CHAPITRE V
^otes de Berryer en vue des explications qu'il se propose de donner à la tribune au retour de 1* Assemblée. — Ministère du 27 octobre. — M. de Thorigny remplace à l'Intérieur M. Léon Faucher ; le général de Saint- Arnaud est nommé ministre de la guerre et M. de Maupas préfet de police. — Rentrée de T Assemblée législative (4 novembre 1851). — Présentation d'un projet de loi rétablissant le suffrage universel dans les conditions fixées par la loi du 14 mai 1848. — Émotion de l'Assemblée. — Discours de Berryer. — L'urgence demandée par le gouvernement est repoussée. — Les commissaires nommés pour examiner le projet de loi lui sont tous opposés , à l'exception de M. Grévy et de M. de la Rochejaquelein. — Le projet est rejeté par 355 voix contre 348. — Divisions croissantes dans les rangs de la majorité. — Proposition des questeurs pour la sûreté de la représentation nationale. — Malgré les avertissements des généraux d'Afrique et du colonel Charras , la gauche , coalisée avec les bonapartistes, fait rejeter cette proposition. — Berryer est élu président de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur la responsabilité des ministres. — Attaques du Constitutionnel contre la majorité. — — Literpellation de M. Creton sur le prétendu complot dénoncé par ce journal. — Paroles de Berryer. — Attitude conciliante de la majorité. — Le Président, au contraire, exprime à M. Granier de Cassagnac son désir de hâter le conflit. — Conversation de Berryer avec le général Changamier et le général de la Moricière. — M. de Momy à rOpéra-Comique. — Coup d'État du 2 décembre. — Les représentants au Palais-Bourbon. — Le président Dupin. — Réunion des représentants chez M. Daru, puis à la mairie du X^ arrondissement. — Séance de l'Assemblée dans une des salles de la mairie. — Activité déployée par Berryer dans cette séance. — Il fait voter la déchéance du Pré-
i50 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
sident. — Les troupes, commandées par le général Forey, envahissent la mairie et conduisent les représentants à la caserne du qnai d'Orsay. — Ils sont emmenés dans des voitures cellulaires , les uns à Mazas , les autres au Mont-Valérien ou à Vincennes. — Berryer fait partie du convoi transporté à Vincennes. — Au bout de deux jours, les représentants sont remis en liberté. — Décrets prononçant l'expulsion, à titre définitif ou temporaire, d'un certain nombre d'entre eux. — Protestation adressée par Berryer contre ces décrets au général Magnan, commandant la place de Paris.
On disait alors de 5grryer — et ses adversaires l'ont souvent répété — que fondant son action sur la tribune, il croyait qu'un beau discours suflisait à tout. Ses entretiens, ses correspondances, ses démarches pour rapprocher les esprits, ses tentatives pour créer des journaux, ses relations constantes avec tous les partis, prouvent assez qu'il n'était pas l'homme d'une seule arme. Mais il était bien vrai que, sous un régime parlementaire, Berryer considérait la tribune comme le meilleur moyen d'agir sur le pays. La parole était, suivant sou expression, « le glaive des temps nouveaux ». La tribune convenait à son caractère non moins qu'à son talent. Les voies occultes , les intrigues souterraines, lui répugnaient; môme dans ses luttes d'opposition, il dét<^stait les tracasseries vaines, les critiques taquines ou pointilleuses, et ce n'était pas là un des moindres sujets de désaccord entre lui et les légitimistes dissidents ou ceux qu'on appelait les régentistes. Il comprenait les coups de massue; il n'aimait pas les coups d'épingle.
C'était donc par des explications données à la tribune (fue Berryer se proposait, quand serait revenue l'Assemblée , de porter la lumière sur ses intentions et sur ses actes.
Les événements ne devaient pas lui permettre de don-
ner suite à ce dessein. On en retrouve, du moins, la trace dans ses notes , ses lettres , dans le choix même de ses lectures à cette époque, et Ton peut tirer de cet ensemble quelque indication des vues qu'il aurait exprimées devant son pays. Ligne de conduite personnelle, politique générale du parti, combinaisons adverses, avenir de la France; toutes les questions, alors pendantes, se lèvent et s*agitent dans ces lignes éparses.
Depuis quelque temps, dit Berryer, des inquiétudes sont données à mes amis, non sur mes intentions, mais sur les conséquences de la politique que j'ai suivie et que je suis encore en ce moment. Il importe d'en expliquer clairement les motifs à mes amis et à mes adversaires.
Il pose tout d'abord les deux pensées qui ne cessent de le guider : 1° préparer le retour de la monarchie; 2® préserver autant que possible la France des déchirements.
Ces deux pensées, à vrai dire, n'en font qu'une; car la monarchie ne s'établira que par l'union des hommes d'ordre. C'est pourquoi tout ce qui peut compromettre cette union a trouvé Berryer pour adversaire. Or, il voit s'annoncer pour la prochaine session deux tentatives dissolvantes, le renouvellement de la proposition Creton et l'abrogation de la loi du 31 mai ; moyens de faciliter, celle ci la réélection inconstitutionnelle de Louis-Napoléon, celle-là une candidature princière ou une régence.
La proposition Creton est soutenue par les hommes que Berryer sait le plus contraires à la fusion ; il la repousse parce qu'il veut la fusion , uniquement pour ce motif, et il ne supporte pas qu'on impute son opposition à quelque souvenir des vieilles animosités de 1830.
De quoi s'agit-il au fond de cette grande crise qui alarme et agite la société française?... Refaire l'autorité, la rétablir dans ses conditions les plus vraies, les plus fortes, les plus majestueuses. La royauté légitime a ces avantages; ils ne sauraient lui être contestés. Il n'en faut pour preuve que l'ardeur avec laquelle tous les ennemis de l'autorité la repoussent. C'est donc elle , c'est ce principe qu'il faut relever au sommet de l'État.
La famille est debout et porte en elle cette grande force de la tradition, du droit dans la transmission du pouvoir; maintenez-la, et reconnaissez pour tous ses membres, imposez à tous le même caractèrcî. Vous ne pouvez, vous ne devez les faire rentrer que pour les restituer dans leur dignité, dans leur mission, dans leur droit héréditaire. Le jour où vous direz à la maison de Bourbon : « Le territoire ne vous est plus interdit, » sachez dire et comprenez que vous avez dit : i< Vive la Monarchie! Vive le Roi!.. » Si c'est à ce cri que vous décrétez l'abolition de la loi , je vote avec vous la proposition. — Si c'est pour déposséder l'avenir, briser la seule ressource qui reste à la France , nous dépouiller de toute chance de retour de la Monarchie, ou ne tenter de la rétablir que par le « triomphe d'un mensonge ou d'une intrigue », plus que jamais, je supplie les amis de Tordre, les gens de cœur, les vrais Français, de voter contre cette proposition.
Qu'on ne lui parle donc pas « d'esprit de rancune », d'opposition persistante au régime de juillet. Berryer ne répudie rien de sa conduite passée. Mais l'avenir lui en dicte une autre.
Oui, dira-t-il, nous avons cru, en 1830, au péril du pays, oui , nous avons protesté vingt ans en faveur de la loi monarchique. — Mais aujourd'hui , précisément en raison de cette ptnsévérance dans le principe, toujours attachés, pour la France, à la Monarchie, pour qui la demandons-nous?
Dans l'élat do la famille royale , Dieu n'a pas encore accordé (le fils au chef de la Maison. — L'avenir repose tout entier sur
les princes d'Orléans ; c'est eux qui sont appelés par nous à porter la couronne de Henri IV, de Louis XIV, à être les rois de nos fils !
La duchesse d'Angoulême était morte à Frohsdorf le 11 octobre 1851. Ses dernières paroles avaient été pour « la chère France », et pour son neveu Henri, dont ses désirs suprêmes associaient la vie aux « glorieuses destinées » de son pays. Dans son testament, elle pardonnait « de toute son âme et sans aucune exception à tous ceux qui avaient pu lui nuire ou Toffenser » et cette fille du Martyr, cette Princesse qui n'avait connu du trône que les douleurs, recommandait au jeune Roi « de ne s'écarter jamais des voies de la modération, de la justice et de la vérité. »
Berryer invoque cet auguste exemple pour repousser avec une ardeur nouvelle toute idée de ressentiment dans l'opposition qu'il fait à la candidature d'un prince d'Orléans :
Quels hommes croit-on donc que nous sommes, s'écrie-t-il , quand on suppose que quelque vieille haine nous inspire , alors que le comte de Chambord a parlé comme dans la lettre de Venise, alors qu'a prononcé ces touchantes et sublimes paroles, la sainte princesse, cette auguste fille de France qui vient de mourir sur la terre étrangère ! Ah î de part et d'autre , nous avons à ramener dans la patrie des cendres vénérées! Tous nous avons dans l'exil des restes que les tombes royales attendent ! Oui , nous irons tous ensemble à ces tristes solennités, et nul des héritiers ne s'en approchera après avoir subi dans sa dignité une altération qui ferait monter des gémissements et des plaintes du fond des tombeaux !
Opposé à la réélection du Président de la République, Berryer n'en restait pas moins décidé pour la revision.
Se soumettre à la réélection inconstitutionnelle, dit-il, c'est n'avoir plus de Constitution; c'est affranchir de toute* loi l'action de la souveraineté populaire; c'est l'anarchie acceptée.
Mais la revision est voulue du pays; la repousser, c'est se séparer des populations , en mènne temps que rompre avec la majorité de l'Assemblée; c'est manquer à la politique qui a jusqu'ici fait la force du parti légitimiste.
De même que l'ascendant de la réunion de Rivoli a amené les conservateurs de la rue des Pyramides à adopter la revision totale , le mouvement de la revision eût amené tout le parti de l'ordre au principe monarchique.
Le groupe régentiste et ce qu'on appelait le « tiersparti » auraient voté avec la majorité , s'ils n'avaient cru pouvoir entraîner avec eux une partie des royalistes. Berryer note ici l'espoir qu'on a donné aux serviteurs de la duchesse d'Orléans par la facilité avec laquelle on a subi leur influence.
Thiers ne m'a-t-il pas dit : « Soixante de vos amis voteront avec nous ».
Cependant les conseils généraux viennent encore de se prononcer pour la revision. Que n eût-on pas fait si l'on se fût uni? Il n'y avait qu'à « diriger le mouvement au profit de la monarchie légitime ».
Pour cela, le seul moyen était le travail ardent, infatigable, à la fusion des partis.
Berryer ne se dissimule pas d'ailleurs ce qu'il y a dans les dissidences qu'il relève, d'opposition personnelle contre lui.
On n'a pas voulu , dit-il , qu'il y ait une politique ouverte-
ment proclamée ; on a été contre les intentions du Prince luimême qui voulait imprimer la direction générale de la politique, en laissant à la Conférence l'application.
La Conférence , le comité des Douze , au fond , c'était Berryer :
Les hommes des souterrains et des petits moyens, dit-il encore, ont voulu garder leur influence et leur système d'action. Quelle est donc à eux-mêmes leur politique?
Pour se séparer de la majorité, à qui vont-ils?
Berryer résume en deux mots la contradiction de leur système :
Dans les départements royalistes , organisation exclusive ; à l'Assemblée, intelligences avec la Montagne.
C'est par une telle conduite qu'en d'autres temps , on a compromis la Monarchie « perdu Louis XVI, facilité les Cent jours, 1830, fortifié Louis-Philippe en 1832. » Et Berryer ajoute :
Je l'ai dit au roi Charles X , ce n'est pas le roi que le pays a repoussé , c'est ce parti royaliste.
Pour lui « dans la situation présente, le parti royaliste doit être, avant tout, un parti de résistance et de conservation. »
Il n'a qu'à persévérer dans la voie qu'il suit depuis 1848.
Rien n'est changé dans le fond de la situation depuis trois ans. Dès le lendemain de la Révolution de février, nous avons eu devant nous le parti qui menace la société, et le bonapartisme et le régentisme. Notre politique était simple, naturelle. En face de ces divers adversaires , nous unir d'abord aux efforts faits de quelque part que ce soit pour préserver la société
française des périls de mort dont le socialisme la menaçait, nofis faire des titres devant le Tpays de notre dévouement à ce salut de tous avec abnégation d''esprit de parti, marcher ainsi dans le provisoire et ne pas permettre qu'aucun de nos deux autres adversaires fît un progrès ou un établissement définitif. — Effacer les préventions contre nous , et par la communauté même de nos luttes sociales concilier, rapprocher de nous les hommes qui s'en étaient séparés. Il fallait rendre courage et confiance à cette France , essentiellement et au fond du cœur antipathique à la république ; il fallait lui dire qu'elle avait en elle des moyens de résistance et de force contre ce torrent qui l'emportait ; il fallait l'appeler à rassembler toutes ses forces réelles, et cet appel ne pouvait «Mre fait qu*au nom de l'union, de la réconciliation, de l'oubli du passé. C'est là toute la politique de fusion; que son succès eût été plus rapide, plus certain , si les princes y avaient travaillé eux-mêmes et en avaient donné l'exemple, cela est hors de doute; mais le travail de la réunion, de la fusion des partis, n'en est pas moins honnête, utile, nécessaire.
C'était à un candidat pénétré de ces sentiments, que Berrj'er, si la République devait durer, eût voulu donner sa voix pour l'élection présidentielle. Il appelait un homme qui , étranger à tous les partis, pût les rallier et les dominer tous :
Qu'il se lève... écrivait-il î II sera le candidat des amis de Tordre, de ce grand parti qui, depuis trois ans, a sauvé la France, malgré la diversité des éléments qui le composent, et grâce au silence des prétentions particulières des divers partis; c'est à ce candidat que nos suffrages donneront la préférence.
Il semble que M. Guizot avait espéré que la mort de la duchesse d'Angouléme amènerait de la part des princes d'Orléans quelque démarche favorable à la réconciliation. Rendant compte à Berryer des impressions qu'il constatait dans son département du Calvados , l'ancien ministre de Louis-Philippe lui écrivait :
Tout le monde souffre et se lamente... Mais personne ne sait, n'ose et ne veut conclure. Le sentiment de l'impuissance est universel et universellement accepté. Il faut que la lumière et le mouvement viennent d'un haut. J'attends bien impatiemment ce qui va se faire à Claremont. Les grandes occasions ne nous manquent pas. Dieu veuille qu'on sache les saisir sans les exploiter! Tout l'art est là *.
Louis-Napoléon poursuivait son plan. Il avait souvent changé d*avis sur les moyens et sur l'heure de l'exécution. Plusieurs fois tenté de faire son coup d'Etat pendant la dispersion de l'Assemblée, il avait hésité au moment d'agir; mais il préparait peu à peu les éléments d'une entreprise que ses adversaires prévoyaient, sans se mettre en mesure de la conjurer, et dont les Montagnards, en effrayant le pays par leurs violences, se rendaient d'avance les complices.
On annonçait que le Président allait proposer le retrait de la loi du 31 mai. On parlait de ses négociations avec un des anciens lieutenants de M. Odilon Barrot, M. Billault^, transfuge du régime parlementaire, à la fois ambitieux du pouvoir et redoutant de le prendre dans cette crise incertaine. On apprenait l'arrivée k Paris du préfet de la Haute-Garonne, M. de Maupas^, que son dédain de la légalité et ses différends avec la magistrature de Toulouse avaient signalé aux sévérités du ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, et à la faveur de Louis-
1 Octobre 1851. Papiers de Berryer.
2 Billault (Âuguste-Adolphe-Marie) 1805-1863, député depuis 1837, représentant en 1848, président du Corps législatif, et ministre de l'intérieur sous le second empire.
3 Maupas (Ciiarlemagne-Émile de), 1818-1888, minislrc et sénateur sous le second empire.
io8 BERRYER SOLS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
Napoléon. Enfin paraissait un général d'Afrique , officier aventureux, méprisant le péril et le droit, dont la Moricière, qui le connaissait bien , avait dit :
Quand vous verrez Saint-Arnaud * ministre de la guerre , dites ; Voilà le coup d'État!
Les illusions n'étaient pas possibles; on voyait, on touchait le complot, on doutait seulement du succès.
Le Président , écrivait M. de Falloux à Berryer, a fait de tous ses anciens plans et de toutes ses anciennes illusions un certain amalgame que ses meilleurs amis considèrent désormais comme irrévocable. A partir du lever du rideau qui aura lieu le 4 novembre , il apparaîtra en scène dans toute sa personnalité et poussera l'Assemblée l'épée dans les reins, sans lui donner relâche. La capitale de la France, qui s'appelait Paris, s'appellera Boulogne avant la tin de l'année*.
Le 27 octobre le Moniteur confirma une nouvelle qui circulait depuis quelques jours : le Cabinet était changé. M. Léon Faucher, pour ne pas avoir voulu s'associer aux projets du Président, quittait le ministère de l'intérieur. 11 était remplacé par M. de Thorigny, ancien avocat général qui, sous Louis -Philippe, avait souvent conclu contre la Gazette de France et qui, depuis le 2i février, redevenu simple avocat, plaidait habituellement pour elle. M. Daviel, procureur général à Rouen, entrait à la justice, sur le refus de M. Gorbin, son collègue de Bourges: M. Blondel aux finances; M. Fortoul à la marine: M. de Lacrosse aux travaux publics; M. Gasabianca au commerce: M. Turgot aux affaires étrangères, et un savant professeur de droit, membre de rinstitut,
i Saint-Arnaud (Arnaud -Jacques Leroy de.) 179^18!^, maréchal de France en I85i.
2 Octobre 18.*il. Papiers de Berryer,
M. Giraud , à Tins truction publique. Quatre des ministres étaient pris en dehors de TAssemblée. Mais ce qui marquait la signification de la combinaison nouvelle , c'était le choix du ministre de la Guerre , le général de Saint-Arnaud, et du préfet de police, M. de Maupasi A peine nommé , le ministre de la guerre avait adressé aux troupes un ordre du jour dans lequel , ne parlant ni de la légalité , ni des institutions , invoquant pour toute loi les règlements militaires et prévoyant le jour où l'armée « apparaîtrait comme un moyen de salut pour la société menacée », il rappelait aux soldats le principe de l'obéissance passive en faisant remonter au chef Tunique responsabilité.
L'Assemblée se réunit le 4 novembre. Elle attendait avec anxiété la révélation des vues du Pouvoir exécutif. Le ministre de l'intérieur donna lecture du message du Président, message dans lequel étaient à la fois signalés le danger de la conspiration démagogique et la nécessité d'abroger la loi du 31 mai . Immédiatement après cette lecture, fut déposé le projet de loi qui rétablissait le suffrage universel dans les conditions fixées par la loi du 14 mai 1848. Le gouvernement demandait l'urgence.
Les sentiments de l'Assemblée éclatèrent aussitôt comme si elle n'avait pas prévu ce qu'on venait de lui hotifier. La gauche applaudissait; d'accord avec les ministres, elle réclamait l'urgence; elle oubliait les attaques dirigées par le message contre la démagogie pour savourer la consternation de la majorité.
Depuis le 20 décembre 1848, écrivait le lendemain le Siècle, voici la première journée véritablement bonne pour la République.
A part les représentants déjà engagés dans les trames de l'Elysée, les membres de la majorité étaient una-
100 berryeIr sous la république et le second empire.
nimes ijour blâmer racle du Président, mais non pour déterminer les moyens d*y répondre. Les uns envisageaient avec résolution la lutte à soutenir; les autres se flattaient encore d'en prévenir les suites , en évitant de pousser à bout Tagresseur. Berrj-er était monté à la tribune.
On ne pouvait, à son avis, se prononcer sur Turgence sans tenir compte des circonstances au milieu desquelles elle était proposée. Le changement de ministère, la difficulté notoire qu'avait rencontrée la formation du nouveau cabinet, la circulaire récente du ministre de la guerre , circulaire dans laquelle tout le monde avait été frappé du silence gardé sur l'autorité des lois et le respect des institutions , Témotion jetée dans le pays par les bruits répandus sur la nouvelle politique du Président, c'étaient là autant de faits dont la gravité devait, avant tout, fixer l'attention de l'Assemblée.
Les interruptions coalisées de la gauche et des élyséens coupaient à chaque instant les phrases de l'orateur. M. Jules Favre, le général Baraguey-d'Hilliers, M. Michel (de Bourges), M. Emile deGirardin, le prince Napoléon, demandent, au nom du règlement, qu'on lui retire la parole ; le président s'y refuse en rappelant que Ton a toujours eu le droit de discuter l'urgence.
Je dis, reprend Berryer, que c'est un mensonge à ce que tout le moude a pensé , à tout ce que tout le monde a dit, à ce qui est dans toutes les conversations, que de se taire sur la situation générale du pays , que de taire devant le soleil de la publicité ce que Ton murmure de toutes parts. Tous ces bruits secrets et souterrains sont l'objet de spéculations détestables, au devant desquelles nous voulons aller par des explications nettes et claires.
Berryer demandait donc que l'Assemblée, avant de se prononcer sur l'urgence, se retirât dans ses bureaux pour
nommer une commission qui entendrait les ministres et serait chargée de lui faire un rapport sur la situation politique du pays. Ces explications étaient ce que redoutaient le plus la Montagne et l'Elysée. Appuyés par M. Schœlcher^ et par l'extrême-gauche , les ministres allèguent que la proposition troublera les esprits. Il y avait d'ailleurs une première question , soulevée par le gouvernement, l'urgence, sur laquelle il fallait statuer. Pour ne pas embarrasser le vote par une difficulté de procédure, Berryer se borna à réclamer le rejet de Turgence, en attendant une discussion complète sur l'esprit et les termes du message.
L'urgence fut repoussée. L'Assemblée se réunit dans ses bureaux pour nommer la commission chargée d'examiner le projet du gouvernement.
L'entreprise du Président avait eu pour efTet d'éteindre les divisions entre les membres du parti monarchique; royalistes et régentistes, majorité et minorité de la rue de Rivoli, tous s'unirent pour la résistance. Les dissidents de la droite se replacèrent sous la direction de Berryer, à l'exception d'un seul, M. delà Rochejaquelein.
L'argument qu'invoquait M. de la Hochejaquelein pour expliquer l'appui qu'il donnait à l'Elysée, devait lui servir plus tard pour expliquer son entrée au Sénat ; c'était sa défiance contre les Orléanistes.
Quand je vois , disait-il, les hommes qui appuient la loi du 31 mai, quand je constate le tort qu'elle fait à l'opinion légitimiste , je me défie, j'ai le regret de le dire, je me défie.
Les royalistes les plus opposés à la loi du 31 mai tinrent au contraire k honneur de repousser le dangereux présent du Président. M. Béchard, qui siégeait
1 Scliœlcher (Victor) i80i-i893, représentant du peuple en 1848, i849et 1871 , sénateur inamovible en 1875.
i62 BERRYER SOUS LA RÉPCBUQUE ET LE SECOND EMPIRE.
dans le môme bureau que M. de la Rochejaquelein , lui répondit qu'il commencerait par rejeter le projet de loi, sauf à examiner ensuite les modifications possibles à la loi du 31 mai. M. Raudot, Tun des plus véhéments adversaires de cette loi, déclara qu'il regarderait le parti de Tordre comme perdu, s'il cédait à Tinjonction presque menaçante qui lui était faite. Tel était aussi l'avis de M. Alfred Nettement. Quelle que fût son opinion sur la loi du 31 mai, il croyait devoir répondre à un acte politique par un acte politique, et repoussait le projet pour ne pas se faire « l'auxiliaire d'une ligue inconstitutionnelle ».
Berryer se rencontra dans son bureau avec le général Cayaignac. Le général avait soutenu le projet ministériel; Berryer le combattit.
Non, dit-il, ce n'est pas un purril amour-propre qui nous dirige , mais bien la considération de notre dignité. Ce n'est pas un acte législatif que le Président de la République entend faire en présentant la loi; il a fait un acte politique destiné à amoindrir la dignité do rAsscmblée et à ruiner son autorité. C'est à ce point de vue qu'il faut envisager le projet de loi; c'est une déclaration de guerre devant laquelle il est impossible de tléchir.
La commission nommée fut contraire au projet. Elle ne comptait que deux membres favorables, M. Grévy^ et M. de la Rochejaquelein. Le duc de Broglie, 31. de Montalembert, M. Léon Faucher, M. Daru, n'étaient pas moins décidés que Berryer, tout en gardant au Président une disposition plus confiante. Le rapporteur, M. Daru,
1 Grévy (Jules), J807-48!)!, représentant du peuple en 1848, 1849 et 1871, député en 1868 et 1876, président de l'Assemblée nationale (1871) et de la Chambre des députés (1876), président de la Répul)lique (1879), démissionnaire le â décembre 1887.
hostile au projet et sympathique à Louis- Napoléon, exprimait fidèlement leur état d'esprit. La discussion s'ouvrit le i3 novembre.
M. Daru avait laissé entrevoir une transaction possible. M. de Vatimesnil, s 'inspirant de ses vues, proposait de détacher du projet de loi relatif à l'organisation communale le chapitre de l'électorat et d'en déclarer les prescriptions applicables aux élections politiques. Soutenu par M. Michel (de Bourges), le ministère repoussa tout moyen terme et réclama l'abrogation pure et simple de la loi du 31 mai. Elle fut rejetée par 355 voix contre 348.
Ce faible écart dans les votes révélait les divisions de l'ancienne majorité. Le groupe de M. Thiers et les légitimistes s'étaient rapprochés. Mais la réunion de la rue des Pyramides, qui avait marché avec la droite dans la question de re vision , se montrait indécise. Ses principaux chefs, M. de Broglie, M. Daru, M. de Montalembert, ne se résignaient pas à désespérer d'un accommodement avec le Président; résolus à lutter contre un coup d'État, ils pensaient le conjurer par leurs ménagements"; d'autres n'écartaient le conflit que parce qu'ils avaient d'avance pris leur parti de l'Empire , et de ces mobiles très divers naissait dans la réunion une opposition commune aux idées de résistance qui dominaient la droite. Déjà, dans deux séances auxquelles assistaient d'anciens ministres de Louis-Napoléon, MM. Rouher, Baroche et Fould , la réunion de la rue des Pvramides s'était déclarée contraire à toute interpellation , même sur la circulaire du ministre de la guerre.
C'était rendre impossible le grand débat qu'avait réclamé Berryer.
La môme cause devait empêcher le vote de la loi des questeurs; dernier effort tenté contre les complots de l'Elysée.
L'article i) du décret du 11 mai 1848 avait chargé le Président de rAssemblée de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de la représentation nationale , et lui donnait à cet efl'et droit de réquisition directe sur la force armée et les autorités dont il jugerait le concours nécessaire. Mais ce décret n'avait jamais été inséré au Bulletin des lois, et on se demandait s'il était encore en vigueur. Pour lever tous les doutes, les trois questeurs M. Bazi», M. de Panât ^ et le général Le Flô^, reproduisirent ces dispositions dans un projet de loi qu'ils déposèrent 1(' 6 novembre sur le bureau de TAssemblée.
C'est là ce qu'on a appelé la proposition des questeurs. La droite, le groupe de M. Thiers, la réunion de la rue do l'Université que présidait M. Mole, appuyaient en principe la proposition. Los Elyséens y étaient, comme rÉlysée lui-mome, naturellement contraires ; fidèle au système de prudence qu'elle avait adopté, la réunion dt' la ru«? des Pyramides résolut de la repousser. Dans ce déchirom«Mit de la majorité, il fallait, pour faire passer la proposition, lo concours de la gauche. Elle le donna au gouvernomont.
Ainsi, à toutes les époques décisives, la gauche était venue en aide à l'ambition (1(î Louis-Napoléon. Elle Tavait fait revenir de l'exil et admettre à la Constituante. Elle l'avait soutenu lors de la rt'vocatiou du général Changarnier contre l'Assemblée, encouragé contre elle, lorsqu'un nouveau mmistùre était venu proposer l'abrogation de
1 Puiiat (Doininiquc-Sainucl-Joseph-Pliilippc Briinet de Castelpers, ticumtc (ie) 17K7-1WX), député sous la Restauration et le gouveraement de Juillet, représentant du peuple en 18W et 1849.
i Le Flô (Adolphe-Cliarles-Emnianuel K^'néral) 1800-1887, représentant du peuple en 18i8, 18i!), et 1871, ministre de la (Uierre et ambassadeur à Sainl-PétcrsbourK sous la troisième Ilépuhliciue.
la loi du 31 mai; à ce moment môme, ses organes habituels déclaraient que le refus d'abroger cette loi entraînerait la guerre civile, donnant par cette menace un précédent et une excuse au futur auteur du 2 décembre.
Cette fois encore, la gauche s'opposa à la mesure qui devait,. en armant TAssemblée, prévenir le coup d'Etat.
Dans la séance du 17 novembre , où fut discutée la proposition des questeurs, le colonel Charras et les généraux d'Afrique, sacrifiant à la cause de la représentation nationale leurs griefs contre la majorité , firent en vain entendre à la gauche leurs avertissements. Fermant les yeux aux signes les plus évidents, poussés par des chefs dont quelques-uns avaient déjà fait pacte avec TElysée, ne voyant dans la victoire de Louis-Napoléon que la défaite de la majorité, sans vouloir y reconnaître leur propre ruine, les républicains assurèrent le succès du gouvernement. On entendit M. Crémieux dire : w la garde de l'assemblée, c'est le peuple, et avec la garde du peuple, il n'est besoin d'aucun décret; » M. Michel (de Bourges), s'écrier : « Il y a une sentinelle invisible qui nous garde ; cette sentinelle, je n'ai pas besoin de la nommer, c'est le peuple. » On vit se réunir dans un vote commun avec les plus ardents bonapartistes, M. Jules Favre, M. Crémieux, M. Madier de Montjau, M. Michel (de Bourges), M. Pascal Duprat, M. Emile de Girardin et Victor Hugo.
La droite, tout entière, sauf M. de la Rochejaquelein, avait voté avec les questeurs. Malgré les prophétiques adjurations de M. Thiers, leur proposition fut repoussée par 404 voix contre 300. « Vive la République ! » cria la Montagne, qui par ce vote portait un coup mortel à la République.
Un projet de loi sur la responsabilité des ministres venait d'être renvoyé à rAssemblée par le Conseil d'État. Une commission fut nommée pour l'examiner; le parti de l'Elysée , désireux de faire croire à une entente de la
droite avec les démagogues, au moment où il était luimême en accord avec eux contre la majorité, avait porté ses voix dans les bureaux sur des membres de la gauche; c'est ainsi que n'ayant pu faire passer dans le 1" et le C* bureau ni M. Baroche, ni M. fiineau, adversaires du projet, il avait décidé l'élection de M. Michel (de Bourges) et de M. Crémieux qui lui étaient favorables plutôt que celle de M. de Chaulieu et du général Bedeau; dans le ^^'^ bureau, il avait également soutenu M. Pascal Duprat contre M. Baze. C'était une manière de diffamer lo projet de loi, en lui donnant un caractère révolutionnaire. Cependant Berryer fut élu membre de la commission et par elle choisi pour président. En face de MM. Pascal Duprat, Michel (de Bourges), Crémieux, Marc Dufiaisse, il avait avec lui M. Pradié, M. Janvier, M. Monet, M. de Lasteyrie, M. Creton et M. Dufaure. Il s'appliquait à modérer les esprits et à les réunir dans un môme sentiment de résistance.
On sentait tardivement la nécessité d'écarter les dissidences : la proposition Creton et tout projet de candidature princière étaient abandonnés; les vieux soupçons tombaient; il n'y avait plus que les feuilles bonapartistes pour attaquer Berryer.
Le jour où la commission l'avait élu président, le Constitutionnel dùnonqdiy dans les termes les plus violents, les chefs de la majorité comme ayant formé un complot contre le Président.
Aveuglés par vos passions, comme le taureau par le drap rouge, leur disait l'auteur do 1 article, M. Granier de Gassagnac , vous donnerez tète baissée sur la pointe de Tépée tendue et immobile qui vous attend.
Interpellé par jVI. Creton sur les origines de cet article, le ministre de la justice affirma que le gouvernement y
était absolument étranger, et sans se prononcer davantage , il essaya d'engager une diversion , en donnant lecture des reproches véhéments dirigés par le Messager Contre les membres de la majorité qui avaient repoussé la proposition des questeurs.
Berryer prit la parole. Il déclara, avec une sévérité dédaigneuse , qu'il avait déconseillé l'interpellation , très peu touché qu'il était par l'article du Constitutionnel, Il réservait toutes les explications pour le grand débat qui s'élèverait sur le projet relatif à la responsabilité des ministres; mais il demandait au Cabinet de dire ce qu'il pensait du complot dénoncé. C'était au ministère de la justice que les informations devaient aboutir; s'il y avait complot, le garde des sceaux devait le savoir, et, s'il sauvait qu'il y en eût un , il était tenu de poursuivre ceux qui y avaient pris part. Berryer le mettait en demeure de répondre.
Ainsi pressé, le ministre convint qu'il n'avait connaissance d'aucun complot.
La conspiration n'existait que contre l'Assemblée, et elle venait de ses accusateurs. Bien loin de préparer une agression , la majorité cherchait consciencieusement, dans la discussion de la loi municipale, les éléments d'un accord avec le Cabinet, pendant que le Président, non content de la livrer à ses journaux, l'attaquait luimême dans ses allocutions publiques.
Par 443 voix contre 229, l'Assemblée avait décidé, le 29 novembre, de passer à la troisième délibération de la loi municipale. Elle la continuait le l'^'^ décembre en s'inspirant de ces paroles du rapporteur, M. de Vatimesnil :
Personne ne veut plus que moi la conciliation , l'union et l'harmonie des pouvoirs ; personne n'y a plus travaillé dans le passé ; personne, j'en prends l'engagement, n'y travaillera plus <ïue moi dans l'avenir ; mais , pour qu'il y ait union et conci-
liation, il faut, do part et d'autre, que Thonneur et Ja dignité soient saufs.
Comment Louis-Napoléon aurait-il pu entendre ce langage? Son espérance était dans le conflit. Le 27 novembre, il prenait à part son rédacteur habituel, M. Grani(T de Cassagnac, et lui disait :
Nous sommes au cinqui(>me acte; il faut que la toile tombe sur ma défaite ou sur celle de rAsscnibléc. Allez, ne craignez pas d'en trop dire. Cliauffoz la chaudière énergiquement; car je désire qu'elle éclate ^
Dans cette séance du l^"" décembre, les Élyséens s'uniront à la Montagne pour faire tomber la loi municipale. Ils n'y réussiront pas. La majorité vota contre eux.
On sentait venir le coup d'Etat. M. de Persigny^ Tannonçait audacieusement. M. de Chaulieu, le rencontrant dans un couloir, lui dit devant M. de Larcy : « Préveneznous, quand vous ferez votre coup, afin que nous puissions retenir nos places à la diligence. — Vous feriez mieux de les retenir au Sénat » , répliqua le confident de l'Elysée.
Berryer allait quitter l'Assemblée, lorsque dans la salle des Pas-Perdus, près de la statue de Casimir-Perier, il aperçut Changarnier, la Moricièro, M. Baze et quelques-uns do leurs amis. Il s'approcha d'eux : w Eh bien! C'est pour demain, leur dit-il; ètes-vous prêts? » Ils étaient incrédules. Changarnier gardait son assurance, oubliant do se délier des autres à force de se confier en soi. La Moricière seul voyait le péril : « Vous n'êtes pas
i Souvenin du second Empire^ par M. Granicr de Cassagnac, 1879, 3 v. in- 12. I, p. 206.
- Pcrsigny (Jean-Gilbcrt-Victor-Fialin, créé duc de) 1801-1872, condamné par la Chambre des Pairs pour avoir pris part à la conspiration de Boulogne en 1840. représentant du peuple en 1819. sénateur, ambassadeur à Londres, deux fois ministre de l'intérieur sous le second Empire.
sur la liste, dit-il en riant à Berryer; moi, j'y suis. » Le soir de ce jour avait lieu la réception hebdomadaire de rÉlysée. Une foule brillante remplissait les salons. Les officiers étaient nombreux. On aurait pu remarquer Tattention de Louis-Napoléon à les entretenir et son long a parte avec le chef d'état-major de la garde nationale, M. Vieyra. Mais Téclat de la réunion ne laissait pas place à ces observations. A la même heure, tandis que Changamier voyait jouer Af^"^ de la Seiglière au Théâtre-Français, M. de Morny était à TOpéra-Comique, plaisantant avec ses amis des éventualités d'un coup d'État, non loin d'une loge occupée par Cavaignac et la Moriciére. A la suite de la représentation , il se rendit à TÉlysée. Les visiteurs avaient déserté le palais. Mais, dans les salons dépeuplés, le général de Saint-Arnaud, M. de Maupas et M. de Persigny conféraient avec le Président.
Le lendemain matin, 2 décembre, Paris en s'éveillant apprit le coup d'État. Des affiches annonçaient la dissolution de l'Assemblée, des proclamations étaient adressées au peuple et à l'armée , et le bruit se répandait que les généraux d'Afrique , les questeurs de l'Assemblée, et plusieurs députés , parmi lesquels M. Thiers, avaient été saisis à leur domicile et mis en prison. Paris était en état de siège et les troupes en mouvement sur tous les points.
A ces nouvelles , la première pensée des membres de la droite fut de courir chez Berryer. M. de Kerdrel et plusieurs de ses amis étaient à sa porte dès sept heures
1 Morny (Charles-Augusle-Louis, comte, puis duc de), 1811-1865, député sous le gouvernement de Juillet, représentant du peuple en 1849, ministre de rintérieur et président du Corps législatif sous le second Empire.
170 BERRYER SOLS LA RÉPUBLIOL'E ET LE SEœND EMPIRE*
du matin. Il était déjà sorti; il avait été chez le due de Broglie, et de là chez M. Daru, impatient d'avoir des informations et de concerter la résistance.
L'important était d'occuper le Palais-Bourbon et d'y tenir séance. Une soixantaine de représentants avaient pu pénétrer dans l'intérieur du Palais par une porte donnant sur la rue de Bourgogne. Mais les gendarmes, n'écoutant que les ordres de leurs officiers, les avaient fait sortir, tandis que M. Dupin, que ses collègues avaient été chercher dans les appartements de la présidence , se hâtait d'y rentrer, après un simulacre de protestation, en se disant consigné.
Chassés du Palais-Bourbon , les représentants se transportent rue de Lille, chez M. Daru. Ils y trouvent une réunion déjà nombreuse. Berryer y était. Avant de savoir où l'Assemblée pourrait délibérer, il avait songé à lui assurer une protection armée. Le général de Lauriston, qui faisait partie de la Chambre, était colonel de la garde nationale de la 10*" légion, dont l'arrondissement comprenait le Palais -Bourbon. Berryer lui dépêcha un de ses collègues du Midi, indiscipliné dans les votes, mais tout de feu pour l'action, M. Léo de Laborde, avec ces simples mots écrits sur un billet non cacheté : « Faites ce que Laborde vous dira ».
Ce que M. de Laborde devait dire au général, c'était de convoquer la lO'^' légion, pour prêter main forte à l'Assemblée en quelque lieu qu'elle tînt sa séance. M. de Lauriston exhiba au député de Vaucluse Tordre du général en chef de la garde nationale , M. de Lawœstine, qui interdisait la convocation de la légion; il était sans illusion sur l'issue d'une lutte avec les troupes de ligne, déjà maîtresses du Palais-Bourbon. Mais, résolu à faire son devoir de représentant, il déclara que si FAsscmblée se réunissait quelque part en nombre suffisant pour donner à ses actes une autorité morale, il ferait
tout au monde , malgré les immenses difficultés de la situation, pour assurer la liberté de ses délibérations. M. de Laborde revint aussitôt chez M. Daru pour rapporter cette réponse à Berryer. Au même moment , le maire du 10^ arrondissement, M. Augustin Gochin^ gendre de M. Benoist d'Azy, faisait savoir aux représentants qu'il mettait à leur disposition le local de sa Mairie sise alors rue de Grenelle , au point où l'on a prolongé depuis la rue des Saints-Pères.
Les députés s'y rendirent immédiatement. Arrivés dans la salle de la Mairie , ils se constituèrent régulièrement sous la présidence de M. Benoist d'Azy qui, en sa qualité de premier vice-président, avait réclamé cet honneur. Le second vice -président, M. Vitet-, se tint à ses côtés; MM. Chapot, Grimault et Moulin, prirent place »u bureau comme secrétaires. Près de deux cent cinquante membres étaient réunis. Plusieurs membres de la gauche s'étaient mêlés à la droite.
Berryer, de l'aveu de tous, fut l'âme de cette assemblée^. Comme il arrive toujours en pareilles conjonctures, les paroles vaines , les motions inutiles , les récits personnels , les exclamations , se succédaient. Berryer allait au fait. Une protestation avait été signée par plusieurs membres. Le Président se préparait à la lire.
Je crois qu'il ne convient pas à l'Assemblée de faire de protestation, dit Berryer. L'Assemblée nationale ne peut se rendre
1 Cochin (Augustin) 1823-1872, membre de l'Académie des Sciences morales et politiques, préfet de Versailles en 1871.
2 Vitet (Louis) 1802-1873, conseiller d'État et député sous le gouvernement de Juillet, représentant du peuple en 1849 et 1871, membre de l'Académie française.
3 « M. Berryer, dit un apologiste du coup d'État, peut revendiquer l'honneur d'avoir été l'àme de la séance. » Hist. d'un coup d'État par M. Paul Belouino, 1852, p. 129. « Toutes ces mesures rapides, dit un républicain, furent prises sous l'inspiration de M. Berryer qui, dans cette heure suprême, sut penser et pourvoir à tout. » Histoire parlementaire de la seconde république, par Eugène SpuUer, 1891, p. 328.
i72 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
dans le lieu ordinaire de ses séances. Elle se réunit ici. Elle doit faire un acte d'Assemblée et non une protestation. Je demande que nous procédions comme Assemblée libre, au nom de la Constitution.
Et. comme au milieu dos marques d'assentiment, des motions particulières s'élèvent;
Laissons de côté tous les incidents, reprend Berryer... Rendons un décret. Je demande qu'aux termes de l'article 68 de la Constitution, attendu qu'il est mis obstacle à son mandat, l'Assemblée Nationale décrète que Louis-Napoléon Bonaparte est déchu de la Présidence de la République et qu'en conséquence le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale.
Immédiatement voté , le décret est transcrit sur des feuilles que signent tous les représentants ^ Puis, à la voix de Berryer, l'Assemblée prend une série de décisions : mise on liberté des représentants arrêtés, ordre au général Magnan^, à peine de forfaiture, de mettre Farmée de Paris à la disposition de l'Assemblée nationale, nomination du général Oudinot au commandement en chef des troupes, et de M. Tamisier *^, comme chef d'état-major.
Des groupes s'étaient formés autour de la Mairie. Berryer, accompagné de M. de Vatimesnil et de M. Tamisier, parait à la fenêtre d'une salle voisine du lieu de la séance. M. de Kerdrel lui avait prêté et passé lui-même autour du corps son écharpe de représentant. Berryer annonce à la foule, avec des accents faits pour l'émouvoir, les résolutions de l'Assemblée. Des applaudissements, des cris de « Vive l'Assemblée nationale » ré-
1 Nous avons publié le fac-similé d'une de ces feuiUes, conservée par Berryer, dans le recueil de ses Œuvres. V. p. 191.
^ Magnan (Bernard-Pierre) 1791-18(Ki, représentant du peuple en 1849» maréchal de France et sénateur en 1852.
3 Tamisier (Krançois-Laurenl-Alphonse), 1809-1880, représentant du peuple en 1848, 1849 et 1871.
pondent à sa parole. Mais la masse reste indifférente ou découragée. L'heure de la force est venue.
L'Elysée n'avait pas prévu la résistance des représentants ; la surprise ralentit de sa part les décisions. Avertis des événements, le ministre de la guerre et le préfet de police envoient, chacun de son côté, le général Forey à la Mairie avec ordre de dissoudre la réunion et de faire transférer à la prison de Mazas les représentants qui refuseraient de se séparer. Le général Forey ^ avait été l'homme de confiance du général Changarnier. A sa vue, plusieurs représentants ne peuvent retenir leur indignalion; ils lui disent énergiquement ce qu'ils pensent de sa conduite.
Tous décident de résister. Les portes de la Mairie s'ouvrent. Les agents de police s'avancent et enjoignent aux représentants de se mettre en marche. Les présidents Benoist d'Azy et Vitet, et, après eux, tous leurs collègues, déclarent qu'ils ne sortiront que par la force. Les agents les prennent par le bras ; placés entre deux haies de soldats, les membres de l'Assemblée Nationale sont conduits à la caserne du 7® lanciers, au quai d'Orsay. Lorsqu'ils furent dans la cour de la caserne, un des secrétaires procéda à l'appel de ses collègues. Tous les représentants étaient debout, sauf le doyen, M. de Kératr}% vieillard de 82 ans, à qui l'on avait porté une chaise. A l'appel de son nom , chacun répondait : « Présent. » La scène était imposante. Les soldats en bonnet d'écurie regardaient, silencieux et sympathiques. On constata la présence de 218 membres de l'Assemblée.
Le colonel Feray commandait le l"" lanciers. Gendre du maréchal Bugeaud et cousin de M. de Salvandy, il était en relations amicales avec les principaux représentants. Il mit son salon à leur disposition. Berryer et
1 Forey (Élie-Frédéric), 1804-1872, maréchal de France et séuateur sous le second empire.
M. Odiloii Barrot y passèrent la nuit avec quelques-uns de leurs collègues. M. Léo de Laborde égayait de sa verve du Midi leurs graves pensées ^
Vers dix heures du soir, commença dans la caserne un mouvement de chevaux et de voitures; c* étaient les omnibus de la poste et les voitures cellulaires qu'on avait été chercher pour le transport des prisonniers. Les premiers appelés furent emmenés à Mazas et au Mont- Valérien; les derniers, à sept heures du matin, au fort de Vincennes. Berryer, M. Odilon Barrot, M. de Larcy, M. de Kerdrel, M. de Melun, M. Buffet faisaient partie de ce troisième convoi. Les représentants furent répartis dans des chambres démeublées, couchant sur des matelas par terre. M. de Kerdrel et quelques membres de la droite réclamèrent avec bonne grâce le soin de faire le lit de Berryer. Les officiers d'artillerie en garnison à Vincennes s'efforçaient d'adoucir par leurs prévenances la situation des captifs. Mais le passé et l'avenir remplissaient tristement les entretiens.
Pendant que M. de Kerdrel prenait possession de la chambre qu'on lui avait attribuée , il vit entrer un brigadier de police , qui, au départ du quai d'Orsay, s'était montré grossier pour quelques-uns des représentants. L'agent paraissait embarrassé ; il témoigna pour le député breton un empressement inattendu et se mit à lui faire son feu. « Ah ! Monsieur, dit-il, on nous avait bien trompés ! On nous avait dit que vous étiez des rouges ; mais je vois bien que c'était faux; je viens de voir M. Berryer. Oh ! je le connais bien. Il est là. »
Les proclamations de Louis-Napoléon avaient annoncé que les électeurs seraient appelés à se prononcer sur une Constitution nouvelle. Berryer ne se faisait pas illusion sur le résultat de ce plébiscite. « Il y a quelque chose de plus douloureux que la violence dont nous sommes
i Mém. posthumes de Odilon Barrot , IV, p. 220.
victimes, disait-il à M. de Larcy, c'est le spectacle que va donner cette malheureuse nation condamnée dans un moment d'épouvante à se renier elle-même ».
Le surlendemain de leur emprisonnement, les représentants virent arriver un commissaire de police qui, du haut d'une table, leur donna lecture d'une liste , sur laquelle les noms de la plupart d'entre eux étaient inscrits. Ceux qu'on avait ainsi désignés devaient immédiatement quitter la forteresse. Où allait- on les diriger? Dans les cours étaient des omnibus de la compagnie des chemins de fer du Nord. Quelques-uns se demandaient si on ne les enverrait pas à Ham ou à Doullens.
Ils allaient monter en voiture, lorsque Berryer dit tout à coup aux membres qui l'entouraient : « Et si par hasard on se proposait de nous mettre en liberté? Estce que nous pourrions accepter une telle libération? Ce serait une sorte de reconnaissance et de consécration de la détention de ceux de nos collègues qu'on a gardés ^ » A cette réflexion, beaucoup hésitent; déjà on se disposait à rentrer, lorsqu'un représentant fait remarquer que parmi les prisonniers retenus figure M. Larabit, bonapartiste de vieille date , qui avait suivi l'Empereur à l'île d'Elbe, et qu'il n'est pas probable qu'on lui réserve un traitement plus rigoureux. L'observation calme les inquiétudes, et les représentants se décident à monter dans les omnibus. Un commissaire est avec eux dans chaque voiture. Ils font un assez long trajet sans savoir où on les mène ; puis les chevaux s'arrêtent. On était sur les boulevards extérieurs , non loin de la Salpétrière ; les agens de police descendent et annoncent aux représentants qu'ils sont libres ; ils se dispersèrent pour regagner leurs demeures.
Pendant ce temps, la Haute Cour réunie au Palais de
1 Mém* posthumes de Odilon Barrot, IV, p. 233.
i76 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
Justice, SOUS la présidence de M. Hardouin, avait déclaré Louis-Napoléon Bonaparte prévenu du crime de haute trahison, et convoqué le haut jury national pour le juger. Le Conseil d'État , presque tout entier, avait signé une protestation, et sur une barricade élevée au faubourg Saint- Antoine, un représentant de rextrême-gauche , Baudin, était mort au cri de : Vive la République ! Exemple dont Berrver, malgré la divergence des opinions , tint jusqu'à la fin de sa vio à honorer le souvenir, mais qui demeura isolé. A part de rares exceptions, les Montagnards, qui avaient parlé de la Sentinelle invisible du peuple, firent comme elle; ils ne se montrèrent pas. En province, l'insurrection se leva sur plusieurs points, en apparence pour venger la Constitution , en réalité pour commencer la guerre sociale et , par l'excès de ses violences, justifier, s'il était possible, aux yeux des populations, l'attentat du Président.
Bon nombre de représentants avaient été retenus prisonniers ; ils devaient être expulsés du territoire ; les uns , la plupart membres de la gauche, par mesure définitive, les autres, comme M. ïhiers, M. de Rémusat, M. de Lasteyrie, M. Baze, à titre temporaire. Les généraux d'Afrique étaient expédiés à Ham, en attendant leur bannissement. Sans connaître encore ni tous les noms des captifs , ni le sort qu'on leur réservait, Berryer, à peine informé du maintien de leur incarcération , écrivit au général Magnan, commandant la place de Paris, cette lettre qui ne devait pas avoir de réponse * :
Général ,
Los membres de TAssemblée nationale, réunis à la Mairie (iu X^ arrondissement , ont été , en vertu d'ordres signés de vous , rais en état d'arrestation. Conduits à la Caserne du quai
1 La copie est daus les papiers de Berryer.
d'Orsay , ils ont été transférés en masse dans diverses prisons d'État. J'étais avec plusieurs de mes collègues au château de Yincennes; hier matin, on est venu nous enlever, pour nous amener à Paris , avec déclaration que tous sortaient sans exception et sans conditions. J'apprends que plusieurs ont été retenus. Il n'est pas possible que les hommes qui ont participé aux mêmes actes soient soumis à des situations différentes; tous doivent être , sans exception, l'objet des mêmes mesures. Nous faisons appel à l'honneur militaire.
J'ai l'honneur d'être , Général , votre serviteur
Berryer.
Paris, 5 décembre 1851.