresp., I, p. 24".
- Jean-Jacques Fayet, né à Mende, le 26 juillet 1787; riioit à Paris le G avril 1811».
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de l'ancien clergé que poursuivaient les objurgations de Lamennais, aux polémiques religieuses du temps. Vicaire général de l'archevêque de Rouen, Mgr de Croy, dont on attribuait les mandements à sa plume, il l'ut appelé, sous Louis-Philippe, à la cure de Saint-Roch, et, en 1843, à l'évêché d'Orléans. Esprit vif, brillant, cultivé, d'une conversation enjouée, pleine de traits et de saillies, cœur excellent et zélé pour le bien de son diocèse, le nouvel évoque publia, en 1844, 1843 et 184(5, à l'occasion du carême, trois mandements, d'une forme très littéraire, sur l'Église et les attaques dont elle était l'objet. Le mandement de 1846 dénonçait plus particulièrement le dogme de la souveraineté du peuple, mise au-dessus de toute croyance et de toute vérité, comme l'origine des malheurs et des périls publics. Les iniluences qui dominaient alors s'émurent de ce cri d'alarme; c'était le temps des luttes pour la liberté d'enseignement et des protestations de l'épiscopat contre les thèses gallicanes de M. Dupin. Le Journal des Débats appela l'attention du pouvoir sur le mandement de l'évêque d'Orléans; le ministre des cultes adressa des remontrances au prélat; on parla de le poursuivre devant les tribunaux.
Mgr Fayet voulut savoir si cette instruction pastorale pouvait, en effet, donner prétexte à une action judiciaire. Il avait connu Rerryer au Conservateur ; il le comptait, comme châtelain d'Augerville, parmi ses diocésains. Il lui écrivit pour lui demander son avis sur le mandement, et, dans le cas oîi il aurait à paraître en justice, son assistance. Berryer répondit à l'évêque qu'il ne croyait pas à des poursuites, mais qu'il se tenait à sa disposition :
Ce serait dans ma vie un grand honneur, ajoutait-il , d'avoir été appelé à lutter contre ce délire du pouvoir temporel, et jugé digne de défendre la haute raison et la sainte autorité de vos paroles.
En même temps, il laissait entrevoir le fond de sa pensée :
... La constitution d'un État en dehors de toute religion et de toute sanction religieuse est un fait nouveau dont l'expérience m'effraie comme vous; mais, plus que jamais, au temps où nous sommes, il faut veiller à ce que la protection ne soit pas un joug déguisé pesant sur l'Église, et je suis toujours dans la conviction que j'ai reçue de Féneion : « Si l'Église a besoin de secours, elle a plus besoin encore de maintenir s:i liberté ".
L'année suivante, l'évêque écrivit un nouveau mandement sur l'état présent de l'Eglise. Celte fois il voulut avoir l'avis de Berryor avant la publication : « S'il y avait eu au monde un esprit plus sage et plus élevé que votre esprit, lui disait-il, je vous aurais épargné la tâche de lire une si longue pièce... ce n'est pas ma faule, si je préfère vos conseils à tous les autres ensemble ».
Berryer lut avec attention l'instruction pastorale, et sa réponse au prélat ne fut que le développement des réflexions qu'il lui avait déjà soumises.
... Au point où nous sommes parvenus en France, concluait-il, comme homme, comme citoyen, comme catholique je ne demande, je ne comprends, pour mon pays, que le respect sincère, que la pratique de la loi constitutionnelle d'égale liberté : la liberté pour l'Église, la liberté pour la famille catholique, la liberté pour l'enseignement de nos enfants, la liberté porir la vérité, c'est le gage assuré de son triompiie...
Bornons-nous à revendiquer notre liberté, Monseigneur, elle suffira pour les fidèles, pour l'Église, pour la foi; dans cette vie de liberté, souhaitons que nos prélats ne cessent jamais de donner au clergé les sages conseils que vous adressez aux prêtres de votre diocèse sur la conduite et la réserve qu'ils doivent tenir et garder à l'égard des pouvoirs publics'.
1 G janvier i8'»7. Toute ceUe correspondanne est dans les Papiers de Berryer.