‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits)Chapitre 11 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

T^tatives de Louis-Napoléon pour préparer l'Empire. — Les revues de Satory. — Vive V Empereur! — Ordre du jour du général Changamier interdisant les cris sous les armes. — Rentrée de l'Assemblée (12 novembre 1850). — Le message du Président de la république dissipe momentanément les doutes sur ses intentions. < — Débat soulevé par le prince Napoléon sur de prétendues instructions adressées aux officiers de l'armée de Paris par le général Changiamier. — fiénnion à TÉlysée des chefs de la majorité. — Paroles de Berryer au Président. — Démission des ministres (9 janvier 1851). — Le nouveau Cabinet. — Son premier acte est de rapporter les décrets qui instituaient le double commandement exercé par le général Changamier. — Interpellation de M. de Bémusat sur la politique du ministère. — Berryer l'appuie. — Une commission est nommée conformément à la proposition de M. de Bémusat. — Rapport de M. Lanjuinais. — Discours de Berryer. — Il désavoue le manifeste de Wiesbaden. — Vote de l'ordre du jour de défiance proposé par M. Sainte-Beuve. — Démission du Cabinet. — Les nouveaux ministres sont pris en dehors de l'Assemblée. — Lettre du comte de Chambord à Berryer, dite <sc Lettre de Venise ». — Histoire de ce document. — Présentation d'un projet de loi augmentant la dotation du Président. — La commission le repousse. — M. de Montalembert le soutient. — L'Assemblée vote le rejet. — M. Creton renouvelle sa proposition pour l'abrogation des lois d'exil. — Circonstances dans lesquelles la proposition est mise en discussion. — Discours de Berryer. — Sa réplique à M. Marc-Dufraisse. — A la demande de Berryer, l'Assemblée vote l'ajournement. — Vigilance de Berryer pour apaiser les dissentiments dans les rangs de la majorité. — Sa réponse aux plaintes de ses électeurs de Marseille. — Voyage

de M. de Falloux à Venise. — Il rend compte à Berryer de ses entretiens avec le comte de Chambord. — Le Prince laisse à Berryer le soin de diriger le parti monarchique dans la question de la revision de la Constitution.

Louis-Napoléon était rentré à Paris, le 12 septembre 1850, au milieu des acclamations de ceux que M. de la Guéronnière, alors rédacteur du journal le Pa\jSy appelait les décembraillards y parce qu'ils appartenaient à une société dite du 10 décembre, chargée, sous couleur d'association de secours mutuels, de recruter des adhérents à l'Empire. En l'absence de l'Assemblée, le Président poursuivait avec une afïectation visible l'acheminement de ses desseins. Après s'être montré aux départements, il tentait d'agir sur l'armée. Banquets aux officiers , distributions exceptionnelles de vivres et de vin aux soldats, revues de la garnison de Paris à Saint- Maur ou à Satory, rien n'était négligé pour gagner r esprit des troupes. Contrairement aux règlements militaires, et malgré Tavis connu du général Changarnier, plusieurs régiments, défilant devant le Président et le ministre de la Guerre, avaient crié : « Vive Napoléon 1 Vive l'Empereur ! »

La commission de permanence s'inquiéta de ces incidents. Elle manda devant elle le ministre de la Guerre, qui, tout en niant la gravité des faits, promit de tenir compte de ses observations. Une nouvelle revue eut li(^u le 11 octobre à Satory. Les mêmes cris s'y firent entendre; le général Neumayer, chef d'état-major du général Changarnier, ayant blâmé ces infractions à la discipline , fut mis en disponibilité. Le général Changarnier publia, le 2 novembre, un ordre du jour rappelant aux troupes que les cris étaient interdits sous les armes.

L'antagonisme se prononçait entre le pouvoir exécutif et le commandant de Tarmée de Paris.

La commission de permanence était en proie à une agitation bien naturelle, mais qui manquait de direction. Les motions se succédaient parmi ses membres, sans réflexion et sans résultats.

Berryer, désireux d'échapper aux questions avant le grand débat dans lequel il comptait s'expliquer, était resté à Augerville. Son absence laissait le champ libre aux ardents de son parti. N'écoutant que leur fougue, ceux-ci ne demandaient qu'à partir en guerre contre le Président, sans regarder qui les conduisait et pour quel but. On disait que la duchesse d'Orléans était à Londres, n'attendant qu'un signal de ses amis pour paraître en France. Les partisans de la fusion s'en alarmaient; ils appelaient en toute hâte Berryer à Paris, pour qu'il fût présent, dès la première séance de l'Assemblée :

Il y a à vous mettre au courant, lui écrivait le duc de Noailles. Les choses ont été plus sérieuses et plus loin que vous ne le pensez. Votre absence a privé le parti de son chef à la Commission, et laissé la direction à X plus aveuglé et plus entraîné que jamais, qui a prêté la main et même vivement poussé à des événements qui ont failli en deux jours nous amener la régence... Toute crise est à présent conjurée jusqu'au 11 *.

L'Assemblée reprit ses séances le 12 novembre. Irritée contre le Président, elle prévoyait de sa part un coup demain et rentrait avec la résolution, plus impatiente que concertée, de mettre un terme à ses entreprises. Le message de Louis-Napoléon vint refroidir son indignation. Les revirements ne coûtaient pas au Président. Plutôt que de compromettre ses projets par un éclat

* Octobre 1850. Papiers de Berryer.

prématuré, il savait les faire rentrer dans Tombre, et les désavouait au besoin, sans y renoncer.

Il eut un mot dans son message sur la revision de la Constitution , mais pour reconnaître à tous , sauf à luimême, le droit de la provoquer;

Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, dit-il , de vouloir hâter la revision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres do les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées,

La dissolution de la Société du 10 décembre soulignait, en quelque sorte, cette déclaration.

Quels soupçons ne se seraient pas évanouis devant ces témoignages! « Pour moi, dit bientôt Lamartine, quand un homme élevé a cette hauteur, profère , sans y être obligé, un nouveau serment à la république, je le crois*. » L'Assemblée laissa tomber ses défiances. Pour ne pas réveiller des querelles qu'elle espérait éteindre, elle refusa d'ordonner la publication des procès-verbaux de la commission de permanence réclamés par un membre de la gauche, M. Antony Thouret, et se consacra avec une ardeur pacificatrice à l'étude et au vote de quelques lois de justice et de bienfaisance que la commission de l'Assistance publique avait préparées, sous l'inspiration d'un homme animé du génie de la charité, M. Armand de Melun ^.

Les résolutions subites du Président de la République troublèrent promptement cette quiétude.

Le 3 janvier 1851 , le prince Napoléon , tour à tour

1 Séance du 16 janvier 1851.

2 Melun (Armand, vicomte de) 1807-1877, représentant d*IUe-et- Vilaine à l'Assemblée législative.

auxiliaire et ennemi de son cousin, adressa au général Schramm * , ministre de la guerre une interpellation au sujet d'instructions, qui, d'après le journal la Patrie, avaient été données par le général Ghangarnier aux officiers de l'armée de Paris, instructions leur enjoignant de n'obéir à aucune réquisition qu'après avoir reçu ses ordres. Le ministre de la guerre ayant demandé quelques jours pour s'enquérir des faits , le général Ghangarnier vint déclarer que l'enquête était inutile « attendu que les instructions signalées n'existaient pas », et l'Assemblée, en acclamant le commandant de Tarmée de Paris, vota l'ordre du jour pur et simple.

Le lendemain 4 janvier, le bruit se répandait que le ministère avait donné sa démission, et que le général Changamier allait être destitué de son commandement. Quelques jours se passèrent dans une confuse attente qu'aucune note du Moniteur ne venait dissiper.

Depuis longtemps agitée dans l'esprit de Louis-Napoléon, la révocation du général Ghangarnier avait été en effet décidée par lui à l'issue de la séance où l'Assemblée venait de donner au général un témoignage de sa confiance. Par une illusion singulière, le Président se flatta d'obtenir pour un acte, dont la majorité devait se sentir évidemment blessée, l'appui des chefs de cette majorité. Le 8 janvier, il convoqua à l'Elysée MM. Odilon Barrot, Berrj^er, de Broglie, Daru, Dupin, Mole, de Montalembert et Tbiers. Il leur fit connaître sa résolution de supprimer le commandement de Paris, et, sans les consulter d'ailleurs sur le fond , il leur demanda d'être auprès de l'Assemblée les garants de la légalité de la mesure et de la loyauté de ses intentions. M. Barrot, M. Dupin,

1 Schramm (Jean-Paul-Adam, comte) 1789-1884, dcpulé et pair de France sous le gouvernement de juillet, sénateur sous le second empire, il avait remplacé comme ministre de la guerre, au mois d'octobre iS'K), le général d'Hautpoul, nommé gouverneur générai de l'Algérie.

M. do Montalembert, M. Daru, M. de Broglie, M. Mole, chacun avec Taccent qui lui était propre, déclarèrent qu'un tel acte serait une injure pour l'Assemblée, et porterait un coup fatal à Taccord des deux pouvoirs. M. Thiers développa vivement la même opinion, en rappelant au Président tout ce qu'avait fait pour lui cette majorité qu'il allait atteindre. Berryer se renferma dans une réserve hautaine.

Nous lie pouvons acceptor la mission dont M. le Président veut bien nous charger, dit-il; nous ne serons pas écoutés, si nous entreprenons d'enlever à cet acte le caractère de gravité que le bon sens lui attribue. L'Assemblée entière appréciera et avisera.

Louis-Napoléon demeurait impassible. Les représentants se retirèrent, envisageant avec tristesse l'avenir.

Les ministres donnèrent leur démission le 9 janvier 1851. Un nouveau cabinet fut formé, et son premier signe de vie fut de rapporter les décrets qui avaient établi le double commandement du général Ghangarnier. Les pouvoirs du général étaient partagés entre le général Baraguey-d'Hilliers, nommé commandant en chef des troupes de la première division militaire et le général Perrot promu au commandement supérieur des Gardes nationales de la Seine.

Quatre des ministres démissionnaires rentraient dans le nouveau Cabinet, M. Houher à la justice, M. Baroche à l'Intérieur. M. Fould aux finances, et M. de Parieu à l'instruction publique, M. Drouyn de Lhuys était appelé aux affaires étrangères, M. Magne ^ aux travaux publics ,

1 Magne (Pierre), 1806-1879 , député en 1843, successivement minis-

M. Bonjean ^ au commerce , M. Ducos à la marine, et le général Regnaud de Saint- Jean d'Angely ^ au ministère de la guerre.

Le jour même où ces résolutions parurent dans le Moniteur, le 10 janvier, M. de Rémusat interpella le Cabinet sur sa politique et sur les causes de son avènement. Il proposait à F Assemblée de nommer dans ses bureaux une commission chargée de prendre les mesures que les circonstances pourraient commander.

Combattue par M. Baroche qui soutint que le pouvoir exécutif avait usé de son droit sans rien changer pour cela au programme exposé dans le message présidentiel du 12 novembre, la proposition fut soutenue par Berryer. Gomme on lui jetait le nom de Wiesbaden :

ie réponds oui à Tinte rpellation, dit-il, je garde le mot et j'y répondrai complètement; mais je ne veux pas, sur cette question plus que sur aucune autre , devancer le moment où nous aurons tous ici à nous expliquer.

L'Assemblée adopta la proposition, et se retira immédiatement dans ses bureaux pour élire ses commissaires. On ne pouvait se dissimuler les vues du Président, et quelques-uns commençaient à se demander si Ton n'aurait pas dû plus tôt y faire obstacle : « Beaucoup d*amis de l'ordre ont regretté, peut-être avec raison, que l'Assemblée n'ait pas répondu au message du 31 octobre, dit

tre des travaux publics, et ministre des ûnances, membre de TAssemblée de 1871, sénateur sous le second Empire et sous la troisième république.

i Bonjean (Louis-Bernard), représentant du peuple en 1848, sénateur sous le second Empire, président de Ctiambre à la cour de cassation (1865), fusillé par la Commune le 24 mai 1871.

2 Regnaud de Saint-Jean d'Angely (Auguste-Etienne) 1794-1870, représentant du peuple en 1848, sénateur et maréchal de France sous le second Empire.

M. de Corcelle dans son bureau ; le mal actuel date de là ».

Telle avait été , on se le rappelle , l'opinion de Berryer. Il aurait voulu que, dès cette époque, TAssemblée arrêtât par sa fermeté les projets de Louis-Napoléon.

A la majorité de neuf voix contre trois, celles de M. de Lamartine, de M. Daru et de M. Flandin, la commission adopta un projet d'ordre du jour qui, tout en reconnaissant au pouvoir exécutif le droit de disposer des commandements militaires, blâmait l'usage que le ministère avait fait de ce droit , et confirmait à Tancien général en chef de l'armée de Paris le témoignage de confiance décerné par l'Assemblée dans la séance du 9 janvier.

M. Lanjuinais déposa son rapport le 14 janvier; la discussion commença le 15.

Le ministre de l'Intérieur, M. Baroche, s'efforça de justifier l'acte du pouvoir exécutif, et, comme on avait parlé d'aspirations impérialistes, il prit à son tour l'offensive en reprochant aux membres de la majorité le voyage qu'ils avaient fait, les uns à Wiesbaden, les autres à Claremont.

L'occasion de s'expliquer était venue pour Berryer ^

Il commença par déclarer qu'il était décidé à s'associer « au vote le plus sévère » contre le dernier acte du gouvernement « acte condamnable, disait- il, parce qu'à moins de fermer les yeux, il est évident qu'il se lie à une suite de faits qui manifestent une tendance trop réelle à précipiter un changement politique que je redoute, que l'on doit redouter pour la paix intérieure comme pour la dignité du pays au dehors {très bien); acte condamnable surtout, parce qu'il devait avoir pour effet de déchirer la majorité ».

Tout ce qui s'était fait de bon depuis trois ans était dû à Tunion de la majorité. En réveillant les divisions, on

1 Séance du 16 janvier I8i>l.

réveillait dans le pays le sentiment inquiet de la situation « précaire et transitoire » que lui avaient faite les institutions. Cette inquiétude, ce n'était pas, comme on le prétendait, aux hommes monarchiques qu'il fallait l'imputer; ils avalent, au contraire, tout fait depuis 1848 pour la calmer, soutenant tour à tour la Commission executive, le général Cavaignac, le président de la République, et ce n'était pas leur faute si , au 10 décembre , la nation avait remplacé « une valeur personnelle tout à fait éclatante » par « un nom, un grand nom » dans lequel « elle croyait embrasser une ombre d'hérédité » , Berryer, se retournant vers les républicains , leur demandait si, revenus au gouvernement, ils trouveraient jamais un concours plus loyal et plus constant que celui que leur avait donné la majorité.

Ne sentent-ils pas , en pénétrant dans les entrailles du pays , en voyant ce qu'il y a au fond des habitudes , des mœurs , des besoins de cette vieille France qui ne date pas de trois ans, qui date de quatorze siècles , ne sentent-ils pas que malgré la générosité de leurs âmes, ils seraient entraînés dans un système de violence, et peut-être bientôt de spoliation , devenu nécessaire pour briser les obstacles? Oui, malgré eux, les plus honnêtes gens ouvriraient la porte au socialisme...

C'était parce qu'ils avaient vu ce danger, que les « hommes monarchiques », comme on les appelait, n'avaient songé qu'à une chose , « consolider, organiser la résistance au nom de tous et dans le seul intérêt de la société ».

Alors Berryer exposait, comme le programme de la majorité , cette large et libérale politique , qui était de plus en plus le fond de sa pensée.

Oui, telle a été notre conviction... et si l'on veut surmonter les ressentiments, les préventions que les révolutions ont pu

jeter dans les cœurs, de cette hauteur, messieurs, on voit trop clairement que dans notre patrie , si menacée et si malheureuse , il n'y a do divisions réelles qu'entre les hommes et non point entre les choses; qu'il n'y a de divisions que dans des vues, des situations particulières, mais qu'il n'y en a point sur le fond des principes qui doivent dominer et protéger cette société. Oui, demander l'union, demander la fusion, pour dire le mot, de tous les partis que les événements passés ont irrités les uns contre les autres, c'est vouloir restituera la société les forces qui lui appartiennent, et qu'elle ne peut reconquérir que par notre accord le plus complet.

Oui, il n'y a pas ici de légitimiste, ou d'orléaniste, ou de républicain modéré, il n'y en a pas un qui conteste maintenant et qui repousse un seul des grands principes fondamentaux d'un gouvernement représentatif et régulier : égalité devant la loi , liberté de conscience, séparation de l'ordre civil et de Tordre religieux, égalité d'admissibilité à tous les emplois, à tous les avantages sociaux. Oui, nous les voulons tous, et c'est pour cela que nous devons nous unir pour réaliser les garanties piatiquos, les garanties permanentes de ces droits, de ces lib(Tlés, dv ces intérêts, dans un gouvernement constitutionnel et parlementaii'e. (Vive approbation à droite, — Très bien! très bien !)

Los divisions! les divisions ont appauvri (ît affaibli la France, mais ollos ne l'ont pas ruinée. Il y a encore des cœurs assez généreux pour se mettre au dessus des préoccupations particulior(?s, au dessus des intérêts étroits des partis, pour n'envisager que l'intérêt du pays, pour sentir par où on se touche, I)ar où on se comprend, par où on est uni d'intention, de volonté, de convictions, et constituer ainsi une armée vigoureuse qui résiste au nouvel envahissement des barbares sur TEuroixî. {Acclamations chaleureuses sur les bancs de la Majorité. — Bravos et applaudissements, — Exclamations ironiques et murmures à gauche.)

Ce rapprochement, les événements de 1848, Tavaient déjà opéré en partie; mais ce n'était point assez. Et, sentant que cette Assemblée, suspendue à ses lèvres, lui

demandait désormais d'aller au fond des choses, Berryer continue :

Je \eux dire toute ma pensée {Dites ! Dites !)

Ce rapprochement , il a été fait plutôt en vue d'un péril imminent, que par un sentiment de mutuelle confiance, par un sentiment profond de cette vérité que nous sommes , dans Tintérêt commun de la France , éminemment nécessaires les uns aux autres...

Quelle politique, quelle conduite faut-il tenir? {Mouvement redoublé d'attention!)

... 11 faut resserrer les liens de la majorité par une résolution commune... par la volonté ferme, loyale, de ne pas violenter la marche des événements , de ne prétendre ni dominer, ni surprendre le pays au nom d'un parti... Ce qu'il faut, c'est fuir, c'est détester au nom du pays toute politique de récrimination; c'est montrer à tout homme honnête qu'on veut marcher vers un avenir où il se sentira en possession de la plénitude de sa dignité personnelle...

Messieurs, cette politique est la mienne et celle de mes arais. {C'est vrai! C'est vrai ! Bravo !)

Ainsi Torateur s'avance peu à peu vers le but qu'il s'est proposé. Mais , pour le mieux atteindre , il faut qu'il amène à lui ceux-là mêmes dont il a peut-être à craindre les secrètes résistances.

Vous parlez de conspirations!... Vous parlez de voyages à Wiesbaden, de voyages à Claremont! Oui, pendant que des membres illustres de cette assemblée allaient au lit de mort du vieux monarque qu'ils ont servi ; pendant qu'ils allaient partager ou les anxiétés ou les douleurs des jeunes Princes qu'ils ont aimés , et qui ont eu cet avantage que nos soldats les ont connus à Saint-Jean d'Ulloa,à Mogador, à Constantine... (Acclamations sur plusieurs bancs); pendant qu'ils cédaient aux inspirations d'un souvenir reconnaissant, auquel je ne reproche pas à plusieurs de Messieurs les ministres

d'avoir obéi eux-mêmes... (Ah! ah! — On rit. — Très bien!), moi, Messieurs, laissez-moi toute ma liberté et toute ma franchise, moi, Messieurs, pendant ce temps, j'allais, avec un grand nombre de mes amis, voir un autre exilé , qui est étranger à tous les événements accomplis dans ce pays, qui n'a jamais démérité de la patrie, qui est exilé, parce qu'il porte en lui le principe qui, pendant une longue suite de siècles, a réglé en France la transmission de la souveraineté publique; qui est exilé, parce que tout établissement d'un nouveau gouvernement en France est nécessairement contre lui une loi de proscription; qui est exilé, enfin, laissez-moi le dire, parce qu'il ne peut poser le pied sur cette France, que les rois ses aïeux ont conquise , agrandie, constituée, sans être le premier des Français, le Roi!

Ce fut comme une évocation. L'œil fixé sur ses auditeurs, suivant leurs dispositions à mesure qu'il les faisait naître, préparant, comme par une sorte de marche solennelle, le dernier mot de sa période, Berryer ne s'était décidé à le prononcer qu'après s'être assuré que l'Assemblée était prête à tout entendre. Quand, de sa haute et large voix, il dit : « le Roi! », on fut saisi» comme si le Roi allait paraître.

Je n'avais jamais vu la parole humaine arriver à cette puissance , écrivait à Berryer M. de Salvandy ; vous avez proclamé,, inauguré, couronné le Roi à la tribune en pleine république... Depuis l'héroïne d'Orléans, jamais sujet n'avait ainsi fait reconnaître le Roi*».

Sans s'arrêter à l'émotion de l'Assemblée, Berryer reprit immédiatement :

Mais ne croyez pas que je veuille dire qu'en me rendant à Wiesbaden, j'aie seulement obéi à un sentiment d'atta-

1 1851 , — lundi matin (20 janvier). — Papiers de Berryer.

chement, de respect, ou de sympathie; non! J'ai fait plus: j'ai fait un acte de politique dont je veux rendre compte {Marques d'attention); j'ai porté à Wiesbaden cette politique à laquelle je vous ai dit que j'avais dévoué ces trois dernières années et que je n'abandonnerai pas tant qu'il me restera un souffle de vie; cette politique d'union de tout ce qui est honnête, de tout ce qui est respectable dans mon pays, avec un entier oubli de tous les dissentiments, de toutes les luttes, de toutes les divisions passées. (Nombreuses marques d'assentiment à droite). Mais ma besogne était faite; l'œuvre était accomplie d'avance ; j'ai trouvé dans le cœur du Prince tous ces sentiments, tous ces principes, toutes ces convictions.

La gauche s'agite, elle murmure. Mais l'efTet est produit ; vainement les interrupteurs s'écrient : « Et la Circulaire ?»

Voilà le compte-rendu complet, vrai, de notre voyage à Wiesbaden; tout autre compte-rendu est altéré ou complètement dénaturé. Pour tout dire, en un mot, si M. le comte de Chambord avait cru qu'il fût utile , qu'il fût temps de dire à la France ses sentiments, ses convictions, ses inspirations, il n'aurait emprunté ni le nom , ni la pensée , ni le langage de personne.

Le manifeste était anéanti, et la faute réparée par celui qu'elle devait atteindre. M. de Granville avait raison d'écrire un jour à Berryer :

Tu ne te venges des gens qu'en les tirant des plus mauvais pas. Toute ta vie, tu en as fait autant *.

Berryer revenait en terminant sur la nécessité, pour la majorité, de rester unie, et, tandis que la gauche se

1 4 octobre 1852. — Papiers de Berryer.

récriait , il lui montrait que cotte union, qui avait été la ressource du pays contre le socialisme, était aussi la garantie de sa liberté :

La tribune serait muette sans nous, dil-il, en jetant sur TAssemblée divisée un rejj:ard inquiet.

Si la majorité qui sauve la société française est scindée, si la nation cesse de voir en elle son plus ferme appui... je dé- I>lore l'avenir qui est réservé à mon i)ays: je ne sais pas quels seront vos successeurs, je ne sais pas si vous aurez des successeurs: ces murs resteront peut-être debout, mais ils seront habités par des lé^Mslateurs nuiets.

Des réclamations se firent entendre au banc des ministres : « Vous n'avez pas le droit do dire cela, interrompt M. Vieillard : *i N'ayez pas peur », dit M. Baroche, répudiant d'avance Tévènement que, tous deux, ils devaient plus tard acclamer.

M. Thiers parla après Berryer, et donna à T Assemblée les mêmes avertissements :

Il y a aujourd'hui deux pouvoirs, dil-il, le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Si TAssemblée cède aujourd'hui, il n'y en aura plus qu'un, la forme du gouvernement sera changée : dès à présent on pourra dire : l'Empiiv est fait.

L'Assemblée ne céda point ; mais la commission dut modifier sa proposition devant les divergences qui se manifestaient. La gauche avait applaudi à la révocation du général Changarnier : elle ne consentait à désavouer le ministère que si l'ordre du jour ne portait pas l'hommage à l'ancien commandant de l'armée de Paris. Parmi les conservateurs , au contraire , se trouvaient des membres disposés à honorer le général Changarnier, mais non à blâmer le gouvernement. Un amendement, déclarant que le ministère n'avait pas la confiance de l'Assemblée,

fut proposé par M. Saint-Beuve ^ et obtint la majorité. Il avait écarté les dissidences pour rapprocher dans un même vote tous les adversaires du Cabinet.

La victoire portait avec elle des symptômes rassurants pour Louis-Napoléon. Le Président avait contre lui une coalition dont les éléments n'étaient pas faits pour demeurer liés; une partie d'entre eux allait retourner à la démagogie, tandis que les conservateurs, qui s'étaient séparés, cette fois, de la majorité, ne devaient plus, même en lui revenant accidentellement, se retrouver avec elle en étroite et constante union. Les uns, prévoyant dans le vaincu du jour le triomphateur du lendemain, s'enchaînaient désormais à la fortune du Chef de l'État; les autres gardaient en face de lui leurs convictions et leur indépendance, mais ils cédaient à la crainte de précipiter par une rupture l'exécution de ses projets. M. Odilon Barrot, M. Vitet, M. Mole, M. de Broglie, M. de Montalembert, M. Beugnot, M. Casimir Périer, avaient, sous cette inspiration, voté contre l'amendement de M. Sainte-Beuve.

Louis-Napoléon ne jugea pas que le moment fût encore venu d'engager la lutte contre l'Assemblée. Il forma un nouveau ministère ; mais , comme s'il avait voulu affirmer de plus en plus son action personnelle , il le prit en dehors de la représentation nationale.

M. Brenier fut nommé aux affaires étrangères, M. de Royer à la justice, M. Vaïsse à l'intérieur, M. Magne aux travaux publics, M. de Germiny aux finances, M. Giraud à l'instruction publique, M. Schneider au commerce,. le général Randon à la guerre et le général Vaillant à la marine.

Ce ministère s'appelait modestement ministère de

1 Sainte-Beuve (Pierre-Henri) 1819 h- 1855, représentant du peuple en 1848 et 18i9.

transition ; il ne prétendait vivre que le temps nécessaire pour permettre à la majorité de se reconstituer.

Cette reconstitution, le président de la République ne pouvait sincèrement la désirer. Désespérant d'obtenir de l'Assemblée la réalisation de ses vues , il avait tout intérêt à entretenir les divisions de la majorité pour s'armer de l'impuissance des représentants devant le pays. La France réclamait un gouvernement. Entre une Assemblée indécise et un pouvoir résolu, elle n'hésiterait pas. On ne pouvait se flatter de ruiner les desseins de Louis- Napoléon, qu'en offrant à la nation une ressource qui les rendît inutiles ou coupables.

L'union de la majorité facilitant l'union des princes ou par elle raff*ermie, c'était toujours la pensée de Berryer: s'il ne réussit pas à la mettre en action, il faut montrer, du moins, tout ce que lui et ses amis ont fait pour y arriver.

Vous avez tout dit, écrivait le duc de Noailles à Berryer au sortir de la séance du 16 janvier; la conciliation, le gouvernement parlementaire , les sentiments que vous avez trouvés à Wiesbaden, rien n'a été omis. Le terrain du parti légitimiste est refait et la circulaire anéantie.

Berryer s'était, en eff'et, proposé ce double but : parler au pays et relever devant lui la cause monarchique; parler au comte de Chambord et le bien pénétrer de ce (jue devaient être la royauté et les royalistes.

De la part des royalistes , les satisfactions ne lui manquèrent pas ^ De toutes les provinces et de tous les rangs il reçut de fermes adhésions. M. de Surian lui écrivait

1 M. Doudan , que ses relations rattachaient au parti orléaniste, écrivait, à propos de ce discours, au prince Albert de Broglie : « M. Berryer a eu tout l'éclat d'un beau coup de tonnerre au haut des montagnes. J'eusse aimô mieux que ces foudres vinssent de notre côté que du sien, je n'aime pas qu'on prêche bien ailleurs que dans ma paroisse; mais

de Marseille pour le remercier d'avoir « noblement exposé les grands principes de réconciliation nationale. » H. de Salvandy lui disait : « Vous avez fait le terrain où princes, partis et citoyens doivent se rencontrer pour sauver le pays ^ » Un fils de la vieille France , le comte de Rohan- Chabot, lui envoyait cette chaleureuse déclaration :

Nous marchons tous dans la voie que votre magnifique discours a si clairement et si noblement tracée, et nous sommes prêts à soutenir de toutes nos forces, avec tout notre sang, cette cause de la conciliation, de l'abnégation personnelle, du vrai patriotisme dont vous êtes le si éloquent défenseur*.

Ce qui importait le plus à Berryer, c'était la réponse du comte de Chambord. Elle ne lui laissa rien à désirer. Le Prince voulut lui transmettre lui-môme Texpression de son contentement. En lui adressant la lettre royale , le duc de Levis disait à Berryer qu'avant de récrire, le comte de Chambord avait tenu à relire son « magnifique discours ». « C'est tout ému de vos nobles paroles qui répondent si bien aux siennes, ajoutait-il, que la lettre a été écrite. »

Cette lettre était destinée à la publicité , et le duc de Levis demandait que pas un mot n'y fût changé '.

Cependant le document était trop grave , il avait trop le caractère d'un manifeste, cette fois officiel, pour qu'on n'en pesât point tous les termes. Berryer, M. Guizot, le

enfin il faut prendre tous les beaux orages en bonne part. « 22 jantier ASM. X. Doudan. Lettres, n, p. 316.

1 Lettre déjà citée de H. de Salvandy.

2 20 janvier 1851. Papiers de Berryer,

3 Lettre du 25 janvier 1851.

comte Mole se réunirent chez le duc de Noailles pour en délibérer. On convint de proposer au Prince quelques changements qui devaient mettre plus en lumière son adhésion à la politique de Berryer et sa pensée d'union avec la famille royale. Le projet de rédaction fut immédiatement porté à Frohsdorf par un ami de M. de Falloux, le comte de Bertou. Le comte de Ghambord se prêta avec la meilleure grâce à la demande qui lui était faite; il accepta toutes les modifications; comme récrivait le duc de Levis à Berryer en lui redemandant le texte primitif, la lettre fut renvoyée telle qu'on l'avait souhaitée * .

Cette lettre est demeurée historique sous le nom de « lettre de Venise. »

En voici le texte :

Venise, 23 janvier 1851.

Mon cher Berryer,

J'achève à peine de lire le Moniteur du 17 janvier, et je ne veux pas perdre un instant pour vous témoigner toute ma satisfaction, toute ma reconnaissance pour l'admirable discours que vous avez prononcé dans la séance du 16. Vous le savez, quoique j'aie la douleur de voir quelquefois mes pensées et mes intentions dénaturées et méconnues, l'intérêt de la France qui, pour moi, passe avant tout, me condamne souvent à l'inaction et au silence, tant je crains de troubler son repos et d'ajouter aux difficultés et aux embarras de la situation actuelle! Que je suis donc heureux que vous ayez si bien exprimé des sentiments qui sont les miens, et qui s'accordent parfaitement avec le langage, avec la conduite que j'ai tenus dans tous les temps!

Vous vous en êtes souvenu ; c'est bien là cette politique de conciliation, d'union, de fusion, qui est la mienne, et que vous avez si éloquemment exposée : politique qui met en oubli

1 Lettre du 12 février 1831.

toutes les divisions, toutes les récriminations, toutes les oppositions passées , et veut pour tout le monde un avenir où tout honnête homme se sente, comme vous lavez si hien dit, en pleine possession de sa digrnité personnelle.

Dépositaire du principe fondamental de la monarchie, je sais que cette monarchie ne répondrait pas à tous les besoins do la France, si elle n'était en harmonie avec son état social, ses mœurs, ses intérêts, et si la France n'en reconnaissait et n'en acceptait avec confiance la nécessité. Je i'especte mon pays autant que je Taime. J'honore sa civilisation et sa gloire contemporaine, autant que les traditions et les souvenirs de son histoire. Les maximes qu'il a fortement à cœur, que vous avez rappelées à la tribune, l'égalité devant la loi, la liberté de conscience, le libre accès pour tous les mérites à tous les emplois, à tous les honneurs, à tous les avantages sociaux, tous ces grands principes d'une société éclairée et chrétienne me sont chers et sacrés, comme à vous, comme à tous les Français.

Donner à ces principes toutes Içs garanties qui leur sont nécessaires par des institutions conformes aux vœux de la nation, et fonder, d'accord avec elle, un gouvernement régulier et stable, en le plaçant sur la base de l'hérédité monarchique et sous la garde des libertés publiques à la fois fortement réglées et loyalement respectées, tel serait l'unique but de mon ambition. J'ose espérer qu'avec l'aide de tous les bons citoyens , de tous les membres de ma famille, je ne manquerais ni de courage, ni de persévérance pour accomplir cette œuvre de restauration nationale, seul moyen de rendre à la France ces longues perspectives de l'avenir, sans lesquelles le présent, même tranquille, demeure inquiet et frappé de stérilité.

Après tant de vicissitudes et d'essais infructueux, la France, éclairée par sa propre .expérience, saura, j'en ai la ferme confiance, reconnaître elle-même où sont ses meilleures destinées. Le jour où elle sera convaincue que le principe traditionnel et séculaire de l'hérédité monarchique est la plus sûre garantie de la stabilité de son gouvernement, du développement de ses libertés, elle trouvera en moi un Français

(Irvouc*, empressé de rallier autour de lui toutes les capacités, tous les talents, toutes les gloires, tous les hommes qui, par leurs anciens services , ont mérité la reconnaissance du pays.

Je vous renouvelle, mon cher Berryer, tous mes remerciements, et vous demande de continuer, toutes les fois que Toccasion vous en sera offerte, à prendre la parole, comme vous venez de le faire avec tant de bonheur et d'à-propos. Faisons connaître de plus en plus à la France nos pensées , nos vœux , nos loyales intentions, et attendons avec confiance ce que Dieu lui inspirera pour le salut de notre commun avenir.

Comptez toujours, mon cher Berryer, sur ma sincère affection.

Henry.

La lettre de Venise contenait un appel aux princes d'Orléans. On espérait qu'ils y répondraient :

S'ils le font , écrivait M. de Grand ville à Berryer, nous n'avons qu'à espérer... C'est dans tout ce pays à cette réponse que l'on s'attend. Elle sauve l'amour-propre et les préjugés de tant de gens... Jamais, dans notre histoire moderne, nous n'avons eu une situation qui nous permît d'espérer un avenir aussi stable. On n'aura pas à redouter l'esprit de parti, et tout le monde croira avoir obtenu un triomphe.

Quelle condition meilleure en effet pour une restauration! M. de (îrandville s'en réjouissait, en ami de Berryer autant qu'en patriote :

J'en ai pour mon compte et surtout pour le tien, continuaitil, obtenu un bien grand (triomphe). Tous ces jours-ci, de toutes parts et à tout le monde j'entends dire : « Mais c'est donc la politique du Prince que celle de M. Berryer*? »

1 26 février 4851. Papiers de Berryer.

Malheureusement la réponse attendue ne vint pas , et dans l'Assemblée se succédèrent des propositions qui ne pouvaient que développer les divisions de la majorité.

La première fut présentée au nom de Louis-Napoléon. Le 3 février i85i, le Cabinet demanda de nouveau un supplément de dotation pour le Président.

La commission nommée repoussa le projet. Mais, des rangs de la majorité, M. de Montalembert se leva pour le soutenir. Il n'était pas dans àa nature de dissimuler ses sentiments, et comme il ne parlait jamais que sous l'empire d'une conviction absolue, sans souci de sa situation personnelle, il ne songea pas plus à gagner la reconnaissance de celui dont il prenait la défense qu'à éviter le courroux de ceux dont il combattait l'opinion. Il vint au secours du Président, tout en déclarant qu'il ne se portait pas son garant, et ne ménagea point à la majorité des avertissements qui, pour avoir leur part de vérité, n'étaient pas sans laisser des blessures. La droite l'entendit en frémissant; la proposition fut repoussée, mais par une majorité formée d'éléments opposés. Les conservateurs s'étaient encore une fois désunis.

Un autre incident aggrava ces divisions.

M. Creton avait renouvelé, dans le délai prescrit par le règlement, sa proposition pour l'abrogation des lois de bannissement. Un vote de l'Assemblée décida, le 29 novembre 1850, que le débat serait ajourné au 1'''' mars i851.

Le V^ mars approchait. Deux jours avant cette date , M. Thiers prit Berryer à part pour le prier avec instance d'appuyer un nouvel ajournement. Berryer en était toutà-fait d'avis. Cependant, pour plus de sûreté, M. Thiers

voulut s'entretenir encore de ce sujet avec Berryer et le général de Saint-Priest ; bien que tous deux fussent déjà convaincus, il leur fit valoir avec son esprit ordinaire toutes les raisons qui militaient en faveur de Tajournement. Il semblait que sur ce point la majorité fût unanime. Le lendemain, à la fin de la séance, un représentant delà Seine-Inférioure, M. Lestiboudois, demanda le renvoi de la proposition Creton à trois mois.

Berryer avait déjà quitté la salle, ne doutant pas de la décision de l'Assemblée. Quelle ne fut pas sa surprise en apprenant que le renvoi avait été repoussé et que , parmi ceux qui avaient voté contre, se trouvaient M. Thiers et son groupe î « J'étais stupéfait, nous disait-il, je craignis quelque trame orléaniste; je résolus d'observer les choses le lendemain. »

Ce fut sous cette impression que, le lendemain, i^^'mars, Berrver aborda la discussion.

Le débat s'ouvrit par un discours de Fauteur de la proposition. En la défendant, M. Creton invoqua plusieurs fois l'opinion que Berryer avait exprimée en 1831 contre les lois de bannissement.

Oui, répondit Berryer, avec toute l'énergie de mon âme, j'ai combattu les lois de proscription; je les ai combattues avec les sentiments qui ont inspiré toute ma vie. Je n'ai point été et je ne serai pas infidèle à l'expression de ces sentiments, avant que ma voix ne s'éteigne. Mais que me demandezvous?... »

La lutte était pénible en son cœur; car on avait fait appel à des sentiments qu'il avait « aussi vrais, aussi profonds » que ceux qui les invoquaient; mais, dans les termes où elle se posait, la question n'était pas une question de sentiment; elle était toute politique.

Je vois l'état de mon parti ; je vois l'état de cette Assem-

blée; je vois les préoccupations, les alarmes, et s'il faut le dire, les menaces mômes de certains partis... Eh bien! l'adoption de la loi actuelle est, à mes yeux, une occasion de donner des prétextes ou des excuses à des passions mauvaises... Plus je veux m'opposer à Tavance aux entreprises coupables, plus je veux qu'aucune résolution émanée do la majorité n'ait un caractère agressif.

... Un seul intérêt me giiide, l'intérêt de la paix et de la sécurité publiques; je veux la \érité dans la situation de tous les partis en face du pays... J'ai un profond respect pour les princes exilés, le plus grand respect qu'on puisse avoir; mais ce respect même fait que je ne veux pas contribuer à ce que le nom d'aucun d'eux puisse devenir l'objet d'accusations injustes, d'agitations déplorables; je ne veux pas surtout qu'il puisse servir d'instrument ni de ressource à aucune intrigue de leurs ennemis.

Un mouvement prolongé suivit ce discours qui avait provoqué, même sur les bancs de la majorité, des impressions très diverses : d*abord écouté avec anxiété et indécision, puis soulevant des applaudissements à droite , en même temps que des réclamations et des murmures dans les rangs où dominait M. Thiers.

Les violences d'un membre de l'extrême -gauche, M. Marc-Dufraisse \ vinrent pour un moment rétablir Tunité.

En des termes que depuis, devenu membre de TAsr semblée de 1871, il déclara regretter, M. Marc-Dufraisse soutint les lois de bannissement.

Il ne faut pas , dit-il , diviser les familles souveraines quand il s'agit de les juger. Ce n'est pas tel ou tel membre d'une famille que l'on frappe, c'est la lignée qu'on atteint. A l'éternité du crime monarchique nous répondons par l'éternité du châtiment républicain... Ceux qui s'apitoyaient sur la mort

1 Dufraissc (Marc-Étienne), 1811-1876, représentant du peuple en 1849 et 1871.

de Louis XVI voulaient, révéncment nous l'a prouvé depuis, nous ramener à la royauté...

Ces paroles, applaudies par la Montagne, avaient provoqué les protestations indignées de l'immense majorité.

Berryer s'élance à la tribune. « Je demande la parole », dit-il, et aussitôt la droite bat des mains, comprenant qu'elle va être vengée.

... J'ai parlé, s'écrie Berryer, au nom de la paix publique, au nom de l'honneur et de la dignité des princes... Après les détestables paroles que nous venons d'entendre...

A ces mots , l'extrême-gauche réclame ; mais ses rumeurs sont couvertes par les bravos des membres de la majorité, qui debout, l'œil en feu, applaudissent longtemps l'orateur.

Après ces paroles détestables... Je le sens, je l'avoue, les convictions, les paroles, les votes, ne sont plus libres.

{Voix nombreuses à droite. — C'est vrai. — Très bien! très bien ! Nouveaux applaudissements).

Qui voudrait par un vote indépendant, consciencieux, sincère, paraître s'associer à do pareils sentiments exprimés dans un tel langage !

On ne saurait peindre l'émotion de l'Assemblée. Les divisions sont effacées ; les acclamations parties de tous les points de la salle enveloppent l'orateur. Il va appuyer, on n'en doute pas , la prise en considération de la proposition, et ce vote, qui, dans les rangs de la majorité, répond à la pensée politique des uns et aux sentiments de tous, ce vote, à peine entrevu , réunit tous les cœurs dans un commun élan.

Mais Berryer continue :

Je le répète, cette discussion est grave : je ne change pas d'avis sur le fond des choses; mais je supplie l'Assemblée d'ajourner à six mois...

« Sensation, » dit le Moniteur, Il y eut, en effet, un frémissement sourd. Cette conclusion tomba comme un jet de glace sur la flamme qui embrasait l'Assemblée. La majorité croyait au vote immédiat, et Torateur qui devinait son désir, qui au fond, peut-être, le partageait, lui demandait Tajournement ! La déception était immense.

Cependant Tajournement fut voté , mais voté dans les conditions qui avaient si malheureusement déjà divisé les suffrages. Comme Berryer, M. de Broglic, M. Buffet, M. Mole, M. de Montalembert, M. Vitet, et en général la droite et les fusionnistes, avaient voté pour le renvoi à six mois; mais M. Thiers, le général Changarnier, M. Estancelin, M. de Mornay, M. Jules de Lasteyrie, M. de Rémusat, M. Roger (du Nord), et leurs amis avaient voté contre.

Ce sentiment qui, pendant son discours, entraînait l'Assemblée, Berryer Tavait éprouvé lui-même. Son premier mouvement, — il nous l'a raconté — avait été, en réclamant le vote immédiat de la proposition, de répondre à l'apologie du régicide par le rappel des héritiers du Roi-Martyr. Mais , au moment où il gravissait les degrés de la tribune, il aperçut M. Thiers qui avait la veille repoussé l'ajournement, après lui avoir demandé de l'appuyer; cette vue réveilla les impressions qui avaient déterminé son premier discours. Il soupçonna quelque machination secrète, quelque tentative séparée en faveur d'un des princes de la famille d'Orléans, et dès lors, l'irréparable ruine de ce projet d'union de la Maison Royale qui seul, à ses yeux, pouvait sauver la France. En un instant, ces réflexions le dominèrent et, par un des plus grands efforts qu'il ait jamais faits sur lui-même, son cœur se tut devant ses prévisions.

En revenant plus tard sur ces événements, Berryer n'était pas sans éprouver quelque regret. N'avait-il pas été trop défiant? N'avait-il pas eu tort de laisser tomber

ce grand élan de TAssemblée? Que serait-il arrivé, si, sous l'empire de son émotion, elle avait rappelé les princes? Il s'interrogeait avec anxiété, sentant au fond de son âme un doute qu'il ne cherchait point à cacher.

Cependant, à y regarder de près, aurait-il pu agir autrement? La question, comme il l'avait dit, était avant tout politique, et c'était une fatalité, à la fois glorieuse et cruelle, pour les descendants de nos rois qu'on ne pût statuer sur ce rappel, si désiré de leur patriotisme, sans se préoccuper des conséquences qu'il aurait sur les destinées de la France. Du moment que Berryer envisageait la monarchie comme la garantie nécessaire du salut du pays , c'était à la cause de la monarchie qu'il fallait tout subordonner. Le rappel des princes, s'ils demeuraient séparés de vues et d'idées, ne pouvait la servir et risquait de lui faire obstacle. Leur union, môme dans l'exil, préparait son retour; les lois de bannissement fussent tombées devant l'avenir que cette union aurait offert à la France.

Ce qu'il faut regretter, ce n'est pas le langage de Berryer, c'est que les circonstances ne lui aient pas permis d'en tenir un autre. Sans élever aucune accusation en un temps et sur des faits où il est si difficile d'assigner les responsabilités, quelle différence dans les situations, si, comme l'espéraient M. de Grand ville et avec lui tant de braves cœurs, les princes d'Orléans avaient répondu à l'appel contenu dans la lettre de Venise , et fait , dès cette époque , ce qu'ils devaient noblement réaliser vingt-deux ans plus tard! Alors le comte de Chambord s'appuyait sur le programme de Berryer; le régime parlementaire, les principes constitutionnels, les garanties de la France moderne, tout était dans ce programme invoqué par l'héritier du vieux droit.

Jamais occasion plus favorable ne s'était présentée. C'eût été, comme le disait encore M. de Grandville,

« le triomphe de tout le monde, sans aucune place pour Tesprit de parti... »

Rôve heureux que la France méritait de voir accompli !

M. de Falloux n était point à Paris au moment où y arriva la lettre de Venise. Gravement atteint dans sa santé, il venait de perdre sa mère et , sous le coup de ce grand deuil, avait dû renoncer pour quelque temps aux travaux de l'Assemblée. Il se préparait à aller en Italie, auprès du comte de Chambord qui voulait le voir.

Berryer avait eu hâte de lui annoncer Tapprobation donnée par le Prince à son discours. Elle assurait M. de Falloux de Taccueil qu'il trouverait à Venise.

Mon ami, lui écrivait Berryer dès le 19 février, j'ai reçu la lettre telle que nous pouvons la désirer, telle que nous Pavons demandée. Les bonnes raisons n'ont rencontré aucun obstacle. Il n'en faut pas moins regarder votre prochain voyage comme indispensable. Des causeries, pendant plusieurs jours de suite, mettront l'esprit dans la vraie voie et c'est cette ferme direction qui manque ; car toutes les dispositions , toutes les intentions, toutes les tendances naturelles sont excellentes... Par l'adoption de la lettre, les esprits sont préparés pour entendre ce que vous avez à din». Ce qu'il faut surtout que l'on comprenne complètement, c'est qu'il ne s'agit plus de parler seulement à des amis, de leur complaire, ou de leur montrer qu'on fait cas de leur dévouement et de leur zèle ; il s'agit d'entrer en action forte et grave avec tousles partis et de commencer à régner ainsi qu'on devra continuer de le faire...

Les derniers dissentiments avaient rendu plus difficile cette action sur les autres partis. Berryer ne mettait que

plus de zèle à en effacer la trace , et à se rapprocher de ceux dont les circonstances l'avaient momentanément séparé.

Tout en portant une attention vigilante sur les menées hostiles, il gardait avec M. Thiers ses relations amicales. Il avait hâte de prévenir tout ce qui pouvait ranimer ou entretenir les aigreurs entre les membres de la majorité. Le lendemain du débat sur la dotation du Président, le hasard le ût se rencontrer avec M. de Montalembert dont le discours avait, la veille, excité les susceptibilités de la droite. M. de Montalembert paraissait attristé. Voyant passer près de lui M. de Kerdrel, il lui tendit la main.

<( J'aurais voulu pouvoir vous féliciter hier, » lui dit le député breton. Il y eut un silence ; on se sentait des deux parts sur un terrain dangereux. « Allons ! allons ! dit bien vite Berryer en frappant sur l'épaule de M. de Montalembert; bientôt viendra quelque grand débat sur la liberté religieuse ; il parlera comme il sait parler, et nous serons tous heureux de l'applaudir. »

Ce n'était pas assez de l'action parlementaire ; il fallait un organe qui défendît chaque jour la politique de fusion. VAssemblée nationale s'était fondée peu de temps après le 24 février; son titre exprimait sa pensée; c'était la représentation du pays opposée à la révolution. Ce journal avait déjà conquis une place importante dans la presse. D'accord avec MM. Guizot, Duchâtel, de Salvandy, Mole , de Montalivet , Berryer entra dans le comité de direction, accompagné lui-même du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest, Mandaroux-Vertamy. Il avait pris soin d'assurer dans ce conseil la majorité aux royalistes; « il nous faut garder les clés de la maison », disait- il à M. de Kerdrel.

Ses constants efforts ne le mettaient pas à l'abri des critiques et des soupçons: on continuait à l'accuser auprès de ses électeurs comme auprès du comte de

Chambord, et c'était encore ses amis de la Gazette du Midi qui lui transmettaient ces plaintes.

Mais, pas plus qu'en 1849, Berryer n'était disposé à se laisser détourner de sa voie :

Vraiment, répondait-il*, s'il ne s'agissait pas d'amis en qui j'ai toute confiance, dont l'attachement et la bienveillance, dont la loyauté et les bons sentiments me sont parfaitement connus, il y aurait pour moi de justes motifs de me tenir offensé... Que me parlez- vous à moi! à moi! d'apostasie, d'idée de demander ou de favoriser la prolongation des pouvoirs présidentiels?...

Et que voulez- vous dire en me déclarant qu'il faut que la Gazette du Midi cesse d'exister ou qu'elle agisse ouvertement contre moi? Est-ce que vous croyez que je me laisserai conduire par la peur des injustices dans lesquelles on peut se jeter envers moi? J'ai fait à mes devoirs assez de sacrifices personnels pour persévérer dans leur accomplissement sans me laisser détourner par la crainte d'être mal jugé et mal compris.

Il l'avait déclaré souvent; si on ne le jugeait pas « un interprète satisfaisant des vues et des volontés politiques des électeurs de Marseille » on pouvait, on devait le lui dire tout haut.

Je ne garderai pas une heure, écrivait-il, le mandat de ceux que je cesserais de représenter véritablement.

Et résumant en un cri du cœur la pensée qui dirigeait ses actes :

Vous me dites de songer à moi et à ceux qui me sont attachés. — Non, je ne songe point à moi, ni à mes amis par-

1 8 février 18M — à M. Abel.

BERKYER. — T. UI. 7

98 BERRYER SflUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EKPIRE.

liculiers, mais à la France, au Roi, à notre cause dans Tintérôt le plus frénoral.

M. de Falloux était arrivé à Venise. Il avait reçu du comte de Chambord raccueil le plus flatteur; admis tous les matins auprès du Prince, il avait examiné avec lui toutes les questions que soulevait la situation présente. Il écrivit à Berryer une longue lettre* que le comte de Chambord avait lui-même revue et approuvée.

Deux questions de conduite intérieure avaient préoccupé BerrycT et fait tout d'abord Tobjet des entretiens de M. de Falloux avec le comte de Chambord.

D'une part, la nécessité d'avoir une opinion nette entre les oppositions de vues qui se rencontraient dans Ifî sein du parti légitimiste, et de ne pas laisser une double direction encourager parallèlement des idées contraires; d'autre part, le péril de l'organisation militaire qui , sous la direction du duc des Cars, se préparait dans l'Ouest et qui tendait, comme en 1832, à remplacer par la guerre civile l'action légale et parlementaire.

Sur le premier point, le comte de Chambord était pleinement d'accord avec Berryer. Il repoussait « à titre de péril et d'injure » toute supposition de double conseil et de double direction. La parole publique et la parole privée étaient identiques.

Sur le second point, Berryer avait déjà fait parvenir au Prince un mémoire de M. de Grandville.

Dans ce pays de Bretagne qu'il connaissait bien, où la foi religieuse et monarchique était plus forte que partout ailleurs, M. de Grandville déclarait que la lutte ne serait possible qu'à la condition de s'engager contre l'anarchie menaçante et au nom des intérêts communs. Même en Bretagne , il fallait se garder d'arborer le dra-

1 Lcllre datée du 3 avril 1851. — Papiers de Berryer,

peau d'un parti ; ce serait courir à sa perte. On aurait pour une campagne de ce genre des chefs vaillants, mais point d'armée.

Faisons aimer la monarchie, disait M. de Grandville; mais ne l'imposons pas au nom d'un parti.

Il reproduisait cette pensée sous toutes les formes :

Si nous voulions fermer à tout jamais les portes de la France à M. le comte de Chambord, disait-il encore, ce serait en organisant en son nom un parti armé qui nous rendrait suspects et ennemis des alliés sans lesquels nous ne pouvons vaincre *.

On reconnaissait là, appliquée aux provinces de rOuest, la politique que Berryer ne se lassait pas de recommander pour toute la France.

Le comte de Chambord avait pris soin lui-même de rassurer Berryer : « Je ne veux pas de guerre civile», répétait-il à M. de Falloux. Toutefois on était obligé de prévoir les entreprises de la démagogie, et le Prince, réclamant en ce cas sa place à la tête de tous ceux qui voudraient avec lui sauver la France, faisait observer que la prévision de la lutte entraînait Tobligationde combiner à l'avance les moyens d'y faire face. Il n'était pas sans se faire quelque illusion sur les forces du parti militaire, et demandait aux hommes de l'action légale de ne pas tenir ce parti trop en défiance , tout en s'attachant à le contenir et à le mettre en garde contre le danger des initiatives individuelles et des aventures.

Restait enfin la question de la révision. Quelle serait, dans cet inévitable débat, l'attitude de la droite?

Les adversaires de Berryer avaient déjà, sur cette ques-

1 22 mars 1851. — Copie dans les papiers de Berryer.

tion, fait leur travail auprès du comte de Ghambord; ils avaient accusé Berryer et ses amis de préparer la prorogation des pouvoirs du Président. M. de Falloux n'eut pas de pein»*, cette fois du moins, à réfuter l'imputation, et le Prince, pleinement convaincu, l'autorisa à dire que, dans toute cette délibération , il laissait à Berryer le soin de diriger le parti monarchique.

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