CHAPITRE II
Voyage du Président de la République dans les départements. — Aucun parti ne croit à la durée de la Constitution de 1848. — Premières ouvertures relatives à la réconciliation des deux branches de la maison royale. — Paroles du roi Louis-Philippe à M. de Salvandy. — Opinion des anciens ministres du gouvernement de Juillet. — M. Guizot) M. Dnchâtel, M. Mole. — Leurs entretiens avec Berryer. — La reine Marie- Amélie et les princes d'Orléans , ses fils , souhaitent la fusion. — Sentiment contraire de la duchesse d'Orléans. — Le comte de Chambord se rend à Wiesbaden. — Voyage du duc de Noailles en Allemagne. — Afflueuce des visiteurs à Wiesbaden. — M. de Salvandy est présenté par Berryer au comte de Chambord. — Lettres écrites de Wiesbaden par Berryer. — Ses entretiens avec le comte de Chambord . — Allocution du Prince aux Français. — Mort de Louis-Philippe. — Le comte de Chambord confie à M. de Salvandy la mission de porter ses condoléances à la famille d'Orléans. — Bons rapports de parenté rétablis entre les deux branches. — La circulaire de Barthélémy, ou le ^ manifeste j> de Wiesbaden. — Impression déplorable causée par ce document. — Surprise douloureuse de Berryer. — Sa correspondance sur ce sujet. — Lettres qui lui sont adressées, d'un côté pour obtenir son silence, de l'autre pour l'amener à désavouer publiquement le manifeste. — Embarras des inspirateurs de la circulaire devant l'effet produit. — Le comte de Chambord et le duc de Levis demandent à Berryer d'Intervenir pour défendre devant la France les intentions royales, que le manifeste a fait méconnaître. — Berryer se réserve de désavouer la circulaire à la tribune. — M. Thiers et le groupe « régentiste ». — Vues successives de M. Thiers sur le gouvernement définitif de la France. — Les légitimistes dissidents. — Premiers indices de leur entente avec les régentistes.
Dès le lendemain de la prorogation , le Président se mit en route pour parcourir une partie de la France.
D'abord à Lyon, à Besançon, à Strasbourg, plus tard en Normandie, à Caen, à Cherbourg, Louis-Napoléon prononça dos discours dont les différences, calculées suivant les dispositions des contrées, laissaient planer Tincertitude sur le fond de sa pensée. Dans l'Est, où l'accueil avait été froid , il se bornait à invoquer la souveraineté nationale, et lui immolait d'avance toute prétention personnelle , ne voulant d'autre titre que celui « d'honnête homme »; h Cherbourg, devant un auditoire plus favorable, il prévoyait l'acceptation « d'un nouveau fardeau », rappelant le pouvoir conféré à son oncle et les grandes créations dont, grâce k son autorité, l'Empereur avait doté la France.
Ainsi commençait à poindre le dessein que devaient mettre en lumière les revues de Satory.
Cette campagne naissante n'était pas, comme on Ta (lit, une réponse aux manifestations des partis monarchiques. Elle avait débuté parle message du 31 octobre, alors qu'aucune opposition n'avait encore été faite à Louis-Napoléon. L'Assemblée ne demandait qu'à marcher d'accord avec lui, et, môme après ce message, quelles ([ue fussent les vues individuelles, elle avait sacrifié les mécontentements les plus légitimes à la nécessité de la défense sociale.
Mais les dangers de l'avenir étaient trop graves pour ne pas imposer à chacun l'obligation de réfléchir aux moyens d'y pourvoir. Par l'élection simultanée des pouvoirs publics, la Constitution avait placé la France dans un efïrayant inconnu ; la légalité ne fermait la porte aux désordres présents qu'en l'ouvrant aux révolutions futu-
res. Républicains et monarchistes , personne ne croyait à sa durée sous sa forme actuelle, et dans Tétat de division des anciens partis, personne n'apercevait de barrière assurée contre l'invasion de la démagogie.
Il était naturel que ceux qui ne voyaient de chance de stabilité que dans le principe héréditaire, songeassent à en faciliter le retour. Tel était, on le sait, le souci de Beriyer. Rallier en un faisceau les hommes d'ordre , et par cet accord préliminaire préparer la réunion des deux branches de la Maison de Bourbon, formule définitive de la réconciliation nationale , tel avait été le but de ses efforts, depuis la révolution de 1848.
La pensée du comte de Chambord s'était rencontrée avec la sienne, et l'on se rappelle en quels termes^ le Prince avait exprimé à Berryer son désir de voir sa famille tout entière réunie autour de lui.
Les mêmes dispositions s'étaient manifestées chez quelques-uns des principaux membres du parti orléaniste, et jusque dans la maison d'Orléans. Un ancien ministre du gouvernement de juillet, homme de cœur et homme résolu, comme disait de lui Berryer, le comte de Salvandy, avait le premier entretenu de ces idées le roi Louis-Philippe. 11 l'en avait trouvé pénétré lui-môme. Le roi déclarait qu'il n'y avait pour la France , point de stabilité sans monarchie, et point de monarchie sans hérédité. Ce n'était pas dans son esprit une conviction nouvelle. Il l'avait en 1830. Il affirmait n'avoir accepté le trône qu'en déplorant la révolution de juillet; son règne n'avait été qu'une longue lutte contre la démagogie, et l'échec auquel il avait abouti était, à ses yeux, la preuve qu'une régence eût encore moins soutenu le combat. Aujourd'hui, les circonstances avaient changé. Le comte de Paris ne pouvait régner au même titre ni
1 V. Berryer et la Monarchie de juillet^ p. 683.
aux mômes conditions que son aïeul. 11 ne pouvait être que Roi légitime après le comte de Ghambord ; « il n'y a que la fusion, disait Louis-Philippe à M. de Salvandy, que dis-je la fusion? la soumission au chef de la famille. »
Le Roi désirait que ces paroles fassent répétées à ses amis.
M. Guizot, M. Duchâtel^ M. Vitet, M. de Montalivet, le duc de M ontebello , entraient pleinement dans ces vues; ils mirent avec des nuances diverses un zèle sincère à les réaliser. M. Mole fut le plus passionné pour cette œuvre; il faisait de l'union de la maison royale le dernier terme de son ambition et l'honneur de sa vieillesse. Berryer était tout naturellement l'homme avec lequel devaient s'entendre ses anciens contradicteurs. Nul n'avait hésité à venir à lui. Il recueillait dans cet empressement le fruit de sa longue politique. Jusque dans ses luttes les plus vives, il avait toujours prévu chez ses adversaires des retours possibles , et ne manquait jamais l'occasion d'en jeter dans leur esprit la semence, en laissant à l'événement le soin de la faire lever. Quelques mois après le vote de la flétrissure, en 1844, il sortait du Palais-Bourbon avec le ministre de l'Intérieur, M. Duchâtel : « Si j'avais un conseil à donner au comte de Ghambord, dit M. Duchâtel... Mais il ne Técouterait pas, venant d'un ennemi ». « Que dites-vous? reprend vivement Berryer; le comte de Ghambord se dirait : « Le comte Duchâtel, grande situation, grande honnêteté, grande intelligence... 11 est de mes amis naturels... ».
Qui sait si M. Duchâtel ne se souvint pas de ces paroles, lorsqu'il se fit l'auxiliaire de Berryer dans l'œuvre de la fusion ?
La nécessité de la réconciliation étant reconnue, il était souhaitable qu'elle se fit immédiatement. La Reine , les Princes y inclinaient comme le Roi ; mais la duchesse d'Orléans ne les suivait pas. Veuve et mère, elle se croyait
liée dans le passé par le testament de son mari , dans Vayenir par la destinée d'un fils qui devait, au gré de ses espérances, réaliser sur le trône les intentions paternelles. « Si le comte de Paris n'a pas de droits, disaitelle, il a des titres ». Ces titres, elle ne se jugeait point libre d'y renoncer, son fils étant encore mineur, et l'obscurité des événements rendant possible le rôle qu'elle rêvait pour lui.
Dans cette situation , Louis-Philippe était d'avis d'attendre : « C'est un grand mal que la désunion de la Maison de Bourbon, disait-il à M. Guizot; je n'y ajouterai pas le scandale de la désunion de la Maison d'Orléans. 11 faut que tous les miens soient de mon avis ; tous mes fils en sont; mais ce n'est pas tout. Il faut du temps. Il me faut du temps. »
Mais attendre , n'était-ce pas accroître les indécisions de la France et permettre à d'autres combinaisons de s'offrir à la lassitude publique? Le temps d'ailleurs appartenait-il au Roi? « Si le temps ne manque ni à la France, ni à lui, le Roi aura raison », écrivait M. Guizot. Et il ajoutait tristement : « J'ai peur qu'il ne faille plus de temps que Dieu n'en donne, même dans ses faveurs. * »
Berryer, de son côté, avait hâte de présenter à la France la Maison royale unie. 11 sentait le devoir d'entretenir de ce grand intérêt le comte de Chambord.
Le Prince se rendait alors à Wiesbaden et y appelait ses amis. Le duc de Noailles prit les devants et partit pour PAllemagne. Avec sa rectitude habituelle, il résumait dans une lettre à Berryer ^ la mission qu'il allait
* M. Guizot à M. de Barante, 9 juillet iSoO. Lettres de M, Guizot à sa f<ifnilie et à ses amis, p. 297.
^ 0 août 1850. Papiers de Berryer.
46 lîERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
remplir. 11 se proposait de traiter hypothétiquement avec le comte de Chambord toutes les questions pendantes afin de ne pas demeurer dans le vague et d'ôtre en mesure de répondre aux interrogations des hommes des autres partis. Ces questions, il les classait ainsi.
Tout CM* qui a rapport à la n'iconciliallon avec la Maison d'OrIraus ri aux concessions à faire à ce sujet; idées arrêtées jusqu'à uu certain point sur lo mode et les moyens de gouvei'iior, si la rcslauratiou avait lieu (il mon avis, gouvernemenl pai'IemcMitairo fortement limité) ; intentions vis-à-vis des personnes; conduite du parti royaliste à présent et dans les circonstaucos (pi'on peut prévoir.
Des impressions favorables accompagnaient dans son voyage le chef de la Maison de Bourbon. Depuis un an, le comte de Chambord avait reçu, soit à Frohsdorf, soit à Kms , la visite de plusieurs Français et parmi eux de quelques hommes que leur conviction ou leur scepticisme rendait étrangers à la foi monarchique. Frappés de la sagesse de ses vues , autant que séduits par le charme de sa personne, ils avaient rapporté de lui des propos qui ne pouvaient que servir sa cause. A un républicain, M. Charles Didier, le comte de Chambord avait dit :
Si jo rentre jamais en France, ce ne sera que pour y faire de la conciliation et JQ crois que moi seul, je peux en faire*.
A un bourgeois de Paris, le docteur Véron, homme d'esprit , sans croyance politique, mais non sans préjugés :
Ne craignez rien; l'avenir, s'il me réserve uu rôle, ne sera pas la parodie du passé ; dites bien à ceux qui ne me connaissent pas, que je ne songe nullement à relever ce que le temps a usé et ce que le siècle a répudié. Dieu seul sait si jamais je
1 Une visite à M. le duc de Bordeaux, par Charles Didier, 1819, p. 56.
roverrai la France ; mais en tous cas il y a une chose certaine : je n'y reviendrai pas, j'y arriveim K
L'affluence des visiteurs fut grande à Wiesbaden. D'anciens orléanistes, chaleureusement dévoués à la fusion, M. Pageot, ministre plénipotentiaire du gouvernement de Juillet, M. Vesin, réprésentant du peuple, et à leur tête M. de Salvandy , s'étaient joints aux légitimistes de toute nuance, M. de Vatimesnil, M. Benoist d'Azy, M. de Rainneville, M. Poujoulat, M. de Lespinasse, M. Favreau, M. Léo de Laborde, M. de Goislin, M. de Saint-George, M. de la Rochejaquelein , M. de Neuville, M. Chapot, le général de Saint-Priest.
Les chefs du groupe fusionniste, sans se montrer comme M. de Salvandy à cette réunion, la regardaient de loin avec une sympathique attention. Ceux-là môme qui n'entraient pas dans leurs vues s'étonnaient , sans songer à la méconnaître, de cette résurrection d'un passé qu'ils avaient cru mort.
« Tout va vers vous » disait M. de Rémusat au colonel de Lespinasse , son collègue de la Haute-Garonne, qui s'empressait de transmettre le mot à Berryer.
En partant de Frohsdorf , le comte de Chambord s'était arrêté le 5 août à Berlin. Le roi de Prusse, portant les insignes de l'ordre du Saint-Esprit que Louis XVIII lui avait conféré , reçut le prince avec les honneurs dus aux souverains et mit à sa disposition le château de Potsdam. Le lendemain , il y eut à la Cour grand dîner et spectacle de gala , spectacle tout français par une attention du Roi. M"® Rachel joua dans Pohjeucte et le Moineau de Lesbie, Elle avait dit à la Reine combien elle était flattée de paraître pour la première fois devant le comte de Chambord, en exprimant l'espérance d'avoir
1 Le comte de Chambord, par A. de la Guéronnière, broch. iii-8«, 1851, p. 56.
encore cet honneur à Paris. Le 8 au soir, le comte de Chambord arriva à Hanovre. Berryer, avec le marquis de la Ferté et le comte Fernand de la Ferronnays, l'attendait à la Gare.
En descendant de wagon , écrivait Berryer, le roi m'a embrassé avec la plus vive et la plus touchante effusion. Cet heureux moment dissipe en mon cœur bien des fatigues , bien des peines, bien des injustices. Il m'a pris le bras pour venir à pied à Tliôlel où il loge et où Fernand m'a retenu une chambre. Chemin faisant, il a entamé la conversation politique que nous avons continuée jusqu'à onze heures*.
Le lendemain matin, après le déjeuner, la conversation reprit pendant deux heures.
Nous avons causé de toutes les affaires de France , sur lesquelles il est parfaitement instruit, parlant des choses et des hommes dans les plus grands détails. J'ai été comblé de sa bienveillance sans bornes et touché aux larmes des affectueuses, et je devrais dire des tendres expressions de sa bonté pour moi. Il a fini cet entretien tôte-à-téte par m'embrasser en me disant de ces paroles pour lesquelles on donne une vie entière ^.
Le soir, Berryer assistait au diner que le roi de Hanovre, ancien ami du roi Charles X, donnait en Thonneur du comte de Chambord. Le roi disait hautement que le retour du comte de Chambord en France importait h l'Europe entière, et que tous les souverains en étaient convaincus.
Bon nombre de Français étaient venus jusqu'à Cologne au-devant du comte de Chambord. Il les trouva le 9 août à rhôtel royal où il descendit. Le lendemain , ils s'embarquèrent avec lui sur le bateau qui devait les conduire à Biberich, près de Wiesbaden.
1 A ]a vicomtesse de Vaufrcland, 9 août 1850. 2/d.
Monseigneur, écrivait encore Berryer, n'a presque pas quitté le pont pendant cette longue navigation. Il causait avec tous, s'asseyait çà et là près de chacun. Notre collègue Vesin, avec qui il causait avec ce noble abandon que vous lui connaissez, s'écria dans son émotion : « Ah ! Monseigneur, il est bien heureux que Bonaparte ne vous ait pas ressemblé; nous n'aurions pu l'empêcher de devenir empereur. »
La musique d'un régiment bavarois jouait sur le bateau.
Cette harmonie, ces magnifiques rivages, ce vcnl de France qui soufflait sur nous, ce roi, ces serviteurs heureux, la contemplation curieuse des étrangers, tout donnait un caractère ravissant à cette longue scène flottante ^
A Wiesbaden, le comte de Ghambord voulut que Berryer logeât dans ses appartements.
J'ai le bonheur de le voir ainsi presque à toute heure du jour. Je l'admire, je l'aime, il m'étonne et m'émeut de plus en plus.
Ce fut Berryer qui présenta M. de Salvandy au comte de Ghambord. « J'ai l'honneur de présenter à Monseigneur le comte de Salvandy, lui dit-il. C'est l'homme qui a le mieux compris le sentiment qui nous porta à venir à Belgrave-Square mettre nos hommages aux pieds de Monseigneur. »
M. de Salvandy, on se le rappelle, avait voté contre la flétrissure.
Affable pour tous ses visiteurs , le Prince ne fit excep-
i A la vicomtesse de Vaufreland, lâ août 1850.
lion que pour M. de la Rochejaquelein. Soutenu par la Gazette de France, le représentant du Morbihan avait publié une brochure et déposé sur le bureau de rAssemblée une proposition tendant à faire appel au peuple pour le choix d'un gouvernement. C'était faire dépendre des hasards d'un scrutin le sort de la Monarchie, et mettre aux prises les partis rivaux quand le péril de la société avait commencé de les réunir. Berryer et ses amis s'étaient opposés à la proposition; TAssemblée l'avait rejetée d'un vote presque unanime. Mais Vesprit qui l'avait inspirée subsistait, esprit de lutte contre la politique de conciliation adoptée par Berryer et la droite. Le comte de Chambord reçut avec sévérité le marquis de la Rochejaquelein ; il blâma sa ligne de conduite et condamna nettement .le système de l'appel au peuple. D'autres dissidences partageaient les royalistes. Le Prince ('vita do les remarquer, et prit soin de rapprocher les hommes plus que de prononcer entre les avis.
Le 30 août, entouré des représentants encore présents à Wiesbaden, le comte do Chambord adressa une dernière exhortation aux Français dont il allait se séparer.
... L(^s ovciicMiKMils, lour dit-il, poiivoiit i'aire naître sou- (laiiKMiient do ^n-avos (iiioslioiis, tandis que je serai encore loin do vous. Je vous ai dit quols amis ont louto ma conOance, parco (ju'ils ont la vùtr(\ Lonr accord et lo votre résoudront les (Jirficullcs. Vous a\cz pour ^^uitlos assures de vos résolutions, votrn attachomont au droit hércditaire de la cou- I•ouu^^ votre Toi dans les libertés nationales, et cet amour vrai du pays ([ui est la plus forte des garanties pour la société menacée'...
Berryer, en quittant Wiesbaden, se rendit a Bruxelles
1 Ces paroles Turent reproduites par le comte de Chambord lui-même, dans une lettre à Berryer du i novembre IS^îO, dont nous parlerons plus loin.
WIËSBADEN. 51
OÙ il s'arrêta quelques jours. Le Prince do Metternich, éloigné de son pays par la révolution, y résidait. Les visiteurs de Wiesbaden , le duc de Noailles , la princesse de Lieven, Berryer, s'entretinrent avec lui des résultats du voyage. Leur impression était excellente ; ils étaient, suivant le mot de la princesse de Metternich, u enchantés * » du comte de Ghambord.
Pendant qu'ils échangeaient leurs espérances , la nouvelle de la mort de Louis-Philippe arriva à Bruxelles. L'événement fut considéré comme un malheur public par ceux-là mêmes qui avaient le plus combattu le régne. On avait compté sur l'ascendant du vieux Roi pour amener peu à peu sa maison et ses amis à l'accord désiré; on se demandait s'il avait laissé des instructions qui pussent remplacer auprès des siens l'expression verbale de ses conseils et de ses vœux.
Le comte de Ghambord était encore à Wiesbaden, quand il apprit la mort de son oncle. 11 prit le deuil immédiatement, fît célébrer dans l'église catholique un service pour le repos de* l'âme du défunt, et confia à M. de Salvandy le soin de porter à Glaremont ses condoléances.
Berryer reçut du duc de Noailles et s'empressa de transmettre au comte de Ghambord des informations détaillées sur la manière dont avait été accueilli en Angleterre l'envoyé du Prince. Vivement touchée de la démarche de son neveu , la Reine Marie- Amélie en avait sur-le-champ exprimé avec attendrissement sa gratitude.
Le lendemain, à la suite d'un conseil de famille, auquel assista la duchesse d'Orléans, il fut décidé qu'on demanderait à M. de Salvandy de retourner auprès du comte de Ghambord, déjà rentré à Frohsdorf, pour lui porter les paroles de la Reine. Ayant seule reçu le mes-
1 Mém. du prince de MeUernicli , VU F, p. 88.
O^ BERRYER SOUS LA RÊPl'BLIOrE ET LE SBCOND EMPIRE.
sago du Prince, elle y faisait seule réponse; mais en rassurant de ses sentiments personnels, elle le remerciait, au nom de ses enfants et de ses petits-enfants, de rhommage qu^il avait fait rendre à la mémoire de leur père et de leur aïeul. M. de Salvandy était autorisé, de plus, à répéter au comte de Chambord tous les vœux que, devant lui, la Reine Marie- Amélie avait formulés en faveur de la fusion. Si cette dernière déclaration n'était point présentée comme officielle, c'est que, par égard pour la duchesse d'Orléans, on ne Tavait pas délibérée dans le conseil de famille. M. Guizot et deux de ses anciens collègues, M. Duchàtel et M. Dumont, arrivèrent à Claremont avant le départ de M. de Salvaiidv. Us entendirent eux-mêmes de la bouche de la Heiin» et du duc de Nemours les expressions qui devaient être transmises à Frohsdorf , et eurent avec les Princes de longues conversations u toutes bonnes » écrivait le duc de Noailles, en insistant auprès de Berryer pour (|ne le comte de Chambord en fût exactement informé '. L(* Journal d(*s Dcfmis annon<;a le voyage des trois anritMis ministrt^s en même temps que la double mission dont M. de Salvandy avait été chargé.
Les relations entre les deux branches, les u bons rapports tle parenté », comme disait M. Guizot, étaient ainsi publicpioment rétablis. Ce n'était pas encore la fusion politique, mais c'en était le présage.
herryer était plein de confiance; il croyait tenir le salut (le la France et, jusque dans ses plus intimes causeries, sa joie débordait.
(iràce à la générriisj» et haute sagesse du roi, écrivait-il, je ne* (iésesj)ère plus iUi voir réconcilier en France les vieux partis, (pwî Icms longues luttes, leurs fautes, leurs griefs,*
1 Lcîttre du duc de Noaillos à Bcrrycr, du 9 septembre 1850. Papiers de Berryer.
leurs rancunes, et surtout les blessures de Taniour-propre, semblaient avoir rendus irréconciliables. Sans cette union des forces réelles de la nation dans un honorable accord des intérêts et des intelligences, il n'est pas permis de croire, pour Tavenir, ni au maintien d'une autorité nécessaire au gouvernement de la France , ni au développement sincère des libertés publiques selon le besoin de la société actuelle*.
Un document, inopinément jeté dans la presse, vint tout à coup ranimer les préventions et voiler sous de nouveaux nuages cette éclaircie naissante.
C'était une lettre adressée par un des secrétaires des comités de la droite, M. de Barthélémy, aux correspondants habituels de ces comités. Datée de Wiesbaden, le 30 août 1850, cette lettre exprimait d'abord la satisfaction qu'avait éprouvée le comte de Ghambord, en se voyant entouré de Français accourus de tous les points du pays et représentant les diverses positions sociales.
Elle faisait connaître ensuite (et c'était là son principal objet) les décisions auxquelles s'était arrêté le Prince , les entretiens qu'ils avait eus avec les membres de l'Assemblée législative.
M. le comte de Ghambord, écrivait M. de Barthélémy, a déclaré qu'il se réservait la direction de la politique générale.
Dans la prévision d'éventualités soudaines , et pour assurer cette unité complète de vues et d'action qui seule peut faire notre force, il a désigné les hommes qu'il déléguait en France pour l'application de sa politique.
Gette question de conduite devait nécessairement amener l'appréciation définitive de la question de l'appel au peuple.
Je suis officiellement charge de vous faire connaître quelle
1 A la vicomtesse de Vaufreland. —il septembre 1850.
a été, à ce sujet, la deîclaration de M. le comte de Chambord.
11 a formellement et absolument condamné le système de l'appel au peuple comme impliquant la négation du grand principe national de l'hérédité monarchique.
Il repousse d'avance toute proposition qui, reproduisant cette pensée, viendrait modifier les conditions de stabilité qui sont le caractère essentiel de notre principe et doivent le faire regarder comme l'unique moyen d'arracher enfin la France aux convulsions révolutionnaires.
Le langage du comte de Chambord avait été formel , et le Prince comptait que cette déclaration, venue de Texil, serait désormais une règle absolue pour tous les légitimistes.
Mettre fin à toutes ces dissidences qui l'ont si vivement affecté, et qui n'aboutissent qu'à notre amoindrissement, continuait l'auteur de la lettre, abandonner sincèrement, absolument, tout système qui pourrait porter la moindre atteinte aux droits dont il est le dépositaire; revenir à ces honorables traditions de discipline qui , seules, peuvent relever, après tant de révolutions, le sentiment de l'autorité; rester inébranlables sur les principes, conciliants ot modérés pour les personnes; tel est le résumé de toutes les recommandations que M. le comte de Chambord nous a adressées et qui , nous en avons la confiance, seront fécondes en heureux résultats.
Ce qui en ressort incontestablement, c'est que la direction de la politique générale étant réservée par M. le comte de Chambord, aucune individualité, soit dans la presse, soit ailleurs, ne saurait désormais être mise en avant, comme représentation de cette politique. En dehors de M. le comte de Chambord, il ne peut y avoir, aux yeux des légitimistes, que les mandataires qu'il a désignés et qui sont, vous le savez sans doute déjà, MM. le duc de Levis, le général de Saint- Priest, représentant de l'Hérault, Berryer, représentant des Bouches-du-Rhône, le marquis de Pastoret, le duc des Cars...
C'est là ce qu'on a appelé le Manifeste de Wiesbaden.
A la prendre à la lettre , il n'y avait rien dans cette circulaire dont on pût sérieusement s'inquiéter, rien de contraire aux principes d'un gouvernement tempéré. Elle ne contenait qu'une proposition doctrinale, la condamnation formelle du système de Tappel au peuple, condamnation que l'Assemblée législative avait elle -même prononcée. On juge souvent le fond des choses sur les apparences , et les intentions des gouvernements et des hommes sur leurs allures. Ce qui émut l'opinion , ce qui produisit d'abord une sensation inexprimable, ce fut la prétention que Ton prêta au comte de Chambord de vouloir gouverner de loin, et de transformer en mandataires obéissants des hommes qui, forts de leur dévouement, investis parleurs services, parleur caractère , par les suffrages de leurs concitoyens , d'une grande autorité personnelle, avaient jusque-là défendu librement la royauté.
Cette interprétation était peu conforme, comme le Prince le fit bientôt remarquer lui-même , aux paroles d'adieu que le comte de Chambord avait adressée^ aux visiteurs de Wiesbaden. Il leur avait, au contraire, exprimé son désir de les voir concerter les mesures à prendre avec ses conseillers, ajoutant qu'il n'avait honoré ces conseillers de sa confiance que parce qu'ils avaient déjà celle des royalistes.
Mais l'exil n'est pas à l'abri des misères de cour, et à vrai dire, partout où il y a réunion d'hommes, se retrouvent ces misères, ces jalousies, ces intrigues, ces impatiences avouées ou secrètes de toute supériorité, qui sont propres à l'humanité. Depuis longtemps un travail se faisait autour du comte de Chambord, inspiré chez les uns par une conviction sincère, chez les autres par d'étroites animosités, pour le décider, en s'adressant à ses plus hauts instincts , à affirmer son autorité , à dominer du prestige de son action royale les individualités
même les plus brillantes. Les honneurs accordés par le Prince à Berryer, loin de décourager les auteurs de la tentative , les avaient décidés à la pousser plus avant; le moment leur semblait venu de frapper un coup. Quel ques-uns des visiteurs de Wiesbaden avaient surpris les indices de ce dessein; certains propos, échangés devant eux, éveillèrent leurs soupçons. La publication de la circulaire leur révéla ce qu'ils n'avaient qu'entrevu.
Vous n'êtes plus le chef d'un grand parti, écrivait à Berryer l'un des rédacteurs de l'Union, de la feuille officielle des rovalistes , M. Lubi^ * , en lui montrant à quel rôle le réduisait Tacceptation du manifeste; vous devenez un commis, un mandataire obéissant, le numéro 3 d'un comité dirigeant, parce qu'il est dirigé, c'est-à-dire un écho, comme un automate ^.
L'impression de M. Lubis fut celle des plus fidèles royalistes. M. Laurentie, qui d'abord n'avait pas voulu croire à ses prévisions , reconnaissait avec consternation qu'elles étaient fondées^. M. de Vatimesnil disait à M. de Larcy : « c'est notre Waterloo ^ ». Et M. Guizot écrivait : « Il ne faudrait pas beaucoup de circulaires comme celle dont on s'occupe en ce moment pour rendre parfaitement vains les meilleurs messages ^* ».
11 y avait en efTet , dans la presse de toute nuance , un véritable toile contre la malheureuse circulaire. Les adversaires de la fusion , les journaux élyséens , les feuilles de gauche , l'attaquaient avec violence et en tiraient
1 Lubis (C. P) 1806-1859, successivement rédacteur de la France, de la Quotidienne et de F Union.
2 2.-> septcml)re 1850. Papiers de Berryer.
•i * Laurentie ne voulait pas me croire; il vient de m'écrire que j'avais raison • M. Lubis à Berryer, 35 septembre 1850.
4 Nous tenons le mot de M. de Larcy.
« 24 septembre 1850, à M"»« Lenormant. Lettres de M. Guizot à ia famille et à ses amiSj p. 305.
des déductions triomphantes contre la possibilité du retour de la Monarchie. Ce qui ajoutait à la confusion, c'est que M. de la Rochejacquelein dont le nom , malgré le vagabondage de sa politique , restait synonyme d'honneur et de fidélité , acceptait le blâme porté contre lui et déclarait publiquement renoncer à ses espérances monarchiques, en fondant son changement sur le déplorable manifeste.
Que faisait cependant Berryer?
Il n'était pour rien dans ce document. Il en avait eu connaissance par hasard, en ouvrant, pendant un passage à Orléans, le Journal des Débats, Son émotion, à cette lecture, ne peut s'exprimer. 11 était hors de lui. Ce quile transportait, c'était moins l'indignation de voir son nom engagé dans une aventure à laquelle il était absolument étranger, que la douleur d'une faute , qui , en le compromettant lui-même , compromettait , bon gré mal gré , la cause dont il demeurait aux yeux de tous, en France, le représentant. Il écrivit immédiatement au signataire de la circulaire, M. de Barthélémy, pour le mettre en demeure de faire savoir au public qu'il n'avait, lui Berryer, participé en rien, ni directement, ni indirectement, à la rédaction ou à la divulgation de ce document : « Je ne puis pas accepter, lui disait, -il , la responsabilité de cette sorte de manifeste auquel je suis entièrement étranger* ». M. de Barthélémy alla voir aussitôt Berryer à Augerville et lui promit une lettre conforme à ses désirs. La lettre ne venant pas , Berryer lui écrivit de nouveau pour la réclamer, et, comme M. de Barthélémy, sachant qu'il avait reçu, dans l'intervalle, la visite de M. de Sainl-Priest, lui exprimait l'avis que les explications qui avaient dû lui être données, rendaient sans
t 44 septembre 18?>0. Copie dans les Papiers :'e Berryer. La lettre est datée d'Orléans.
objet la déclaration , Berryer lui répliqua avec hauteur qu'il n'entendait soumettre à son appréciation ni la gravité des explications qu'il avait pu recevoir, ni la nécessité de la déclaration qu'il persistait à exiger * .
M. de Çarthélemy reconnut, dans une lettre du 4 octobre, que Berryer avait quitté Wiesbaden lorsque la première idée de la circulaire avait été émise, et qu'il n'avait été pour rien, ni dans sa rédaction, ni dans son envoi. Mais, n'ayant pas contribué à la publication de cette circulaire, il déclinait le soin de publier cette déclaration.
C'était donc à Berryer qu'il appartenait de réfléchir aux mesures à prendre pour éclairer l'opinion et pour sauvegarder à la fois devant le pays l'intérêt de sa cause et l'honneur de sa situation politique.
Deux courants s'étaient dès lors formés autour de lui. Tous ceux qui avaient, à quelque degré que ce fût, coopéré à la circulaire ou partagé les vues dont elle portait l'expression, étaient pour le silence. Ils suppliaient Berryer de ne rien dire. Effrayés de l'émotion produite par cette fatale lettre, ils l'adjuraient, en faisant appel à son abnégation , de ne pas la désavouer. Les hommes , dont les dissidents opposaient d'ordinaire le nom à celui de Berryer, étaient les premiers à se rapprocher de l'orateur. M. de Saint-Priest déclarait qu'il pensait comme Berryer et qu'il n'avait pas été plus que lui consulté sur la circulaire. M. de Pastoret, que quelques-uns accusaient d'avoir soutenu la théorie de « l'effacement des individualités » ne se montrait ni moins désolé du manifeste , ni moins étranger à son envoi. 11 répétait à Berryer ce qu'il lui avait déjà dit à Wiesbaden qu'il ne ferait rien sans lui , rien que d'accord avec lui. Mais, comme M. de Saint-Priest, il était d'avis, tout en déplorant la circa-
1 4" octobre 1850.
laire, de ne pas la répudier. M. de Saint-Priest avait adressé au journal V Opinion publique une lettre^ dont un juge compétent, M. Mole, disait qu'elle n'avait rien atténué, tout au contraire; il ne désavouait dans cette lettre que la publicité du document , sans se prononcer sur le fond.
D'autres conseils, exprimés dans les termes les plus pressants, se succédaient auprès de Berryer pour le décider à rompre le silence. On lui citait ces mots d'un journal anglais le Globe :
Si M. Berryer accepte et courbe la tête , il aura constaté que chez lui le caractère n'est pas au niveau du talent. Il sera classé parmi les hommes qui ne s'appartiennent pas et qui perdent toute leur valeur ^
Les journaux français soutenaient la même thèse et affectaient de montrer Berryer compromis dans l'aventure. V Evénement affirmait que , loin de blâmer la circulaire , Berryer l'avait inspirée :
Plusieurs journaux, disait-il, avaient semblé croire que M. Berryer était mécontent de la circulaire Barthélémy; il n'en est rien. Bien au contraire, M. Berryer a lui-même inspiré le manifeste qui a jeté une si profonde division dans le parti légitimiste.
Le Constitutionnel j à son tour, posait la question :
La circulaire est-elle un manifeste délibéré avec les chefs du parti et accepté par eux ?
C'était là une situation qui, aux yeux des plus anciens lutteurs du parti légitimiste, ne pouvait se prolonger.
1 Lettre de M. Lubis du 25 septembre 1850.
M. Lubis écrivait lettres sur lettres à Berryer; il allait le trouver à Augcrville , il lui demandait une déclaration qu'il put insérer dans V Union. Il lui peignait, sans ménagements, rémotion que le document avait soulevée, Tanathème de tous les journaux, « la position accablante » que lui faisait son silence, les prophéties de ceux qui, écartant de sa part un désaveu, disaient : « 11 n'osera pas î » Et tandis que d'autres annonçaient à Berryer que tout ce bruit s'apaiserait, que M. de Saint-Priest lui écrivait : « Je suis persuadé que dans quelques jours on n'en parlera plus », M. Lubis lui montrait la rumeur grandissant et l'impossibilité pour lui d'une acceptation incompatible avec sa dignité comme avec la vérité.
Un autre ami de Berryer, qui lui demeurait attaché , sans avoir toujours approuvé sa politique parlementaire, l'ancien directeur de la France, M. de Brian, n'était pas moins énergique.
On se rendra auprès de vous, lui écrivait-il, pour vous dire que tout ce bruit n'est rien, qu'il s'apaise et qu'il n'en sera plus question dans deux jours. Cela est faux, cruellement faux. Il restera de votre silence une impression déplorable. On verra un homme d'État, un chef de parlement, effacé, subalternisé par des hommes de Cour^..
Ces rudes paroles d'amis sincères étaient confirmées par les doléances plus timides, mais non moins expressives, que de modestes correspondants de province, bien placés polir juger le mouvement de l'opinion, adressaient à Berryer. Un avoué de Mantes, M. Farfelier, lui écrivait :
L'impression produite par la circulaire Barthélémy a été universellement mauvaise, et des plus mauvaises. Votre si-
1 49 septembre 1850. Papiers de Berryer.
lence est aussi généralement regardé comme une approbation des principes proclamés par ce document*.
D'Honfleur lui arrivaient, au même moment, des informations analogues :
Je viens remplir un devoir pénible, lui mandait un de ses correspondants , en vous parlant de l'effet produit par la circulaire Barthélémy. C'est un événement d'une portée immense et déplorable. Orléanistes et Napoléoniens sont dans la joie. Nous perdons tout le terrain que nous avions gagné*.
Cette épreuve fut une des plus amères qu'ait traversées Berryer dans sa vie publique. Tout son sang bouillonnait. Prisonnier volontaire de l'intérêt de sa cause , il était comme un lion rugissant contre les barreaux de sa cage. Il souffrait des suppositions que provoquait son silence; un mot lui eût suffi pour les faire tomber. Ce mot, Berryer était décidé à le dire, mais quand et sous quelle forme? Intime et cruel souci d*un homme qu'aucune affliction , qu'aucune injustice n'entraîna jamais à perdre de vue ce qu'il devait à ses convictions et à son principe.
Blessé au fond de Tâme , Berryer ne voulait pas compromettre le comte de Chambord par un désaveu précipité; il ne voulait pas davantage, par une adhésion muette , sacrifier au comte de Chambord sa propre dignité, sentant bien que le maintien intégral de cette dignité importait au Prince lui-même et à la Monarchie.
J'ai dit hautement à M. de Saint-Priest, lui écrivait M. Lubis,
1 28 septembre 18S0. Papiers de Berryer.
2 36 septembre 1850.
que M. de Levis me paraît un homme nécessaire, malgré les inconvénients de son caractère et de sa situation, mais que le sauvetage de votre situation parlementaire était d'une toute autre nécessité; car, si M. de Levis couvre le Prince, il le compromet, pendant que vous avez la mission de sauver le Prince, le principe et le partie
Quel que fut le détachement de Berryer, il ne pouvait pas ne pas reconnaître ce qu'il y avait de juste dans cette réflexion.
Toute la question pour lui était de choisir Theure et le mode de ses explications : « Si vous ne désavouez immédiatement la Circulaire, lui avait encore écrit M. Lubis, vous serez obligé de la désavouer à la tribune^». Cette perspective , loin de l'effrayer, le décida. 11 se dit que son vrai champ de bataille était la tribune; que du haut de la tribune bien mieux que dans les journaux, il pourrait répudier la circulaire en des termes qui sauvegardassent à la fois son propre honneur et la cause royale , et avec son abnégation accoutumée , Tœil fixé sur la date encore éloignée de la réparation , il s'imposa, au milieu d'interprétations contraires, souvent injustes et blessantes, un silence pénible, sans négliger toutefois, par toutes les voies que lui fournissait l'étendue de ses relations, de faire connaître son opinion et sa conduite.
Une autre idée avait été mise en avant, c'était que le comte de Chambord adressât à Berryer une lettre, qui, en exprimant sa pensée politique , en lui donnant à luimême un témoignage de la confiance royale, refoulât dans le néant le malencontreux document. Cette seconde idée se liait dans l'esprit de Berryer à la première; sa déclaration devait amener la réponse du Prince. L'occasion seule restait à trouver ou à faire naître.
1 25 septembre 18o().
i Lettre de M. Lubis, — môme date.
Il était arrivé d'ailleurs ce qui se produit d'ordinaire dans ces aventures ; la passion en affronte follement les hasards, puis la réflexion vient, qui, trop tard, en déplore les suites. La circulaire ayant échoué, personne ne voulut en avoir la responsabilité. Les « petits Messieurs » qui l'avaient inspirée, comme disait M. Lubis, prétendaient n'y être pour rien. La veille, c'était un triomphe, le lendemain, une déroute.
« Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre » ^
Pendant que les mêmes hommes qui avaient cru atteindre Berryer cherchaient un refuge dans son silence , il reçut de l'exil l'expression d'un vœu qui confirma son plan. Le duc de Lévis avait-il connu la circulaire? Tout porte à le croire ; mais il l'avait plutôt laissé faire qu'encouragée. La modération de son caractère répugnait à ces initiatives, lors môme qu'elles flattaient ses vues. Effrayé des conséquences, il n'hésita pas à invoquer le secours de Berryer : « Votre puissante parole, lui dit-il, peut seule dissiper ces nuages^. » Mais une voix plus haute s'éleva qui parlait toujours au cœur de Berryer.
Dans deux lettres successives ^, le comte de Ghambord lui fît part de la douleur avec laquelle il avait appris les suppositions formées sur la circulaire. Il s'tndignait qu'on eût osé lui prêter l'idée « d'imposer une obéissance passive aux consciences parlementaires » ; c'était là, disait le Prince, « une interprétation toute gratuite, démentie par l'évidence des faits, aussi contraire à mes véritables dispositions qu'au langage que j'ai constamment tenu ». Le comte de Ghambord n'en voulait d'autre preuve que son allocution adressée « en présence des membres de l'Assemblée » aux visiteurs de Wiesbaden, allocution dont il prenait soin de rappeler le texte à Berryer. S'il
1 Lettre de M. Lubis du 25 septembre 1850.
2 27 novembre 1850.
3 4 novembre et 8 décembre 1850.
64 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SEœND EMPIRE.
revendiquait la force pour le pouvoir royal, c'était précisément pour avoir le moyen d'assurer à la France, sous la garantie du principe héréditaire , la jouissance des libertés dont elle avait besoin.
Le comte de Ghambord demandait à Berryer de communiquer ces déclarations à quelques-uns de ses amis, notamment au duc de Noailles , et renouvelant son appel au fidèle serviteur, il attendait de son dévouement et de son éloquence , qu'il ferait justice « de ce fantôme d'absolutisme dont on cherchait à effrayer les imaginations * » .
Sur ce point , Berryer avait donc tout à la fois satisfaction et sécurité. Il n'avait pas à redouter, au jour où il parlerait au pays , un désaccord avec son prince. Le comte de Ghambord, lui-même, l'adjurait de prendre en main sa cause et de se faire devant la France son interprète et son défenseur. Le Prince donnait à Berryer un premier gage de ses intentions. Le comité des Ginq, annoncé par la circulaire , fut immédiatement transformé en un conseil de douze membres ; les sept membres nouveaux étaient tous choisis parmi les amis de Berryer : le duc de Noailles , le duc de Glermont-Tonnerre , le duc de Valmy; avec eux trois représentants, M. de Falloux, M. de Vatimesnil, M. Benoist d'Azy, et M. de Rainneville , conseiller d'État.
Berryer avait à se préoccuper d'autres projets que le duc de Noailles, entre tous, avec sa judicieuse et régulière vigilance, ne manquait pas de signaler à son attention.
1 Lettre du 4 novembre 1850.
La circulaire avait attristé , sans les décourager, ceux • des anciens orléanistes qui souhaitaient la fusion; elle avait confirmé dans leur opposition ceux qui y étaient hostiles; mais, loin de se prévaloir du mécompte des légitimistes, les régentistes, comme on les appelait \ s'appliquaient, dans leurs relations avec eux, à en atténuer Teffet. Ils avaient hâte d'engager la lutte avec Louis-Napoléon, et le concours des légitimistes leur étant nécessaire, ils s'étaient donné pour mot d'ordre de les gagner par leurs ménagements, sans se lier d'ailleurs eux-mêmes par le moindre engagement. L'avis en avait été transmis à Glaremont par l'un d'entre eux, M. Roger (du Nord^). M. Mole, placé par sa grande situation entre les deux partis, observait cette tactique avec inquiétude; il en avertissait le duc de Noailles et Berryer, persuadé qu'au fond le « mal de la circulaire de Wiesbaden restait très grand' » et que , si les adversaires de la fusion affectaient de n'en pas tenir compte, c'était qu'il n'entrait pas dans leurs vues que le mal fût réparé.
A vrai dire , il n'y avait point encore dans ce groupe de plan bien arrêté. M. Thiers commençait à se prononcer pour la république. Il répétait , dans ses conversations, cette formule qu'il avait précédemment énoncée devant l'Assemblée ^ : « la république est de tous les gouvernements celui qui nous divise le moins. » Quelle pensée l'inspirait? Était-ce de rendre son nom possible à la tête de la république ? Était-ce d'attendre la majorité du comte
1 Nous emploierons , nous aussi, cette expression, pour abréger, bien qu'elle ait le défaut de confondre sous la même dénomination des nuances diverses.
2 Roger (du Nord) (Léon, comte) 1803-1881, député sous le gouvernement de Juillet, représentant du peuple en 1849 et 1871, sénateur inamovible en 187o.
3 Lettre au duc de Noailles (septembre ou octobre 1850). — Copie dans les Papiers de Berryer.
^ Discours du 13 février 1850 (dans la discussion sur la loi d'enseignement).
' de Paris, ou de préparer une candidature princière à la Présidence? Ces diverses combinaisons semblent avoir traversé son esprit sans s'y fixer. La fusion, elle-même, Tavait-elle toujours trouvé contraire? M™° de *** que Mari e- Amélie , comme nous Tavons dit, honorait de son intime confiance * , affirme dans ses Mémoires qu'au mois d'août 1848, M. Thiers fit savoir au roi Louis-Philippe, comme se croyant en conscience obligé de l'en avertir, qu'il n'y avait de salut que dans la réunion à la branche aînée. Le propos fut répété à Claremont devant M. Guizot, qui adopta l'idée et immédiatement la proclama sienne. Dès lors, M. Thiers s'en serait détaché et se serait retourné du côté de la duchesse d'Orléans.
La rivalité des deux hommes d'Etat a eu sans doute sa part dans leurs dispositions réciproques, et c'était bien à M. Guizot que pensait M. Thiers, lorsque parlant plus tard de la fusion à M. de Larcy, il disait qu'on avait eu tort de la confier à des hommes qui avaient faussé le gouvernement représentatif^. Mais sa raison, qui presque toujours voyait juste, lorsqu'aucune préoccupation personnelle ne venait l'obscurcir, ne contestait pas l'excellence de l'œuvre en elle-même; loin de là, M. Thiers Ta plus d'une fois reconnue. Il a pu dire parfois que la fusion était impossible, jamais qu'elle ne fut pas désirable.
Quoi qu'il en soit, à la fin de 1850, les vues du groupe régentiste n'étaient point décidées; ses projets variaient avec ses alliances. On assurait même qu'il n'avait pas toujours écarté l'idée d'un accommodement avec l'Elysée. Berryer, d'ordinaire bien informé, croyait savoir que M. Thiers avait porté à la duchesse d'Orléans, alors en Allemagne, un plan de négociations avec Louis-Napoléon.
1 V. Berryer et la monarchie de juillet , p. 82,
2 Le propos est consigné dans une lettre de M. de Larcy à Berryer, du 30 août 4853. — Papiers de Berryer.
On lui eut accordé la prorogation pour dix ans afin de laisser grandir le comte de Paris. La duchesse d'Orléans s'y était refusée en disant :
Monsieur Thiers , vous croyez à un parti orléaniste , il n'y en a pas ; il y a un parti qui n'est ni légitimiste , ni radical ; ce parti comprend la moyenne de la nation. Il est pour la Maison d'Orléans quand elle règne, mais il serait pour un Napoléon s'il le voyait sur le trône. Ce parti est avant tout conservateur. Nous avons des amis , une élite dont vous êtes ; nous n'avons point de parti. Une fois en possession de ses dix ans, le prince Napoléon verrait les conservateurs se rallier à lui, et il ne se dessaisirait jamais du pouvoir*.
La réflexion faisait honneur à la clairvoyance de la Princesse; le projet fut abandonné.
Ennemi de la fusion, le groupe régentiste, par une singulière logique , s'était rapproché de ceux des légitimistes qui avaient jusque-là témoigné le plus d'exaltation contre « l'orléanisme». Il les animait contre la majorité de leur parti, gagnait leur confiance, aussi prompte à naître que leurs soupçons , et les décidait à faire campagne avec lui sans qu'ils songeassent à s'assurer préalablement de ses vues sur le gouvernement définitif de ia France. A ce moment, un ancien ministre de juillet, M. Mole, écrivait : « Je suis de plus en plus convaincu qu'on se prépare la plus cruelle déception , si on n'exige pas des garanties irrévocables avant de promettre son concours^. »
Il y avait à la tète de ces légitimistes dissidents deux hommes très honorables, beaucoup plus modérés que ceux qui faisaient mine de se ranger derrière eux, le
1 Cette conversaUon fut rapportée , dés cette époque , par Berryer à M. de Kerdrel de qui nous la tenons.
i Lettre, déjà citée, au duc de Noailles (septembre ou octobre 1850). Papiers de Berryer.
général de Saint-Priest et M. Alfred Nettement ^ Le premier, ancien officier dans Tarmée russe, s'était distingué en 1823 dans la guerre d'Espagne et avait noblement représenté la France à Madrid avant 1830. Il avait accompagné en 1832 la duchesse de Berry quittant Massa pour se rendre en Vendée : gentilhomme accompli , son caractère et sa vie imposaient le respect. Le second, rédacteur en chef de V Opinion publique ^ feuille nouvelle placée entre V Union et la Gazette de France, avait de longue date marqué dans les luttes du journalisme par l'éclat de son talent et l'ardeur désintéressée de ses convictions. N'étant ni l'un ni l'autre faits pour la tribune, M. Nettement et M. de Saint-Priest inclinaient à lui préférer, l'un les succès de la presse , l'autre les négociations cachées ou les coups de main. Les dissidents les encourageaient; ils invoquaient leurs noms, moins pour suivre leur direction que pour échapper à celle de Berryer, et tout en continuant à accuser Berryer d'orléanisme , ils se mettaient sous la conduite de M. ïhiers qui personnifiait l'orléanisme opposé à la fusion. Nous ne faisons qu'indiquer ici le principe du dissentiment; on en verra bientôt se développer les conséquences.
1 Nettement (Alfred- François), 480.%-1860, représentant du peuple à l'Assemblée législative (1840-1831).