L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
rayaient été M. Mole et M. Thiers, il Tétait plus pour le Président qui venait de les renverser. Il rappela les sacrifices que la majorité avait faits à la paix, Tabnégation avec laquelle ses membres avaient oublié leurs convictions personnelles « pour se grouper autour de la patrie en péril » , et sans condamner prématurément le nouveau Cabinet, il fut d'avis qu'on saisît la première occasion de faire connaître par un ordre du jour la pensée de l'Assemblée sur le message. 11 y avait là une tentative dont il fallait arrêter les suites. Son opinion fut écartée, non sans laisser des regrets et des incertitudes, qui eussent peut-être changé le vote de la réunion si elle avait été appelée une seconde fois à se prononcer. M. de Montalembert Aint en effet annoncer que le Ministère se disposait à retirer le projet de loi sur l'enseignement , présenté par M. de Falloux. A cette nouvelle, les défiances se réveillent, et M. Thiers, insistant sur la nécessité de faire passer la loi , s'écrie :
Si Ton tentait des violences contre la majorité, le sentiment du devoir et le courage ne lui manqueraient pas.
Berryer avait vu juste, on s'en aperçut plus tard. Bien loin de réparer le message, le programme ministériel et la note du Moniteur n'avaient d'autre objet que d'en faciliter le développement , en éloignant les résistances de l'Assemblée.
La pensée du Président faisait son chemin. Des noms bonapartistes remplaçaient dans le personnel diplomatique ceux de M. de Corcelle, du général de La Moricière, du duc d'Harcourt. Le Constitutionnel, devenu l'organe de l'Elysée^ commençait contre les chefs de la majorité une campagne qui devait, avec des interruptions calculées, se poursuivre jusqu'au 2 décembre. La division entrait dans la majorité elle-même ; le ren-
voi au Conseil d'État du projet de loi sur renseignement, renvoi réclamé par la gauche , fut voté grâce à l'abstention des ministres et à Tappui d'un certain nombre de membres de la réunion du quai d'Orsay, dont les intelligences avec l'Elysée étaient connues.
Cependant les craintes que ce renvoi avait fait naître ne se réalisèrent pas. La loi d'enseignement reparut devant l'Assemblée; elle fut mise en discussion le 14 janvier 1850 et votée le 15 mars.
Cette loi, qu'adversaires et partisans ont appelée « la loi Falloux » du nom du ministre qui en fut le promoteur, a été, avant tout, une œuvre de transaction et d'affranchissement.
Elle a détruit le monopole universitaire, sans atteindre l'enseignement laïque, établi entre les maîtres de la jeunesse une concurrence salutaire, et reconnu aux familles le droit de faire élever leurs enfants conformément aux préférences de leur intelligence et de leur foi. Attaquée par les partis extrêmes, tenant compte des exigences des temps , sans dommage pour les principes permanents, elle a produit en France un bien qu'ont dû reconnaître, au moment où, après trente ans d'exercice, elle a été sacrifiée à l'esprit de secte, ceux-là même d'entre les catholiques qui l'avaient le plus contesté.
La loi sur l'enseignement réunit au scrutin sur l'ensemble une majorité, comme il en faudrait toujours souhaiter, formée des meilleurs esprits de toutes les opinions, royalistes, orléanistes, républicains, bonapartistes, tous rapprochés dans une vue supérieure de bien public.
Berryer avait appuyé le projet de tous ses efforts. Mais il avait laissé aux membres de la commission, à M. Beugnot, à M. Thiers, à M. de Montalembert , le soin d'en assurer le triomphe devant TAssemblée.
Pour lui, il s'était retranché dans l'examen et la dé-
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fense des mesures propres à relever la fortune de la France.
Membre des deux commissions du budget en 1850 en et 1851, il en fut successivement président et rapporteur.
Berryer avait hésité longtemps à accepter cette mission de rapporteur et, Tayant acceptée, à la remplir. Le travail écrit lui coûtait. Après avoir mûri et agité toutes les questions dans sa pensée, dans ses entretiens, dans les débats de la commission , il se mit enfin à la tâche, et tout d'un trait, pendant près de quarante heures, ne prenant à ses instants de repos que quelques tasses de bouillon ou de chocolat, il embrassa dans une vaste et substantielle étude les intérêts et les services que comprenait le budget.
Quelques-uns de ses amis s'étonnaient qu'il se cantonnât dans cet ordre de travaux. Ils auraient voulu pour lui un sujet plus oratoire, et craignaient qu'il ne trouvât point dans l'aridité d'une discussion financière un éclat profitable à la cause monarchique :
« Ils ont tort, répondait Berryer à M. de Kerdrel, qui lui faisait part de ces appréhensions. Les finances sont des intérêts permanents, et les hommes qui auront contribué à dénouer la crise que traverse la fortune publique, auront bien mérité de leur patrie et par là même de leur parti. »
A vrai dire, l'œuvre était immense. Elle s'étendait à tout. Justice, cultes, finances, commerce, industrie, agriculture , instruction publique , guerre , marine , administration, tout aboutissait à la Commission du
budget. La révolution de février avait à la fois compromis les ressources et aggravé les charges , développé les dépenses et tari les économies. Beaucoup de mal était à réparer, beaucoup aussi à prévenir. H n'y avait point de services , pour lesquels les novateurs n'annonçassent des propositions désorganisatrices , qu'ils décoraient du nom de réformes. C'était faire œuvre de salut que de les combattre, et rallier à soi tous les intérêts que ces menaces mettaient ep alarme ou en péril.
Cette large conciliation que Berryer poursuivait dans les idées, il avait donc à l'opérer tout d'abord dans les intérêts. Ils s'y voua tout entier. Arbitre entre l'Assemblée et les ministres, il personnifia en quelque sorte le gouvernement de la France. Dans l'exercice de cette grande mission, comme le remarquaient les feuilles étrangères, l'homme de parti ne se montra jamais; l'âme de la patrie l'inspirait seule. Jamais pourtant Berryer ne servit mieux sa cause. Cet homme, que préoccupait uniquement le souci du pays , était le chef du parti légitimiste, le Roi intérieur, suivant l'expression
d'un journal belge, V Emancipation, Sans qu'il dît un seul mot pour la Monarchie (ne perdant pas toutefois l'occasion de rendre hommage au régime financier de la Restauration), par le zèle qu'il apportait à traiter les affaires de France , par la haute impartialité avec laquelle il les envisageait, il donnait , avec sa puissante parole et son geste souverain, la plus saisissante image de ce que pourrait être un jour la politique royale ^
1 « Le budget républicain de 1850 avait pour pivot législatif le chef du parti de Henri V; c'est une des curiosités du temps présent. Y verra qui voudra un présage... Ce roi intérieur des légitimistes, fils d'avocat et simple avocat, a dans sa pliysionomie, dans le son de sa voix, dans son attitude, dans toute sa personne, et jusque dans son sourire et son serrement de main, je ne sais quoi de superbe, d'imposant, de dominateur, de vraiment royal. » Émancipation, de Bruxelles. — 15 mai
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Dans toutes les parties du débat, Berryer déploya une vraie supériorité. Quelque sujet qu'il abordât, on eût dit qu'il en avait fait sa spécialité. Dans la discussion du budget de la guerre , il se trouva sur quelques points en désaccord avec le général de La Moricière et eut raison contre lui devant TAssemblée. Le soldat si vif, si ouvert, si émincnt dans toutes les questions militaires , ne revenait pas de voir un « avocat » les posséder si bien , et son regard , qui ne savait point dissimuler, exprimait sa surprise.
Le ministère de la justice était pour Berryer un domaine moins étranger. M. Grémieux, voulant réduire les frais de justice criminelle , avait proposé , entre autres amendements, de retirer la présidence des Cours d'assises aux conseillers désignés par le garde des sceaux, pour en charger désormais les présidents des tribunaux civils. La proposition fut rejetée.
En la repoussant , Berryer, avec une compétence qui fut appréciée des hommes de la carrière, déûnit les fonctions distinctes que l'amendement tendait à confondre et les aptitudes si diverses que demandait chacune d'elles ^
Mon cher ami , lui écrivait M. Dupin au sortir de la séance , tu as été grand ministre de la justice pendant vingt minutes de la discussion à la fois la plus solide et la plus brillante.
M. Thiers n'était pas moins expressif dans ses félicitations :
On prétendait que vous n'étiez qu'un virtuose , le premier des virtuoses, disait-il à Berryer; je savais bien que vous étiez plus que cela, je savais aussi que vous entendiez les affaires à merveille, mais je ne vous croyais pas si fort.
1 Séance du 12 juillet 1851.
La discussion du budget des cultes valut à Toratcur un de ses plus beaux triomphes. Berryer avait déjà eu à défendre contre les attaques de la gauche l'institution des aumôniers de la marine , les évôchés des colonies , le chapitre de Saint-Denis.
Le premier de tous les besoins d'un peuple, avait-il dit, est la satisfaction de tout ce qui est nécessaire à la dignité, à la majesté, à l'autorité de son culte.
A Toccasion du chapitre relatif aux traitements et indemnités des membres des chapitres et du clergé paroissial, M. Jules Favre, sans avoir prévenu la commission, déposa en séance un amendement ainsi conçu * :
Le gouvernement présentera dans le plus bn^f délai possible un projet de loi destiné à rétablir l'inamovibilité des desservants et des succursalistes et l'institution dos ofiicialités diocésaines.
Il le développa immédiatement avec un art insinuant, couvrant sous la modération de la forme le péril du fond.
Berryer entra dans la salle pendant qu'il parlait. Son voisin, M. Daru^, le mit au courant du débat. M. de Parieu, ministre de l'Instruction publique, se borna à répondre en quelques mots à M. Jules Favre. Mais le discours du préopinant avait produit plus d'effet que ne le croyait le ministre.
1 Séance du 2 avril ISSO.
2 Daru (Napoléon, comte), 1807-1890, pair de France sous la monarchie de Juillet, représentant du peuple en 1848, 1849 et 1871, député en 1869, ministre des Affaires Élransères en 1870 , sénateur en 1876, membre de l'Académie des sciences morales et politiques.
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Les membres de la commission supplièrent Berryer d'intervenir. Il s'y refusait : « ce n est pas la peine, disait-il, on ne votera pas cela... et puis, j'aurais i'air de faire la leçon au ministre des cultes... ». On insistait; VAssemblée était impressionnée ; une surprise de scrutin était possible , il y avait danger si le rapporteur ne parlait pas. Berryer se décida à monter k la tribune , et tout de suite, à son regard, au son de sa voix, on sentit l'inspiration.
Sans s'arrêter à la façon inopinée dont l'amendement a été introduit , il relève les mots de liberté et d'égalité sous lesquels M. Jules Favre a cherché à abriter le caractère de sa proposition; il dissipe la confusion que ces mots tendent à établir entre les droits du citoyen et la condition du prêtre.
Les droits du citoyen, oui, le prêtre les possède, oui, et
Dieu veuille qu'en toute occasion vous les lui reconnaissiez,
Dieu veuille que nous vous trouvions toujours fidèles à ce
principe d'égalité à l'égard du prêtre! Vous ne direz pas un
jour que son caractère de citoyen a été altéré par la prêtrise ,
vous n'aurez plus le droit de le dire...
Mais dans Tordre spirituel , la question est toute autre ; elle n'est pas du domaine des assemblées. Le prêtre, en entrant dans le sacerdoce , a accepté une autorité supérieure, une subordination, fondées sur des principes de conscience , que la loi ne régit pas.
Je sais bien, dit l'orateur, qu'il y a quelques exceptions que l'on peut à peine compter; qu'on a vu quelques hommes, ayant reçu leur caractère sacré , leur mission toute spirituelle de l'évêque, réclamer une indépendance qui ne leur appartenait pas; mais je sais bien aussi quelle a été l'issue de ces prétentions. Je sais bien que ceux qui supportaient si impatiemment le joug de l'évêque d'abord invoqué, sollicité par eux, sont sortis violemment de l'Église.
A ces paroles, un mouvement se fit à Textrôme-gauche. Un membre, dont la physionomie tourmentée exprimait depuis quelque temps Tinquiétude, se leva précipitamment et quitta l'Assemblée. C'était Lamennais.
L'auteur de la proposition avait revendiqué la liberté du prêtre. Berryer montre que c'est la liberté même de l'Église qui est en cause.
Vous invoquez la liberté. Ah! Messieurs, il n'est personne <iui ait l'âme plus généreuse que moi, je le dis Jiautement.
La gauche se récrie, tandis que la droite éclate en applaudissements.
Je ne me crois supérieur à aucun de mes concitoyens , mais je le sais bien et je le sens là, en moi, dans ces qualités de loyauté, de générosité, de sincérité, à toutes les époques de ma vie, oui, je le sens, j'ai eu une telle attitude en face de mon pays que je puis parler avec l'arrogance que je me permets en ce moment...
Les bravos de la droite l'interrompent encore.
Vous parlez de liberté ; respectez la première et la plus auguste de toutes les libertés, la liberté de l'Église, c'est-à-dire la liberté de la conscience même.
Qu'est-ce que l'Église? C'est la société des hommes liés par leur conscience devant Dieu... Quelle est dans une société d'intelligences la liberté la plus indispensable sous peine de dissolution de cette société? C'est l'autorité sur le dogme qui forme ce lien des consciences , l'autorité sur la discipline entre les membres, autorité toute spirituelle et toute de conscience. L'Église est souveraine dans toutes les questions de dogme et de discipline. La discipline n'appartient qu'à elle.
Berryer entre pourtant dans le fond du sujet; il exa-
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mine les questions qu'on a soulevées , rinamovibilité des desservants, le rétablissement des offîcialités; mais il s'excuse de les traiter :
Croyez-vous donc , dit-il , que dans les observations que je vous soumets, j'ai la prétention d'exprimer ici des idées qui m'appartiennent et d'apporter l'autorité d'une pensée personnelle? Ahl Messieurs, ce sont les idées devant lesquelles je suis le plus timide, le plus humilié...
Alors, envisageant les choses comme homme, au point de vue du monde , dans l'intérêt même des familles , il montre combien il est nécessaire de soumettre à un noviciat ce jeune prêtre, ce desservant pour lequel on réclame rinamovibilité.
Vous avez parlé des difficultés, et vous ne comprenez pas la nécessité de l'épreuve, vous, hommes du monde, hommes politiques , pères de famille ! Comprenez donc ce que c'est que le prêtre chargé de diriger vos enfants , de recevoir vos propres confidences ! Si vous défendez les intérêts de l'Église en homme qui appartient à l'Église, si vous lui êtes fidèle, si vous avez parlé en homme qui reconnaît l'autorité du prêtre , si vous avez dans votre cœur cette disposition qui porte à s'agenouiller devant le prêtre, à venir lui dire sa vie tout entière {bravos et applaudissements répétés à droite) , si vous avez cela dans l'âme, si. Dieu merci, vous êtes si bon chrétien et que ce soit ce zèle qui vous anime pour l'Église; ah, ditesle moi, quand le repentir, quand la douleur, quand le chagrin vous ont conduit aux pieds du prêtre, n'avez-vous pas senti quel éminent, quel grave et difficile devoir il avait à remplir?
L'émotion était extraordinaire; les tribunes ellesmêmes joignaient leurs applaudissements à ceux de l'Assemblée.
A ces difficultés, la gauche opposait un remède, Télection populaire.
32 BERRYER SOUS LA RÉPL'BLIQUE ET LE SECOND EUPIRE.
On nous parle de Télection populaire , répond Berryer, on nous en parle comme d'une chose à laquelle on avait pensé. {Quelques voix à gauche. Oui! oui! — Rires ironiques à droite).
Vous y avez pensé... et mes habitudes de langage me condamnent à dire que vous y avez ptmsé de bonne foi. (A gauche oui! oui! — Nouvelle explosion de rires à droite et au centre.)
De bonne foi! Vous y avez pensé de bonne foi! Gomment! vous nous parlez, de bonne foi, de la primitive Église... Vous parlez de nîvenir à l'élection du pasteur! Eh ! Messieurs, qu'étaitce que ce temps, comparé au nôtre?... Aux âges dont vous parlez, qui était chréti(*n? Non pas ceux qui avaient été investis seulement de cette qualité par un sacrement reçu au premier âge et à leur insu, qui depuis ont déserté TÉglise, abandonné ses lois, qui ne se sont soumis à aucune dv s(»s instructions. Qui est-ce qui constituait TÉglise alors? Ceux qui s'étaient liés par la foi, ceux qui étaient ses esclaves volontaires {applaudissements et bravos à droite) ceux qui , dans l'ardeur et dans le zèle d'une foi sincère, mettaient volontiers (mi commun leurs propres biens... non pas le bien d'autrui, ceux au miheu desquels l'apôtre ne châtiait pas l'insuffisance du don ou de l'apport fait à la communauté, mais châtiait le mensonge et disait : « Tu as menti à Dieu » ! et Ananias tombait frappé de mort.
Dans cette Église pleine de foi , au milieu de ce peuple uni par les mômes sentiments, Télection se pouvait concevoir.
Mais irez-vous aujourd'hui, sérieusement, dans votre société, confier cette élection aux habitants d'un môme village, les uns reniant Dieu, les autres reniant la divinité du Sauveur des hommes? Irez-vous dire à ces hommes dont quelques-uns ont le malheur d'être sans foi, qui obéissent à leurs passions plutôt qu'aux commandements de l'Église : « C'est à vous, incrédules, impies, corrompus, que nous contions le choix du prêtre? » Cela est absurde (*t votre proposition ne peut être acceptée par l'Assemblée.
Les acclamations d'un auditoire enthousiaste saluèrent
l'assemblée législative. 33
cette improvisation. La proposition fut rejetée. Pendant \
le vote, M. de Dalmatie ouvrit une souscription qui fut immédiatement couverte pour faire imprimer et propager le discours de Berryer.
Il faut \ivre dans des circonstances aussi extraordinaires que celles que nous traversons, écrivait un journal belge, pour voir une assemblée française acclamer l'éloge de la Confession. Quand M. Berryer a parlé avec un accent admirable de cette disposition qui porte à s'agenouiller devant le prêtre et à venir lui dire sa vie tout entière, les applaudissements énergiques de la grande majorité de l'Assemblée ont été un acte public et solennel de foi.^
L'archevêque de Paris , M^' Sibour, dont Berryer avait rappelé les efforts pour établir dans son diocèse une sorte d'officialité, confirma, en le remerciant, son argumentation.
Vous avez défendu l'Église, Monsieur, lui disait-il, et cela vous a porté bonheur. Jamais vous n'avez été plus magnifiquement inspiré. Vous le serez toujours, quand vous prêterez à la plus belle des causes le plus beau talent oratoire de notre temps 2.
« L'épiscopat tout entier devrait vous remercier! ^ w écrivait à Berryer M*' Buissas , évêque de Limoges.
YlII.
Seize départements avaient élu, le 10 mars i850, trente représentants en remplacement de ceux que la Haute -Cour de Versailles venait de condamner pour
1 Émancipation — du 5 avril 1850.
2 3 avril 48SO — Papiers de Berryer.
3 4 avril 1850 — Papiers de Berryer.
avoir pris part à Tinsurrection du 13 juin. En province, les conservateurs enlevèrent dix sièges à la Montagne. Mais ils furent battus à Paris. M. Carnot ^ dont le nom était une protestation contre la loi d'enseignement, un socialiste, M. Vidal ^ et un transporté de juin, M. de Flotte 3, triomphèrent de leurs candidats, parmi lesquels était le général de la Hitte, ministre des affaires étrangères. M. Vidal ayant opté pour le Haut-Rhin qui lui avait également donné ses suffrages, une nouvelle élection eut lieu, le 22 avril, dans le département de la Seine. Pour rallier les républicains modérés, les conservateurs avaient présenté un ancien combattant des journées de juin, M. Leclerc, qui, avec ses deux fils, dont l'un fut tué, s'était vaillamment comporté à l'attaque des barricades. La coalition des républicains modérés et des radicaux persista, et le candidat qu'avaient désigné les socialistes, Eugène Siie '', l'auteur des Mystères de Paris et du Juif- Errant y fut élu.
Ces succès mirent en émoi le parti de Tordre; bien loin de consolider la république , ils ne faisaient que jeter dans la panique des intérêts les semences de la dictature.
Sous l'effroi du péril, on ne vit qu'un remède : faire immédiatement une loi pour réglementer le suffrage universel. Le danger commun parut dissiper les nuages entre l'Assemblée et le gouvernement. M. Baroche, qui avait remplacé au ministère de l'Intérieur M. Ferdinand
1 Carnot (Hippolyte), 1801-1888, député sous la monarchie de Juillet, ministre de l'Instruction publique en 1848, représentant du peuple eu 18i9 et 1871, membre du corps législatif en 1863, élu sénateur inamovible en 1875.
2 Vidal (François), 1812-1872.
3 Flotte (Paul-Louis-François-René, vicomte de), 1817-1860, lieutenant de vaisseau, compromis dans la journée du 15 mai 1848, fut arrêté le 26 juin et transporté à Belle-Ile-en-mer.
* Suc (Eugène) 1804-1837.
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Barrot, forma une commission chargée, suivant les expressions du Moniteur^ de préparer un projet de loi sur les réformes qu'il serait nécessaire d'apporter à la loi électorale. Il la composa des chefs de la majorité , des présidents habituels de la réunion du Conseil d'État, MM. Benoist d'Azy, Berryer, Beugnot, de Broglie , Buffet, de Chasseloup-Laubat, Daru, Léon Faucher, Jules de Lasteyrie, Mole, de Montalembert, de Montebello, Piscatory, le général de Saint-Priest, de Séze, Thiersetde Vatimesnil, les dix-sept burgraves comme les appelèrent leurs adversaires.
Un projet de loi, rapidement sorti de leurs délibérations, fut présenté à l'Assemblée le 8 mai, et le rapport déposé le 18 par M. Léon Faucher.
Le principe du projet était la substitution du domicile à la résidence. Le droit électoral qui n'avait été soumis jusque-là qu'à la condition d'une résidence de six mois , ne pouvait désormais s'acquérir que par un domicile de trois ans. La constatation de ce domicile résultait de l'inscription des citoyens sur les rôles de la taxe personnelle et de la prestation en nature. Les preuves de droit commun, les témoignages, étaient écartés. Près de trois Millions d'individus allaient se trouver ainsi rayés des listes électorales.
Repoussées par la gauche, dénoncées avec fureur par les feuilles démagogiques, les dispositions du projet ne furent pas admises sans contestation par la droite. Elles Rendaient surtout à exclure, les « vagabonds, » comme le dit M. Thiers, « la vile multitude qui a livré à tous les tyrans la liberté de toutes les républiques. ^ » En réalité, elles frappaient plus loin : elles écartaient beaucoup de braves gens des campagnes ; les députés de l'Ouest et du Midi s'en plaignirent et firent valoir avec ardeur la cause
^ I>iscours prononcé dans la séance du 31 mai 1850.
de leurs paysans. Leur réclamation était fondée; on eut k regretter de n'y avoir point fait droit.
La loi était plus une mesure de défense qu'une réforme organique. Il s'agissait pour la majorité de se montrer au pays unie et résolue contre la démagogie. Tout fut sacrifié à cette pensée. Pour ne pas laisser une brèche ouverte aux assaillants , on décida de n'admettre aucun amendement , quel qu'il fût. Les chefs de la majorité, M. de Montalembert , M. Thiers, Berryer, durent intervenir dans la réunion du Conseil d'État pour entraîner les hésitants. Ils tracèrent un émouvant tableau de la crise que traversait la France, des menaces de la révolution, de la frayeur des gens de bien , jurant d'immoler au salut de la patrie leurs regrets, leurs préférences, leurs sympathies.
Quelle dynastie, s'écria Berryer, voudrait régner sur les ruines de la société !
L'urgence avait été prononcée. M. Thiers et M. de Montalembert avaient marqué de leur éloquence la discussion générale, dans laquelle étaient intervenus contre eux le général Cavaignac avec sa parole sobre et grave, et Victor Hugo avec sa déclamation emphatique et sa lourde ironie.
Berryer ne prit la parole que dans la discussion des articles. Dans un langage habile, imagé, saisissant, avec un hommage adroit au parti légitimiste dont il savait les répugnances pour le projet, le général de la Moricière^ venait de défendre un amendement tendant à laisser aux autorités compétentes la faculté d'établir par toutes
1 La Moricière (Christophe-Louis-Léon Juchault, général de), 1806-186S, député en 1846, représentant du peuple en 1848 et 1849, minisire de la guerre sous le gouvernement du général Cavaignac, banni après le coup d'État , commandant en chef Parmée du Saint-Siège en 1860.
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les preuves de droit commun le droit d'inscription sur la liste électorale.
Berryer lui répondit au nom de la commission. Il repoussait la proposition du général de la Moricière , soutenant qu'elle livrait le soin de déterminer le domicile politique à l'arbitraire du juge, à des décisions qui varieraient nécessairement suivant les hommes et les régions, tandis qu'une telle constatation devait être soumise , indépendamment des situations individuelles , à des règles fixes, précises, invariables, que la loi seule eût établies.
Mais sous le coup des interruptions , préoccupé peutêtre de tout ce qu'il entendait dire au dehors sur l'alliance formée entre les diverses opinions de la majorité, il fut bientôt amené à des considérations plus générales :
Quoique j'aie voté contre la Constitution, dans ma circulaire aux électeurs en 1848, dit-il, j'ai déclaré qu'une révolution nouvelle dans mon pays ne faisait pas de moi un homme nouveau ; mais que sous la république comme sous la monarchie, comme sous le gouvernement qui venait de tomber, je serais toujours disposé à accepter le mandat de mes concitoyens, quand je le croirais utile pour mon pays, pour son honneur, pour sa dignité, pour sa prospérité, pour son indépendance et que je ferais ce que je croirais le mieux à faire.
Au milieu des marques d'approbation vivement exprimées par la majorité , Berryer continue :
Et le 24 février, quel a été le premier mot que j'ai jeté à mes amis, dans le Midi et dans l'Ouest? Mon premier mot a été celui-ci : Gardez-vous d'élever un cri qui soit le drapeau d'un parti; attendez, attendez la réunion de la France dans une Assemblée nationale.
A ce mot « attendez » la gauche avait interrompu.
comme si la phrase de Toratelir dût s'arrêter là; Berryer interpella l'un des interrupteurs :
Général Laidot, vous m'inlerroiiipez, et sur un mot qui ne pouvait pas, ijui no devait pas donner prétexte à une injuste interprétation. Sur h) mot : attendez, vous faites une exclamation contre moi, vous qui me connaissez, vous qui avez reçu dans les épanchemcnts de l'amitié toutes les secrètes pensées do, mon âme patriotique! Vous êtes du petit nombre de ces hommes qui savez assez ce qui est en moi pour que vous n'ayez pas le droit de douter de ma loyauté, ni de la sincérité de mes paroles. [Longs appaudlssements à droite.)
Hé! Messieurs, depuis que j'ai vieilli dans ce pays, nous avons traversé beaucoup de révolutions et sous d(»s gouvernements divers, ou trompés ou trompeurs : je vous le demande, à vous, quelle est Inijustice, à quelle époque et sous quelque régime qu'elle ait été commise, qui n'ait pas trouvé en moi un adversaire? Quelle est la victime qui n'ait pas trouvé en moi un défenseur?
Les bravos de la Chambre couvrent la voix de Berryer; on entend, au milieu des interruptions, le nom du maréchal Ney, et M. Odilon Barrot disant : « c'est vrai! »
Messieurs, reprend Berryer, ([uand on a mis l'honneur, la fortune, l'unique fortune de sa vie à tenir cette conduite pendant quarante années (în face de son pays ; quand on n'a plus qu'à descendre, quand on n'a plus qu'à finir et à recevoir la dernière parole de ses concitoyens, on ne veut pas s'exposer, un seul jour, à perdre leur (estime.
L'accent de l'orateur s'était ému ; une sorte de mélancolie suprême enveloppait ses paroles, et comme une vision prophétique de l'hommage qui devait couronner la fin de cette grande vie passa devant l'Assemblée. Des acclamations chaleureuses éclatèrent sur tous les bancs de la majorité.
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L'amendement fut rejeté, et, dans la séance du 3i mai , la loi votée par 433 suffrages contre :231.
La bataille engagée , on ne pouvait que désirer la victoire. Mais la victoire fut courte et non sans périls.
La loi du 31 mai n^avait pas le caractère de cette loi d'enseignement qui, mûrement délibérée entre opinions diverses, les avait conciliées dans un accord définitif. Elle n'avait passé qu'en faisant violence à d'honnêtes consciences, et en trouvant contre elle l'opposition d'hommes , comme le général de la Moricière , dont l'appui était nécessaire à toute œuvre durable.
On s'était du moins flatté que cette campagne commune rétablirait l'union entre le Président et la majorité. M. Baroche avait hautement revendiqué , au nom du gouvernement, la responsabilité de la loi. On se liait à cette assurance , lorsque des propos inquiétants se répandirent. S'entretenant avec un député du Tarn, M. Rigal, ^ui lui faisait observer que la loi du 31 mai frapperait ^•^i^tout ses électeurs du 10 décembre, Louis-Napoléon ^vait répondu que la loi ne s'appliquait pas à l'élection ^^ Président, mais seulement à celle de l'Assemblée.
Un autre incident vint ranimer les aigreurs entre les ^6Ux pouvoirs.
Le jour môme de la promulgation de la loi électorale, ^® lïxinistre des finances, M. Fould, déposa un projet qui P^i*tait à 3 millions, la dotation du Président, jusque-là fi^ée à 900.000 francs. Le projet fut débattu dans la réu- ^^Ot) du conseil d'État. M. de Montalembert , M. Thiers, "• Mole, le duc de Broglic, soutinrent que , du moment V^*i\ était présenté, on ne pouvait le repousser. Berryer ^^ s'opposa pas à un supplément de dotation qui permît "^ régler largement les comptes du passé, mais il exclut ^^rmellement l'idée d'une dotation princière qui ferait ^ïûbrage à l'avenir.
La commission nommée par l'Assemblée réduisit la
somme demandée. Il* fallut l'intervention du général Changarnier pour prévenir un conflit; il fit prévaloir un chiffre de transaction auquel se rallièrent les ministres : « Si vous voulez donner, dit le général, donnez sans marchander. »
La parole de Changarnier avait sauvé la dotation; mais le service était de ceux dont l'obligé sent le poids plus que le prix. Le Président n'en fut que plus impatient de mettre fin à la situation prépondérante du commandant de l'armée de Paris.
Au 1®"" juillet , la réunion du conseil d'État ne put constituer son bureau, faute d'un nombre suflisant de votants; symptôme grave des divisions de la majorité. Des réunions distinctes s'étaient formées : la réunion des Beaux- Arts où s'organisait le parti bonapartiste; la réunion du café de Paris, rue des Pyramides, où dominaient le duc de Broglie , M. de Montalembert, M. Daru, animés du désir de pacifier les relations entre TÉlysée et l'Assemblée ; la réunion de la rue de Rivoli, la plus ancienne et la plus nombreuse , composée de légitimistes.
L'Assemblée se sépara le 11 août pour trois mois. Attaquée avec la dernière violence par les journaux de TÉlysée , elle venait de traduire h sa barre et de condamner l'un d'entre eux, le Pouvoir. Avant de suspendre ses séances, elle nomma une commission de permanence dont la composition générale attestait ses défiances. Berryer en était membre avec le général de Lamoricière , M. Mole, M. Odilon Barrot,M. de MornayV M. deSaint- Priest-, le général Changarnier.
1 Mornay (Auguste-Joseph- Christophe- Jules, marquis de), 1798-185Î, député de 1830 à 18t8, représentant du peuple en 1848 et 1849.
2 Saint-Priest (Emmanuel-Louis, général vicomte de) 1789-1880, ambassadeur à Berlin et à Madrid sous la Restauration, représentant du peuple en 1849.