CHAPITRE XIV
Benyer rentre à. Paris le '2 août 1830. — La session est ouverte le lendemain. — Le duc d'Orléans. — Conversation de Berryer avec le général Sebastiani. — Discours du duc d'Orléans. — Charles X quitte Saint-Cloud. — Casimir Périer est nommé président de la Chambre. — Eapport de M. Dupin sur le projet de révision de la Charte. — Part que Berrj-er prend à la discussion. — Annulation des nominations de pairs faites par Charles X. — Leduc d'Orléans est nomrhé roi des Français. — Abstention de Berryer et des membres de la droite. — Ministère du 11 août. — Paroles de M. de Martignac et de M. Hyde de Neuville. — Etat d'esprit de Berryer après la Révolution de Juillet. — Son père adhère au nouveau gouvernement, et son frère Hippolyte, très favorable à la Révolution, lui conseille de renoncer à la politique. — Berryer se détermine à soutenir la cause de la roj'auté vaincue, sans se dissimuler les sacrifices ni les périls auxquels l'expose cette résolution. — La question du serment. — Correspondance de Berryer avec M. du Plessis-Grenedan sur ce sujet. — Réunion des députés royalistes. — La majorité se décide en faveur du serment. — Berryer prête serment dans la séance du 11 août. — Déclaration qu'il fait à la tribune. — Témoignage d'un de ses adversaires sur l'impression produite par son langage.
Berryer quitta Aiigerville dans la nuit du 2 août. Il arriva le lendemain, de bonne heure, à Paris. Son frère l'accompagnait. A la barrière de Charenton, on demanda aux voyageurs leurs passeports. Mais ils ne furent pas
inquiétés. Ils se dirigèrent vers la rue Neuve-des-Petits- Ghamps, où était la demeure de Berryer. Sur leur route, au milieu des traces encore vivantes de la guerre civile, ils rencontrèrent plus d'un visage connu. Les uns les saluaient tristement; d'autres évitaient leurs regards.
L'ouverture de la session était fixée le jour même, 3 août, à une heure. Elle devait être faite parle duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, dans la salle des séances de la Chambre des députés. Berryer se rendit au Palais-Bourbon. On le remarqua sur le pont Louis XV (aujourd'hui pont de la Concorde). Des gardes nationaux qui avaient entendu proférer des menaces contre lui le suivirent, sans qu'il s'en doutât, pour le protéger en cas d'attaque. Ils étaient conduits par un marchand de bois, qui avait le grade d'oflicier.
En entrant au Palais-Bourbon, Berr^^er aperçut le comte Roy, pair de France, ancien ministre des Finances dans le cabinet Martignac. Il apprit de sa bouche l'abdication des princes et la mission donnée par Charles X à son cousin, le duc d'Orléans. Le général Sebastiani, député libéral, était présent à l'entretien : « Eh bien, général , lui dit Berryer, vous allez pouvoir appliquer vos principes de politique constitutionnelle; nous ne vous ferons pas d'opposition, bien que nous ayons quelque raison de nous défier de M. le duc d'Orléans; mais vous comprenez que nous ne voudrions pas ébranler le trône du jeune roi ». Le général Sebastiani n'accueillit pas l'ouverture; il déclara que tout était changé : « Ce qu'il faut à la France , dit-il de sa voix solennelle et saccadée, c'est un 1688 ».
C'était le mot du moment. On sait quelle fascination les mots ont, à toutes les époques, exercée sur l'opinion en France. On sacrifie tout aux formules, sauf à les varier souvent, et à les rejeter avec autant de hâte qu'on les avait adoptées, lorsqu'on en a éprouvé l'erreur ou le vide.
Le National avait fréquemment évoqué, depuis quelques mois, le souvenir de la révolution anglaise. Certaines analogies de situation , couvrant les différences fondamentales des temps, des pays et des institutions , avaient saisi quelques esprits qui entrevoyaient dans un changement de dynastie la satisfaction simultanée de leur ambition personnelle et de leurs aspirations politiques ^ Ce n'était là, pourtant, qu'une vision indécise, dissimulée, familière surtout aux lettrés de l'opposition. La masse ne s'y prêtait pas. Le général Sebastiani , lui-même, si prononcé le 3 août en faveur d'un 1G88, n'y songeait point quelques jours auparavant ; il était de ceux qui avaient le plus résisté à l'idée d'une révolution , et le 26 juillet, dans une réunion tenue chez M. Audry de Puyraveau, il soutenait, contre ce dernier, que le drapeau national serait toujours le drapeau blanc.
Mais lorsque les lenteurs de la cour, d'une part, et, de l'autre, les progrès de l'insurrection eurent fait naître la crainte de la république, sans laisser l'espérance des concessions de la couronne; lorsqu'au milieu de ces perplexités, dans le débordement rapide du tlot populaire, quelques volontés plus avisées eurent mis en avant le nom du duc d'Orléans, il sembla que la force des choses imposait ce choix ; beaucoup de gens , qui n'avaient eu jusque-là nul souci de la révolution de 1088, s'étonnèrent de ne penser qu'à elle.
Le rapprochement, inaperçu la veille, fut bientôt sur toutes les lèvres : chacun voulut l'avoir fait-. Ce qui,
1 « Nous avions l'esprit plein do la révolution de ICSS on Angleterre, de son succès... Nous ressentions l'ambition et l'espérance d'accomplir une œuvre semblable, d'assurer la grandeur avec la liberté de la patrie, et de grandir nous-mêmes dans la poursuite de ce dessein. Nous avions dans notre prévoyance et dans notre force trop de confiance; nous étions trop préoccupes des vues de notre esprit et trop peu de l'étal réel des faits autour de nous ». {Mémoires de M. Guizot, t. IL p. 19.)
2 En -1847, bien peu de temps avant la révolution de Février, M. de Ro-
avant l'événement, était jugé impossible fut, après coup, déclaré inévitable; et les mêmes prophètes, qui avaient montré dans le retour de la légitimité le terme de la Révolution, découvrirent soudain des raisons profondes pour établir que la Révolution ne pouvait se clore que par un changement de dynastie. « La Révolution avait fait une société nouvelle, écrivait, le 10 août, \q Journal des Débats; il lui restait à faire un roi... Le changement de dynastie qui vient de se faire a la même cause et les mêmes caractères que les précédents. Comme ces changements, il a pour cause une grande révolution accomplie dans la société; et il a pour caractère d'annoncer que cette révolution est finie et consommée irrévocablement ».
La pensée élait-elle juste? La Révolution était-elle finie? Le changement de dynastie avait-il assuré l'avenir et donné au pays la stabilité? Ce n'est pas à Rerryer qu'il faut poser la question. Sa réponse est dans sa vie. Mais l'événement qui, en poUlique , est un juge, a prononcé à son tour; son arrêt est d'autant plus décisif que les efforts, le talent, le patriotisme des hommes qui, pendant dix-huit années, ont soutenu le trùne de Juillet, étaient plus capables d'en détourner la rigueur. Il en est bien peu, même dans leurs rangs et parmi les plus illustres, qui n'aient reconnu, depuis, que la royauté du duc de Bordeaux, sous la régence du duc d'Orléans, eût été lasolution la plus constitutionnelle et la plus bienfaisante, et que, pour la liberté elle-même, rien ne remplace, dans une nation comme la France, la garantie souveraine du principe héréditaire.
nmsat, dans son discours do réception à rAcadémic française, se plaisait encore à évoquer cette comparaison historique : « Une révolution qui semblait d'avance écrite dans les annales d'un peuple voisin devait s'opérer au milieu de nous. La Providence qui nous donnait des Stuarts avait placé prés d'eux des Nassau. Elle nous réservait sur les marches du trône un prince qui savait prévoir, qui savait attendre... »
Cette séance d'ouverture , qui devait inaugurer une session si mémorable, n'avait réuni qu'un petit nombre des membres des deux assemblées ; sur 431) députés dont la Chambre était composée, on n'en comptait que 240; sur 392 pairs de France, que 00.
Pairs de France et députés étaient confondus, aucun ne portant de costume officiel. Il n'y avait que peu de membres de la droite : avec Berryer et près de lui, MM. de Conny, de Mefi'ray, de Bois-Bertrand, Syrieys de Mayrinhac, Bizien du Lézard et Roger. M. de Afartignac était au centre droit, à côté du baron Pasquier. Presque seul , sur un des bancs inférieurs de la droite, se détachait le grand et fier profil de Chateaubriand.
Le président de la précédente Chambre, M. Royer- CoUard, était absent. Il ne revint à Paris qu'après le 9 août, quand la révolution, à laquelle il ne voulut, à aucun prix, s'associer, fut consommée.
Le duc d'Orléans prit place sur un pliant, à côté du Irùne vide. Son discours, habilement rédigé, le montrait répondant à un appel qu'avait dicté le péril public et que ce péril rendait irrésistible.
« Dans l'absence de tout pouvoir public, disait le prince, le vœu de mes concitoyens s'est porté vers moi; ils m'ont jugé digne de concourir avec eux au salut de la patrie. Ils m'ont invité à exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Leur cause m'a paru juste, le péril immense, mon devoir sacré... Dans l'accomplissement de celte noble tâche , c'est aux Chambres qu'il appartient de me guider. Tous les droits doivent être solidement garantis; toutes les institutions doivent rece-
voir les développements dont elles ont besoin... » Le duc d'Orléans annonçait, en terminant, qu'aussitôt les Chambres constituées, il ferait porter ù leur connaissance « l'acte d'abdication de Sa Majesté le roi Charles X et de Son Altesse Royale Louis-Antoine de France, dauphin , qui renonçait à ses droits ».
Mention ne fut point faite des droits du duc de Bordeaux.
Tandis que ces paroles étaient prononcées, une trame était ourdie pour hâter le départ de la famille royale et rendre définitive la vacance du trône.
Une foule, formée d'éléments divers, à la fois effrayante et grotesque, audacieusement décorée par le Moniteur du nom alarmée expéditionnaire ' , en réalité « immense cohue- », comme l'appelait un.de ceux qui la conduisaient, était lancée sur Hambouillet. Elle s'arrêta en présence des troupes qui protégeaient le dernier asile de la vieille monarchie, soldats d'élite appartenant presque tous à la garde royale. Trois commissaires , délégués par le lieutenant général , le maréchal Maison, M. de Schonen et M. Odilon Barrot, se présentèrent au roi pour obtenir de lui qu'il consentît à s'éloigner. Charles X prit à part le maréchal Maison; il l'avait toujours honoré de sa bienveillance et c'était à lui que le maréchal devait son bâton. Le roi fit appel à sa parole de soldat; il lui demanda à quel nombre d'hommes pouvait s'évaluer cette multitude venue de Paris : « Sire, je ne les ai pas comptés, répondit le maréchal Maison, mais ils sont bien de 00 à 80,000 ». Sur cette réponse, Charles X, soucieux de la vie de ses fidèles serviteurs, décida son départ et commanda une retraite, dont l'exii devait être le terme.
1 Moniteur officiel du îi août 1830.
- Mémoires de M. Odilon Barrot, 1. 1, p. 138.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET. 39o
Les insurgés n'étaient pas plus de 0,000, et de l'aveu des juges les moins suspects, du général Pajol qui marchait à leur tête, la moindre démonstration des troupes les eût dispersés.
Cependant l'ordre ne se rétablissait point à Paris, Le Palais-Bourbon était entouré par des bandes menaçantes, qu'enflammaient des jeunes gens, protestant, au nom du sang versé par le peuple, contre le gouvernement qui, né de l'insurrection , allait la combattre. La république réclamait le prix de la victoire ; le duc d'Orléans le lui avait enlevé, en se rendant à l'Hôtel de Ville, où il avait reçu devant le peuple l'accolade du général de la Fayette; elle ne se résignait point à sa défaite, et les efforts de ses partisans devenaient un argument de plus, aux yeux des députés effrayés, pour achever en toute hâte par le couronnement du lieutenant général du royaume la révolution commencée.
Dans la séance du iaoùt, la Chambre présenta une liste de candidats à la présidence; elle y avait inscrit en première ligne M. Casimir Périer, qui fut choisi par le duc d'Orléans. Elle procéda ensuite à la vérification des pouvoirs. L'élection du collège -départemental de la Haute-Loire fut rapportée dans cette séance et Berryer admis sans opposition.
La majorité aurait voulu procéder lentement à une revision de la Charte, que le pays ne demandait point. Mais la foule assiégeait de ses cris l'enceinte parlementaire ; elle accusait les députés de trahison et proclamait impérieusement l'abolition de la pairie. La durée du nouveau pouvoir eût exigé des institutions fortes ; il n'était pas encore fondé , qu'on attaquait déjà celles qui devaient le soutenir.
On pourvut au plus pressé. Une proposition de revision, dont les ministres avaient à peine eu le temps de prendre connaissance, fut présentée dans la matinée du
6 août par M. Bérard K Immédialement la Chambre en confia l'examen à une commission qui, le soir même, déposa son rapport. La discussion s'ouvrit le lendemain
7 août, au bruit de l'émeute grondant aux portes du Palais-Bourbon.
M. Bérard avait invoqué « la loi suprême » de la nécessité pour proposer à la Chambre de déclarer la vacance du trône, et dénommer, aux conditions qu'elle aurait fixées, « le chef définitif du gouvernement ».
Le rapporteur, M. Dupin, confirma en ces termes les conditions auxquelles serait soumis le nouveau règne :
« Cette proposition a pour objet d'asseoir et de fonder un établissement nouveau, quant à la personne appelée et surtout quant au mode de vocation. Ici. la loi constitutionnelle n'est pas un octroi du pouvoir qui croit se dessaisir, c'est tout le contraire : c'est une nation en pleine possession de ses droits, qui dit, avec autant de dignité que d'indépendance, au noble prince auquel il s'agit de déférer la couronne : « \ ces conditions écrites « dans la loi, voulez-vous régner sur nous? »
Les conditions énumérées modifiaient , sur des points fondamentaux , les articles de la Charte.
Bien des vides se remarquaient dans les rangs de la droite; mais plusieurs des membres présents se levèrent pour protester contre les conclusions du rapport et invoquer les droits du duc de Bordeaux. M. de Conny, M. Pas de Beaulieu , le général Arthur de la Bourdonnaye, M. de Lézardière, M. Hyde de Neuville, ces deux derniers, vivement opposés au ministère Polignac, mais d'autant plus énergiques dans l'expression de leur fidélité au petit-fils de Charles X, parurent successivement à la tribune.
' Bérard (Auguste-Simon-I.ouis), 1783 -+- 18o9, député depuis 18-27. V. ses Souvenirs historiques sur la Révolulion de 1830 (1834).
Berryer avait cédé le pas à ses aînés dans la vie publique; il se joignit à eux pour défendre la royauté vaincue.
Avec une émotion qui laissait à peine entendre , dans le premier moment, ses paroles entrecoupées, il commença par affirmer sa fidélité « aux droits de la couronne » en même temps que « son attachement aux libertés publiques ».
Berryer ne refusait pas d'entrer dans le débat; il était prêt à examiner les modifications proposées à la Charte; mais il écartait tout un ordre de questions, sur lesquelles il ne reconnaissait pas à la Chambre le droit de délibérer.
« Je comprends, disait-il, que, dans la circonstance présente, nous devons , et que je puis comme député, avec le pouvoir dont je suis investi par mes concitoyens, délibérer sur les modifications proposées à la Charte. Je me crois parfaitement en droit de voter les différents projets que le gouvernement proposera sur les matières indiquées ».
Mais, quant aux changements qui touchaient à l'autorité souveraine, Berryer refusait de les examiner :
« Interrogeant ma conscience , le besoin que j'ai d'affermir le repos de mon pays, je ne crois pas répondre aux intentions, aux volontés, aux droits qui m'ont été confiés , en votant : 1" sur la déclaration que le trône est vacant en fait et en droit; 2" sur l'annulation des actes faits par l'autorité royale conformément aux lois, et sur lesquels une autre Chambre que la nôtre est appelée à délibérer; 3° enfin sur la proposition d'élire un roi de France. Sous ces trois rapports, je ne puis prendre part à la délibération ».
Cette déclaration fut accueillie, comme le constatait le lendemain la Quotidienne, par l'approbation marquée des députés royalistes.
M. Villemain combattit l'opinion de Berryer. A l'exemple du général Sebastiani, il invoqua l'Angleterre et cette révolution de 1688, dont le souvenir, repoussé par les membres de l'extrême-gauche, semblait attester les titres et garantir d'avance l'avenir de la nouvelle royauté.
La majorité de la Chambre était acquise aux conclusions du rapport. Elle adopta d'abord le préambule qui constatait la vacance du trône « en droit et en fait », et déclarait « indispensable d'y pourvoir promptement ».
Berryer ne s'était point associé à ce vote. Mais, comme il l'avait annoncé, il prit part à la suite de la délibération. L'idée de s'abstenir du débat, sous prétexte qu'il ne reconnaissait pas le principe de la constitution qu'on voulait établir, n'entra jamais dans ses vues. La France restait '. A aucune époque de sa vie, il ne crut manquer à ses convictions, en s'efl'orçant d'assurer à son pays, sous quelque régime que ce fût, les conditions les plus favorables.
Bien que, dans les crises révolutionnaires, la voix des vaincus soit facilement suspecte, Berryer se fît écouter de la Chambre et la rallia quelquefois à son avis. Il fit introduire deux articles dans la Charte nouvelle, portant : l'un, que si une proposition avait été rejetée par l'un des trois pouvoirs, elle ne pourrait être représentée dans la même session; l'autre, que, si dans un département il ne se trouvait pas cinquante individus payant
1 En ISiii. dans une circulaire électorale, rédigée, comme tous les documents lie ce genre, sous l'inspiralion de lierrycr, les députes de la droite disaient : « On nous demande comment, avec des regrets fortement indiqués et conservés hautement, nous nous sommes mêlés à la vie publi(|ue. Mais fallait-il abandonner nos devoirs envers le pays, parce (|u'il n'avait pas su maintenir toutes ses institutions?... Le principe a été renversé; la France reste, et nous sommes aussi dévoués à tous ses intérêts au dedans et au dehors que nous l'étions avant et que nous le serons sous tous les gouvernements... » (iîv juillet 1846.)
le cens indique par la loi électorale, leur nombre serait complété par les plus imposés au-dessous du chiffre légal.
Une discussion plus grave s'éleva sur la rédaction des articles relatifs aux ministres des cultes. La question des rapports de l'Église et de l'État perçait sous ce débat, et déjà l'on voyait poindre les deux écoles qui, sous le gouvernement de Juillet et sous les régimes ultérieurs , allaient diviser les partis issus de la Révolution.
La Charte de 1814 avait déclaré, dans son article 0, que la religion catholique, apostolique et romaine, était « la religion de l'État ». La commission de 1830 supprimait cet article et le remplaçait par la déclaration suivante : « Les ministres de la religion catholique, apostolique et romaine, professée par la majorité des Français, et ceux des autres cultes chrétiens, reçoivent seuls des traitements du Trésor ».
Ces expressions reconnaissaient la prééminence numérique des catholiques et maintenaient contre le culte Israélite le refus des subventions de l'Etat. M. Viennet protesta contre l'exclusion, et déposa un amendement que Berryer appuya par une interruption. L'amendement était ainsi conçu : « Les ministres de tous les cultes légalement reconnus sont rétribués par l'État ».
La Chambre repoussa l'amendement, tout en donnant satisfaction à la pensée de l'auteur par la suppression du mot « seuls », qui semblait interdire aux israélites toute part dans les allocations budgétaires.
Mais admettrait-on celte déclaration que la religion catholique était « professée par la majorité des Français? » M. Salverte et M. Benjamin Constant la combattirent; M. de Kératry et M. Charles Dupin, au contraire, en réclamèrent vivement l'adoption, non seulement comme un hommage à la vérité des faits, mais
encore et surtout comme un acte de haute politique, destiné à rassurer les populations de l'Ouest et du Midi sur le caractère de la révolution de Juillet. La Chambre était partagée entre ces opinions opposées, lorsque Berryer parut à la tribune. Aussitôt la clôture est demandée et prononcée. Qu'avait-on redouté de son intervention? Son appui ou son opposition? Peut-être ceux qui voulaient faire constater par la Charte la croyance de « la majorité des Français » eurent-ils peur que l'adhésion d'un ami du gouvernement tombé ne compromit le sort de leur proposition.
Ce fut le seul débat dans lequel Berryer ne put se faire entendre. L'article du projet fut d'ailleurs voté.
La commission, modifiant l'article 28 de la Charte, abaissait de quarante à trente ans l'âge requis pour l'éligibilité. M. Villemain proposa de le fixer à vingt-cinq ans. Berryer combattit l'amendement.
« ... Depuis quinze ans, dit-il en commençant, l'orateur qui m'a précédé m'a appris à ne pas douter des capacités précoces ' ; je ne puis cependant adopter l'exemple qu'il nous a offert comme une règle de conduite sur les délibérations ».
11 invoquait la nécessité de mettre les prescriptions de la loi politique en accord avec celles de la loi civile.
" Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, l'homme ne peut constituer une famille sans le consentement de ses père et mère, et, de l'âge de vingt-cinq à trente ans, il est encore obligé de faire des sommations respectueuses. Je ne pense pas que l'on soit propre à délibérer sur les intérêts de l'État à l'âge où la loi civile ne vous laisse pas même la liberté de délibérer sur les intérêts de famille ».
1 M. Villemain (Abel-François), i'M + ImTO, était membre de l'Académie Irançaise depuis 1811. 11 lut ministre de l'Inslruclion pub)i«|ue et pair de France sous la monarchie de Juillet.
La Chambre lui donna raison et vola l'âge de trente ans.
Avec moins de succès^ mais avec une juste prévision de l'avenir, Berryer s'éleva contre la disposition qui portait en germe l'abolition de l'hérédité de la pairie.
La commission proposait le texte suivant :
« Toutes les nominations et créations nouvelles de pairs faites sous le règne du roi Charles X sont déclarées nulles et non avenues. Et, pour prévenir le retour des graves abus qui ont altéré le principe de la pairie, l'article 27 de la Charte, qui donne au roi la faculté illimitée de nommer des pairs, sera soumis à un nouvel examen dans la session de 1831 ».
Au nombre des pairs qu'avait nommés Charles X et que l'on dépouillait ainsi de leur titre, se trouvaient le maréchal Soult, le comte de Nansouty, le général Valée, le vice-amiral Duperré '.
Les partis ont, dans leurs appréciations, d'étranges diversités; suivant qu'ils flattent ou blessent leurs intérêts, les mêmes actes sont, à leurs yeux, l'exercice ou l'usurpation d'un droit. En 1819, le ministère Decazes avait fait une fournée de pairs, comme on disait alors, pour obtenir dans la Chambre haute une majorité en faveur du maintien de la loi électorale ; les libéraux s'en étaient réjouis et les royalistes indignés. En 1827, M. de Villèle, pour le triomphe de sa politique, avait modifié, par une promotion analogue, la composition de la Chambre des pairs. Ce fut au tour des libéraux de protester, et voici que, plus de trois ans après, ils commettaient cette énormité d'annuler d'un trait, non pas seulement la promotion qui les avait révoltés, mais toutes les nominations de pairs faites sous le règne de Charles X.
1 Une ordonnance royale du 13 août rendit la pairie au marcclial Soult et ù l'amiral Duperré.
Un an s'écoulait à peine et, renouvelant l'abu- dont ils avaient prétendu faire justice, on allait les voir, sous le ministère de Casimir Périer, créer trente pairs de France pour s'assurer une majorité contre l'hérédité de la pairie.
L'atteinte portée au droit du roi tombé infirmait d'avance le droit de la royauté élue. Aussi M. Bérard demanda-t-ii la suppression de ces mots : « Qui donne au roi la faculté illimitée de nommer des pairs », sous prétexte que cette mention semblait restreindre le droit d'examen réservé à la Chambre. Le général de la Fayette appuya la propositicm et, démasquant le but final des réformateurs, il exprima le vœu que la Chambre se prononçât pour l'abolition de l'hérédité de la pairie.
Berryer répondit aux deux orateurs. Ajournant à un débat plus calme et plus approfondi la question de l'hérédité, il s'attacha à combattre la disposition qui annulait les nominations faites par le roi Charles X. Il rappela d'abord dans quel sentiment et sous quelles réserves ses amis et lui se mêlaient à cette discussion :
« J'espère, Messieurs, dit-il, que vous rendrez justice, dans la position où nous sommes, au zèle qui nous anime pour le bien public. Vous comprendrez que nous sommes dévorés par lamour de notre pays... lorsque nous venons, le cœur brisé de douleur, nous mêler avec constance à vos délibérations ».
Invoquant alors les leçons du passe contre l'annulation d'actes émanés de l'initiative royale, en vertu des prescriptions de la Charte : « Quand on a tenté, il y a quarante ans, la conquête de la liberté, si elle ne fut pas assurée, c'est qu'on tomba dans une voie odieuse, dans la voie de la rétroactivité; c'est qu'on voulut abolir ce principe fondamental de la société. Aujourd'hui, n'entrons pas dans la même carrière ; n'abolissons pas ce qui fut fait légalement. Ne donnons pas un exemple si
funeste; il s'agit pour nous de conquérir les garanties de l'avenir. N'autorisons pas nos descendants à détruire un jour ce que nous faisons en ce moment sous l'inspiration de nos consciences, en faisant violence aux tourments de nos âmes ».
A ces paroles, la voix de Berryer s'attendrit. 11 laissait échapper ]e secret de l'émotion qui possédait son cœur et de l'effort qu'il s'imposait pour la dominer.
L'hérédité de la pairie avait contre elle, en dehors de la Chambre, un puissant adversaire : c'était le duc d'Orléans, le futur roi lui-même, qui, dans les pairs de la Restauration, redoutait des ennemis et dans la garantie de l'hérédité un principe d'indépendance '.
Le général Sébastian! , qui connaissait les vues du prince, appuya l'amendement de M. Bérard, et, pour justifier l'annulation des nominations de pairs faites par Charles X, il invoqua l'exemple de Lois XYIII, qui, en 1815, avait éliminé vingt pairs.
Berryer remonta à la tribune.
« Le préopinant, dit-il, vient d'invoquer un exemple que je ne discuterai pas. S'il fut mauvais à vos yeux, vous ne devez pas l'imiter. Quelle différence dans les situations! Au roi appartient la nomination des pairs. Le roi a usé d'un droit, bien ou mal, en éliminant des pairs. Mais de quel droit la Chambre des députés interviendrait-elle dans la question de savoir si les pairs nommés par le roi doivent être ou non éliminés? Qu'elle les accuse alors, c'est un procès fait aux personnes; qu'ils soient jugés indignes de ce que l'autorité royale a fait pour eux, à la bonne heure; mais c'est au roi seul, c'est au pouvoir royal seul a les exclure ».
La Chambre, entraînée par l'impulsion qui partait à
1 Histoire du gouvernement parlementaire, par M. Duvei'sier de Hauranne, t. X. p. mo. — Mémoires du duc de Broglie, t. HI, p. 3'J8, et t. IV, p. -xm.
la fois du Palais-Royal et des masses populaires, alla plus loin que M. Bérard. Elle écarta les réserves de la commission et décida purement et simplement, suivant la proposition d'un autre député, M. Bernard, que « l'article 27 de la Charte serait soumis à un nouvel examen dans la session de 1831 ».
Parmi ceux qui votèrent cette disposition, beaucoup se flattaient que le temps apaiserait les passions et permettrait, en des jours plus calmes, de respecter la constitution de la Chambre haute. L'espérance était vaine. L'hérédité de la pairie devait payer la rançon du maintien de la forme monarchique, et les admirateurs de la révolution de 1688 pouvaient se rendre compte, à ce premier indice, des difl'érences qui la séparaient du changement qu'ils accomplissaient en France. Le général de la Fayette ne s'y était pas trompé : « L'hérédité de la Chambre des pairs, écrivait-il après cette discussion, a reçu une attaque dont elle ne peut pas se relever ».
La Chambre eut ensuite à se prononcer sur la dernière partie du projet, qui établissait la dynastie d'Orléans. Elle était ainsi conçue :
c< ... Moyennant l'acceplatiou de ces dispositions et propositions, la Chambre des députés déclare enfin que l'intérêt universel et pressant du peuple français appelle au trône S. A. R. Louis-Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, lieutenant général du royaume et ses descendants à perpétuité, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance.
« En conséquence, S. A. R. Louis-Philippe d'Orléans, duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, sera invité à accepter et à jurer les clauses et engagements ci-dessus énoncés, l'observation de la Charte constitutionnelle et des modifications indiquées, et, après l'a-
voir fait devant les Chambres assemblée?, à prendre le litre de roi des Français ».
La proposition fut adoptée. Les membres de la droite s'étaient abstenus.
« Au moment où l'on allait mettre aux voix le paragraphe qui attribue la couronne au duc d'Orléans, dit la Gazelle de France, M. Berryer a traversé la salle et s'est retiré ».
La Chambre vola au scrutin secret sur l'ensemble du projet. Il y avait 2o2 votants; le dépouillement donna 219 boules blanches et 33 boules noires.
Les 221, qui avaient voté l'adresse de 1830, ne s'étaient pas retrouvés pour élire la royauté nouvelle.
La proposition fut portée, dans la soirée, par la majorité de la Chambre au duc d'Orléans, qui l'accepta, tandis que la Chambre des pairs, un peu étonnée qu'on n'eût pas attendu son vote, était appelée, sous la présidence du baron Pasquier, à en délibérer.
Le comte de Tascher, le vicomte de Castelbajac, le comte de Rougé, le comte de Sainte-Maure Montausier, le duc de Lorge, le comte d'Andigné déclarèrent ne pouvoir prendre part à la délibération qui proclamait la vacance du trône; ils avaient été précédés dans cette manifestation par un puissant discours de Chateaubriand.
« ... Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, dit-il, comme il vous plaira de l'entendre; mais le trône n'est pas vacant; après eux venait un enfant : devait-on condamner son innocence?
« Quel sang crie aujourd'hui contre lui? Oseriez-vous dire que c'est celui de son père? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle, aurait pu devenir un roi en rapport avec les idées de l'avenir. C'est au gardien de sa tutelle que l'on aurait fait jurer la déclaration sur laquelle vous allez voter; arrivé à sa majorité, le
jeune monarque aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M. le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la France ces agitations qui sont la conséquence des vi olents changements d'un Etat. . . »
Pour lui, prév^oyant l'inutilité de ses avertissements, il entendait garder l'unité de sa vie : « Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissances, excepté celle de me délier de mes serments de fidélité ».
La Chambre des pairs avait écouté Chateaubriand en silence; elle ordonna l'impression du discours, dont elle allait rejeter les conclusions.
Par une déclaration expresse, elle déclina toute délibération sur la disposition qui annulait les nominations de pairs, faites sous le règne du roi Charles X. Mais, au vote sur l'ensemble, elle adhéra, par 89 voix, à la résolution de la Chambre des députés; 2o membres avaient voté contre ou déposé des bulletins blancs.
Il était dix heures du soir. La révolution parlementaire, commencée le matin à la Chambre des députés, avait été consommée en une journée.
La conduite que Berryer avait tenue dans la séance du 7 août, fut relevée par ses amis comme par ses adversaires. Dès le lendemain, la Quotidienne faisait son éloge et constatait l'adhésion qu'avaient donnée à ses paroles les députés royalistes. « La déclaration de principes, prononcée par M. Berryer, disait-elle, a été adoptée à haute voix par les membres de la droite. Cet orateur est monté dix fois à la tribune; quatre amendements proposés par lui ont été adoptés par la majorité de l'assemblée. C'est ainsi qu'a été maintenue la disposition tutélaire de l'article 21 de la Charte; que l'âge des députés a été fixé à
trente ans au lieu de ving-cinq ans; que l'arlicle 30, qui assure les droits politiques des départements pauvres a été voté; qu'enfin le principe de l'hérédité de la pairie a été sauvé d'une attaque trop peu réfléchie ».
Les membres de la gauche avaient eux-mêmes rendu hommage « à la noblesse, à la fermeté, au talent de ces royalistes fidèles à tous leurs principes »; et la Quotidienne, invoquant leur témoignage, rappelait les paroles de l'un des plus exaltés d'entre eux : « Entre autres faits qui signalèrent cette puissance de la bonne foi et de la conviction, continuait le journal de droite, il faut, rappeler le discours de M. Madier de Montjau', député qui siège à gauche : « Si vous voulez être forts, soyez géné- «reux. Voulez-vous comprendre tout ce que peut la géné- « rosité? a-t-il dit en étendant la main vers la droite de « l'assemblée. Voyez ces hommes dont l'àme est pleine « de tristesse et de regrets, dont les existences ont été « frappées; uniquement occupés désormais des dangers « et des besoins de la patrie, ils surmontent leur douleur « pour travailler avec nous au salut de l'avenir... »
Deux jours après le vote de la Charte nouvelle, le 9 août, sur la convocation du duc d'Orléans, les deux Chambres se réunirent au Palais-Bourbon, pour y recevoir les serments du prince et le proclamer roi des Français.
Le 11 août, paraissaient au Moniteur les ordonnances qui nommaientles nouveaux ministres : MM. Dupont (de l'Eure) - à la Justice, le général comte Gérard ^ à la Guerre,
1 Madier de Montjau (Joseph-Paulin), 1785 + 1863, député depuis les élections de juin 1830, fut nomme procureur général, puis conseiller à la cour de cassation, après la révolution de Juillet. — En 1849, il écrivit une lettre, publiée dans les journaux du temps, pour exprimer le regret de la part qu'il avait prise à cette révolution.
2 Dupont (de l'Eure), Jacques-Charles, 1707 ■+- iSli'i, député au conseil des Cinq-Cents, conseiller ;i la cour de Kouen sous l'Empire, membre du gouvernement provisoire et de l'assemblée Constituante en 18i8.
3 Gérard (Etienne-Maurice, comte), 1779 -i- 1832. Maréchal de France en
408 L\ JEUNESSE DE RERRYER.
Guizol à rinlérieur, le duc deBroglie' à rinstrnclion publique et aux Cultes, avec la présideuce du conseil d'Etat, le comte Mole aux Afîaires étrangères, le bai-on Louis- aux Finances, et le général Sebastianià la Marine. MM. Jacques LafTitte, Casimir Périer, Dupin aîné et Bignon ^, avaient entrée au Conseil, comme ministres sans portefeuille.
La révolution de Juillet n'avait pas été, à vrai dire, le résultat prémédité d'une conspiration. L'opposition comptait dans ses rangs des ennemis irréconciliables de la Restauration, qui, pour la renverser, avaient formé sans succès plus d'un complot. Ils se tenaient prêts pour toutes les occasions et saisirent avec empressement celle que leur offrait le mouvement suscité par les ordonnances. Mais ce mouvement avait commencé en dehors d'eux et, parmi ceux qui le créèrent, quelque complaisance que pût trouver chez plusieurs le souvenir de la révolution de 1G88, bien peu, au premier moment, étendaient leurs vues ou leurs désirs au delà d'une protestation légale. La sécurité même que leur laissait l'issue finale du conflit contribua à les rendre plus résolus. « On ne compte que sur les moyens réguliers, écrivait M. Guizot à sa femme; c'est là la véritable garantie de l'avenir, celle qui, pendant
1 Rroglic (Camille-Cliarles-Victor-Loonce, dur de), 178;; -i- 1870. — Pair de France dès la première restauralion (isii), ministre des Affaires élranf^ères et président du conseil sous la monanliie de Juillet, représentant du peuple en 1849, membre de l'Académie française (ISofi).
- Le baron Louis, 175o -+- 1837, député depuis 1813, avait été ministre des Finances en 1816 et 1818.
3 Bignou (Louis-Pierre, Edmond, l)aron), 1771 -i- 1841, membre de la chambre des Cent Jours, chargé du ministère Affaires étrangères, et l'un (les signataires, à ce titre, de la capitulation de Paris en 181.-;. successivement député (1817-1837) et jiair de France.
LA RÉVOLUTION DE .HILLET. iOO
longtemps et à moins de circonstances extraordinaires, ramènera le fleuve dans son lit au moment où il semblera le plus près d'en sortir^ ».
La révolution fut une surprise pour ses principaux auteurs presque autant que pour ses victimes. Des deux côtés, on ne s'attendait pas au dénouement. Les idées avaient marché avec les événements; dans cette succession précipitée de changements imprévus, on était à chaque instant pressé par des nécessités nouvelles qui exigeaient des décisions immédiates, quand l'autorité légitime, éloignée du combat, n'en prenait aucune. Lacarrière s'ouvrait aux initiatives individuelles, et des mesures improvisées dans une heure de trouble entraînaient à leur suite des conséquences définitives. De là, dans les esprits, bien des variations graduelles, bien des inquiétudes consciencieuses, bien des adhésions données avec sincérité aux transformations que la veille, que, le matin peut-être du jour où elles devaient se consommer, on s'était juré de ne pas admettre.
Ceux-là mêmes qui refusaient de s'associer à la révolulion ne méconnaissaient pas l'obscurité que d'imminents périls faisaient planer sur les devoirs publics. Ils élevaient noblement leur protestation en faveur de l'ancienne dynastie, tout en rendant justice aux intentions des hommes dont ils ne consentaient pas à sanctionner les actes. « Je ne me dissimule pas tout ce qu'il y a d'impérieux, au delà de toute idée, de toute expression, dans la situation où nous sommes », disait à la Chambre des députés M. de Martignac, sortant du silence où il s'était renfermé, pour défendre contre d'indignes accusations le roi Charles X ; et quand M. Hyde de Neuville déclarait qu'il ne trahirait point le malheur et laissait à d'autres le soin « de briser un trône et défaire un roi », quand il exprimait prophéli-
1 Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis, p. 115. 20 juin 1830.
quenienl l'avis « qu'il peut y avoir péril à vouloir foncier l'avenir, tout l'avenir d'un peuple, et surtout d'un grand peuple, sur les impressions et les prévenlionsdu moment », il ajoutait : « Mais, enfin, je n'ai pas reçu du ciel le pouvoir d'arrêter la foudre; je ne puis rien contre un torrent qui déborde' )>.
Berryer passa autant que personne par ces perplexités. Mais il parut alors tel qu'il avait été en 1815, tel qu'il devait être dans la suite de sa carrière. Celait dans ces grandes crises qu'il voyait le plus clair et se montrait le plus résolu. Son esprit, volontiers dispersé, dans les temps calmes, sur mille sujets divers, se rassemblait en quelque sorte; il démêlait dans la situation générale, comme dans sa propre conscience, quelques points fixes i|ui dominaient tout.
La nécessité de l'hérédité monarchique, fidèlement observée, pour l'avenir et la liberté de la France, et pour lui-même l'obéissance aux lois de l'honneur rigoureusement entendu, tel fut le double flambeau que Berryer se mit devant les yeux et dont il ne cessa de suivre la lumière à travers les fluctuations contraires des événements. 11 faut saisir cette résolution qui décida de sa vie dans les conjonctures où elle se forma, afin d'en bien démêler le caractère. Elle a jeté depuis un tel éclat sur son existence, elle lui a valu de tels triomphes, une popularité si générale, tant de joies, au moins extérieures, qu'on a été souvent tenté, même dans les rangs où elle n'aurait dû exciter que des sentiments de reconnaissance, d'en oublier le mérite. On n'a considéré que la gloire personnelle que, dans l'accablement de la cause royale, il ne pouvait prévoir; on a perdu de vue le sacrifice qui, alors, se montrait seul.
Dès le 2 août, Berryer, répondant d'Augerville aux
1 Chambre des députés. Séance du 7 août 1830. .
alarmes de son père, lui avait écrit : « Je serai demain matin à Paris et je compte me rendre à la Chambre. Je n'ai aucune inquiétude sur ma sûreté, ou plutôt je n'en prends nul souci, je ne pense qu'à remplir mes devoirs comme homme et comme père de famille; garder dansle monde une position et un nom honorable et lionoré, voilà tout ce qui m'occupe. Sois donc tranquille. Gomme j'avais jugé la mauvaise marche du gouvernement, j'ai voulu et su me tenir tout à fait en dehors. Cette sagesse m'a réussi; j'en suivrai les principes. Demeure donc en paix, mon cher bon père; je ne regretterai dans le passé que les moyens que je pouvais trouver de réparer bien des malheurs autour de moi' ».
Ces derniers mots trahissaient l'une des préoccupations qui devaient afTecter le cœur de Berryer. Les événements de 1814 avaient, on se le rappelle, amené la perte de la fortune de Berryer père, engagé, par une générosité imprudente, dans une vaste spéculation commerciale. Son fds aîné lui était venu en aide; la carrière qu'il avait embrassée, le renom qu'il s'était fait, l'avenir qui s'ouvrait devant lui, promettaient à sa famille un puissant soutien, et déjà elle avait eu sa part dans les avantages que procuraient à l'avocat ses succès au barreau. Même à cette époque, des embarras pénibles se faisaient sentir au foyer paternel, et des lettres, qui avaient précédé de bien peu la révolution de Juillet, attestent le soin touchant avec lequel les fils du vieux Berryer concertaient alors des arrangements conformes aux vœux et aux besoins de leur père.
C'est à ce moment que s'écroulent, avec le trône de Charles X, les espérances attachées à la vie politique de Berryer. Mais, sujet nouveau de tristesse et d'anxiété pour lui, la grande commotion ne provoquait pas, chez tous
1 Papiers de Berryer.
les membres de sa famille, les mêmes jugements. Berryer père, qui s'était montré plein de joie du retour des Bourbons, avait souffert des premières années de la Restauration dans sa fortune et dans son orgueil professionnel. Sa courageuse conduite dans le procès du maréchal Ney l'avait fait éloigner, malgré le vœu de ses confrères, du conseil de l'ordre, jusqu'au jour où l'ordonnance de 1822, réformant le décret de 1810, donna droit d'entrée dans le le conseil aux anciens du barreau. Il avait gardé de ce mécompte une humeur quelque peu chagrine contre la royauté. Imbu des traditions parlementaires et gallicanes, comme on l'était au temps de son maître Gerbier, il avait signé, en 1827, la consultation de M. de Montlosier contre les Jésuites, tandis que son fils en réfutait les conclusions dans un éloquent mémoire. A peine le duc d'Orléans fut-il proclamé roi que Berryer père s'empressa, dans des écrits publics, d'adhérer à son gouvernement '. Ces dissidences n'altérèrent jamais l'affection réciproque du père et du fils, mais elle rendaient pour celui-ci les déterminations plus obscures et la conduite plus difficile.
La divergence était encore plus grande entre Berryer et son frère Hippolyte. Officier tout pénétré des souvevenirs de l'Empire, mêlant dans ses vues comme dans ses actes les invocations constitutionnelles et les pratiques napoléoniennes, oubliant la sécurité avec laquelle, sans souci des remontrances affectueuses de son frère, il avait pu, sous la Restauration, afficher son opposition, et réclamant du nouveau régime la destitution de tous ceux dont les sentiments étaient seulement douteux, Hippolyte Berryer avait fait un accueil enthousiaste à la révolution de Juillet. Il portait si loin sa passion politique que, tout en pensant à son frère à qui il devait beaucoup.
I Voy. notamment Y Allocution d'un vieil ami de la liberté à la jeune France. Paris, 1830, br. in-«".
tout en envisageant avec regret ce que ce frère allait perdre, il n'avait pu, disait-il lui-même, s'empêcher de faire des vœux pour le succès de l'insurrection : '< C'est pour la liberté une victoire de Denain, et Villars c'était le peuple », écrivait dans son transport ce libéral, comme il y en avait beaucoup alors, formé dans les camps de Napoléon.
Berryer ne pouvait donc trouver dans sa famille ni écho à ses douleurs, ni lumières sur le parti à |)rendre. De conseil, elle ne lui en donnait qu'un, c'était de renoncer à la politique et de retourner au barreau. « (Juel parti prend Berryer? écrivait llyppolyte ù son père. Il ne doit pas compter sur une nomination nouvelle, surtout avec les changements qui seront apportés à la loi des élections; n'étant plus député, sa carrière politique me semble terminée. Aura-t-il le courage de se résigner? Aura-t-il la raison de retournera son cabinet, qui lui offrait un si bel avenir, qui eût été pour lui la source d'une brillante fortune? Désormais, pourtant, c'est pour lui le seul moyen d'assurer sa fortune et celle de son fils d'une manière convenable et indépendante. Ce conseil, tu le lui dois, mon cher papa; peut-être le lui as-tu déjà donné, et croistu qu'il le suive? ' »
Cette voie, que lui indiquait son frère, Berryer pouvait, à la vérité, l'embrasser, sans manquer à aucun engagement. Qu'il ne se ralliât pas bruyamment au gouvernement nouveau, qu'il s'abstînt de se mettre à la suite des vainqueurs, quoique assuré, lui qui n'avait rien accepté de la monarchie, d'y rencontrer des hommes qu'elle avait comblés, c'était tout ce qu'auraient eu le droit de lui demander les docteurs les plus rigoristes. Abandonnant la vie politique pour se renfermer dans l'exercice de sa profession, comme l'y invitaient les instances de sa famille, le soin de son repus et le souci de ses intérêts privés, il
1 5 septembre 1830. Papiers de Berryer,
eût gardé son indépendance, respecté ses convictions, réservé son avenir, et amassé en même temps, par son travail et son éloquence, avec une gloire incontestée, une moisson qui eût assuré, à la fois, l'aisance de ses proches et la satisfaction de ses goûts délicats et mondains. « Ce que je fais sans penser à moi, dont l'existence est fort indépendante des événements, peut être utile aux miens ' », écrivait-il à son père, en 18:21. Il n'avait, en effet, à celte époque, nulle préoccupation de fortune; déjà célèbre au Palais, chargé d'affaires et recherché par la plus opulente clientèle, la richesse courait audevant de lui, il ne connaissait pas alors ces âpres inquiétudes qui laissent l'homme anxieux pour sa vieillesse, en souci pour l'avenir de ses enfants, parfois incertain du lendemain. Il dépendit de sa décision, en 1830, de ne les connaître jamais. Il ne le voulut pas. Regardant en face le sacrifice qu'il allait faire, et, s'il avait pu ne pas le voir, ayant auprès de lui des parents et des amis pour le lui mettre sous les yeux, s'exagérant même, dans le trouble des événements, les périls auxquels il s'exposait, Berryer fit son choix.
Les épreuves qu'on lui avait annoncées ne tardèrent pas à le visiter. Sous les fastueux dehors des ovations et des fêtes dont il fut le héros, il ne cessa presque jamais d'en sentir, mêlée à d'autros tristesses, la dure et saignante morsure. Sa correspondance porte la trace de ces tribulations qu'il eût pu, en se réfugiant au Palais, si facilement éviter; son humeur même, jusque-là si égale et si sereine, en fut plus d'une fois assombrie. Il demeura ferme cependant, heureux sans doute de ses triomphes oratoires, s'abandonnant aux diversions du monde, jouissant de la gloire, mais traînant toujours, dans l'amère réalité des affaires humaines, ce tourment des embarras
1 a' septembre 18-21. Papiers de Berryer.
financiers qu'il avait, par dévouement.à sa cause, attaché à sa vie : « Portons patiemment nos ennuis sans nous plaindre..., écrivait-il, en 1842, à M"'^ Berryer; croyez qu'au milieu de nos privations, nous acquérons un trésor d'honneur qui a bien son prix ' ».
Mais, en demeurant fidèle à la cause vaincue, comment Berryer allait-il en comprendre la défense? Des partis diiïérents s'offraient aux hommes de la même opinion, et, comme autrefois à Goblentz, comme en 1815 à Paris, on était exposé, suivant la ligne qu'on avait adoptée, à rencontrer, avec l'inévitable hostilité des adversaires politiques, l'animosité, souvent plus implacable, des coreligionnaires dont on n'avait pas, sur une question de conduite, partagé la manière de voir.
Le problème se posa et les dissidences se produisirent dès le lendemain de la proclamation du gouvernement de Juillet.
Le nouveau régime avait maintenu la nécessité du serment -. Mais il ne songeait pas à faire de cette obligation un moyen d'expulser les anciens fonctionnaires. Assailli de sollicitations, en proie aux revendications impatientes d'hommes qu'il savait plus propres à renverser les gouvernements qu'à les faire vivre, il semblait craindre d'avoir à disposer de trop de places et cherchait à prévenir les démissions, en diminuant par des commentaires publics la portée de l'engagement qu'il demandait.
1 10 mars 18W. Papiers de Berryer.
2 « Je jure d'être lidéle au roi, d'obéir à la Ciiarte constitutionnelle et aux lois du royaume et de me conduire en tout comme un bon et loyal député ». Telle était la formule établie sous la Kestauration. Elle fut ainsi modifiée par la loi du 31 août 1830 : « Je jure lidéliti; au roi des Français, obéissance à la Charte constitutionnelle et aux lois du royaume ».
Un article, solennellement intitulé du Serment , parut, sous cette inspiration, dansle .¥o^i^'^(^Mr du lOaoût. «Veiller à la tranquillité publique, faire régner les lois sur lesquelles elle repose, entourer le nouveau chef de l'État de leurs lumières, au besoin de leur courage », c'étaient là les seuls devoirs qui, selon la feuille officielle, découlaient du serment : « Mieux que personne, continuait l'article, le duc d'Orléans comprend tous les sentiments que la nouvelle position des choses fait naître, et il a trop de vertu, trop de dignité d'âme pour ne point les apprécier ». Le Moniteur résumait le caractère du serment dans cette déiinition que les adversaires du gouvernement lui opposèrent souvent, en réponse à des interprétations ultérieures, devenues plus rigoureuses : « Qu'est-ce, d'ailleurs, que le serment? C'est l'engagement pris par le fonctionnaire de consacrer au bien du pays l'autorité dont il est revêtu ».
Les révolutions successives qu'a traversées la France n'ont fait que confirmer, il faut bien le dire, cette explication du serment. Mais jusque-là il avait eu un autre sens. Prêté devant Dieu, le serment, pour les vieux royalistes, était la consécration du sujet au prince qui, pour lui, représentait la patrie. « Tout est possible en France; mais rien n'y durera, parce que le respect n'existe plus », disait plus tard le roi Louis-Philippe '. La foi était tombée avec le respect, la foi, source des grandes choses et des grands sentiments. L'intérêt, la nécessité, devenaient la base avouée du nouveau régime, base frêle et fugitive; car les nécessités changent, et les intérêts ne sont fidèles qu'aux pouvoirs heureux. Le sacrifice n'est pas de leur domaine. Pour la défense d'un gouvernement comme pour la grandeur d'un pays, il faut des dévouements, que le cœur inspire plus que le raisonnement, des dévoue-
1 Vie de Marie- Améiie. reine des Français, i)ar Aus- Trognon, p 308.
ments résolus à tout supporter, même la misère, à tout affronter, même la mort.
C'est ici qu'on put mesurer ce que moralement la France avait gagné au retour des Bourbons et ce qu'elle perdait à leur chute. La foi politique reçut tout ensemble de la révolution de 1830 le dernier hommage et le coup suprême. On vit alors des magistrats, des officiers, des fonctionnaires, les uns vieillis dans la carrière, les autres ayant à peine eu le temps d'y faire les premiers pas, se demander s'il leur était permis de survivre au roi qui avait eu leur serment, et s'ils ne devaient pas déposer sur son trône abattu les dignités ou les titres dans lesquels ils avaient trouvé l'honneur ou mis l'espérance de leur vie. Pour un grand nombre, c'était plus que l'abandon de situations enviées, c'était l'aisance, la sécurité, l'avenir immolés. Quede considérations militaientcependant pour les maintenir à leur poste! Magistrats indépendants, officiers défendant, au prix de leur sang, la puissance de leur pays, fonctionnaires servant avec honnêteté, dans des sphères étrangères à la politique, la fortune nationale, ils pouvaient, ce semble, tant qu'un acte contraire à leur devoir ne leur était pas imposé, garder des positions régulièrement acquises. Beaucoup ne se reconnurent pas ce droit; les uns quittèrent la magistrature assise, le ministère public, lesfonctions de tout ordre, tandis que les autres brisaient leur épée, jeunes sainl-cyriens ', disant adieu à l'avenir, ou combattants d'Afrique, s'arrachant avec larmes à cette terre qui leur promettait la gloire. Ainsi ils honoraient encore la patrie au moment où ils cessaient de la servir, et sous la révolution qui les dépouillait de leurs espérances, ils enrichissaient de la noblesse de leur sacrifice le trésor moral de la France.
1 « Soixante six élèves de Saint-Cyr refusèrent de suivre le nouveau résime ». {Histoire de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, par un ancien saint-cyrien. Librairie Delagrave, 1880, p. 94.)
BEIÎUVER. — T. I. 27 .
Que feraient dans les Chambres les membres de la droite? Le serment leur était imposé comme aux fonctionnaires; mais, tenant leur titre, pairs de France, de la monarchie tombée, députés, des collèges électoraux, ils ne dépendaient par aucun lien du gouvernement de Juillet, et pour eux bien plus que pour les fonctionnaires, le serment n'impliquait, suivant la définition du Moniteur, que l'engagement de « consacrer au bien du pays l'autorité dont ils étaient revêtus ».
Les députés royalistes présents à Paris tinrent deux réunions chez l'un d'eux, le général Arthur de la Bourdonnaye ',pour déhbérer sur la conduite à suivre. A la seconde réunion, ils étaient cinquante-neuf. Les avis furent partagés. La répugnance pour le serment était unanime; mais plusieurs pensaient qu'on devait la vaincre pour demeurer dans les seules assemblées où l'on pût avec indépendance servir sa cause et le bien public. Leur opinion emporta le plus grand nombre de suffrages.
Dans une lettre à l'un de ses collègues, M. du Plessis- Grenedan^, député d'Ille-et-Vilaine, Berryer rapportait ainsi les motifs de la décision qui avait prévalu.
« ... La majorité, 40 contre 19, pensa qu'il fallait subir le serment; que, si tous les députés royalistes se retiraient, les magistrats, les maires, tous les fonctionnaires gens de bien en France se croiraient obligés de suivre cet exemple; qu'ainsi nous livrerions tous les emplois, même ceux de judicalure, aux anarchistes, but principal du parti ré-
1 Arthur, marquis de la Bourdonnaye-Blossac, nommé marcclial de camp en 18^21, avait fait les guerres de l'Empire. Colonel, il eut la jambe fracassée à la bataille de la Moskowa. Député de Pontoise en 1827, non réélu aux élections de 1831, il revint en 1837 siéger à la Chambre aux côtés de Berryer, avec (|ui il était étroitement lié. Né en 178.J, il mourut en 1844.
2 Louis- Joseph-Anne-Marie du Plessis-Mauron , comte de Grenedan, 1707 -^184-2, membre de la Chambre introuvable (1815), réélu en 1820, démissionnaire après la révolution de Juillet.
LA RÉVOLUTION DE JUILLET. Md
volutionnaire; que, sans doute, il était plus doux pour la conscience, plus commode pour la vie privée, de se tenir éloig'né du choc violent des afl'aires publiques, mais qu'il y aurait lâcheté à abandonner nos destinées, sans leur laisser l'honneur d'être défendues; que ce serait faire une seconde fois la faute de l'émigration; que, sans doute, nous ne donnerions pas le salut à un pays où le gouvernement nouveau manque de force et de droit, mais que, du moins, nous ferions pour la société les efforts que nous lui devons; qu'enfin, aux jours prochains des malheurs, nous n'aurions pas à nous reprocher de ne les avoir pas voulu détourner et surtout de les avoir appelés; ce qui serait le résultat immédiat de notre retraite. Ces raisons m'ont déterminé, comme députe, à rester à mon poste ' ».
Berryer était loin, dans l'ordre habituel de ses raisonnements, d'étendre à tous les fonctionnaires cette argumentation. Mais il l'adoptait pour les situations électives, et il ne cessa, dans la suite de sa carrière, de s'en inspirer. Elle résumait les patriotiques mobiles qui, en 1830 comme en 1848 et en 1863, le firent rester ou rentrer dans les Assemblées.
Être l'homme du pays avant d'être l'homme d'un parti, ou plutôt servir son parti dans ces postes qu'on ne doit qu'aux suffrages de ses concitoyens, en le faisant bénéficier de la confiance qu'on a su mériter, se garder surtout de prêter le moindre prétexte au soupçon qu'on cherche dans les malheurs de la patrie le triomphe de sa cause, telles furent, en tout temps, ses maximes. Il employait, dans sa lettre à M. du Plessis-Grenedan, une expression qui revint souvent sur ses lèvres : l'abstention était pour lui « l'émigration ». Non pas qu'il se crût le droit de
^ 12 août 1830. Documents inédits. Les lettres de Berryer à M. du Plessis-Gi'ciicdan nous ont clé communiquées par M. le vicomte P. du Breil de Pontbriand.
4b>0 LA JEUNESSE DE BERRYER.
blâmer ceux qui adoptaient un avis contraire; Berrver comprenait les dissidences en une matière si délicate. Il honorait le sentiment qui avait provoqué d'autres déterminations, demandant seulement, sans l'obtenir toujours, qu'on lui rendit la même justice, et s'attachant à défendre aux yeux de tous, par l'éclat de ses services, le choix qu'il avait fait.
M. du Plessis-Grenedan, à qui Berr3'er donnait ces explications, estimait que, dans quelque situation que ce fût, on devait refuser le serment. 11 n'avait pas caché à Berrver sa manière de voir. Il lui avait écrit pour lui exprimer la surprise qu'il avait éprouvée en apprenant sa présence à la séance du 3 août ; il était bien près d'accuser de désertion les députés qui demeuraient à leur poste.
Berrver professait un grand respect pour M. du Plessis; il l'avait connu député en 1815, quand il débutait luimême au barreau, et, malgré bien des différences de nature et d'opinion, il conservait, pour cet ancien des assemblées parlementaires, la déférence de sa jeunesse. Au milieu « du trouble d'esprit et de cœur » dans lequel il vivait depuis dix jours, la lettre de M. du Plessis-Grenedan lui avait causé, disait-il, « beaucoup de chagrin ». Il avait tenu à lui donner les raisons de sa conduite, sans admettre pourtant qu'ils fussent « divisés sur les principes »; car ils étaient tous deux d'accord pour voir dans la légitimité « le droit public de la France »,
La réponse de M. du Plessis-Grenedan est curieuse à lire, parce que, dans un langage sincère et élevé, elle fait connaître l'état d'esprit des hommes qui ne croyaient pas qu'on pût prêter serment, même dans les Chambres, au régime issu de la révolution de Juillet.
Tout d'abord, M. du Plessis rendait pleine justice aux sentiments de Berrver et, comme il le disait, à la droiture de son cœur. « J'ai porté envie ù la noble conduite
que vous avez lenue dans la séance du 7 », lui écrivait-il * , en faisant allusion à ce débat dans lequel Berryer avait, à la fois, protesté contre la déclaration de vacance du trùne et accepté la discussion sur les modifications proposées à la Charte; mais il ne se ralliait pas à la décision que la réunion royaliste avait prise sur la question du serment.
(( Dans la délibération des royalistes, disait M. du Plessis-Grenedan à Berryer, on a considéré plus les conséquences de l'acte que l'acte lui-même. C'est le contraire qu'il fallait faire. Il n'y a que l'acte qui dépende de nous. Il y a un serment prêté au roi et à sa race qui lie. Le serment prêté à Philippe ne peut que fortifier son usurpation. Ce n'est pas quelques députés qui changeront les choses en demeurant à la Chambre ».
Quant aux magistrats, on ne devait pas, selon M. du Plessis, désirer qu'ils gardassent leurs fonctions. Il fallait laisser les méchants se gouverner tout seuls. Cette facilité à prêter des serments détruisait chez les hommes l'idée de la divinité. L'homme ne doit pas sortir de sa sphère dans l'espoir de détourner le mal. Il ne rendra compte que des actes commis dans les limites où Dieu l'a renfermé.
« Il ne sera demandé à personne, au dernier jour « , continuait l'inflexible logicien : « Pourquoi n'avez-vous pas >i menti, pourquoi n'avez-vous pas dérobé pour faire tel « ou tel bien, pour empêcher tel ou tel mal? » J'aime celui qui disait, quand on lui commandait des massacres : « Ordonnez-nous chose faisable », et ceux qui répondaient naguère, avec tant de force : « Non possumus ». L'opposition ne détournera pas les malheurs. Si elle est forte, on la fera cesser; si elle est faible, il vaut mieux rien. Qui connaît l'avenir? Laissons la Providence accomplir son œuvre! »
1 19 août 1830. Papiers de Berryer.
Berryer avait allégué un autre motif qui, sa conduite ultérieure le prouva, n'était pas de sa part un vain prétexte : c'était le désir de rester au barreau pour venir en aide aux ministres de Charles X, sur qui allait peser une accusation capitale.
« J'ai pensé, écrivait-il à M. du Plessis-Grenedan, que, comme avocat, le serment me serait demandé, et qu'il me faudrait alors ou le prêter, ou me mettre hors d'état de défendre ceux qui seront bientôt cités devant les tribunaux et réclameront un défenseur homme de bien et de courage ».
L'objection, si noble pourtant, ne touchait pas son contradicteur : « Mais vous ne pourrez plus prêter votre voix éloquente aux malheureux et à l'innocence opprimée!... Hélas! mon ami, ils seront entre les mains de Dieu ». M. du Plessis ajoutait que pour avoir prêté serment sous la Révolution, les avocats n'en avaient pas été plus écoutés, et il concluait que les députés royalistes auraient dû se contenter de rappeler les antiques maximes du droit public de la France dans une protestation solennelle qu'on eût répandue par toute l'Europe.
On n'a guère apporté d'arguments nouveaux à la défense de la théorie de l'abstention, toutes les fois qu'elle s'est produite, .\ussi, devant la retrouver souvent en opposition avec la ligne que suivit Berryer, nous tenions à la montrer, au début de sa carrière politique, développée par un des partisans les plus respectables de ce système. Les principes, à vrai dire, ne sont point engagés dans ce débat ; il n'y a qu'une question de tactique, toute de mesure et de circonstance, et, quelque décision qu'on l'on adopte, on ne saurait lui donner un caractère absolu et permanent.
Présentée comme une règle inflexible, la doctrine de l'abstention aboutit à une sorte de fatalisme qui, tout en
s'inspirant souvent d'un sentiment vrai de la justice providentielle, n'en est pas moins d'une conséquence dangereuse pour la conduite des particuliers. On se dit que l'iniquité ne durera pas, que son triomphe passager ne saurait être empêché par des moyens humains, qu'il faut tout à la fois le subir momentanément et en attendre avec confiance la fin de l'intervention divine. On s'accoutume peu à peu à dédaigner tout effort personnel; on tient les faits pour non avenus, sans réfléchir que, même condamnables, ils entraînent avec eux des résultats qui demeurent et s'imposent; on se désintéresse du mouvement des idées et des affaires publiques. L'œil fixé sur des principes immuables, l'esprit satisfait d'une foi dont on croirait l'intégrité atteinte, si l'on entrait dans l'examen des événements, des fautes, des progrès, des changements accomplis, on s'exile soi-même de son propre pays. On l'oublie en s'en laissant oublier, et le jour où se produit l'écroulement que l'on attendait, on voit l'opinion passer à d'autres essais de gouvernement sans accorder un regret au régime qu'on avait cru soutenir par son immobilité.
Cette disposition ne fut jamais celle de Berryer. Il avait trop l'esprit des affaires, la connaissance des hommes, le sens des choses pratiques pour ne pas comprendre qu'une nation ne va qu'aux partis dont l'action lui atteste la vitalité. Il sentait que les révolutions politiques ne s'improvisent pas, et que, pour les mûrir, il faut, par un long effort, préparer l'œuvre du temps. Sans illusion sur les difficultés de la tâche, il s'y dévouait sans hésitation : « Me voilà jeté dans cet abîme, écrivait-il encore; j'ai écouté ma conscience, j'ai suivi ces inspirations parce que j'ai reconnu qu'elle m'excitait à agir de la sorte. » Et il ajoutait cette réflexion délicate et profonde : « C'est dans les moments où fêtais plus préoccupé de mon repos et de ma sûreté que je me sentais porté à me retirer. Je crois
donc avoir fait un grand sacrifice, je désire qu'il ne soit pas inutile ' ».
Sans se rallier à l'avis de Berryer, M. du Plessis-Grenedan rendit plein hommage à sa conduite. Il se fît un devoir de reconnaître que son ami avait tenu toutes ses promesses. Il lui écrivait deux ans plus tard : « A^ous avez fidèlement suivi la ligne que vous vous étiez tracée au mois d'août 1830. Je vous ai observé avec beaucoup d'intérêt, 'je vous ai entendu partout, et j'ai admiré comme les autres. On nous définissait autrefois l'orateur : Vir bonus dicendi peritus. Vous remplissez les deux conditions - »,
La prestation du serment commença le iO août à la Chambre des pairs, le jour même où paraissait l'article du Moniteur destiné à en atténuer la portée.
Elle se fit le lendemain, il août, dans la Chambre des députés.
Les membres des deux assemblées eurent toute liberté de motiver leur engagement. Plus d'un nom, dans l'une et l'autre enceinte, ne répondit pas à l'appel. A la Chambre des pairs, le marquis de Brézé déclara qu'il se soumettait au serment « pour le salut de la patrie » ; le duc de Fitz-James, avant de prêter le sien, résuma dans un éloquent et fier exposé ses sentiments et sa vie.
La séance de la Chambre des députés s'était ouverte sous la présidence de M. LafTitte.
L'ordre alphabétique appela Berryer, l'un des premiers, à la tribune.
1 12 aoiit 1830. Lettre déjà citée.
2 18 mars 1833. Papiers de Berryer.
LA HF-:vnLUTin.\ de juillet. 42o
Son apparition produisit une impression telle, qu'un de ses adversaires politiques, eu la rapportant dix ans plus lard, écrivait que jamais il ne pourrait l'oublier: « Il y avait dans son regard et dans la pâleur de son mâle visage, a dit ce témoin, ami dévoué du gouvernement de Juillet ', je ne sais quoi de triste et d'audacieux à la fois qui me remua jusqu'au fond de l'âme. Dix spectateurs étaient entassés avec moi dans une étroite tribune de la salle provisoire où de si grands événements s'étaient accomplis, et nous sentîmes comme un frisson électrique passer de l'un à l'autre, lorsque d'une voix, dont les sons, après plus de dix ans, vibrent encore à mon oreille, cet homme s'écria, en étendant le bras droit vers M. Latfitte qui présidait l'assemblée :
« La force ne détruit pas le droit. La légitimité du pouvoir est un droit plus précieux pour les peuples que pour les races royales; mais, quand la force domine dans un État, les particuliers ne peuvent que se soumettre, et les gens de bien doivent encore à la société le tribut de leurs efforts pour détourner de plus grands maux. Dans cette seule pensée, je crois de mon devoir de rester uni aux hommes honorables en qui je reconnais des intentions salutaires à mon pays, et je me soumets à prêter le serment qui est exigé de nous. Je le jure. »
Aux accents de celte énergique parole, « beaucoup », parmi les vainqueurs du jour, se prirent à « trembler », — c'est encore l'expression du narrateur que nous avons cité — pour la durée de l'établissement qu'ils venaient à peine d'élever. Ils comprenaient u combien allait devenir dangereuse entre les mains d'un pareil ennemi l'arme
1 SoKveyiirs historiques et parlementaires, par M. Lladiéres. In-12. •I85.J, Michel Lévy, p. 400. — M. Liadiéres fut député sous la monarchie de Juillet. Officier d'ordonnance du roi Louis-Philippe, il représentait à la Chambre ce qu'on appelait le parti de la cour.
terrible de la liberté reconquise », et, « dans l'ivresse du succès », ils se sentaient déjà douter de l'avenir '.
Dans la même séance, s'inspirant également de son dévouement au bien public, M. de Marlignac, après des hésitations qu'il n'essaya point de dissimuler, prêta le serment exigé. Son ancien collègue du ministère, M. Hyde de Neuville, le refusa, au contraire, en exprimantlesvœux que, jusqu'à sa dernière heure, il ne cesserait de former ic pour que son pays fût heureux et libre ».
Ainsi avait déjà fait, à la Chambre des pairs, Chateaubriand.
Pour les âmes les plus généreuses, pour les esprits jusque-là les plus unis, la question était obscure et les résolutions diverses.
1 Souvenirs histofiqiies et parlementaires, par M. Liadiéres. — Dans ces notes puldiées en I800, mais datées de 18H, M. Liadiéres ajoutait : « Nos craintes, Dieu merci, ne se sont pas réalisées... El ]iourtant, dans la mission ([u'il s'est imposée, l'éloquence et le courage n'ont pas une seule fois fait défaut à M. Berryer... Le champion de la légitimité se montra plus vigoureux encore que je ne l'avais rêvé en 1830. »