‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits)Chapitre 15 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA PRÉFACE DE l'eMPIRE.

Fin du régime parlementaire. — Le Corps législatif et le Sénat. — Berryer refuse toute candidature au Corps législatif. — Impression produite par le succès du coup d'Etat sur l'esprit du comte de Chambord. — Le parti de l'action en profite pour renouveler ses attaques contre les chefs de la droite parlementaire. — Le procès-verbal de Nantes. — Lettre du comte de Blacas à Berryer. — Le comité des Douze est d'avis que les royalistes ne doivent pas prendre part au scrutin plébiscitaire du 20 décembre. — Literprétatîon donnée à cette décision par les journaux. — Correspondance échangée à ce sujet entre Berryer, M. de Montalembert, et M. de Falloux. — Berryer engage ses amis à se présenter au Corps législatif et aux conseils électifs.

— Sa lettre à M. de Rémusat exilé. — Le comité des Douze est dissous par le comte de Chambord qui institue à la place un bureau central, uniquement chargé de transmettre ses instructions aux bureaux des départements. — Berryer est prévenu, au dernier moment, de cette nouvelle organisation. — Sa lettre au comte Femand de la Ferronnays. — Décrets du â2 janvier 1852 prononçant la confiscation des biens de la famille d'Orléans. — L'affaire est portée devant le tribunal de 1'® instance de la Seine. — Berryer, Odilon Barrot et Paillet. — Plaidoirie de Berryer. — Forum et jus, — Berryer se rend à Frohsdorf .

— Lettres de M. de la Ferronnays à M. de Pontalba et de Berryer à M. de la Ferronnays. — Instructions du comte de Chambord, en date du 10 juin, prescrivant l'abstention à son parti. — Plaintes qu'elles suscitent dans les rangs des royalistes. — Berryer est élu bâtonnier de l'ordre des avocats et membre de l'Académie française. — Ses lettres à MM. Thiers et de Eémusat, toujours bannis du territoire français. — Procès intenté en Belgique à M. d'Haussonville. — Berryer se dispose à le défendre. — Circonstances qui l'en empê-

chent. — Efforts de Berryer pour la fusion. — Sa lettre au prince de Joinville. — Hésitations et divergences. — L'Empire s'annonce. — Notes et conseils de Berryer sur le projet de manifeste du comte de Chambord.

La république subsistait de nom, bien que mortellement atteinte par le coup d'État. Ce qui, dès le 2 décembre, avait disparu, c'était le régime parlementaire. C'en était fait des institutions libres que la Restauration avait fondées et qui , à travers deux révolutions , s'étaient soutenues pendant plus de trente années. La tribune, symbole do ces institutions, était abattue. Il y avait encore deux Chambres décorées des noms de Sénat et de Corps législatif, mais ne gardant, avec des attributions restreintes, qu'une ombre d'influence.

La responsabilité ministérielle n'existait plus. Le Conseil d'État, nommé par le Président, devenait le pouvoir dominant. Représenté par des commissaires auprès des Chambres, il préparait les lois et prononçait sur les amendements émanés du Corps législatif. Le public n'était pas admis aux séances du Sénat, et les procès-verbaux officiels ne divulguaient des délibérations des deux Assemblées que ce que le gouvernement en voulait faire connaître. Les journaux étaient à la merci du pouvoir qui avait sur eux droit d'avertissement, de suspension ou de suppression.

On était revenu à la constitution de l'an VIII, et, comme toujours, on proclamait la révolution, cette fois, définitive.

Pour les masses, le changement passait indifférent, si même il n'était accueilli par elles avec satisfaction. Lo silence semblait la paix; l'abaissement des Chambres la revanche de l'Autorité; on se disait que l'échéance de

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1852 n'était plus à craindre; on n'allait pas au delà, et cette pensée que le gouvernement, écartant toute ingérence indépendante, se chargeait à lui seul d'assurer la tranquillité, loin d'éveiller les susceptibilités de ce pays autrefois si jaloux de ses franchises, promettait à son humeur, lasse d'agitations, le repos désiré.

Berryer était de ceux que la révolution accomplie pouvait le plus atteindre. Il eut du moins cette consolation d'apprendre que le collège électoral, dont il avait été pendant vingt années le représentant, ne l'abandonnait pas. Les Marseillais n'attendaient que son consentement pour lui donner leurs voix.

Nous ne comprenons p-as une Assemblée législative dont vous ne feriez pas partie , une tribune nationale qui fût privée de votre éloquence, lui écrivait M. de Surian. Mais nous comprenons aussi que vous ne pouvez rentrer dans la vie parlementaire que tout autant que votre dignité n'en serait pas compromise. Il est très essentiel que vous nous fassiez connaître en temps mtile si vous consentez à être de nouveau notre mandataire. Nous nous sentons assez forts pour faire triompher votre candidature, même contre Tautorité si elle voulait la combattre, et nous ne céderons pas plus devant les tendances despotiques du moment que nous n'avons faibli devant les menaces révolutionnaires ^..

On fut bientôt fixé sur les attributions réservées au Corps législatif. Le 5 février 1852, Berryer fit savoir à M. de Surian qu'il était très décidé à ne solliciter et à n'accepter aucune candidature.

... Qu'irai-je faire, lui demandait-il, dans ce nouveau Corps législatif, d'où la vie politique est entièrement retirée, où je ne trouverais ni l'action publique, ni l'indépendance que les révolutions de 1830 et de 1848 ne nous avaient pas ravies?

i 28 décembre 1851.

C'était pour lui une peine vivement sentie, Berryer ne le cachait pas, de redevenir étranger aux populations du Midi qui lavaient adopté pour compatriote, et de s'éloigncT do cette tribune nationale que de longs travaux et son sincère patriotisme, il avait le droit de le dire, avaient rendue chère à ses souvenirs.

Il ajoutait avec vérité :

La tristi'sst* de mes rejjrrets, vous le comprenez, mon ami, a (l<'s causos phis olovros que le sentiiiiont de ma position persomn^lh'. Piiis-je, sans doiiloiir ot sans inquir»tude, voir la Frauct* [»roscriiv par tant de inlllions de voix les droits et les institutions mk-cssain^s à la puissance et à la dignité des nations chivtiennj^s, ainsi quelle a nirooniui la force tutélairc cl la dou(M» majt'str' d'une royauté dt» quatoi'ze siècles?

DitMi M'uille préserver noire patrie des hontes et des misèn»s qu«' jo redoute pour elle! *

La h^ttre ne fut point publiée. La terreur sous laquelle vivait la presse empêcha la Gazotte du Midi de la reproduire : mais on eu lit de nombreuses copies et on les répandit sur tous les points du département.

D'autn^s épreuves, plus intimes et plus cruelles, attendaient le royaliste.

(.)n a déjà vu de (juelles attaques Berryer avait eu à sDuiïï'ir, dans l'intérieur de son propre parti, depuis le commeucemonl de sa carrière parlementaire. Jusque-là, ces atlaquc^s n'avaient point prévalu dans h^s conseils de l'exil. Le dernier et le plus éclatant effort tenté contre sa politi(iue s'était trahi dans la circulaire de Wiesbadeu; la divulgation prématurée avait tué Tentreprise,

1 l/à leUrc est tout onticre tlans les Œuvres de Berryer. V, p. IKO,

et la nécessité, immédiatement reconnue, de recourir à Berryer lui-même pour en arrêter les suites, n'avait eu d'autre effet que de mettre plus en lumière la puissance âeTorateur sur l'opinion française. Pour le public, peu au courant des dissidences intestines, le discours du 16 janvier 1851 et la lettre de Venise résumaient la direction du parti royaliste.

Mais c'était le propre des adversaires de cette direction de ne jamais se relâcher de leur dessein. Dès le dé- ^ut de la campagne de revision , leur thème avait été de faire de Berryer et de ses amis les fauteurs de la conspiration élyséenne ; on qualifiait leur influence de « néfeste et de paralysante »; on p*hésitait pas à dire , surtout <ians l'Ouest, qu'aux élections de 1852, il faudrait se garder de les renommer.

Berryer avait soupçon de ces menées ; il ne les connut bien qu'après le coup d'État. Elles lui furent révélées par une lettre de M. de Grandville à M. de la Guibour- &6re\ lettre que ce dernier lui communiqua.

Le 16 décembre 1851, M. Emerand de la Rochette, rédacteur d'un journal de Nantes, hostile à Berryer, l'Etoile (depuis V Espérance) du peuple, déclarait devant M. de Grandville, savoir de source certaine que « MM. Berryer et de Falloux étaient partisans de la prorogation des pouvoirs et qu'ils n'avaient décidé la revisionque dans ce but ».

Pressé par M. de Grandville , il invoquait le témoi- Page de M. de Goislin qui aurait affirmé tenir ces renseignements du duc de Levis et de M. de Saint-Priest.

Révolté de ces propos et des commentaires qui les accompagnaient, M. de Grandville mit M. de la Rochette 6Q demeure de provoquer une réunion dans laquelle , ®^ présence de huit témoins, M. de Goislin et lui échan-

*^ décembre 4851.

géraient des explications dont il serait dressé procèsverbal.

Frère d'un représentant de la Loire-Inférieure à TAssemblée législative, le marquis de Goislin, de vieille race bretonne, avait dans le cœur plus de vaillance que de portée dans Tesprit; c'était une nature capable d'inspirations héroïques, on le vit bien en iSli, lorsqu'il s'enrôla, malgé son grand âge, dans les zouaves de Charette, pour marcher à l'ennemi. Comment donc avait-il pu se laisser aller à de telles imputations contre Berrj^er et contre M. de Falloux, son ami d'enfance? On aurait peine à le comprendre, si l'on ne savait quels effets les passions de parti produisent parfois jusque sur d'honnêtes gens.

La réunion réclamée par M. de Grandville eut lieu à Nantes , le ^8 décembre , dans l'hôtel de Bretagne. Elle se composait de MM. le marquis de Goislin, l'abbé de l'Epinay, ancien représentant, Charles de Kersabiec et Fmerand de la Rochette, tous deux rédacteurs de VEtoile y Patrice de Goulaine et Alphonse du Fort, conseillers généraux, Charles de la Salmonière et Aristide de Grandville.

Malgré la réserve de M. de Goislin alléguant qu'il ne pouvait, sans la i)ermission d'une autorité supérieure, donner des explications étendues , il résulta du procèsv(Tbal qu'il avait bien dit aux rédacteurs de VE toile tenir du duc de Lévis, de M. de Saint-Priest et du duc des Gars, (lue Berryer et M. de Falloux avaient successivemcnt envoyé le duc de Noailles, le duc de Valmy et le duc do Clormont-Tonnerre auprès du comte de Ghambord, pour lui soumettre des propositions favorables à la prorogation des pouvoirs du Président ou à sa réé» lection, propositions que le Prince avait repoussées « comme indignes du principe qu'il représentait. »

M. de Grandville adressa ce procès-verbal à Berryer. La conclusion qu'il en tirait , c'est que les propos avaient

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été réellement tenus et des instructions données pour écarter les modérés aux élections de 1852.

Il faut le reconnaître, écrivait-il avec tristesse, si on ne sent pas une politique unique, si le parti légitimiste est occupé, au lieu de rester uni , à chercher toutes les occasions de calomnier les hommes qui Font toujours si bien guidé , si enftn une volonté supérieure ne vient pas briser toutes ces intrigues, qui nous perdent et qui éloignent de nous des hommes qui ne peuvent comprendre ces divisions, nous ne présenterons jamais à la France un avenir qui puisse nous faire adoptera

Devant les attaques dont il était l'objet, Berryer se re- ^ trouvait tel que nous le verrons toujours, soucieux de sa cause et non de sa personne.

11 est bon, avait-il répondu à la première lettre de M. de Grandville, que l'on arrive à la source de ces indignités. Tu penses bien que je n'en suis pas le moins du monde émupour moi-même; je me sens et je suis, en efifel, trop au-dessus de ces pauvres cabales... Tu as agi dans vos réunions comme je t'ai vu agir depuis quarante ans, en homme de raison, d'honneur, de vérité, en ami dévoué, et plus que personne, tuavais droit de parler de moi ; car il n'y a pas un acte, pas une pensée de ma vie qui ne te soient connus. Contente-toi de faire bien constater les imputations et leur source, mais ne prends pas fait et cause plus avant pour un ami qui ne se sent pas outragé*.

Berryer envoya à Frohsdorf copie du procès-verbal de Nantes et de sa correspondance, afin que toutes les pièces du débat fussent mises sous les yeux du comte de Ghambord et du duc de Levis. Il en fit part également à M. de

1 28 décembre 1851. Papiers de Berryer.

2 28 décembre 1851.

Saint-Priest, en môme temps qu'à M. de Falloux, aux ducs de Noailles , de Clermont-Tonnerre et de Valmy.

M. de Saint-Priest ne pouvait croire à la réalité des paroles attribuées à M. de Goislin. Sur une interpellation pressante de Berryer, il désavoua formellement les propos qu'on lui imputait , en ajoutant avec un accent indigné qu'il <( rougirait de les répéter ^ ». M. de Clermont- Tonnerre, dont on avait incriminé le voyage à Frohsdorf, se contenta d'un dédaigneux démenti : « De pareilles allégations no comportent pas de réponse , écrivit-il à Berryer; je vous prie de vouloir bien dire à ces Messieurs qu'ils se trompent^. »

Le duc de Le vis ne voulait voir dans ces récits que de véritables commérages ; mais il n'hésitait pas à les répudier :

J(* n'en éprouve pas moins le besoin de vous donner ici l'assurance, disait-il à B^nTyer, que jamais il n'y a eu dans ma pensée, ni par conséquent dans mes paroles, rien qui ait pu autoriser M. dt; Goislin à tenir un langage offensant pour vous, pour M. de Falloux, ou pour aucun autn; de vos amis'.

L'incident ne touchait pas seulement les personnes. Restait toujours la question de conduite pendante depuis un an. Entre les deux politiques qui , depuis la circulaire de Wiesbaden, se disputaient l'influence, laquelle voulait-on suivre?

C'était là la conclusion pratique que M. de Falloux, à peine informé de ces tristes révélations , avait posée avec sa décision habituelle.

Nous ne sommes pas royalistes à la condition que le roi soit toujours heureux et que nous soyons toujours contents,

1 23 décembre 4851. Papiers de Berryer.

2 8 janvier I8^i2. Ibid,

3 22 janvier 48.%2. Ibid.

)ilà, écrivait-il à Berryer, ce que disait le comte de Maisî, il y a quarante ans. Voilà ce que vous pratiquez, mon lien cher ami, avec tant d'abnégation et d'éclat depuis vingtîux ans. Quant à moi , je n'avais rien de mieux à faire que vous prendre pour modèle et je vous jure que cela ne coûte pas. Je n'avais pas besoin de rapports intimes avec [. le duc de Levis , ni de faire prévaloir mes avis dans nos conîrences pour demeurer ce que je suis né et ce que je mourli, un yendèen "pur sang; tout ce qui m'a précédé dans ce lys donnait sa vie avec bonheur sans avoir l'espérance de mcontrer jamais un regard du roi. 11 ne m'en faut pas davantage, et mon dévouement n'est pas troublé une minute par pensée qu'il aura à s'exercer par lui-même, pour luilême, sans autre mobile que celui du devoir accompli et de conscience satisfaite.

Décidé à se retirer de la conférence des Douze , en illéguant Téloignement auquel le condamnait sa santé iffaiblie, M. de Falloux suppliait Berryer d'y rester.

Votre situation, lui disait-il, est bien différente, vous n'afez ni ma santé, ni aucun autre de mes motifs. Vous êtes lepuis vingt-deux ans toute la vie intérieure et extérieure de lotre cause. Vous ne pouvez modifier en rien votre situation, il vos devoirs.

Pour notre honneur, je le répète, je n'éprouve aucun souci; >our notre cause, il y va d'un intérêt suprême. Les hommes fui nous jugent si étrangement ne sont coupables que par f'intelligcnce^ ils l'ont été énormément depuis un an. Ils continuent à l'être de la manière la plus dangereuse à cette ieure. Quand l'incapacité s'élève par les résultats aux proportions de la trahison, trop de ménagements pour elle deient de la complicité ^

Les expressions étaient dures. Jamais Berryer ne les lût employées. M. de Falloux le savait, et les jugeant

1 !«' janvier 1852. Papiers de Berryer.

nécessaires, il demandait formellement à Berryer de^ faire passer sa lettre à Frohsdorf. Berryer la joignit eaj effet aux documents qu'il envoyait au duc de Levis. ïï avait réuni la conférence , « signalé vigoureusement la double politique pratiquée au nom de Monseigneur et l'impossibilité de demeurer plus longtemps dans ceij situations équivoques ^ ». Il annonçait à M. de Falloux; qu'une note serait adressée au comte de Ghambord, écrite; au nom de tous et portant sur toutes les questions.

Le duc de Levis se reconnut dans les reproches formulés par M. de Falloux. « Cette lettre, écrivait-il ii Berryer, est un véritable acte d'accusation contre moi. >» 0 constatait avec peine que Berryer paraissait y adhérer» en la lui communiquant sans commentaires , et déclarait qu'il se ferait un devoir de la soumettre au Prince , avec les autres pièces.

Quant à moi, ajoutait-il en un noble langage, si Theure la rotraite pouvait sonner, si je pouvais recouvrer ma liberU ci quitter lmi conscience et en honneur le poste qui m'a été confié, je m'estimerais bien heureux, vous n'en doutez pas^ Monsieur, vous qui me connaissez un peu mieux que M. de Falloux, et qui savez que si je suis encore ici, c'est qu'une TOrj lonté auguste et qui m'est bien chère l'a imposé à mon vouement, et aussi parce que les meilleurs et les plus éclai de mes amis, à la tcte desquels j'étais heureux et fier de v< voir placé, m'avaient fait une loi de rester là où ils croyais que j'étais appelé à rendre encore quelques services*...

liï.

Le blâme que les propos tenus contre Berryer et amis devaient trouver à Frohsdorf n'était pas doute!

1 Lettre à M. de Falloux, janvier 1832.

2 '22 janvier iSîii.

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e comte de Chambord savait, pour en avoir recueilli Texession de leur bouche , quelles vues avaient toujours pire Berryer et M. de Falloux, et dans quel dessein le c de Noailles, le duc de Clermont-Tonnerre et le duc de Valmy s'étaient rendus auprès de lui. Nous avons donné |uelques fragments de la correspondance du duc de Noailles avec Berryer pendant son voyage en Allemagne. 1 n'y était question de la prorogation des pouvoirs du Président, que comme de Tun des périls qu'on devait écarter.

Le Prince n'oubliait pas d'ailleurs les services de Ber- |ryer. Tout récemment encore , il venait de lui envoyer, par l'entremise du comte de Blacas, le témoignage de l'admiration que sa conduite dans les événements du 2 décembre lui avait fait ressentir.

Tout le monde reconnaît, écrivait M. de Blacas à Berryer, e c'est au bel exemple que vous lui en donniez que notre larti doit l'attitude calme, digne et énergique qu'il a prise dans ces circonstances difficiles*.

Dans la même lettre , parlant du vote à émettre , lors itiu scrutin du 20 décembre, sur les bases de la Gonsti- [lution proposée par l'auteur du coup d'État, M. de Bla- ,s exprimait les intentions royales en des termes qui trouvaient que le Prince maintenait sa conûance aux Résolutions prises par le Comité.

Monseigneur, disait-il , laisse le soin d'examiner et de déciîer cette grave question à ceux qui sont sur les lieux, souscrivant d'avance à ce qu'ils décideront.

Le marquis de la Ferté avait porté à Frohsdorf les ettres de Berryer et la note de la conférence ; il en re-

1 16 décembre 1851. Papiers de Berryer.

vint chargé des meilleures paroles pour les personneSi M. de Goislin fut blâmé et disgracié. Mais la politiq adverse avait envoyé aussi ses représentants auprès d Prince. Un ancien soldat de la garde royale, M. Sala, s'; était rendu de la part de M. de Saint-Priest; le duc d Cars y était venu lui-même. Le duc des Cars garda situation dans TOuest et M. de la Rochette la direct!

de VFtoile du Peuple , sans que M. de Grandville et lei hommes qui avaient avec lui défendu la politique da Berrj er, reçussent aucun témoignage qui put les soute* nir.

Il fut bientôt évident que Theureux succès de l'entreprise du 2 décembre, faite en dehors des parlementaires et contre eux, avait impressionné le comte de Chambord et fourni à leurs adversaires des argumenti efficaces, sinon fondés.

C'était donc à ce résultat qu'avait abouti Teffort dei hommes du Parlement! Leur impuissance était enfii constatée. Ils n'avaient réussi qu'à effacer la personiu du Roi, et tandis que le Prince consentait à leur laissa le soin des grandes décisions, le Président de la République, brisant les liens dans lesquels on voulait Tenchaîner, jetant bas la fiction de la responsabilité ministérielle , avait écarté les discoureurs , groupé les homme d'action et substitué à toute inspiration étrangère soi initiative directe et personnelle. C'était ainsi qu'il fallai se conduire avec la France. La lutte ne devait pas se dénouer par la parole, mais parl'épée; une organisation militaire était à créer bien plus qu'une organisation poH litique, et dans cette organisation elle-même, au lieu dej se fondre avec d'autres partis dont il ne pouvait être que la dupe, le parti royaliste devait se constituer seul, bien à part et bien en vue , sous Tunique direction de son chef. Plus d'influences intermédiaires, plus de conseillers temporisateurs, mais une armée prête à marchei

LA PRÉFACE DE l'EMPIRE. 191

SOUS l'œil et l'impulsion du Roi, qui seul devait paraître.

Tels étaient les raisonnements qui depuis longtemps bourdonnaient autour du Prince , parfois assoupis , jamais éteints. Les derniers événements, en leur donnant une apparence de justification, vinrent les ranimer et les grossir.

A toutes les époques et chaque fois qu'ils furent tentés d'écouter les hommes de savoir et d'expérience, les souverains se trouvèrent exposés à des conseils de ce ge nre. De pareils arguments assiégeaient Louis XIII, lorsqu'il confiait à Richelieu le gouvernement de la Franc e. On intéressait l'honneur de l'homme contre le devoir du Prince, et c'était en éveillant ses plus nobles susceptibilités qu'on exhortait Louis XIII à retirer le pouvoir des mains du grand cardinal, afin de le reprendre, disait-on, et de l'exercer lui-même; en réalité, pour le livrer aux frivoles et pernicieux esprits dont la présomptio n se flattait de régner sous le nom du Roi. Ceux qui tentaient cet effort contre le ministre s'intitulaient « les royalistes » ; les autres n'étaient que des « cardinalistes ».

Louis XIII fut parfois au moment de céder à leurs obsessions; son bon sens, sa conscience, et aussi quelques réflexions justes de fidèles serviteurs, le détournèrent de cette faiblesse : « Pour qui tenez-vous? » demanda-t-il un jour à Fabert, capitaine de ses gardes. « Sire, pour les cardinalistes^ », répondit résolument l'intègre soldat; car il avait pour maxime qu' « il faut entrer dans l'intérêt de ses amis, jamais* dans leurs passions », et son instinct patriotique lui montrait clairement que, si les avis prodigués à Louis XIII pouvaient flatter ses passions, ils allaient contre ses intérêts. Louis XIII le comprit. Ge fut la gloire du fils d'Henri IV d'avoir consenti, malgré

1 Le Maréchal Fabert, par Jules Bourelly (aujourd'hui général de brigade) , 1 , p. 494.

SCS déplaisirs, à laisser le gouvernement aux mains du ministre qui entendait le mieux les intérêts de la France et de la Couronne.

On ne pouvait amener que par de généreux et délicats motifs le descendant de Louis XIII à changer la ligne de conduite qu il avait adoptée jusque-là. Dans la lettre que M. de Blacas avait écrite à Berryer, il lui mandait que le comte de Chambord s'était rapproché de la frontière, et qu'il était prêt, quels que fussent les événements. Ces événements, on les attendait. Par une illusion fréquemment éprouvée, ainsi que le remarquait Berryer, au début de toutes les révolutions , on s'imaginait que « cela ne durerait pas » et on tenait, cette fois, ancêtre pas surpris. De là plus de faveur aux rôves d'organisation militaire qui s'ébauchaient dans l'Ouest; plus de propension à écarter les influences parlementaires et à exercer cette action directe qui devait dégager le parti et mettre en vue le Roi.

Les premiers indices de ce changement se manifestèrent au commencement du mois de février, par l'envoi de notes relatives à la conduite à tenir dans les élections législatives. Ces notes, qui se modifiaient les unes les autres , trahissaient encore quelque indécision. On souhaitait que les royalistes s'abstinssent de prendre part au scrutin: mais on faisait exception pour les localités où cette disposition ne serait pas générale, c'est-à-dire « presque partout », comme M. de Pastoret le faisait justement observer à Berryer.

L'abstention, qui devait être la règle officielle du parti, ne fut formellement prescrite qu'au mois de juin.

Les hésitations et les divergences étaient naturelles dans de si graves conjonctures. Berryer lui-même ne fut pas toujours en complet accord avec ses plus intimes amis, et son opinion personnelle échappa d'autant moins à la mobilité commune qu'en dehors du principe

lixe de Thérédité royale , il avait pour habitude de tenir grand compte du mouvement des esprits et des choses. Sur un point, sur le parti à prendre lors du vote plébiscitaire du 20 décembre, il n'avait point fléchi. C'est ici que se place entre lui et M. de Montalembert une controverse dont il faut dire les détails, bien que l'affection, qui réunit ensuite ces deux nobles natures, ait tout eiïacé.

M. de Montalembert n'avait pas suivi les membres de la droite dans leur opposition contre le Président. Préoccupé des dangers que la démagogie faisait courir à l'ordre social, sentant, comme il le dit à l'Assemblée avec une rare éloquence \ que le triomphe du radicalisme serait la mort de la liberté , il était entraîné par l'ardeur de son tempérament à n'envisager qu'un côté des périls qui menaçaient la France. Sous cette inspiration, il avait, .sans se porter d'ailleurs garant de son avenir, défendu Louis-Napoléon et appuyé de sa parole le supplément de dotation réclamé par le Président.

Le coup d'État du 2 décembre le trouva pour adversaire. M. de Montalembert avait signé la protestation des représentants de la réunion de la rue des Pyramides. Quelques jours plus tard , il acceptait une entrevue avec le Président. Louis-Napoléon savait bien qu'avec un tel homme, il n'y avait point à parler d'avantages personnels; le moindre essai de ce genre eût tout perdu. C'était l'intérêt de sa cause, c'était la liberté de l'Église qu'il fallait lui faire valoir. Le tentateur n'y manqua point. Les promesses données furent accueillies par un cœur trop sincère pour être défiant. Les nouvelles qu'on

* 19 octobre 1849. — Discours de M. le comte de Montalembert, III, p. 280 et suiv.

BERRYBR. — T. III. 13

i9A BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.

recevait du Centre et du Midi , où des scènes sauvages épouvantaient les honnêtes gens , achevèrent d'ébranler M. de Montalembert. Il consentit à faire partie de la Commission consultative, soi-disant formée pour reniplir l'Intérim des Chambres, et se décida à voter oui, au scrutin du 20 décembre.

Tel ne pouvait être l'avis des chefs du parti royaliste. Ils refusaient toute adhésion au régime qui avait dissous TAssemblée, et emprisonné les représentants, en vue de préparer l'Empire ; mais , sentant Tappui que les campagnes donnaient à ce régime , ils ne voulaient pas se séparer des intérêts , qui se croyaient sauvés , pour faire cause commune avec les barbares qui, sous couleur de venger la Constitution, semaient dans les provinces le pillage et le meurtre. Le Comité des Douze avait résolu de conseiller au parti l'abstention.

L'abstention soulevait des interprétations différentes , comme les mobiles d'où elle était née; chez les uns, elle s'expliquait par le désir de ne pas faire obstacle au nouveau gouvernement, sans accepter la responsabilité de ses origines ; chez les autres , par l'énergie d'une protestation qui allait jusqu'au refus de s'associerj même pour déposer un vote négatif, à un scrutin organisé au mépris des lois et de la foi du serment. Ces deux manières de voir se rencontraient dans la conférence ; elles étaient comme personnifiées dans les deux hommes qui avaient jusque-là marché le plus unis, Berryeret M. de Falloux.

Très lié avec M. de Montalembert dont il avait suivi et secondé les luttes pour la liberté religieuse, M. de Falloux avait fait part à son ami de la résolution du Comité des Douze dans des termes qui étaient plutôt de nature à laisser entrevoir, après la crise du moment, une conciliation future, qu'à mettre en lumière le désaccord présent. De cette communication, M. de Montalembert avait conclu que l'abstention avait surtout pour but de ne

pas susciter d'empêchements au nouveau régime. Exagérée peut-être, comme il arrive souvent, en passant par plusieurs bouches, son impression fut ainsi traduite par un journal de l'Ouest, la Bretagne :

M. de Montalembert , par une lettre du 8 décembre , nous autorise à déclarer que le Comité des Douze, représentant en France les intérêts de M. le comte de Ghambord, a recommandé à tous ses correspondants de ne pas déposer un seul vote contraire au Président. M. de Falloux a ajouté que son parti était, bien résolu à ne pas recommencer l'attitude d'hostilité systématique qu'il avait prise pendant dix-huit ans contre Louis- Philippe.

Cette décision est un des faits les plus honorables que l'on puisse mentionner dans l'histoire des partis. Il absout à nos yeux le parti légitimiste modéré des fautes qu'il a commises dans les derniers temps...

Le Constitutionnel s'était hâté de reproduire cette note dans son numéro du 13 décembre.

Berryer en eut connaissance le lendemain. Aussitôt il écrivit à M. de Montalembert une lettre toute vibrante de son émotion pour protester contre l'interprétation donnée à la résolution du Comité des Douze.

Je vous adresse ma réclamation, lui dit-il, et vous demande, au nom du respect religieux qui est toujours dû à la vérité et à l'honneur d'autrui , de la faire connaître par les moyens de publicité qui n'existent plus pour moi et paraissent être restés à votre disposition*.

M. de Montalembert s'engagea à faire tout ce qui lui serait possible pour rendre publique la déclaration de Berryer; mais il maintenait le sens de la communication qu'il avait reçue de M. de Falloux, et faisait observer à

1 14 décembre 1851.

Berryer que, son nom n'ayant pas été prononcé, il ne lui devait aucune rectification *. Berryer en effet n'avait pas été nommé. Seulement, on savait qu'il faisait partie du Comité des Douze; il ne lui était pas interdit de penser qu'aux yeux du public, il le personnifiait. C'était donc le désigner lui-môme que de mettre en cause le Comité; avec les sentiments qui l'animaient contre le coup d'État, Berryer ne supportait pas qu'on pût prêter à l'attitude conseillée par les Douze l'apparence d'une condescendance quelconque pour l'auteur de cette entreprise.

Si, entre mes amis politiques et moi, écrivait-il dans une îiouvello lettre à M. de Monialembert, il a été convenu de ne pas prendre part au vote du 20 décembre, c'est parce qu'il ne se peut pas que les uiembres de l'Assemblée législative qui ont condamné Tatteinte violente portée à leurs droits, se résignent à répondre à un appel qui n.'a pour objet que cette violence même ; c'est parce qu'il ne saurait y avoir ni liberté ni bonne loi dans les opérations du scrutin, la nation y étant appelée au milieu des émotions et des rigueurs de luttes intestines^...

A défaut de la presse française , Berryer avait envoyé sa correspondance à l'Indépendance belge.

Le Constitutionnel poussa plus loin ses assertions. 11 prétendit, le 15 décembre, que M. de Falloux conseillait de voter en faveur du prince Louis-Napoléon. M. de Montalembert réclama immédiatement contre ce récit, mais en répétant qu'il avait rapporté « sur le désir de M. de Falloux lui-même, que lui et ses amis les plus autorisés conseilleraient à leur parti de ne pas déposer un seul vote négatif dans le scrutin du 20 décembre ».

Si Berryer maintenait avec cette véhémence son oppo-

1 15 décembre.

2 IG décembre.

L4 PRÉFACE DE l'eMPIRE. 197

sition au coup d'État, il n'en prenait que plus de soins pour atténuer les dissidences avec les compagnons habituels de ses luttes. M. de Falloux, en lui donnant de ses relations avec M. de Montalembert un récit qui confirmait en réalité Tarticle de la Bretagne, lui avait exprimé son chagrin de se sentir « pour la première fois de sa vie » en désaccord avec lui.

Ne craignez pas de vous sentir en désaccord avec moi et ne prenez pas de découragement, lui répondait bien \ite Berryer, nous ne pouvons être et nous ne serons pas séparés *.

Il n'y avait pas de séparation ; mais une nuance existait certainement entre eux.

Dans la lutte publique contre le 2 décembre , M. de Falloux n'avait cessé de s'associer à Berryer, le secondant de ses efforts dans la séance de la Mairie du X*' arrondissement, enfermé au Mont-Valérien , comme Berryer à Vincennes , pour la défense du droit. A sa sortie de prison, recevant au milieu d'un cercle d'amis la visite de M. Dupin, il l'avait condamné, avec cette hauteur de langage que lui inspiraient les grandes circonstances, à entendre le jugement que les collègues de l'ancien président de l'Assemblée portaient sur sa défaillance devant le coup d'État.

Mais, s'il ne se départit point de ce qu'il appelait « la protestation morale , » M. de Falloux était sans malveillance pour les vainqueurs , et sa réserve tenait moins à un parti-pris d'opposition qu'au sentiment de sa dignité personnelle. Le souvenir de ses relations avec Louis- Napoléon, son amitié trop indulgente pour un des principaux acteurs du drame, M. de Persigny, avaient leur part dans son désir d'éviter toute « hostilité systémali-

1 18 décembre J851

que »; il s'inspirait aussi, en exprimant ce désir, d'une vue politique qui n'était pas sans fondement.

Je m'inquiète peu du scrutin, écrivait-il à Berryer; je me préoccupe énormément do ne pas voir renouveler contre nous l'accusation d'être un obstacle perpétuel à l'autorité, sous prétexte d'un idéal que nous n'avons pas encore rendu réalisable. Je déplore cette faiblesse des caractères, cette infirmité des intelligences, cette prédominance des intérêts vulg^aires sur les considérations élovées; mais cela est. Depuis que je suis sorti de Paris, je suis frappé au-delà de toute attente de ce courant irréfléchi K

Dans ces conditions, M. de Falloux ne trouvait pas d'inconvénient à ce qu'à la faveur du silence qu'imposait la dictature, on laissât so propager, parmi des populations généralement disposées pour le nouveau régime, l'opinion que si les légitimistes s'abstenaient de prendre part au scrutin, c'était pour ne pas contrarier l'expérience tentée par le pays. Il serait temps de s'élever contre ces interprétations , quand la parole serait rendue au parti ; en attendant, disait-il, u elles nous réconcilient beaucoup plus de cœurs qu'elles ne nous en aliènent ».

Berryer no méconnaissait pas cet intérêt ; mais avant tout, il entendait « sortir des équivoques », n'admettait pas qu'on pût confondre « l'abstention loyalement et noblement motivée avec la volonté de ne rien faire de contraire aux approbations demandées à la nation , et la résolution de ne pas venir en aide au socialisme avec une adhésion à l'Empire ». Il voulait maintenir soigneusement le parli royaliste « en dehors des hommes qui menacent tout l'ordre social et de ceux qui se font un jeu railleur de toutes les lois ».

C'est ainsi, ajoutait-il, que nous garderons avec dignité un

1 16 décembre I85J.

LA PRÉFACE DE l'eMPIRE. 199

parti, des principes, une ressource féconde pour l'avenir de la France , si la France a maintenant un autre avenir que le Portugal*...

La polémique avait été vive entre Berryer et M. de Montalembert. La dissidence fut courte. Le décret de confiscation des biens de la Maison d'Orléans les rapprocha bientôt dans une opposition commune.

Les élections du Corps législatif avaient été fixées au 29 février 1852. Le suffrage universel était rétabli , mais en réalité placé sous la tutelle des Préfets. La candidature officielle faisait loi : « Vous avez besoin d'être dirigés », disait le Constitutionnel aux électeurs.

On a vu que Berryer avait refusé d'entrer dans la nouvelle Assemblée. Mais que devaient faire les royalistes? Ici encore , ils se trouvaient en face des questions complexes qu'avait soulevées le scrutin du 20 décembre. S'ils s'abstenaient, ils faisaient bande à part du pays; d'un autre côté, ils ne pouvaient se confondre, ni avec les adhérents du futur Empire, ni avec les révolutionnaires.

Berryer et M. de Falloux étaient d'accord pour résoudre le problème, mais avec les nuances qui déjà les avaient distingués.

Dans une lettre au journal d'Angers, r Union de VOuest, M. de Falloux s'était prononcé en faveur de l'action électorale. Il déclinait les suffrages pour des raisons privées, en engageant ses amis à ne pas l'imiter. Il leur donnait les plus sages conseils d'union et de patriotisme : « Faire aimer sa cause , leur disait-il , a été de

1 48 décembre 1851.

tout temps la meilleure manière de la servir; de nos jours, il n'y en a pas d'autre. »

Mais, vis-à-vis du gouvernement napoléonien , il gardait une modération, à laquelle Berryer ne se fût pas astreint. Le scrutin du "20 décembre n'était pas à ses yeux « passible des mômes protestations que plusieurs faits antérieurs » et l'impression des fautes qui avaient fourni prétexte au coup d*État, demeurait en lui si vive, que , comme tous les prophètes méconnus par les hommes et justifiés par l'événement, il ne résistait pas au besoin de la faire connaître : « le coup d'État pouvait être prévu, écrivait-il; il est autant l'œuvre de ses victimes que de ses auteurs ^ . »

La réflexion- offensa les victimes. On vit, bien à tort, dans ce langage, une pensée de rapprochement avec l'Elysée , et les feuilles ministérielles s'empressèrent d'opposer la sagesse de l'homme d'État à l'attitude frondeuse de ses amis. M. de Falloux ne méritait pas cet hommage. Il avait dit toute sa pensée « avec l'absolu désintéressement des morts- » suivant son expression, précisément parce qu'il entendait ne plus rien demander à la vie publique^.

Berryer jugeait, comme M. de Falloux, les fautes commises; mais il avait un faible pour les vaincus et s'honorait d'être l'un d'entre eux. Il oubliait leâ dissentiments pour ne penser qu'à la défaite commune; il savait l'empire qu'ont sur les hommes les procédés per-

1 2î) janvier la^iâ.

^ Lettre à M. J. de Lasteyrie. du 6 février 1852. — Mém. (Tun royaliite, par le comte de Falloux, II, p. 202.

•^ « J*ai trouvé Falloux entouré de maçons, de tailleurs de pierre et de charpentiers. bAtissunt un très beau chAteau et bien décidé à se faire a^'riculteur, écrivait (luelijues mois plus tard M. de Grandville à Berryer. Il a un magnitiquc troupeau de vaches, des taureaux Durham; il engraisse des bœuTs. et le voilà oubliant les soins de la politique pour devenir un gros fermier. » (2î) juillet 1852.)

LA PRÉFACE DE L'eMPIRE. 201

sonnels, et prodiguait aux victimes du coup d'État les témoignages de sa sympathie, tout en leur parlant de cette conciliation dont il ne voulait pas désespérer. Pl la première nouvelle des décrets de bannissement rendus contre plusieurs de ses anciens collègues , il avait écrit à l'un d'eux, M. de Rémusat, le chargeant d'être son interprète auprès de tous :

Mon cher ancien collèjçue ,

En me rendant hier chez vous à Tapparition du Moniteur, j'ai été chagrin de ne pas vous rencontrer. Je vous portais les impressions que je ressens sous le coup qui vous frappe et qui ne s'est pas étendu jusqu'à moi personnellement. Vous savez quels ont été, dans ces dernières années, nos persévérants efforts pour préserver notre parti des excès de la démocratie et de l'arbitraire d'une dictature. Ainsi que vous, j'ai été et n'ai pas cessé d'être hostile à l'avènement de l'une ou de l'autre de ces calamités. Aujourd'hui, profondément affligé pour la France et pour vous, lorsque la liberté manque à la manifestation publique des convictions et des sentiments, j'éprouve l'impérieux besoin d'échanger du moins des assurances personnelles d'affection et d'estime*...

Sans connaître encore la lettre de M. de Falloux k l'Union de r Ouest, Berryer entrait dans ses vues sur le devoir de se rendre au scrutin, mais toujours avec la préoccupation d'éviter au parti toute compromission.

Il s'expliquait dans les mêmes termes avec un autre de ses amis de Bretagne , M. de Kerdrel ; il résumait ainsi les deux conditions à observer :

1° Ne pas se constituer à l'état de parti politique, ne pas se présenter comme organe d'une opinion politique, en entrant dans cette assemblée sans vie politique. 2*^ Consulter l'intérêt

1 Le 7 janvier 185:2 , copie autogiaplie. Papiers de Berryer.

local et ne laisser nulle part les influences acquises passer en (le moins bonnes mains *.

BerrjTr avait tellement à cœur de soustraire le parti à tout soupçon d'entente avec le gouvernement, qu*au premier moment, son avis avait été d'éloigner de la Chambre tous les hommes qui s'étaient fait par leur passé parlementaire une notoriété comme royalistes; il exprimait sa pensée dans cette formule faite pour flatter M. de Kerdrel, autant que pour le dissuader de toute idée de candidature :

Je souhaite que l'on puisse élire des gens de bien, mais uniquement à ce titre, et comme influence du parti légitimiste, je souhaite que nous fassions réussir et advenir des hommes , tels qu'était mon ami M. de Kerdrel , le jour où il a été pour la première fois envoyé à l'Assemblée , mais non pas tels que M. de Kerdrel était devenu, le jour où on l'en a fait \iolemment sortir -.

Cependant cette impression se modifia. Berryer se rendit compte que ces influences locales, auxquelles il attachait tant d'importance, étaient intéressées à Tacceptation des candidatures , et comme il n'avait en cette matière aucun parti-pris , il pressa bientôt M. de Kerdrel, en Bretagne, et M. de Barthélémy, à Marseille, de ne pas se dérober aux suffrages qui leur étaient offerts.

Je ne peux pas approuver vos hésitations, écrivait-il encore après le scrutin à M. de Kerdrel... Je m'applaudis fort de votre éloction, et, loin de vous y faire renoncer, les circonstances présentes doivent vous y faire attacher une sérieuse importance... Venez et ne pensez pas à quitter le poste ^...

1 6 février J852.

2 2-2 janvier 1852.

3 » mars 1852.

LA PRÉFACE DE L'eMPIRE. 203

Sur Tacceptation des candidatures aux conseils électifs, Berryer ne faisait aucune distinction :

Il est fort à souhaiter, écrivait-il à son ami de Bretagne, que nos amis recherchent et obtiennent ces positions qui les mettront en rapport avec leurs concitoyens dans le maniement des intérêts qui les touchent de plus près, et par lesquels on peut obtenir une honorable et salutaire popularité...

Quant au serment qui sera demandé, continuait Berryer, je ne Je regarde pas comme un empêchement sérieux et grave pour la conscience. C'est grande duperie de l'apprécier ainsi au regard de celui qui l'exige; mais j'y vois un juste objet de profonde répugnance , et je comprends qu'on ne la surmonte que dans le cas où l'on serait appelé à rendre des services à ce qui est bien et bon, et à l'avenir qu'il faut réserver et préparer *.

Tels étaient les conseils qu'en son nom personnel Berryer donnait à ses amis. Ils ne différaient pas alors sensiblement de ceux qui arrivaient de Frohsdorf ou de Venise. Mais un travail contraire se développait des deux parts. Tandis que , Tœil fixé sur le mouvement des faits et des hommes, Berryer se prononçait chaque jour davantage pour l'action électorale, les pensées de Texil se repliaient de plus en plus vers Tabstention.

Un grand fait d'ailleurs s'était produit dans l'organisation intérieure des royalistes. Le Comité des Douze venait d'être dissous. Le comte de Chambord prenait en main la direction du parti. Aux mandataires, qu'il avait jusque-^là investis de sa confiance, en leur laissant le soin de résoudre sur les lieux et suivant les circonstances les questions de conduite, il avait décidé de substituer des agents qui, recevant directement ses ordres, seraient chargés de les faire exécuter.

1 22 janvier 18o2.

:20i BERRYER SoL'S LA RÉPL'BLIOUE ET LE SECOND EXPIRE.

Un anci«*n député du Gard, l'un des secrétaires de rAssembléc législative, M. Chapot, avait été appelé à Venise; il avait recueilli de la bouche du Prince l'expression confidentielle do ses volontés. A peine rentré en France, il s'était mis à l'œuvre, avait rapidement posé los bases do la nouvelle organisation, obtenu Faeceptation de ceux qui étaient désignés pour y concourir, soit à Paris, soit dans les départements, et bientôt il leur communiquait, rajjportées en France par un jeune visiteur de l'exil, le vicomte de Meaux, les instructions qu'ils auraient, chacun dans sa région, à faire connaître aux rovalistes.

Berryer n'avait pas été tenu au courant de ces changements. Ce fut seulement le 8 mai, le lendemain du jour où arrivôrent k Paris les instructions royales, que M. Chapot les lui révéla.

Kn prenant, après la dissolution du Comité des Douze, la direction elfoctive du parti , le comte de Chambord , d'après l'iiitorprélation de M. Chapot, avait compris que deux cliosos lui étaient nécessaires : des conseils et un instrument. Los consoils, M. Chapot ne savait point à qui lo Prince comptait h*s demander; mais il ne doutait pas que Bf,*rryer, naturellement désigné à la confiance royale, n'en fût un des premicTs informé. L'instrument, comme le disait, dans une lettre adressée à M. Chapot, le duc de Levis lui-même , c'était un bureau de communications établi à Paris et destiné h assurer les relations du comte de Chambord avec la France en même temps qu'à faire connaître à ses amis ses pensées et ses intentions. « Transmettre et non contrôler* » c'était là, dans des

1 Lettre (le M. Chapot du 8 mai 18:^2. « Trouver des hommes qui ne pussent en aucun cas être pris pour autre chose que des agents passifs d'une vol(»ntr> supérieure qu'ils auraient mission de transmettre et non de contrôler, voilà lo problème qu'il y avait à résoudre et l*idée que le roi se faisait de rinstrumeut qu'il voulait se donner. •

termes bien précis, la mission du nouveau bureau. Le marquis de la Ferté, le comte Fernand de la Ferronnays, MM. d'Escuns, de Circourt, de Surville, Chapot, tous hommes d'honneur et de dévouement, étaient appelés à constituer ce bureau qui devait être en rapports constants avec les agents des départements , placés sous son autorité. M. Chapot ne se dissimulait pas que Berryer pourrait trouver cette combinaison insuffisante; il y manquait, suivant sa propre expression, la pensée dirigeante ou le juge des opportunités; mais, sans se permettre de scruter les intentions du comte de Chambord, le modeste correspondant croyait apercevoir dans le désir que manifestait le Prince de s'entretenir au plus tôt avec Berryer, l'indication du rôle qu'il lui réservait.

Malgré la déférence avec laquelle ces explications lui étaient données, Berryer en éprouva quelque peine. Il n'en laissa rien paraître devant le public; mais à l'un des membres du nouveau bureau, au comte Fernand de la Ferronnays, dont son affection avait conduit et soutenu les premiers pas, il ne dissimula point son impression ^ Étonné du secret qu'on avait observé envers lui, il ne l'était pas moins d'une communication tardive sur laquelle il n'avait rien à dire ni à faire. Les précautions prises contre lui commandaient son silence.

Elles ne changeaient rien à son projet de se rendre auprès du Prince à l'époque qu'il avait fixée. Il n'éprouvait qu'un besoin, celui de justifier, lui Berryer! sa vie passée, et dans son attachement passionné pour la cause qu'il avait cru jusque-là servir, il demandait seulement qu'on prît soin de ne point ébruiter cette nouvelle organisation.

Ce n'est pas qu'on eût Tintention de répudier les

1 Lettre de Berryer au comte de la Ferronnays, 9 mai 1852. Copie dans les papiers de Berryer.

hommes qui avaient antérieurement représenté la cause royale, ou les précédents qu'ils avaient posés. Interprètes du vœu du comte de Chambord, le duc de Levis, M. de la Ferronnays, M. Ghapot, insistaient pour que Berryer vînt à Venise ou à Frohsdorf. Dans sa lettre à M. Ghapot, le duc de Levis recommandait aux membres du bureau de se mettre en rapports avec les anciens députés, avec les hommes considérables des autres partis, M. Duchâlel, M. Guizot, M. Mole, M. de Corcelle. Préoccupé de pénétrer dans tous les rangs et de populariser la cause monarchique, le duc de Levis faisait observer que les noms de la plupart des correspondants des départements dont le choix était soumis au Prince, se trouvaient précédés d'un titre ou d'une particule ; il y voyait un inconvénient, et engageait le bureau de Paris à lui présenter des agents pris autant que possible dans toutes les classes de la société , afin de donner satisfaction à tous les intérêts et de n'exciter aucun ombrage.

La pensée royale était donc toujours de garder au principe monarchique son caractère national et d'associer tous les citoyens à son triomphe comme à la garantie commune de leurs droits.

La question était de savoir si cette pensée n'allait pas trouver dans l'organisation nouvelle un principe de difficultés , et si l'on ne serait pas amené à restreindre l'action de la royauté quand on voulait l'étendre.

Condamnée au malheur de l'exil , la royauté avait à la fois besoin d'être sans cesse tenue au courant des vœux du pays et de lui être présentée sous des traits qui le rapprochassent d'elle. Bien connaître le pays, être bien connue de lui, tel était son double devoir, son double intérêt, et aussi son double désir.

Le comte de Chambord n'avait voulu prendre la direction du parti qu'afin de mieux voir et d'être mieux vu.

Mais les rois, pas plus que les peuples, ne peuvent

exercer eux-mêmes dans tous ses détails le gouvernement. 11 faut qu'ils se dessaisissent d'une part de leurs attributions entre les mains de délégués, et si cette nécessité s'impose à eux lorsqu'ils sont sur le trône, elle les domine encore plus dans l'exil, loin du théâtre des événements , loin des choses et des hommes au milieu desquels les résolutions doivent se concerter et quelquefois s'improviser. Ainsi l'avait compris jusque-là le Prince, en remettant ses pouvoirs à des conseillers qui avaient reçu de lui mission de trancher sur place , au fur et à mesure des circonstances, les questions urgentes. « Je vous ai dit quels amis ont toute ma confiance , avait déclaré le comte de Ghambord aux visiteurs de Wiesbaden. Leur accord et le vôtre résoudront les difficultés. »

En se réservant le droit de résoudre désormais ces difficultés, la royauté n'échappait point à la nécessité d*e recourir à des intermédiaires. « Qui renseigne, conseille », disait à ce propos M. de Falloux. Le comte de Ghambord, en effet, ne pouvait se décider que sur les informations qui lui étaient transmises , et , sans avoir la prétention de peser sur sa volonté , ceux qui les lui faisaient parvenir n'en arrivaient pas moins par là même à l'inspirer.

Ces informations, les hommes qui étaient appelés à l'honneur de les lui envoyer, étaient-ils donc le mieux en situation de les recueillir? Parfaitement respectables, pour la plupart, absolument dévoués au Prince, les nouveaux agents, restés généralement en dehors de la vie publique, étaient peu connus du pays ; ils n'avaient guère de relations avec les membres des autres partis, et leur fidélité, nourrie dans une solitude qui la rendait plus exclusive, se préoccupait d'autant moins de dissiper les préjugés et de vaincre les objections, qu'elle avait accutumé de n'en pas tenir compte ou de les ignorer.

L'intérêt personnel, sans que tous en eussent cons-

cience , s'accordait avec les habitudes de leur esprit pour dicter les renseignements qu'ils adressaient au comte de Ghambord.

On pouvait dire des membres des anciennes Assemblées — et l'on n'y manquait pas — qu'en prêchant la nécessité de suivre les mouvements de l'opinion et de ne pas déserter le scrutin, ils obéissaient au désir de reprendre la carrière à laquelle ils avaient attaché leur nom. Mais, dans les rangs de leurs contradicteurs, Thumanité avait aussi ses misères et ses faiblesses. Les hommes qu'avait désignés le choix du comte de Ghambord dans les départements ne devaient qu'à ce choix leur influence. Elle tombait du jour où l'investiture royale ne les soutenait plus. Pouvaient-ils demander eux-mêmes au Prince de les en déposséder, en adoptant une politique dont le premier effet eût été de rendre la prééminence à ceux qui, parleur valeur personnelle, s'étaient créé des titres aux yeux de leurs concitoyens ? Plus le parti royaliste s'isolait, loin de toute action publique, sous la direction de son chef, plus grandissait leur autorité. Ils devenaient des personnages; ils étaient les hommes du Roi.

C'était beaucoup pour eux. Pour le Roi ce n'était point assez. Il fallait qu'ils fussent encore les hommes du pays. En tout temps , et dans l'exil comme sur le trône, le nom des conseillers du Prince eut une importance décisive. Ce nom est un programme ; sur l'idée qu elle se fait des conseillers , la nation juge le Prince; sa confiance en eux fait sa confiance en lui. S'ils tiennent tout de la faveur du Prince , ils ne lui apportent rien , et ne peuvent qu'affaiblir ou compromettre sa cause devant une nation qui ne les connaît pas ou qui les connaît mal. Si, au con* traire, le Prince a donné son mandat à ceux que lui désignait le suffrage public , que leur capacité , leurs services, leur notoriété, leur situation, mettaient plus en rapports avec toutes les classes et toutes les opinions , il

LA PRÉFACE DE L'eMPIRE. 209

verra leur influence personnelle développer Tascendant de son droit , en même temps que, mieux éclairé par eux sur Tétat des esprits et des choses , il sera plus soucieux d'y conformer son langage et ses actes.

Ces vérités avaient douloureusement frappé Berryer, dès qu'il avait reçu la communication de M. Chapot. La suite des événements devait les confirmer; nous verrons quels accents ces inévitables conséquences inspirèrent aux plus fidèles serviteurs de la monarchie.

La lettre du 27 avril, qu'avait reçue M. Chapot, fut la première application de l'organisation nouvelle. Cette lettre , écrite par le comte de Chambord, posait l'abstention comme la ligne à suivre dans les prochains scrutins. Cependant elle laissait place aux exceptions et donnait un conseil plutôt qu'un ordre. Elle n'en excita pas moins parmi les hommes politiques, royalistes anciens ou fusionnistes déclarés , des inquiétudes dont l'expression arriva sous toutes les formes à Berryer. Il venait, à ce moment même, d'engager et de gagner une bataille, qui faisait de lui, plus que jamais, le représentant de la conciliation, de là justice et du droit.

Un décret du 22 janvier 1852 avait prononcé le retour à l'État des biens patrimoniaux que le duc d'Orléans , à la veille de devenir Roi des Français, le 7 août 1830, avait donnés à ses enfants.

C'était l'ancienne proposition de M. Jules Favre mise en vigueur*.

Le décret avait soulevé jusque dans l'entourage du Président une vive opposition. Trois ministres, M. de

1 V. Berryer et la Monarchie de Juillet, p. 559.

Morny, M. Rouher, M. Magne, s'étaient retirés du Cabinet. M. Dupin avait donné sa démission de Procureur Général. M. de Montalembert avait quitté la Commission consultative, et rompu sans retour avec Louis-Napoléon.

Il y eut dans les rangs de ceux qui avaient accueilli le coup d'État, une stupeur inquiète; peut-être quelque satisfaction chez un certain nombre des anciens ennemis de la dynastie d'Orléans. Double raison pour Berryer de se mettre à la tête de cette révolte de Thonnêteté publique, en même temps que de couper court à des tentatives dissolvantes, en montrant l'orateur du parti légitimiste, l'ancien adversaire de la monarchie de juillet, associé aux vieux amis de cette monarchie pour défendre les droits et le bien de ses héritiers.

Le 23 avril 1852, on vit à la barre de la première chambre du tribunal de la Seine, Berryer, MM^Paillet* et Odilon Barrot , venant soutenir la requête présentée au nom des Princes d'Orléans, par M® Denormandie , leur avoué, contre l'Administration des domaines.

Après une plaidoirie lumineuse de M® Paillet, le substitut, M. Descoutures, soutint l'incompétence du tribunal au nom du Préfet de la Seine.

Berryer répondit au ministère public.

Dans un mouvement qui rappelle sa plaidoirie de 1832 pour Chateaubriand , il invoqua les grands souvenirs de la monarchie en faveur de ce droit que l'on contestait à l'autorité judiciaire.

Quoi! Il y a là quelque chose d'incertain! Quoi! rautorité (le la justice, on l'ignore dans ce pays qui a prévalu précisément par cette magnificence avec laquelle la justice a été départie aux citoyens, dans ce pays dont les plus vieux rois,

1 Paillet (Âlphonse-Gabriel-Victor), 1706-18Sf>, député de i846 à 1818, représentant du peuple en iSiO.

LA PRÉFACE DE l'EMPIRE. 211

celui notamment qui là-bas priait vis-à-vis de moi (l'orateur désigne du geste la Sainte-Chapelle) faisait du titre de grand justicier ,^on plus noble titre!... Non, messieurs, toujours et dès le premier jour, l'autorité judiciaire a été maintenue... Quel qu'ait été le mouvement des révolutions, l'essence , la nature, la portée, le caractère, l'objet, l'étendue, l'indépendance, l'omnipotence des pouvoirs judiciaires, tout cela est consacré par notre vie politique tout entière. C'est notre nationalité.

L'auditoire était saisi par cette parole qui faisait irruption dans le silence universel, comme un torrent dans le désert. Ce fut alors que s'emparant d'une citation de Tacite que lui avait rappelée M. Dupin, Berryer fit retentir ces mots de l'antiquité : Forum et jus.

Tibère était pauvre , disait Tacite , Tibère avait peu de biens en Italie; mais quand il était en contestation avec des particuliers, les Tribunaux prononçaient : « Forum et jus ».

Et reprenant tous les arguments de la cause , la validité de la donation du 7 août, le droit résultant, en tous cas, d'une possession de vingt ans, les ventes, les emprunts, les testaments, les contrats de mariage, qui ont constitué la propriété des tiers, il répète, à l'énumération de chacun de ces titres, la parole de l'historien romain.

Vous viendrez dire que ce sont là des questions pour lesquelles on ne trouve pas en France , un tribunal et des juges ! « Forum et jus ! » Donnez-les à tous les princes de la famille d'Orléans, qui disent que la propriété leur est acquise : « Forum et jus ! » Ne les refusez pas au roi de Belgique qui a son contrat de mariage , au duc de Wurtemberg qui a son contrat de mariage, aux mineurs qui ont hérité des droits de leur mère, « Forum et jus ! )>

Enfin, rappelant les avertissements, alors entendus, qu'il avait donnés à l'Assemblée Constituante, contre les

dangereuses conséquences de ce retour vers la confiscation.

C'est là, Messieurs, ce qui fait, disait Berryer, que j'aurais cru manquer à rhonneur si je n'avais pas répondu à l'appel qui m'a été fait. Je regarde d'être intervenu dans cette affaire et d'avoir signé la consultation comme le plus beau couronnement, et, je le dirai avec orgueil, comme la récompense de ma vie entière. J'ai été quarante ans élevé à l'école des magistrats, j'ai toujours défendu le droit, je le défendrai toujours envers et contre tous, et le droit, ici, est incontestable.

Et s'adressant aux juges :

Nous sommes liés. Messieurs, c'est une cause commune. Vous vous déclarerez compétents , comme tout le barreau vous dit, comme toutes les lois vous disent que vous êtes compétents... Vous avez comme nous traversé bien des révolutions. On vous respecte à travers tous les gouvernements qui se succèdent, sous lesquels vous restez sur vos sièges, parce que vous y restez rendant la justice et la rendant avec dignité. Mais si vous sortiez de ce rôle élevé , si vous l'abandonniez un moment, ce sentiment de respect pour votre vie, ce sentiment, supérieur à toutes les mutations politiques, ferait place à un sentiment tout contraire. Vous en êtes incapables, Messieurs , et vous vous maintiendrez compétents.

L'émotion était « inexprimable » suivant le mot des comptes-rendus du temps. Le tribunal se déclara compétent. La lecture du jugement excita dans Tassistance un enthousiasme dont le président, M. Debelleyme, ne put empêcher l'éclat.

« Tu as conquis le droit de prendre pour devise sur ton sceau : « Forum et jus », écrivait M. Dupin à Berryer. Et de rOuest, M. de Grandville dominant par la générosité de son âme ses vieilles préventions contre le régime de 1830, lui adressait ce témoignage :

LA PRÉFACE DE L'eMPIRE. 213

La France entière, ainsi que ceux qui sont exilés, ont pu se convaincre de la droiture de ton cœur qui va si bien aux grands principes... Tu portes plus haut que jamais ce drapeau qui t'a été confié , et bien ingrat celui qui ne voudrait pas reconnaître que tu as suivi la seule et bonne ligne. Après les cruelles épreuves que nous avons subies, qui ne voit que le parti légitimiste modéré est, pour plus tard, la seule ancre de salut*?

Quelques jours après ce procès , Berryer partait pour l'Allemagne. Il se rendit d'abord à Frohsdorf, et passa ensuite, en revenant en France, par la Belgique afin d'y voir les généraux exilés, la Moricière, Bedeau, Changamier^.

En allant auprès du comte de Chambord, il espérait profiter des termes encore larges de la lettre du 27 avril , pour concerter avec le Prince une ligne de conduite qui, tout en sauvegardant la dignité et les intentions royales, laissât une certaine latitude aux opinions divergentes des royalistes. Le parti comptait en effet quelques députés au Corps législatif, et dans les conseils électifs des membres nombreux , qui , môme après l'envoi de cette lettre, avaient gardé leur mandat. Enveloppé des attentions du comte et de la comtesse de Chambord, résistant d'autant moins à cet attrait que le malheur de l'exil en relevait la puissance, Berryer mettait dans la franche expression de ses pensées tout ce qu'il avait à la fois de respect et de séduction.

Il est possible que, dans ce souci réciproque de se ménager l'un l'autre, le roi et le sujet se soient fait illusion sur le résultat que chacun d'eux avait gagné de ces entretiens. AFrohsdorf on crut, ou du moins l'entourage

1 30 avril 1852.

2 Une lettre du général de la Moricière, en date du 1" juin, donne rendez-vous à Berryer, à Bruxelles, pour le 5 juin. Papiers de Berryer» — D'autres lettres, écrites à des dates successives par Changamier, Bedeau et la Moricière, attestent que, plus d'une fois, durant leur exil, Berryer alla rendre visite aux proscrits.

du Prince affecta de dire que Berryer avait adopté toutes les idées du comte de Ghambord. Berryer revint avec la conviction qu'il avait obtenu ce qu'il appelait un modus vivendiy un ensemble d'explications qui, sans rien rétracter, sans rien retirer de la lettre du 27 avril, lui permettrait de prévenir des divisions regrettables , en couvrant par une large tolérance des diversités de conduite. Aussi fut-il péniblement surpris, à son arrivée en Hollande, d'y trouver dans les feuilles publiques une lettre d'un des confidents du Prince ; lettre dont les journaux de Paris, disait-on, étaient fort occupés, et qui tendait à grossir les diflicultés que Berryer s'était flatté d'avoir atténuées.

Cette lettre, datée du 19 mai, était adressée par M. de la Ferronnays à M. de Pontalba. Avec des expressions qui rappelaient à Berryer la circulaire de Wisbaden, elle insistait sur ce point : que le roi se mettait seul désormais à la tête de son parti et ne laissait plus à personne le droit de le diriger :

Monseigneur, écrivait M. de la Ferronnays, est toujours le prince que vous connaissez , sachant son pays par cœur, vivant avec lui et désireux d'avancer avec lui, persuadé que sa mission en ce monde est une œuvre de pacification des partis.

Programme excellent dont l'auteur de la lettre disait : « Voilà encore toute sa politique » , mais en ajoutant aussitôt :

Avec cette différence qu'au lieu de la laisser jusqu'ici se personnifier dans tel ou tel nom, il se met lui-même, et lui seul, à la tête de son parti et veut en être vraiment le chef. Cette attitude ferme et énergique convient à son caractère , et les dangers qu'elle peut offrir ne la lui feront pas abandonner.

On laissa de côté la première partie de cette lettre ; on n'en vit que la seconde. Berryer était désavoué. Ce fut

LA PRÉFACE DE l' EMPIRE, 215

là le résultat que les feuilles bonapartistes et les journaux légitimistes, opposés à Torateur, s'appliquèrent à mettre en relief.

Ces mots de M. de la Ferronnays ne laissent point de doute sur le résultat complètement négatif du voyage de Tancien chef de la droite parlementaire , écrivit triomphalement M. de Lourdoueix* dans \s.Gazette de France. Les pouvoirs, qui lui ont été retirés à la suite du 2 décembre, ne lui seront pas rendus *.

Étrange erreur assurément que de croire fortifier le parti légitimiste devant ropinion, en s'attachant à prouver que Berryer ne le dirigeait plus !

Berryer lui-même ne pouvait pas ne pas se rendre compte de l'effet que produirait cette manifestation. Il en dit son sentiment à M. de la Ferronnays avec l'affectueuse douceur qui se mêlait toujours à la gravité de son langage. Il définissait d'abord le but qu'il s'était proposé en allant à Frohsdorf :

J'étais surtout occupé, dans Tintérét du Roi , d'éviter que la diversité des situations prises par les royalistes ne produisît au sein de notre parti des contradictions et des dissentiments plus fâcheux que les divisions dont nous n'avons que trop souffert par le passé.

Les termes de la lettre du 27 avril ménageaient ces difficultés; avec un peu de patience, on les eût aplanies. La lettre à M. de Pontalba brisait cette espérance. Que dirait désormais Berryer à ceux qui viendraient l'interroger? Comment chercher à concilier les positions divergentes, sans montrer au fond de la politique royale

1 LOurdouelx (Jacques-Honoré-Lelarge , baron de) 1787-1860. U avait succédé, comme directeur de la Gazette de France, à M. de Genoude, décédé en 1849.

2 7 juin 1852.

des contradictions, dont la révélation ne pourrait que la compromettre?

J'ai été également peiné, continuait Berryer, de retrouver dans votre lettre une phrase de la Circulaire qui nous a été si funeste ; il ne peut y avoir rien de plus malheureux que de donner à penser que les inspirations qui l'ont dictée reprennent une influence dans nos affaires.

Alors, ne songeant qu'à sa cause, Berryer traçait les règles que devaient s'imposer tous ceux qui avaient à cœur de la servir.

... En des temps aussi difficiles, je peux dire aussi périlleux, pour l'avenir auquel nous aspirons, c'est avec une extrême réserve et une grande prudence de langage, qu'il faut parler au public toujours très facilement disposé à faire remonter bien haut la responsabilité de tout ce qui le blesse ou l'inquiète. Xous devons tous songer, mon ami, qu'en Tabscnce de toute liberté de la tribune et de la presse en France, les intentions ou les tendances du parti royaliste sont jugées dans l'opinion générale par le caractère et le langage des hommes que l'on croit être honorés de la confiance du Roi.

On veut trouver chez eux la pensée intime, et nous n'aurons jamais une bonne conduite politique, si dans tout ce que nous disons à nos amis, nous ne songeons pas que nos adversaires nous écoutent et s'efforcent de tirer parti du moindre mot.

Dans toutes ces réflexions, aucune pensée personnelle. Berryer déclinait toute prétention de s'imposer au parti.

... J'ajouterais beaucoup à ces réflexions, si tous mes amis étaient plus convaincus que je n'ai jamais eu l'ambition d'imprimer moi-même une direction à notre parti ; que , plus que personne, j'ai désiré de tout temps et demandé que cette direction émanât du Roi. Appliqué à l'étude des partis en France depuis plus de trente ans , je crois bien connaître fleurs idées et leurs intérêts; j'ai assez pratiqué les hommes de toutes les

LA PRÉFACE DE l'EMPIRE. 217

opinions pour avoir éprouvé ce que sans rien abandonner de mes principes , on peut faire accepter par les plus hostiles en apparence, et comment on peut arriver, sans concessions funestes, à la conciliation indispensable en France pour ouvrir les chances d'un avenir calme et glorieux. C'est avec ces convictions que je mets un grand zèle à faire écouter mes conseils; mais je n'ai jamais eu la mauvaise puérilité de chercher à placer sous mon nom la personnification d'une politique, de celle-là même que je regarde comme la meilleure et à laquelle j'ai dévoué ma vie avec persévérance*!...

Il ne dépendait ni de Berryer, ni de ses contradicteurs, que son nom ne fût dans toutes les bouches : « Votre opinion personnelle vaut mieux pour moi que toutes les décisions du monde ^ » lui écrivait un royaliste éprouvé, M. de Staplande^. Pour tous, amis ou ennemis, Berryer était le représentant en France du parti royaliste. On eût voulu, par respect, disait-on, pour la discipline, le faire rentrer dans le rang; mais c'était le cri public qui l'en faisait sortir, et, quoi qu'on pût tenter pour reffacer, c'était toujours à Berryer que chacun s'adressait, soit pour lui demander connaissance des résolutions prises, soit pour lui en imputer la responsabilité.

Une note nouvelle, en date du 10 juin, porta aux royalistes l'indication de la conduite à suivre. Cette fois, le texte était impérieux et absolu. Les légitimistes devaient refuser tout mandat électif.

On avait écarté l'influence de Berryer, au nom du parti de l'action, et quand le parti de l'action semblait prévaloir, c'était à l'abstention qu'il aboutissait.

A ce mot d'ordre imprévu , transformant en consigne obligatoire une ligne jusque là facultative, la consterna-

1 3 juin <854. Copie dans les papiers de Berryer. * 89 janvier 1852. Papiers de Berryer.

3 Staplande (Louis-Henri Deliau, comte de) 1798-1877, député de 1838 à 1848, représentant du peuple en 1819 et 1871, sénateur du Nord en 1876.

tion fut grande parmi les plus vieux, et les plus dévoués serviteurs de la cause royale. De tous les points de la France, leurs plaintes arrivèrent à Berryer, conçues, sans qu'ils aient pu s'entendre, presque dans les mômes termes.

Comment! on vput que nous conservions notre inlluence sur les populations, lui écrivait do Marseille M. de Surian, et l'on nous demande d'abandonner les fonctions qui, nous mettant chaque jour en rapports avec nos concitoyens, nous permettent de rac<iucrirM...

C'était comme l'écho des paroles qui venaient de Bretagne.

... La lettre, chose étranjre, disait M. de Grand ville, en nous engageant à conserver toutes nos influences, nous ôte tous les moyens de les établir... L(*s gens des campagnes nous prendront pour des lâches et des ingrats, et Dieu sait dans quels bras ils iront se jeter*!

M. de la Guibourgère exprimait les mêmes craintes. Il citait les noms de Vendéens ûdèles, qui obéissaient aux instructions pour ne pas se trouver une fois de plus exposés aux attaques dont avaient été Tobjet ceux qui n'avaient pas émigré en 1790 ou pris les armes en 1832 ; mais il ajoutait que Ton ne se résignait qu'en gémissant à cette funeste résolution**. Dans la Haute-Loire, un ancien membre du conseil judiciaire des enfants de France, M. Mandaroux-Vertamy, en raison de sa situation exceptionnelle auprès du Prince, se démettait de son mandat de conseiller général, au risque de se voir accusé de désertion par ses électeurs. Il n'en consignait pas moins ses appréhensions dans une note développée, et il en-

1 i3 juillet iS.'iâ.

2 4 juillet iS5â.

8 Lettre du 18 juin 1852.

LA PRÉFACE DE l'eMPIRE. 219

gageait ses amis à rester ou à entrer dans les assemblées départementales. Dans le Poitou, un magistrat de la Restauration, démissionnaire en 1830, M. Babinet\ se retirait également des conseils électifs pour se conformer aux instructions du 10 juin; mais dans un mémoire qu'il transmit à Berryer et que Berryer annota, il présentait ces instructions » comme Tacte le plus déplorable et le plus contraire aux intérêts du Roi. » Il peignait, avec une clairvoyante inquiétude , l'isolement auquel la tactique nouvelle allait vouer les royalistes.

La France, é cri vait- il, est divisée en plusieurs minorités politiques qui s'agitent en présence d'une masse compacte qui, ballottée depuis soixante ans de révolution en révolution, de gouvernement en gouvernement, n'a plus de sens politique et ne sait plus à quel vent de doctrine obéir... Se séparer de cette masse, c'est la perdre et la donner à ses adversaires... Se retirer, c'est lui donner d'autres chefs qu'elle suivra. On nous considérera comme une classe à part; c'est ce préjugé qni est le véritable obstacle au retour de Henri V*.

Ce qui achevait de contrister ces nobles cœurs et même d'en exaspérer quelques-uns, c'étaient les attaques

1 Babinet (Jérémie), né le 8 thermidor an V , mort le 23 août 1855. Président du tribunal des Sables d'Olonnc en 1830, M. Babinet avait envoyé au ministère Polignac une protestation énergique contre les ordonnances de Juillet qu'il qualiGait d'inconstitutionnelles; mais, la révolution accomplie, il donna sa démission et la maintint, bien que sa protestation, connue à Paris, lui ait valu des offres d'avancement de la part du nouveau régime. Il avait aux Sables une telle autorité personnelle que, sur sa demande, le drapeau blanc resta arboré sur le Palais de justice jusqu'au 9 août 1830. M. Babinet était conseiller général du canton de Lusignan (Vienne).

2 Papiers de Berryer. On peut rapprocher de ces plaintes ce témoignage d'un ancien ministre de l'Empire : « De semblables instructions (sur l'abstention) nous servaient, au lieu de nous nuire. Condamnés à l'isolement, les intransigeants du parti perdaient tout crédit; la plupart s'atrophiaient dans l'oisiveté , et rexagération de leurs idées servait de repoussoir à l'empire » Mon journal, par Ernest Pinard, ancien ministre de l'intérieur, p. 257.

triomphantes que certaines feuilles royalistes jetaient à ce moment môme sur Berryer :

Je me voile la face de honte, lui écrivait M. Laurentie; je ne puis souffrir que des dévouements de cette sorte ne protègent pas contre la méchanceté et la bêtise, et naturellement ce doute uie vient quand je vois ce qui se passe par rapport à vous... Je conclus que vous ne pouvez pas laisser Topinion sous une direction aussi injurieuse*...

Déjà, M. de Grandville, avec son libre parler, lui avait fait entendre de semblables avertissements.

Il y a certains hommes dans ce bas monde, disait-il à Berryer, qui représentent certains principes et la dignité et l'honneur de ces principes. Quand on laisse amoindrir ces hommes , quand on souffre que la calomnie plane sur leurs actes, on met à néant toute l'action qu'ils ont produite; on recule au lieu d'avancer... Je comprends que tu fasses bon marché de toi; ce sont là des sentiments généreux sans les- (luels même tu n'aurais jamais pu soutenir toutes ces attaques... Mais lorsqu'il s'agit de l'honneur du drapeau que Ton porte, c'est ce drapeau lui-même qui reçoit un échec, et alors on doit tout employer pour que cet échec soit efifacé".

On n'eût pas obtenu de Berryer un mot pour conseiller une ligne qu'il désapprouvait ; mais il ne voyait présentement ni convenance ni utilité à la combattre publiquement. C'était déjà pour lui une assez grande douleur d'affliger le comte de Ghambord, en refusant son concours à des vues qu'il jugeait funestes ; pour ménager un retour possible autant que pour obéir à l'élan de son cœur, il ne voulait pas afficher son opposition. Le silence auquel était alors condamnée la France , la pression exercée sur le suffrage universel , la difficulté presque absolue d'user des journaux, le désir de ne pas favoriser, chez les roya-

i 30 juiUet is:ii. Papiers de Berryer.

i H avril i8oi. Papiers de Berryer.

listes effrayés ou las des révolutions, un courant vers TEmpire, lui paraissaient devoir expliquer les résolutions prises et en atténuer l'effet. Il n'en continuait pas moins à les déplorer, leur refusant « toute adhésion, même apparente ^ » , épanchant ses inquiétudes dans les entretiens intimes, observant l'état des esprits, et recueillant tous les renseignements qui pouvaient porter à Frohsdorf la justification de sa persévérante manière de voir.

Tandis que cet eff*ort se faisait, dans son propre parti, contre l'influence de Berryer, l'opinion publique, par diverses manifestations, couronnait sa gloire. Celui, dont quelques-uns répétaient qu'il avait cessé d'être l'homme du Roi, devenait de plus en plus l'homme de la France.

Au mois de février 1852, Berryer avait été élu, dès le premier tour de scrutin, membre de l'Académie Française. Au mois de juillet de la même année, il était proclamé bâtonnier de l'ordre des avocats de la cour de Paris. Ses anciens adversaires politiques, comme ses amis de tous les temps, saluaient à l'envi ses succès. M. Mole lui annonçait par un aimable billet son élection à l'Académie, en même temps que son camarade Dupin. Lorsque le conseil de l'Ordre eut mis Berryer à la tête de barreau, M. Dupin, qui était dans la Nièvre, lui écrivit :

Laisse-moi te féliciter cordialement de ton élection comme bâtonnier des avocats ; c'est la récompense de bien des choses, mais surtout, et dans son actualité, le prix de ta belle plaidoirie dans l'affaire d'Orléans. Si cette élection te fait autant de plaisir que m'en a fait la mienne en 1829, c'est le plus grand que tu auras éprouvé de ta vie...

1 Lettre de Berryer à M. Laurentie, 20 août 1852. Copie dans les papiers de Berryer.

Deux membres de l'Académie n'avaient pu donner leurs voix à Berryer; c'étaient les deux bannis, M. Thiers et M. de Rémusat. Le nouvel élu ne les oublia point. Sa première pensée fut pour leur dire combien il tenait à honneur d'être devenu leur confrère :

Il écrivit à M. Thiers :

Mon cher ancien collègue ,

Les dissidences politiques ne m'ont privé en aucun temps des témoignages de votre amitié, et vous avez toujours dû croire à la sincérité de l'afTcction qui me lie à vous depuis de longues années. Ces cordiales relations ne sauraient être rompues par l'injustice et la violence des proscriptions. Chagrin de votre exil, j'ai bien vivement regretté votre absence jeudi dernier; j'avais à cœur de n'entrer à l'Académie qu'en comptant votre suffrage au nombre de ceux qui m'étaient accordés.. J'ai un vrai déplaisir de ce que mon nom n'a point été jeté de votre main dans le scrutin; mais je reste certain que dans cette pacifique enceinte, où bientôt, j'espère, je pourrai m'asseoir près de vous, je retrouverai en vous et la même bienveillance et la même cordialité ^

Il adressa à M. de Rémusat l'expression des mêmes regrets et des mêmes vœux.

Tout ce qui me rapproche de vous m'est précieux, lui répondit M. de Rémusat, et j'aime à me dire que chaque rapprochement est un pas vers une plus intime union*.

La lettre de M. Thiers portait l'aimable abandon de sa

nature.

Londres, le 8 mars 1852.

Mon cher ancien collègue, J'ai attendu pour répondre à votre aimable et cordiale let-

1 16 février 18?)2.

■^ 20 février 1852.

LA PRÉFACE DE L'eMPIRE. 223

tre une occasion sûre, non pas que j'aie de grands secrets à vous confier, mais les plus innocents épanchements de lamilié sont gênés par la présence de la police; or vous savez qu'elle est présente aujourd'hui dès qu'on écrit à ses amis, et qu'elle lit tout. J'ai donc attendu le départ d'une personne amie pour vous remercier de votre souvenir, vous assurer que le mien vous est resté fidèle, et que je me rappelle avec le même plaisir vingt-deux ans de luttes, tantôt contre, tantôt à côté l'un de l'autre, et toujours l'amitié sauve. Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais j'espère qu'il en sera toujours ainsi. J'avais, vous le savez, le projet de vous donner ma voix pour l'Académie et je regrette que vous n'ayez eu que mes vœux. Mais je vous donne ici ma voix et vous reconnais de grand cœur membre, très digne membre de l'Académie française. Je désire beaucoup y siéger à côté de vous et vous appeler confrère, puisque je ne puis plus vous appeler collègue. Le pourrai-je bientôt? Je n'en sais rien. Je désire beaucoup rentrer dans mon pays , car l'exil , que l'on ne connaissait plus chez nous, depuis la paix, que dans les livres, est en réalité une peine des plus amères. Mais, s'il faut sacrifier pour le faire cesser une f^artic quelconque de mes opinions ou de ma dignité, je le supporterai, quelque long qu'il soit. En attendant que je vous revoie, je ne sais où, je Ue sais quand , au sein de notre pays , à l'abri d'un bon et Sage gouvernement, ou sous les coups de l'arbitraire, je vous Serre de loin la main. Je vous la serre bien affectueusement. Adieu! Adieu!

M. de Rémusat avait sollicité le concours de Berryer pour un de ses amis, M. d'Haussonville \ qui venait d'être traduit devant le jury belge. Le comte d'Haussonville avait fondé àBruxelles un journal d'opposition, le Bulletin français^ dont les exemplaires, malgré la surveillance de la police, passaient la frontière. Sur les instances

1 Haussonville (Joseph-Othenin-Bernard de Cléron , comte d') 1809-1884, député de 1842 à 1848, sénateur inamovible en 1878, membre de TAcadérnie française.

menaçantes de l'Elysée , le gouvernement belge se décida à le poursuivre en cour d'assises.

M. Odilon Barrot devait plaider pour M. d*Haussonville. En conviant Berryer à le soutenir de sa parole, M. de Réniusat lui montrait dans cette association d'efforts « le symbole et le gage d'un accord plus général et plus intime. » C'était le prendre par son faible.

Gendre du duc de Broglie, le comte d'Haussonville était un ami dévoué de la maison d'Orléans. Député sous Louis-Philippe, il n'avait pas épargné l'attaque aux légitimistes ; il avait voté la flétrissure ; toutes raisons pour que Berryer fût bien aise de prouver, en le défendant, qu'il ne connaissait pas les rancunes de parti. L'homme était d'ailleurs plein d'esprit et de courage; lutteur intrépide, prodigue de son temps et de sa bourse, recherchant avec les autres opinions des alliances qu'il tenait lidèlement, M. d'Haussonville devait mener contre le régime napoléonien une guerre habile et redoutable.

Ma confuinc(î dans votre noble caractère et mon admiration pour votre beau talent, écrivait-il à Berryer, ne m'ont pas seuls porté à m'adresser à vous. J'ai pensé, et je vous remercie d'avoir peusé connue moi , qu'il est utile de montrer au public que la situation faite à notre mallicureux pays avait du moins eu pour résultat de réunir eu un faisceau de commune résistance les hommes de cœur de tous les partis*.

Le nom des avocats allait donner à l'affaire un retentissement que l'Klysée n'avait pas prévu; il voulut y mettre ordre. On apprit que, si M. Odilon Barrot et Berryer se rendaient en Belgique , le retour en FraDce leur serait interdit. Berryer n'en fut pas ébranlé. Mais

1 8 mars lH.*>i. Paiiicrs de Betryer.

M. d'Haussonville jugea qu'il ne pouvait, pour sa propre cause, exposer ses défenseurs à ce péril.

Vous êtes demeuré fidèle aux habitudes généreuses de toute votre vie, en méprisant cette menace, écrivit-il encore à Berryer. Il ne m'est pas permis d'y être aussi indifférent. Souffrez, Monsieur, que je ne veuille pas assumer cette terrible responsabilité d'augmenter le vide qui s'est fait dans les conseils supérieurs de mon pays. C'est au nom de son intérêt le plus évident que je vous prie de ne pas donner suite à une résolution qui lui serait trop funeste.

M. d'Hausssonville fut acquitté par le jury de Bruxelles. Sous la pression du gouvernement français, il dut bientôt quitter la Belgique et porter à Londres le journal qui troublait le repos de Louis-Napoléon.

En répondant à la demande de M. de Rémusat, Berryer n'avait eu garde de laisser tomber les «pensées d'union que lui exprimait son ancien collègue ; ce n'était pas seulement une coalition éphémère, c'était un accord complet et durable, qu'avec lui, il entendait réaliser.

La Providence nous avait donné trois ans , lui disaît-il, pour constituer un parti d'honnêtes gens , unis par les mêmes principes d'ordre et de liberté, parti qui pouvait préserver notre pays et du comité de salut public et du despotisme dictatorial. Cette ressource n'a point été présentée à la France. Aujourd'hui, elle est plus que jamais effrayée et dégoûtée des complications et des déchirements politiques, et la coalition du bien public peut seule la détourner des mauvais expédients à l'aide desquels elle essaie de se maintenir en repos coûte que coûte.

Vous qui voyez bien que ce repos trompeur n'est que le prélude des plus hideuses tempêtes, aidez-nous à les détourner, et soyez assuré de trouver en moi un complice sincère et dévoué*.

i 19 mars 4852.

Borrjer portait plus haut ses avis et ses adjurations. Les Princes d'Orléans l'avaient remercié de son intervention pour la défense de leurs droits devant le tribunal de la Seine. « Espérons, lui disait le Prince de Joinville, que tous les cœurs honnêtes sauront s'unir pour rendre à notre pays l'indépendance et l'honneur. C'est mon vœu le plus ardent ^ »

Berryer saisit cette occasion d'adresser aux fils du roi Louis-Philippe un appel direct.

... Qu'il me soit permis de dire, Monseigneur, que je me suis constamment efforcé, et je ne cesserai pas, d'appliquer ce qu'il y a en moi d'amour loyal de la France, d'intelligence et (l'énergie, à c(»tte œuvre de réconciliation et d'union, bien convaincu qu'elle aurait i)u, qu'elle pourrait encore délivrer le pays des maux dont il souffre , des malheurs qui le menacent et lui en épargner le retour.

La France, dépourvue de ses lois et désunie, se meurt dans les angoisses, les faiblesses et les lâches expédients de Tégoïsme. Les principes sacrés du droit et dé l'ordre qui font la force des peuples libres, les libertés légitimes qu'un grand gouvernement peut seul respecter et maintenir, ne reprendront leur empire au milieu de nous que lorsqu'un même dévouement ralliera les hommes de courage, de lumière et de conscience autour de cette antique et glorieuse Maison de Bourbon qui a fait la France ce qu'elle a été , ce qu'elle ne doit pas cesser d'être dans le monde.

Princes de cette royale famille, ne doutez pas de la puissance de vos exemples sur la raison et le cœur de tous les gens de bien '^,..

Quelle voix eût pu s'élever contre ces paroles? Nul en

1 15 avril 4852. — Papiers de Berryer.

2 Papiers de Berryer. Copie autographe.

LA PRÉFACE DE l'eM1»IRE. 227

principe n'en contestait la vérité. La nécessité de la fusion semblait tellement reconnue qu'on pouvait s'étonner qu'elle ne fût pas faite.

Déjà au nom de ses amis, M. de Tocqueville avait adressé au comte de Chambord un mémoire sur les conditions du retour de la royauté. Tout en exprimant l'amère inquiétude que la révolution ne finit par « mener partout au despotisme », il croyait à un réveil de l'esprit de liberté en France. La royauté devait s'y préparer, en se présentant dès aujourd'hui comme le gouvernement de « la Monarchie constitutionnelle et représentative » avec les libertés qui étaient ses attributs essentiels. Non pas qu'il n'y eut à user d'une « grande prudence » ; après les alternatives d'anarchie et de dictature qui avaient suivi la révolution de 1848, M. de Tocqueville était le premier à le dire, il faudrait au début « assurer au pouvoir royal tous les droits compatibles avec la liberté et ne reconnaître à la liberté que les droits indispensables, sans lesquels elle ne pouvait exister ^ . »

Le duc de Lévis, accompagné de M. de Gorcelle, s'était rendu, non seulement chez M. de Tocqueville, mais encore chez M. Odilon Barrot. M.Vivien, M. Rivet, M. Dufaure. Il avait recueilli de la plupart d'entre eux des paroles conciliantes.

D'anciens membres de l'Assemblée, d'anciens ministres de Louis-Philippe, M. de Gorcelle, M. de Salvandy, le duc de Broglie, le duc de Montebello, M. Duchâtel, M. Moulin, se réunissaient pour délibérer sur les institutions qui conviendraient à la France, sous l'égide de la Monarchie.

Ils formaient une sorte de commission constitutionnelle dont M. Moulin était secrétaire. Berryer s'associait

1 Cette noie, dont M. de Falloux a reproduit une partie dans les Mémoires d'un Royaliste (II, p. 56), a été publiée dans la Gazette de France du 23 novembre 1871.

à leurs conférences; M. Guizot, M. de Tocqueville, M. Dufaure , s'y intéressaient. Un projet fut élaboré par les soins de M. Moulin et porté par M. de Corcelle au comte de Ghambord qui en approuva les grandes lignes.

La pensée de ce projet répondait aux idées de Berryer; comme la loi de 1850 sur l'enseignement, elle reposait sur le principe des délégations représentatives. Les délégués des conseils municipaux et des communautés professionnelles, avec adjonction des plus imposés et de certains électeurs de droit, tels que les bâtonniers des avocats, les présidents des chambres des officiers ministériels , des tribunaux de commerce et des conseils de prud'hommes etc., constituaient le corps électoral de la Chambre des députés; le grand Conseil, ou Chambre haute , se composait de hauts fonctionnaires et de membres nommés sur la présentation des conseils généraux; le jury de la presse était également formé par les délégations des principaux corps de TÉtat et de la nation. Suivant l'expression de M. de Corcelle, on établissait « une aristocratie mobile, dans le bon sens du mot, c'està-dire le gouvernement des meilleurs sagement adapté à l'égalité des conditions ^ ».

Les mêmes questions occupaient les exilés. Berryer, à son retour d'Allemagne, au mois de juin, avait été voir les généraux : il avait parlé avec eux de Tavenir de la patrie. Revenu de l'expérience républicaine qu'il avait loyalement faite, Lamoricière ne voyait que dans runion monarchique le salut de la France. Bedeau partageait son sentiment. Changarnier donnait aux amis des deux cours les plus sages avis sur la nécessité d'une réconciliation qui ne fut « ni le triomphe d'un parti, ni l'humiliation de l'autre 2 ». Cette réconciliation, la Reine, les

1 Mémoires inédits de M. de Corcelle.

2 Lettre à la marquise de Ganay. -- Changarnier^ par le comte d'Ântioche, p. 361.

princes, la désiraient, et quelques-uns affirmaient que la duchesse d'Orléans, elle-même, n'y était pas toujours contraire.

Pourtant Tœuvre restait en suspens. Nul n'osait vouloir ce que chacun déclarait souhaiter. Comme au temps de Mirabeau, les « nolontés ^ » paralysaient les intentions. « Les conseillers et les flatteurs nous font bien du maP » disait la reine Marie- Amélie.

La réflexion était vraie des deux paris; elle donnait peut-être, à elle seule, le secret de ce fatal temps d'arrêt.

Berryer en gémissait, et ses avertissements ne cessaient de s'adresser aux deux camps. M. de Larcy lui ayant écrit que M. Thiers se défendait de faire aucune espèce . d'opposition systématique à la royauté légitime :

J'en suis assuré répondait-il ; il est trop évident que l'événement qui atteindrait de nouveau les aînés serait un coup mortel porté à Tautre branche. Mais deux choses manquent à cette détermination. Il (Thiers) ne reconnaît pas assez qu'il importe d'avoir une solution prête pour tous les cas qui peuvent se présenter, et que le seul fait de la réconciliation donnerait aux idées de tous une direction et un point d'appui qui suffiraient pour hâter la marche des aff'aires. En second lieu , je vois avec peine qu'il n'y a pas , dans cet esprit si intelligent et si capable d'exercer une heureuse influence, de volonté qui le conduise à agir utilement. Ce n'est pas entrer dans les voies de la Providence , ce n'est pas vouloir ce qui est nécessaire au pays, ce n'est pas servir des intérêts si gravement menacés que de dire : « J'accepterai ce que la Providence m'imposera. » Une telle disposition d'esprit n'est qu'une persévérante hostilité '.

1 « Du côté de la cour quel assemblage ... de volonlés et de nolontés!.. (Mirabeau au comte de la Marck — 27 janvier 1790). Correspondance entre Mirabeau et la Marck — publiée par A. de Bacourt, 1. 1 , p. 460.

2 Lettre de la reine Marie-Amélie citée par le comte d'Antioche. ChangarnieTf p. 341.

3 18 août 1852.

D'un autre côté , il s'affligeait de la place que gardait dans son propre parti l'esprit de défiance et d'exclusion. Il prêchait l'abandon des rancunes, le concours plus résolu des efforts , une plus nette et plus haute intelligence des devoirs , seul moyen de préparer le résultat « auquel, disait-il, je ne cesse d'aspirer comme Français, comme chrétien, comme royaliste, comme ami de la justice et de la liberté. »

Durant ces tergiversations, Louis-Napoléon arrivait à son but. Il venait de faire dans les départements un voyage, dont il avait à Bordeaux posé le terme et révélé l'objet, en déclarant solennellement : V Empire , c'est la paixî ».

L'Kmpire fut rétabli par un sénatus-consulte, et les électeurs appelés à le sanctionner le 21 novembre par un nouveau plébiscite.

Député au Corps législatif où son talent et son caractère avaient reçu l'hommage de ses adversaires eux-mêmes, M. de Kerdrel interrogea Berryer sur ce qu'il devait faire en présence du changement annoncé. Berryer fut, cette fois, d'avis qu'il donnât sa démission, en avertissant le pays, à la veille du scrutin, des conséquences du vote qu'on l'appelait à émettre ^

La détermination était grave et sa nécessité contestable. M. de Kerdrel se soumit au conseil qu'il avait demandé, et envoya sa démission au Président du Corps législatif.

En même temps, Berrjer était consulté par le duc de Lévis sur les termes du manifeste que le comte de Ghambord devait adresser à la France. Il transmit à Frohsdorf

1 Lettre du 10 novembre 4852.

deux projets qui entrèrent pour une grande part dans le document royal.

Du second de ces projets, nous détacherons quelques passages, rapprochés des notes que Berryer y avait jointes, pour bien montrer la pensée politique qu'il cherchait à faire prévaloir. Cette pensée , c'était de démêler tout à la fois ce qu'il y avait de louable dans les mouvements, même égarés, du pays, et de rendre justice à ce qui avait été fait de bon , de sage et de patriotique sous les gouvernements étrangers à la monarchie légitime.

Séparés de la royauté légitime consacrée par les siècles, disait dans le projet de Berryer le Prince aux Français, vous avez cherché dans les mobiles et trompeuses manifestations d'un vœu national, des institutions fortes et libres, le respect des lois, la sécurité des intérêts. Durant le cours de tant d'essais infructueux, j'ai applaudi au concours que mes fidèles amis et tous les gens de bien ont donné à ce qui s'est fait pour contenir les désordres et ramener le calme dans vos campagnes et dans vos villes. Mais vous ne pouvez pas confondre les volontés généreuses qui se dévouent au salut de la chose publique avec les calculs d'une ambition personnelle dont vous deviendriez les instruments aveugles.

Français , vous reconnaissez maintenant que votre salut est attaché au rétablissement de l'autorité monarchique ; que, sous ce régime seul, la France peut trouver cette sécurité de tous les droits, ce développement tranquille de tous les intérêts, cet accord permanent de l'ordre et de la liberté, qui fondent et garantissent en même temps l'honneur et la prospérité des nations.

... Vous voulez vous soustraire aux perpétuelles vicissitudes de régimes toujours provisoires, qui consument en expériences vaines la vie des générations et la force de l'État; vous aspirez à la stabilité , au dedans et au dehors , dans le gouvernement et dans la paix : vous avez besoin d'avoir confiance et vous voulez que le monde ait confiance, dans votre avenir.

N'attendez pas ces précieux avantages de la tentative d'un nouvel empire. Elle ne fera qu'aggraver les incertitudes qui pèsent sur les esprits ; elle n'ouvrira devant vous que de nouvelles pcTspectives d'agitations et de hasards.

... Persuadé que la royauté, avec la force de la tradition et du droit, peut seule d'une main sage et loyale imprimer aux institutions politiques de la France le caractère d'une liberté véritable, condition nécessaire de la grandeur et de Tautorité morale du gouvernement, je proteste contre l'usurpation qui vous abuse ; je proteste au nom des libertés que Louis XVT a voulu fonder, que Louis XVIII a proclamées en montant sur le trône.

Resté chef de la plus ancienne des familles souveraines de l'Europe , héritier des rois , qui , durant quatorze cents ans , ont développé et fait respecter la puissance et la fortune de la France, je maintiens mon droit, et, prenant Dieu à témoin, je déclare à cette France et au monde que je demeure attaché à la loi antique sur laquelle mon droit est fondé , par respect et par dévouement pour les grands devoirs qu'il m'impose...

Les réflexions suivantes étaient annexées, comme autant de pièces justificatives , à ce projet de manifeste.

Berryer avait été frappé de « deux grands mots » dans la correspondance de M. de Maistre. Parlant, au mois d'avril 1815, de la fidélité témoignée par Tarmée k Napoléon revenu de l'île d'Elbe :

« C'est la fidélité proprement dite ; l'objet est faux, mais le sentiment est bon, » disait M. de Maistre. Et plus loin faisant allusion aux mesures violentes de Napoléon : « Bonaparte chasse les émigrés; tant mieux, il n'est pas souverain. »

Dans ces deux phrases , Berryer voyait une leçon saisissante sur la manière dont il importe de mettre à profit les entraînements, môme déplorables, des peuples, et sur la ligne de conduite qui doit caractériser la souveraineté.

Allez au fond du vote du 20 décembre, appréciez cette réac-

LA PRÉFACE DE l'eMPIRE. 233

tion de la France sur elle-même et contre Tesprit et les doctrines révolutionnaires, cette recherche de l'autorité; l'objet est faux, mais le sentiment est bon.

D'où la nécessité de suivre attentivement ce mouvement, de s'en inspirer et de ne pas s'isoler dans une politique exclusive qui séparerait le Prince de la nation.

Prenez garde à toute direction d'idées et de conduite qui, dans Tétat de dépourvu, de lassitude, d'alarmes générales, où est la France, sera inspirée par le ressentiment ou même le souvenir des luttes et des fautes du passé.

Profitez du sentiment qui est bon ; montrez Fautorité vraie , légitime , forte , parce qu'elle agit sur tous et au bénéfice de tous. Si elle fait appel à ses amis, à ses fidèles, on ne verra dans son action que le renouvellement des luttes , une victoire remportée, un parti triomphant; on ne verra point dans le roi le souverain de tous. On ne se prépare pas volontairement les humiliations et les souffrances d'une défaite.

Le manifeste du comte de Chambord parvint en France. Le Moniteur le reproduisit à la veille de la proclamation de l'Empire.

Le résultat du vote, dans les circonstances présentes, n'était pas douteux.

Le Prince, comme Berryer, n'avait pensé qu'à réserver l'avenir.

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