CHAPITRE XIII
LES ORDOiSiN ANGES.
Déchaînement des feuilles de l'opposition contre le ministère Polignac. — Le Journal des DibaU. — M. Thiers et le National. — Ouverture de la session (2 mars 1830). — Discours de Charles X. — Rapport et projet de la commission de l'Adresse. — Amendement de M. de Lorgeril.
— Discours de M. Guizot. — Discours de Berryer. — Impression qu'il produit. — Mot de Royer-Collard. — L'Adresse est votée. — Les 221. — Prorogation des Chambres. — Banquet des Vendanges de Bourgogne.
— M. Odllon Barrot en 1830 et en 1848. — Attitude effacée du gouvernement. — Charles X. — Le prince de Polignac. — Lamartine et le premier ministre. — Préparatifs de l'expédition d'Alger. — Noble fermeté du roi et des ministres dans la politique extérieure. — Rapport de M. de Chabrol au roi sur la situation financière. — Excédents et dégrèvement. — La Chambre est dissoute. — Retraite de M. de Chabrol et de M. Courvoisier. — M. de Peyronnet est nommé ministre de l'Intérieur et M. de Chantelauze garde des sceaux. — Conseil de coup d'Etat donné à M. de Chantelauze, en présence de Berryer, par un des pairs qui plus tard condamneront les ministres de Charles X. — Lettres de Lamennais à Berryer. — Conversation de Berryer avec le prince de Polignac. — Il refuse d'être ministre et quitte Paris pour se dérober aux instances du roi. — Berryer est de nouveau président du Collège départemental de la Haute-Loire. — Il est réélu. — Prise d'Alger. — L'opposition victorieuse au scrutin, — Les ordonnances.
— Berryer, revenant de la Haute-Loire, en reçoit de la bouche de son frère la nouvelle à Augerville. — Sa désolation. — Il part pour Paris.
Une ordonnance royale, en date du 7 janvier 1830, avait fixé au ÎL mars l'ouverture delà session. Les Cham-
bres ne s'étaient pas réunies depuis ravènement du ministère Polignac. On se préoccupait de l'accueil qu'elles feraient au président du conseil et à ses collègues. La meilleure chance des ministres se trouvait dans les divisions de la Chambre des députés; ils pouvaient se flatter de tirer de ces divisions une majorité favorable , à moins que la défiance générale dont ils étaient l'objet ne fît taire les dissidences et ne devînt elle-même le principe d'une majorité contre eux. Ce n'est pas qu'on eût lieu jusque-là de leur reprocher leurs actes. « N'avons-nous pas vu, disait plus tard M. Thiers, l'opposition de la Restauration, dès IHlo, dès les premiers jours de ce régime, dire à la branche aînée qu'elle violait la Charte, même avant qu'elle en eût l'idée ' »? La même tactique était suivie contre les ministres de 1830. On n'avait pas attendu qu'ils agissent pour les accuser, et, les voyant immobiles, l'opposition déconcertée, après les avoir représentés comme capables de toutes les violences, leur faisait presque un crime de n'en commettre aucune. « Voilà des hommes qui arrivent pour en finir avec l'esprit du siècle, écrivait le Journal des Débats... Eh bien, ils ne font rien! »
Le ministre, de qui les antécédents faisaient le plus redouter une pensée de coup d'Ktat, M. de la Bourdonnaye, s'était retiré sans avoir rien tenté qui justifiât sa réputation. Son successeur au ministère de l'Intérieur était M. de Montbel, caractère doux et inoffensif. 11 avait cédé le portefeuille de l'Instruction publique à M. de Guernon-Ranville-, jeune magistrat dont on vantait la brillante parole et les opinions sages. M. de Polignac se défendait de toute intention hostile à la Charte et faisait
J 17 mars 184G. Discours de M. Thiers, recueillis par M. Calmon, VII, p. 131.
- Le comte de Guernon-Ranville , né en 1787. est mort en 1866. — Cf Journal d'un ministre, œuvre posthume du comte de Guernon-Ranville publié par M. Julien Travers. — Caen, in-S" 1873.
désavouer par le Moniteur les polémistes d'extrême-droite, qui le compromettaient par l'exaltation de leurs éloges ou de leurs conseils.
Mais, pour l'opposition, l'existence du cabinet était, à elle seule, une conspiration. « Le libéralisme, écrivait Lamennais, ne parle de rien moins que de « prendre les armes ' ». La presse n'en était pas encore là; elle ne faisait appel qu'à la résistance légale, en la poussant jusqu'aux limites où elle eût cessé de l'être. Une feuille nouvelle venait de se créer pour mener celte campagne, c'était le National. Deux jeunes gens du Midi, qu'unissaient, avec des talents divers, une étroite amitié et des vues identiques, Adolplie Thiers et François Mignet-, s'étaient associés, pour fonder ce journal, avec Armand Carrel ', ancien officier qu'on avait vu, en 1823, au passage de la Bidassoa, prendre parti pour la révolution espagnole contre l'armée française rangée sous le drapeau blanc. La prévoyance des écrivains du National allait plus loin que celle des autres feuilles d'opposition ; elle visait, au delà du renversement des ministres, la chute de la dynastie. « N'y a-t-il pas quelqu'un au Palais- Royal? » répondait M. Mignet à un ami qui lui demandait par quel gouvernement il remplacerait les Bourbons ''.
En quelques jours, le National avait mis à l'ordre des discussions la fameuse maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas », et fait passer dans la polémique quotidienne le souvenir de la déchéance des Stuarts et de l'avènement de Guillaume IIL L'audace des nouveaux venus effrayait les constitutionnels engagés dans la lutte.
1 Correspondance de Lamennais, cdit. Forgues, H, p. 71.
2 Tliiers (Louis-Adolphe), 1797-1877. — Mignet {Kian(,'ois-AugusteMarie 1796 -+- 188i.
3 Armand Carrel, 1800 -t- 1836.
4 François Mignet, par Edouard Petit, ln-8. — Perrin, 1889, p. 64.
Le Journal des Débats déplorait l'excès de « ses jeunes amis » ; mais il accusait les ministres de l'avoir provoqué et s'en faisait contre eux un grief de plus.
Il était difficile que de pareilles manifestations ne confirmassent pas les craintes de Charles X; sous le nom de son ministère, c'était sa couronne qu'il sentait menacée. Cependant le roi tardait à s'occuper de la politique intérieure et, tandis qu'on prêtait à son gouvernement les plus noirs desseins, il consacrait les séances du conseil à la préparation d'une grande œuvre nationale, la guerre contre le dey d'Alger.
Le 20 février, dix jours à peine avant la rentrée des Chambres, les ministres réunis aux Tuileries, songèrent enfin à mettre en délibération les termes du discoiu^s du trône. Ce fut alors qu'en réponse aux projets de résistance qui se débattaient publiquement dans les associations et dans les journaux, on arrêta la rédaction de ce paragraphe mémorable : « Si de coupables manœuvres suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publique, dans la juste confiance des Français et l'amour qu'il ont toujours montré pour leurs rois ».
La session s'ouvrit le 2 mars, dans la grande salle du Louvre. Le roi prononça avec dignité le discours préparé. Il éleva la voix lorsqu'il arriva à ce passage qui devait susciter des commentaires redoutables sur ses résolutions futures. Le lendemain, les deux assemblées siégèrent dans leurs salles respectives. Berryer, comme l'un des membres les plus jeunes, fit partie, en qualité de secrétaire, du bureau provisoire de la Chambre des députés. Le président était alors nommé par le roi sur une liste de candidats dressée par la Chambre. Présenté en première ligne, M. Hoyer-Collard fut choisi par Charles X. Il dirigea à ce litre les travaux de la commis-
sion de l'Adresse, et donna lecture à la Chambre du projet que la commission avait préparé.
Ce qui dans ce projet fixait l'attention, ce qui devait faire l'objet d'un débat solennel et décisif, c'était la réponse aux paroles du roi sur la politique intérieure. Le roi avait fait appel au concours des Chambres. La Chambre des députés était invitée à lui dire que ce concours ne serait pas donné à son gouvernement.
Les formes les plus respectueuses, les protestations les plus tendres, précédaient l'expression de ce refus, comme pour en déguiser la gravité aux yeux mêmes de ceux qui allaient le déclarer.
« Sire, disait l'Adresse, ce peuple chérit et respecte votre autorité; quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre auguste frère et à vous, ont profondément enraciné dans son cœur la reconnaissance qui l'attache à votre royale famille. Sa raison, mûrie par l'expérience, lui dit que c'est surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le plus saint de tous les titres, et que c'est pour son bonheur autant que pour votre gloire que les siècles ont placé votre trône dans une région inaccessible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir pour lui présenter les droits sacrés de voire couronne comme la plus sûre garantie de ses libertés et l'intégrité de vos prérogatives comme nécessaire à la conservation de ses droits ».
Mais aussitôt après cette affirmation des droits et des prérogatives de la couronne, le projet, s'expliquant sur la cause des inquiétudes qui troublaient les esprits, accusait la pensée politique du gouvernement :
« Sire, la Charte que nous devons à la sagesse de votre auguste prédécesseur, et dont A'otre Majesté a la ferme volonté de consolider le bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être et elle est,
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en effet, indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites exactement tracées, et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vues de votre peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. — Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas... »
Les hommages dont celte déclaration était accompagnée n'en atténuaient pas le caractère. L'adresse proclamait nécessaire l'intégrité des prérogatives ro3'ales, et elle commençait par leur porter atteinte, en contestant au souverain le droit de choisir son ministère, droit reconnu par la Charte. Elle repoussait les ministres avant qu'ils eussent rien fait, sur leurs personnes et non sur leurs actes. Un membre de la Chambre des députés qui n'appartenait pas à l'exlrême-droite, avait autrefois jugé celte prétention : « Le jour où il sera établi en fait, disait, le 12 février 1810, M. Royer-Collard, que la Chambre peut repousser les ministres du roi et lui en imposer d'autres qui seront ses ministres et non les ministres du roi, ce jour-là, c'en est fait, non seulement de la Charte, mais de cette royauté qui a protégé nos pères... Ce jour-là, nous serons en république. »
Un amendement qu'avaient inspiré les amis de M. de Martignac fut proposé par M. de Lorgeril ' pour adoucir les termes de l'avertissement, sans dissimuler le sentiment de la Chambre. Il était ainsi conçu :
« Cependant notre honneur, notre conscience, la fidélité que nous vous avons jurée et que nous vous garderons toujours, nous imposent le devoir de faire connaître
1 Le comte de Lorgeril (Louis-François-Marie), 1""8 -+- 1843, était entré à la Chambre en 18-28, comme député d'Ille-et-Vilaine, en remplacement de M. Corbière, nommé pair de France,
à Votre Majesté qu'au milieu des sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées à la suite des changements survenus depuis la dernière session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il appartient de les apprécier et d'y apporter le remède qu'Eile croira convenable. Les prérogatives de la couronne placent dans ^es mains augustes les moyens d'assurer cette harmonie constitutionnelle , aussi nécessaire à la force du trùne qu'au bonheur de la France ».
L'adoption de cet amendement eut-elle changé l'état des choses? On peut en douter. Charles X se retranchait dans son droit de choisir les ministres; il avait fait de ce droit un usage extrême, en prenant des ministres que repoussait évidemment l'opinion publique. Mais ce droit était certain. Le roi admettait que la Chambre rejetât les projeta que les ministres lui présenteraient et rendît ainsi leur maintien impossible; mais il soutenait que les condamner de parti pris, par cela seul qu'ils étaient au pouvoir, c'était l'atteindre lui-même dans sa prérogative. En principe, il avait raison, et, fort de cette conviction, il n'aurait probablement pas cédé devant un amendement qui, sous une forme plus modérée, maintenait la prétention contraire.
La rédaction nouvelle trouva d'ailleurs peu d'adhérents; elle fut combattue par les adversaires du cabinet aussi bien que par ses défenseurs. M. Guizot et Berryer firent tous deux leur début sur cet amendement. M, Guizot le repoussa, comme tenant au roi un langage trop faible, Berryer, comme attaquant les droits de la couronne. Des deux côtés la question ministérielle avait disparu ; la monarchie elle-même se trouvait en cause.
Berryer ne chercha pas à voiler ce caractère du conflit ; bien au contraire, il le mit en relief. La discussion de l'Adresse ayant lieu, à cette époque, en comité secret,
nous n'avons qu'une analyse de ce premier discours; mais elle permet de reconnaîlre l'inspiration et presque d'entendre l'accent de l'orateur.
Le projet d'Adresse avait signalé l'inquiétude des esprits en l'attribuant à la formation du nouveau ministère. Ce ministère était né de la volonté du roi; il fallait donc faire remonter au roi lui-même, disait tout d'abord Berryer, le reproche formulé par la commission.
« Un acte de la volonté royale, le seul acte de la puissance executive qui ne puisse être l'objet d'aucune responsabilité, est présenté comme la cause de la douleur de tout un peuple.
« C'est le roi personnellement que l'on accuse. Envoyez donc au roi votre grande députalion pour lui dire : « Sire, l'usage que vous avez fait de vos prérogatives « trouble notre «écurité, altère notre prospérité et peut « devenir fimeste à notre repos ».
La gauche se récrie à ces paroles; elle demande que l'orateur soit rappelé à l'ordre, et ce sont les députés les plus hostiles à la royauté qui protestent le plus haut contre l'accusation. Berryer se tourne vers l'opposition : « Vos interruptions, dit-il, ne me troublent pas. Elles me satisfont. L'horreur que la Chambre exprime contre les conséquences de la résolution proposée me donne l'assurance que ce projet va être rejeté ».
S'adressant alors aux hommes qui ont soutenu le précédent cabinet, il les prend à témoin que l'inquiétude ne date pas de l'avènement du nouveau ministère. Car c'est M. de Martignac lui-même qui, le premier, à la tribune, a poussé le cri d'alarme.
« Celui de nos collègues qui honora le dernier ministère par l'aménité de son caractère, par le brillant éclat de son talent, n'a-t-il pas signalé le désordre des partis? Ne retentissent-elles pas encore à vos oreilles ces terribles paroles : l\'oi(s marchons à l'anarchie! J'ai
SOUS les yeux la circulaire du dernier garde des sceaux; on y lit : « Des journaux provoquent ouvertement à la « désobéissance aux lois... Des brochures impies et sédi- « tieuses outragent ce qui doit être entouré de tous les « respects, et ces tentatives criminelles, heureusement « impuissantes jusqu'ici, pourraient devenir dangereu- « ses, si elles n'étaient promptement réprimées ».
« Voilà donc le calme et la sécurité que vous accusez « le roi d'avoir troublés ».
M. Guizot, en déclarant trop adoucis les termes de l'amendement de M. de Lorgeril, avait dit : « Gardons-nous d'énerver nos expressions... La vérité a déjà assez de peine à pénétrer jusqu'au cabinet des rois; ne ly envoyons point faible et pâle ».
Il semblait que Berryer voulût s'inspirer de ce conseil, en parlant à la Chambre; il prenait soin de dissiper toute équivoque et d'exposer, sans ménagement, les conséquences extrêmes du projet pour obliger l'Assemblée à le repousser.
« Qu'importe maintenant, s'écriait-il, quand les droits du roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre Adresse soit remplie de protestations de dévouement, de respect et d'amour! Qu'importe que vous disiez : <( les prérogatives du roi sont sacrées », si, en même temps, vous prétendez le contraindre dans l'usage qu'il en doit faire! Ce triste contraste n'a d'autre eH'et que de reporter la pensée vers des temps de funeste mémoire. Il rappelle par quel chemin un roi malheureux fut conduit, au milieu des serments d'obéissance et des protestations d'amour, à échanger contre la palme du martyre le sceptre qu'il laissa choir de ses mains.
« Je ne m'étonne pas que, dans leur pénible travail, les rédacteurs de l'Adresse aient dit qu'ils se sentaient condamnés à tenir au roi un semblable langage. £]t moi aussi, plus occupé du soin de l'avenir que des ressentiments du
passé, je sens que si j'adhérais à une lelle Adresse, mon vole pèserait à jamais sur ma conscience comme une désolante condamnation ».
Un vif mouvement de curiosité, comme l'attestent tous les journaux du temps, s'était produit, lorsque Berryer avait paru à la tribune. On se demandait si le député soutiendrait la réputation de l'avocat. Lorsqu'il eut fini de parler, le jugement fut unanime. Le caractère de son éloquence était de ne se classer dans aucun genre. Ce n'était pas un orateur du barreau qu'on venait d'entendre, c'était l'orateur. J^a droite se leva pour saluer son champion. Elle était « ivre de joie », disait ironiquement le Constitutionnel. Mais l'hommage ne vint pas seulement de ses rangs. Le centre droit, des membres de la gauche, s'approchèrent de Berryer pour le féliciter. Parmi les plus empressés, on remarquait M. de Martignac et M. Royer-GoUard. « Quel beau talent! » dit un député devant M. Royer- Collard. « Ne dites pis un talent; dites une puissance! » reprit solennellement le chef des doctrinaires.
La Chambre rejeta l'amendement Lorgeril, mais pour se rallier au projet d'Adresse. Il fut voté dans la même séance. 181 voix l'avaient repoussé; 221 l'adoptèrent. Le chiffre est demeuré historique.
La décision de la Chambre n'ébranla point les dispositions du roi. « J'ai annoncé mes résolutions dans mon discours d'ouverture de la session, dil-il à la députation qui vint porter au pied du Irôiie les remontrances de l'Assemblée. Ces résolutions sont immuables; l'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter ».
Le 19 mars, à l'ouverture de la séance, le ministre de l'Intérieur remit au président le texte de l'ordonnance royale qui prorogeait au l'"" septembre la session des deux Chambres.
L'impression produite par le discours de Berryer s'était répandue dans le public; elle avait frappé les ministres.
« Vous serez mon secrétaire général, lui disait le ministre des Finances, M. de Chabrol; nous défendrons le budget ensemble w. Bcrryer déclina l'ouverture : « Je suis plein de dévouement pour le roi, répondit-il; mais je désire servir la cause de la monarchie dans ma pleine liberté, au nom de mes convictions, et non en vertu de ma place ». Il n'était pas fixé d'ailleurs sur les vues du cabinet et se réservait de juger ses actes. Ce qu'il avait défendu dans le dernier débat, c'était le droit de la couronne et non le programnre du ministère. Ce programme, à vrai dire, n'existait point ;iles ministres n'en avaient pas délibéré, et leur accord devait se rompre au premier essai qu'ils feraient pour en formuler un.
La prorogation des Chambres n'avait suspendu les orages dans l'enceinte législative que pour les déchaîner au dehors. Les journaux redoublaient de violence, ceux-ci pour attaquer le gouvernement, ceux-là pour menacer ses adversaires; ils continuaient, par leurs mutuels défis, à entretenir dans le pays l'idée qu'un grand conflit se préparait, destiné, suivant les uns, à fonder la puissance de la royauté, suivant les autres, à précipiter sa ruine. Les forces de l'opposition se groupaient pour une lutte suprême. L'association Aide-toi le ciel t'aidera étendait ses rameaux dans tous les départements et disposait ses moyens de combat en vue d'une dissolution prochaine. Des sociétés se formaient pour organiser le refus de l'impôt. Un banquet était offert aux ^21 dans un restaurant de Paris, à l'enseigne des Vendanges de Bourgogne. Républicains et libéraux s'y trouvaient réunis. Dès le premier rapprochement, la divergence éclatait entre eux, divergence qui devait se reproduire dix-huit ans plus tard
dans des circonstances analogues. Les républicains prétendaient écarter le toast au roi, les libéraux voulaient le maintenir. On se décida à le porter sous une forme qui rappelait les souvenirs de 91 : « A la royauté constitutionnelle et aux deux Chambres! » Rencontre singulière que les leçons de l'avenir devaient rendre plus instructive! Le toast ainsi modifié, précurseur deux fois, en 1830 et en 1848, d'une révolution, fut porté aux deux époques par le même homme, M. Ôdilon Barrot'.
Il n'y avait, dans cette mêlée, qu'une voix qu'on n'entendit point : c'était la voix du gouvernement. Ce pouvoir, dont tous, amis ou adversaires, signalaient l'action redoutable, était le seul à ne pas bouger. La presse, qui l'accusait de tyrannie, déployait contre lui une violence dont quelques procès, déférés à une magistrature fréquemment opposante, n'arrêtaient pas l'éclat; on le menaçait publiquement du refus de l'impôt, et le droit d'association s'exerçait, sous ce ministère oppresseur, avec une liberté que le régime suivant, après quatre ans d'expérience, se déclarait hors d'étal de supporter^.
C'est qu'en effet ce cabinet, dont la création avait semblé un défi à l'opinion, qui laissait les journaux réputés ses organes lui conserver, par leurs allures, celte apparence provocatrice, n'avait à aucun degré les aptitudes nécessaires, qualités ou défauts, [lour le rôle qu'on lui attribuait. Personne n était moins fait pour tenter un coup d'Etat que les ministres, personne, si ce n'est le roi lui-même.
Charles X avait comme épuisé l'effort de sa volonté dans l'acte par lequel il avait formé la combinaison du
1 « Par quelle étrange deslinoe dev.-iis-je, di\-liuit ans plus lard, me retrouver aux prises avec les mêmes diflicultés, dans des circonstances presque identiques et dans leurs causes et dans leurs effetsi » [Mémoires de M. Odilon Barrot, I, p. 91.)
2 Discussion du projet de loi sur les associations, mars 183i.
8 août. Affable, doux, bienveillant, aimant la faveur populaire et s'atlristant de la voir séloigner, supportant sans aigreur la contradiction et dominant les résistances bien plus par l'accent de son cœur que par l'invocation de son autorité, moins ferme dans ses résolutions que tenace dans ses préjugés, ce prince n'avait rien d'un despote. Il était plein de tolérance pour les hommes, et, toujours heureux de plaire, il mettait une sorte de coquetterie à surprendre par sa bonté ceux qu'il avait lieu de croire ses adversaires. Il avait décoré de sa main Casimir Périer. A peine sur le Irùne, il s'était empressé de relever le duc d'Orléans de la disgrâce où l'avait laissé Louis XVllI; il lui avait conféré, pour lui et ses enfants, le titre désiré d'Altesse Royale et, prenant en main jusqu'à l'avenir du prince, il avait tenu à lui faire assurer, dans la loi relative à la liste civile, la restitution de l'apanage d'Orléans, restitution qui n'avait été jusque-là prononcée que par une simple ordonnance, toujours révocable. En 1829, lorsque le Journal des Débats fut traduit devant les tribunaux pour l'article fameux qui se terminait par ces mots : Malheureuse France! malheureux roi! le fils aîné du duc d'Orléans, le duc de Chartres, vint prendre place dans l'auditoire. Charles X, le voyant peu de jours après aux Tuileries, lui reprocha devant quelques témoins cet acte d'opposition. Mais ce n'était là qu'une admonestation officielle; l'excellent prince s'était fait violence pour l'adresser; dès qu'il se retrouva seul avec le duc de Chartres et son père, il se livra à son naturel et n'eut pour eux que d'aimables paroles'. La veille de la discussion de l'Adresse des 221, le roi recevait à son cercle les députés de l'opposition, et c'était en sa présence, honoré de son accueil, presque sous la bienveillance de son regard, que le principal rédacteur du projet, M. Etienne, confiait à
1 Vie de Marie-Amélie, reine des Français, par A. Trognon. In-18 , p. 175.
l'oreille de l'un des assistants le paragraphe encore ignoré qui déclarait le refus de concours'. Excitée par les accusations des ennemis du trône autant que par les témérités de quelques-uns de ses défenseurs, la foule croyait aux desseins du roi contre la liberté. Ceux qui connaissaient bien Charles X ne redoutaient que « sa facilité et l'extrême bonté de son caractère - »; ils s'épouvantaient de le voir s'engager dans une lutte pour laquelle lui feraient également défaut le calcul et l'énergie.
Ce que n'avait pas le souverain, il ne fallait point le demander au président du conseil. Le prince dePolignac' partageait les faiblesses de son maître, sans réunir toutes ses qualités. Charles X aimait à consulter; il s'armait des renseignements que lui avaient fournis les adversaires de sa politique pour s'affermir dans ses vues. M. Royer-Collard, dont il appréciait le libre langage, lui avait dit que la Chambre était trop divisée pour offrir les éléments d'une majorité. Charles X en lirait celte conclusion assez naturelle qu'une Chambre qui ne savait pas ce qu'elle voulait, ne pouvait avoir la prétention de peser sur les choix de la couronne. Il s'encourageait ainsi dans sa résistance , ne réfléchissant point que les hommes divisés sur ce qu'ils veulent, n'en sont pas moins capables de s'unir contre ce qu'ils repoussent. M. de Polignac allait plus loin: il ne s'embarrassait pas des votes de la Chambre, et lorsqu'on lui alléguait la nécessité de s'assurer une majorité, il répondait avec une confiance superbe : « Une majorité! que ferais-je d'une majorité! »
Cependant il n'était pas le moins du monde un homme de dictature. Incapable d'une vengeance personnelle,
1 Mémoires du duc de Broglie, HI, p. 233.
- Correupondance d'Alexis de Tocqueville, II, p. 18. — Au I)aron de Tocqueville, (> mai 1830.
3 Né en 1780, le prince de Polignac (Auguste-Julcs-Armand) est mort en 1847.
souriant aux remontrances, niais ne songeant pas à s'en blesser, esprit facile, brillant, noblement et sérieusement soucieux, ses dépêches en font foi, de la dignité nationale, l'un des meilleurs représentants que nous ayons eus à l'étranger, au témoignage d'un bon juge, le comte de la Ferronnays ', le prince de Polignac avait rapporté de son ambassade en Angleterre le goût des institutions parlementaires. Il se croyait appelé à sauver la liberté en France; il rêvait d'associer à son œuvre les plus illustres royalistes; il avait même espéré le concours de certains chefs de l'opposition, et ne comprenait pas qu'on fît ditriculté de le soutenir.
Quelques jours après la discussion de l'Adresse, M. de Lamartine fut reçu à l'Académie française. Le poète était alors chargé d'afi'aires à Florence. Il prononça un discours très royaliste, mais animé de protestations significatives en faveur de la Charte. Le duc de Rohan, qu l'aimait beaucoup, lui dit au sortir de la séance : « Dites adieu à tout avancement; vous venez de tromper toutes nos espérances et de donner des gages aux factieux », M. de Polignac, son chef hiérarchique, le manda au ministère. Il essaya de le convertir à sa politique ; il le trouva inébranlable. Loin de lui en vouloir, le président du conseil éleva en grade le jeune diplomate. Il le nomma ministre plénipotentiaire auprès du prince Léopold de Cobourg, désigné pour le trône de Grèce ^.
M. de Polignac se persuadait qu'il avait mission d'arracher la royauté au péril qui la menaçait; mais, pour l'accomplissement de cette mission, il ne se préoccupait d'aucun des moyens humains sans lesquels les œuvres de ce genre, même inspirées du ciel, n'arrivent pas au succès. Ses collègues n'obtenaient de lui nul éclaircissement sur
1 Histoire de la Restauration, par L. de Viel-Castel, XVHI, p. 411.
2 Manuscrit de ma mère, par A. de Lamartine, 1871, iii-8". Épilogue p. 310.
la voie qu'il entendait suivre, et son imperturbable assurance, dans le néant de ses combinaisons, n'était pas faite, au milieu des orages qui s'amoncelaient, pour leur donner confiance. Nommés par un choix personnel du souverain, sans qu'un examen préalable eût permis de constater leur accord, les ministres vivaient à l'écart les uns des autres; gémissant sur leur inaction, voyant les jours s'avancer sans qu'on prit aucun parti, ils épiaient quelque issue pour sévader du pouvoir et n'y restaient, en le déplorant, que par un sentiment de fidélité au roi.
Telle était la disposition de ces hommes, dont les journaux dénonçaient les conciliabules ténébreux et les trames criminelles. Attaqués de toutes parts, ils demeuraient silencieux et comme interdits.
Ils n'étaient pourtant pas sans prendre souci des intérêts de la France, mais tout autrement que le public ne se l'imaginait. On les croyait absorbés par la politique intérieure: c'était le contraire. Elle paraissait à peine dans leurs délibérations; ils la remettaient chaque jour au lendemain. Ce qui les occupait, ce qui remplissait leurs séances, c'était la politique étrangère; c'était, nous lavons dit, la levée d'armes projetée contre le dey d'Alger. Sur ce point, jamais d'indécision. Les mêmes hommes qui laissent tlottcr au hasard les problèmes du gouvernement se retrouvent pleins d'initiative et de fermeté devant les difficultés extérieures. L'opposition de l'Angleterre à l'expédition d'Alger, les hésitations du prince Léopold qui finit par refuser le couronne de Grèce, les objections qui s'élèvent jusqu'au sein de la marine française contre la guerre d'Afrique, rien n'arrête le cabinet. Le vieux sang de France anime la royauté, et les ministres n'ont qu'à suivre l'élan du monarque. Tout répond à ce premier mouvement. Les plans depuis longtemps mûris sont arrêtés; les préparatifs s'achèvent, les troupes s'organisent; en trois mois toutes les forces sont sur pied,
et si le commandement militaire est donné au général de Bourmont, dont les grandes qualités sont voilées aux regards par les souvenirs de Waterloo, c'est un oiïicier de marine, peu favorable au gouvernement, c'est Duperré' qui, sur la seule constatation de son mérite, est mis à la tête de la flotte. On lui reproche de multiplier les contradictions, de porter jusque dans les bureaux du ministère ses doutes sur l'issue de l'entreprise; on se demande s'il ne faudra pas en venir au choix d'un autre chef. Mais le duc d'Angoulême insiste en sa faveur; le ministre de la Marine, tout en se plaignant du caractère de l'amiral, rend hommage à sa valeur : « C'est un excellent oflicier, dit-il, brave comme son épée, jouissant de la confiance des marins et la méritant à tous égards. Mais il est d'un caractère difficile et essentiellement contrariant, cela ne l'empêchera pas d'agir franchement, quand il y sera, et comme je le lui ai dit à lui-même, il fera mieux qu'il ne dit- ».
Dans le même journal, où M. de Guernon-Ranville, consignant ses impressions sur les délibérations du conseil, écrit avec désespoir, à propos de la politique intérieure : « Rien n'a été décidé... Quelle malheureuse lenteur! », il ne tarit pas d'éloges pour la vaillance du gouvernement en face de l'étranger. M. de Polignac qui, devant la Chambre, ne sait que balbutier des phrases embarrassées, répond avec une intrépidité fière aux plaintes et aux menaces de l'Angleterre. « Dans toute cette affaire, écrit son collègue, la conduite de notre président est admirable de noblesse et de fermeté^ ». Tandis que les feuilles de l'opposition attaquent l'expédition, en dénoncent l'ini-
1 Duperré (Victor-Guy), 17"o-l84C, amiral et pair de France après la prise d'Alger, fut ministre de la Marine sous la monarchie de Juillet.
■i Journal d'un ministre, œuvre posthume du comte de Guernon-Ranville, p. 58.
3 Ibid., p. 87.
prudence ou l'injustice, en prophétisent le désastre ^, le duc d'Angoulême, revenant de Toulon où il a inspecté l'armée et la flotte, dit aux ministres, le cœur tout ému d'un orgueil patriotique : « Avec de telles troupes, animées d'un tel esprit, le succès est infaillible- ».
Michaud, l'académicien, se trouvait en même temps que le duc d'Angoulême à Toulon. Il avait assisté à la revue passée par le prince, et il confirmait à sa manière, dans une lettre à M™" Berryer, le témoignage du dauphin. De nature indolente, aimant la retraite, le sommeil, la vie paisible et commode, Michaud, à soixante-trois ans, s'était tout à coup décidé à partir pour l'Orient : « Figurezvous, écrivait-il, un bourgeois parisien qui sort un beau matin de chez lui en pantoufles et en robe de chambre, qui prend un fiacre jusqu'à la barrière et qui demande à être conduit au mont Athos ou au mont Liban ». Il emportait de son pays deux impressions contraires, l'inquiétude des événements qui, au dedans, menaçaient la royauté, et l'admiration confiante des préparatifs que cette royauté, accusée par l'opposition de n'être pas nationale, faisait à ce moment même pour défendre l'honneur de la France. « J'ai été témoin ces jours derniers de la fête donnée au dauphin dans la rade de Toulon, mandait-il à M'"^ Berryer; je n'ai jamais rien vu de plus magnifique, le prince était enchanté et tout le monde l'était aussi. Il y a encore du royalisme dans la province, cela tient sans doute au soleil du Midi. Si toutes les provinces étaient comme celles-ci, le gouvernement du roi serait moins embarrassé ». Mais de ces embarras, Michaud se faisait une cruelle idée : « Que dit notre ami Berryer de toutes nos affaires? demandait-il. Je crains bien qu'il n'y
1 Les journaux de roi)position, écrit M. de Guernon-Ranville, attaquent avec fureur rexpédition d'Aller, et semblent conspirer avec l'ennemi pour la faire échouer ». Journal d'un ministre, 9 mai 1830, j). 87.
2 Ibid., p. 90.
ait plus d'orages à Paris que je n'en trouverai sur les mers ' » 1
Après avoir prorogé la Chambre, le gouvernement s'était résolu à la dissoudre. Cette détermination provoqua la retraite du ministre des Finances, M. de Chabrol, et du garde des Sceaux, M. Gourvoisier.
Avant de se retirer, M. de Chabrol put montrer, dans un rapport au roi-, ce que la Restauration avait fait de la fortune publique. Ce pays, que l'Empire avait laissé au comble de la détresse, s'était relevé sous l'action de la monarchie avec une incroyable rapidité. Le budget de la France ne dépassait pas alors 93:2 millions; il présentait un excédent de ressources de 80 millions. Toutes les dettes antérieures à 1815 étaient soldées; tous les capitaux inscrits pour les expéditions d'Espagne et de Morée, pour la loi réparatrice des spoliations révolutionnaires, avaient été rachetés par l'amortissement. Sur les 122 millions de rente qui avaient grevé le Trésor, à la suite des désastres de 1815, l'État avait payé 31 millons, soit environ 700 millions de capital. La propriété foncière était dégrevée de 22 millions, et le ministre proposait d'appliquer de nouveaux excédents à l'amélioration des services publics en même temps qu'à l'accroissement de la marine et à la défense des frontières.
La France n'avait pas encore connu, et n"a jamais retrouvé, en ce siècle, une pareille prospérité.
M. de Montbel, qui avait déjà quitté le ministère de l'Instruction publique pour passer à l'Intérieur, prit, sur
1 8 mai 1830, Papiers de Berryer.
2 15 mars 1830.
le désir du roi, le portefeuille des Finances. M. de Peyronnet fut nommé, à sa place, ministre de l'Intérieur, et M. de Gliantelauze' garde des Sceaux.
Président de chambre à la cour de Grenoble, M. de Chantelauze était en même temps député; il avait paru avec éclat à la tribune. C'était à son corps défendant qu'il entrait au ministère; il avait, dès l'abord, répondu par un refus et tenté, mais en vain, de faire transférer la charge à Berryer, qui ne s'y prêtait pas. On imagina que le président de la cour de Grenoble ne se dérobait au pouvoir que dans la crainte de perdre un poste inamovible ; ce soupçon, exprimé par le duc d'Angoulème, décida le consentement de M. de Chantelauze. Il se laissa conduire, comme une victime, au gouvernement; car c'était un des caractères de ce cabinet que ceux qu'on y appelait refusaient, sauf M. de Peyronnet, d'en faire partie, et que ceux qui s'y trouvaient déjà ne cherchaient, sauf M. de Polignac, qu'un moyen d'en sortir.
Le roi, en instituant les nouveaux ministres, leur exprima sa ferme intention de respecter la Charte : « Je ne veux m'en écarter sur aucun point, leur dit-il, mais je ne souffrirai pas que d'autres s'en écartent ».
La disposition était sincère, on n'en saurait douter, chez le souverain aussi bien que chez les ministres. Les bruits de coup d'Etat ne continuaient pas moins à faire leur chemin; le remaniement du cabinet leur avait imprimé une puissance nouvelle, et beaucoup, avec des impressions très diverses, se réunissaient pour les propager. On croyait même faire sa cour aux membres du cabinet en leur conseillant des mesures décisives, et les donneurs d'avis ne manquaient pas autour d'eux, quelquefois bien intentionnés, trop souvent poussés par le
1 M. de Chantelauze (Jean-Claude-BaUliasar-Viclor), 1787-1850, était députe de la Loire. 11 avait refusé le ministère de l'Instruction publique en 1828.
seul désir de flatter le pouvoir et de se ménager, en cas de succès, un titre à ses faveurs. Les plus zélés, en cette matière, ne sont pas les plus fidèles; leur ardeur à pousser un gouvernement dans les entreprises hasardeuses n'a d'égale que leur promptitude à l'abandonner, s'il échoue.
Berryer avait déjà constaté, en 1814 et en 181.J, la mobiUlé peu sûi-e de ces dévouements excessifs. Il en citait un nouvel exemple, à cette époque de 1830.
M. de Ghantelauze, depuis peu entré au ministère, avait prié Berryer de venir le voir à la Cliancellerie, pour s'entretenir avec lui de l'état des affaires. La conversation était engagée; ils commençaient à traiter ce grave sujet, lorsque l'arrivée d'un personnage important, d'un pair de France, vint les interrompre. Berryer se préparait à se retirer; mais le nouveau venu le pressa de rester, déclarant n'avoir rien à cacher de ce qu'il venait dire au garde des sceaux, et se tournant vers le ministre : « Eh bien! la conspiration est flagrante; elle fait des progrès chaque jour. Vous n'avez de ressource que dans un coup d'État; vous avez dans la Chambre que vous venez de dissoudre quelques factieux qu'il faut faire arrêter. Vous en avez aussi dans la province. N'hésitez pas à les saisir. » M. de Ghantelauze et Berryer écoutaient stupéfaits; ils élevèrent aussitôt leurs objections : on ne s'emparait pas ainsi des gens sans avoir des preuves contre eux ; une arrestation supposait un procès : c'était s'aventurer dans une voie impossible... « Oh! reprenait l'interlocuteur, il faut peu de chose pour obtenir des condamnations politiques ; vous n'avez pas de craintes à concevoir. Vous avez de bons couteaux. Vos magistrats désirent de l'avancement : les juges veulent être conseillers, les conseillers présidents, les présidents conseillers à la Gourde cassation. Ils ont des enfants, des parents à placer. Croyez-moi. Vous avez de bona
couteaux. Il laul en user ». Il continua sur ce thème, calomniant la magistrature dont les arrêts, en matière de presse, signalaient, à ce moment niême, l'indépendance, et n'arrivant pas à convaincre ses auditeurs, qui l'écoutaient avec plus de curiosité que de plaisir.
Quelques mois passent sur cet entretien. Les ordonnances de juillet sont rendues, bien moins terribles que ne l'aurait voulu l'impétueu.x. conseiller; la révolution est accomplie, le trône renversé. les ministres de Charles X arrêtés et traduits devantla Chambre des pairs. Parmi les accusés se trouve l'ancien garde des sceaux, parmi les juges qui le condamnent, celui-là même qui venait d'engager M. de Chantelauze à des violences que M. de Chantelauze avait repoussées.
Lié avec les ministres, Berryer ne l'était pas avec leur politique. N'ayant au cœur qu'un intérêt, le maintien de l'autorité royale, garantie nécessaire, à ses yeux, des libertés publiques, il conservait au milieu des royalistes divisés son action personnelle et indépendante, ne croyant pas que les dissidences lussent des motifs de rupture, et fidèle à ses amis, sans leur soumettre sa ligne de conduite. Il gardait sa déférence pour Chateaubriand, sans le suivre dans son opposition déclarée, son intimité avec Lamennais, sans s'associer ù ses imprécations, ses relations avec M. de Polignac, sans épouser ses vues.
Lamennais avait rompu au fond de l'àme avec la monarchie. Il l'accablait de reproches; il prédisait sa ruine avec une éloquence prophétique, tout en lui dictant une conduite qui. loin de détourner le mal. n'eût fait que le précipiter.
LES ORDONNANCES. 37i
Il avait vu avec déplaisir l'entrée de Berryer à la Chambre. « Les journaux qui, par parenthèse, sont plus sots que jamais, m'ont appris que Berryer se présentait comme candidat à la Chambre, écrivait-il le 22 janvier à M. de VilroUes; je crains qu'il ne regrette, avant peu de temps, la tranquillité et l'indépendance qu'il sacrifie je ne sais en vérité à qui ni à quoi ^ ». Le succès du nouvel élu ne changea pas sa manière de voir. « Que ferez-vous dans celte Chambre et qu'y a-t-il à défendre là? » Et, comme Berryer, dans une « bonne et aimable lettre », lui avait répondu qu'il entendait défendre la royauté : « La royauté, dites-vous, reprenait Lamennais; mon ami, elle est condamnée et condamnée bien justement. Dieu l'a touchée au front comme Caïn; il y a guerre entre elle et lui. Ne voyez-vous pas que, par une sorte d'instinct irrésistible, tout se sépare d'elle comme de quelque chose de maudit ? Rangez-vous donc auprès de cette vieille idole qui tombe! Nulle main d'homme ne la soutiendra. Et doit-on, peut-on désirer qu'elle reste encore debout? En vérité, je ne le pense pas. Qu'est-elle autre chose en soi que la constitution de l'antichristianisme en Europe? Je ne parle pas des hommes qui peuvent être pieux, mais des gouvernements, du système social. Le pouvoir est partout corrompu dans sa racine et ne saurait désormais produire que des fruits de mort. Il dégrade et pervertit tout ce qui l'approche, tout ce qui s'attache à lui. Voyez le clergé. Que voulez-vous donc, me demanderez-vous?Le triomphe du libéralisme! Oui, justement cela, car le libéralisme, absurde dans ses théories, violent dans ses passions, aveugle dans ses , projets, après un profond désordre et de grands crimes peut-être, ne fera triompher, ne peut faire triompher
1 Correspondance de Lamennais, édit. Forgues, H, ji. 112, au baron de Vitrolles, 2-2 janvier 1830.
qu'une chose, la liberté; et c'est la liberté qui sauvera le monde, parce que la liberté, qu'on cherche tant qu'on voudra, se réduira toujours, en ce qu'elle a d'effectif, à l'atTranchissement de l'Eglise ' ».
Il y avait, au milieu de ce torrent d'anathèmes, une grande vue dans cette conclusion sur les conséquences finales de la liberté, et Berryer, qui, le premier, avait fondé sur la liberté générale la défense des libertés religieuses, ne l'eût pas contredite. Mais cette lueur de génie ne servait, comme un mirage, qu'à tromper Lamennais sur le but vers lequel l'emportait, suivant la prédiction de Berryer, la logique de son orgueil. Il invoquait l'affranchissement de l'Église, et ne cherchait, au fond, que l'émancipation d'une raison dominatrice qui, ne reconnaissant aucun joug, allait bientôt immoler à ses révoltes, après la monarchie, l'Église elle-même.
Le déchaînement de Lamennais était moins inquiétant que l'optimisme du président du conseil. Gomme un homme qui a plus rêvé que réfléchi, M. de Polignac se berçait de ses espérances, sans se mettre en peine de rien faire pour les réaliser. L'opposition lui reprochait d'obéir à l'Angleterre, reproche bien injuste, car il lui tint tête avec une dignité rare. La vérité est que le prince de Polignac avait en admiration les institutions de l'Angleterre. S'il avait paru, à son retour de Londres, préférer l'alliance anglaise à l'alliance russe, la raison qu'il en. avait donnée était précisément cette conformité de principes constitutionnels que les libéraux, imitateurs, sans le savoir, du ministre de Charles X, devaient, après 1830, alléguer en faveur de leur propre politique -. Mais ces institutions que possédaient en
1 1-2 janvier 1830. Lettre inédite. Papiers de Berryer.
2 Épilogue à l'art citrélien, par M. Rio, I, p. 31!». • U (le prince de Polignac) entra dans de longs détails pour me faire comprendre les exigences do la politique nouvelle, qu'il se proposait d'inaugurer. Le pivot
commun l'Angleterre et la France, M. de Polignac les avait vues, en Angleterre, appuyées sur le droit d'aînesse, sur les substitutions, sur les privilèges séculaires d'une aristocratie puissante. Il supposait facile de transporter cet ordre de choses en France, et se flattait qu'à tenter l'entreprise, il servirait la liberté autant que la couronne. Le bon sens de M. de Villèle avait écarté ces chimères : en entrant au ministère, M. de Polignac les ramena avec lui.
Berryer s'effrayait de cet état d'esprit. Il en prévoyait le danger, et s'attachait à faire comprendre au président du conseil que de pareilles idées, pour peu qu'on les produisît au dehors, achèveraient de soulever contre le Irone les préventions déjà excitées du public. Ce n'est pas qu'il n'eût, lui aussi, ses vues sur les réformes nécessaires. Aux yeux de Berryer, le principe du mal était dans la loi électorale; il était d'avis de la modifier, mais dans des conditions appropriées aux dispositions de la société nouvelle. Il aurait voulu pousser dans cette voie la politique de M. de Villèle; il s'efforçait d'y engager le prince de Polignac : < Ce n'est pas notre société qui est mauvaise, disait-il au ministre des Affaires étrangères, c'est notre loi électorale. Même heureusement amendée par le double vote, cette loi a le tort de ne pas reproduire dans son intégrité notre société, de ne pas la suivre d'assez près dans le détail et dans la variété de ses conditions et de ses ressources, de ne la faire représenter qu'à la surface; nous avons un gouverne-
de ceUe politique devait être ralliance anglaise, ijien préfcral)lc, selon lui, à l'alliance russe, et plus en iiarnionie avec les institutions que Louis XVIH, disciple constitutionnel de l'Angleterre, avait données à la France ». M. Kio était entre au ministère des Affaires étrangères avec le comte de la Ferronnays; le prince de Polignac avait essayé de l'amener, lui aussi, à ses vues, et, n'ayant pu y réussir, il mit une « délicatesse exquise », c'est l'expression de M. Rio, à lui faciliter un congé qui lui donnât le loisir de se livrer à ses travaux liistori(iues.
37 i LA JEUNESSE DE BERRYER.
ment représentatif, sans une vraie représentation nationale. Nos élections sont une loterie ; on met dans le sac, non un peuple, mais une foule; on y met toutes sortes d'individus qu'on a commencé par dépouiller de leur qualité et de leur profession; c'est le hasard qui remue le sac, c'est lui qui lire les numéros gagnants, c'est-àdire nos députés. Tâchons de retrouver le peuple dans le chaos de cette foule; laissons là l'individu abstrait, cherchons le citoyen non plus en l'air, mais au centre de sa vie réelle, au centre de sa vie domestique, provinciale, municipale, professionnelle, où il se déploie tout entier, en pleine possession de sa valeur personnelle; tout ce qu'il y a en lui de réfléchi, de moral, de profondément conservateur, se réveillera et répondra ». Berryer prenait pour exemple la corporation dans les rangs de laquelle il avait lui-même conquis ses titres à la dépulation. « Nous sommes, ajoutait-il, de cinq à six cents avocats au barreau de Paris; parmi ceux d'entre nous qui sont électeurs, les deux tiers au moins, j'en ai bien peur, votent mal dans les élections politiques, ils votent pour les candidats les plus hostiles, pour M. Benjamin Constant ou pour M. de la Fayette. Pourquoi cela? Parce que derrière leur vote ils ne sentent pas une responsabilité immédiate et directe; ils votent au gré de leur humeur, ils sont ardents, pressés d'arriver, ils s'imaginent qu'ils feront plus aisément leur trouée dans le branle-bas d'une révolution. Eh bien, que ces mêmes avocats, à qui le gouvernement du roi a déjà eu la généreuse inspiration de rendre la chambre de discipline, reconquièrent encore le droit de composer cette chambre eux-mêmes, je suis convaincu qu'ils la composeront à merveille ' ; ils
1 L'ordonnance du £0 novembre 1822 composait les conseils de discipline des anciens bâtonniers et des deux plus anciens membres de chaque colonne, suivant l'ordre du tableau. Ces conseils nommaient le bâtonnier et le secrétaire. L'ordonnance du 27 août 1830 Ot élire directement
LES ORDONNANCES. '{To
ne regarderont plus qu'à l'intérêt du corps, ils songeront qu'ils vont désigner ceux de leurs anciens qui seront plus particulièrement chargés de soutenir la bonne réputation de leur compagnie; ils n'iront qu'aux plus capables et aux plus dignes, dussent ces plus dignes et ces plus capables être par surcroît, comme il adviendra souvent, les meilleurs serviteurs du roi ' ».
Que de fois Berryer revint sur ces considéralions ! Ceux qui l'ont entendu dans les dernières années de sa vie en pourraient témoigner. Il les eût portées à la tribune, si les événemenls avaient mis entre ses mains le pouvoir de les faire triompher. La révolution de Juillet ne lui en laissa pas le temps. Sous un régime dont le système censitaire était inséparable, il n'espéra plus les dé- >^elopper efficacement, et ne s'associa qu'avec réserve, après 1830, aux projets de réforme électorale présentés par l'opposition, ne les jugeant pas conçus dans des termes qui répondissent aux besoins vrais du pays. Mais, hors de l'enceinte législative, il saisissait toutes les occasions de propager ses vues. C'est ainsi que, ayant à défendre devant la justice en i8io, les ouvriers charpentiers, en 1862, les typographes, Berryer plaida la cause de rassociation. Il proclama en un langage qui devançait les revendications de notre époque, la nécessité de tirer les citoyens de l'isolement où les avaient relégués les lois révolutionnaires, de mettre en commun, de corporer, comme il disait, les intérêts semblables. C'était là, pour lui, la condition préliminaire d'une réforme électorale sérieusement entendue.
les conseils de discipline parl'asscmblce de l'ordre, composée de tous les avocats inscrits au tableau, le bâtonnier étant élu par la même assemblée et par scrutin séparé. C'était le droit que réclamait Berryer, et la manière dont ce droit s'est exercé a généralement conliraié ses prévisions. 1 Cette conversation de Berryer a été rapportée dans une élude sur le Suffrage universel et la reprvscntaiion des inléréls, par M. H. de Lacombc. — Corresimndant du 25 novembre 1870.
.376 LA JEUNESSE FlE BERRYER.
Le prince de Polignac écoutait avec un sourire distrait les représentations du jeune député. Elles n'entraient pas dans son esprit, et pourtant, avec cette présomption bienveillante qui lui faisait toujours croire à la possibilité d'un accord, il ne désespérait pas de rallier Berryer à sa politique.
Aux premiers jours dejuin , il le manda au ministère pour lui faire l'offre formelle d'un portefeuille. Berryer aurait remplacé le ministre de l'Instruction publique, M. de Guernon-Ranville, « l'homme des difficultés », comme l'appelait le président du conseil. M. de Guernon-Ranville, en effet, ne demandait qu'à se retirer; il n'osait imposer sa démission au roi, mais il la tenait prête. Il ne croyait pas à la durée du cabinet et envisageait l'avenir avec une inquiétude croissante, en voyant l'incurie du gouvernement devant la tempête qui s'avançait. M. de Polignac s'était donc tourné vers Berryer et le pressait de s'associer à lui. « Il me tint des propos incroyables, racontait Berryer, en parlant de cette entrevue. Je ne pense pas que je puisse jamais les reproduire. Il me parla de ses visions, de la sainte Vierge, des promesses qui lui étaient faites. Quand je lui demandais : « Mais oîi allez-vous? Quel est votre plan? » il me disait : « Soyez tranquille ». Je n'obtins jamais d'autre réponse ».
Ils restèrent ainsi à causer jusqu'à onze heures du soir, le prince n'expliquant rien, mais redoublant ses instances, Berryer toujours questionnant, mais refusant toujours. « Eh bien ! dit enfin M. de Polignac, vous vous expliquerez avec le roi. Vous recevrez demain une lettre d'audience du premier gentilhomme de la Chambre. Sa Majesté vous persuadera ».
Berryer rentra chez lui, fort ému de ces dernières paroles. Admis dans les conseils du roi, aurait-il une chance, une seule, lui, jeune encore, nouveau venu au Parlement,
LES OKnO>JXANCES.
de changer la direction de la politique présente? Non ; au vain honneur d'être ministre il sacrifierait la force qui lui eût été nécessaire pour défendre la prérogative royale devant les Chambres, pour venir, en témoin plus impartial, arrêter les conséquences des fautes commises. « Le roi est un vieillard, se dit-il à lui-même, il est la grâce en personne; il est le roi, c'est-à-dire ce qu'il y a pour moi de plus imposant au monde. Celte vieille race, ces grands souvenirs, cette maison de France, c'est la France ellemême. « Mon cher Berryer,me dira le roi, c'est un service que je vous demande». Je m'attendrirai ,,je pleurerai, je céderai. Pour faire plaisir au roi, j'aurai perdu le moyen de le servir, de sauver peut-être la monarchie ». Des affaires l'appelaient, à quelques jours de là, en province. Berryer prend aussitôt sa résolution. Il envoie dans la nuit chercher des chevaux de poste. A six heures du matin, il quitte Paris, après avoir écrit au prince dePolignac pour le prier de prévenir de son départ le premier gentilhomme de la Chambre, afin qu'on ne lui adresse pas de lettre d'audience.
La précaution était utile. C'était le cas d'appliquer le précepte de l'Écriture qui commande de fuir le péril pour n'y pas succomber. Ce danger de l'entrevue rjyale, que Berryer avait sagement redouté, \L de Montbel s'y était naguère exposé, et son histoire, racontée par lui-même à M. de Guernon-Ranville , était probablement connue de Berryer; car elle justifiait à la lettre ses appréhensions. Le roi avait fait appeler M. de Montbel aux Tuileries; il lui avait offert le ministère des Finances, que voulait quitter M. de Chabrol, et comme il n'arrivait pas à le décider, « cet excellent prince, disait M. de Montbel, est allé jusqu'à me serrer dans ses bras en me demandant si j'aurais le courage de l'abandonner au milieu des embarras qui l'assiègent de toutes parts ». Le fidèle sujet n'avait pas résisté, et pour expliquer ce consentement dont il gémis-
sail, il rappelait « tout ce qu'avait de séduisant l'extrême bonté du roi ' ».
Le moment approchait où Berryer devait se rendre dans la Haute-Loire. Il avait été nompié une seconde fois président du collège départemental. Les élections étaient fixées au 23 juin pour les collèges d'arrondissement, et au 3 juillet pour les collèges de département. Berryer arriva au Puy quelques jours avant le scrutin.
Son succès n'était pas douteux. Pour lui donner plus d'éclat, l'administration locale aurait voulu qu'aucun électeur, fût-il de l'opposition, ne manquât à la réunion : « Dans votre élection pour le grand collège, écrivait à Berryer le sous-préfet de Brioude, je n'ai désiré qu'une chose, c'est de pouvoir vous envoyer beaucoup d'électeurs, sans trop m'occuper s'ils seraient pour ou contre vous. L'arrivée de M. de la Fayette à Brioude, hier soir, m'avait fait naître la pensée qu'il était venu ramasser ses amis et les amener au Puy; j'étais presque disposé à lui savoir gré de donner le bon exemple, en allant lui-même remplir consciencieusement son devoir d'électeur. Mais il parait que nos libéraux et leur patron n'ont aucune envie d'aller troubler votre triomphe et que, dans cette occasion, le droit de voter, même contre vous, n'est pas pour eux le plus saint des devoirs- ».
Le roi avait adressé aux électeurs une proclamation contre-signée par le prince de Polignac. 11 faisait appel à leur fidélité, en les rassurant sur le respect de leurs droits que sa sollicitude confondait avec ceux de la couronne :
1 Journal d'un ministre, p. 00.
- a Juillet 1830. Papiers de Berryer.
« Maintenir la Charte constitutionnelle et les institutions qu'elle a fondées, disait Charles X, a été et sera toujours le but de mes efforts ».
Le gouvernement continuait à montrer par sa conduite que, même en combattant l'opposition, il n'avait, à cette date, aucune idée de sortir de la Charte- Au moment où il dénonçait les prétentions de la Chambre dissoute, il témoignait pour les hommes une tolérance dont sont rarement capables les régimes qui se vantent le plus d'être libres. Il évitait, dans le plus grand nombre des collèges, d'appeler ses candidats préférés à la présidence, bien que cette désignation fût alors la forme accoutumée de la candidature officielle, et ne craignait pas, sur quelques points, de confier cette présidence à des adversaires, à des votants de l'Adresse des 221. Sa réserve n'obtenait pas grâce auprès des organes de l'opposition ; ils trouvaient même moyen de l'incriminer, et la reprochaient aux ministres, comme autrefois leur inaction : « Le ministère cache soigneusement ses candidats, comme ils se cachent eux-mêmes, écrivait le Journal des Débats. Cette petite ruse ne trompera personne ». (10 juin.)
Avant d'ouvrir les opérations du collège départemental de la Haute-Loire, Berryer donna lecture de la proclamation du roi.
Il prit ensuite la parole.
La politique ministérielle ne tenait pas de place dans son discours. 11 ne mit en avant que la cause royale.
« ... Les intentions de notre roi ont été méconnues, les prérogatives de la couronne ont été attaquées, le concours de volontés qu'il attendait pour opérer le bien que son cœur médite lui a été refusé! Des ennemis de notre repos répandent de toutes parts de fausses craintes et d'indignes soupçons; dans le coupable dessein de rendre l'avenir complice des erreurs et des crimes du passé, ils veulent imposer aux générations nouvelles le joug de
380 LA .lELWESSE DE BERRYER.
leurs vieilles haines. Ainsi se propagent ces vagues inquiétudes sur le maintien de nos libertés, sur le retour d'un ordre de choses qui n'est plus et ne saurait revivre ; ainsi retentissent ces menaces de quelque violente atteinte aux lois du royaume, aux institutions fondée? par la Charte constitutionnelle; ainsi l'on s'eiïorce de séparer les intérêts du roi des intérêts de son peuple, et de jeter au milieu de nous de funestes défiances et des germes de désordre 1
« Electeurs de la Ilaule-Loire, repoussons ces insinuations perfides! »
Et fixant d'avance la mission du dé|)Uté futur :
« Que celui qui sera désigne par nos suffrages soit l'interprète fidèle de nos cœurs, continuait Berrvor ; (|u"il manifeste au roi l'amour et le respect de son peuple; que, sans troubler la liberté de conscience, il soit le défenseur de la foi de nos pères; ami sincère de l'ordre aujourd'hui établi dans le royaume, qu'il sache garder nos précieuses franchises et maintenir les droits sacrés du trône ».
L'inspiration de Berryer demeurait la même, alliance de la liberté des consciences et de la foi religieuse, des droits du trône et des garanties consacrées par la Charte. « As-tu lu le discours de M. Berryer? écris^ait M"*" fiuizotà son mari. 11 est parfaitement légal, parle des institutions établies par la Charte ' ».
Berryer fut réélu. Mais le gouvernement était battu. Dès le 26 juin, on savait que les 221 avaient presque tous été élus dans les collèges d'arrondissement. Les nouvelles qui arrivaient au conseil ne lui laissaient pas d'illusion sur l'étendue de la défaite et le condamnaient à regarder en face les mesures à prendre.
Il fut évident que les ministres n'en avaient arrêté au-
1 M. Gui iol dans sa famille et avec ses amis, 1«î<0, hi-l-2, p. \-2i.
cune. Ce plan, que Berryer demandait en vain à M. de Polignac, dont les ennemis du cabinet annonçaient la perlidie et ses amis la profondeur, ce plan n'existait pas. Charles X avait, suivant le mot du duc Mathieu de Montmorency', « une disposition naturelle à ne pas vouloir prévoir ce qui lui déplaisait», et M. de Polignac, n'ayant pas admis la possibilité d'un échec, avait négligé de penser aux moyens d'y remédier. Dans sa séance du G juillet, le conseil examina sérieusement les droits que l'article 14 de la Charte conférait au roi. Il estimait que, dans le cas où les lois seraient absolument insuffisantes pour assurer, dans un péril imminent, le salut du pays, le roi pourrait y pourvoir, en vertu de cet article. Mais en était-on réduit à cette extrémité? Sur ce point, les avis différaient, et même quand tous les minisires, sauf M. de Guernon-Ranville, eurent fini par admettre la nécessité d'appliquer l'arlicle 14, ils ne s'entendirent pas sur l'usage que l'on en ferait. Ce fut tout d'abord dans le conseil une suite de projets, la plupart inexécutables, de conceptions bizarres, parfois judicieusement motivées et dignes de méditation, mais qui eussent exigé de longs préparatifs, quand on n'avait devant soi que quelques semaines. Afin que le contraste entre la politique extérieure et la politique intérieure parut jusqu'au bout, on apprenait, au milieu de cette précipitation confuse, les rapides et décisifs exploits de l'armée. Berryer n'avait pas encore quitté Lyon que le sous-préfet de Brioude, dont le fils était parmi les combattants, l'informait joyeusement du succès de Staouëli. C'était le prélude de la prise d'Alger. Le jour même des élections départementales, le 4 juillet, l'ennemi faisait sa soumission et le drapeau blanc flottait sur les remparts de la ville.
1 Écrit swr le Congrès de Vérone. — Histoire de la Restauration, par A. Nettement, VI, \\. 33o.
La nouvelle rendit Berryer à la fois heureux el inquiet : heureux de la gloire de nos armes, inquiet des résolutions dans lesquelles, enhardis par ces avantages, les ministres pourraient s'engager. Il comptait s'arrêter à Augerville, avant de rentrera Paris, et y attendre la convocation des Chambres. Il avait écrit à son frère Ludovic de venir l'y rejoindre.
La prise d'Alger n'avait pas désarmé l'opposition; elle exaspéra, en revanche, l'hostilité (!e l'Angleterre. Si la monaichie n'eût obéi qu'à la voix de la prudence, elle se serait appliquée, en face de la crise intérieure, à ménager les ressentiments de celte puissance. Mais l'honneur de la France était seul écouté dans les conseils de Charles X. L'Angleterre qui avait tout fait pour entraver l'expédition, voulut obtenir du gouvernement l'engagement écrit de ne rien garder du territoire que ses troupes venaient de conquérir. Ses instances furent vaines. « Jamais, dit lord Aberdeen à l'ambassadeur du roi, le duc de Laval, jamais la France, sous la République el sous l'Empire, n'a donné à r.\ngleterre des sujets de plainte aussi grands que ceux qu'elle nous a donnés depuis un an ». 11 ajouta, avec une cordialité affectueuse qui dissimulait mal un essai d'intimidation : « Je me sépare de vous, mon cher duc, avec plus de tristesse que de coutume, car nous sommes peut-être destinés à ne pas nous revoir. — Milord, reprit alors le duc de Laval, je ne saurais dire ni prévoir ce que vous pouvez espérer de la générosité de la France; mais ce que je sais, c'est que vous n'obtiendrez rien d'elle par les menaces ».
Ce langage n'était pas nouveau. Déjà l'ambassadeur d'Angleterre aux Tuileries, lord Stuart, l'avait entendu de la bouche du président du conseil et du ministre de la Marine, le baron d'Haussez.
Telle était la position que la Restauration avait faite à la France devant l'étranger. On a vu, par le rapport de
M. de Chabrol, en quel élat elle laissait ses finances.
Tandis que le duc de Laval faisait à lord Aberdeen une si fière réponse, le 2o juillet^ les trop célèbres ordonnances étaient signées parle roi et envoyées au Moniteur.
Précédées d'un rapport des ministres sur la situation du royaume et les dangers qui menaçaient la monarchie, ces ordonnances étaient, on le sait, au nombre de trois. La première suspendait la liberté de la presse; la seconde prononçait la dissolution de la Chambre des députés et la troisième changeait la loi électorale. Le nombre des députés était réduit, les députés d'arrondissement supprimés; les cjllèges de département, formés du quart plus imposé, nommaient les députés, avec obligation d'en prendre la moitié sur une liste générale présentée par les collèges d'arrondissement. Les élections devaient avoir lieu les G et 13 septembre, et la Chambre se réunir le 28 du même mois.
Par une contradiction qui montre quel trouble régnait dans les vues du gouvernement, le roi dissolvait la Chambre, et, quatre jours auparavant, il avait signé les lettres de convocation pour la séance d'ouverture fixée au 3 août, en sorte que les députés, récemment élus, se trouvaient à la fois appelés et renvoyés.
Les lettres royales étaient ainsi conçues :
« Très cher et bien amé, nous vous faisons cette lettre pour vous prévenir que notre intention est que vous vous rendiez à Paris, le trois août prochain, pour la convocation que nous avons ordonnée de la Chambre des députés des départements, et à cela ne faites faute, car tel est notre bon plaisir.
«Surce, nousprions Dieuqu'ilvousaiten sasainlegarde.
« Fait àSaint-Cloud, le vingt-et-un juillet mil huit cent trente.
« Charles.
« De Peyronnet ».
38i LA .lElXESSE DE BERRYER.
Berryer arriva quelques jours plus tard à Augerville. 11 y trouva son frère Ludovic qui, tout aussitôt, lui demanda s'il connaissait les mesures prises par le gouvernement. Berryer les ignorait; il les apprit en lisant le Moniteur que son frère lui présenta. Aux premiers mots, son émotion se trahit sur son visage; les exclamations interrompent sa lecture, et bientôt laissant là le journal : « Ah! quel malheur! mon Dieu! quel malheur! » s'écrie-t-il en se frappant la tète avec ses mains, comme si un grand deuil venait de l'atteindre.
On ne savait rien encore des événements de Paris, et Berryer ne les soupçonnait pas. Mais son inquiétude, son agitation, sa douleur, laissaient deviner qu'il ne mettait guère de limites à ses appréhensions. Le jour allait finir. Le temps était superbe; le soleil se couchait magnifiquement dans un ciel sans nuages. Les moissons venaient d'être faites; les javelles couvraient la terre. De toutes parts régnaient cette abondance, ce calme, cette paix lumineuse des beaux soirs d'été qui font monter à l'âme une si douce impression de repos et de confiance. Berryer s'abandonnait d'ordinaire à ces fêtes de la nature; il avait hâte, à peine en son Augerville, d'oublier les affaires et de jouir du charme de la retraite. Cette fois, il y paraissait insensible. Les scènes déployées sous ses regards ne les attiraient plus. Seul avec son frère, il marchait distrait et silencieux, comme absorbé dans une vision intérieure. Bientôt sa voix s'élève; il parle de la France, de la royauté, de l'avenir; il adjure la Providence, et, de ses lèvres éloquentes, au dire de celui qui en gardait encore, après plus de quarante ans, la vive émotion, s'échappe comme ime invocation pathétique, exprimant les angoisses et l'affliction de son cœur.
Berryer prévoyait de grands malheurs, sans croire pourtant à une catastrophe si terrible et si prompte.
Rien n'était perdu, en effet, au moment où, dans sa solitude, il donnait cours à ses tristes pressentiments. La décision n'était nulle part. Le coup porté par le gouvernement annonçait une telle résolution que ses adversaires hésitaient à engager la lutte. Les ennemis les plus déclarés de la monarchie n'avaient pas eu le temps de se concerter; beaucoup d'entre eux. ne croyaient pas le succès possible, et parmi les modérés les avis étaient partages. La bourgeoisie, le commerce, semblaient indifférents. Le premier jour, le peuple n'avait point bougé. Les députés, réunis chez M. Casimir Périer, avaient ajourné toute détermination. Le National lui-même écrivait le 27 juillet : « Un mot, un seul mot, la révocation des ordonnances, rétablirait tout à coup le calme comme par enchantement; mais ce mot ne vient pas... »
L'avantage, en de telle conjonctures, est aux audacieux. Ils allaient surgir des rangs de l'opposition et pousser la résistance plus loin que leur parti ne l'avait prévu. Du cûté du pouvoir tout flottait à l'abandon. Les ordonnances publiées, on eût dit que ceux qui les avaient rendues s'en étaient désintéressés, laissant à des légions invisibles le soin d'en assurer l'exécution. Ni le secrétaire général de la guerre, remplaçant le ministre qui combattait à Alger, ni le préfet de la Seine, ni le préfet de police, n'avaient été prévenus des projets formés. Les ministres s'étaient bien plus préoccupés du secret de leur entreprise que de son succès. Le maréchal Marmont n'avait reçu communication que le 27 juillet de l'ordonnance du 23, qui l'investissait du commandement. La cour était
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à Saint- Cloud. Le roi, dès le 26, avait été chasser à Rambouillet; informé le ^1 des premiers mouvements de Paris par une dépêche du prince de Polignac, il n'avait connu que le 28, dans laprès-midi, l'extrême danger de sa couronne.
Cependantl'émeutes'étaitlevée ; lesprotestationslégales des députés avaient fait place aux violences de la rue et aux barricades. MM. de la Fayette et Laflîtte ' accourus tous deux de la campagne, transformaient en révolution la résistance de M. Casimir Périer et de ses amis. Le sang avait coulé; les troupes, après trois jours de combat, avaient évacué Paris. Une commission municipale fait acte de gouvernement à l'IIôlel de Ville où domine M. de la Fayette, et tandis que le roi, ouvrant enfin les yeux à la réalité, charge le duc de Mortemart- de former un ministère, sans lui donner les pleins pouvoirs nécessaires en un péril si pressant, les partisans de la branche cadette, impatients d'échapper à la république, parviennent à découvrir le duc d'Orléans dans sa retraite et le décident à se rendre dans la capitale. Charles X quitte Saint-Cloud, pour se retirer à Trianon et de Trianon à Rambouillet. De cette résidence, il adresse au duc d'Orléans son abdication et celle du duc d'Angoulcme, en lui confiant le soin de faire proclamer la royauté de son petit-fils, le duc de Bordeaux. La monarchie et la révolution nomment l'une et Tautre le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, comme si la destinée voulait faire de ce prince un médiateur entre le vieux droit et le droit moderne.
Sans connaître encore les événements , Berryer se
1 Jacques Laffitte, 1707 -^ 1844.
- Le duc (le Morlemart, 1787-+- 187.">, lieutenant général, ambassadeur du roi auprès du tzar, arrivait de Russie lorsque éclatèrent les événements de juillet. Pair de France depuis 1814, il retourna à Saint-Pétersbourg, après la révolution de 1830, pour y représenter la monarchie nouvelle. Le second Empire le nomma sénateur.
LES ORDO.\NANCES. 387
disposait à partir lorsqu'il reçut les premières nouvelles. Plein d'alarmes pour son fils, voulant le retenir loin de Paris, Berryer père lui avait dépêché son jardinier d'Epinay, qui le mit au courant des progrès de l'insurrection. Le nom du député de la Ilaule-Loire, associé à celui des ministres, avait été prononcé dans les groupes. On était venu de divers côtés dans sa demeure pour le demander. Berryer père lui-même, quoique favorable à la cause libérale, avait failli être assassiné, victime de la renommée de son fils.
Berryer écrivit aussitôt à son père pour le rassurer, mais sans lui cacher qu'il se rendait immédiatement à Paris. Il avait hâte de s'y trouver, en effet, comme il le mandait plus tard à un ami, « pour tenir tête à l'orage et demeurer bravement sur le terrain des difficultés ^ ».
Les Chambres étaient d'ailleurs appelées à se réunir le 3 août. Annulée par l'ordonnance de dissolution, la convocation avait été renouvelée parle lieutenant général et confirmée par Charles X.
1 Lettre à M. de la Guibourgore, 28 aoilt 1830. — Aicliives de la famille de la Guibourgcre.