CHAPITRE XII
L ELECTION DE LA nAUTE-LOIRE.
Élections de 1827. — Les oppositions coalisées obtiennent la majoritù.
— Ministère Martignac. — Ordonnances du 16 juin 1828 sur les écoles secondaires ecclésiastiques. — Les Jésuites sont bannis de l'enseignement. — Rapport présenté par Berryercontre ces ordonnances, au nom de l'Association récemment formée pour la défense des intérêts de la religion catholique. — Situation difticile du cabinet. — Projets de loi sur l'organisation communale et départementale. — Les projets sont retirés, à la suite d'un vote de la chambre contraire h l'ordre de discussion que le ministère avait proposé. — Conver.sation de M. de Chabrol, préfet de la Seine, avec Casimir Périer. — Berryer est chargé par le prince de Polignac de proposer un portefeuille à Casimir Périer. — Négociations du gouvernement royal avec la Russie. — Charles X et le comte Roy. — Le ministère Polignac. — Berryer, ayant atteint l'âge de 40 ans, fixé pour l'éligibilité, est nommé président du collège départemental de la Haute-Loire, où la mort du député, M. de Solilhac, a créé une vacance. — Son départ pour le Puy — Instructions du ministre de l'Intérieur, M. de Montbel, au comte de Waters, préfet de la Haute-Loire, — Déchaînement de l'opposition libérale contre la candidature de Berryer. — Lettre de Berryer père aux journaux.
— Témoignage d'Armand Carrel en faveur de Berryer. • — Discours de Berrj-er au collège départemental. — Il est élu dans la Haute-Loire en même temps que M. Guizot dans le Calvados.
M. de Villèle avait gardé le pouvoir pendant six ans. Grand espace de temps pour la mobilité de la France ! La durée de son ministère, qui était un bienfait, devenait
presque un grief contre lui. Les prévisions que Berryer avait souvent exprimées au président du conseil se réalisaient. Pour ne s'être pas renouvelé, le ministère s'était affaibli. Ses partisans s'étaient divisés ou disséminés. Concentrant sur sa personne toutes les responsabilités et toutes les attaques, obligé, pour se soutenir, de donner aux fractions extrêmes de la droite des gages qui, sans les satisfaire elles-mêmes, lui aliénaient la masse du paj's, le chef du cabinet voyait conspirer contre son gouvernement toutes les mesures qu'il prenait pour le défendre. La dissolution de la garde nationale, le rétablissement de la censure, l'appel adressé aux électeurs pour la nomination d'une Chambre nouvelle, la présentation des projets de loi sur le droit dainesse et sur le sacrilège, ne firent que donner des alliés à l'opposition , des adversaires au pouvoir. Vainement la gloire militaire jetait, à ce moment même, son éclat sur nos armes. La victoire de Navarin, prélude de l'affranchissement de la Grèce, passait inaperçue dans le tumulte des élections, comme les grands services de M. de Yillèle devant l'animosité des partis. Peu soucieux de l'éclat et du bruit, il eut, comme il le disait lui-même, « gouverné du fond d'une cave ». Les contemporains prirent trop au mot ce dédain des apparences. La postérité, plus juste, reconnaît dans M. de Villèle l'incomparable administrateur des finances de la France; un loyal esprit, un des serviteurs les plus éclairés et les plu? sincères du gouvernement de 1830, lui a rendu cet hommage, qui est en même temps une explication historique : « Le ministère de M. de Yillèle est peutêtre la tentative la plus efficace qui ait été faite sous la Restauration pour libéraliser la royauté de 1814 sans les libéraux, et c'est là ce que le parti libéral et ses chefs pouvaient le iiwitis pardonner'' ».
1 Souvenirs d'un journaliste , iiar M. Saint-Marr fiirnrdin. 1873. —
ni-18. p. 17.
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Les éleclions générales des 17 et 24 novembre 1827 envoyèrent à la Chambre une majorité qui n'était, à vrai dire, qu'une coalition. Les adversaires de gauche comptaient 190 membres et ceux de droite 80, tandis que les ministériels n'arrivaient qu'au nombre de 160.
Le roi songea bientôt à un changement de ministère. Diverses négociations précédèrent sa résolution. Bcrryer y fut mêlé. On aurait voulu réunir dans la même combinaison les nuances varices des royalistes. Des noms de significations fort différentes étaient mis en avant. On parlait de former un cabinet où entreraient M. de Polignac, M. de la Ferronnays, M. de la Bourdonnaye, M. Roy, le duc de Fitz-Jamcs, Chateaubriand. Le 3 janvier 1828, après le conseil des ministres tenu aux Tuileries, M. de Chabrol , ministre de la marine , resta le dernier dans le cabinet du roi. 11 revint plusieurs fois, le même jour, auprès de Charles X. On en fit la remarque; on pressentit une décision prochaine. Le roi avait, en effet, chargé M. de Chabrol de lui présenter une liste de candidats. La liste dressée, il accepta quelques noms, en remplaça quelques autres, notamment celui de Chateaubriand, que M. de Chabrol avait porté le premier, et le Moniteur du 5 janvier annonça la constitution d'un ministère nouveau, qui, sans avoir de président officiellement désigné, devait se personnifier dans le ministre de l'Intérieur, M. de Martignac '.
Deux membres du ministère Villèle, M. de Chabrol et M^'' Frayssinous, demeuraient seuls dans cette combinaison. Ils se retirèrent au bout de quelques mois.
Ce cabinet avait à sa tête le plus séduisant des orateurs. Il comptait dans son sein des administrateurs éminenls, des royalistes éprouvés, des hommes connus par
1 Né en 17"»>, M. de Martignac, avocat à Bordeaux, fut procureur-général à Limoges après 1815, et entra à la Chambre des députés en 1821. 11 mourut en 183:!.
BCiiiiït;!;. — T. I. 21
leur capacité et leur modération : aux Finances M. Roy, à la Guerre le général de Caux ', à la Justice M. Portalis ^, à l'Instruction publique bientôt érigée en ministère distinct, M. de Vatimesnil, aux Affaires étrangères M. de la Ferronnays ^ nature délicate et fière, qui avait été, comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le collaborateur dévoué de Chateaubriand. Engagé sous les auspices et par les instances du duc de Richelieu dans la carrière diplomatique, M. de la Ferronnays, avait vécu dans son intimité ; il gardait le culte de sa mémoire et , par bien des traits, rappelait sa grande âme.
La démission de M. de Chabrol fit entrer au ministère de la Marine un autre ami de Chateaubriand, le généreux Hyde de Neuville '*, nommé sur ses indications. Chateaubriand lui-même était envoyé à l'ambassade de Rome , et son concours attirait au cabinet l'adhésion de ceux que sa politique avait ralliés. Mais les ministres, malgré tant de rares aptitudes et d'attrayants mérites, doutaient de leurs forces; ils n'inspiraient ni au roi ni aux partis cette pleine confiance, qui leur manquait à eux-mêmes. La mission qu'ils se proposaient était simple et toute à leur honneur : c'était de mettre du cùté de la couronne tous les droits , en ne fournissant aucun prétexte aux accusations et aux préventions dont on avait, à tort plus qu'à raison , chargé leurs prédécesseurs. Le choix des fonctionnaires, la réouverture des cours de MM. Guizot, Cousin et Villemain, les projets de loi déposés pour as-
1 Le gonéral de Caux (Louis-Victor) 1771 -+ isiti.
■^ Joseph-comte Portalis, 1778 ■+- m'is, pair de France et i)remier président de la Cour de cassation (1829), sénateur en 185-2.
3 Pierre Louis Keron, comte de la Ferronnays, 1777 •+ 184-2.
* Hyde de Neuville (Jean-GuiUaUme, baron), i776 -t- 1857. Cette héroïque ligure est aujourd'hui bien connue de nos contemporains, grâce aux attachants récits publiés par la nièce d'Hyde de Neuville, M""" la vicomtesse de Bardounet, sous ce litre : Mémoires el Souvenirs û\i baron Hyde de Neuville. Pion, 3 vol. in-8".
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surer la sincérité des listes électorales et développer les garanties de la liberté de la presse, attestaient l'esprit de conciliation dont le nouveau cabinet était animé. Il donna bientôt de son désir de pacifier l'opinion une preuve moins justifiée, en obtenant de Charles X, de ce prince qu'on disait l'instrument des congrégations , les ordonnances du IG juin 1828 qui soumettaient au régime de l'Université les écoles secondaires ecclésiastiques et bannissaient les Jésuites de l'enseignement. Ce n'était pas sans douleur que le roi et quelques-uns des ministres, M. de la Perronnays entre autres, s'étaient résignés à ces mesures. 11 avait fallu pour les y décider l'avis de sages théologiens estimant, sans les conseiller, que les ordonnances ne dépassaient pas les droits du souverain, et l'espérance qu'à ce prix on sauverait l'existence des petits séminaires.
Berryer sortit de la réserve oiî il s'était renfermé depuis quelque temps pour combattre les ordonnances du 16 juin. Une association venait de se former pour la défense des intérêts de la religion catholique. Elle avait un conseil général que présidait le duc d'Havre et dont Berryer faisait partie. Ce conseil confia l'examen des ordonnances à une commission spéciale, composée du vicomte Dambray et du marquis de Dampierre, pairs de France, de M. du Plessis Grenedan, député de Bretagne, et de Berryer ; la commission chargea Berryer du rapport.
Ce rapport de Berryer a été réimprimé de nos jours '. Une heureuse inspiration l'a fait revivre pour servir à la défense des ordres religieux frappés, sans aucune des excuses que pouvaient alléguer nos pères, par une per-
1 Les Jésuites et la liberté religieuse, par Anloiiin Lirar. 1879. Iii-l-2, p. 220. Rapport sur les ordonnances du IG juin 182s, présenté par M. Berryer au conseil général de l'association pour la défense de la religion catholique, le jeudi 31 juillet 1828.
sédition athée. L'œuvre, en effet, est considérable et d'un intérêt toujours présent. Berryer renouvelait l'exposition des principes qu'il avait énoncés en 1825 dans la Quotidienne et devant le tribunal correctionnel, comme il devait, sous d'autres régimes, les professer à la tribune. Il se plaçait, cette fois encore, sur le terrain du droit moderne, signalant avec sa puissance accoutumée l'inconséquence de ces dispositions qui , après la révolution de 1789, allaient cliercher dans les ruines d'institutions tombées des formules et des armes contraires aux déclarations et aux lois de la société nouvelle.
De nouvelles mesures règlent en l'rancc tous les droits; de nouveaux rapports sont établis entre la religion et i"État. La liberté de conscience, l'égale protection accordée à divers cultes, la libre publication des opinions et des doctrines, l'uniforme autorité des lois de police intérieure, l'abolition des privdèges personnels, l'égalité d'aptitude politique pour tous les emplois, toute notre législation enfin, repousse cette alliance bizarre entre les choses présentes et les lois d'un temps qui nest plus.
Il établissait que, depuis 89, « les lois du royaume », invoquées par l'ordonnance, n'avaient jamais interdit l'enseignement aux congrégations religieuses, et que c'était seulement dans les décrets qui avaient suivi le 10 août 1792, décrets rendus « en ces jours durant lesquels l'athéisme national fut proclamé )> que se trouvait le principe qu'on prétendait remettre en vigueur au nom du roi très chrétien. Ou l'Etat était catholique, et alors ses lois et règlements devaient être en harmonie avec la religion cathodique qui admet à l'enseignement les ordres religieux; ou l'Etat n'avait point de religion propre, et alors il devait respecter, au nom de la liberté de conscience, les engagements religieux contractés dans un culte régulièrement établi.
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La religion catholique, disait Berryer, étant admise en France par loi de FÉtal, si l'Etat est catholique, il doit permettre légalement tout ce que cette religion commande; s'il est athée, il doit respecter la liberté promise à ceux qui la pratiquent. L'engagement dans les ordres religieux sera donc libre, il sera autorisé, mais il ne le sera que dans l'ordre religieux; il n'en résultera aucun lien , aucun engagement dans Tordre civil. Il en était autrement lorsque la profession religieuse était consacrée par la loi civile elle-même; cette loi veillait à l'exécution des engagements contractés. 11 naissait de cet ordre de choses deux sortes d'obligations de garder ses vœux : obligation envers l'Église , obligation envers l'État. La première est la seule ([ui subsiste aujourd'hui; et, comme le religieux ne reçoit aucune protection particulière de l'autorité civile, comme il n'a point de devoirs spéciaux à remplir envers elle, l'autorité n'a pas de droits, ni do devoirs [tarticuliers à exercer sur lui. Si dans un tel ordre de choses, on consulte les lois politiques où il est écrit que l'État ne reconnaît pas l'engagement religieux, cela veut dire ([u'il ne voit dans la personne (jui a fait des vœux solennels qu'une personne libre et semblable en tout aux autres habitants du territoire; mais il n'en résulte point que l'État interdise à ses membres la liberté de former un engagement de conscience et de se soumettre aux pratiques de la vie religieuse.
Les lois sous lesquelles nous vivons ne prononçant point do prohibition contre l'engagement religieux, l'esprit de ces lois étant au contraire un esprit de tolérance et de liberté, c'est par une violation manifeste de tous les droits qu'on ravirait aux membres des congrégations religieuses la capacité, commune aux hommes de toutes les religions, de remplir les importantes fonctions de l'instruction publique.
La situation du ministère était difficile. Il s'efforçait de désarmer les libéraux ; il cherchait à rallier les modérés de la gauche pour les réunir aux modérés de la
droite ; mais, liés par une opposition commune de plusieurs années avec les exaltés du parti, les modérés de la gauclie ne se résignaient point à rompre leur chaîne; après quelques vains essais de séparation , ils se reprenaient à couvrir de leur autorité des projets et des haines qu'au fond ils répudiaient. L'opposition de droite profitait de cette obstination pour hâter un changement de cabinet. Le roi se prêtait, plus qu'on ne l'a dit, à la tentative de ses ministres ; mais il ne croyait pas à leur succès et, prévoj'ant l'inutilité de leurs elTorts, il se réservait de former une combinaison de son choix.
L'occasion lui fut offerte par ceux qui avaient le plus d'intérêt à la lui refuser.
Le ministère avait présenté deux lois relatives à l'organisation communale et départementale. Le système d'élections qu'il proposait était restreint; le choix des conseillers généraux et des conseillers municipaux n'était confié qu'à un certain nombre d'électeurs, pris parmi les notables ou les plus imposés. Mais le principe était acquis; c'était l'élection substituée à la nomination parle chef de l'État. Progrès évident qu'il fallait accepter, en laissant à l'avenir le soin d'en développer les conséquences. Les hommes qui , sous l'Empire, auraient accueilli cette amélioration comme une fortune inespérée, la jugèrent inacceptable sous la Royauté. Ils commencèrent par repousser l'ordre de discussion que préférait le gouvernement et qu'indiquait la logique, en donnant la priorité, comme s'ils étaient impatients d'engager la lutte, à la loi départementale qui soulevait le plus de difficultés. Cette loi mise à l'ordre du jour, ils firent passer, grâce à la coupable obstination d'une partie de la droite , un premier amendement que le gouvernement n'avait pas admis. Sur ce vote, les ministres déclarèrent que le roi retirait les deux projets ; on put prévoir le jour où les ministres se retireraient eux-mêmes.
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Quello était la réforme qui avait paru aux libéraux présenter une telle urgence qu'ils se crussent obligés de la voter, au risque de provoquer une crise ministérielle? C'était la suppression des conseils d'arrondissement. Soixante ans ont passé depuis cette époque. Les conseils d'arrondissement sont encore debout, et l'on ne voit pas qu'après 1830 ceux qui s'étaient montrés si pressés de les abolir en 1829, aient eu seulement l'idée d'y touclier.
Les aveux n'ont pas manqué dans la suite pour confesser la faute commise. Mais sera-ce donc toujours le sort de la France que les partis la rendent victime de leurs erreurs, sauf à en exprimer plus lard d'inutiles regrets, et le souvenir de leur injustice n'aurait-il pas dû rendre, en 1830, ces libéraux plus indulgents pour le vieux monarque dont leurs inflexibles exigences n'avaient que trop contribué à précipiter les résolutions?
Ils ne pouvaient cependant se le dissimuler : ce que leurs alliés de gaucbe visaient, ce n'était pas un changement de ministère, c'était le renversement de la dynastie. Le choix que ceux-ci leur imposaient dans les élections portaient sur des ennemis du trùne, et quand des carbonari, comme MM. Bastide, Gavaignac, Garnot , entraient dans la société Aide-toi le ciel t'aidera, les chefs de cette société pouvaient se flatter de les contenir, mais non se faire illusion sur le but que , sous leur patronage, ces nouveaux associés allaient poursuivre.
Il y avait parmi les libéraux un homme qui avait le sentiment du péril et la secrète ambition d'être appelé à le conjurer. C'était M. Casimir Périer ^. L'ancien adversaire de M. de Serre et de M. de Villèle, l'impétueux orateur de l'opposition , gardait depuis quelque temps dans la Chambre un silence inaccoutumé. Il ne soute-
1 Casimir Péricr, i'~~ + 1832. Il était députô depuis 1817.
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nait point le ministère, mais il s'abstenait de le combattre ouvertement, et cette réserve, incriminée dans son parti, était remarquée par les royalistes. Un jour, le préfet de la Seine, M. de Cbabrol', se rencontrant avec lui dans une commission , l'entretint des dangers de la situation et des attaques dont le gouvernement, malgré ses efforts et ses concessions, était l'objet. « Pouvoir, c'est vouloir fortement et invinciblement, répondit Casimir Périer. Si ceux que le roi appelle à son service n'ont pas cette volonté, pourquoi n'essaie-t-il pas de nous? Notre popularité nous aiderait; nous ferions mieux que des hommes qui ne font plus que résister et sont 'désormais dépourvus des moyens de vaincre ». La réflexion était fondée; M. de Chabrol n'en contesta pas la justesse. Il fit seulement observer à l'orateur de l'opposition que son parti s'y prenait bien mal pour attirer la confiance du roi : « S'il en est ainsi, lui dit-il , faites donc taire les hommes ardents que choisissent vos sociétés secrètes! » Comment, en effet, Charles X pouvaitil s'adresser à ceux qui ne désavouaient pas les ennemis déclarés du trône? Comment se fier à leui-s intentions? Casimir Périer convint de la difficulté, sans témoigner la résolution de la faire cesser : « Ce sont des fous, dit-il, qui nous font bien du mal- ».
Berryer, repassant dans ses entretiens les dernières années de la Restauration , regrettait qu'on n'eût pas donné suite à cette pensée de confier à Casimir Périer la défense des droits de la couronne. Il faisait honneur de sa clairvoyance ù Chateaubriand qui en avait eu la
1 f.ilbert-Joseph-Gaspard, conilc de Chabrol-Volvic, frère du comte de Cliabrol-Crouzol, qui avait clé tout récemment ministre de la Marine. — Né à Riom, le 3 septembre 1773, mort en 1843.
- Xous extrayons cette conversation des Mémoires du comte de Cliahrol-Volvic, mémoires encore inédits, dont nous devons la communication à son neveu, le comte de Cliabrol-Tournoelle, ancien député du Puv-de-Dôme à l'Assemblée de 1871.
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première inspiration. Au moment où M. llyde de Neuville fut appelé an ministère de la Marine, on avait agité de nouveau la question d'offrir à Chateaubriand l'entrée au conseil. 11 eût été, pour commencer, ministre secrétaire d'État sans portefeuille. Le projet ne devait pas aboutir; mais M. Hyde de Neuville, qui en désirait passionnément le succès, comme ami et comme royaliste, s'y était employé avec ardeur. Une correspondance s'était engagée, à ce sujet, entre lui et Chateaubriand. En énonçant les conditions auxquelles serait soumise son acceptation. Chateaubriand revenait avec insistance sur la nécessité de faire une place dans le cabinet, à cùté des anciens royalistes, auxreprésentantsde l'opposition constitutionnelle : « Prenez vite Casimir Périer, écrivait-il à M. Hyde de Neuville, donnez les postes à Delalot, avec entrée au conseil, les forêts à Bertin de Vaux, et si vous pouvez, Sebastiani à la guerre; tout serait dit et le triomphe assuré! Songez-y sérieusement; un effort, j'en suis persuadé, réussirait; si vous attendez, la majorité vous échappera, et vous serez tous enveloppés dans une même catastrophe ^ ».
Un autre membre du ministère, dont le noble caractère planait au-dessus des exclusions et des ressentiments de parti , M. de laFerronnays, exprimait les mêmes vues : « Vous vous imaginez, disait-il à M. de Vitrolles, que c'est avec les hommes d'une opinion royaliste prononcée qu'il faudrait donner à l'autorité royale les garanties qui lui manquent, et moi je pense, au contraire, que c'est avec ceux qui ont acquis une certaine force de popularité, tels que Porlalis, Royer-Collard, Sebastiani, Casimir Périer- ». Il assurait qu'il avait trouvé ceux dont il pro-
1 it; mars 18-28. Bcrryer devait la copie de ceUe lettre à M""" de Rardonnet <|ui l'a publiée dans les Mé7noires et souvenirs, du baron H\de de Neuville. Ul, p. 391.
■- Mériwires du baron de Vitrolle?, II, p. 327.
nonrail les noms, pénétrés, comme lui, de la nécessité de « rendre au pouvoir royal un plus libre exercice », et disposés à s'entendre sur le mo3'en d'atteindre ce bul.
Le roi était en défiance du général Sebastiani', qui pourtant, disait Berryer, ne lui aurait pas été un auxiliaire plus incommode qu'il ne le fut à Louis-Philippe. Mais Charles X accueillait favorablement le nom de Casimir Périer; il l'avait vu récemment dans son voyage en Flandre et avait pris plaisir à le décorer de sa main. Il aurait voulu le faire entrer dans le même ministère que M. de Polignac. Berryer, à la demande du prince de Polignac, alla porter celle proposition au député de la gauche. Il avait eu avec lui des rapports d'affaires, notamment à propos de l'organisation de la Société des mines d'Anzin, dont Berryer père avait rédigé les statuts. Casimir Périer fut très sensible à l'ouverture; il était flatté de la perspective d'être ministre du roi, il eut toujours le regret, même sous le règne suivant, de n'avoir pu entrer dans les conseils de la vieille monarchie; mais il était décidé à ne pas associer son nom à celui d'un homme dont l'impopularité eût détruit tout le bien qu'aurait pu produire sa propre influence. Là était, en efi'et, l'illusion de M. de Polignac. Il s'était adressé à M. Decazes, à M. Laine, à M, Pasquier, à Chateaubriand, pour leur ofl'rir un portefeuille dans le cabinet dont il préparait la formation. Il avait une vue juste sur la nécessité de réunir toutes les forces royalistes dans une large alliance pour la cause de la monarchie-. Mais il ne voyait pas qu'il était lui-même un obstacle à cette œuvre de salut. Les
1 Le scnéral oomte Horace Sebastiani, n".";-18jl, fut député sous la Restauration . membre île la chambre des Pairs et ministre sous la monarchie de .luillet qui le lit maréchal de France.
- Le Journal des Débats reconnut lui-même cette pensée conciliatrice de M. de Polignac, en lui reprochant de l'avoir abandonnée et d'avoir renoncé à • ce ministère de coalition qu'il avait d'abord désiré ». 20 janvier d830.
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droits de la royauté ne pouvaient se défendre qu'à la la condition de rassurer tous les intérêts. Le nom du prince de Polignac n'éveillait que des craintes, et, devant les fantômes qu'il suscitait, il faisait oublier les vrais périls.
Tout en luttant péniblement contre les menées opiniâtres d'une opposition imprévoyante, le gouvernement de la Restauration continuait, avec une résolution digne du sang d'Henri IV et de Louis XIV, à relever au dehors l'ascendant de la France. Il décidait, malgré les difficultés que luisuscitait l'Angleterre, l'expédition de iMorée. «Vous avez raison, disait Charles X à son ministre de la Marine, M. Hyde de Neuville, la France, quand il s'agit d'un noble dessein, ne prend conseil que d'elle-même : ainsi, que l'Angleterre veuille ou non, nous délivrerons la Grèce ». Sous la conduite du général Maison, nos soldats expulsaient les Turcs du Péloponèse et, sans tenir compte des représentations de l'Angleterre, le gouvernement du roi laissait deux brigades sur le territoire pour donner à la Grèce affranchie le temps de préparer son organisation militaire.
Les grandes puissances se disputaient l'alliance des vaincus de I8I0. L'Autriche et l'Angleterre faisaient valoir aux yeux de Charles X l'intérêt de son trône, la Russie l'intérêt de la France. Les premières, accrues par les traités de Vienne, entendaient conserver ces traités, et s'efforçaient d'associer à leur maintien le roi, en lui montrant dans la paix dont elles lui offraient le gage, dans le concours moral dont elles lui donnaient l'assurance, une force pour son autorité et un appui contre les séditions intérieures, l^a Russie trouvait, au contraire, son avantage dans un remaniement de la carte euro-
péenne. Aspirant à reculer ses fronlières en Orient, comme la France à recouvrer les siennes du côté du Rhin, elle offrait au cabinet des Tuileries de mettre leurs vues en commun et d'en poursuivre la réalisation par une mutuelle entente.
Entre rintérêtdynastiqueetrintérêt national, CharlesX n'hésitait point, ou plutôt il ne voyait que dans l'intérêt de sa patrie l'intérêt de sa race. Il avait opté pour l'alliance russe. C'était le conseil que, dans un mémoire où éclatait sa divination politique, Chateaubriand envoyait de Rome au ministre des Affaires étrangères, M. de la Ferronnays : « L'alliance de la France avec l'Angleterre et l'Autriche contre la Russie, écrivait-il, est une alliance de dupe, où nous ne trouverons que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance de la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des établissements dans l'Archipel et de reculer nos frontières jusqu'aux bords du Rhin ' ».
Ces considérations avaient prévalu auprès de Charles X; elles devaient être reprises et développées, sous le ministère suivant, dans un mémoire que le prince de Polignac soumit au conseil et que le roi approuva. A cette époque, les Russes étaient en guerre aveclaPorle. D'abord indécise, la victoire s'était déclarée pour leurs armes. De succès en succès, ils étaient entrés à Andrinople; déjà on les croyait à Constantinople. Dans cette extrémité, la Grande-Rretagne et l'Autriche tournaient leurs regards vers la France; elles lui prodiguaient les avances et les caresses, elles invoquaient sa décision. « Si cela convenait à la France, disait au représentant du roi l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne, lord Cowley, on pourrait encore empêcher la Russie d'entrer à Constantinople- >k
1 Mémoires d'Outre-Tombe, éd. Dufour, 1860, Y, p. 28.
- Histoire de la Restaui-ation, par M. de Yiel-Castel, XX, p. 9.
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Le Isar ne poussa pas plus loin son triomphe; il signa le traité d'Andrinople (li septembre 18-29). Mais cen'élaitlà qu'un temps d'arrêt; pour reprendre sa marche, la Russie avait besoin de la France. En quinze ans, la vieille monarchie était redevenue l'arbitre de l'Europe et la protectrice ' du grand empire qui naguère la soutenait de son influence. Jusqu'à son dernier souffle, on peut le dire, cette royauté, à qui l'esprit de parti reprocha si longtemps les traités de 1815, ne songea qu'à en délivrer la France ; elle y aurait réussi, pour peu qu'elle eût duré, et ces frontières du Rhin, qu'un autre régime lui avait fait perdre, la France les aurait retrouvées, si elle avait gardé à sa tête la maison de Bourbon.
Il convenait de rappeler ici ces souvenirs ; car ils furent pour Berryer un point de départ, et ne cessèrent d'inspirer la politique étrangère, que, dans le cours de sa vie pubhque, l'orateur royaliste soutint à la tribune.
1 c'est l'expression même donl se servait, après 1830, un ministre du gouvernement de Juillet. Dans une dépêche du -2S octobre 1833 au maréchal Maison, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, le duc de Broglie, ministre des Affaires étrangères, écrivait : « Avant les événements de 1830, la France et la Russie étaient unies par une alliance qui semblait devoir se resserrer de plus en plus. Cette alliance, fondée sur les liens les plus forts qui puissent exister entre deux États, la communauté d'adversaires et l'absence absolue de points de contact et de motifs de rivalité, avait résisté à tous les efforts de l'Autriche pour la dissoudre... L'empereur Nicolas avait d'ailleurs pu apprendre, au milieu des embarras où l'avait jeté un moment la guerre de Tuniuic, la franchise et l'eflicacité de notre concours; cette circonstance, importante par cela même qu'elle avait relevé la France de la situation d'infériorité où elle s'était vue à l'égard de la Russie depuis les événements de 1814, et qu'elle l'avait mise à même d'exercer à son tour envers cette ^juissance v.nrûle de protecteur, avait donné plus de solidité à une alliance qui, entre deux États de premier rang, ne pouvait évidemment subsister que sur le pied d'une égalité complète. La Révolution de Juillet est venue changer complètement cette situation ». Cette dé|)éche se trouve reproduite dans les Mémoires de M. Guizot, IV, p. 379,
Aux premiers jours du mois d'août 1829, Charles X fît appeler son ministre des Finances, le comte Roy. Il lui annonça son dessein de changer le ministère et lui confia le soin d'en former un autre, en mettant pour condition que le portefeuille des Affaires étrangères serait donné au prince de Polignac. M. Roy déclina respectueusement cette mission. Il déclara au souverain qu'il ne pouvait se séparer de ses collègues, et que d'ailleurs il n'entrerait pas dans un cabinet dont ferait partie M. de Polignac. Il insista sur l'impopularité attachée au nom du prince, sur le danger de le mettre en avant, et s'animant de plus en plus, s'approchant insensiblement du roi, à qui il parlait dans une embrasure de fenêtre, le ministre lui dit à plusieurs reprises : « C'est jouer la monarchie * ». Charles X le laissa achever; mais il avait peine à se contenir et se cabrait sous les mots. « Eh bien! mon cher comte, séparons-nous, lui dit- il; je m'adresserai à d'autres personnes ». Le lendemain, il envoyait à son ministre le cordon bleu, témoignage de sa bienveillance, dont M. Roy, après une telle explication, fut touché.
Le parti de Charles X était pris. M. de Polignac, poursuivant son rêve de conciliation, errait inutilement en quête de collègues. Le roi lui imposa une liste de son choix. Les noms modérés n'y manquaient pas : M. Gourvoisier-, M. de Chabrol, M. de Montbel ', l'amiral de Rigny ' (qui finalement n'accepta point) ; mais on ne vit sur
1 Ces détails uous ont élO douncs, on 1870, par M. le duc d'izcs, qui les tenait du comte Roy.
2 Courvoisier (Jean-Joseph), 1771 -f- 183.").
3 Mimtbel (Guillaume-Isidore Baron, comte de), 1787 -+- 1881.
■4 L'amiral de Riguy, 1783 -t- 1835, avait commande en 18i7 l'escadre française ù Navarin.
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cette liste, avec le nom du général deBourmont ', obstinément associé au désastre de Waterloo, que ceux du prince de Polignac et du ministre de l'Intérieur, le comte de la Bourdonnaye ^.
Il ne paraît pas qu'au premier abord Berryer se soit effrayé de la lutte. Il voyait de près les préparatifs du parti révolutionnaire; il croyait au danger de la couronne et à la nécessité de la défendre. Il ne comprenait cette défense que dans les limites fixées par la Charte. Mais telle était aussi, à celte époque, la manière dont l'entendaient le roi et ses ministres. Leur sincérité était manifeste, et Berryer ne la mettait pas en doute. Il désirait leur succès, attendait avec faveur leurs premières mesures, sans contracter pourtant vis-à-vis du cabinet aucun lien de situation. Le jour était proche où, ayant atteint l'âge de l'éligibilité, il verrait se lever pour lui le droit d'intervenir dans les débats parlementaires. Il réservait son action pour ce moment, décidé à garder la liberté de ses allures, mais à s'engager à fond, quoi qu'il advînt, pour le salut de la royauté.
Il n'attendit pas longtemps l'occasion. La mort d'un député de la Haute-Loire, M. de Solilhac •', laissait à la Chambre un siège vacant. Le 20 décembre 1820, une ordonnance royale convoqua pour le 20 janvier suivant les électeurs de ce département.
Dans cet intervalle, Berryer était devenu cligible. Il avait eu quarante ans le i janvier 1830. Dès le G janvier, une seconde ordonnance le nomma président du collège départemental de la Haute-Loire. C'était
1 Viilor, conile de Gaisne de Bourmont, 1773;+ 1840.
2 La Bourdonnaye (François Régis, comte de), 1767 -+- 1839.
3 Georges-Marcellin Cliabron de Solilhac, 1709 -♦- 182'j, député de la Haule-Loire depuis 1813. « Un des plus braves olficiers de la Vendée », a écrit de lui M"" de la Rochejafiueleln dans ses mémoires. 11 avait été l'ami de M. de Serre et siégeait au centre droit.
alors la manière de poser une candidature officielle.
Avant de se rendre au Puy, Berryer, comme président du conseil départemental, prêta serment entre les mains du roi, le dimanche, 10 janvier. « Il y a longtemps que je guettais ces quarante ans », lui dit Charles X avec son gracieux sourire. Le roi tirait de l'élection prochaine les plus heureux présages; il exprimait le vœu que des hommes capables, joignant le talent de la parole àl'entente des afTaires, vinssent fortifier les rangs de la droite, et il s'étendait, avec une flatteuse insistance, sur l'espoir que lui donnait, à ce titre, l'entrée de Berryer à la Chambre.
En ce moment, du reste, Charles X était porté à la confiance. Les perspectives de la gloire extérieure se déroulaient devant ses yeux. La victoire de Navarin, l'affranchissement de la Grèce, avaient illuminé son règne. Il était occupé des grandes négociations pour régler la question d'Orient et rendre à la France les frontières du Rhin. Il songeait à l'expédition d'Alger. 11 sentait croître l'influence de la France en Europe. Ebloui par ces premiers succès, entrevoyant un avenir où se confondaient la grandeur de sa maison et la gloire de son pays, le roi se laissait aller à cette pensée que les oppositions intérieures étaient un obstacle au développement de la puissance nationale, et qu'on servait cette puissance en s'attachant à les vaincre. 11 évoquait à l'appui de ses réfiexions les souvenirs du passé, les événements dont il avait été luimême le témoin tour à tour enthousiaste et désolé, les brillants commencements du règne de Louis XVI, et les catastrophes qui avaient suivi de si près les concessions de son frère : « Ah ! disait-il à Berryer, si vous aviez vu la France en 1783, avec ses colonies, ses victoires sur l'Angleterre, son grand renom en Europe, dans tout l'éclat de sa puissance!... » Image à la fois radieuse et triste, qui montrait la France plus grande sous l'ancienne mo-
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narchie que ne l'avaient laissée, après de prodigieux exploits, les régimes issus de la Révolution, et dont la séduction tentatrice insinuait au monarque, sans qu'il y prît garde, son dangereux programme de gouvernement. Berryer devinait le combat qui se passait dans l'âme du prince. Il ne put se défendre de lui faire observer que cet ancien régime, quelles qu'eussent été ses grandeurs, était tombé; qu'il n'était plus qu'un souvenir, n'a3^ant pas même laissé « une poussière pour le rebâtir ». Le roi l'écoutait sans humeur : « Vous êtes jeune, lui dil-il, vous avez la parole en main ; ce gouvernement de discussion vous convient, je le conçois. Vous me rappelez Gazalès ». Et puis, avec un accent de vérité qui exprimait le fond de son âme : « Au reste, ne craignez rien; j'ai donné ma parole à la Charte ; je la lui tiendrai ».
Tout en préparant son départ pour le Puy, Berryer s'occupait d'une autre élection. Il comptait de nombreux amis dans la Loire-Inférieure. Un siège étant vacant, ils le lui offrirent; mais, déjà engagé pour la Haute-Loire, il déclina l'ouverture, et s'efforça de gagner ceux qui la lui avaient faite à la candidature d'un ancien ministre d'État, passé du service de l'Empire dans les rangs de l'extrême droite , homme d'affaires très entendu, le baron Dudon. Les raisons que Berryer donnait en sa faveur montrent dans quel esprit il envisageait les prochains débals et comment il comprenait le rôle des partisans de la cause royale. Peu sensible dès lors aux violences de langage et aux protestations vaines, il visait aux résultats; il se préoccupait de rallier aux gouvernement les intérêt?, en faisant élire des hommes qui sussent les comprendre et les défendre.
Refléchissez, mon ami, écrivait-il à M. de la Guibourgère, qu'en ce moment il va s'engager une lutte entre le pouvoir royal et les prétentions de la Chambre, qu'il faut que les royalistes se présentent à la tribune avec force et capacité pour i!ERr.Yi:it. — T. 1. 22
la discussion; que ce qui manque au côté droit, ce ne sont pas les bons sentiments et les opinions honorables, mais la connaissance dî s affaires, l'habitude de les traiter, la science des lois, des règlements, des habitudes administratives. Que n'avez-vous recueilli comme moi, de la bouche même du roi, ses paroles pleines de fermeté et de sagesse! Vous comprendriez mieux que, pour servir sa cause en ce moment, c'est un devoir de conscience de lui envoyer des députés capables de discuter avec avantage *.
Berryer revencùt sur le même sujet dans une seconde lettre où se lisent ces mots qui, de sa part, excluaient nettement toute pensée de réaction contre la Charte : « Ce qui manque surtout au côté droit, ce sont des hommes en état de discuter les affaires dans fespril et sous l'autorité des lois existantes » , M. Dudon fut élu dans la Loire-Inférieure. Dans la Haute-Loire, l'influence était disputée par deux personnages qui représentaient à cette époque les deux pôles extrêmes de la politique : le général de la Fayette et le prince de Polignac. Né à Chavagnac-, dans l'arrondissement de Brioude, le général de la Fayette était venu récemment visiter la terre qui, depuisdes siècles, avait appartenu à sa famille. Son voyage dans toute la région avait été un triomphe, et l'ovation faite à sa personne semblait s'adresser également à son parti, bien que le plus grand nombre de ceux qui l'acclamaient n'allassent pas dans leurs idées au delà d'un changement de ministère. La maison de Polignac avait dominé dans le Velay. Son nom y demeurait puissant; la situation du premier ministre ne faisait qu'ajouter à l'ascendant du grand seigneur. Un ami de Berryer, qui avait lui-même la confiance du prince et qui était aussi de la Haute-Loire,
1 19 janvier 1830. Archives de la famille de la Guibourgère.
2 Gilbert Moticr. marquis de la Fayette, était né eu 1"5". Il mourut à Paris en 1834.
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M. Mandaroux-Vertainy, avocat aux conseils du roi, avait préparé dans son déparlement les voies au nouveau candidat.
Berryer partit pour Je Puy quelques jours avant le scrutin. Il avait gardé souvenir d'un épisode curieux de ce voyage accompli par un rude hiver, dans un pays montagneux, sur des pentes abruptes et difficiles. La saison était, cette année, d'une rigueur exceptionnelle. L'Allier avait gelé. Le préfet du Puy avait envoyé des escouades pour casser les blocs de glace qui interceptaient les communications. Berryer voyageait de nuit; sa voiture avançait péniblement au milieu des neiges accumulées sur les chemins. Tout en sommeillant, il sent quelle s'arrête. Il se penche hors de la portière et voit le postillon (jui met pied à terre et commence à dételer. Il l'interpelle aussitôt et lui demande quel est son projet. Le postillon répond que la route est impraticable et qu'il va retourner avec ses chevaux à l'auberge de relai , laissant les voyageurs dans la voilure. Berryer descend immédiatement ; il enjoint au postillon d'atteler ses bêtes à l'essieu de derrière et de rebrousser chemin; il l'aide lui-même avec son domestique à tirer le lourd carrosse de l'ornière. Puis il remonte en voiture, et l'on reprend la route parcourue, le postillon conduisant les chevaux à la main jusqu'à ce qu'il ait pu les replacer dans leur position normale. Cependant Berryer avait été saisi par le froid et déjà ses forces se paralysaient. Il se fait à l'instant déshabiller, frotter et envelopper de couvertures par son valet de chambre, et, ainsi réchauffé, il revient à l'hôtellerie «drapé, disait-il gaiement, comme un empereur romain )).
Le lendemain, 20 janvier, dès l'aube, il se remit en route pour le Puy.
Il y arriva le jour même et parut le soir au théâtre de la ville. Il trouva à la préfecture, marié depuis quelques
semaines à la fille du comte de Waters qui administrait alors le département, un de ses anciens disciples de la Société des bonnes études, dont le nom, déjà porté avec honneur dans les Chambres de la Restauration, a reparu avec un éclat nouveau dans les assemblées de nos jours, M. Augustin de Meaux'. Malgré l'attrait de celle rencontre, il ne crut point devoir accepter l'hospitalité de la préfecture, pour ne pas affecter l'apparence d'un candidat imposé.
Pour n'être point « imposé, » Berryer n'était pas moins le candidat du gouvernement. Le ministre de l'Intérieur, M. de Montbel, avait, dès le mois de décembre, autorisé le préfet à le désigner comme tel. Mais il lui fixait, en termes qu'il convient de reproduire, les limites dans lesquelles devait s'exercer son action.
« Vous userez, dans les démarches et les ouvertures que vous avez à faire, écrivait-il à M. de Waters, de tous les ménagemenls que vous suggérera voire connaissance des localités et des personnes. Vous avez des moyens qui manquent à nos adversaires. Vous devez user de tous ceux que la franchise et la loyauté peuvent avouer - ».
L'opposition, se rendant compte du sentiment qui animait les électeurs, se garda d'offrir un libéral à leurs suffrages. Un royaliste, dont la situation était considérable dans le pays, M. de Ferraigne, avait brigué, sans l'obtenir, l'appui du ministre. Il devint le candidat des adversaires du gouvernement.
La renommée que Berryer s'était faite ne permettait à personne, amis ou ennemis, de se méprendre sur l'importance que devait avoir son entrée à la Chambre. Le Co/ts-
1 Son père avait été maire île Montbrison et député de la Loire sous la Restauration; sou lils, le vicomte Camille de Meaux, ministre de l'Agriculture sous le gouvernenient du Maréchal de Mac-Mahon, a été successivement membre de l'assemblée de 1871 et du Sénat.
2 26 décembre 1829. Lettre inédite communiquée par le vicomte de Meaux.
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titutionnel prétendait qu'on faisait au Sacré-Cœur des neuvaines pour son élection. Il le voyait déjà ministre : « On compte sur M. Berryer, disait-il, pour tous les ministères. Il aura à coup sûr les sceaux, s'il n'opte pas pour les finances ». D'après le National, Berryer était l'orateur désigné du gouvernement; il devait répondre à M. Dupin. Le plan de ses discours était prêt, soit pour la défensive, soit pour l'attaque. « On compte tellement sur lui, ajoutait-il, qu'on regarderait la session comme fort dérangée, s'il n'était pas élu ».
La veille du scrutin, le roi nomma sept pairs de France, choisis presque tous parmi d'anciens serviteurs de la maison de Bourbon. Le comte de la Bourdonnaye, qui avait quitté le ministère de l'Intérieur, était compris dans celte promotion. Le président du conseil n'avait d'abord inscrit que six noms sur le projet d'ordonnance; ce fut Charles X qui ajouta le septième. « 11 faut quej'aie aussi le mien », dit-il, et par une inspiration qui témoignait de la générosité de ce prince, il écrivit lui-même, à la suite des candidats présentés, le nom d'un ancien officier de l'Empire, qu'avaient rendu célèbre d'heureuses innovations dans l'arme de l'artillerie, le général Vulée. Une feuille libérale, le Temps, en racontant le fait', ne put s'empêcher de rendre hommage à la délicate initiative du monarque. Pour le A^a^iona/, la promotion cachait toute une combinaison politique. Elle n'avait d'autre objet que d'assurer la situation de Berryer à la Chambre des députés. On voulait faire du futur élu le chef de la droite, et, pour lui éviter une concurrence jalouse, on avait résolu de transférer M. de la Bourdonnaye à la Chambre des pairs. Mais on eût craint, en ne nommant que M. de la Bourdonnaye, de divulguer le secret, et, pour arriver à faire un seul pair, on en avait créé sept. « Conçoit- on, s'écriait le
1 30 janvier 18.10.
National, un ministère faisant de pareilles choses, nommant sept pairs pour placer à la tête de trente voix un avocat dont il ignorait rélection et dont il ignore le talent ' ».
Ce talent, bien entendu, l'opposition le contestait, tout en ayant eu, dans d'autres temps, l'occasion de le proclamer. Berryer n'était plus pour le Journal des Débats qu'un homme « d'un langage passable »; le Temps parlait de « sa faconde »; le National de « ses invectives ». Mais l'acharnement que chacun mettait à le combattre prouvait assez qu'on le redoutait. De Paris comme des départements avoisinant la Haute-Loire, les journaux faisaient feu contre le candidat. On rappelait au royaliste les vers qu'à vingt ans il avait faits en l'honneur de Napoléon. On opposait à ses opinions le libéralisme de son père; on le montrait « reniant les principes et les exemples paternels ». Le Constitutionnel, dont il avait flétri, dans un procès récent, le passé révolutionnaire et bonapartiste, prévoyait avec inquiétude les entreprises de Berryer contre la liberté : « Pense-t-on, disait-il, que M. Berryer plaidera en faveur de la presse libre, de l'instruction élémentaire, de la liberté religieuse? » Il avait en réserve d'autres arguments appropriés au gùut de ses lecteurs. A l'entendre. Berryer venait d'être nommé par l'entremise des Jésuites causidicus e consiliis et e latere summi romani pontificis, et le pape lui avait envoyé un superbe reliquaire. « Si cela est vrai, disait gravement le Constitutionnel, messieurs les électeurs duPuy calculeront les conséquences d'un choix qui donnerait à la législature un allié intime des Jésuites, aux conseils de la couronne un serviteur du pape - » !
Ce n'est pas seulement l'homme public, c'est l'homme
1 31 janvier 1830.
2 13 janvier 1830.
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privé qui, dans les luttes électorales, doit livrer sa poitrine. Berryer en fit dès ce moment l'expérience. On méconnaissait la sincérité de ses convictions; on l'accusait de n'obéir qu'à l'ambition des places, lui qui de tout temps les refusa. Son désintéressement môme, que le Constitutionnel avait loué jadis dans l'avocat de Gambronne, dont la Quotidienne disait « qu'il faisait le fond de son caractère » était attaqué, et le journal de Michaud se croj'ait obligé de rappeler « au nom de tous les royalistes que M. Berryer a si éloquemment défendus » que, dans les procès politiques, « il n'avait jamais accepté d'autre prix de ses travaux que la reconnaissance de ses amis ». Enfin on alla jusqu'à Tincriminer dans sa vie intime, dans ses sentiments de famille, calomnie si criante qu'elle arracha à Berryer père une protestation indignée, a Les talents de mon fils, ses opinions politiques, écrivait-il à la Quotidienne, sont des biens acquis qu'il lui appartient de défendre. Mais, ni sa mère ni moi ne devons souffrir qu'on lui conteste les qualités du cœur. C'est le plus précieux héritage que nous ayons pu lui assurer; notre devoir est d'intervenir partout où on le lui dispute. Je dirai donc que la piété filiale conserve chez mon fils à quarante ans tout le charme qu'elle eut dans son enfance; que son amitié pour ses frères n'oublie qu'une chose, cet esprit de calcul qui isole tant de familles... ^».
Il ne restait guère à mettre en doute que le courage de Berryer. On n'y manqua pas. A la suite du procès qu'il avait soutenu au nom de la Quotidienne contre le Constitutionnel, une rencontre avait eu lieu entre lui et un rédacteur de la feuille libérale, Evariste Dumoulin. Un ournal essaya par des insinuations vagues de jeter une ombre sur l'attitude qu'aurait eue Berryer. Cette fois, ce fut un adversaire, qui se leva pour le défendre. Armand
t Quotidienne, '16 janvier 18.'50.
•iH LA JEUNESSE DE BERRYER.
Carrel avait été témoin d'Évariste Dumoulin ; il écrivit à l'un des témoins de Berryer, le baron de Loin : « Je ne saurais me rappeler les expressions employées dans le témoignage que vous, M.M. Amé, La Rose et moi, avons signé relativement à l'afTaire de MM. Berryer et Dumoulin. Je me souviens au moins très bien que la conduite de M. Berryer a été parfaite. C'est là ce que nous avons attesté en commun; c'est là ce que j'attesterai avec plaisir, conjointement avec vous, toutes les fois que cela pourra vous être agréable' ».
Comme l'avait prescrit l'ordonnance royale, le collège départemental s'était réuni au Puy le 2G janvier. Berryer ouvrit la séance par un discours.
Il commença, en écartant toute question personnelle, par donner aux électeurs une grande idée de l'acte qu'ils allaient accomplir.
... Je manquerais à mon devoir, leur dit-il, je trahirais la confiance du roi qui a daigne massocier à vos travaux, si je pouvais être domine par la pensée do quelque prétention personnelle, ou si je descendais à la discussion de quelques intérêts privés. Ce serait vous faire outrage que de songer à raffermir vos cœurs, ou à vous venger des menaces et des injures proférées contre votre indépendance. De plus liantes pensées vous occupent. Au milieu des graves circonstances qui nous environnent, la mission du député que vous allez nommer doit avoir un caractère plus généreux et plus élevé.
Il s'attachait à proclamer à la fois, comme choses également inviolables, la Royauté et la Charte. Il repoussait