‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits)Chapitre 16 sur 41 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

^^irryer à la conférence des avocats. — Procès du marquis de Vogiié.

— Plaidoirie de Berryer. — M. de la Rochejaquelein est nommé séxiateur. — Procès des correspondants étrangers. — Plaidoirie de berryer. — Lettre que lui adresse l'un des prévenus, M. de Coetlogon. — Suite des négociations pour la fusion. — Lettres et notes <le Berryer. — Visite du duc de Nemours au comte de Chambord ^17 novembre 1853). — Joie de Berryer & cette nouvelle. — Procès <lu capitaine de Laporte devant le Conseil de guerre de Mézières. — Plaidoirie de Berryer. — Lettre de M. de Montalembert à M. Dupin.

— Le Corps législatif autorise des poursuites, à l'occasion de cette lettre, contre M. de Montalembert. — Berryer doit plaider pour lui. "~~- Ordonnance de non-lieu. — Lettres de M. de Montalembert et de ^. Dupin à Berryer. — Berryer se retire à Augerville pour préparer ^oii discours de réception à l'Académie. — Ses lettres à ce sujet. — ■^clat de sa réception. — Réponse que lui adresse M. de Salvandy. — ■^erryer refuse de faire aux Tuileries la visite d'usage. — Sa correspondance avec M. Mocquard. — Lettres que lui adressent le comte de ^hambord et le duc d'Aumale. — Mort de M. de la Gaibourgère et ^e M. de Grandville. — Douleur que ces pertes causent à Berryer. — ^ort de Lamennais. — Mort de M. Mole. — M. de Falloux est appelé à remplacer M. Mole à l'Académie française. — Correspondance ^e Berryer avec lui , en vue du discours de réception. — La réunion ^* Augerville. — Résultats de la guerre de Crimée. — Lettre de Berryer ^vi comte de Chambord. — Mort de M. de Salvandy. — Lettre du ^omte de Chambord à M. Pageot. — Réserves des princes d'Orléans ^\ir quelques expressions de cette lettre, relatives à la réconcilitaion ^es deux branches de la Maison de France. — Le duc de Nemours est

chargé par ses frères de faire connaître ces réserves au comte de Cham-

bord. — Réponse du Prince. — Echec apparent de la fuaion. — Confiance de Berryer dans l'issue finale.

L'ouverture de la Conférence des avocats eut lieu le 9 décembre 1852. Berryer inaugurait son bâtonnat. Ce fut une fcHe au Palais. Jamais les membres de l'Ordre n'avaient été plus nombreux; le Conseil eut quelque peine à pénétrer au milieu des rangs pressés qui garnissaient les salles de la Bibliothèque.

Le discours du Bâtonnier fut comme un résumé de sa vie. Kn face d'un régime qui avait supprimé les libertés publiques , Berryer rappelait les grandes maximes des hommes de Tancien temps, les franchises assurées à l'Ordre par les édits de nos rois, Tindépendance du barreau garantie contre leurs ordonnances parles souverains eux-mêmes; il citait la réponse de M. de Mesmes à François P"^ qui voulait otcr sa charge à Tavocat général de Uuzé :

« C'est mon avocat, dit le roi; chacun prend qui il lui plaît; serais-je de pire condition que les moindres? — Siro, répondit M. de Mesmes; c'est Tavocat de la Couronne , non sujet à vos passions, mais à son devoir. »

La jeunesse du barreau applaudit avec transport son nouveau chef. Berryer reprenait auprès d'elle la mission qu'il avait remplie sous la Restauration. Les accents du président de la société des Bonnes études * , ses conseils, son zèle pour découvrir les talents nouveaux, son attention affectueuse î\ les encourager, se retrouvaient chez le Bûtonnier, et sa bonté lui gagnait parmi ses jeunes

1 V. La Jeunesse de Berryer, p. 27i.

LE BARREAU ET l'aCADÉMIE. 237

confrères des attachements qui lui firent escorte jusqu'à son dernier jour.

Berryer fut bientôt appelé h plaider un procès politique, conséquence de l'événement qui avait changé la forme du gouvernement.

Des exemplaires du manifeste du comte de Chambord contre le rétablissement de l'Empire avaient été répandus par toute la France. Dans le Cher le marquis de Vogué S ancien membre des Assemblées de 1848, avait chargé son régisseur de les propager. Il fut cité devant le tribunal de Cosne , sous la prévention d'avoir participé « au colportage et à la distribution d'écrits autographes non revêtus du timbre national et ne portant pas le nom et l'adresse de l'auteur et de l'éditeur ».

L'audience s'ouvrit le 31 janvier 1853.

Le marquis de Vogué parut , accompagné de Berryer, son ami et son défenseur.

Le client et l'avocat étaient dignes l'un dé l'autre.

Issu d'une vieille race militaire , qui comptait dans ses alliances le maréchal de Villars , décoré à dix-neuf ans pour sa valeur dans la guerre d'Espagne, associé en 1830 à la campagne d'Alger, Léonce de Vogué était destiné à inscrire son nom, à la suite de ses ancêtres, sur la liste des défenseurs de la France. La révolution de Juillet brisa son épée; elle fit de lui un maître dans l'agriculture et dans l'industrie. Originaire du Vivarais, il s'était établi dans le Berry pour y administrer le vaste héritage que lui avait laissé sa grand'tante, la princesse Louis de la Trémoille. Il se jeta avec passion dans ses nouveaux devoirs, développant les travaux, réformant le mode d'exploitation de ses domaines , créant ou relevant les usines, toujours en quête des inventions récentes pour en doter sa région, déployant dans cette vie

1 Vogùé (Léonce-Louis, marquis de) 1805-1877, représentant du peuple en 1848, 1849 et 187).

i238 BERRYEK SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.

de grand propriétaire les dons de Thoinme de gouvernement, rinitiative, Tautorité, la connaissance des hommes, lart de les commander, et en môme temps de s*en faire aimer par une vigilance généreuse pour leur bienùtre et l'ardeur d'un dévouement que n'arrêtait aucun péril. Quand Berr^^er vint à Gosne pour le défendre, on lui montra l'endroit où le marquis de Vogué, en 1846, avait risqur sa vie pour sauver l«'s inondés du Val de la Loire.

La révolution de 1830 avait écarté M. de Vogtié delà Pairie en même temps que l'armée. Il y eût siégé à côté de M. de Brezé et du duc de Noailles. Dès 1829, il avait fondé 1(^ Corrr.spondant pour y défendre, en dehors des questions de gouvernement, la liberté religieuse, prêt à provocjucr sur ce terrain, lui royaliste inébranlable, l'accord des esprits que divisait la politique. Nature bouillanlo et chevaleresque, frémissant au seul nom d'honn^^ur, avec une bienveillance exquise sous laquelle on scMilait la flamme , comme on voyait souvent un éclair dans sou ro<rard loyal et doux, il eût tout sacrifié à sa cause , honnis son indépendance. Nul n'était plus dévoué ni moins courtisan; quel que fût le déchirement de son cœur, les instructions royales n'obtinrent pas de M. de Vogi'ié (ju'il s'ensevelît dans l'abstention, lorsqu'il crut utile à la royauté que ses défenseurs se montrassent dans les conseils électifs du pays.

C't'tait au gouvernement une faute de s'attaquer à un tel homme, dans sa propre contrée. Les juges de Gosne acquitt^^rent 1<* prévenu. 11 ne resta du procès que la plai(loiri(» de Herryer et l'hommajre rendu à M. de Vogué.

Le manifeste du comte de Ghambord était dénoncé par l'accusation comme une tentative de division jetée dans les esprits, à la veille du plébiscite :

Où en s<nninr<-n(nis. Messieurs, répondit Berryer, si de tels

avertissements peuvent être qualifiés d'actes séditieux? Séditieux contre qui? Contre un pouvoir qui n'est pas encore? Contre un vote qui n'est pas émis?... Provoquer seulement l'hésitation et le doute, c'était, selon M. le sous-préfet, porter atteinte à la liberté des électeurs! Mais les circulaires administratives, les démarches, les injonctions, les menaces, les promesses des journaux officiels, les écrits distribués ou affichés avec profusion et répétant de toutes parts : Votons pour l'Empire! étaient donc autant d'actes criminels, autant de violations de la liberté des suffrages! L'avouez-vous aujourd'hui? L'aveu est bon à retenir pour l'histoire et l'enseignement du pays.

Il exposait avec grandeur la pensée du manifeste, et, comme le ministère public avait dit que le nom de Henri, avec ces mots « Frohsdorf , 25 octobre 1852 », ne présentait qu'une désignation vague.

Comment! s'écrie Berryer, le nom d'Henri à Frohsdorf est une désignation vague ! Vague comme le nom d'Henri IV et de Louis XIV, ses aïeux ! Henri le fils de France , Henri l'irréprochable exilé, Henri le descendant légitime des rois! Pour qui donc, en France, serait-ce une désignation incertaine?

Il termina son discours par ces paroles, qui furent entendues des juges :

Messieurs, ce qui domine surtout cette cause, c'est la nature et la gravité de la question sur laquelle la France était appelée à prononcer, quand M. de Vogué , fidèle à ses convictions, à sa loyauté, à son amour du bien public, a fait, la veille du 20 novembre, un acte légitime, un acte de bon citoyen. Laissez l'avenir et l'histoire prononcer sur de tels événements. Craignez de vous tromper en voulant devancer leurs arrêts, et ne frappez pas d'une condamnation l'homme qui est devant vous. Vous le connaissez. Je n'ai pas cédé aux penchants de l'amitié en vous parlant de lui; ce n'est pas la communauté de nos convictions qui me fait rendre hommage

à son caractère et à sa vie entière; quels que soient vos pix)pres sentimoiits , voyez en M. de Vogué un de ces hommes dont la grande dignité personnelle doit faire comprendre et la grandeur et la dignité du principe auquel ils ^ dévouent. \ travers les changements que subit la France, demeurez dans la force d'impartialité qui, seule, peut faire respecter la magistrature , (;t n'oubliez pas que la pire de toutes les tyrannies est celle qui s'exerce à l'ombre des lois et sous les apparences de la justice.

Une promotion de sénateurs avait accompagné Tavénement du second Empire. Parmi les nouveaux membres, à côté du dernier survivant des régicides et d'anciens adversaires de la Restauration figuraient M. de Pastoret, naguère honoré de la confiance du comte de Ghambord, et celui que les légitimistes dissidents avaient si souvent opposé î\ Berryor comme le vrai et pur chef de la droite, M. de la Rochejaquelcin : « Je suis trop vengé! » dit tristement Berryer, en lisant ce glorieux nom sur cette liste.

Une autre occasion de vengeance s'offrit à lui. Quelques-uns de ces mêmes légitimistes, qui l'avaient le plus attaqué, furent impliqués dans un procès politique où Bcrryer eut à inter\Tnir. Il les couvrit de sa parole.

Ce procès est resté connu sous le nom A' Affaire det correspondants des journaiu étrangers. Bien que les fouillos publiques n'aient pu en France on reproduire les débats, il eut partout un grand retentissement.

Les prévenus étaient pour la plupart d'anciens rédacteurs du Corsaire^ journal satirique dont la verve, déchaînée d'abord contre Louis-Philippe, s'était plus noblement exercée, après 1848, contre l'esprit révolutionnaire. Le coup d'État l'avait supprimé. MM. Anatole et Alfred

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de Coëtlogon , Aubertin , Virmaitre , de Planhol , Savary de Rovigo, de Lapierre, tous inculpés, avaient fait partie de la rédaction de cette feuille. Avec eux étaient poursuivis, le fils d'un ministre de Charles X, M. de Chantelauze, ancien consul (dont les études historiques devaient mériter plus tard les couronnes de l'Académie), et un chimiste, le docteur Flandin, frère d'un avocatgénéral, républicain de conviction, mais le plus étranger du monde aux conspirations. Absorbé par les travaux du laboratoire, M. Flandin présentait à l'audience une physionomie pacifique et distraite, qui faisait contraste avec les allures pétulantes de ses coaccusés.

Le parquet reprochait aux prévenus d'avoir entretenu des correspondances avec la Belgique , en vue de faire passer en France des journaux prohibés ou des nouvelles à la main destinées à faire le tour des salons. Il trouvait la preuve du concert dans une série de lettres saisies à la poste parle préfet de police, et sur cette entente supposée il fondait l'inculpation de société secrète.

Or un décret du 8 décembre 1851 autorisait la déportation à Cayenne ou à Lambessa de tout individu convaincu d'avoir fait partie d'une société secrète.

Cette terrible conséquence n'était pas le seul côté grave du procès ; il y avait de plus les moyens employés pour le motiver. Les lettres incriminées avaient été saisies à la poste et ouvertes, en dehors de toute autorisation judiciaire, par la police. Avec cette pratique, le secret des correspondances n'existait plus.

Condamnés parle tribunal de police correctionnelle , les prévenus avaient fait appel. Berryer les assista devant la cour impériale avec MM. Dufaure, Odilon Barrot, et le dernier garde des sceaux de la Monarchie de Juillet, M . Hébert. Un membre du conseil de l'Ordre, M. Plocque ^ ,

1 Plocque (Jean-Alexandre) 1807-1877, bâtonnier de rordre (1858-1860).

et deux amis politiques de Berryer, MM. du Teil et de Belleval , étaient associés à leurs illustres confrères.

Berryer défendait M. Flandin, qu'il avait connu autrefois chez un vieil ami de sa jeunesse, le docteur Pariset *.

Parmi les lettres saisies au domicile de M. de Chantelauze, on en avait retenu une de M. Aubertin (alors en Belgique), dans laquelle se trouvaient ces mots :

L'Iionimc au viatique m'a promis un liquide et la manière de s'en servir; demandez-lui ce liquide.

Il était plusieurs fois question dans la correspondance de « l'homme au viatique ». Cette désignation, d'après le ministère public , ne pouvait , à défaut d'un prêtre , s'appliquer qu'à un médecin. Le docteur Flandin connaissait M. Aubertin; il avait reçu des lettres de lui : on en conclut que le liquide devait être une encre sympathique de son invention, encre destinée sans doute à protéger le secret des correspondances. C'était en vertu de ce raisonnement que l'ami du docteur Pariset avait été compris dans les poursuites.

Berryer prit la parole, le 27 mai, après MM. Odiloa Barrot , Dufaure et Hébert; il déclarait n'avoir rien à ajouter à « leur discussion puissante et lumineuse », et pourtant, ayant à défendre le docteur Flandin, il fit entendre de tels accents que le procureur général , en répliquant aux défenseurs, avoua lui-même ne viser que le discours de l'avocat royaliste :

M. Berryer, dit M. Rouland^, est la plus haute expression du parti légitimiste. Mon adversaire vrai est le parti légitimiste...

1 Sur le docteur Pariset. V. la Jeunesse de Berryer^ p. i56. i Rouland (Gustave), 1806-1878, ministre de l'instruction publique et des cultes en ISîîG, sénateur en 1859, gouverneur de la Banque de France

en 186i.

Sur cette question du secret des correspondances, illégalement rompu par la préfecture de police , Berryer n'avait pas manqué d'élever sa protestation, en rappelant un arrêt du conseil du roi , sous Louis XVI, qui jugeait odieuse l'interception des lettres, et mettait au nombre des choses sacrées la correspondance secrète des citoyens.

Il contestait d'ailleurs l'authenticité des correspondances inculpées ; il accusait la police, qui prétendait les avoir saisies, de les avoir fabriquées elle-même; il montrait sa main dans une de ces lettres , où l'on présentait en termes outrageants les généraux exilés comme prêts à solliciter l'amnistie :

Oh ! disait Berryer, cette lettre n'est pas d'un homme qui ait approché, qui ait entendu les trois illustres généraux que la proscription enchaîne loin de nous...

Moi, je les ai revus, il y a peu de jours encore; j'ai été visiter ces nobles victimes de leur persévérance à maintenir Ja foi jurée, à repousser toute pensée de trahison et de violence contre les libertés et les lois. Leur crime, leur seul crime, c'est d'avoir su garder Thonneur de leur vie passée; leur crime, c'est la haute estime de leurs compagnons d'armes, c'est le respect que leur porte l'armée, c'est la juste Influence qu'ils ont glorieusement acquise dans leur pays; on proscrit en eux un ascendant moral que l'on redoute. Ah ! ils n'ont pas la douleur de croire que leur souvenir soit effacé de France... Non, non, ils n'en sont pas à demander merci, et à souhaiter que l'amnistie leur vienne dire qu'ils ne sont plus pour la France ce qu'ils ont été pour elle! Tout est mensonge , tout est imposture , tout est machination subalterne dans cette prétendue correspondance.

C'était pourtant sur cette correspondance que Ton échafaudait l'accusation de société secrète!... La seule communauté des pensées entre des hommes dont plu-

sieurs ne s'étaient jamais vus, constituait une société secrète.

Mais alors, disait Berrycr, en se retournant vers les mem- I^res du barreau, je crains qu'à ce banc de la défense on ne signale à ce moment même une société secrète.

Et, dans un mouvement oratoire qui transporta l'assistance :

Quelque part qu'ils aient eue aux affaires du pays dans des rangs très divers, dit-il en parlant de ses confrères, quelque divisés qu'ils aient pu être dans les luttes politiques, je suis convaincu qu'ils sont unis aujourd'hui dans les mêmes regrets , dans les mômes vœux , qu'ils ont les mêmes convictions sur le vice d'origine et sur les dangers d'avenir de ce qui s'est fait en France depuis dix-huit mois. Voilà la société secrète définie par iM. l'avocat-général ! Allons aux carrières !

L'émotion ne fut pas moins profonde lorsque , répondant aux apologies et aux a chants de victoire » qui saluaient le nouveau régime, Bcrryer rappela les leçons données par la fin du premier Empire.

Nous avons connu le premier Empire ; il nous a laissé d'autres souvenirs que ceux de la gloire des combats et des miracles de tant de héros; nous avons senti peser sur nous la lyrannie, et nous avons appris à connaître ses prémices. L'histoire des jours que nous avons traversés ne saurait être perdue pour nous , et nous devons la redire avant que notre voix s'éteigne. Magistrats français, soyez dignes des hautes fonctions dans lesquelles vous êtes demeurés ; ne laissez pas revivre ce que vous avez vu maudire aux acclamations de la France entière.

Le public n'avait qu'un faible écho de ces débats ; on se passait de mains en mains les quelques feuilles de

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Belgique qui avaient pu franchir la frontière et qui en donnaient le compte rendu. Mais on se redisait dans les conversations les passages que l'enthousiasme avait gravés dans la mémoire des assistants , et le nom de Berryer grandissait comme le symbole de la liberté.

La Cour, tout en atténuant certaines expressions du jugement de police correctionnelle, le confirma, et elle admit, dans des circonstances déterminées, les exceptions au secret des lettres. Son arrêt fut, sur ce point, cassé par la Cour de Cassation , qui réserva aux juges d'instruction seuls le droit illégalement exercé par le préfet de police.

Les rédacteurs du Corsaire étaient, nous l'avons dit, les adversaires de Berryer, quelques-uns des plus acharnés contre lui. Berryer leur fit sentir ce que valait son cœur, en leur rendant la justice qu'il n'avait pas obtenue d'eux.

11 tint à expliquer que, si son client, M. Flandin, déclarait ne les pas connaître , parce que c'était la vérité , il ne repoussait pas le moins du monde, depuis qu'il avait pu apprécier leur caractère, « l'idée d'avoir été l'ami de pareils hommes. »

On avait lu, à l'audience précédente, une lettre de M. Alfred de Coetlogon au comte de Chambord :

Vous relirez cette lettre. Messieurs, dans la Chambre du

conseil, reprend Berryer... Un pareil langage console aujourd'hui l'intelligence, rafraîchit le cœur fatigué du retentissement fastidieux de ces voix usées à prôner tous les succès, à exalter tour à tour toutes les victoires, et tour à tour insulter toutes les infortunes!...

Celui-là , du moins , tête vive , mais brave cœur, ne fut pas insensible au noble procédé de Berryer :

Depuis longtemps déjà, lui écrivit M. de Coetlogon en ren-

trant à la Conciergerie, depuis le 2 décembre, je reconnaissais et je proclamais devant tous l'injustice de mes préventions envers vous, avant cette date fatale. Mais je n'avais pas le droit de faire personnellement près de vous une démarche qui ne pouvait être profitable qu'à moi seul. C'est cette raison qui seule m'a empêché jusqu'à présent d'aller vous trouver pour vous dire : pardonnez-moi , je me suis trompé. Hier, Monsieur, vous m'avez donné ce droit, et avec un vrai bonheur je me hâte d'en profiter. Ah! Monsieur, les paroles que vous avez prononcées, je n'ai pas besoin de vous dire qu'elles sont gravées au plus profond de mon cœur, et que j'en transmettrai le souvenir à ceux qui, après moi, seront chargés de porter le plus dignement possible le nom que je porte.

Il n'était pas seul à éprouver ces sentiments.

Mon compagnon de captivité , mon bon Virmaître , n'a pas voulu , continuait-il , que cette lettre vous arrivât sans que la reconnaissance, qui déborde son cœur, y trouvât place *.

Tandis qu'il remportait ces triomphes au barreau , Berryer continuait les conseils , les entretiens , les négociations, pour l'œuvre de la fusion. Le comte Mole, M. Guizot, M. Duchâtel, M. deSalvandy, insistaient auprès des princes d'Orléans pour qu'ils se rapprochassent du comte de Ghambord. Les princes mettaient des conditions à leur visite ; ils réclamaient une déclaration préalable en faveur du drapeau tricolore et du gouvernement constitutionnel, estimant qu'en dehors de ces préliminaires, une démarche de leur part ne pouvait avoir que le caractère d'une réconciliation de famille, sans portée politique.

1 Lettre datée de la Conciergerie. — Samedi 28 mai 1853. — Papiers deBerfyer.

Une note conçue dans cet esprit avait été remise au duc de Noailles par le duc de Broglie , pour être communiquée au comte de Ghambord.

Ces conditions ne furent pas admises. Dans une lettre du 5 février 1853, le comte de Ghambord s'en expliquait directement avec le duc de Noailles. Il constatait qu'il avait fait pour amener « le rapprochement si désiré » , tout ce qui était compatible avec le bien du pays et les principes dont la Providence lui avait confié le dépôt. Ses avances étaient demeurées sans résultat; mais ses sentiments n'avaient point changé. Les princes le trouveraient prêt à les accueillir avec un entier oubli du passé, le jour où ils comprendraient ce que leur prescrivait leur intérêt bien entendu autant que celui de la France.

Loin de moi , disait le Prince , l'idée de faire subir la moindre humiliation à des membres de ma famille dont l'honneur m'est cher, puisqu'ils sont destinés, s'ils le veulent, à environner et à défendre le trône. Tout ce que je demande, c'est qu'ils reconnaissent loyalement, franchement, sans arrièrepensée, sans condition, dès aujourd'hui et pour toujours, le principe que je représente.

Berryer avait souligné et annoté quelques passages de la lettre royale.

Il était bien d'avis qu'une visite des princes à leur cousin entraînerait nécessairement de leur part la reconnaissance du titre héréditaire. Leurs réserves n'y feraient rien. Mais, rappelant les égards auxquels les princes avaient droit, il regrettait ces mots « d'oubli du passé » , dans la lettre du comte de Ghambord.

Les princes, écrivait-il, ont des droits comme des devoirs. Leur devoir est de reconnaître le roi; leur droit est celui des premiers princes du sang. Leur devoir envers la France est celui qu'ils mettent au premier rang; c'est sans doute une pétition

d'idées. Mais il ne faut pas leur parler comme s'ils n'étaient conduits que par des pensées purement personnelles.

Fallait-il craindre do faire des avances? Henri IV avait-il jamais eu ce scrupule? N'avait-il pas tout fait pour rallier ses peuples?

Quand le droit est nécessaire à de grands intérêts généraux, disait encore Berryer, c'est un devoir d'agir activement pour ruiner toute opposition, toute hésitation à le proclamer*.

On retrouva quelque chose de ces considérations dans une nouvelle lettre du comte de Chambord au duc de Lévis, en date du 25 juin.

Le Prince i)renait pour point de départ la lettre de Venise; il en reproduisait les termes, en s'étonnant qu'on put avoir des doutes sur la sincérité des sentiments qui l'avaient dictée. S'il refusait de se prononcer sur quelques-unes des questions qui lui étaient soumises, c'était uniquement parce que leur solution, dépendant des événements, ne pouvait se fixer d'avance.

... D'après les règles de conduite que j'ai suivies, sur le terrain libre où je me suis placé, en m'abstenant, dans l'exil, de tout acte comme de tout signe extérieur de royauté , écrivait le comte de Chambord, je ne conçois aucune question qui ne puisse être résolue selon les besoins et le vœu du pays, ni aucune difficulté de situation qui ne puisse être surmontée honorablement pour tous.

Berryer avait recopié cette lettre , et tout prouve qu'il n'y était pas étranger.

Dans les courts instants que j'ai passés à Paris, lui écrivait le 30 août M. do Larcy, j'ai su que vous aviez été activement

1 Papiers de Berryer.

LE BARREAU ET L'aCADÉMIE. 249

mêlé aux entretiens qui ont eu pour résultat une note acceptée à F. (Frohsdorf) et qui, conquérant les suffrages des plus exigeants, y compris le duc de B. (Brogliè), replace notre cause et son plus haut représentant dans une excellente position... Quoique ce ne soit là qu'un demi-succès, j'en suis pourtant très satisfait, parce qu'il me semble que, cette fois du moins, votre voix a été écoutée ^

La préoccupation constante de Berryer était que la France ne pût se méprendre sur les sentiments du chef de la Maison de Bourbon ; c'était qu'elle ne pût attribuer la séparation persistante à « des arrière-pensées d'ancien régime » dans le parti du roi, tandis qu'elle réserverait aux princes d'Orléans , « le bénéfice des opinions libérales ».

Quelle que fût l'apparente soumission des esprits , les questions de liberté constitutionnelle, il fallait en être bien convaincu , n'avaient rien perdu de leur importance.

Le roi , en rentrant en France , après la chute de la République , écrivait Berryer au duc de Levis , eût eu à modérer la réaction contre les excès de la liberté; après l'Empire, il faudra, dans une sage mesure , donner satisfaction à la réaction contre le despotisme. Il serait fatal que ce qui se fera alors pût être considéré comme un changement dans les intentions du roi, déterminé par les circonstances et par le mouvement nouveau des esprits. Les actes de la royauté doivent être la réalisation libre et sincère des convictions que Monseigneur a proclamées avec persévérance , quels qu'aient été les événements, et par une juste et haute appréciation des besoins de la France , telle que soixante années l'ont modifiée.

Cette France n'est pas plus orléaniste qu'elle n'est aujourd'hui même bonapartiste. A la suite des révolutions qu'elle a traversées sous tant de maux et tant de périls , il ne reste au

1 Papiers de Berryer.

250 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EliPIRE.

cœur (le la imtiou, avec bien peu de principes politiques, qu'une vive répulsion contre tout ce qui pourrait faire revivre une inétralité de classes et ramener l'ascendant exclusif de rancienno noblesse ot du vieux parti royaliste... L'esprit conservatt'ur, qui domine le pays, n'est que le besoin de maintenir les importances personnelles et les intérêts matériels acquis depuis 1781). On voudi'ait, pour cette double sécurité, un gouvernement fort et stable , dominant et ralliant également tous les anciens partis. xMais, au premier changement qui s'opérera dans ce i)ays, on réclamera hautement des institutions modératrices de l'action du pouvoir; ces institutions, on les demandera surtout au règne de la Maison de Bourbon , et voilà pourquoi il importe que dès à présent, la vérité des intentions royales ne puisse pas étnî obscurcie ^..

Six semaines après cette lettre, le 17 novembre 1853, le duc de Nemours se présentait à Frohsdorf. Il venait, au nom de ses frères et de sa mère , rendre visite au comte de Chambord.

w Justiiia rt pax osculatœ sunt », écrivait tout radieux Berrver à M. de Larcv.

Il adressait le même cri à M. de Kerdrel, à M. de Falloux, leur donnant à tous des détails sur Tentrevue que son cœur et sa raison avaient tant souhaitée.

C'est le 17, mandait-il à M. de Falloux, que M^' le duc de Nemours s'est rendu au château de Frohsdorf. 11 a trouvé à la station de Nowstadt la voiture de M. le comte de Chambord, dans laquelle M. le comte de Monti venait au-devant de lui. A l'entrée du château, M. le duc de Levis est venu ouvrir la portière de la voiture, et on a introduit le duc dans les salons. La porte de M. le comte de Chambord s'est aussitôt ouverte, et il s'est avancé vers le duc en lui disant : «Mon cousin, je suis charmé de vous voir ici. » Le duC a répondu : « Mon cousin, je viens, au nom de mes frères et

1 1*' octobre 1853. — Copie autographe dans les papiers de Berryerm

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au mien , vous dire que nous reconnaissons que la France ne peut avoir qu'une seule monarchie ; cette monarchie , c'est la vôtre. Nous nous engageons , mes frères et moi , dans l'intérêt de la France , à unir nos efforts pour le rétablissement du trône en la personne du chef de notre race , et à le défendre quand il sera rétabli. » Les deux princes, se donnant la main, sont entrés dans le cabinet do M. le comte de Chambord où ils sont restés trois quarts d'heure, pendant lesquels M. le duc de Nemours a salué la comtesse de Chambord. Puis , les deux princes sont rentrés dans le salon, où M. le comte de Chambord a présenté les personnes de sa maison au duc qui , fort gracieusement, a adressé des compliments à chacun. 11 y a eu là une assez longue causerie en attendant l'heure du retour à Vienne. Avant de sortir, le duc a dit : « Messieurs , c'est un beau jour de ma vie; c'est à pareil jour que le roi Charles X m'a nommé colonel *. »

Le vœu le plus cher de Berryer était exaucé. La Maison de France réconciliée, c'était la France en possession de l'avenir.

Les affaires du Palais avaient repris Berryer comme au temps de sa jeunesse. Impossible de les énumérer^. On

1 Novembre 1853.

2 Nous citerons ici quelques-unes des affaires que Berryer eut à plaider pendant les premières années qui suivirent le coup d'État.

En 185K, l'affaire Cécile Doudet, procès intenté en police correctionnelle à une institutrice inculpée de mauvais traitements sur les enfants confiés à sa garde. H. Chaix d'Est-Ange plaidait pour le D' Marsden, père des enfants, plaignant; Berryer assista en appel M. Nogent-Saint-Laurens qui avait déjà défendu M"« Doudet en première instance. La prévenue (qui fut condamnée), excitait en Angleterre de nombreuses sympathies : « de nobles femmes, dit Berryer, lui accordent leur amitié, la reine d'Angleterre lui témoigne son estime » (Ciiambre des appels de police correctionnelle de la Cour impériale de Paris, 24-25 avril 1855).

L'affaire Caumont-Laforce (demande en interdiction formée contre sa femme par le comte de Caumont-Laforce). M. Ciiaix d'Est-Ange, avocat

ne peut que détacher çk et là quelque grande cause rendue plus éclatante par l'importance des événements ou des personnes.

de M. de CauiiiODt-I.arorcc , était encore en lutte avec Berryer qui plaidait pour M™* de Caumonl-Laforcc. I-a demande du mari fut rejelée en première instance et en appel. Les débats de cette affaire ne furent pas publiés ; mais ceux qui ont entendu Berryer, ont gardé de son éloquence un souvenir ineffaçable. (V. Souvenirs (Tun Président d'Assises par le président Bérard des Glajcux, p. 292). La Maréchal» Gérard, tante de M"* de Caumont-Laforcc, en remerciant Berryer de son « incomparable plaidoyer > , lui écrivait : « c'est de ma part un tribut autant de vl?e reconnaissance que d'une admiration comme je n'en ai éprouvé de ma vie » (3 janvier 4856).

L'affaire I^nglois du Roulle (19-2ij mars i8î>5). Accusé d'avoir assassiné sa femme, du RouUc avait été déclaré coupable par le jury d'Évreux, et condamné à mort. L'arrêt fut cassé pour vice de forme et le procès renvoyé à la cour d'assises de Rouen. C'est là que Berryer, convaincu de l'innocence de l'accasé , alia le défendre et le fit acquitter.

En 1856, l'affaire des liéritiers Boulnois contre la Congrégation de Picpus et son supérieur, M^ Bonamic, Archevêque de Chalcédoine. Les héritiers Boulnois réclamaient la restitution des sommes que , suivant leurs dires, M^^" Boulnois, leur parente, entrée comme pensionnaire dans la communauté du petit Saint-Martin de Tours, dépendant de la maison de Picpus, y avait laissées. L'affaire vint, sur leur appel d'un jugement du tribunal de Tours, devant la cour impériale d'Orléans. M* Sénard plaidait pour les héritiers, Berryer pour la Congrégation, et M* Fontaine (d'Orléans) pour M<f' Bonamie. M« Sénard ayant parlé légèrement des pratiques de dévotion, des chapelets, des amulettes de M'^« Boulnois : » Ah! ne plaisantez pas avec les amulettes, s'écria Berryer; en Grimée on a découvert bien des poitrines blessées,'etqu'y a-t-on trouvé? Des amulettes! oui , des amulettes que nos soldats serraient sur leur cœur. Direz-vous que c'était du délire? (15 février 1856) ».

La même année se plaida l'affaire des frères Michel, de ces deux frères, connus par leur immense fortune et par les bruits sinistres qui en avaient flétri l'origine. Michel l'aîné était mort le premier, laissant sa fortune à son frère, dit Michel le jeune, lequel, du vivant de sa femme légitime, avait fait sa maîtresse d'une servante de la maison, la fille Scolastique Lejeune, et en avait eu un fils (déclaré sous le nom de Michel, fils de M^^B Lejeune) auquel il avait légué ses biens. Quelques-uns des héritiers de Michel avaient d'abord attaqué le testament, et ce fut là l'objet d'un premier procès plaidé en 1855, dans lequel Berryer fut leur interprète contre H" Paillct qui soutenait la validité du testament. Berryer Invoquait l'adultérinité; mais on lui opposait, et le tribunal donna raison à ce système, l'article du Code qui interdit la recherche de la paternité. A quoi Berryer répondait : • dans la cause, il y a un enfant né dans la

LE BARREAU ET L'aCADÉMIE. 253

Le 15 décembre 1853, par une rude journée d'hiver, une agitation inaccoutumée remplissait la ville de Mézières. Dans les rues étroites et tortueuses, toutes blan-

maison, fils d'une domestique de la maison, portant impunément le nom de son père, parce que ce nom est à la fois un prénom et un nom de famille, et nous ne pourrions pas désigner ce père! L'acte de baptême le nomme en toutes lettres; les soins prodigués à l'enfant le proclament, le testament le crie, et nous ne pourrions pas dire : c^est luil » (Tribunal de première instance de la Seine — 21 juillet 1855.)

Le second procès était né de la découverte d'un codicille, opposé par les héritiers que ce codicille favorisait au testament, dans lequel Michel aîné avait institué son frère légataire universel. Berryer représentait encore les héritiers, contre lesquels plaidait M<> Dufaure qui fit déclarer le codicille apocryphe. Ce fut dans cette cause que Berryer rappela, dans deux mouvements célèbres, la scène du testament et la fin pieuse de Michel aîné. Célibataire, isolé dans son opulence, entouré de laquais qui guettaient sa mort dans l'espérance d'avoir un legs, le vieillard, assis sur son lit, écrivait son testament à la lueur des flambeaux que tenaient les valets; l'un d'eux se penche comme pour lire : « Arriére! tu n'auras rien ! > s'écrie le mourant.

Puis le prêtre entre, portant le viatique. « A Theure suprême, à l'heure où les pensées débordent, à ce moment qui est la fin de tout, la fin de la vie, des jouissances, des passions, des crimes, à ce moment où il faut s'écrier avec le grand évêque : « ô mort! je t'aime! » Je pécheur endurci se repent; il implore le Dieu qui pardonne, et montrant ses coffres pleins, ouverts devant lui, il s'écrie: • prenez tout cela, et rachetez mon âme! » Pour l'année 1857, nous retrouverons, dans le cours de ce récit, l'affaire Jeufosse, et le procès des forêts de Champagne intenté par le Do maine aux princes héritiers du duc de Berry.

En 1858, nous citerons Pinstance en reirait successoral engagée, au nom du duc d'Aumale, contre les princes de Rohan et le cessionnaire de leurs droits, M. de Clercq. (Succession du maréchal de Soubise, de la comtesse de Guémenée et de la comtesse de Marsan). Berryer plaidait pour le duc d'Aumale, et M. Dufaure pour les parties adverses. L'affaire se termina par une transaction « Dufaure, avait dit Berryer à son confrère, nous ne pouvons pas laisser le nom du duc d'Aumale traîner plus longtemps devant les tribunaux. Il faut nous entendre » (tribunal de première instance de la Seine, mai-juillet 1858.)

Nous signalerons enfin, dans celte même année, l'affaire de la Congrégation de Picpus contre la marquise de Guerry qui, sortie de la Congrégation, lui réclamait 1,200,000 francs. Cette demande, écartée en première instance, fut admise en appel, mais avec réduction de la somme à 475,000 francs. Berryer plaidait pour la Congrégation contre M. Emile Ollivier, jeune avocat dont le talent se déploya dans cette lutte redoutable. Dans sa plaidoirie devant la Cour de Paris, Berryer eut des accents,

ches de neige, sous les flocons qui ne cessaient de tomber, on voyait des groupes animés; sur les portes, des curieux, qui tendaient Toreille, et débouchant du Palais de Justice une foule tumultueuse redisant ce qu'elle venait d'entrndre.

C/était un grand procès criminel dans lequel Berryer avait parlé.

Le général comte de Neuilly commandait à Ghâlonssur-Marne la 4''*' subdivision de la 4® division militaire. Le dimanche matin, 23 octobre 1853, il avait été trouvé mourant à quelques pas de la demeure d'un jeune officier d'état-major, le capitaine de Laporte , qu'avant d'expirer, il désignait comme son assassin.

Le capitaine était bien accueilli dans la maison du général de Neuilly. Marié a une femme de beaucoup plus jeune que lui, le général avait perdu deux enfants. Le deuil du foyer n'avait pu rétablir l'accord qui déjà manquait à ce ménage désolé. Tandis que le général menait sa vie à part. M""® de Neuilly allait presque chaque jour passer de longues heures sur la tombe de sa fille. Le capitaine de Laporte venait quelquefois Vy chercher.

Qu'advint-il de cette sympathie, dont le péril se voilait sous le caractère sacré de la douleur qui l'avait inspirée? La question, promptement tranchée dans les commérages du pays, fut à peine effleurée, en vertu d'un accord tacite, dans le débat judiciaire. M"* de Neuilly, interrogée dans l'instruction, ne parut pas à l'audience.

D'après le récit de l'accusé lui-même, le général de Neuilly avait conçu des soupçons. Le 22 octobre, au

que nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici, sur le dévouemeat des religieux, les montrant tous et partout, trappistes, sœurs de charité, jésuites, prêtres et sœurs de Picpus,à Staouéli, en Crimée, iCayenoe, aux îles Marquises, appelés par le gouvernement lui-même, et ttrajonrs donnant l'exemple de l'héroïsme et de Timmolation. (Janvier-fé^Tier 1856. — V. Œuvres de Berryer, VIII, p. 151.)

LE BARREAU ET l' ACADÉMIE. 255

soir, il y avait réception à son hôtel. Le capitaine de Laporte , à la veille de partir en permission , vint prendre congé de lui.

En quittant les salons, il pénétra dans le jardin où M™® de Neuilly avait consenti à lui dire un dernier adieu. Le général le suivit de près ; regardant de tous côtés , un fusil à la main, il tira dans la nuit, quand celui qu'il cherchait s'était déjà dérobé. Le lendemain matin, avant sept heures, il se présentait au domicile de M. de Laporte : « Vous savez ce que je vous veux », lui dit-il en entrant dans sa chambre , et il le frappe de sa canne. Hors de lui, le capitaine prend ses pistolets, et le général, blessé de deux coups de feu , ne peut que se traîner au seuil d'une maison voisine pour y mourir.

Le crime était-il prémédité? L'accusation le soutint, arguant du second coup de feu pour le prouver.

L'accusé s'en défendait; il avait agi, disait-il, sous la surexcitation de « sa chair révoltée », ne sachant ce qu'il faisait et ne pouvant, môme après l'acte, s'en rendre compte.

De famille honorable, aimé de ses camarades, le capitaine de Laporte avait des notes excellentes ; de l'aveu du ministère public, « le plus brillant avenir s'ouvrait devant lui », et, si grande que fut sa faute, il semblait que ses chefs ne lui refusaient pas leur indulgence.

A son appel, Berryer se rendit à Mézières. L'affaire devait être jugée en conseil de guerre. C'était la première fois, depuis les jours de 1815, que l'avocat paraissait devant la justice militaire. Elle le reçut avec honneur.

Le conseil, par exception, siégeait dans la salle de la Cour d'assises. Le fond du prétoire était garni d'officiers; sur les bancs du jury, les fonctionnaires , les magistrats, le barreau. Derrière les juges, on voyait le général Berryer, frère du défenseur, qui commandait à Mézières la 4° subdivision.

2o6 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.

Avant de commencer l'interrogatoire, le colonel de Moriac, président du conseil de guerre, adressa à Berryer ces mots qui , si peu de temps après le 2 décembre, n'étaient pas sans courage :

En voyant assis à la barre 1 cminent avocat Berryer, le plus grand orateur de notre temps, celui dont le pays s'enorgueillit, je crois inutile de lui rappeler, comme notre devoir nous oblige à le faire vis-à-vis de tous ceux qui sont assis à cette barre , les prescriptions du Gode d'instruction criminelle. Nous savons trop bien ce que dans toute sa vie Tillustre orateur a montré de respect pour la justice, et nous ne saurions craindre qu'il s'écarte, dans cette cause, de ses honorables traditions...

Le conseil avait décidé que les débats seraient publics, mais non publiés. Il n'y en eut donc aucun compte rendu en France et seulement des analyses à l'étranger. Les journaux du dehors furent unanimes pour constater Témotion que les accents de Berryer avaient fait passer dans ces poitrines de soldats.

Le capitaine Dillon , ferme et digne organe du ministère public, ne put s'empêcher, en saluant l'orateur, de prémunir contre lui les juges.

Berryer releva l'hommage avec gravité :

On vous a conseillé, dit-il, au début de sa réplique, de vous défier de ce qu'on a appelé l'éloquence du défenseur, comme si ma parole n'était dirigée que par une habileté détestable, ennemie de la vérité, fatale à la justice. Je déplorerais amèrement ce qui fait la gloire de ma vie , si c'était à ce résultat (jue je devais aboutir de voir ma conscience mise en suspicion et ma parole traitée comme un art dont je me servirais pour protéger le crime en charmant les juges. Non, Messieurs, la parole n'a de puissance que lorsqu'un sentiment sincère l'inspire. Si je me suis animé, échauffé, emporté, attendri, c'est que je ressentais sincèrement, profondément, les impres-

LE BARREAU ET l'aCADÉMIE. 257

sions que traduisait ma parole. Je reconnais la sincérité du ministère public; qu'il ne méconnaisse pas la mienne. Nous sommes en désaccord. Vous jugerez selon le vrai et selon la justice, sans qu'il soit besoin d'avoir recours devant vous à un art pour lequel je répudie tout éloge.

Le conseil de guerre , jugeant que le capitaine de Laporte avait agi çn état de légitime défense, prononça Tacquittement.

M. de Montalembert s'était depuis longtemps rapproché de Berryer. Les menaces du parquet achevèrent de les réunir.

La confiscation des biens de la famille d'Orléans avait révolté l'orateur catholique. Dès ce jour, il se sépara du Président, et le sentiment de la confiance trompée rendit plus implacable son opposition. Dans un écrit sur les Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle *, M. de Montalembert avait soutenu la nécessité, pour l'Église, de placer ses revendications sur le terrain de la liberté générale. Il engagea bientôt une polémique avec M. Dupin, qui, séparé comme lui du gouvernement du 2 décembre par les décrets du 22 janvier, commençait un mouvement de retour vers le poste regretté de procureur général à la Cour de cassation. Président du comité agricole de Corbigny, M. Dupin avait, à ce titre, l'habitude d'adresser chaque année une allocution à ses concitoyens de la Nièvre.11 n'y manqua point en 1853, et son discours contint à l'adresse de l'Empire des phrases adulatrices, dont s'indigna M. de Montalembert.

Il écrivit à l'ancien Président de l'Assemblée Législa-

1 Un vol. in-8«, i8o2.

BERBYER. — T. HI. 17

tive, à Texécuteur testamentaire du roi Louis-Philippe, une lettre éloquente pour protester, au nom de leur passé commun, contre son langage. La lettre, publiée dans les journaux belges, circula en France. L^Ëmpereur s'en offensa et voulut des poursuites. M. de Montalembort était membre du Corps Législatif; l'autorisation de le traduire devant les tribunaux fut demandée à TAssemblée.

La commission, saisie de la proposition, conclut au rejet , non sans chercher entre le Souverain et le prévenu un terrain d'accommodement. Mais tous deux s'y refusaient; TEmpereur insistait auprès des membres du bureau de la Chambre pour que « la justice suivit son cours ^ », et M. de Montalembert, appelé à s'expliquer en séance publique , désespérait par l'intrépide fermeté de son langage les timides collègues qui auraient voulu l'épargner. Le Corps Législatif vota l'autorisation; la Chambre des mises en accusation, mieux inspirée , arrêta le procès par une ordonnance de non-lieu.

A peine informé des intentions du pouvoir, M. de Mon« talembert avait eu recours h Berryer. Celui-ci prit aussitôt l'affaire en main; il y mettait d'autant plus de zèle, qu'il avait naguère montré plus de véhémence contre son ancien collègue.

Que vous êtes bon ! écrivait à Berryer M. de Montalembert.

Je me résigne avec peine à ne pas vous entendre plaider pour moi. Quoique je n'aie encore tué personne, vous auriez certainement fait là votre Oratio pro Milone^ et j'aurais été ainsi associé à votre gloire. Une éloquence comme la vôtre a quelque chose de désespérant pour ceux qui ont eu rhonneur d'être vos collègues. Quand ils sont dans le camp opposé au vôtre, vous leur ôtez toute envie de répondre, et quand ils

i LeUrc (le M. de Montalcinhert ù Berryer, du â5 mars 1854. — Papiers

de Berryer.

sont du même avis que vous , vous ne leur laissez rien à dire . Pour jouir pleinement de cette éloquence , il faut être votre client, comme je comptais l'être.

Berryer lui avait parlé d'un avenir où ils pourraient encore exprimer Tun et l'autre les affections et les antipathies qui leur étaient communes. M. de Montalembert saluait avec joie cette prévision, et, rappelant qu'ils avaient toujours été d'accord sur les points essentiels :

L'un des chagrins de ma vie politique , lui disait-il , a été de vous voir méconnaître ces souvenirs et ces sympathies au lendemain du 2 décembre et me traiter en complice alors que je n'étais que dupe. Vous avez noblement, cordialement et complètement réparé cette injustice dont le souvenir est désormais remplacé dans mon cœur par celui de l'affectueuse et infatigable sollicitude que vous m'avez témoignée pendant toute cette ennuyeuse procédure*.

De son côté , l'orateur de Gorbigny avait écrit à Berryer. M. Dupin déclarait déplorer les poursuites et souhaitait plein succès à l'avocat de M. de Montalembert. Mais il n'entendait pas que cette lutte lui fit perdre l'amitié de son vieux camarade , et il expliquait dans une curieuse lettre comment, depuis plus de quarante ans, leur liaison n'avait jamais souffert de leurs oppositions politiques.

Notre amitié constante , disait M. Dupin , a surtout étonné le vulgaire parce qu'on nous savait d'opinions opposées, et tant de gens depuis 60 ans se sont épris les uns des autres ou séparés au nom de la politique , qu'on ne concevait pas qu'il en fût autrement de nous. C'est que nous avons eu le bon esprit de nous aimer et de nous estimer comme hommes et comme avocats pour des qualités civiles et sociales , plutôt que par les

1 27 juillet 1854.

calculs intéress('»s et variables de l'esprit de parti... Plusieurs fois, étant président de la Chambre des députés à Tépoque où mon opinion était dominante et la tienne exilée, il m'est arrivé d'applaudir à ton immense talent oratoire, quoique tu l'eusses employé à une cause qui n'était pas la mienne, et de ne dissimuler à personne le plaisir ijue me faisaient éprouver comme ami de cœur tes succès de tribune. En rentrant chez toi , tu trouvais quelquefois que mes applaudissements avaient précédé ton retour*.

11 prétendait ensuite garder, vis-à-vis de tous, la liberté de sa conduite :

En ce qui touche les partis polititjues, (jnels qu'ils soient, anciens , uouv(;aux ou transformés , je n'ai jamais demandé qu'une chose : « Soyez ce que vous voudrez; mais permettezmoi d'être ce (jue je suis. Je ne prétends dicter à personne sa conduite (^t son langage; je prétends on retour que personne n'entreprenne de se faire mon directeur politique... Rjayez-moi, si vousvouhîz, de la liste de ceux que vous nommez des hommes d'État, mais renoncez à l'espoir de m'embrigader * ».

M. Dupiii allait cependant « s'embrigader » publiquement au service de l'Empire, se réservant, il est vrai, dans sa soumission officielle, des boutades d'indépendance qui mettaient en repos sa conscience, sans troubler sa situation.

11 y avait près de deux ans que Berryer avait été élu

1 M. Dupiii faisait allusion à des biUcls, coiiimc celui-ci qu*il adressait pendant une séance à M'"^ Berryer. aprôs un discours de son mari : • Chère Dame , votre mari s'est surpasse ; sa discussion a été on ne peut plus remaniuable, et je ne puis résister à mou vieil instinct d'amitié en vous faisant mou compliment le plus sincère et le plus affectueux. > Papiers de Berryer.

•i 27 juillet I8:>i — M. Dupin à Berryer. Pajners de Berryer.

à l'Académie française. Il n'y avait pas encore pris séance. Quand son discours serait-il prêt? On s'en inquiétait à l'Institut. Le secrétaire perpétuel de l'Académie, M. Villemain, le pressait de fixer une date; il appelait à son aide les admiratrices du nouvel élu. L'une d'elles lui ayant demandé un billet pour la séance de réception :

N'ayez aucune défiance de mon côté , lui répondait M. Villemaiu *, mais seulement peut-être du côté de M. Berryer, qui , étant infidèle à l'Académie , est capable de trahir tous ses serments. Je vous en prie , Madame , veuillez lui rappeler qu'il ne doit pas seulement charmer les barreaux lointains, enchanter Douai, séduire Strasbourg, etc., etc. Il nous doit un discours que vous voudrez entendre.

Ce discours était un vrai tourment pour Berryer. Il lui avait déjà coûté beaucoup, au temps de l'Assemblée législative, d'écrire ligne par ligne son rapport sur le budget. Combien plus vive était son angoisse au moment de composer une harangue solennelle, dans cette langue académique, faite de nuances discrètes, de mots heureux, d'images ingénieusement assorties , pour le plaisir délicat d'une assistance choisie! Habitué, comme il le dira luimême devant ses confrères, à recevoir l'inspiration de son auditoire , à forger son discours au foyer des passions dont la flamme l'environne, quel supplice pour l'orateur de rassembler laborieusement, dans la solitude, ses phrases et ses expressions !

Dans sa naïve défiance de soi, Berryer s'était enfui à la campagne pour y travailler à loisir « en la compagnie d'une multitude de volumes ».

Mais, à peine arrivé, l'amour d'Augerville l'emporte, et le futur récipiendaire s'oublie à contempler ses fleurs et ses bois.

1 3 février 1854.

J'ai trouvé à mes champs l'aspect le plus riant, quoique la froideur des nuits ait entièrement arrêté toute végétation. J'ai fait au débotté une longue promenade dans toutes les parties du parc, et quoique je fusse vêtu un peu à la légère, la chaleur était si grande que Pinson * et moi , nous étions en nage comme au fort de l'été. Toute cette garenne, couverte d'arbres verts, a l'aspect de la belle saison, sous ce ciel clair et chaud. Mes travaux sont presque terminés et je suis satisfait de mes œuvres; j'attends impatiemment que le printemps, avec ses ileurs et ses fcmillagcs, soit venu jeter des couleurs dans le dessin de mes tableaux, pour savoir si mes amis applaudiront à l'œuvre du peintre. Le nouvel arrangement du bord de la rivière à droite de la maison me semble des plus heureux. Ce temps charmant, qui réjouit un promeneur parisien, afflige un peu les campagnards. Tout est en retard dans nos sillons; rien ne sort de terre. Ce matin le temps se couvre , mais le vent du nord souffle le hàle qui dessèche.

De temps en temps Berryer se souvient qu'un grave motif l'a appelé k Augerville. Il lui faut, comme il dit, s'enfermer dans le travail académique. « Je voudrais bien qu il pût être terminé avant la fin d'avril. » Mais d'autres pensées Ten distraient, et encore une fois, il se laisse aller aux rêveries de son cœur.

Je m'arrangerais assez de cotte vie de solitaire; elle a toujours été assez dans mes goûts, et je me souviens que pendant ma première jeunesse, j'allais de temps à autre passer seul plusieurs jours de suite à la campagne de mon père. Mais alors je me sentais un long avenir, et les contentements dont je me séparais, j'étais sûr de les retrouver. Aujourd'hui, j'éprouve (juelque peine dans l'isolement de ma vie, et les bonnes et tidèles amitiés que j'ai au monde, me sont plus nécessaires. J'en suis besoigneux. A m'en éloigner, je crains qu'elles ne mëchappent , sans qu'il me soit donné de les retrouver '.

i Son honimc d'alTaires.

2 36 mars 1851, — à la vicomtesse de Vaufreland.

Quinze jours se passent; c'est toujours l'enthousiasme de la campagne qui possède notre orateur; l'Académie a bien de la peine à se faire une place auprès de cette rivale. « Mon Augerville est bien beau par ce temps magnifique ! »

Cependant, il y a lutte dans son esprit comme dans la nature, et ce combat trouble pour lui le repos des champs :

Je ne jouis de ce soleil splcndide qu'avec inquiétude. La sécheresse est extrême; tous nos cultivateurs s'alarment et pour les blés, et pour les foins, et pour les fruits qui se dessèchent dans leur fleur. Même partage de bien et de mal pour le travail dont je suis occupé. Je m'y livre avec loisir, avec suite, et quelque plaisir; mais je vois le sujet se développer tellement que j'ai peur de faire des volumes et de ne pouvoir terminer dans des limites tolérables pour un auditoire qui ne veut pas être lassé. Le public académique n'est pas de •ceux auxquels on fait violence; ce n'est pas petite affaire que de lui dire assez et de ne lui pas dire trop. Si cependant vous rencontriez Salvandy, dites-lui, je vous prie, que j'espère lui communiquer mon discours du 20 au 25 de ce mois : c'est peutêtre trop que de promettre cette date fixe; j'aime mieux faire les réserves de V Intimé : Je ne réponds de rien. Mais je me hâte et je ne suis retardé que par mon ignorance et mon inhabitude du chemin qui j'ai à parcourir. En un mot, et sans figure, je suis effrayé de ce travail et très inquiet de la façon dont je m'en tirerait

Berryer avait tort de s'inquiéter, mais raison de faire ses réserves sur la date. Sa lettre est du 10 avril 1854; ce fut seulement le 22 février de l'année suivante , qu'il prononça son discours de réception.

« La séance à laquelle nous venons d'assister était attendue depuis trois ans » disait le lendemain , 23 fé-

1 10 avril 1854, — à la vicomtesse de Vaufreland.

2(i4 BERRYER SOLS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.

vrier, le Journal des Débats, Et le même journal, qui avait autrefois contesté les titres de Berryer à TAcadémie, rappelant le mot prêté à l'orateur : « Je ne sais ni lire, ni écrire », ajoutait :

... ni'niostlièiio v{ Citrron ne sont-ils pas restés à la fois dos niodt'los dans Tari de parler comme dans Fart d'écrire? M. Berryer a prouvé qu'il serait une exception de plus à la rè^^le : en dépit du jugement qu'il a porté sur lui-même, il a prouvé qu'il savait écrire et même qu'il savait lire en véritahle académicien... Son discours méritera de figurer parmi les jrrands morceaux de l'éloiiuenccî académique.

Placé entre M. Guizot et le duc de Noailles, Ton son constant adversaire, l'autre son fidèle ami, Berryer retrouvait dans cette enceinte ses plus illustres antagonistes, devenus ses électeurs, M. Thiers, M. Mole, M. PasquicT, M. de Montalembert, M. Cousin, M. Yillemain. Tue alïluenco dans laquelle se mêlaient aux grands noms de Franco les gloires du barreau et une jeunesse unanimement enthousiaste, malgré ses diversités d'opinions et d'origines, pour le grand orateur, représentait cet heureux accord des traditions et des libertés que horryer avait toujours défendues.

J^'rry(M' commença par un hommage à ses nouveau.^ eonl'rères: il leur faisait honneur en quelque sorte des titres qui l'avaient appelé dans leurs rangs.

J'ij^nioie, dit-il, couniu'ut, on un jour de bataille, sous une altaquf' imprévue, au plus l'orl d'un ^ il' engagement et devant sou drapi^au, uii liomme de guerre peut être inspiré par le souviMiir d(s hauts laits des grands capitaines, ou par les savants l'ci'ils des honunes éprouvés dans l'art des sièges et des combats. Mais, au sein des asseud»lées politiques, quand .une nation, m possession de ses droits, travaille à garantir ses destinées par le dévelop[>emenl de sou génie, de sa puissance, de ses

LE BARREAU ET l'aCADÉMIE. 265

besoins et de ses richesses , ou lorsque , durant les jours où s'ébranlent et succombent les pouvoirs qui l'avaient constituée, agrandie, honorée, elle cherche, inquiète, les sécurités de son avenir, dans cette mêlée impétueuse des passions , des partis, des intelligences, des intérêts, je sais combien les méditations et les travaux des écrivains contemporains, historiens, publicistes , philosophes et poètes , prêtent soudainement à l'orateur, ainsi qu'on l'appelle, de fécondes pensées et de puissantes paroles.

Et, comme si, dépouillant toute illusion personnelle, il avait voulu opposer aux triomphes fugitifs de l'orateur la gloire permanente des écrivains :

Honneur à vous , maîtres en l'art d'écrire!... Vous ne disparaissez pas quand s'écroule le théâtre de vos labeurs, quand les forces de la vie vous délaissent ; vous instruisez , on vous écoute, on vous répète, on vous voit encore à travers l'espace et les siècles, et, suivant la belle expression de l'un d'entre vous , vous vous transmettez tout entiers à l'avenir, et demeurez immortels comme vos ouvrages.

Berryer avait à faire l'éloge du comte Alexis de Saint Priest. Petit-fils de l'ancien ministre de Louis XVI, M. de Saint Priest avait été ministre plénipotentiaire et pair de France, sous le gouvernement de Juillet. Causeur aimable et spirituel , érudit et penseur, avec des opinions arrêtées dont une impartialité naturelle atténuait les côtés exclusifs, il avait entrepris deux grands ouvrages : une histoire de la royauté et un livre sur la suppression de l'Institut des Jésuites au dix-huitième siècle. Berryer donna des deux écrits une appréciation flatteuse, tout en professant hautement les convictions de sa vie. Les royalistes et les catholiques applaudirent les pages dans lesquelles le récipiendaire célébrait les grandeurs de la monarchie et posait les vraies causes de la guerre faite

266 DEHKYEH SOUS LA RKPUBLiyUK ET Le «^^ .

aux Jésuites, en réalité guerre entre deux principes, «le principe de souveraineté individuelle de la raison et le dogme catholique de Tautorité ».

Que désormais, dit Herrycr, Tinstilut des Jésuites, soumis et dévoué au pouvoir spirituel de la papauté , continue ou cesse de subsister, la guerre des deux principes pourra changer de terrain; mais (^lle dun^ra autant que I(î monde, autant que rÉglise qui no [M'ut périr.

Le directeur de TAcadémie était alors M. de Salvandy. Il avait dans le langage une pompe un peu solennelle, dont M. Thiers s'amusait un jour en l'appelant « mon cher magnifique ». 11 la déroula dans cette séance comme un manteau d'honneur autour du glorieux élu, et toute Tassistance battit des mains , lorsque , de sa voix profonde , il dit à Berryer :

Après quarante ans do triomphes, vous n'avez pour toute distinction que le palme qui vous vient de l'Académie et le rayon qui vous vient de Diou.

L'usage voulait qu'après la séance de réception, le nouvel académicien fût présenté au Chef de l'État.

Berryer ne crut pas devoir s'y soumettre : il écrivit le jour même de sa réception à sou ancien confrère, M. Mocquard, devenu le secrétaire général du Cabinet de TEmpereur, pour lui annoncer sa résolution.

... J(* fais appel aux souvenirs de mon ancien confrère, M. Mocquard, pour réclamer de lui un bon office; Je viens d'être roçu à l'Acadomio française. Il est d'usage à peu près constant que chaque académicien aille présenter aux Tuileries son discours do réception. La situation particulière, qui m'a été faite on décembro IS.il, rend cette présentation tout à fait impossible de ma part.

LE BARREAU ET L'aCADÉWLIE. 267

Je crois avoir acquis, il y a quinze ans, le droit de m'abstenir aujourd'hui d'une formalité dont l'accomplissement ne serait pas pénible pour moi seul. M. Mocquard sait bien que, par principe comme par caractère, j'ai autant de répugnance pour le bruit inutile et les vaines manifestations que pour un manque d'égards personnels; je le prie donc de vouloir bien sans retard faire connaître la détermination qu'un sentiment honorable m'impose*...

M. Mocquard avait été l'obligé de Berryer sous la Restauration; il s'en était délicatement souvenu en 1832 2; mieuK que personne, il savait ce que l'ancien prisonnier de Ham devait au royaliste ; mais il était homme d'esprit , et il le prouva dans une lettre où il intervertissait avec habileté les situations réciproques :

L'Empereur regrette , disait-il , que dans M. Berryer les inspirations de l'homme politique l'aient emporté sur les devoirs de l'académicien. Sa présence aux Tuileries n'aurait pas causé l'embarras qu'il semble redouter. De la hauteur où elle est placée, Sa Majesté n'aurait vu dans l'élu de l'Académie que l'orateur et l'écrivain ; dans l'adversaire d'aujourd'hui , que le défenseur d'autrefois.

M. Berryer est parfaitement libre d'obéir à ce que lai prescrit l'usage ou à ce que ses répugnances lui conseillent.

S'il refusait de paraître aux Tuileries , Berryer n'avait pas manqué de remplir ses devoirs envers les princes de la Maison de France. Il avait envoyé son discours au comte de Chambord, en lui renouvelant l'expression de son dévouement à sa cause , toujours inséparable , dans sa pensée , de la cause des libertés publiques :

Sous l'empire des événements qui vous tiennent éloigné du trône de vos pères , disait-il à l'exile , sentant venir pour moi

1 22 février 1885.

2 V. Berryer et la Monarchie de Juillet. — p. 63.

les jours de la retraite et les affaiblissements de l'âge, j'ai cru pouvoir dans cet écrit saisir encore une occasion de manifester mon profond attachement à votre personne auguste et à la familhî royale, ainsi que ma foi sincère dans les principes que j'ai défendus de lout temps, à la tribune et au barreau. J'ai désiré faire entendre encore une fois à la France mes vœux pour l'accord et le triomphe de la royauté légitime et des libertés politiques , uniqu»^ but de tous les travaux de ma vie.

La réponse du comte de Chambord marquait, dans les termes les plus vifs, son admiration et sa gratitude :

... Non, disait le Prince en reprenant Tallusion du vieux serviteur à sa retraite prochaine , non , l'heure de la retraite n*a pas sonné pour vous. La noble et sainte cause dont vous avez été d(; tout temps un des plus fermes et des plus éloquents défenseurs, a encore besoin de votre zèle, et cette dernière épreuve donne la mesure des nouveaux services qu'elle peut espérer de voti'e actif dévouement. Vous couronnerez ainsi l'œuvre de votre vie entière , et vous acquerrez un titre de plus à la reconnaissance du pays et à ma bien sincère et constante affection ^

Les princes d'Orléans avaient également reçu les exemplaires du discours de Berryer. Le duc d'Aumale Ten remercia en leur nom.

Vous avez prononcé l'éloge d'un de nos bons et anciens amis, aussi éminent par l'esprit que par le cœur. Vous l'avez fait noblement. M. do Saint-Priesl méritait d'être loué par votre bouche; car, malgré des dissentiments que l'avenir effacera de plus on plus, j'espère, il était, comme vous, sincèrement monarchique et libéral.

Pour nous, nous n'oublierons jamais que vous avez réclamé [)0ur nous Forum et jus ^...

1 3 mars la'K;.

2 28 mars Isr^J.

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