‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits)Chapitre 12 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premiers vœux en faveur de la révision. — Modifications ministérielles (10 avril 1861). — M. Léon Faucher est le chef du Cabinet. — Discussions dans la réunion de la rue de Eivoli sur la revision. — Berryer et M. de Falloux. — Proposition en faveur de la revision signée et présentée à l'Assemblée par les membres de la réunion de la rue des Pyramides. — Nomination de la commission chargée d'examiner les pétitions et les propositions en faveur de la revision. — Berryer est élu commissaire par le septième bureau. — Ses déclarations devant la commission. — La commission se prononce pour la revision totale de la Constitution, et nomme rapporteur M. de Tocqueville. — Dissidences entre les conservateurs sur la question. — Le duc d'Aumale et la duchesse de Parme à Naples. — Berryer se rend à Londres, avec MM. Benoist d'Azy et de Saint- Priest , pour voir les princes d'Orléans. — Voyage du duc de Noailles en Allemagne. — Sa correspondance avec Berryer. — Attaques dont Berryer est l'objet. — Ses discours dans la réunion de la rue de Eivoli. — Ouverture du débat sur la revision . — M. de Falloux, M. de Momay, le général Cavaignac, M. Michel (de Bourges). — Discours de Berryer. — Grand effet qu'il produit. — La revision est rejetée, la majorité, qui l'a votée, n'ayant pas atteint le chiffre requis par la Constitution. — Lettres et adhésions adressées à Berryer. — L'Assemblée se sépare le 9 août. — Polémique des journaux. — La Gazette de France et V Opinion pttèliqtie, — Lettre de M. de Saint-Priest à M. Alfred Nettement, rédacteur en chef de V Opinion publique. — Correspondance de Berryer avec le duc de Levis et de M. de Falloux sur les divisions du parti royaliste. -~ Les légitimistes dissidents veulent soulever immédiatement la question du choix du futur président de la République. — DifBculté de

i02 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.

ce choix. — Le général Changamier. — Le prince de Joinville. — Vœux des conseils généraux en faveur de la revision. — Déclarations de M. de Falloux et de M. Sauzet à Lyon.

L'idée de la revision était aussi ancienne que la Constitution. Formulée dans son article lli, elle avait pénétré comme un vague désir dans Tesprit des masses.

L'élection du 10 décembre fut la première manifestation de ce sentiment. L'échéance de 1852, à mesure qu'elle se rapprochait, le rendait plus vif. C'était en effet à cette date que la Constitution avait fixé le renouvellement simultané dos deux pouvoirs.

Dès le mois d'août 1850, 52 conseils généraux sur 85 émirent un vœu en faveur de la revision. Un comité de gens d'affaires se forma à Paris, au mois de mars suivant, pour centraliser le mouvement révisionniste , que favorisait dans les provinces l'action gouvernementale.

Louis-Napoléon, voulant ramener à lui les dispositions de l'Assemblée, reconstitua son ministère. Le Moniteur du 10 avril 1851 fit connaître les membres du nouveau cabinet : M. Baroche aux affaires étrangères, M. Rouher à la justice, M. Fould aux finances, M. de Chasseloup-Laubat ^ à la marine , M. de Crouseilhes * à l'instruction publique, M. Léon Faucher à l'intérieur, M. Buffet au commerce. Le général Randon et M. Magne restaient l'un à la guerre, l'autre aux travaux publics.

Le chef du ministère était M. Léon Faucher; son ca-

1 Chasseloup-Laubat (Juslin- Napoléon- Samucl-Prosper, marquis de), 1805-1873, député de 1837 à 1848, représentant du peuple en 1849 et 1871, membre du Corps législatif, puis sénateur sous le second Empire, successivement ministre de la marine , ministre de l'Algérie et des colonies, et ministre président le conseil d'État.

'2 Crouseiliies (Hippolytc-Mclon-Victor Dombidau de), 1794-1886 , député de 1831 à 1842, représentant du peuple en 1848 et 1849.

ractère, comme celui de M. Buffet, écartait tout soupçon de coup d'État.

Les pétitions en faveur de la revision affluaient à TAssemblée. Au mois de juillet , elles dépassèrent le chiffre de onze cent mille; trois cent cinquante mille environ demandaient la prorogation des pouvoirs du Président.

Le mouvement rencontrait généralement , à l'Assemblée comme dans le pays , l'opposition des républicains et l'adhésion des conservateurs. Si la majorité absolue avait suffi, le vote de la revision était assuré. Mais la Constitution exigeait les trois quarts des suffrages exprimés, et pour les obtenir, il eût fallu l'unanimité des conservateurs renforcés de ces membres flottants que le succès décide, à la dernière heure. Or cette unanimité n'existait pas. La revision avait contre elle les orléanistes qui repoussaient la fusion , et le petit groupe des légitimistes que représentaient dans la presse V Opinion publique et la Gazette de France.

Quelles que fussent ces divisions, la question ne pouvait être écartée. Le débat allait s'ouvrir. Il s'agissait de savoir quelle conduite tiendrait le parti royaliste.

M. de Falloux, de retour de Venise , était arrivé à Paris le 9 mai. Il parut le lendemain à l'Assemblée; les principaux membres de la majorité, M. Mole, le général Ghangarnier, M. Daru, aussi bien que ses amis politiques, s'empressèrent autour de lui. On était impatient de connaître ses impressions.

Le 16 mai , la réunion de la rue de Rivoli tint une séance solennelle.

Elle avait entendu le rapport de son bureau sur le projet de la revision; le soin de le fair,e avait été confié au visiteur de Venise, à celui qui venait de recueillir la pensée du comte de Chambord , à M. de Falloux. Avec la grâce insinuante dont il savait couvrir les résolutions les plus arrêtées, M. de Falloux se contenta de mettre

en présence les deux opinions qui s'étaient produites dans le bureau, toutes deux en principe favorables à la revision , toutes deux acceptant le débat immédiat entre la Monarchie et la République, mais Tune pour le faire suivre d'un vote, l'autre pour ajourner ce vote à Tannée 1852. La première opinion avait obtenu 11 voix, la deuxième 5.

La discussion commença et les avis s'échangèrent; Berryer prit la parole contre l'ajournement.

A ses yeux, quand la question de la révision était fatalement introduite par la Constitution, par l'état du pays, par l'inquiétude publique , il n'était pas possible que le parti légitimiste, dépositaire du seul principe, de la seule vérité, de la seule solution, fût le seul à se croiser les bras et à dire à la France : « nous ne pouvons rien en ce moment pour vous ».

Je ne me fais pas d'illusion sur la disposition des esprits, disait rorateur; mais qui n'est témoin de nombreux retours vers notre principe? Ils se multiplieront quand le pays. verra la monarchie telle qu'elle est, dégagée des préventions de rignorance et des calomnies des partis, c'est-à-dire : Talliance de la tradition et des sages réformes, une autorité protectrice, une liberté réglée, l'aptitude de tous à tout par la moralité et la capacité, plus de distinctions d'ancien et de nouveau régime, d'anciens et de nouveaux partis, mais des citoyens dont tous les droits et les intérêts sont respectés et garantis par un pouvoir placé au-dessus des passions et des caprices de l'esprit de parti. Nous n'avons donc pas à hésiter. Si cette discussion ne peut servir aujourd'hui les intérêts de la monarchie, dites-moi qui les servira, à quelle époque ils pourront être mieux défendus?

Et rappelant le voyage que M. de Falloux venait de faire à Venise :

Oui, il faut tout dire, continue Berryer, le pays attend de

nous la vérité, comme il y a quelques jours, il attendait notre jeune ami, dont le caractère, la modération, les lumières et le patriotisme lui inspirent tant de confiance. Tout le monde se demandait : « Quelle est donc la pensée de M. de Falloux? Quelle politique nous apporte-t-il? » En lui, c'était nous que le pays attendait, et nous lui manquerions!

On avait lieu de craindre , il est vrai , que la revision n*obtint pas le chiffre de voix exigé par la Constitution. L'échec ne serait-il point dès lors , pour la majorité , la perte de son influence? Tout au contraire, reprenait Berryer. Plus la majorité aura montré d'empressement à se rendre aux vœux du pays, plus elle aura d'autorité pour imposer à tous le respect de la légalité. La pensée de la revision , disait-on , était venue de TÉlysée. Oui , la pensée de la revision partielle , mais elle a été vaincue par la pensée de la revision totale, pensée qui vient de la droite et qui triomphe dans le pays. Donc, point d'ajournement. Quelques diverses que puissent être les inspirations , qui se rencontreront dans le scrutin , prorogation, régence, légitimité, le vote de la revision totale sera par la force des choses, dans Tinlerprétation publique, un hommage au principe de la Monarchie.

L'allocution, prononcée avec cette voix, ce geste, ce regard qui faisaient la puissance de l'orateur, enleva la réunion. Les cœurs étaient entraînés, même quand les convictions résistaient encore. On demandait le vote immédiat; mais pour ne point paraître céder à un mouvement irréfléchi , la majorité le remit à la séance du lendemain , où les objections auraient de nouveau toute liberté de se formuler.

Ce fut M. de Falloux qui, dans cette séance, répondit aux partisans de l'ajournement.

Il reprit, en lui donnant sa marque personnelle, l'argumentation de Berryer, et s'attacha à prouver que le

pays ne comprendrait pas que F Assemblée, discutant la revision, ne passât point au vote. Le peuple, dit-il, ne sait pas ce qu'on dit, mais ce qu'on fait pour lui. Les paroles seraient vaines, si les actes ne les suivaient pas. Loin do fortifier l'Assemblée, le refus de la revision ne ferait que donner au Président des armes contre elle. Il en appellerait au peuple , en lui montrant la majorité mêlant ses suffrages avec ceux de ces « rouges » , que la nation redoute, et la France, effrayée de Tinconnu que l'ajournement maintiendrait devant son avenir, s'attacherait plus étroitement au pouvoir actuel , seul bouclier contre les ennemis de son repos.

Vienne la discussion, ajoutait M. de Falloux... M. Berryer vous a montré le roi, et on Ta applaudi; que sera-ce donc quand il montrera la royauté ? J'ai applaudi moi-même , quelque flatteuses que fussent pour moi ses paroles, parce que ma modestie , comme mon orgueil , se trouvaient également désintéressés. Quel orgueil peut avoir un miroir qui ne fait que refléter la lumière ?

L'orateur s'étendit avec une émotion persuasive sur les qualités et les vertus du Prince , qu'il venait de voir à Venise, parlant de « cette noble tête qui, quelque belle qu'elle soit , paraîtra toujours dépouillée , tant qu'elle ne portera pas la couronne que le Ciel lui a destinée ».

M. Vesin, M. Alfred Nettement, M. de Laboulie, insistèrent pour l'ajournement; M. de Vatimesnil leur répondit. Dans le cours du débat, M. de Falloux avait dit que l'Assemblée ne devait pas laisser tomber Vinvite que lui faisait le pays. « Prenez garde qu'en vous pressant trop de répondre, vous ne fassiez couper le Roi », répliqua, non sans finesse, M. de Laboulie.

La réunion se rallia en masse au principe de la revision totale. Il ne se trouva que deux voix pour renvoyer le vote à 1852.

Deux jours après, la réunion de la rue des Pyramides, sous la présidence et Tinspiration du duc de Broglie , décidait le dépôt d'une proposition ainsi conçue :

Les représentants soussignés , dans le but de remettre à la nation l'entier exercice de la souveraineté, ont Thonneiir de proposer à l'Assemblée nationale d'émettre le vœu que la Constitution soit revisée.

La proposition fut signée de 233 membres , appartenant pour la plupart à la réunion des Pyramides.

Consulté de tous les points de la France, Berryer adressa le 23 mai à ses correspondants habituels une circulaire pour leur indiquer la conduite à tenir ^

Rappelant que les légitimistes n'avaient formé leurs convictions que « dans l'intérêt général du pays » il déclarait qu'il ne convenait ni à leur dignité ni à leur principe de susciter une agitation factice. Partout où la revision totale de la Constitution serait demandée , les légitimistes devaient donner à ce vœu leur adhésion. Mais ce n'était pas à eux de provoquer le pétitionnement, encore moins de favoriser une revision partielle , qui ne pouvait être qu'un expédient provisoire conçu dans un intérêt de parti. L'Assemblée était, à l'heure présente, le pouvoir régulier et compétent. Aucune pression ne devait être exercée sur elle.

Par là Berryer écartait l'action officielle, sans se séparer du mouvement des populations.

Conformément à une proposition de M. Moulin 2, l'As-

1 La copie de la circulaire est dans les papiers de Berryer,

2 Moulin (Gabriel-Marie), 1810-1873, député depuis 1845, nommé couseUler d'État le 20 février 1848, représentant du peuple en 1849 et en 1871.

semblée avait renvoyé à une même commission les propositions et pétitions concernant la revision.

La discussion des bureaux et le choix des commissaires mirent en lumière les divisions de la majorité. Neuf commissaires contre six appuyaient la revision. Les neuf étaient , avec Berryer élu par le septième bureau, MM. de Melun, de Broglie, de Tocqueville, de Corcelle, de Montalembert, Dufour, Odilon Barrot et Moulin; les six, MM. Jules Favre, Charamaule, le général Cavaignac, le colonel Gharras, républicains, et deux orléanistes, MM. Baze et de Mornay.

Le parti légitimiste , grâce aux dissidents , n'avait pas dans la commission la place à laquelle son nombre lui donnait droit. La voix de M. de La Rochejaquelein avait fait échouer M. de Kerdrel contre M. Jules Favre. M. Odilon Barrot, favorable à la prorogation des pouvoirs du Président, ne l'avait emporté sur M. de Vatimesnil que par suite de Tobstination de quelques royalistes à soutenir contre celui-ci un troisième candidat. M. Mole et M. de Sèze avaient dû, chacun dans son bureau , leur échec à la même opposition. On attribuait enfin l'élection du général Cavaignac à l'abstention de M. Thiers et de quelques-uns de ses amis.

Le duc de Broglie fut nommé président de la commission et M. Moulin secrétaire. En déclarant qu'il n'était pas républicain , mais qu'il préférait la république à l'anarchie et à la guerre civile, le duc de Broglie avait insisté sur la frayeur qu'inspirait au pays la simultanéité du renouvellement des deux pouvoirs, à laquelle le condamnait la Constitution. Il voyait dans la revision un moyen de remédier à ce péril, dont l'efTroi, si Ton n'y prenait garde , pourrait entraîner la nation à dépasser le but en cherchant son salut dans des expédients sans avenir et sans garanties.

M. de Montalembert n'hésita pas à reconnaître que le

meilleur gouvernement était la monarchie ; mais , ne la croyant pas en ce moment possible, il réclamait du moins une république améliorée, et avec sa vigueur accoutumée , il annonçait à l'Assemblée que si elle se refusait à cette amélioration, son autorité, déjà bien atteinte , succomberait sous le flot de la réprobation publique. Cette impossibilité supposée de la monarchie était au contraire le motif qu'invoquaient les conservateurs dissidents, orléanistes ou royalistes, pour repousser la revision. « La monarchie vraie, quand on sera d'accord pour la vouloir, avait dit dans son bureau M. Alfred Nettement; la république plutôt qu'un gouvernement bâtard... » Et dans la commission, M. Baze^ partait de ce point : « tout le monde reconnaît que la vraie et définitive monarchie n'est pas faite. »

Berryer renouvela devant la commission les déclarations qu'il avait déjà émises dans le septième bureau. Il acceptait la proposition présentée par le duc de Broglie au nom de ses collègues de la réunion des Pyramides, mais à la condition de l'entendre dans le sens le plus large , maintenant tout à la fois ses convictions monarchiques et sa ferme résolution, si elles ne recevaient pas satisfaction, de faire respecter la loi constitutionnelle, et particulièrement l'article 45, qui interdisait la réélection du Président.

La commission écarta successivement une proposition de M. Creton qui, en cas de revision monarchique, soumettait le choix du Prince à la nouvelle Assemblée , et une proposition d'un membre de l'extrême droite, M. Barchou de Penhoen, qui demandait l'appel au peuple. Restait la proposition du duc de Broglie. Repoussée par les républicains, elle soulevait des objections de la

1 Baze (Jean-Didier), 1800-1881, représentant du peuple en 1848-1849 et i87i, banni après le coup d'État, sénateur inamovible en 1875.

part des royalistes, en invoquant la souveraineté populaire et en laissant dans l'ombre le droit de revision totale. Le duc de Broglie prit sur lui d'en modifier les termes, déclarant que ni lui ni ses amis n'avaient entendu limiter les droits de l'Assemblée. La nouvelle rédaction fut adoptée par neuf voix contre six; elle disait : « L'Assemblée nationale, vu l'article 111 de la Constitution, émet le vœu que la constitution soit revisée en totalité conformément au dit article. »

M. de Tocqueville fut élu rapporteur. Favorable à la revision, il avait obtenu les suffrages de ceux qui ne la voulaient pas, suffrages auxquels son ami, M. de Corcolle, ajouta le sien. Le duc de Broglie eut 5 voix, ayant lui-même voté pour M. Odilon Barrot. Le choix de M. de Tocqueville avait du moins , comme le fît remarquer r Opinion publique, le caractère d'une protestation contre toute entreprise illégale. Il signifiait : « Revision totale, mais légale. »

Entre ceux des conservateurs qui repoussaient la révision et ceux d'entre eux qui la réclamaient, deux pensées étaient communes ; la préférence pour le régime monar* chique, et la résolution , dans le cas où la revision serait rejotée, de faire respecter la Constitution. Mais ils différaient en ce point que les premiers, prenant trop facilement leur parti des divisions qui empêchaient la Monarchie , semblaient se complaire dans l'argument qu'elles leur fournissaient contre la revision, tandis que les autres, ne voyant le salut de la France que dans le rétablissement du principe héréditaire, estimaient qu'à tout prix, il fallait éteindre le désaccord qui seul y faisait obstacle.

Un mot, prononcé à la tribune, résumait la situation.

LA REVISION DE LA CONSTITUTION. lit

Parlant de reifet produit dans le public par les scènes tumultueuses qui se multipliaient à l'Assemblée, le général de Grammont ^ avait dit, dans la séance du 13 juin, qu'on se répétait dans les groupes : « S'il n'y avait qu'un prétendant, celui-là serait roi. »

On publiait d'autre part dans les journaux fusionnistes, comme étant d'un heureux présage, le récit que faisait le Times d'une rencontre inopinée à Naples, au théâtre d'il Fondo, dans la loge même du Roi, entre le duc d'Aumale et la duchesse de Parme, sœur du comte de Chambord. Les choses ne s'étaient point passées comme le disait la feuille de Londres. Le duc d'Aumale et la duchesse de Parme se trouvaient depuis quelques jours à Naples, sachant mutuellement leur présence, mais étrangers l'un à l'autre, lorsque le hasard les réunit au palais de Gaserte. La Princesse , montant l'escalier de la résidence royale à côté du Prince, lui dit tout à coup : « Aumale, est-ce que cela ne vous rappelle pas Versailles? » Ce souvenir de France était le meilleur trait d'union entre les deux nobles exilés; la conversation ainsi engagée, avec l'esprit et le cœur dont chacun était doué , ne put que leur donner le désir de se retrouver. Le duc d'Aumale vantait le charme, l'intelligence, la vivacité gracieuse de la duchesse de Parme. On lui prétait ce propos : « Je ne sais si notre parti et celui du comte de Chambord arriveront à s'entendre, mais en tout cas, nous leur avons donné un bon exemple. »

V Union et les feuilles qu'elle inspirait mettaient à reproduire le récit du Times un empressement qui prouvait combien elles désiraient la conciliation.

Berryer voulut faire un dernier effort avant le grand débat sur la revision. Il résolut d'aller voir les princes

1 Delmas de Grammont (Jacques-Philippe, général), 1796-1862, représentant du peuple en 1849.

d'Orléans. Il partit pour l'Angleterre, dans les premiers jours du mois de juillet, avec son ami, M. Benoist d'Az}% et le général de Saint-Priest que les dissidents lui opposaient souvent, mais dont le loyal témoignage garantirait par là même auprès d'eux le caractère de la démarche.

Nous ne ferons cette course, avait écrit Berryer au duc de Noailles, qu'en réunion de membres de TAssemblée et dans la liberté d'action de notre position parlementaire. Qu'il soit bien compris que nous n'exposerons personne à une part quelconque de compromission; si les choses se passent comme nous les préparons, j'ai lieu de croire qu'il n'y en aura aucune pour nous-mêmes*.

La duchesse d'Orléans était en Ecosse avec ses fils, le duc d'Aumale encore en Italie. Les visiteurs trouvèrent à Claremont la reine Marie-Amélie , le duc de Nemours et le prince de Joinville.

L'entretien a duré plus de trois quarts d'heures, écrivait de Londres Berryer 2. M. de Saint-Priest, M. Benoist et moi, avons pu causer en grande franchise et toute liberté. J'ai pu dire que les princes français ne s'appartenaient pas à eux-mêmes , que tous les descendants de Henri IV se devaient à la France, et que la France avait besoin de la réconciliation entre les partis divisés, affaiblis par nos soixante années de révolution; (jue l'ordre , la puissance et la prospérité ne seraient rendus à notre patrie que par le triomphe et le maintien du droit et (le la régulière transmission de la souveraineté publique.

Les journaux légitimistes firent connaître l'accueil bienveillant que les représentants de la droite avaient

1 22 juin 18î>l. — Copie dans les papier» de Berryer. i 7 juillet 1851 — à la vicomtesse de Vaufreland.

reçu à Claremont et la satisfaction qu'ils emportaient de ce qu'ils avaient vu et entendu. « Gomment avez-vous trouvé nos princes? » demanda M. Thiers à Berryer. « 7V(05 princes sont charmants », répondit Berryer, s'appropriant le mot comme pour faire tomber toute distinction entre les deux branches.

Cependant la conclusion manquait. La réserve des princes d'Orléans , présentée par V Assemblée Nationale comme n'étant de leur part « le refus de rien, ni un obstacle à rien » était exploitée par les adversaires de la fusion comme un argument contre elle.

Berryer avait eu, du moins, à Londres une jouissance patriotique. L'exposition universelle était ouverte et la France y tenait le premier rang :

Nos cordages , nos toiles à voile , sont reconnus supérieurs, écrivait-il. C'est un fabricant de Paris, M. Charrière, qui aura la première médaille pour la coutellerie; Lyon, Sèvres, les Gobelins, sont à grande distance au-dessus des manufactures semblables des autres pays. Fossin, Marell , Froment-Meuricc», éclipsent tous les joailliers et orfèvres de l'Europe.

Il constatait également le sentiment des hommes politiques de l'Angleterre en faveur de la Royauté française :

On veut la paix, et le retour de la monarchie française est bien évidemment le seul gage de sécurité qui puisse être donné à l'Europe. On est en général fusionniste parmi les hommes d'État de l'Angleterre , quelque bien que l'ordre et la stabilité puissent apporter à l'avenir de notre pays ^

Le duc de Noailles, se rendant vers la même époque à Frohsdorf , avait rencontré en Allemagne des impressions analogues. Il avait passé huit jours à Berlin , quatre à Vienne, accueilli par les souverains, les ministres, les diplomates, s'entretenant avec tous de l'état de la

1 A la vicomtesse de Vaufreland — ^ juillet 1851.

114 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SEœND EMPIRE.

France et de l'Europe, et trouvant une disposition générale à souhaiter pour la France , dans Tintérôt de TEupope , le rétablissement d'un pouvoir stable. Il résumait en ces termes les points qu'il avait développés dans ces diverses conférences :

Danger révolutionnaire toujours très grand en France, si la situation actuelle n'est pas promptemcnt changée ; ébranlement inévitable de TEurope si le torrent déborde de nouveau en France ; insuffisance complète de Napoléon et de la prorogation comme garantie contre le progrès du mal ; issue désastreuse si la famille d'Orléans venait à être rétablie; car elle ne serait qu'une phase révolutionnaire nouvelle qui ruinerait l'avenir en rendant irréconciliables les deux familles ot les deux partis ; unique salut dans le rétablissement de la monarchie fortement constituée et entourée de toutes les forces monarchiques; travail de la fusion commencé dans le pays et ayant à sa tôle tous les hommes politiques, au nom desquels j'étais chargé de parler; situation de la famille d'Orléans; obstacle venant de la duchesse; impossible d'arriver à un résultat, d'avoir même une conduite actuelle et un plan arrêté, si on n'obtient pas préalablement la réunion des deux branches, et d'où résulte l'obligation de se livrer au hasard, à la probabilité de la prolongation d'un état de choses qui mène aux abîmes, si la situation actuelle devient une phase, au lieu d'être une crise de trois ou quatre ans.

Le duc de Noailles ajoutait :

Ni les chances du Président, ni celles de la duchesse d'Orléans, ne sont vues de bon œil nulle part.

11 avait lui-même insisté pour qu'on s'appliquât à lever le second obstacle « qui, disait-il encore, fait la force du premier^ ».

1 Lettre du duc de Noailles à Berryer, écrite de Frolisdorf le 17 juillet I8î»l. Papiers de, lierryer.

LA REVISION DE LA CONSTITUTION. il5

Ces informations ne pouvaient que confirmer la ligne politique de Berryer; elles répondaient d'avance à ceux qui déjà Taccusaient, lui et ses amis, de ne vouloir la revision que pour prolonger les pouvoirs de Louis-Napoléon.

Les polémiques continuaient entre les feuilles monarchiques. Elles se traduisaient toujours par cette argumentation contradictoire : « en soutenant la revision, quand la monarchie est impossible, disaient les dissidents, vous ne favorisez que le Président, et vous encouragez sa campagne pour obtenir sa réélection. » — u En combattant la revision, quand il est évident que le pays la réclame, répliquaient les organes de la majorité, vous irritez les populations; vous vous alliez avec les révolutionnaires, et en diffamant ainsi la cause royaliste, vous la livrez à Texécration des hommes d'ordre. »

C'était dans le même sens que, s'adressant aux républicains , et condamnant leur opposition à la re vision , Lamartine les montrait répondant à la France :

Je t'ai dit moi-même que la Constitution était pleine de vices, d'entraves et de dangers; je t'ai inspiré moi-môme la passion de la corriger dans le sens de tes intérêts, mais maintenant que tu me demandes de le faire , je te le défends du droit de mon caprice...

Et Lamartine concluait :

Vous faites dire à la France entière : « ces hommes se placent comme une muraille entre mes volontés et moi; écartons-les, passons malgré eux, revisons révolutionnairement la Constitution, puisqu'ils se refusent comme des enfants obstinés à la reviser constitutionncllement* ».

i Le Conseiller du peuple , 4851. La révision, p. 6i.

La passion s'empare vite de ces divergences; elle opère de singuliers changements dans les relations des hommes, rapprochant pour quelques heures, jusqu'à Tintimité, des adversaires déclarés, séparant des amis jusqu'à les rendre ennemis. L'organe des régentistes, le Messager de l'Assemblée y était en coquetterie avec V Opinion publique, et la Gazette de France, oubliant ses animosités contre M. Thiers, annonçait avec empressement qu'il parlerait contre la revision : « J'aurai 60 des vôtres » disait non sans exagération M. Thiers à Berryer.

Pendant ce temps , Berryer était en butte à toutes les attaques. Vainement la réunion de Rivoli se serrait autour de lui ; elle venait de renouveler partiellement son bureau, et elle avait choisi, à la place des membres sortants, trois amis de l'orateur, M. de Vatimesnil, M. Benoist d'Azy, et M. de Kerdrel. Chaque soir, il fallait recommencer la lutte et répondre aux imputations qui , dans les journaux ou dans les entretiens, se propageaient contre le chef de la droite. Berryer se rendait à toutes les séances; il réfutait les objections, repoussait les accusations, invoquait la nécessité d'une entente. Appuyé sur une chaise, en costume du soir, avec son habit bleu boutonné et sa cravate blanche, il éclatait de sa voix pathétique contre ceux qui laissaient planer sur ses intentions et ses actes les plus indignes soupçons. Il livra son dernier combat la veille môme du jour où la grande discussion devait s'ouvrir devant l'Assemblée. Dans un discours que les assistants proclamaient, d'après V Indépendance Belge, « une de ses plus belles harangues, » avec une émotion pénétrante, il opposa à ses détracteurs sa vie tout entière et ce dévouement dont pas une fraction de son parti n'avait été, un jour ou l'autre, sans éprouver le bienfait. Puis, abordant la question générale, il adjurait ses amis de se réunir au scrutin, d'éviter à tout prix, dans une circonstance où toute la

LA REVISION DE lA CONSTITUTION. H7

France les regardait, une alliance avec la Montagne, ajoutant qu'il fallait défendre contre toute usurpation le terrain légal et que , loin d'appuyer la candidature de Louis-Napoléon , il la considérait comme la plus dangereuse, parce qu'elle ne serait de sa part qu'un moyen de préparer l'Empire.

Transportés par ses accents , tous l'acclamèrent. M. de Larcy, jusque-là contraire à la revision malgré son amitié pour Berryer, s'écria : « Aléa jacta est » , en se déclarant prêt à suivre la majorité.

Le débat sur la revision s'ouvrit à l'Assemblée le 14 juillet. C'était l'anniversaire de la prise de la Bastille, coïncidence de dates qui témoignait tristement qu'après tant de courses orageuses, la France n'avait pas encore trouvé son repos !

La grandeur du sujet planait sur l'Assemblée.

Le président, M. Dupin, parut lui-même en avoir le sentiment, lorsqu'avec une solennité qui ne lui était pas habituelle , il invita ses collègues à la modération et au calme.

M. de Falloux parla, dès la première séance. Il demanda nettement la substitution du principe monarchique au principe républicain. Ses forces affaiblies fai- * saient contraste avec la fermeté de ses vues. Tout en montrant avec vigueur les dangers que courait la France privée de la monarchie, M. de Falloux s'attachait à faire de cette monarchie le symbole de la conciliation. « Quand nos mains et nos cœurs se seront confondus , dit-il aux conservateurs effrayés des menaces de la démagogie, ce jour-là nous nous retournerons vers le spectre rouge... il aura disparu».

Un ami des princes d'Orléans , connu par son dévouement chevaleresque à leur cause, M. de Momay, s'éleva contre la revision ; il ne méconnaissait pas le mouvement du pays : « Je joue ma popularité et mon élection, disait-il; n'importe, je résisterai. » Mais il ne voyait dans la revision qu'une machine de guerre dirigée contre la France républicaine aussi bien que contre la France monarchique; et, tout monarchiste qu'il était, il préférait garder la république , en laissant au temps le soin de découvrir la solution la meilleure pour la patrie.

Le général Gavaignac répondit à M. de Falloux. Il s'opposait à ce qu'on mît en discussion la république dont le droit se confondait , selon lui , avec le principe de la souveraineté nationale ; et pourtant il laissait entrevoir lui-même la difficulté de la maintenir en France, lorsqu'au pays , désireux de conserver le pouvoir dans les mêmes mains, il disait : « Si c'est la stabilité des hommes que vous voulez, il faut être logique, il faut être sincère; allez à Tliérédité, allez à la monarchie. »

La république radicale parut avec M. Michel (de Bourges) ^ . Il était du Midi, mais inscrit au barreau de la ville dont il avait pris le nom. Avocat fameux des procès politiques, il avait une éloquence abrupte dont les ardeurs n'excluaient pas le calcul, et couvrait d'allures farouches un caractère flexible. M. Michel (de Bourses) parla pendant deux séances. 11 fut à la fois violent et caressant. Livrant aux disputes des hommes la république que le général Gavaignac voulait indiscutée, et enveloppant de ses éloges les pires époques de la Révolution, les Montagnards à régal des Girondins, il eut des hommages et des attaques pour tous les partis; après des théories assoz confuses sur le capital et le travail dont la Repu-

1 Michel (Louis) , dit Michel de Bourges, 1797-1853, député de 1837 à 1839, représentant du peuple en 1819.

blique pouvait seule opérer la conciliation , il alla jusqu'à dire :

Je n'aime la république que parce qu'elle me promet cette conciliation. Si elle manque à sou engagement, je l'abandonne à sa destinée... Oui, la république, quand elle ne fera pas son devoir, répudiez-la, chassez-la... C'est votre droit.

La Gauche acclama Torateur, même quand il expriïnait des vues si contraires à ses pratiques.

Berryer avait demandé la parole pendant le second discours de M. Michel (de Bourges). Il lui succéda à la tribune.

Son discours , le plus beau , le plus achevé qu'il ait prononcé, donne au vrai l'idée de sa manière oratoire. Sa pensée était profondément méditée; le sujet avait inspiré toute sa vie ; la forme était absolument impro- ^sée. On reconnaissait la soudaineté de l'expression aux répliques qui venaient, à tout instant, relever les traits lancés par l'adversaire.

Berryer commença par bien établir, comme il l'avait déjà fait dans ses lettres et à la réunion de la rue de Rivoli, l'attitude du parti légitimiste dans la question de la revision. Cette question, les royalistes ne l'avaient pas soulevée ; mais quand le mot avait retenti, quand il était évident que la revision répondait à un sentiment dominant dans le pays , les royalistes n'avaient pu lui refuser ni leur examen ni leur concours.

La France voyait avec terreur s'approcher le jour, où , de par la Constitution, tous les pouvoirs seraient à la fois mis en question, et ce qui . non moins que ce danger, préoccupait l'orateur, c'était la crainte que « la nation ne s'égarât étrangement dans le choix du secours... »

Avec des ménagements infinis pour peindre cette disposition, sans dire une parole dont le pays pût se blés-

ser, Berner en montrait la cause dans les révolutions qui , dépuis près d'un siècle , avaient mis la France en perpétuelle incertitude; il s'expliquait par là « quels terribles événements avaient pu ainsi altérer le généreux, le courag^eux caractère français. » Mais il s'attachait d'autant plus à détourner les esprits d'une aventure nouvelle.

Je ne redoute pas moins que l'invasion des ennemis de Tordre social... la réélection inconslilutionnelle du dépositaire actuel du pouvoir exécutif.

Il se retournait alors vers Torateur de la Montagne, et reprenait chacune de ses thèses pour les réfuter.

M. Michel (de Bourges) avait dit que les principes, plus forts que les hommes, les emportent au delà de leurs prévisions. Berryer s'emparait de cette réflexion pour l'opposer au tribun. Ce n'était pas seulement le 15 mai ni « dans ces terribles journées de juin » qu'on avait vu les principes produire leurs conséquences. Ils avaient entraîné, disait Berryer, l'orateur lui-même, lorsqu'on l'avait entendu « accorder, et en quels termes! un hommage aux souvenirs les plus détestables des plus mauvais jours, à ces hommes dont le nom est attaché à des temps que le sens moral de l'humanité tout entière a maudits. »

Oui, continuait Berryer au milieu des applaudissements de la majorité, je peux dire que ces hommes, que cependant vous appelez des hommes superbes, ont commis, en quatorze mois, dans cette malheureuse France, plus de crimes que toutes les passions, toutes les igfnorances, toutes les ambitions, toutes les perversités humaines n'en ont peut-être fait commettre pendant quatorae siècles.

Et comme M. Michel (de Bourges) avait allégué que « la dictature de 93 n'était pas l'état normal du pays » :

Eh! mon Dieu! que vous repoussiez ces abominables chances pour Tavenir de notre patrie, je le comprends. Mais vous nous accordez bien peu , quand vous dites que ce ne sera pas là. son état normal.

M. Michel (de Bourges) s'était écrié : « La Convention, o'est riliade du peuple. » Berryer avait retenu le mot.

Et enfin , avec votre grande et vive imagination , vous qui ^tes si puissamment, si nerveusement impressionné, avez-vous ^ongé aux autres? [Murmures d'approbation à droite), Avez- Vous pensé qu'il y avait ici des fils, des neveux, des proches ^es victimes? Avez-vous songé que c'était à la nation la plus impétueuse sans doute de la terre, mais aussi, quand elle est clans le calme de sa vraie nature, la plus humaine, la plus loyale, la plus généreuse {Applaudissements et^ bravos à droite), ^vez-vous songé que c'est à cette nation que vous avez dit, en parlant de ces temps horribles : peuple, voilà ton Iliade! (^Explosion de bravos et applaudissements).

M. Michel (de Bourges) avait encore dit :

Nous avons la prétention d'être la raison môme... Nous i^orames, nous, les enfants du doute, nous ne pouvons pas renier notre mère , le libre examen.

Berryer répondait :

Vous êtes du peuple, dites-vous; vous êtes le fils de vos «livres. Je le suis des miennes, je suis plébéien comme vous, je suis mêlé au peuple comme vous; je l'approche, je le secours, je le plains autant que vous. Je le connais, ce peuple, il ne cédera pas à des excitations funestes; il recueillera ses souvenirs... il comptera ce qu'il a eu de souffrances, d'égarements, de honte, quand vous avez été ses maîtres, quand il a obéi à la voix de ces enfants du doute qui prétendent être

la raison elle-même. {Vives acclamations sur les bancs de la majorité. — Applaudissements répétés et prolongés).

L'orateur de la gauche avait déclaré la monarchie incompatible avec le progrès, et confondant 1789 avec les années suix^antos , il prétendait que la République seule avait pu réaliser les réformes proclamées par la Constituante.

Aliî quoi souvenir avez-vous donc d'une histoire bien récente, demandait Berryer, et quel orçueil vous anime de venir confondre ces deux époques, la République et 1789! Mais la République a brisé les principes des institutions de 1789! Mais la République a égorgé les plus nobles fondateurs de la liberté de 1789... Ah! il y a une dislance immense entre vous el 1780...

Kt , parlant au nom de tout son parti :

Vous me connaissez depuis les premiers jours de la Restauration, vous savez si j'ai été infidèle aux principes de 1789; mes amis ne 1(^ sont pas plus que moi (à droite : Non! non!) \\<' les appellent, ces principes, pour le gouvernement de la société française; et.pceuez-y garde, quand vous dites que la monarchie est. antipathique avec eux, vous oubliez que la ji:ran<ie (puvre de 1789, provoquée par le plus vertueux des l'ois, par le grand martyr Louis XVI, que celte grande œuvre était fonilét^ sur le [principe même de la souveraineté publi- (pie. (C'est vrail c'est vrai !'

La République avait livré les libertés du pays au despotisme; qui donc les avait ramenées? La royauté.

Berryer traçait alors l'histoire de cette royauté, le crédit rétabli, l'accroissement de la richesse publique, la dispersion des capitaux entre les mains des travailleurs, et, avec les bienfaits de la paix, Thonneur d'avoir délivré la (îrèce et conquis Alger. Il associait au souve-

nir de ces services et de ces faits d*armes les services de la monarchie de Juillet et les exploits de ces princes qui avaient « soutenu si noblement par Tépée Thonneur français ». Il avait même une parole pour expliquer la conduite de ceux qui, contre son avis, avaient fondé le gouvernement de 1830, « de ceux qui, la révolution se faisant, ce grand ébranlement étant donné, après les coupables et fatales ordonnances , avaient voulu sauver du moins le gouvernement constitutionnel et les libertés politiques. »

Le général Gavaignac avait dit qu'un gouvernement était perdu, lorsqu'il laissait discuter son principe. Berryer ne le niait pas ; mais il ne reconnaissait le droit de soustraire leur principe à la discussion qu'aux gouvernements dont une longue expérience « avait démontré la puissance pour le salut d'un pays » .

Cette condition, la monarchie française, pour sa part, l'avait remplie.

Cette* vieille institution de la monarchie , avec ces quatorze siècles qu'elle a duré sous trois formes , et les huit derniers siècles n'ont eu qu'une même loi , cette royauté de quatorze siècles a-t-elle failli à sa tâche? Quoi! Ce principe permanent nous a conduits depuis les mœurs farouches des compagnons de Clovis jusqu'aux grands établissements de saint Louis, jusqu'aux belles économies de Louis XII, jusqu'aux pacifications d'Henri IV, jusqu'à cette magnifique société de Louis XIV, jusqu'à la pensée généreuse qui anima les premières années de Louis XVI, jusqu'à cette époque dernière où prévalait l'ascendant de la France , non pas seulement l'ascendant mercantile , industriel, nos possessions de l'Inde, la richesse de nos colonies, l'Angleterre humiliée, l'Amérique affranchie, toute cette puissance de la France au dehors , mais encore l'ascendant moral de la France, dominant par le goût, par les arts, par l'intelligence, par tout ce qui met l'homme au-dessus de luimôme. Eh bien! la royauté, ce principe persévérant et fixe, a-t-il trahi sa tâche, a-t-il manqué à la nation?

La royauté avait fait son devoir à travers les siècles ; elle avait dès lors le droit de ne pas laisser discuter perpétuellement « ce principe conquérant, sauveur, pacificateur, et civilisateur ».

Les peuples à leur tour avaient un devoir, celui de revenir, éclairés par le sentiment de leurs maux et la juste appréciation du péril, au principe sous lequel s'étaient fondées leur grandeur et leur prospérité.

Ali! nos pères nous ont donne l'exemple, et si dans des temps de guerres intestines, la couronne de France n'a pas été portée sur la tôte d'un roi d'Angleterre, c'est parce que la France, jalouse du principe fondamental de sa société, l'a invoqué, l'a maintenu, l'a proclamé pour repousser l'Anglais par delà ses rivages. (Bravos à droite,)

Et voyez dans un autre temps , cette sagesse de nos pères ; Messieurs, il'y a eu dans notre histoire, des jours mauvais» (les guerres désolantes au nom du Dieu de paix, des guerresreligieuses en un mot, qui portaient alors à tenter aussi la République, dans l'excès des égarements et des discordes. C.omment la France s'esl-elle sauvée? Comment est-elle arrivée aux grandes pacifications d'Henri IV? En rentrant dans son principe, en l'invoquant, en le proclamant, en le faisant triompher de toutes les passions et de toutes les ambitions.

Il faudrait tout citer de ce discours, et la comparaison de la France avec l'Amérique, et la confession de l'orateur, prenant à témoin son ami Grandville des impressions de sa jeunesse * , et la définition de l'action royale sur un peuple , s'exerçant non par le mérite des hommes, mais par la vertu du principe.

Le priucipe qui vil en eux , qui assure la stabilité du poui Nous avons cité ce passage dans la Jeunesse de Berryer, p. 7i.

voir, oh ! je comprends sa puissance , non pas pour l'intérôt de la personne-roi, mais pour l'intérêt du peuple, qui, sous la iixité de la loi qui le constitue , sent la liberté de son action, rindépendance de sa vie et la faculté d'exercice de toutes ses puissances. C'est ainsi que j'ai compris le principe, que je m'y suis attaché, que je m'y suis voué. J'ai été royaliste, alors, royaliste de principe, royaliste national, royaliste (passez-moi le mot; ne riez pas, car vous blesseriez le plus vrai, le plus profond , le plus sincère de mes sentiments) royaliste , parce que je suis patriote, très bon patriote. {Applaudissements et bravos prolongés à drmte,)

M. Michel (de Bourges) avait invoqué le témoignage de Napoléon; il avait montré le Conquérant regardant TEurope, de son rocher de Sainte-Hélène, sondant son avenir et disant d'elle qu'elle serait « républicaine ou cosaque. »

Napoléon à Sainte-Hélène, dites-vous, répondait Berryer, a appelé la République comme un progrès naturel de la société française. Non! non... Lui qui avait tant fait pour comprimer vos principes, pour assouplir et dominer les hommes que vous avez exaltés, lui qui avait tant fait pour reconstituer l'autorité en France , quand cette œuvre qu'il avait étendue par delà les frontières de son empire a été brisée, parce que la victoire lui avait manqué un jour; quand ce hardi génie qui avait eu foi en lui-même, s'est vu solitaire en face de sa grande entreprise échouée ; ah ! c'est comme une menace, une menace vengeresse, qu'il a dit à l'Europe qui avait détruit son œuvre : « Tu seras républicaine ou cosaque! » [Applaudissements sur les bancs de la majorité.)

...Nous savons l'histoire, elle nous a transmis les exclamations testamentaires des deux hommes qui ont agi le plus puissamment sur le temps dans lequel nous avons vécu , Napoléon et Mirabeau; Mirabeau qu'on citait hier, cet immense tribun, cet homme qui avait tant ébranlé le pouvoir et les bases de la société française, et qui a épuisé les dernières forces de sa vie pour essayer de relever et de rétablir les ruines qull avait faites... Quand ce géant s'est vu oppressé sous

ces ruines, il a poussé un cri de désespoir: «remporte le d^'iiil de la monarchie... les factions s'en disputeront les lambeaux. » Oui... tous deux, Napoléon, Mirabeau, ces grands génies , qui ont eu la témérité superbe d'oser vouloir disposer et de tout un peuple et de tout un siècle, d'en disposer par le soûl droit du génie, ils se sont sentis affaissés sous le poids de celte responsabilité, et tous deux se sont dit : « L'autorité! Tautorité! Elle est brisée. Là où Tautorité est brisée, il n'y a plus de société , les factieux s'en partageront les lambeaux. » Voilà les vraies paroles de tous deux.

u C'est du Mirabeau, » dit le président Dupin, pendant que les applaudissements se prolongent sur les bancs de la majorité.

C'étaient là les grandes vues d'avenir, celles dont la réalisation dépendait du concours de la Maison royale réunie et de la France. Mais la conclusion immédiate s'imposait. La loi constitutionnelle exigeait les trois quarts des voix pour la revision ; que ferait-on, si, comme il était à prévoir, on ne l'obtenait pas? Berryer Tavait dit au début; il redoutait, à l'égal d'une invasion de la démagogie, la réélection inconstitutionnelle du Président. Il adjurait donc ses concitoyens, dans une exhortation suprême , de se serrer autour de la légalité , si la proposition de revision n'était pas adoptée, et de ne pas rompre l'union qui avait été depuis trois ans le salut du pays.

Armons- nous de la légalité dans ces temps difficiles. Une loi telle qu'elle, une loi mauvaise, mais une loi dominant encore le pays , vaut mieux que de n'avoir aucune loi. Ne laissons pas briser la loi qui existe; si la revision n'a pas lieu régulièrement, c'est la seule force qui nous reste... Ahl mes amis, Messieurs de la majorité, écoutez les voix qui approfondissent nos divisions; reconnaissez ces voix, comprenez-liss, que ce vous soit un grand avertissement. Unissons-nous de

plus en plus; majorité, tous de la majorité, soyez inséparables en face des dangers de la sédition et de l'ambition, soyez inséparables dans Tordre légal, rappelez- vous comment nous avons traversé les mauvais jours; que ce souvenir douloureux soit une leçon toute puissante pour nous rendre forts en face des périls qui s'avancent!

L'union qu'appelait Berryer se fit un instant autour de son discours. La majorité l'avait applaudi avec enthousiasme; les journaux qui la représentaient, revisionriistes ou non, monarchistes ou même élyséens, rendiï'entà Torateur un égal hommage.

Ne regrettons pas le discours de M. Michel (de Bourges), disait la Patrie; il nous a valu une des plus magnifiques improvisations qui aient jamais illustré la tribune française.

On n'analyse pas la passion, l'inspiration, l'enthousiasme, écrivait le Pays. M. Berryer a été dans ce débat aussi grand ^ue lui-même, aussi grand que sa renommée.

Les Débats déclaraient n'avoir d'autre préoccupation que « de rendre justice à M. Berryer pour le talent avec lequel il avait défendu la grande cause de la monarchie française. »

Tout ce que la raison a de force et d'énergie, disaient-ils, tout ce que l'histoire a de lumière, tout ce que le patriotisme a d'élans généreux et d'émotions pathétiques , M. Berryer l'a réuni pour montrer que le salut de la France est dans le retour au principe de ce gouvernement national et traditionnel qui a fait, pendant quatorze siècles, la puissance, la grandeur et la gloire immortelle de la France.

V Univers, félicitant Berryer d'avoir élevé contre les chimères de M. Michel (de Bourges) « un véritable mo- '^ument de la raison politique » , constatait Timmense succès de l'orateur.

A chaque instant les frémissements . les acclamations, les battements de mains et les battements de cœur, traversaient son discoui's, non comme l'encouragement d*un parti à un homme de parti, mais comme l'adhésion de la conscience publique à l'orateur de la justice et de la vérité.

Le Constitutionnel^ tout en combattant les conclusions de Berryer en faveur du respect de la légalité, proclamait son discours « la page la plus élevée, la plus complète, la plus belle, sans exception, de toute sa carrière oratoire. »

L'un des organes du groupe orléaniste, YOrdre, n'était pas moins élogieux.

Pour ceux qui n'ont pas entendu la voix passionnée de l'orat(îui', qui n'ont pas admiré ses gestes imposants et son attitude souveraine, disait ce journal , il n'est aucun moyen de rendre rimprossion qu'il a causée. Quel tableau vengeur il a tracé des massacres di) la Terreur! Comme il a refait avec une heureuse impartialité, non seulement l'histoire de nos soixante ans de révolutions, mais l'histoire entière de la monarchie! Quelle adhésion, rélléchie, formelle, inspirée, donnée aux grands principes (le 1789! Avec quel empire de fascination il a contraint ses amis, tous ses amis, même les plus rebelles, à sanctionner ces déclarations solennelles par leurs applaudissements î

hWssembhie Nationale faisait la même observation; mais elle en tirait, à bon droit, une conséquence que VOrdre avait omise, c'était que les déclarations de Berryer enlevaient tout prétexte , tout motif de doute et d'hésitation, aux hommes de bonne foi « qui, voulant l'union de tous les partisans du droit monarchique , avaient cru la royauté , telle que la comprenaient Berrj'^er et ses amis, incompatible avec les principes de la société nouvelle. »

L'accord de la majorité ne devait pas se retrouver dans ie scrutin. M. Dufaure et M. Odilon Barrot, le premier contraire à la re vision, le second favorable , avaient terminé avec éclat cette grande discussion. On procéda au ^vote dans la séance du 19 juillet; 724 membres y prirent I>art. La majorité constitutionnelle était de 543. Il y eut I>our la revision. 446 suffrages, 278 contre.

La proposition n'était pas adoptée. La gauche salua ce x*ésultat du cri trois fois répété de : Vive la République !

Elle avait légalement raison contre le vœu du pays. X^'avenir devait dire si cette victoire serait profitable à ï ^ république.

Suivant son habitude, Berryer n'avait pas songé à re- "voir le texte de son discours. Cependant, avec les interruptions, les applaudissements et cette fascination de l'éloquence qui, saisissant les sténographes eux-mêmes, les arrêtait suspendus aux lèvres de l'orateur, la reproduction de ses paroles avait été difficile. Le chef des sténographes, voyant passer près de lui, à la fin de la séance, M. de Falloux et M. de Kerdrel, leur dit : « Comment allons -nous faire? Qui corrigera le discours de M. Berryer? » Et par une singulière expression de son embarras professionnel : « On ne parle pas plus mal que cet homme-là I » s'écria-t-il. M. de Kerdrel se rendit aussitôt chez Berryer; il le trouva enveloppé de sa robe de chambre, se promenant rapidement dans son appartement , dont toutes les portes étaient ouvertes ; un membre de l'Assemblée, M. Suchet d'Albuféra , l'accompagnait dans cette marche précipitée. M. de Kerdrel, se mettant à leur pas, raconta à Berryer la perplexité des sténographes ; il comprit bientôt qu'on^n'obtiendrait pas de Tora-

teur qu'il se chargeât lui-môme de revoir son discours, et lui proposa de le remplacer. Berryer, aussi confiant dans son amitié que détaché de tout amour-propre d'auteur, laissa de grand cœur ce soin à son jeune collègue. M. de Kerdrel passa donc au bureau du Moniteur une partie de la nuit. Il y était encore occupé, malgré la fatigue de cette émouvante journée, à relire les épreruves de la feuille officielle, lorsque survint M. de Larcy dont l'affectueuse vigilance s'était tout à coup inquiétée, au milieu d'une soirée mondaine, du sort du discours de Borryer. Il se joignit à M. de Kerdrel et acheva avec lui le travail de revision.

Berryer ne tarda pas à recevoir du duc de Noailles la première nouvelle de l'impression que son discours avait produite à Frohsdorf. A part les mots de « coupables ordonnances » appliqués aux ordonnances de juillet, qui avaient peiné les exilés, la satisfaction était complète. On ne parlait que de l'admirable discours, et ce qui était bien de nature à toucher Berryer, la duchesse d'Angouléme « cette reine du malheur » comme l'appelait le duc de Noailles ', se montrait ravie. Elle exprimait hautement son approbation. Cependant ce n'était pas seulement la royauté, le droit héréditaire, c'était 89, c'était la monarchie constitutionnelle, tous les principes des gouvernements libres qu'on trouvait célébrés dans cette harangue à laquelle applaudissait la fille de Louis XVI.

Les lettres individuelles 2, les adresses collectives, portaient chaque jour à Berryer des adhésions nouvelles.

1 Lettre du 22 juillet 1851 . — Papiers de Bet-ryer.

2 M*"» Swctclûne écrivait à la duchesse de la Rocheroucauld : « Il me semble impossible de ne pas dire que M. Berryer vient de se surpasser. Sa parole, ce sont toutes les splendeurs à la fois, le résumé de tous les éléments qui constituent l'orateur. C'est cette puissance de talent à laquelle dans l'antiquité tout obéissait. La parole de M. Berryer aurait créé un peuiUe, comme Âmphion bâtissait des villes. » Mcuiame Swet" chine. — Sa vie et ses œuvres — par le comte de Falloux, I, p. 418.

Jamais la vérité , la bonne et simple vérité , n'a revêtu une plus magnifique forme, lui écrivait d'Ems M. Ducliâtel^ J'envie ceux qui vous ont entendu. Si la raison et le bon sens peuvent encore quelque chose en France, ils devraient nous conduire au salut, se présentant avec tant de splendeur.

Et, faisant allusion à leur pensée commune , Tancien ministre de Louis-Philippe ajoutait :

Le récit de votre visite à Glaremont m'avait causé une vive satisfaction.

De Metz, un des correspondants de Berryer, M. Mennessier, lui écrivait :

Déjà, plusieurs fois, je vous ai dit que les royalistes de la Moselle étaient avec vous, et pas avec d'autres. Dans cette circonstance, je reçois encore de tous les points de mon département des assurances de sympathie pour vous et pour la politique de la majorité de la rue de Rivoli... Pas un seul dissident parmi nous^

Le comité royaliste de Toulouse envoya à Berryer et à M. de Falloux des témoignages analogues, en exprimant l'espoir que toutes les forces vives du royalisme s'uniraient pour conjurer les périls qui menaçaient la France.

M. de Falloux s'était borné à remercier le comité, laissant à Berryer le soin de lui répondre :

Pour moi, disait-il, mon devoir est ici, comme partout ailleurs, de suivre M. Berryer et de le seconder de mon mieux.

Pressé par M. de Falloux lui-même, Berrj^er ne fit

1 ao juillet 4851. — Papiers de Berryer. * ai août 4851. — Papiers de Berryer.

pas attendre aux signataires de l'adresse Texpression de sa gratitude. Il les remerciait d'avoir apporté « un grand adoucissement à des amertumes, dont les intentions les plus droites, dont le zèle le plus persévérant et le plus loyal , ne sauraient exempter la vie de Thomme public. »

Il prenait soin de rattacher son discours à la lettre de Venise, ne revendiquant d'autre mérite que celui d'avoir saisi l'occasion « de développer la politique réparatrice dont les principes, disait-il, ont été si noblement et si fermement posés dans la lettre de M. le comte de Ghambord. »

Il annonçait l'intention de reprendre dans trois mois la proposition de revision, tout en conjurant ses amis de respecter la légalité et de travailler sans relâche à l'accord des hommes monarchiques, seule ressource contre les machinations des ennemis de l'ordre social et les tentatives des ambitieux.

Au milieu des anxiétés du pays, les défenseurs consciencieux de l'ordre monarchique, disait encore Berryer, doivent se garder d'accroître les agitations et les périls ; il ne faut pas qu*on les puisse accuser d'immoler la sécurité de leur patrie au triomphe de leurs opinions... Hommes de bonne foi, nous avons toujours placé les intérêts généraux de la France au-dessus de toute prétention personnelle , au-dessus des préoccupations et de l'esprit exclusif des partis; nous ne sacrifierons pas ces intérêts sacrés k des velléités de coteries. Hommes de bon sens, éclairés par l'expérience dos luttes politiques, nous ne nous laisserons abuser ni par les insinuations menaçantes, ni par les promesses trompeuses d'une intrigue, quelle qu'elle puisse être*.

Il y avait dans ces paroles l'indication douloureuse des

1 Leltrc publiée dans VUnion du 19 août 1831.

difficultés , des résistances, des tristesses et des périls que, malgré son triomphe oratoire, Berryer continuait à rencontrer sur sa route.

YI.

L'Assemblée s'était séparée le 9 août pour rentrer en session lé 4 novembre.

Avant le départ des représentants , deux réunions de la droite se tinrent, le 5 aoûl , dans la même journée, chez Berryer. On y prit, après de longs débats, deux décisions; la première, que les conseils généraux, prochainement convoqués, seraient invités à formuler un vœu en faveur de la revision totale, avec mission de confiance donnée à TAssemblée : la seconde , que les légitimistes n'auraient point, quant à présent, de candidat à la Présidence de la République , et que toute délibération à ce sujet devait être ajournée.

Berryer avait suggéré et fait prévaloir ces deux résolutions, dans la pensée qui avait déjà inspiré son discours sur la revision. L'important pour la droite était, à ses yeux, de ne pas se séparer du sentiment des populations , mais, tout en s'y associant , de veiller à maintenir unies les diverses fractions du parti de Tordre , en vue d'assurer sa majorité dans l'Assemblée future , et d'avancer l'œuvre de cette conciliation à laquelle , avec le temps, on espérait toujours amener les Princes. Agiter dans tm pareil moment les candidatures à la Présidence, c'était laisser croire au pays, passionné pour la revision, qu'on renonçait à la lui donner, en même temps que jeter des brandons de discorde entre les opinions qu'on voulait rapprocher.

L'immense majorité de la droite s'était ralliée à l'avis de Berryer. Mais les adversaires de la revision ne dé-

sarmaient pas, et les animosités personnelles s'ajoutaient aux dissidences politiques pour aigrir leur opposition. Dès le 17 juillet, la Gazette de France, tout en rendant hommage au talent de Berryer, avait déclaré que son discours n'était que le discours d'un homme du centre droit. Elle réclamait, dans la prochaine assemblée, la constitution d'une droite véritable , et d'avance en désignait le chef : c'était M. de la Rochejaquelein. Le député du Morbihan avait parlé contre la revision ; il avait tenu, comme le faisait remarquer V Union, à se séparer ostensiblement de la droite, en argumentant contre Berryer :

Tout le monde sait que je suis Ic'^gitimiste, avait dit M. de la Rochejaquelein, je ne l'ai jamais caché; je parlerai d'Henri V à la tribune. M. Berryer a (Hé plus sage que moi; il a été plus politique, il a parlé d'un principe; je parlerai d'Henri V; personne ne doute que je voudrais le voir sur le trône préférablement à la République, mais je préfère la République à toute usurpation.

Ce langage ravissait la Gazette; elle l'opposait à celui de Berryer :

M. de la Rochejaquelein a parlé haut et ferme d'Henri V; il a dit le mot ou plutôt le nom qui sert. La droite s'est dégagée du centre droit. Nous saluons son avènement.

Avec plus de ménagements pour la personne de Berryer, V Opinion publique poursuivait la même lutte contre sa politique. Elle posait la nécessité d'avoir immédiatement un candidat à la Présidence, attaquait avec vivacité les vues qui avaient prévalu dans la réunion delà rue de Rivoli, et protestait contre toute « dictature collective ou individuelle » qu'on tenterait d'imposer au parti. Emus

de cette polémique , deux membres de la réunion de la rue de Rivoli, M. de Rességuier' et M. de Ghaulieuécri virent, sans s'être concertés, à M. Alfred Nettement, rédacteur en chef de V Opinion publique, pour se séparer de ce journal dont ils étaient à la fois actionnaires et abonnés. La manifestation en amena d'autres en sens contraire; on ne pouvait s'en élonner. Mais ce qui fit éclat, ce fut de voir l'un des membres du Comité des douze, M. de Saint-Priest, s'associer à M. Nettement par une adhésion publique. En instituant ce comité, le comte de Ghambord avait écrit à ses membres ;

Je crois utile d'appeler particulièrement votre attention sur la nécessité pour les hommes qui, aujourd'hui, sont en quelque sorte publiquement investis de ma confiance , de se regarder comme solidaires et de demeurer en toute circonstance étroitement unis '.

M. de Saint-Priest était un de ces hommes. Il rompait raccord :

Nous nous bornons, disait l'Union, à constater le fait dans toute sa gravité... M. de Saint-Priest vient de se séparer de la majorité de ses collègues, en se déclarant favorable à la minorité *.

Sous cette campagne entreprise contre la revision, il y avait un grand effort contre Berryer. On voyait se reproduire la tentative de 1843 ^. Les mêmes hommes, dont les lettres avaient figuré à cette époque dans la Gazette de

1 Représentant en 18*9, le comte Albert de Rességuier a fait également partie de l'Assemblée de 1871.

S Chaulieu (Raoul-Gabriel-Jules des Rotours, baron de) 1802-1876, représentant du peuple en 1849.

3 29 septembre 1850.

4 16 août 1851.

5 V. Berryer et la monarchie de juillet, p. 384.

France y reparaissaient, saisissant, à propos d'un désaccord de tactique , l'occasion d'accuser la direction imprimée par Berryer depuis 1830. Les rancunes du parti militaire de 1832, les jalousies de ceux qui n'avaient pu se frayer une place à la tribune, les défiances des esprits étroits, et c(>tte tendance, trop fréquente chez les royalistes, à soupçonner les hautes têtes, à effacer, selon le mot de la circulaire de Wiesbaden, « les individualités, » se coalisaient contre le chef de la droite. Ni M. de Saint- Priest , ni M. Alfred Nettement, n'encouragaient , au fond du cœur, ces mauvaises passions. Mais elles flattaient leur dissidence momentanée avec leur illustre collègue, et derrière leurs noms respectés les ennemis de Berryer poussaient l'assaut contre lui ^

Cette levée d'armes ne profitait qu'aux opinions adverses. La masse du parti était loin de s'y associer.

On nous juge d'après eux, écrivait-on de la province à Berryer^, on s'éloigae de nous; ea tous cas, ce n'est pas un parti divisé qui rallie les autres. Malheur à ceux qui le divisent! Malheur à ceux qui empêchent la grande réconciliation des partis honnêtes'.

Les attaques personnelles ne touchaient Berryer qu'autant qu'elles pouvaient nuire à sa cause. La lettre de M. de Saint-Priest le frappa comme l'un des indices de la lutte qui se renouvelait auprès du comte de Ghambord entre deux politiques. Ce fut la pensée qu'il exprima aussitôt au duc de Levis, alors dans sa propriété de Noisiel, aux environs de Paris :

1 « Je me rappcUe. a écrit depuis un des rédacteurs de VOpinion publique^ avec quelle stupeur j'entendis parler avec irrévérence autour de notre table de rédaction du grand orateur... « Le malheur de notre régiment, dit un jour Sala, c'est qu'il a pris pour colonel son clairon. • Henri de France, par H. de Pêne , 18»4, p. IGO.

S Lettre de M. Mennessier, datée de Metz, le Si août 1851. — Papiers de Berryer.

Nous voici au bout d'un an, par les mêmes personnes, ramenés aux justes mécontentements qu'avait soulevés la Circulaire, lui écrivait-il. La majorité et le pays tout entier ont fait un autre accueil à la politique de la « Lettre de Venise ». N'en doutez pas , les deux actes et ceux qui y ont adhéré , seront mis en opposition devant la France.

Entre ces deux actes, Berryer réclamait un choix. Il ne se pouvait pas qu'on eût des applaudissements pour deux conduites opposées , encore moins qu'on parût réserver sa faveur à « une minorité de 15 à 20 personnes sur une réunion de 150 à 160 ». Un parti cessait d'exister dans ces conditions.

Il ne s'agit pas , tenait à dire Berryer, de procéder par exclusion et de prononcer anathème contre la minorité. Il ne s'agit de violenter l'indépendance d'action et la volonté de personne. Mais , pour ne pas être accusé d'être incapable d'avoir un avis ou de manquer de bonne foi , il importe , en respectant la liberté de tous, de ne pas donner son assentiment à des opinions contraires et à des conduites opposées ^

Le duc de Levis hésitait à se prononcer; sans approuver la politique de la minorité, il ne s'y montrait pas contraire. Il se défendait avec sincérité d'avoir eu la moindre part dans la lettre de M. de Saint-Priest ^ ; mais, supposant qu'on lui demandait (ce que Berryer avait écarté d'avance) d'exercer une pression sur les dissidents, il repoussait hautement cette idée, blâmant l'esprit d'exclusion avec une vigueur qu'on regrettera de ne pas retrouver après 1852, lorsque les vues de la minorité auront décidément prévalu dans les instructions officielles du parti.

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