VU
Berryer avait fait dans ces dernières années deux pertes cruelles : ses deux compagnons d'enfance et de jeunesse, ses meilleurs amis de Bretagne, M. de Grandville et M. de la Guibourgère, étaient morts.
M. de la Guibourgère avait succombé le premier, au mois de janvier 1853. M. de Grandville était alors auprès de lui ; il racontait à Berryer sa fin résignée et calme , en lui adressant les adieux que M. de la Guibourgère, dès rapproche du danger, Tavait prié de lui transmettre.
Bientôt Aristide de Grandville était atteint à son tour. Averti du péril , Berryer partit aussitôt pour Nantes. Il arriva pour voir son ami rendre son âme â Dieu ^ .
Je perds un ami précieux , écrivait Berryer à M. de Falloux , un compagnon dévoué de toute ma vie , un homme de sens et de cœur, qui s'est trouvé près de moi, comme un ange gardien, dans tous les jours difficiles. J'ai pu à peine le voir entore au moment où il nous quittait, et j'ai craint que ma présence inattendue ne donnât une émotion trop forte à ces derniers restes de son existence que ses admirables filles soutenaient avec des soins si vigilants et si tendres. Ce m'a été un grand chagrin de ne pas recevoir le dernier regard de ce parfait ami.
Chaque année , depuis cette époque , Berryer se rendait en Bretagne pour honorer cette chère mémoire avec la veuve et les enfants de M. de Grandville.
L'année suivante vit s'éteindre Lamennais 2. Lui aussi, malgré leurs profondes séparations, avait aimé Berryer. Même après cette mémorable séance de l'Assemblée lé-
1 M. de Grandville mourut le âl mai 18o3.
2 27 février J834.
270 BERRYER SOUS LA RÉPrBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
gislative où l'ancien ministre de l'Église était sorti de la salle en entendant Berryer parler du prêtre qui a rompu SOS vœux , Lamennais n'avait cessé de lui témoigner sa tendresse. Un jour, le rencontrant dans les couloirs de l'Assemblée , il regarde furtivement si personne ne le voit, puis se jette au cou de Berryer et l'embrasse avec effusion.
L'n autre jour, les représentants, qui passent dans les galeries, s'étonnent en apercevant le royaliste assis sur un banc entre Lamennais et Pierre Leroux. Les deux révolutionnaires lui faisaient confidence des injustices et des misères de leur parti.
Berryer, sachant Lamennais en danger de mort, se présenta chez lui. La porte était consignée. Ceux qui depuis ont dressé le procès- verbal des derniers moments du malade, alléguant ses ordres, écartaient tous les témoins. Berryer put pénétrer dans la chambre, mais on le laissa à peine s'approcher du lit. Un ami de Berryer qui lavait été aussi de Lamennais (et des plus intimes), M. Benoist d'Azy, ne fut même pas admis à voir le mourant de loin. L'Esprit souffle où il veut; quoi qu*aient pu faire les hommes , la dernière pc^nsée de Lamennais est restée le secret de Dieu.
Une autre perte qui frappa la société et l'Académie fut viv(»ment ressentie par Berryer.
M. Mole mourut le 23 novembre 1855.
M. Mole avait consacré les dernières années de sa vie à la réconciliation des partis monarchiques ; il avait trouvé pour cette œuvre l'ardente coopération de Berryer. Il admirait l'oratt^ur; dans les conférences où se débattaient les décisions do l'Assemblée et les projets de fusion, il avait appris à apprécier l'homme et le politique. « On ne connaît pas M. Berryer, disait-il, quand on ne l'a pas vu à la table du conseil. » A Berryer lui-môme, il écrivait : « Jo suis fier de marcher avec vous vers un but
LE BARREAU ET l' ACADÉMIE. 271
qui n'est autre que le bien de la France et son salut ^ . » Au sortir de l'église de Saint-Philippe-du-Roule où avaient eu lieu les obsèques , Berryer écrivit à M. de Falloux :
Gomme vous, j'ai été vivement frappé de cette grande perte ; je regrette beaucoup la bienveillance affectueuse dont il m'honorait; je regrette surtout, dans l'intérêt général, l'influence qu'il exerçait si utilement et qu'il devait exercer longtemps encore. C'est un centre de relations brisé , dans des circonstances où il était énormément nécessaire et ne pourra guère être suppléé.
La mort de M. Mole laissait un fauteuil vacant à l'Académie. Berryer y songea aussitôt pour M. de Falloux. Déjà le nom de M. de Falloux avait été prononcé pour la succession de M. Lacretelle, auteur d'ouvrages sur l'histoire de la Révolution et de la Restauration. Le personnage était de moindre importance. Mais son successeur devait être reçu par M. Guizot. Dans cette occurrence, lequel des deux fauteuils convenait le mieux à M. de Falloux?
La préférence de Berryer avait été d'abord pour le fauteuil de M. Lacretelle. 11 voyait un grand intérêt politique h saisir cette occasion de montrer M. Guizot et M. de Falloux « publiquement et solennellement unis dans les mêmes principes et dans les mêmes vues ».
La candidature d'un savant illustre , de M. Biot, au fauteuil de M. Lacretelle mit lin aux incertitudes. M. Biot succéda à l'historien et M. de Falloux à l'homme d'État. C'était le vœu des héritiers du comte Mole que M. de Falloux fût appelé à prononcer son éloge. Le vote de l'Académie ratifia leur choix.
Désormais Berryer fut tout occupé du discours du récipiendaire.
La position de M. iMolé , son caractère , la direction qu'il a
1 18 décembre 1851. Papiers de Berryer.
27Sd BEllRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
suivie et jo jxmix dire imprimée dans ces derniers temps , écrivait-il îi M. dr Falloux, trouveront en vous un panégyriste plus éloquent, i)lus sympathique, plus éclairé que tout autre. Mais il faut aussi pai'lor d'autres époques, et la matière devient difficile à manier pour vous, lorsqu'il s'agit de la grande part ({ue M. M()lé a prise au gouvernement de Juillet. Cependant, du point (u'i nous sommes et en face de Tavenir qui nous est disputé, n'<'st-c<^ pas une grande occasion d'expliquer la conduite, les sentiments, les raisons d'agir de quelques hommes j)lacés si haut dans le pays par leur origine, par leur éducation, par les traditions et les exemples de leur famille, en faco des révolutions où, les gouvernements ayant manqué au pays, cette France a été exposée à de si grands périls? M. Mole est issu dt^ ce procui'eur-général de la Ligue qui fit décider par ari'èt du parlement que la couronne ne pouvait être dévolue ni à femme, ni à prince étranger; il est de cette haute race parlementaire (|ui S(» posait entre le roi et le peuple. Il me semble qu'il y a un noble et utile langage à tenir pour un homme qui. connue vous, n'a ]wis tiéchi et tenté des expériences, mais n'était pas non ])lus en position de prendre un parti actif au fort de ces violents événements.
M. (le Falloux lui avait soumis son discours. Berrj'er y retrouvait tout co qu'il avait désiré et espéré. Cependant il insistait encore sur cette situation historique qu'il attribuait à M. Mole.
(Juand vous [)arlez de l'amour de la patrie qui a inspiré voti'«' (levancit.'r , je, voudrais qu<i co sentiment, un peu vague et invoqué par troj) do gens pour excuser leur conduite, fût mieux caractérisé.. 11 me scMnble (|u'il pourrait être parliculav\>r. dans la personne de M. Mole qui, pénétré de l'esprit de ses aïeux et fidèle à leui's ti'aditions, avait à ses propres yeux riinp<»rtance et la lilMU'té d'action de c(»s anciens magistrats, luleui's persévérants de la chose puhli([ue, indt'pendaats de la loyauté <'t ih\ p^Miple, à travers les agitations civiles et les ré- \olulions qui Irtnihlaient et menaçaient d<^ renveiser rordrc 4le TKtat et TcxisltMice nationah\
M. de Falloux avait été élu, mais il n'avait pas été reçu à TAcadémie, lorsqu'eut lieu à Augerville une réunion d'hommes politiques qui fît alors quelque bruit.
Avec M. Thiers et M. Mignet se rencontrèrent à Augerville, à la fin d'avril 1856, M. de Salvandy , M. de Montalembert, Tévêque d'Orléans, M. Vitet, M. de Kerdrel, M. de Corcelle, M. de Sèze, M. de Falloux. Berryer les reçut avec cette grâce expansive qui rendait si attrayante son hospitalité. Les souvenirs du passé, les vœux communs pour l'avenir, les regrets amers du présent, les réflexions amicalement échangées sur les fautes qu'on avait pu commettre et qu'il importait d'éviter, remplirent les entretiens de ces personnages illustres, venus de divers points à l'appel de l'homme qui résumait dans sa vie leurs plus nobles aspirations. M. de Falloux a rapporté dans ses mémoires quelques-uns de ces incidents et des propos qui marquèrent la réunion ^ .
L'événement occupa les journaux. On glosa sur des conversations qu'on n'avait point entendues. Bientôt ce fut chose courante qu'entre les visiteurs d' Augerville , on n'avait parlé que du drapeau tricolore et des conditions à imposer au comte de Chambord. C'était pour être entré dans ce complot, que M. de Falloux allait être nommé au fauteuil de M. Mole.
On n'oubliait qu'une chose, c'est que depuis le 10 avril l'élection de M. de Falloux était un fait accompli.
Tout était faux dans ce récit. M. de Falloux, qu'on accusait le plus , s'était au contraire distingué à Augerville par l'énergie des observations qu'il avait adressées à M. Thiers, au sujet de la fusion.
Dès qu'il eut vent de cette campagne, Berryer conjura M. de Falloux de n'en pas tenir compte. On lui avait transmis le numéro du journal, dans lequel un ancien
1 Mém. d'un royaliste. — II, p. 267.
RERRYER. — T. III. 18
député de l'extrême-droite , M. Léo de Laborde, avait commencé le feu, et un de ses amis « plus curieux que moi » , disait Berryer, lui avait appris de quoi il s'agissait.
De grâce, ikî prenez pas la peine de répondre, écrivait Berryer à M. (ie Falloux. Croy(iz-moi , vous chercherez en vain à faire reconnaître la vérité par ces Messieurs, et vous êtes dans Topinion des hommes séri(nix fort au-dessus de leurs attaquas. Il y a vingt ans que j'ai résisté par le silence à toutes les provocations qui m'ont été adressées de ce côté. J'ai patiemment laissé dire que j'étais un autre Maroto; puis au nom (le M. de La Rochejaquelein que je tendais au bonapartisme; (înfin que j'étais avec M. dtî l*astoret du parti des ducs. Il n'a rien manqué à ma vengoance, dans la conduite de ceux même au nom desquels on mo, calomniait... Mon ami, ne vous com- [^romeltcz pas dans une polémique stérile avec des gens qui ne sont occupés qu'à la recherche de quelque moyen de se l'aire un j)ublic et frohtonir qu'on parle d'eux.
Il était inexact que la question du drapeau eût été fobjet de la réunion d'Augerville. Mais ce qui était vrai, et ce qu'ignoraient d'ailleurs, tout en connaissant sur ce point la pensée de Berryer, les propagateurs de cette fable, c'est que bien avant la réunion, Berryer avait spontanément écrit au comte de Chambord sur les événements du temps, et sur les devoirs qui, à ses yeux, en résultaient.
La lettre remontait à l'époque de la guerre de Grimée.
La Russie avait accueilli avec hauteur le second empire. Nicolas s'était flatté d'isoler Napoléon III, en faisant accepter de l'Angleterre un projet de démembrement de l'Empire ottoman, dans lequel il lui offrait la Candie et l'Egypte. Il n'avait fait, au contraire, qu'exci-
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ter ses défiances. Le Cabinet de Londres n'hésita plus à se rapprocher des Tuileries, lorsqu'après la sommation du prince MenschikofT, réclamant pour son maître le protectorat des sujets grecs de la Porte, Nicolas eut fait envahir les provinces danubiennes et détruire la flotte turque en vue de Sinope. Le nouvel Empereur devenait, par la faute du Czar, le défenseur du droit public européen, en même temps que, parles exploits de Tarmée que lui avait léguée la monarchie, à TAlma, à Inkermann, à Traktir, il prenait le pas sur les vainqueurs de Waterloo , aujourd'hui ses alliés.
La guerre de Grimée fut longue; elle dura près de deux ans. Mais la prise de Sébastopol acheva le triomphe de la France. Nicolas était mort, succombant à sa défaite. Son fils Alexandre II accepta brusquement V Ultimatum que lui transmit l'Autriche , et ce fut à Paris que se réunit le congrès qui devait rétablir la paix en Europe.
A part la gloire , la France ne retirait en réalité qu'un avantage de cette guerre : la coalition, formée contre elle depuis 1830, était dissoute. Avantage éphémère, qu'il ^tait réservé de rendre vain à celui-là môme qui l'avait obtenu. Dès la réunion du Congrès de Paris, Napoléon 111 posait de sa propre main les principes de sa perte. Il donnait dans le Congrès la parole au Piémont pour formuler devant l'Europe des prétentions d'où devait sortir l'unité italienne, et il y introduisait, malgré les autres puissances , la Prusse qui devait forger contre la France l'unité allemande.
En ce moment, le prestige de nos armes aveuglait tous les regards. Napoléon III semblait maître de l'avenir.
Au mois de novembre 1854, après les victoires de l'Aima et d'Inkermann, Berryer avait fait part au duc de Levis des pensées qui le préoccupaient. Il croyait l'heure venue de s'expliquer sur le drapeau. Le drapeau du roi devait être le symbole de son gouvernement. En
consentant à mettre les fleurs de lys sur le drapeau tricolore, à unir « sur son étendard les vieilles gloires de la France et les gloires nouvelles », le roi montrerait au pays « son gouvernement unissant le principe traditionnel de la Royauté aux principes de liberté du siècle où nous sommes. « En même temps , il importait de « manifester par des relations plus fréquentes et connues l'accord d(i la famille royale autour de son Chef. »
Qu'avait-il été fait de ces premiers conseils? Berryer l'ignorait. 11 savait qu a celte époque. M. Ghapot avait reçu mission de se rendre à Claremont. Mais il n'avait eu que peu de détails sur ce voyage. 11 était, depuis près de deux ans, dans cette situation singulière que les confidents de l'exil , ses amis politiques , gardaient vis-à-vis de lui « un silence absolu. » Ils ne lui faisaient aucune communication, tandis que les hommes des autres partis, ses anciens adversaires, ne concevant pas une action politiques à laquelle Berryer fût étranger, ne cessaient de l'interroger et de le consulter.
C'était par eux, par M. Guizot, par M. de Corcelle, et en dernier lieu par le duc de Broglie, qu'il avait appris que les dissidences passées tendaient à se réveiller. De « graves et s(^crets périls » menaçaient de compromettre les résultats de la visite du duc de Nemours à Frohsdorf.
Le premier mouvement de Berryer avait été de se rendre à Venise , où résidait alors le comte de Chambord. Mais il réfléchit qu'en raison de l'importance que persistait à lui attribuer Topinion publique, son absence fixerait l'attention, et qu'il n'aurait fait qu'aggraver le danger, s'il n'était pas en mesure,.à son retour, de répondre aux questions qu'on ne manquerait pas de lui adresser.
Berryer s'était donc décidé à écrire au comte de Chambord, et tout en s'excusant de w s'ingérer dans des discussions auxquelles il n'était point appelé » , il avait profité du voyage d'un de ses anciens collègues,
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M. Druet-Desvaux \ pour faire parvenir au Prince ses avis et ses instances.
L'Empire, Berryer le constatait sans détours, était dans toute sa force. Les victoires de l'armée, la réunion des plénipotentiaires de l'Europe à Paris, la naissance d'un fils de Bonaparte, l'impulsion donnée aux entreprises commerciales et aux intérêts matériels, semblaient aux yeux du grand nombre assurer la durée du nouveau régime.
Mais, disait Berryer, les hommes réfléchis sont à l'abri de l'influence de ces prospérités passagères. En portant leur pensée vers l'avenir, prévoyant la fin de tout ceci, ils n'en désirent que plus vivement avoir devant eux des garanties d'un ordre de choses plus honorable et plus stable. Pour eux, l'antique principe de la royauté , la force du droit traditionnel , sont désormais l'unique garantie d'un solide et sage établissement des libertés politiques, sans lesquelles nul gouvernement ne peut se maintenir en France. Sans doute , la masse de la nation s'est montrée par le vote de l'Empire peu attachée à ses libertés... Il y a dans la grande généralité des tètes françaises plus de passions que de principes politiques, et voilà pourquoi on a passé si facilement de la République à l'Empire qui satisfait en partie ces passions jalouses. Voilà pourquoi nous avons vu des révolutions sans guerre civile et des insurrections sans esprit de liberté...
Berryer prévoyait, et il tenait à en bien convaincre le Prince, qu'à la chute de l'Empire ces passions se ranimeraient. 11 n'y aurait pour les modérer et les contenir que de « prudentes et sérieuses institutions de liberté... »
C'est pour cela, continuait-il, qu'il est nécessaire d'adopter un symbole qui réunisse et le principe de la stabilité du pou-
1 Druet- Desvaux (Jacques-Louis-Mathieu), 1793-1808, représentant du peuple en 1848 et 1849.
voir, et le principe des libertés nécessaires à notre temps. L'immense majorité de la nation est placée entre les hommes do la démagogie et les partisans du pouvoir absolu. C'est cet immense milieu qu'il faut unir et rassurer, à qui il faut montrer des conditions d'avenir qui répondent à ses besoins, à ses craintes , et aussi à ses divers intérêts , en conciliant les temps anciens et les temps nouveaux.
Combien la nécessité paraissait plus pressante encore, si Ton considérait l'armée !
La guerre, qui avait coûté si cher h la France, avait eu, du moins, cet énorme avantage de relever Tarmée.
Par sa constance, sa bravoure, ses succès, l'armée a reconquis la force morale que les événements de 1848 et de 1830 lui avaient fait perdre. Elle a reconquis par Tadmiration l'affection des populations. Elle ne serait plus réduite à lever la crosse devant les émeutes. Cette armée n'est point inféodée au chef du gouvernement qui ne l'a pas menée au combat; elle est fièro d'elle-même; elle s'appartient à elle-même.
Mais que ferait-elle, demandait Berryer, si l'Empereur disparaissait, si la pensée venait au pays de chercher un pouvoir plus solide qu'un gouvernement de minorité?
Quitlorait-elle le drapeau qu'elle a honoré et sous lequel elle a repris ses avantages? Et ne serait-ce pas, quels que soient les événements, une faute énorme de perdre le bénéfice de la force morale que la force publique a reconquise?
Et alors , avec toute Tardeur de son dévouement :
Sire, il est bien important d'avoir pris d'avance une position assez nette, assez claire, assez significative, pour se mettre à même d'être appelé à profiter d'un tel changement... La royauté, votre royauté , est destinée à sauver et à proléger tous les intérêts menacés en France. Le langage d'une telle protection ne peut pas être vague et incertain. Les ques-
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lions réservées laissent des incertitudes dans les esprits, au sein d'une nation lasse de choisir et de délibérer sur son sort ; elles inspirent des craintes, font naître des défiances, sont des prétextes pour les malveillants et un secours donné à la faiblesse de leurs intrigues. Tôt ou tard, le Roi devra faire connaître ses volontés. N'y aura-t-il pas une diminution de dignité , si ces volontés royales ne sont révélées qu'à la suite d'événements impérieux?
Une autre inquiétude saisissait Berryer. La duchesse d'Orléans s'était tenue en dehors de la démarche que le duc de Nemours avait faite au nom de ses frères. Le comte de Paris, son fils, allait atteindre sa dix-huitième année; on prévoyait que le jeune prince voudrait choisir ce moment pour s'expliquer lui-même sur le drapeau tricolore et sur les institutions libérales. Pourrait-on s'exposer à ne redire que ce que le comte de Paris aurait dit le premier? Il y avait là un danger sérieux, dont s'alarmaient les hommes attachés ou revenus à la cause de la monarchie légitime.
Et Berryer, écartant ces accusations d'intrigue dont on s'arme trop facilement contre les vérités qu'on ne veut point voir, affirmait que les amis les plus éclairés de la famille d'Orléans, que les princes eux-mêmes en étaient préoccupés.
Ce qui m'a été dit hier me donne , d'après le langage , l'accent, et l'ordre d'idées de mon interlocuteur (c'était le duc de Broglie), l'assurance que les alarmes dont je parle sont sincères et qu'elles sont partagées par les princes.
Les princes désirent réellement être à même de dire fermement à leur belle-sœur, à leur neveu : <c Que voulez-vous manifester? Que voulez- vous annoncer et promettre à la France dont nous n'ayons déjà la pleine garantie dans les volontés connues de M. le comte de Chambord?
Le moment était venu pour le roi d'exprimer spontanément ses intentions.
L'occasion s'offrait d'elle-môme. Marie-Amélie était en Italie, ayant auprès d'elle le duc de Nemours. On supposait que le comte de Chambord voudrait , avant de retourner en Allemagne, aller voir sa tante malade.
Qu'il me soit permis do dire, écrivait Borrycr, que je sou- Jiaitcrais que, dans une telle entrevue, le Roi dise qu'il s'afflige des doutes qu'on a élevés sur ses intentions pour l'avenir de la France et du gouvernement royal; qu'il a déjà dit qu'il prendrait le drapeau que la France lui demanderait; qu'il n'a voulu jusqu'à ce jour adopter ou conserver en exil aucun signe extérieur qui engageât sa liberté d'action; que son unique pensée est de réconcilier et d'unir sous un môme drapeau tout ce qui est honorable dans les divers partis que des révolutions successives ont fait triompher et qui ont si malheureusement lutté les uns contre les autres; que son drapeau sera le symbole de celte réconciliation des hommes et des temps; et qu'il a dans le cœur toutes les idées, toutes les résolutions qu'exprimerait l'union des fleurs de lys de la monarchie aux couleurs que les soldats français viennent de glorifier de nouveau aux yeux du monde entier.
Si do son pi'opre mouvement, le Roi adressait de telles paroles au duc de Nemours et à sa more, elles dicteraient le langage des princes avec assurance et loyauté auprès de leur belle-sœur, de leur neveu et de tous les hommes qui ont l'honneur d'être en relation avec eux. Los nuages qui s'élèvent seraient dissipés, le parti monarchique se raffermirait dans son unité nécessaire, et les regards en France se porteraient vers un avenir plus rassurant.
... Ajouterai -je que le Roi a daigné m'écrire, il y a plU' sieurs années, que son gouvernement ne saurait être ni le résultat d'une intrigue, ni le triomphe d'un parti. Les royalistes dévoués et fidèles se sont pénétrés de ces sentiments, et pour la grande affaire du salut de la France , du retour de la royauté légitime, ils sont prêts à accepter avec joie les sacrifices que le Roi reconnaîtra utiles et honorables*.
1 29 mars 18,*>6. — Copie autographe dans les papiers de Berryer.
Telles étaient les pensées et les supplications que, dans le langage à la fois le plus respectueux et le plus tendre, Berryer adressait au comte de Ghambord.
11 avait profondément médité ces considérations ; il les avait écrites, Tœil fixé sur Thistoire de notre première révolution, tout pénétré des mémoires de Mallet du Pan qu'il lisait, soulignait et annotait alors avec une attention passionnée, retrouvant dans la conduite des émigrés bien des traits que lui offrait le présent, dans les conseils de Mallet du Pan bien des leçons opportunes, et s'efforçant, autant qu'il lui était encore possible , de faire prévaloir cette sagesse dans la direction du parti.
Malheureusement, ses avis étaient arrivés trop tard. Le comte de Ghambord avait déjà été voir la Reine à Nervi; la rencontre, très courtoise des deux parts, n'avait rien éclairci, ni rien résolu.
Les conséquences que Berryer eût voulu prévenir, ne tardèrent pas à se manifester.
M. de Salvandy mourut le 16 décembre 1856. Il s'était voué à la fusion avec une telle ardeur que son nom en était inséparable. Informé de cette grande perte par M. Pageot, le comte de Ghambord lui exprima son affliction :
Je n'ai pas oublié, lui disait-il, que c'est lui qui le premier est venu me voir avec vous à Wiesbaden , et en m'apportant les franches et nobles assurances de son dévouement, m'offrir le concours de son zèle et de ses constants efforts pour préparer les voies à cette réconciliation désirée, qui, depuis, s'est enfin heureusement accomplie et que la France est en droit d'envisager aujourd'hui comme une des plus fermes garanties de son avenir*.
La lettre surprit les princes d'Orléans. Pressés par
1 25 décembre 1856.
quelques-uns de leurs amis, ils ne crurent pas devoir en accepter les termes. Elle leur semblait impliquer de leur part l'abandon des idées politiques que représentait leur maison ; ils se voyaient ainsi dans l'impuissance d'amener au comte de Chambord leur propre parti qui, plutôt que de renoncer au drapeau tricolore et aux principes constitutionnels , irait se ranger pour les défendre autour de la duchesse d'Orléans et de son fils , le comte de Paris. Après de longues délibérations, le duc de Broglie fut consulté. Il jugea qu'une déclaration était nécessaire, et approuva le texte qui fut mis sous ses yeux. Le duc de Nemours se soumit alors à la demande de ses frères. Il écrivit, non sans regret, au comte de Chambord pour lui transmettre les réserves des princes.
En répondant à la communication de son cousin, le comte de Chambord ne lui cacha point le « profond sentiment de tristesse » avec lequel il l'avait reçue.
... J'aimais à penser, lui -disait-il, que nous avions compris de la même manière la réconciliation accomplie entre nous, il y bientôt quatre ans. Pour justifier mon espérance, pour rcndri' notre union efficace; et digne tout ensemble, il ne fallait que deux choses qui étaient bien faciles : rester de part et d'autre également convaincus de la nécessité d'être unis, nous vouer une confiance également inébranlable en nos mutuels sentiments. Je n'ai pas douté de votre dévouement aux principes monarchiques; personne ne peut mettre en question mon attachement à la France, mon respect de sa gloire, mon désir de sa grandeur et de sa liberté... Ainsi que je n'ai cessé de le dire, j'ai toujours cru et je crois toujours à l'inopportunité de régler, dès aujourd'hui et avant le moment où la Providence m'en imposerait le devoir, des questions que résoudront les intérêts et les vœux de notre patrie. Ce n'est pas loin de la France, et sans la France qu'on peut disposer d'elle^.
1 !'•'• février 4857.
Quelque fâcheux que fût le désaccord, la lettre du Prince ne contenait aucune déclaration qui le rendît irréparable. Loin de là, elle réservait formellement le sentiment de la France ; le comte de Ghambord déclarait ne vouloir rien décider qu'en France , pour mieux connaître les vœux de sa patrie et y conformer sa conduite.
Berryer était habitué aux mécomptes ; ni sa foi ne s'en trouvait atteinte , ni sa persévérance ébranlée :
Je suis d'autant plus occupé de la fusion, mandait-il à M. de Falloux , qu'on a plus fait pour la rompre.
C'était le moment où M, de Falloux préparait son discours de réception à l'Académie; Berryer l'engageait d'autant plus à mettre bien en relief le rôle conciliateur de M. Mole :
Ne prenez pas souci de l'état où sont tombées , ce semble, nos espérances... L'œuvre à laquelle nous avons travaillé, vous et moi, avec un même zèle^ et pour laquelle M. Mole nous secondait habilement et puissamment, est une œuvre si juste, si honnête, si nécessaire, que nous avons bien le droit de dire qu'elle est achevée, parce qu'il faut qu'elle le soit. Les événements qui surgiront, je ne sais quand ni comment, mais qui surgiront infailliblement, ne pourront que la mettre au grand jour, et, en attendant, nous devons dire à qui la conteste, à qui épilogue, à qui crée des difficultés en suscitant de puériles querelles : « Êtes- vous fous d'avoir un pareil démêlé?» Vous direz cela, n'est-ce pas? sagement et fermement.