CHAPITRE VIII
Affaire des forêts de Champagne. — Le comte de Chambord et la duchesse de Parme. — Plaidoirie de Berryer. — M. Bérard des Glajeux.
— Procès de Jeufosse. — Plaidoirie de Berryer. — Lettre de Berryer îfur M. Dnpin, redevenu procureur-général à la Cour de cassation. —- Ses rapports avec lui.. — Élections au Corps législatif (22 juin 1857),
— L'abstention. — Correspondance de Berryer avec M. de Kerdrel sur l'état et les devoirs du parti royaliste. — Berryer se rend à Venise auprès du comte de Chambord. — Article de M. de Montalembert dans le Correspondant, intitulé : Un débat sur VInde au Parlement anglais. — Poursuites contre l'auteur, et contre le gérant du Correspondant. — Plaidoiries de Berryer et de M. Dufaure en police correctionnelle et en appel. — M. Chaix-d'Est-Ange procureur-général.
— Lettres de M. de Montalembert à Berryer. — La statue de Démosthène. — Attentat d'Orsini. — Lois de sûreté. — Préparatifs de la guerre d'Italie. — La France et le Piémont s'unissent contre l'Autriche.
— Lettres de Berryer à M. de Larcy et & Sir John Sainclair. — Victoires de la France. — Paix de Villafranca et traité de Zurich. — Le Pape et le Congrès. — Les écrits de Ms*" Dupanloup, évêque d'Orléans. — Conseils de Berryer pour qu'aucune préoccupation de parti ne paraisse dans la lutte religieuse. — Procès de Mïf Dupanloup.
— Berryer et M. Dufaure plaident pour lui. — Le général de la Moricière à Rome. — Lettre de Berryer à M. de la Ferronnays. — Ses vues sur la jeunesse et sur l'avenir. — Castelfidardo et Ancône. — Allez et faites vite. — Indignation que cause à Berryer la conduite du gouvernement impérial. — Ses lettres à M™o de la Moricière et à Ms' Jaquemet, évêque de Nantes. — Paroles de M. Thiers sur la fusion, et sur l'état de la France.
Dans le cours de Tannée 1857, Berryer eut la satisfaction de rendre un service signalé au Comte de Chambord et à sa sœur la duchesse de Parme. Il leur lit maintenir par la Cour impériale de Dijon la propriété des forêts de Champagne , que leur contestait l'administration des domaines.
Cédée, en 1776, au comte d'Artois par le roi Louis XVI, en échange des forges de Forge-Neuve et de Ruelle , dans l'Angoumois, les forêts de Champagne étaient un bien domanial, et, à ce titre, en vertu d'une ordonnance de 1566, perpétuellement rachetable par TÉtat qui l'avait aliéné.
Les acquéreurs des biens domaniaux ne pouvaient se soustraire à cette clause résolutoire, qu'en versant le quart de la valeur de ces biens, suivant les dispositions introduites par la loi du ii ventôse an VII.
Le comte d'Artois, par une donation faite en 1819, avait laissé les forêts de Champagne à son second fils, le duc de Berry. C'était contre les princes héritiers du duc de Berry que l'administration des domaines réclamait l'application de la loi de ventôse.
A cette prétention dont le succès eût été une ruine pour les princes, leurs avocats répondaient en substance que l'État avait confirmé le contrat de 1776 par l'usage qu'il avait fait des immeubles échangés, et qu'il ne pouvait revendiquer tout ou partie des biens auxquels il avait renoncé , sans restituer lui-même ceux qu'il avait reçus.
Repoussée en première instance par le tribunal de Vassy ' , l'argumentation prévalut en appel devant la Cour de Dijon, et le Domaine, débouté de sa demande, fut condamné en tous les dépens 2.
i Jugement du 25 avril i8o6.
2 Arrêt do la Cour de Dijon du iO juin 1857.
LA GUERRE D'iTALIE. 287
M. Chaix-d'Est-Ange avait plaidé pour l'administration. M. Bérard desGlajeux et Berryer représentaient les héritiers du duc de Berry. M. desGlajeux devait parler le premier et Berryer répliquer, comme ils avaient fait à Vassy. Au dernier moment, les hommes d'affaires de Dijon prétendirent que le gain du procès dépendant de l'unité de la défense, Berryer devait parler seul. Berryer s'emporta contre cette exigence, et il fallut, pour le décider, les instances de l'envoyé du comte de Chambord, M. Barrande, le suppliant de ne pas assumer par son refus la responsabilité d'un échec. Mais il gardait rancune à ceux qui avaient imaginé cette combinaison, et son équitable amitié ne manqua pas de rendre à son confrère la part qui lui revenait dans le triomphe.
Touchante et austère figure que celle de M. des Glajeux! Né en 1797, mort en 1865, Étienne-Paul-Hippolyte Bérard des Glajeux était entré dans la magistrature sous la Restauration avec M. de Ravignan et M. de Vatimesnil. A trente ans, il occupait à Paris le siège d'avocatgénéral. Marié à une fille du marquis d'Ormesson, il rappelait, par le caractère et le talent, les grandes existences du Parlement. Jamais parole publique, disait de lui Berryer, n'avait mieux rendu la dignité majestueuse et forte de la justice ^
En 1830, malgré la pressante invitation des vainqueurs eux-mêmes, M. des Glajeux avait donné sa démission, et quitté cette carrière dont son ambition aurait pu envisager sans crainte les plus hauts sommets. Membre du Conseil de famille des Enfants de France, il consacra désormais sa vie à la défense de leurs intérêts, n'en réservant une part que pour les œuvres religieuses et charitables. Il avait sauvé des prétentions du fisc le do-
1 Cette parole est rapportée dans une étude de M. H. de Lacombe stHr M. des Glajeux, publiée sous ce titre : Un magistrat chrétien. (Correspondant du 23 octobre i8G5).
maine de Chambord ; la plaidoirie qu'il prononça alors devant le tribunal civil d'Orléans V avec sa langue élégante et pure, annonçait ce qu'aurait été celle de Dijon.
Personne mieux que M. des Glajeux ne connaissait l'affaire des forôts de Champagne. Il en avait de longue date formé et approfondi le dossier; il regardait Thonneur de la développer devant la Cour de Dijon, comme le couronnement de sa vie , et c'était de sa part une véritable immolation que d'y renoncer. Il s'y soumit pourtant , sans une plainte , avec la résignation d'un cœur accoutumé à s'oublier lui-môme; trait admirable qu'il convenait de mettre en lumière et qu'appréciait dignement le comte de Chambord, lorsqu'il écrivait à cet homme de bien : «... Comment douter de la justice d'une cause qui inspire à ses défenseurs de tels sacrifices ! * »
Berryer d'ailleurs parla magnifiquement.
L'avocat du Domaine n'avait voulu voir qu'une complaisance de Louis XVI envers son frère dans l'échange de 1776. Or il était certain, au contraire, qu'un grand intérêt d'État l'avait inspiré. Les propriétés qu'avait cédées le comte d'Artois lui venaient du marquis de Montalembert qui les avait affectées à une fonderie de canons. C'étaient, en ce genre, les établissements les plus considérables de l'époque ; le Roi n'avait décidé de les acquérir que pour les consacrer au service de la marine, en prévision d'une guerre possible de la France alliée des États-Unis avec l'Angleterre.
Aussi, quelle n'est pas l'énergie de Berryer pour répondre à l'imputation de l'adversaire! Un an après que les forges de Ruelle ont été consacrées à l'armement de notre marine , il montre les résultats déjà obtenus : le comte d'Estrées quittant les cotes de France avec son
1 8 août 1837.
i M juin 1857.
LA GUERRE D'iTALIE. 289
escadre pour aller soutenir Washington; Daubilliers embarquant toute une armée sur des vaisseaux que défendaient des canons fondus à Ruelle, et bientôt Lamothe-Piquet, le grand amiral, entrant dans Brest avec dix vaisseaux de guerre anglais qu'il venait de capturer. Il peint en traits de feu l'indignation qu'eût ressentie Louis XVI et, avec lui , la France toute entière, si l'on fût venu, à cette époque, proposer au Roi de déchirer l'acte d'échange et de renoncer aux fonderies de Ruelle.
... J'en appelle, dit-il, à ce sentiment profond, fort, généreux , de la nation française , qui est le même dans tous les temps, et qui, malgré les excès, les passions, les débordements des partis, se retrouve toujours au fond de notre race!...
Berryer, à la fin de sa plaidoirie , avait exprimé la confiance que les juges accueilleraient la réclamation du prince banni ; ils lui apprendraient, au fond de son exil , « que dans cette France gouvernée par ses aïeux, il y avait encore indépendance dans la magistrature et justice pour le proscrit ».
Le comte de Chambord ne voulut point attendre l'arrêt pour remercier Berryer d'avoir si bien interprété ses propres sentiments.
Oui, lui écrivait -il, plein de confiance daus l'impartiale équité , comme dans la noble et courageuse indépendance de la magistrature française, ce n'est pas à sa commisération, c'est à sa justice que j'en appelle. Mais, quelle que soit l'issue de cette affaire dont le succès est maintenant entre les mains de Dieu, je n'en conserverai pas moins un éternel souvenir du nouveau service que vous venez de me rendre avec un dévouement égal à votre merveilleux talent ^
Peu après , l'arrêt était connu, et Berryer recevait de
1 7 juin i837.
la duchesse de Parme cette touchante expression de sa reconnaissance.
J'ai besoin de vous dire, Monsieur, toute ma gratitude pour le zèle avec lequel vous avez mis votre admirable talent au service des intérêts qui sont ceux de mes enfants. Recevez les remerciements qui partent du cœur d'une mère ^
L'année ne s'était pas écoulée que le nom de Berryer retentissait dans un procès d'un ordre tout différent et dont s'émut la France entière.
Dans la soirée du 17 juin 1857, un homme était tombé mortellement frappé d'un coup de feu dans le parc de Jeufosse ^. Le garde du château avait tiré sur lui. Les questions que Berryer avait rencontrées à Mézières, en 1853 , dans l'affaire du capitaine de Laporte , se retrouvaient dans cette cause. Était-ce un assassinat? Était-ce un acte de légitime défense? Comme en 1853, l'accusation affirmait l'assassinat. Elle dénonçait, à côté du garde Crepel qui avait tenu le fusil , les complices qui l'avaient armé, M™*' de Jeufosse et ses deux fils. Mais M"® de Jeufosse ne se reconnaissait pas seulement complice, elle se déclarait l'auteur principal. C'était elle qui avait donné à son garde l'ordre de tirer sur le sieur Guillot qui, malgré tous les avertissements, pénétrait la nuit dans son parc et jusqu'au seuil de son foyer. Mère outragée, elle avait voulu protéger l'honneur de sa fille contre rhomme qui, marié lui-môme et père de famille, la persécutait depuis plusieurs années de ses odieuses poursuites et
1 i7 juin 1857.
2 Le château de Jeufosse était situé dans TEure, non loin de GaiUon.
LA GUERRE d'iTALIE. 291
livrait dans ses propos calomnieux le nom de cette enfant à tous les échos du pays.
Crepel et ses maîtres étaient traduits devant la Cour d'assises d'Évreux. Contre eux devaient porter la parole M. Jolibois \ avocat-général, et M® Cresson 2, depuis bâtonnier du barreau de Paris, avocat de M™® Guillot, veuve de la victime et partie civile au procès. Berryer et un avocat renommé de Rouen, M® Deschamps, se présentaient pour M"*'' de Jeufosse , ses fils et le garde du château.
Berryer reparaissait en 1857^ dans cette même enceinte du Palais de Justice d'Évreux où vingt et un ans auparavant, dans toute la force de l'âge , il avait asâisté Dehors ^ , où cinq ans plus tard, en 1862, il devait revenir encore pour faire reconnaître Tinnocence d'un père injustement accusé d'avoir causé la mort de sa fille ^.
Les années cependant avaient passé ; l'ardeur du puissant athlète s'était éteinte. Il le croyait du moins.
Ces causes, disait-il aux jurés, ne sont pas faites pour Tâge auquel je suis arrivé.
Mais le frère de M""® de Jeufosse était venu solliciter son appui; Berryer avait demandé les procès- verbaux, compulsé pendant trois jours et trois nuits les interrogatoires, les témoignages, les correspondances ; il s'était convaincu que le droit était pour ceux qu'on accusait, et, comme autrefois pour Dehors, il avait promis de tout faire pour eux. Sa plaidorie fut telle que le ministère
1 M. Jolibois a été depuis membre de la Chambre des députés sous la troisième république.
2 M. Cresson a été préfet de police après la Révolution du 4 septembre , et bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris en i890 et 1891.
3 17 décembre 1857.
4 V. Berryer et la monarchie de juillet , p. 179.
5 Affaire Laval — Cour d'assises d'Évreux — 5 septembre 1862.
public dut, cette fois encore, mettre en garde les jurés contre les séductions de sa parole. « Mais, répondait toujours Berryer, mon éloquence, c'est ma conviction; le talent pour un lionnôte homme ^ c'est d'exprimer avec vérité ce qui est parvenu à son intelligence , et ce qu'il a dans son cœur ».
La grâce des détails s'ajoutait dans cette plaidoirie à l'habituelle vigueur de la discussion et aux grands accents de l'âme. C'était d'abord le tableau de la vie de famille menée à Jeufosse, ces jours paisibles et purs de la campagne^ l'amitié de la jeune fille et de son institutrice, la prière du soir à la chapelle du château. Puis viennent les coups de tonnerre, l'indignation contre l'homme qui a tenté de flétrir de ses hideux récits la réputation de la jeune fille et je ne sais quelle poésie profonde mêlée à ces réflexions, où parle, avec la dignité de l'âge, la voix grave de l'expérience.
On parle au nom de Guillot d'affection , de passion , d'entraînement par amour pour W^"^ Blanche de Jeufosse. Ahl mon cœur esl donc bien loin de celui dos autres hommes? (Je suis sur que le vôtre est rapproché du mien). Quoi! vous éprouviez un sentiment vrai , une affection ardente , pour une jeune fille qui vous faisait oublier, par son charme, par sa faiblesse même , les soins et le tendre intérêt que vous portait une épouse jeune, belle, gracieuse, agréable; vous aviez cette passion dans le cœur; vous étiez amoureux, en un mot, et vous alliez à tout venant, sur les places publiques, dans les champs, dans les bois, parler d'elle dans les termes les plus irrespectueux, les plus blâmables, aux premiers venus, à ceux que vous ne connaissiez même pas , qui se trouvaient sur les chemins, dans la forêt où vous poussiez vos chiens... Est-ce là le langage, la conduite, l'attitude de quelqu'un c[ui obéit à un sentiment vrai? A-t-il le moindre respect, le moindre attachement, la moindre estime? Respect, estime, attachement , qui se conservent au milieu de Tégarement des
passions, même dans les situations coupables; même alors, la passion ne va pas se jeter à travers champs , dans les plaines, dans les forêts; même alors , on est ménager du secret, du mystère de ses tendresses.
A côté de M""® de Jeufosse , il y avait, réclamant vengeance contre elle, une autre femme, la veuve du mort, personne irréprochable dont Berryer lui-même vantait les vertus.
On goûtait le charme de sa société , et les mères de famille étaient sans inquiétude, quand elles savaient leur fille auprès d'elle...
L'orateur fait la part de ces deux douleurs. Par la manière dont il parle de M""" Guillot, il gagne sa reconnaissance, au moment même où il repousse sa demande.
Oui, dit Berryer, elle (M»"« Guillot) est à plaindre; veuve, ayant des enfants qui n'ont plus de père! Elle va traverser, comme M™° de Jeufosse, toutes les douleurs du veuvage; elle a une fille, elle comprendra que pour sa fille il n'y a pas de moyen de protection assez puissant, assez rassurant pour le cœur d'une mère que le malheur a isolée et privée d'un mari qui devait être son protecteur.
Mais celle-ci (se tournant vers M°^° de Jeufosse), elle est bien plus à plaindre. Messieurs!... Quelque favorable que soit votre verdict, demandez- vous quelle sera la vie de cette mère de famille quand le scandale de votre audience se sera répandu! En vain, vous aurez déclaré qu'elle a fait son devoir de mère, qu'elle a défendu, comme elle devait le défendre, l'honneur de sa fille. Avec une foi d'honnête homme, avec le cœur d'un homme qui n'a pas été lui-même étranger aux passions, plus je vais au fond de cette affaire, plus je suis convaincu de l'innocence de M^^« Blanche de Jeufosse; mais ma voix n'est pas assez puissante pour porter partout cette conviction. Vous
la partagez, vous qui avez assisté à tous ces débats; mais au loin, les discussions s'élèveront; les interprétations auront leur cours, on ne verra que ceci : il y a eu mort violente. Hélas 1 hélas! Messieurs, la vie tout entière de M™« de Jeufosse est compromise; c'est une douleur à jamais incurable pour elle. Oui, elle est victime; victime plus que le mort, victime plus encore que la veuve que je n'ai pas cessé de plaindre et à qui je souhaite que soient épargnées les douleurs de M™° de Jcufosse.
Tandis que Tauditoire éclate en applaudissements sur ces dernières paroles , les deux veuves, les deux mères, fondent en larmes.
Le jury était convaincu. Il répondit non sur toutes les questions :
Aujourd'hui où l'on no parle plus de rien, écrivait M. de Larcy à Berryer, vous avez eu le secret d'être de nouveau l'objet de toutes les conversations ; une simple affaire privée était devenue un événement pubHc^
Cette fois, la parole de l'orateur avait pu franchir le huis-clos imposé aux procès politiques; son triomphe en cour d'assises remettait en mémoire ce qu'il était à la tribune.
J'ai été bien aise, répondait Berryer, de voir quelques journaux profiter de ce débat judiciaire pour rappeler nos longues luttes en faveur du droit et de la liberté. En ce temps de mutisme, il est bon de saisir toute occasion de réveiller ces souvenirs, ne fût-ce que pour faire plus grande honte aux apostats^.
« L'apostat » était M. Dupin. Il venait de consommer son mouvement de retour vers l'Empire, en rentrant,
1 27 décembre 1857.
2 28 décembre 1857.
LA GUERRE d'iTALIE. 295
comme procureur général, dans cette Cour de cassation d'où Tavait fait sortir la confiscation des biens des princes d'Orléans. M. de Larcy était révolté de cette conduite, et Berryer, malgré sa bienveillance, n'essayait pas d'atténuer l'impression : « Le dernier scandale donné par mon vieux confrère passe toutes les bornes, lui écrivait-il; je sens qu'il étouffe en moi tous les sentiments d'une ancienne camaraderie * . »
Cette sévérité ne devait pas durer, tant Berryer, avec sa bonté naturelle , avait peine à se déprendre de ses vieilles affections 1 II rencontra bientôt M. Dupin, qui, tenant toujours à ses relations du barreau, était venu imperturbablement prendre place au banquet annuel des anciens bâtonniers ; il lui dit avec une rude familiarité ce qu'il pensait de sa désertion. Puis, les souvenirs d'autrefois reprirent le dessus ; quelques années s'écoulèrent, et M. Dupin qui cherchait toujours, dès qu'il se trouvait en sa présence , un regard amical de Berryer, finit par l'obtenir. Un ami de Berryer lui exprimait un jour son étonnement de le voir si indulgent, lui, le parfait modèle de la fidélité poHtique, pour un homme qui en avait été à ce point dépourvu : « Que voulez-vous? répliquait Berryer, c'est pour moi un vieux camarade ; il m'a été bon ami ; dans le plus fort de nos luttes , il prenait part à mes succès oratoires, » et, montrant à son interlocuteur quelques livres sur lesquels Dupin avait écrit des dédicaces affectueuses, comme celle-ci : « Quand tu seras à Augerville, pense à Raffigny, » « voilà de ces mots dont on est touché et dont on se souvient. »
Le Corps législatif, issu du coup d'État, avait terminé sa carrière. Les élections des 21 et 22 juin 1857 venaient
* 28 décembre 1837.
de lui donner des successeurs. La candidature officielle Tavait presque partout emporté. Les partis monarchiques s'étaient abstenus; seule, l'opinion démocratique avait engagé la lutte, et fait passer six représentants dont cinq à Paris et un à Lyon.
C'était pour elle un faible succès, mais, du moins, de sa part, un signe de vie , en regard de la mort apparente à laquelle se condamnaient les royalistes. Il y avait là un contraste dont Berryer et ses amis commençaient à se préoccuper.
Les élections , écrivait Berryer à M. de Kerdrel , viennent de révéler une situation grave. La réalité des choses commence à reparaître, et cette réalité n'est pas peu inquiétante, je ne dis pas pour le gouvernement du moment, mais pour les destinées de la société française ^
Le danger n'échappait pas aux « conservateurs intelligents »; les inquiétudes sur la durée du pouvoir actuel, l'évidence de « la forte organisation du parti destructeur », étaient de nature à les ramener vers la monarchie. Mais à la condition que la monarchie s'y prêtât :
Il nous reste, disait Berryer, de savoir agir et parler de façon à encourager ce mouvement.
Malheureusement la direction officielle du parti royaliste entrait peu dans cet ordre d'idées. La règle de l'abstention dominait tout; elle entraînait l'isolement, éteignait l'initiative , et ne détournait les esprits des vues générales et des luttes politiques que pour les égarer dans les rivalités individuelles et les querelles intestines. On était moins soucieux de faire des conquêtes que des épurations. Un des serviteurs les plus illustres et les
1 28 juin i8.*>7.
LA GUERRE D'iTALIE. 297
plus dévoués de la Royauté. M. Hyde de Neuville, ne pouvait s'empêcher, avec sa loyauté émue , d'en exprimer ses regrets au comte de Chambord ^ .
Il serait à désirer, lui écrivait-il, que dans nos provinces quelques légitimistes qui se mettent en avant, fussent un peu moins barre de fer; ce n'est pas le moyen de faire des conquêtes. Qu'ils vous imitent. Monseigneur, qu'ils soient bons, indulgents, qu'ils tendent, comme moi et sans arrière-pensée la main aux hommes de bien , aux amis de l'ordre de tous les partis... J'aime à répéter vos nobles paroles : « Avant tout le pays, »
Berryer ne se lassait pas de donner les mêmes conseils à ses amis. C'était une de ces maximes favorites qu'il ne faut pas river les hommes à leurs erreurs, en les leur rappelant sans cesse, mais, au contraire, leur montrer des dispositions qui leur rendent le retour facile et honorable. Dans cette vue, il condamnait les polémiques rétrospectives , même les mieux fondées.
On ne remue pas ces souvenirs, écrivait-il à M. de Kcrdrel, sans rendre plus ou moins à chacun l'impression et les dispositions d'esprit qu'il a reçues lors des événements, et il nous est bon, au contraire, d'aider beaucoup de gens à oublier le passé. Le grand et noble devoir de ceux qui poursuivent un but honorable et utile à tous est de ne pas trop redire à ceux qu'ils veulent entraîner qu'eux, ils ont toujours marché fidèlement dans cette voie de salut commun...
En toutes choses . mon cher Kerdrel , continuait Berryer, la modestie et l'oubli de soi-même assurent tôt ou tard les triomphes solides d'un mérite réel. La vertu politique est plus occupée d'être utile au grand nombre, et non au cercle étroit où l'on vit en parfaite communauté de vœux et d'espérances. Si
1 28 juin 1855. — Mém. et souvenirs du baron Hyde de NeuviUe, publiés par la vicomtesse de Bardonnet, t. III, p. 566.
tous nos amis en étaient bien profondément convaincus, et agissaient et pariaient avec cette persuasion , le nombre des adhérents s'accroîtrait largement chaque jour autour de nous.
Berryer prêchait un converti, en s'adressant à M. Kerdrel.
Mon ami, je ne sais pourquoi je vous redis ces choses, à vous qui avez dans la tête et dans le cœur tout ce qui constitue, je crois, le véritable esprit politique ^
Avec cet ami , il pensait tout haut.
Mais ne fallait-il point parler ailleurs, et puisqu'on était convaincu des dangers de la politique suivie, en avertir le Prince exilé? Les amis de Berryer l'en sup^ pliaient. Berryer résistait : tenu par les correspondants de Frohsdorf en dehors de toute communication officielle ^, il ne lui convenait pas d'aller au devant.
Vous savez, écrivait-il à M. de Larcy, à quel point j'ai une profonde répugnance à me produire quand je n'y suis point convié, ou à faire comprendre que je pourrais peut-être rendre plus de services qu'on ne le pense'.
M. de Larcy insistait; il conjurait Berryer de « mettre de côté toute fausse honte, toute modestie inopportune ». L'esprit qui dominait dans le bureau était funeste.
Ayons le courage de le dire, quand il est temps, répétaitil à Berryer, et non pas seulement quand les fautes sont commises el presque irréparables *.
1 28 juin 1857.
2 Lettres de Berryer au comte de Chambord du 29 mars et au comte Fernand de la Ferronnays du i* avril i856.
3 2i juin 1835.
* 6 mars isni.
LA GUERRE d'iTALIE. 299
Le comte de Chambord, dans les relations privées, n'avait pas cessé de témoigner à Berryer sa persévérante affection. Il avait été le parrain de son petit-fils ; il l'avait félicité de son discours à l'Académie, remercié de sa plaidoirie de Dijon; il lui avait plusieurs fois demandé de venir le voir.
Il lui renouvela, de Venise , cet appel en 1858. Berryer, sortant de sa réserve , y répondit. Il partit dans les premiers jours de mars. A peine arrivé à Venise, il y fut souffrant. Cette indisposition ne fit que lui rendre plus sensible la bonté du Prince qui le combla de soins. Il revint à Paris avec l'espérance de ne pas avoir fait un voyage inutile. Il semble que le comte de Chambord lui eût donné une mission. Car, en le remerciant de son bienveillant accueil , Berryer lui écrivait :
J'espère, dans les circonstances présentes, être l'interprète fidèle des sentiments et des résolutions que vous avez bien voulu exprimer devant moi. D'ici à quelques jours, j'aurai vu diverses personnes, et j'aurai l'honneur de vous adresser un rapport exact de mes conversations. Puissé-je répondre à la confiance que vous daignez accorder à mon zèle * !
Quelle était cette mission? Elle ne pouvait être que d'imprimer au parti une direction plus large. Dès son retour, Berryer avait eu des conférences pour « entrer dans la bonne voie, mandait-il à M. de Kerdrel, et préparer le succès des dispositions arrêtées ». Les difficultés étaient grandes et vives les oppositions. Pourtant on commençait à s'inquiéter de l'isolement auquel on s'était condamné.
C'est là précrsément, disait encore Berryer, un symptôme qui avertit de l'opportunité d'une action dirigée dans un autre
1 10 avril 1858, copie dans les papiers de Berryer.
300 BERRYER ÔOUS LA RÉI'UIJLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
sens et dégagée de tout caractère d'exclusivité. La première et la plus importante affaire pour entrer dans cette action est de réformer ce dont vous vous plaignez, et, pour me servir de vos propres expressions, de rendre partout la parole à ceux qui se taisent, parce qu'ils n'ont pas voulu fronder... Mais, pour ramener l'autorité à ceux-ci , il y a un travail à faire qui n'est pas facile, et auquel on est cependant décidé. Ceci ne se peut opérer qu'avec des ménagements et des égards; car les insuffisants et les maladroits ne sont pas mal intentionnés, bien s'en faut, et il faut agir avec prudence pour ne pas irriter l'aveuglement et ne pas blesser l'amour-propre de personnes qui, d'ailleurs, sont incontestablement dévouées*.
Berryer débattait ces intérêts dans le secret du parti, quand un procès politique vint encore une fois appeler son intervention, et porter plus haut et plus loin son ascendant.
M. de Montalembert avait fait paraîtce dans le Correspondant du 25 octobre 1858 un article intitulé : Un débat sur rinde au parlement anglais. C'était un panégyrique enthousiaste des libertés dont jouissait l'Angleterre en même temps qu'un réquisitoire passionné contre ceux qui les refusaient à la France. Éloquent, ironique, tout brûlant de ilamme , l'article flétrissait l'esprit de servitude, de bassesse, de fanatisme, dont s'imprégnaient les mœurs nouvelles, et témoignait du regret amer qu'éprouvait l'auteur à voir son pays privé des garanties d'autrefois. Le silence universel donnait, en ce temps-là, une portée redoutable aux moindres censures. Dans cette apologie du régime de l'Angleterre , le gouvernement reconnut une attaque contre lui-même , et plutôt
1 12 mai 18f>8.
LA GUERRE d'iTALIE. 301
que de la laisser dans Tombre, il la signala au public en poursuivant l'écrivain.
M. de Montalembert et le gérant du Correspondant furent assignés devant le 6"*® chambre du tribunal de la Seine, jugeant en police correctionnelle.
M. de Montalembert recourut aussitôt à Berryer, et le Correspondant confia sa défense à M. Dufaure.
L'audience s'ouvrit le 24 novembre 1858. Elle était présidée par M. Berthelin. Le procureur impérial, M. Cordoen, occupait le siège du ministère public; magistrat honorable qui s'acquitta gauchement de la mission dont il était chargé, parce qu'il valait mieux qu'elle.
Berryer, Montalembert, Dufaure! On eût couru naguère au parlement pour entendre l'un de ces trois orateurs. L'espoir de les entendre tous trois, dans un temps où l'on n'entendait plus personne, avait attiré une affluence que ne put contenir l'étroite enceinte du tribunal.
Parmi les auditeurs était M. Villemain; le spirituel académicien se retrouvait dans la lettre qu'il avait écrite à Berryer pour avoir un billet.
Mon cher et illustre confrère.
Quand votre ancêtre , M. Patru , qui ne parlait pas si bien que vous, plaidait à la Grand'Chambre ou au petit Chalelet, un siège était réservé à l'audience pour M. Chapelain, bien qu'il n'y eut en cause ni M. de la Mesnardière, ancien frondeur, ni M. Silhon, nommé V orateur politique ^ ni M. Corneille. Permettez-moi de vous prier de me procurer une place pour vous entendre.
Je ne suis connu de personne dans la magistrature, et on me prend d'autorité les billets des séances d'Académie; mais on ne m'en donne pas pour les séances judiciaires*.
1 20 novembre 1858. Papiers de Berryer.
Il n'y avait plus de billets disponibles; mais Berryer obtint du président un laisser-passer pour son confrère :
La cause éveille beaucoup, je le vois, la curiosité publique, répondait-il à M. Villemain, mais il n'y a plus de conseillers de Grand'Chainbre , ni des enquêtes orageuses. 11 n'y a plus de Patru, et qui vaut mille fois plus que feu M. Chapelain, ne semble aujourd'hui mériter aux yeux de Messieurs qu'une petite place au bout du banc des accusés K
Après l'interrogatoire du gérant du Correspondant et de M. de Montalembert, le procureur impérial ayant soutenu la prévention, Berryer prit la parole. Il entreprit de faire l'histoire de M. de Montalembert et de replacer dans son vrai caractère cette noble vie. Il avait pu lui-même, dans le court démêlé de décembre 1851, la méconnaître; c'était une raison de plus pour qu'il lui rendît un éclatant hommage.
Nous n'avons pas voulu , dit-il , en associant M. Dufaure à sa pensée , nous n'avons pas voulu laisser à M. de Montalembert la tâche de parler de lui-même comme il convient, comme il a droit qu'il en soit parlé. C'est à nous de remplir ce devoir, à nous qui avons été mêlés avec lui aux grandes luttes de la vie politique, à nous, qui dans des rangs divers, avons pu quelquefois ne pas nous associer à ses vues sur la conduite à suivre, mais qui tenons à honneur de dire que dans tous les temps, comme aujourd'hui, nous avons voulu maintenir les principes fondamentaux d'ordre et de liberté dont il était Télo- (juent défenseur.
Il montre alors le « gentilhomme libéral et catholique » prêtant dès 1831 à la défense de sa foi devant la Chambre des pairs un serment glorieusement tenu, parlant en 1835 pour la liberté de la presse, en 1849 pour
1 21 novembre 1868.
LA GUERRE d'iTALIE. 303
rinamovibilité judiciaire, toujours fidèle à ses convielions, et lorsqu'il a ainsi rassemblé tous les gages donnés par lui à la liberté, au droit, à la justice, il se demande comment M. de Montalembert n'aurait pas été saisi de douleur en retrouvant en Angleterre ces institutions et ces garanties que n'avait plus la France.
Ah! vous condamnez Texpression de ces regrets!... Nous sommes coupables envers le pays, pour avoir regretté les institutions sous lesquelles la France a vécu, pour lesquelles nous avons combattu. Coupables! Ah! laissez-moi dire toute ma pensée; non, c'est le pays qui serait coupable envers nous!
Notre tort, c'est d'avoir cru à la France, d'avoir aimé ce qu'elle aimait, d'avoir réclamé avec elle et pour elle les garanties de la liberté, enfin d'avoir été ce que la France a voulu que nous fussions, ce que nous sommes et ce que nous serons toujours.
L'auditoire, au milieu duquel se rencontraient de grands noms de France et de l'étranger, n'avait pas dissimulé ses impressions pendant le procès. Craignant qu'elles n'éclatassent au prononcé du jugement, le président, avant d'en donner lecture, prit une précaution inusitée; il fit entrer une escouade de sergents de ville, en leur enjoignant d'arrêter les interrupteurs, au moindre signe d'approbation ou d'improbation, et de les amener à la barre.
M. de Montalembert fut condamné à six mois d'emprisonnement et 3.000 fr. d'amende ; le gérant du Cor^ respondant, M. Douniol, à un mois d'emprisonnement et mille francs d'amende.
M. de Montalembert n'avait pas encore interjeté appel qu'une note ainsi conçue paraissait au Moniteur :
Sa Majesté l'Empereur, à l'occasion du 2 décembre, a fait
grâce à M. le comte de Montalembert de la peine prononcée contre lui.
Le choix de cette date, rappelant le coup d'Ëtat à celui qu<^ Berryer venait de défendre, était une épigramme peu digne d'un souverain. L'appel suspendait d'ailleurs reffet du jugement, et par là même Texercice du droit de grâce. M. de Montalembert le fit sentir à l'Empereur, on écrivant au Moniteur pour refuser la faveur qu'on lui infligeait.
Quelques jours auparavant, il avait adressé une lettre au cardinal Morlot, archevêque do Paris, pour le conjurer de no faire à son sujet aucune démarche.
« Fier et honoré d'une condamnation qui constatait sa fidélité aux principes politiques de sa vie entière » , il déclarait en laisser « la responsabilité à ses juges » et ne pouvoir que « regarder comme une véritable injure la moindre faveur émanée du gouvernement impérial. »
Le procès revint, le 21 décembre » devant la Chambre des appels de police correctionnelle que présidait M. Perrot de Chézelles.
Le procureur-général, M. Chaix-d'Est-Ange, représensentait le ministère public. Cette grave fonction convenait mal à son talent; il avait trop d'esprit pour la bien remplir. Railleur, animé , mordant , pathétique avec art, M. Chaix-d' Est- Ange avait paru comme avocat aux premiers rangs du barreau. Dans l'affaire la Roncière, il avait rivalisé d'éloquence avec Berrj^er. Il avait avec son confrère de bonnes relations; il avait écrit la biographie de Berryer père, et, malgré la difTérence des natures, de vieux liens les rapprochaient. Mais la politique avait mis entre eux un abîme , et bien qu'on ne pût reprocher à M. Chaix-d'Est-Ange, de tout temps plus soucieux d'autorité que de liberté, les mômes variations
qu'à d'autres avocats, il était exposé à sentir Tatteiiite des coups portés par Berryer.
Le gérant du Correspondant n'avait point fait appel. Néanmoins son avocat, M. Dufaure, reparut devant la cour. M. de Montalembert et Berrj'er avaient désiré l'avoir auprès d'eux.
M. Dufaure parla le premier. Enfermé dans son sujet, y tenant étroitement serré l'adversaire, il s'avançait d'un pas uniforme, fauchant avec une régularité inflexible les arguments de l'accusation, évitant à dessein les moyens oratoires, mais en égalant l'effet par la puissance avec laquelle il concentrait sur l'impérieuse évidence de sa discussion l'attention passionnée de l'auditoire.
Sa dialectique déconcerta le procureur-général qui, plutôt que d'y répondre, se jeta dans une vive attaque contre la personne de M. de Montalembert. On avait prévu la diversion, et le premier mouvement de M. de Montalembert avait été de soutenir le choc, en répliquant lui-même à M. Chaix-d'Est-Ange. Mais Berryer réclama l'honneur de le défendre. Ce n'était pas à M. de Montalembert, c'était à ses amis à parler pour lui. M. de Montalembert se soumit :
Je renonce décidément à prendre l'initiative dans le débat de demain , écrivit-il à Berryer, afin de me conformer à vos conseils. Je vous remets mon honneur. Il ne saurait être en de meilleures mains. Vous le vengerez des attaques de Chaix-d'Est- Ange et de son maître. Votre éloquence sera triomphante, j'en suis sûr. Elle ne saurait d'ailleurs ajouter aux sentiments de profonde et affectueuse reconnaissance avec lesquels je suis tout à vous.
La confiance de M. de Montalembert ne fut pas trompée. Berryer se surpassa. Le langage sarcastique du procureur général , répondant aux graves considérations de M. Dufaure, l'avait surexcité.
Il me faut ivpondre , dit-il , à un réquisitoire dans lequel le procès tient une bien petite place, et où, trop plein encore de la part qu'il a prise aux luttes parlementaires , M. le procureurgénéral a traité plus de questions politiques que de questions judiciaires. Je le suivrai pas à ])as.
Jamais peut-être la colère et le dédain n'avaient paru à ce point dans les paroles de Berryer. Sans oublier M. de Montalembert, dont il retraça superbement la vie, son discours visait le régime, l'Empereur, les transfuges de la liberté; il promenait sur eux son glaive oratoire.
Parlant de la loi qu'on prétondait sous TEmpire appliquer à M. de Montalembert, loi faite en 1849 pour punir les attaques dirigées contre les droits que le Président de la République tenait de la Constitution :
Qu'est devenue cette Constitution? s'écrie-t-il d'une voix l'rémissante. Qui l'a brisée? Qui Ta foulée aux pieds? Celui-là même que vous voulez protéger.
Mais une autre loi, bien plus redoutable, pesait sur M. de Montalembert, la loi, dite de sûreté, votée en 1858, après l'attentat d'Orsini, loi en vertu de laquelle pouvaient être expulsés ou déportés par voie administrative ceux qu'avaient frappés les tribunaux. La grâce, pompeusement annoncée par le Moniteur, ne mettait'pas M. de Montalembert à l'abri du péril.
Allez en Afrique, disait Berryer en relevant le silence qu'avait gardé sur <( cette formidable conséquence » le procureur-général; allez en Afrique, allez à Lambessa, voyez l'origine, la situation de ceux qui y sont transportés en vertu de la loi de 1858. — Là, à l'heure où nous parlons, il y a un homme qui a été condamné à quinze jours de prison par la justice, et sur son dossier la main d'un ministre a écrit : dix ans de Lambessa. Vérifiez le fait , M. le procureur général ; je vous y invite.
LA GUERRE d'iTALIE. 307
Le procureur général avait expliqué les libertés dont jouissait l'Angleterre par les longues souffrances qu'elle avait traversées pour les obtenir.
Nous aussi, nous avons souffert, répond Berryer, nous avons travaillé pour être libres; nous avons mérité de l'être !...
Alors, après avoir fait le tableau des vicissitudes glorieuses et cruelles, qui, depuis un siècle, composent notre histoire, après avoir évoqué ces libertés que non seulement la France a possédées , mais dont elle a donné au monde, aux nations jusque-là les plus rebelles, le goût et l'exemple :
Nous qui avons porté la liberté partout, où en sommesnous? demande Berryer. Vous dites que la France doit redouter ces fruits de son intelligence et de son génie! Quoi! Ce fruit que la France a cueilli pour l'Europe , elle en serait seule sevrée !
Ce n'est pas qu'il ne se rende compte du mouvement qui a pu emporter vers la dictature un grand nombre de Français. C'est, comme, il le dit, une des complaisances de son esprit, accoutumé depuis quarante ans aux luttes des partis , de comprendre qu'on puisse avoir des opinions très opposées aux siennes.
Mais, reprend Berryer, parmi les hommes qui proclament aujourd'hui la nécessité du mutisme sur les affaires de l'État, je n'en vois pas un qui n'ait tenu un langage différent sous le régime antérieur; j'en connais beaucoup qui étaient à la tête des agitateurs , provoquant des mises en accusation contre les ministres de la royauté, trop peu fidèles, disaient-ils, aux principes constitutionnels. Ces conversions-là, en face de dangers réels, au sein de cette terreur à laquelle le pays n'a pu se soustraire, je les comprends ; mais je ne m'inclinerais devant ces docteurs de la science moderne , que si la transformation de leurs idées était moins voisine de nos disgrâces , moins
voisine surtout de ravènement pour eux du crédit, des dignités, et de la fortune.
Los noms des personnages principaux de TEmpire, autrefois libéraux fougueux, se levaient d'eux-mêmes dans la mémoire dos auditeurs, à mesure que ce jugement tombait des lèvres de Berryer.
Les arguments et les hommes du régime ainsi écartés, l'orateur faisait paraître M. de Montalembert. Il reprenait toute sa carrière, sans omettre le coup d'État, dont la note môme du Moniteur avait à dessein rappelé la date; on savait que cette note émanait de TEmpereur, et l'effet fut immense dans l'auditoire, lorsque Berryer, se demandant quelle en était l'origine , prononça ces paroles :
Nous n'avons point le décret qui promulgue officiellement cette grâce. Nous ne connaissons que ces deux lignes sans signature , que ces deux lignes anonymes de la partie non officielle du Moniteur. Si le rédacteur qui les a écrites avait eu quelque dignité morale, s'il avait eu quelque délicatesse et quelque élévation dans l'àme , il aurait compris qu'il était indigne (le venir mêler le sarcasme et le bel esprit à l'exercice de la plus noble et de la plus touchante des prérogatives de la souveraineté. — Ce rédacteur anonyme comprend bien mal la grandeur du pouvoir; il faut qu'il ait une triste âme!
Puis, enfonçant dans la poitrine de ses adversaires le trait dont ils croient atteindre M. de Montalembert :
Vous vous rappelez donc qu'il a été des vôtres. Vous vous rappelez les dissidences qui ont existé entre nous, quand MM. de Montalembert, Dufaure et moi, et tant d'autres, nous n'étions pas du même avis.
Mais ces dissidences-là, nous ne les lui reprocherons jamais comme vous lui reprochez l'adhésion qu'il vous aurait donnée.
Berryer tient à placer M. de Montalembert en face des
LA GUERRE d'iTALIE. 309
événements qu'on lui oppose. M. de Montalembert a pu être d'avis de voter om au plébiscite. Mais, avec la réunion des Pyramides , il avait protesté contre le coup d'État. Berryer veut lire la protestation. Le président, M. Perrot de Chézelles, magistrat de l'ancien temps, bienveillant et pacifique, essaie timidement de l'arrêter.
— Vous croyez donc la lecture de cet acte bien indispensable.
— Je la crois indispensable.
— Eh bien! alors faites rapidement.
— Très rapidement. Voici la protestation.
Et Berryer en donne lecture. Puis il montre, après la confiscation des biens de la Maison d'Orléans, après la proscription de généraux illustres, M. de Montalembert rompant avec un pouvoir, auquel il n'avait adhéré qu'en réservant son jugement sur l'avenir.
Il y avait dans le débat un incident délicat dont le procureur général avait habilement tiré parti. C'était cette lettre au cardinal Morlot , dans laquelle M. de Montalembert avait déclaré s'honorer de sa condamnation. La lettre avait été publiée en Belgique. M. de Montalembert pouvait-il en appeler d'une sentence dont il s'honorait, et la cour impériale ne se sentirait-elle pas atteinte elle-même par les attaques dirigées contre les juges du tribunal de police correctionnelle? La manière dont Berryer triompha de la difficulté fut un coup de théâtre. Le procureur général le regarda avec stupeur, en l'entendant s'écrier soudain :
Qui a publié cette lettre, nous dites-vous? Qui? mais c'est vous ! Oui , vous-même ! Je vais vous le prouver.
Aucun journal étranger, en effet, n'entrait en France sans la permission de l'autorité. Le gouvernement avait laissé passer les feuilles qui contenaient la lettre de
M. de Montalembert , et c'était un de ses journaux à lui, la Patrie y qui l'avait reproduite. Quant à la lettre ellemême, qui donc l'avait provoquée? La nouvelle de la grâce qu'on demandait pour le condamné.
Nous nous soinmos connus, iM. le procureur-général. Je sais bien que là, sous la robe du magistral, dans votre cœur, il y a quelque chose qui vous fait comprendre que, pour un homme dans la position do M. de Montalembert, le soupçon de faire solliciter une grâce par rentrcmisc d'un prince de l'Église est une atteinte â son honneur.
On parlait d'une insulte à la magistrature.
Mais les opinions de M. de Monlalembcrt sur la magistrature sont connues.
Et se tournant vers lui :
Rendez-moi, dit Berrycr, votre discours de 1849; voyons ce que vous disiez de cette magistrature qu'on prétend que vous insultez aujourd'hui par un mot qui trahirait toute votre pensée.
Berryer prend alors le livre des mains de M. de Montalembert; il franchit les degrés qui le séparent de la Cour; il s'approche dos juges et lit un passage de ce discours de 1849 où, défendant l'inamovibilité, l'orateur, dans le plus beau langage , comparait la mission du juge et la mission du prêtre, le temple de la loi avec le temple de Dieu. « Voilà ce qu'il pense de vous, Messieurs, la magistrature française serait bien ingrate si elle l'avait oublié. »
Le procureur général, qui si souvent, comme avocat, avait su déconcerter l'adversaire, ne put, cette fois, que balbutier quelques mots pour exprimer la confiance que son ancien confrère, M. Berryer, n'avait pas youIu
LA GUERRE d'iTALIE. 311
le ranger parmi ceux dont les changements de convictions coïncidaient avec le changement de leur position. Berryer se contenta de répondre :
Je comprends Tintérôt que trouve M. le procureur-général à faire cette réserve à son profit, et Dieu me garde de rien ajouter à ce qu'il vient de dire !
Le soir même, la Cour rendit son arrêt. Elle écartait le délit d'attaque contre le suffrage universel et les droits que l'empereur tenait de la Constitution, et réduisait à trois mois la durée de l'emprisonnement. Étant donnés le régime et les mœurs de l'époque, l'arrêt était une victoire ^ ; l'exécution en devint impossible , et la grâce fut renouvelée. Pour M. de Montalembert ce procès eut le grand effet de lui rendre , par la voix du premier orateur du temps, son véritable caractère. L'Europe lut cette apologie publiée en Belgique, et bien des échos, malgré la législation , la redirent en France.
M. de Montalembert n'était pas de ceux qui portent avec peine le poids de la reconnaissance ; il était plutôt enclin à exagérer les services rendus et mettait à les rappeler autant d'empressement que d'autres à les oublier. C'était avec la grâce la plus touchante qu'il adressait, le 31 décembre 1858, à son défenseur l'expression de sa gratitude.
Cher et illustre Vengeur, je ne veux pas que cette année s'achève sans que je vous aie remercié de l'avoir rendue si mémorable pour moi par votre éloquence, et permettez-moi d'ajouter par votre amitié. Je n'ai pas encore réussi à vous exprimer la moindre partie de ce que vos deux plaidoyers
1 « Le jugement réformé a dû vous faire plaisir, écrivait M. Vitet à Berryer. Vous y attendiez-vous? Je ne comptais, pour ma part, en fait de victoires, que sur celles de la défense... Vous m*avez charmé et émerveillé. Un tel degré d'audace, d'habileté et d'esprit, c'est de la vraie magie... * 23 décembre 18S8 — Papiers de Berryer,
m'ont fait éprouver. — Je ne sais si les grandes joies sont muettes comme les grandes douleurs; mais toujours est-il que je perds la parole sur ce sujet, quand je suis en votre présence, et sous le feu de votre regard à la fois si fier, si limpide et si caressant. Laissez-moi donc vous dire par écrit que vous avez comblé tous mes vœux et comme accablé sous le poids de votre bienfait. Je vous avais dit, la veille de votre dernière victoire, que je remettrais mon honneur entre vos mains ; vous Tavez non seulement défendu, mais vengé. Parmi les plus belles, les plus heureuses journées de ma vie, je rangerai toujours celle où j'ai entendu la voix la plus éloquente de mon temps et de mon pays s'élever devant la justice pour justifier mon passé, dissiper tous les nuages que la malveillance avait entassés sur un point de ma carrière publique , confondre mes détracteurs ot réduire au rang d'accusé mon tout-puissant adversaire. Ce jour là, vous m'avez procuré une satisfaction sans pareille et rendu de ces services dont la grandeur passe toute récompense. Dans le cours de votre longue et glorieuse carrière , vous avez obligé, défendu, sauvé bien des gens, mais je doute que vous ayez jamais conféré une obligation plus sérieuse à un cœur plus reconnaissant. Puisse cette pensée vous être douce, et alléger quelque peu la tristesse inséparable d'un temps comme celui où nous vivons! M. de Cadillan * m'affirme que vous m'interdisez toute allusion à ce qui pourrait être et devrait être la rétribution due à un travail si fatigant et si prolongé. Vous me faites l'honneur de regarder ma cause comme la vôtre, et vous ajoutez ainsi la fleur de la délicatesse la plus raffinée à tout l'éclat de votre éloquence. Je ne puis que m'incliner devant votre volonté. Mais vous ne me refuserez pas le droit de vous offrir d'ici à quelque temps un petit souvenir d'art et d'amitié dont la première pensée me vient de Rome et que cette origine vous fera agréer...
Berryer, on le devine , ne mit pas moins de soin à diminuer le service rendu, que M. de Montalembert k l'exalter. Il avait eu, dès la première heure, Tambition
1 M. de Ca<lillan était un des secrétaires de Berryer.
LA GUERRE d'iTALIE. 313
de plaider pour son ancien collègue ; c'était lui qui était l'obligé, puisque M. de Monlalembert lui avait donné ce témoignage d'estime et de confiance.
On a eu bien raison de vous dire que votre cause était jniennc, lui répondait-il. En plaidant pour vous, je plaidais pour moi-même. Je revendique Thonneur de m'étre, comme vous, dévoué au service de la religion, de la monarchie et de la liberté ; nous avons pu être quelquefois divisés sur le choix des moyens de servir plus utilement ces intérêts sacrés ; mais une même foi nous unit, aujourd'hui que la religion est menacée... que la monarchie et la liberté, qui ne peuvent triompher que l'une par l'autre , sont également opprimées... Si j'ai parlé selon votre cœur, c'est assez pour moi , et je vous remercie d'ajouter à ce prix de mes efforts la cordiale expression d'une amitié désormais inaltérable. Idem velle, idem nolle^ ea demum firmaest amicitia.,.
Bientôt Berryer recevait une magnifique réduction en argent de la statue de Démosthènes ^ . C'était là ce « petit souvenir d'art et d'amitié » dont avait modestement parlé M. de Montalembert.
Les félicitations de l'exil n'avaient pas manqué à Berryer. Le comte de Ghambord avait chargé le duc de Levis et M. de la Ferronnays de les lui transmettre , en y associant M. de Montalembert et M. Dufaure.
Monseigneur est heureux et fier, lui écrivait le duc de Levis, qu'au milieu de la triste phase qne nous traversons, ce soit
1 L'inscription suivante, composée par M. Villemain, était gravée sur le socle :
HaNC AN'TIQUI Demostiienis effigiem
DEM0STIIE!<I sostro
Petro antoxio Berrter
quem patronum ac ult0rem
Habuit
Die XXI decembris 1858
Carolus Comes de Montalembert.
quid si ipsum tonantem àudivisses !
314 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SEœND EMPIRE.
j3ar la voix cloqucolc et courageuse de Tua de ses amis les plus dévoués, du noble et fiâèlo défenseur de la liberté véritable, que la nation ait été avertie qu(^ fatalement retombée sous le despotisme de TEmpire, elle se laisse enlever la liberté que ses rois lui avaient rapportée do leur exil et qu'eux seuls peuvent lui rendre... Exprimez à M. Dufaure, et maintenant c'est sous la dictée même de Monseigneur que j'écris, toute l'admiration que le Prince éprouve pour ce beau talent où se révèlent à un si haut degré la dignité et la profonde honnêteté du caractère * .
La menace d'un nouveau procès , motivé par un nouvel écrit, ramena quelques mois plus tard M. de Montalembert auprès de Berryer. De graves événements s'étaient accomplis. Il nous faut en rendre compte pour expliquer et le sujet de l'écrit et le prétexte des poursuites.
Le 14 janvier 1858, l'empereur et l'impératrice se rendaient à l'Opéra, lorsqu'une explosion retentit aux abords du théâtre. Des bombes, jetées près de la voiture impériale , venaient d'éclater. Plus de cent personnes furent atteintes. Les coupables étaient des Italiens. Le principal d'entre eux, Félix Orsini, était fils d'un conspirateur, tué en 1831 dans cette insurrection des Romagnes à laquelle Louis-Napoléon s'était lui-même associé et où son propre frère avait péri. Orsini avait vu dans l'empereur l'obstacle à l'affranchissement de l'Italie ; il avait résolu de le supprimer. Près de monter sur l'échafaud, il écrivit à Napoléon III pour l'adjurer, au nom de sa sécurité personnelle, de rendre à son pays l'indépendance. La lettre, lue devant la Cour d'assises par son défenseur, M. Jules Favre, fut insérée au Moniteur.
1 14 janvier 1859.
LA GUERRE d'iTAUE. 315
Le condamné vit dans cette publication une réponse à ses vœux. Il fit transmettre , avant de mourir, ses remerciements à Tempereur.
L'impression produite sur Napoléon III par l'attentat du 14 janvier se traduisit sous deux formes. Au dedans , ce fut un redoublement de rigueurs contre la presse, et le vote de la loi de sûreté. Cette loi, sous laquelle le jugement du tribunal correctionnel avait un instant placé M. de Montalembert, entraîna l'expulsion ou la déportation en Algérie d'un certain nombre de citoyens , désignés dans chaque département par le Préfet sur les ordres d'un homme du coup d'État, le général Espinasse , devenu ministre de l'Intérieur.
Au dehors les projets, depuis longtemps agités dans les rêves de Napoléon 111, prirent une forme précise : la guerre se prépara d'accord avec le Piémont. Le Chef du Cabinet de Turin, ji. de Cavour, se rendit à Plombières pour conférer avec l'empereur.
Le i^^ janvier 1859, on apprit avec stupeur qu'à la réception des Tuileries, Napoléon III avait dit à l'ambassadeur d'Autriche, M. de Hubner : « Je regrette que mes relations avec l'Autriche ne soient pas aussi bonnes que par le passé. »
Dans ce langage imprévu chacun sent la guerre. Suivant les habitudes de l'homme , le Moniteur se hâte d'en atténuer la signification, et, pendant trois mois, comme on l'avait vu aux approches du 2 décembre , les propos contradictoires s'échangent entre feuilles que dirige un même mot d'ordre, les unes soufflant la lutte, les autres affirmant la paix. Mais le mariage du prince Napoléon avec la fille du roi de Sardaigne, le discours belliqueux de Victor Emmanuel à l'ouverture des Chambres, l'agitation révolutionnaire en Italie , les armements du Piémont, les troupes françaises massées aux frontières, laissent de plus en plus apparaître le but où Ton tend.
L'Autriche fournit le prétexte aux provocations de l'ennemi, en sommant le cabinet de Turin de mettre son armée sur le pied de paix et de licencier ses volontaires. Sur le refus du Piémont, la guerre est déclarée, et la France, appuyant le Piémont, s'avance contre TAutriche. Napoléon quitte Paris pour prendre le commandement. Il annonce à la fois dans sa proclamation qu'il ne va pas renverser le Saint-Père et que l'Italie doit être libre jusqu'à l'Adriatique. En réalité, il n'a rien arrêté, rien prévu , et la présence de Garibaldi , nommé général dans l'armée piémontaise, indique d'avance le caractère du mouvement auquel sont accordés les forces et le prestige de la France.
La guerre ne surprit point Berryer. La menace contenue dans les paroles du l*"" janvier à M. de Hubner l'avait averti; il connaissait trop bien son ancien client pour s'arrêter aux variations calculées par lesquelles les feuilles oflicieuses essayaient de tromper le public sur ses projets.
S'il y avait eu quelque liberté de discussion par la presse, quoique liberté de tribune, écrivait-il, dès le 30 avril 1859, à M. de Larcy, Thonneur, le sang, la fortune, l'avenir de notre patrie ne seraient point engagés et peut-être compromis, la paix du monde ne serait pas troublée, les industries, les capitaux, les farnilles n'auraient pas à déplorer les malheurs cruels qui les menacent à cette heure. Et pourquoi? pour qui? Qu'on nous dise quel trouble sérieux il y aurait en Europe, quels sujets de guerre entre les États, si une famille funeste n'avait pas été saluée par le suffrage universel et par l'aveuglement des gouvernements, comme préservatrice et conservatrice du repos et du bien public. Je ferme les yeux sur l'avenir que la situation des choses fera éclore... Dieu sauve la France! N'attendons rien que de lui...
La guerre déclarée, les alarmes de Berryer redoublent.
LA GUERRE d'iTALIE. 317
Le ^and conspirateur est arrivé à répanouissement de ses projets obstinés, écrit-il le 22 mai. Dieu sait par quelle issue il sortira du défilé des événements dans lesquels le voilà engagé. Je ne prends guère souci de sa fortune personnelle; après des succès ou des revers, je la crois également en péril. Mais il est des résultats que je redoute pour notre malheureux pays. Dieu sauve la France et le roi ! En face d'un avenir si douloureusement aventuré, je détourne ma pensée autant que je le puis de tout ce que je pressens*.
Une question se posait pour les royalistes et pour leur chef.
Le comte de Ghambord habitait, tantôt à Frohsdorf , tantôt à Venise, les Etats de T Autriche. Devait-il, quand TAutriche était en lutte contre la France, demeurer sur son territoire? Et, d'un autre côté, quand une pensée de révolution, blâmée de toute TEurope, avait inspiré cette guerre, l'héritier des Bourbons pouvait-il paraître s'y associer? Une explication de sa part n'èlait-elle pas nécessaire?
Au premier bruit des événements , plusieurs hommes politiques étaient venus trouver Berryer. A la veille d'une crise où l'Empire pouvait sombrer, ils sentaient le besoin de rapprocher toutes les forces pour réserver un lendemain à la France, et ils se demandaient s'il n'appartiendrait pas au chef de la Maison de Bourbon de faire entendre, à cette heure, une grande parole de conciliation.
Berryer avait transmis leur avis à Venise. Le duc de Lévis, en se félicitant de voir des hommes d'opinions différentes se réunir à Berryer, ne déclinait pas la proposition. Monseigneur, disait-il, était toujours prêt à
1 A M. de Larcy.
écrire, quand il le faudrait, une nouvelle lettre de Venise ; car c'était bien « le fond de son âme. » Mais la guerre se préparait. (On n'était encore qu'au mois de mars). La France pouvait prendre les armes. Si le comte de Chambord élevait la voix, ne l'accuserait-on pas de rêver un nouveau Waterloo, ou de chercher à diviser la France quand elle n'avait pas trop de toutes ses forces? Pour rien au monde, le Prince ne s'exposerait à un pareil soupçon * .
Le noble scrupule fut compris.
Cependant Berryer ne se tenait pas pour dégagé. Il épiait l'occasion de faire connaître les sentiments du comte de Chambord et de son parti. Elle lui fut fournie par une lettre d'Angleterre .
Aussitôt la guerre déclarée, le Prince avait quitté l'Autriche. Il s'était retiré dans un pays neutre, en Hollande, à Rotterdam.
Un Anglais , ami de Berryer, très royaliste en France , bien que très protestant. Sir John Sainclair, lui écrivit pour lui exprimer son étonnement de cette résolution du comte de Chambord. Il ne comprenait pas qu'au moment où l'Autriche était attaquée par la Révolution, le représentant du droit héréditaire , qui n'avait jamais eu qu'à se louer de l'hospitalité de cet Empire, s'en fût éloigné.
Berryer répondit à Sir John Sinclair par une lettre que publia la presse européenne.
Ce n'était, disait-il, ni un oubli ingrat de Thospitalité de l'Autriche, ni une approbation de la politique du Piémont, qui avait imposé au comte de Chambord ce nouvel exil ; ce n'était pas davantage, comme l'insinuait Sir John , l'adhésion à cette pensée que V Empire fût la France,
1 Lettre du duc de Lcvis à Berryer du 30 mars 1859.
LA GUERRE d'iTALIE. 319
Non, écrivait Berryer, l'Empire n'est pas la France; mais ce sont nos soldats que l'Empire mène sur ces champs de bataille ; mais c'est le plus pur de notre sang qui peut être versé, mais ce sont les généreux fils des familles les plus dévouées à la monarchie légitime, qui marchent au-devant de ces périls. Aussi n'est-il rien de plus odieux que la proclamation impériale accusant les anciens partis de pactiser avec V ennemi. C'est, Monsieur, l'avenir, peut-être l'intégrité et l'indépendance de notre patrie qui sont livrés aux hasards des combats.
Fatalement exilé depuis son enfance, notre roi n'est pas devenu étranger au pays des rois ses aïeux. Pour son cœur, nos destinées sont ses propres destinées; rien ne le sépare de l'honneur de nos armes. M. le comte de Chambord obéit, en cette douloureuse occasion, aux sentiments naturels du chef de la plus ancienne et de la plus nationale des familles françaises.
Durant les guerres civiles que l'Espagnol soutenait en France, Henri IV criait au milieu des batailles quartier pour les Français qui le combattaient. Et votre roi Jacques, qui avait aussi dans les veines du sang de notre Henri , ne pouvait, en contemplant le combat de la Hogue qui ruinait ses espérances, retenir sa joie de voir la supériorité des Anglais.
A cette sollicitude du chef de la Maison de Bourbon pour la France , Berryer avait hâte d'associer les princes, ses cousins :
Allez visiter Claremont, Monsieur et ami; vous y trouverez des princes français bien décidés, j'en suis sûr, à quitter l'Angleterre, le jour où vos hommes d'État, qui proclament le respect et le maintien des traités, sortiront de la neutralité.
Puis, donnant un souvenir aux soldats exilés :
Informez-vous en Belgique des tristesses profondes que ressentent nos généraux, proscrits par l'Empereur, de ne pouvoir partager, même sous ses ordres, les dangers où courent leurs
anciens compagnons d'armes. Non, TEmpire n'est pas la France; mais tout ce qni est la France nous est d'autant plus cher et sacré, que l'Empire l'entraîne à de plus grands dangers*.
La France fut victorieuse. Palestro, Magenta, Solférino, avaient ajouté de nouvelles gloires à ses armes. Derrière nos soldats, le Piémont ne pensait qu'à poursuivre la lutte, lorsqu'on apprit soudain que la guerre était finie. L'Empereur des Français et l'Empereur d'Autriche, réunis à Villafranca, y avaient signé les préliminaires d'une paix que le traité de Zurich allait ratifier. Les conditions en étaient dès ce moment fixées : la Lombardie acquise au Piémont; les duchés de Toscane, de Modène, de Parme restitués à leurs souverains; Venise maintenue sous la domination autrichienne , mais faisant partie de la confédération des États italiens que le Pape devait présider.
Il parut bientôt que ces stipulations étaient lettre morte.
L'Empereur s'était arrêté devant les menaces de l'Europe; mais le Piémont ne s'arrêtait pas devant lui. A Florence , à Parme , à Modène , à Bologne , il installait sa dictature, et se faisait annexer les territoires envahis par un simulacre de vote rendu sous la pression de ses troupes. Désavoué chaque jour par le Moniteur, il s'avançait toujours, comme assuré de l'impuissance de l'Empereur ou de sa complicité.
Dans cette crise , le péril du Pape était le point dominant. Le gouvernement français prodiguait les déclarations en faveur du pouvoir temporel , et déjà une partie
1 10 mai 1859. — Copie dans les Papiers de Berryer,
LA GUERRE d'ITALIE. 32*1
des provinces qui constituaient ce pouvoir étaient aux mains du Piémont. Où s'arrêterait l'agression?
L'Évêque d'Orléans venait de poser la question dans une Protestation faite pour dissiper les équivoques du gouvernement et les illusions des catholiques. M. de Montalembert la reprit dans un article du Correspondant, intitulé : Pie IX et la France en i 849 et en i 859,
Qui donc , demandait-il en finissant , voudrait être le Pilate de la Papauté?
Le Correspondant fut aussitôt l'objet d'un avertissement. La police saisit, dans les bureaux de la libraire Lecoffre, l'écrit prêt à paraître en brochure, et des poursuites furent annoncées contre Tauteur et l'éditeur :
Mon cher confrère, ami et patron, écrivait M. de Montalembert à Berryer, me voici encore une fois réduit à vous importuner; mais j'ose croire que sauf l'ennui d'avoir toujours le même client, vous serez cette fois-ci plus sympathique que jamais à la cause que je viens mettre entre vos mains. 11 vous sera impossible d'être plus éloquent et plus amical {'patTonum ac ultorem), que vous ne l'avez été, il y a un an; mais la cause sera, cette année, encore plus grande et plus digne de vous^
A la réflexion, on redouta l'éclat d'un procès, et Ton se tint pour satisfait d'avoir fait ajourner la vente de l'écrit.
Cependant les coups tombaient sur la presse religieuse ; la publication des mandements des évêques était interdite, tandis que le Siècle se déchaînait librement contre eux et qu'on autorisait la création de r Opinion nationale, avant tout hostile à l'Église.
11 fallait pourtant prononcer entre les clauses du traité de Zurich et les actes contraires du Piémont; un congrès
3 novembre 1859, Papiers de Berryer.
des puissances fut annoncé. On disputait sur ses décisions probables, lorsque parut une brochure qui d'avance les déterminait. Elle avait pour titre : le Pape et le Congrès, Publiée d'abord dans le Times, Is. brochure était anonyme; mais sous ce mystère on devinait TEmpereur. M. de la (iuéronnière l'avait écrite, Napoléon III l'avait dictée. Elle résumait en quelques pages les contradictions inhérentes à la politique impériale. Elle proclamait le respect des principes et le droit de ceux qui les violaient. Elle présentait le maintien du pouvoir temporel comme « le point capital; » et, tenant pour définitives les spoliations accomplies , elle encourageait les spolialions futures , en réduisant à la possession de Rome les conditions de ce pouvoir dont elle affirmait la nécessité. A cette brochure une réponse immédiate fut faite. Elle réfutait les doctrines émises, en montrait l'intention meurtrière, rétablissait les principes, et, interpellant l'auteur :
On n'écrit pas cette page, sans dire son nom. Il faut un vi- SR^o. ici, il faut des yeux dont on puisse comprendre le ref^ard, un homme enfin à qui on puisse demander compte de CCS paroles.
La réponse, elle, portait un nom : c'était celui de M*"" Dupanloup.
L'évêque d'Orléans avait déjà une place éminente dans le clergé français. Catéchiste, orateur, écrivain, il avait été môle aux grandes luttes du temi)s,*et son rôle dans la préparation de la loi de 1850 sur l'enseignement l'avait révélé à ses anciens adversaires. Pourtant on ne le connaissait pas encore. Le péril du Saint-Siège , la perfidie de ses ennemis, les illusions qui, môme dans les rangs du clergé, les favorisaient, remuèrent dans cette âme les deniières fibres, et en mirent au jour,
LA GUERRE d'iTALIE. 323
comme par une explosion soudaine, la générosité, les ressources, Tinitiative, la flamme intrépide. M^' Dupanloup fut pendant près de vingt ans le clairon de la bataille, le coup de tocsin dans Tincendie, la vigie infatigable, la voix prophétique qui fait honte aux consciences éteintes et relève les courages abattus. Le silence qui s*est fait, depuis qu'il est mort, dit assez ce qu'a été sa vie.
Berryer s'émut aux accents de Tévêque. Il suivait avec angoisse le drame italien, et cette voix partie du sanctuaire lui fît du bien au cœur. Mais ce qui est à noter chez ce chef de parti , c'est le soin qu'il prend d'écarter de ce grand débat toute question de parti. Beriyer prévoit qu'aidé des dénonciations du Siècle et de V Opinion nationale, le gouvernement ne manquera pas d'imputer à des passions de parti les résistances que la foi religieuse a seule inspirées. Il a hâte de détourner ces accusations; son premier souci est d'empêcher l'intervention des esprits ardents qui risqueraient d'égarer dans d'étroites disputes cette cause universelle.
C'est à Févêque d'Orléans lui-même qu'il demande, dans cette vue, conseil et appui :
Le pouvoir actuel, écrit-il à M^"" Dupanloup, ne manquera pas de dire et peut-être de persuader aux indifférents qu'il y a dans l'opposition, qui se manifeste à cette heure, bien moins de zèle pour l'Église et la religion que de haine contre l'Empire. J'aperçois un danger réel dans cette possibilité de dénaturer ainsi l'état vrai des esprits, et d'arriver à déplacer la question qu'il importe tant de présenter au monde sous le grand et respectable aspect qui lui est propre. J'ai donc fait quelques efforts on ces derniers jours pour que rien de ce qui est étranger aux purs intérêts du catholicisme ne parût mis en jeu dans les manifestations de dévouement au Saint-Siège et d'animadversion pour les actes et le langage du gouvernement français. 11 nous faut montrer beauc'oup de fermeté et
de persistance dans l'expression de nos sentiments et de nos convictions politiques ; mais il y a péril à montrer de Tacharnenient personnel contre l'homme qui s'est démasqué*...
La pensée de Borr^er était pleinement celle de Tévêque. M^"^ Dupanloup le remercia, et reprenant une phrase de sa lettre :
... Les intérêts si gravement compromis de l'Eglise et de la religion, lui dit-il, voilà ce qui doit nous préoccuper*.
Durant tout lo cours de ces luttes, Berryer échangeait ses idées avec les membres de TÉpiscopat; les lettres de quelques-uns de ceux dont le nom est resté le plus grand, témoignent de la conflance et de la gratitude que leur inspiraient ses conseils et ses services :
C'est une consolation pour nous, lui écrivait Ms** Jaquemet, évêque de Nantes 3, quand un grand esprit, qui joint aux vues les plus élevées une grande expérience, nous dit que nous ne nous sommes pas trompés... Permettez-moi de vous remercier de l'appui que votre nom et votre éloquence ne cessent pas de prêter à toute cause juste et opprimée*.
Si les évéques ne peuvent sauver les droits temporels de l'Église, lui écrivait à son tour Mb»" Guibert*, archevêque de Tours, il faut au moins qu'ils sauvent l'honneur épiscopal et la dignité de leur saint ministère. C'est déjà une grande consolation de voir la cause de Rome soutenue par tout ce qu'il y a de plus intelligent, de plus élevé, de plus indépendant. Vous occupez, Monsieur, l'une des premières places parmi ces nobles esprits*^.
1 18 janvier IWK).
-î 19 janvier 1H(K). Papiers de Berryer,
:< Ja(]uemet (Antoine-MaUiias-Alexandrc) l803-i86f), vicaire général de W^^ Affrc arclievêque de Paris; puis évoque de Nantes (1848).
* 23 octobre 1860. Papiers de Berryer.
s Guibcrt (Joseph-Hippolyte) 18a2-188<), successivement vicaire général d'Ajaccio, évoque de Viviers, archevêque de Tours, archevêque dç Paris (1871) et cardinal (1873).
6 3G février 18C0.
LA GUERRE D'iTALIE. 325
vm.
La voix de Tévêque d'Orléans ne cessait de retentir. A un nouvel écrit de Fauteur du Pape et du Congrès, il avait répondu par une nouvelle protestation, plus vive encore que la précédente. Le gouvernement crut avoir trouvé le moyen de lui imposer silence.
Au moment où le nom du prélat était dans toutes les bouches, un journal officieux, le Constitutionnel, fit paraître, au grand étonnement du public, une lettre pastorale de Mgr Vévêque d'Orléans au supérieur et aux directeurs de son petit séminaire. Le document était vieux de cinquante ans; il émanait de M^^ Rousseau, évêque d'Orléans en 1810, qui pendant que le pape Pie VII était enfermé à Savone, écrivait à son clergé pour lui demander, en termes adulateurs, des prières pour l'Empereur.
L'artifice était grossier et maladroit; car, en reportant les esprits au temps où le Pape était prisonnier et son pouvoir temporel aboli par un sénatus-consulte , il ne pouvait que ranimer, avec le souvenir des violences de l'oncle, les craintes sur les projets du neveu.
M^^' Dupanloup releva l'agression. Il adressa, le 4 février, une réponse au Constitutionnel , et s'expliqua sans ménagements sur la conduite politique et les maximes théologiques de son prédécesseur, bon prêtre , mais caractère faible qu'avait déprimé, comme tant d'autres , le régime impérial. Redoutant de pareils effet du second Empire, l'évéque d'Orléans résolut de tuer dans son germe toute imitation possible des faiblesses de M*^ Rousseau., en les mettant à nu.
La lettre du prélat suscita contre lui une plainte des héritiers de l'évéque défunt. Mais déjà un autre procès lui était intenté par le Siècle,
L'histoire de quelques-uns des organes républicains sous l'Empire est assez instructive pour qu'on en fasse mention.
Avec V Opinion nationale récemment autorisée, le Siècle s'était signalé depuis la guerre d'Italie parmi les défenseurs de la politique de Napoléon III. Effrayé des périls qui menaçaient la presse, le directeur de ce journal, M. Havin*, n'avait rien trouvé de mieux, pour se mettre à Tabri, que de s'adresser à l'Empereur. Il s'était assuré sa bienveillance dans une audience aux Tuileries, en lui faisant entrevoir les bons offlces qu'il pourrait lui rendre ^. « Vous voyez ce député, disait un jour le roi Louis-Philippe à M. de Montalembert, en lui montrant un des assistants à ses réceptions de Neuilly; il s'appelle Havin; il est député de la Manche. Il ne sera content que si je lui donne un prôtre à manger matin et soir. »
Le Siècle eut cette satisfaction sous l'Empire. Il servit Napoléon III en attaquant chaque jour le Pape et le clergé. En même temps que cette lutte recommandait le journal aux révolutionnaires, plus occupés de détruire l'Ëglise que de conquérir la liberté, elle les rapprochait de l'Empire, en diminuant leurs défiances. Le Siècle donnait, d'autre part, au régime impérial, une apparence de modération vis-à-vis des catholiques en réclamant contre eux des persécutions dont les rigueurs du pouvoir, si grandes qu'elles fussent, n'atteignaient point l'excès. Il ne se passait pas de jour qu'il ne traitât les évêques de factieux, de fauteurs de guerres civiles, de buveurs de sang.
1 Havin (Léonor-Joscpli) , i79»-1868, député de 1831 à 1848, représentant du peuple en 1848, membre du Corps législatif de 1863 à 1868.
2 Hist, du second Empire, par Taxile Delord, IL p. 409. € Napoléon III, dit l'auteur, allait bientôt avoir besoin du Siècle. » En 1861, M. de Persi" gny, ministre de l'intérieur, désigna H. Havin comme candidat ofDdel au Conseil général de la Manche, Hist. du second Empire, m, p. 135.
LA GUERRE d'iTALIE. 327
C'est dans ces circonstances que le Siècle s'avisa de se déclarer injurié par Tévèque d'Orléans.
Dans sa lettre au directeur du Constitutionnel , M^' Dupanloup, relevant les imputations du journal de M. Havin, avait dit :
Mais j'ai tort, Monsieur, de vous comparer au Siècle. Laissons ce journal. Vous avez de Thonneur. Si je me trompe donc, faites ce que vous n'avez pas fait, publiez ma lettre.
Sur ces paroles, le Siècle se tint pour outragé, et, comme la législation ne permettait pas d'assigner directement un évêque, il adressa sa plainte au procureur général. Les héritiers de M^ Rousseau, que poussait en secret le gouvernement , l'ayant , d'un autre côté , saisi de la leur, le procureur-général lit citer M^" Dupanloup, en raison de son caractère épiscopal, devant la première chambre de la Cour impériale de Paris, jugeant correctionnellement.
Les défenseurs de M. de Montalembert, Berryer et M. Dufaure, furent ceux de l'évêque d'Orléans. A défaut de Jules Favre qui avait refusé, M. Senard* plaida pour le Siècle, et M. Plocque pour la famille de M*'' Rousseau. C'était encore M. Chaix-d'Est-Ange qui occupait le siège du ministère public.
Le premier président, M. Devienne 2, présidait l'audience^.
Est-il besoin de dire que le public remplissait la salle? Dans cette foule, où se pressaient, avec les amis et les admirateurs du prélat, les membres les plus connus de
i Senard (Jules), 1800-1885, représentant du peuple en 1818 et 1871 , ministre de l'intérieur en 1848, député en 1877.
2 Devienne (Adrien-Marie), 1802-1883, député de 1815 à 1848, sénateur et successivement premier président de la Cour impériale et de la Cour de cassation (1858 et 1869).
3 15 mars 1860.
la magistrature et du barreau, le prince Napoléon se montrait.
L'ordre du débat voulait que les avocats des plaignants prissent d'abord la parole, le procureur général donnant ensuite ses conclusions. Les défenseurs auraient répondu à Tonsemble de l'accusation, sauf à compléter leur argumentation dans une réplique.
Mais le souvenir du procès de M. de Montalembert était présent ; on redoutait les coups de foudre de Berryer, et M. Ghaix-d'Est-Ange en gardait l'empreinte trop vive pour s'y exposer de nouveau. 11 fut décidé quelle procureur général ne ferait connaître son avis que lorsque les avocats auraient terminé entre eux la discussion. Tout fut calculé pour amoindrir le rôle de Berryer. Au lieu de répondre , comme il l'avait projeté , au ministère public et aux parties civiles, il dut parler après l'avocat du Siècle y et borner sa discussion à l'examen de la plainte de ce journal.
Même dans cet étroit espace, on était certain qu'il trouverait moyen d'agrandir le débat et de l'élever bien au-dessus de ses tristes adversaires. Son premier soin fut de faire de la cause de l'évêque la cause de TÉpiscopat tout entier. On tentait d'isoler M»"" Dupanloup; Berryer le montra escorté de tous ses collègues , en donnant lecture des lettres, que, de tous les points de la France, il avait reçues d'eux.
Puis , s'appropriant la thès(î du prélat sur le ' pouvoir temporel, il eut à cœur d'en établir, en son propre nom, la nécessitée
1 Dans la Vie du P. de Pontlevoy (p. 243) , le P. de Gabriac reproduit une lettre dans laquelle Berryer, écrivant au P. de Pontlevoy alors à Rome , lui exprime son • regret de ne pouvoir servir par un concours cHIcace la cause sacrée du Saint-Siège > ; l'historien suppose que cette lettre était une réponse à la demande que lé P. de Pontlevoy aurait faite à Berryer d'intervenir dans les débats parlementaires, et il part de là pour reprocher à Berryer « son silence mystérieux « dans la
LA GUERRE d'iTALIE. 329
... Dans l'intérêt de la foi, dit-il, il faut que le chef de la catholicité, que le vicaire de Dieu sur la terre ne paraisse pas dominé par une puissance temporelle quelconque; sa souveraineté doit être pleine, entière, indépendante, non pas seulement pour le libre exercice de Tautorité spirituelle, mais pour la sécurité de toutes les âmes catholiques, afin qu'elles ne puissent pas craindre ou supposer que la suggestion ou le commandement d'un pouvoir temporel détermine les décisions du chef de TÉglise. J'ajoute que cette souveraineté est nécessaire pour que, mêlé comme prince temporel à toutes les affaires de ce monde, le pape ne soit pas placé en dehors du mouvement des affaires humaines; pour que, s'asseyant aux conseils des rois, il y intervienne comme modérateur; pour qu'enfin il ne fisse jamais usage de sa puissance spirituelle, avec l'omnipotence qui lui appartient, sans reconnaître les tempéraments, les ménagements que peuvent réclamer le besoin des peuples , la paix de l'Église , la sécurité des États.
Berryer continuait, et condamnant ce principe de V Annexion , « cet étrange droit public » au nom duquel on prétendait justifier le démembrement des États du Saint- Père, il en montrait le péril pour Tordre européen :
cause pontificale, a L'abstention de M. Berryer nous parait une erreur, conclut-il après un développement sur ce sujet; Dieu seul peut juger si c'était une faute. »
A ces réflexions, nous n'opposerons qu'un fait et une date. La lettre de Berryer, que cite le P. de Gabriac, est datée du 36 mars 1860; or Berryer n'est entré au Corps législatif, qu'en 1863. Il est donc évident qu'en 1860 le P. de Pontlevoy n'a pu demander à Berryer de prendre la parole dans une Assemblée dont Berryer ne faisait point partie. A cette date s'ajoute un fait, c'esl la plaidoirie de Berryer pour Tévêqne d'Orléans. Nous n'avons pu retrouver dans les Papiers de Berryer la lettre du P. de Pontlevoy; mais, si celte lettre faisait quelque allusion à une défense du Saint-Siège, nous croyons que ce devait être pour remercier Berryer de son intervention, et non pour la solliciter. Car c'était précisément quelques jours auparavant, le 15 mars 1860, que Berryer, dont le P. de Gabriac déplore « le silence mystérieux » avait saisi , à défaut des « débats parlementaires >, l'occasion que lui offrait le procès de M^' Dupanloup pour dire bien haut sa pensée sur le pouvoir temporel du Pape. Le P. de Gabriac oublie d'ailleurs l'intervention de berryer « dans les débats parlementaires » en 1867 ; intervention dont nous dirons plus loin le caractère et les effets.
330 lŒRRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
Quoi (1(^ plus menaçant pour la dignité des nations! pour la paix du monde! Un tel exemple, s'il est consacré, serait pour chaque pays une ère de déchirement.
Mais le premier-président l'arrête :
( iClte discussion est éiranp:ére à la cause , maître Berryer.
Berryer se tourne alors vers le Siècle. Provocateur des mesures de répression, le Siècle se donnait comme le défenseur de la liberté; à cette audacieuse prétention Berryer répond ainsi :
Expliquons-nous ici à visaf<e découvert... Il y a deux espèces ih' liberté dans Ui monde. La belle et sereine libertc'; naît dans Thomme du sentiment léj^itime et fier qu'il a de son droit, et du respect non moiFis profond, non moins sincère, (fu'il f^^anle pour les droits d'autrul. Elle a sa force dans le discerneFueiit du bien et du Fual, dans l'observation de la foi juré<s sans fouler les lois aux pieds, elle combat leurs imperfections et travaille à les améliorer. Elle marche au proi^iv?> saFis bouleverser toutes bîs institutions humaines; elle lutt(î contre toutes les iniquités, coFilre toutes les tyrannies, sans courir à la sédition. Voilà la liberté que je défends.
La vôtre, celle que voulez propager dans le monde, s'agite dans le mépris de tout c.o. (pii lie les hommes entre eux, les sociétés entre elles. A ses yrîux ne sont rien les lois, les traités, les eiifjaj^cFnents les plus sacrés. Tous droits, toute justice, doivent se coui'ber devant la misérable autorité du fait accompli, Que cievienFient la raison et la conscience? Que r(;sle-t-il pour jj^ouvei'FKM- les hommes? Le seul empire de la foi(Mî, de la foF*c(î brutale (;t aveu*i:le. C'est Taffaiblissement de la (lij^nité de l'hommcî; vous coiivi(»z les peuples à la dégradation de l'espèce hiunaine. Souffrez-moi cet orgueil , telle n'rst pas la liberté à lacfiielle je suis attaché par le fond de Fiies (Mih-ailles, celle que j'ai servie et que je servirai jus- «pi'îi mon dernier jour, tant que l'âge n'aura point épuisé mes l'oF-ces. Je Tai défendue; sous des rois que j'aimais, parce
LA GUERRE d'iTAUE. 331
qu'ils Tavaient donnée à la France, je l'ai défendue sous une autre monarchie dont le principe fut , à mes yeux , douteux et périlleux pour elle; je l'ai défendue, comme aujourd'hui, sous la République qui, par ses excès et ses divisions, l'a livrée au pouvoir qui a brisé nos institutions libérales. Cette liberté dont je revendique ici les droits, ma liberté n'est pas la vôtre, et je déteste la vôtre, parce qu'elle tuerait la mienne.
De bruyants applaudissements accueillent ces paroles. Le premier président, intervenant de nouveau, dit à l'avocat :
Maître Berryer, la Cour vous a écouté avec patience. Mais évitez ce qui pourrait provoquer l'auditoire à manquer de respect à la justice.
Je ne croyais pas, répond Berryer, en défendant la liberté, provoquer un manquement de respect' à la justice.
La liberté n'est pas attaquée devant la Cour, reprend M. Devienne, vous n'avez pas à la défendre.
Alors Berryer se rapproche de la Cour; les yeux fixés sur le premier président, il baisse la voix, et, avec un accent plein de douceur, mais sous lequel vibre une émotion grave :
Mais c'est la plus auguste des libertés qui est en question et que j'ai à défendre! C'est la liberté de la foi , de la conscience, de l'honneur! C'est le droit d'un évoque, c'est son devoir, plus grand ejicore que son droit! C'est le libre exercice de la puissance qu'il tient de Dieu même ! C'est cette liberté que je viens revendiquer. L'évéque d'Orléans en at-il fait un usage coupable? Dans cette lutte, dont il convenait de dire en quelques mots le principe et le caractère, a-t-il adressé des imputations excessives à un adversaire qui ne les méritait pas? C'est là la question du procès, je le maintiens.
« Oui, vous y ôtes maintenant », reprend le premier
président, regrettant peut-ôlre son imprudente remontrance.
En terminant par un pathétique hommage à son « éloquent et bien aimé évêque », Berryer loua M** Dupanloup d'avoir cherché dans les armes de son temps les moyens de défendre la vérité éternelle.
Lui, j'en suis convaincu, dit-il, il sortira de cette discussion oimobli par la grandeur des intérêts qu'il a défendus et par sa seule présence aux débats, il sortira de cette audience sans que le caractère sacré de nos évoques ait reçu en sa personne la plus légère atteinte. Honoré par le corps auguste de l'épiscopat français, dans son unité avec le Saint- Siège, il se félicitera d'avoir rempli avec courage un grand devoir envers le souverain Pontife, envers la catholicité tout (Mitière, envers nous, envers lui-même, et de n'avoir revendiqué devant vous que le droit commun, que la sanction des lois et des libertés qu'il appartient à tout citoyen d'invoquer...
L'audience fut levée après la plaidoirie de Berryer. Le lendemain, 16 mars , M. Plocque développa la plainte des héritiers Rousseau, et M. Dufaure lui répliqua dans un discours qui, par la vigueur de la discussion et rélévation de la pensée, est peut-être le chef-d'œuvre de ce grand avocat.
M. Ghaix-d' Est-Ange ne fit entendre son réquisitoire que le 17 mars. Il conclut à ce que la plainte des héritiers Rousseau fût admise, et écarta celle du Siâcle en invoquant l'adage : Injuriée mutua pcnsatione tolluntur.
Cette façon d'absoudre le prélat était elle-même une oiïense qu'il ne pouvait admettre. Mais c'est à peine si l^erryer eut la liberté de la repousser. M. Dufaure venait de répondre au procureur général, et Berryer se levait à son tour, quand, tout préoccupé de protéger contre sa parole le ministère public : « Vous voyez que vous n'avez plus rien à dire », lui fit aussitôt observer le premier président.
LA GUERRE D'iTALIE, 333
El Berryer dut se borner à quelques mots pour déclarer que « ridée d'une compensation entre de telles personnes » ne pouvait être accueillie par les dispensateurs de la Justice.
Elle ne le fut pas en effet. La Cour, après avoir entendu les explications que donna , avec sa haute dignité et sa flamme généreuse, l'évéque d'Orléans, avait renvoyé sa décision au lundi suivant, 19 mars.
Le premier président, ce jour-là, prononça Tarrôt. En un langage qui accusait le Siècle lui-même, la Cour refusait de faire droit à la plainte de ce journal. Elle rejetait aussi par des raisons juridiques, fondées sur labsence de toute loi relative à la diffamation envers les morts , la plainte des héritiers Rousseau , leur accordant seulement pour satisfaction, à eux et, plus encore qu a eux, au gouvernement, quelques dures paroles sur Fillustre évéque.
Peu de jours après le procès de l'évéque d'Orléans, on apprenait une nouvelle bien inattendue. Le général de la Moricière était parti pour Rome ; il allait prendre le commandement de l'armée pontificale.
Berryer avait vu le général avant son départ, il était au courant du voyage et, même quand on commençait à en soupçonner le motif, il en gardait encore le secret; tant il craignait les embûches du gouvernement impérial ! Mais quelle n'était pas son admiration pour cette résolution du soldat! la Moricière, le héros de Constantine, Tun des conquérants de l'Algérie, l'ancien ministre de Cavaignac, le guerrier dont la gloire était si populaire, courir à l'appel d'un vieillard pour une cause abandonnée du monde, livrée aux insultes et aux railleries des masses, avec les chances presque certaines d'une dé-
faite ! Cette immolation remplissait de larmes les yeux de Borryer; il en était ému comme d'un des plus beaux spectacles que la terro eût offerts à ses regards. Ayant à recommander un jeune volontaire au général , il lui écrivait^ :
Je n'ai nul besoin de vous dire ce que la résolution que vous avez prise m'inspire à la fois de respect, d'admiration et de reconnaissance. J'ai Torgueil de croire que vous m'accordez assez d'estime pour ne pas douter de ces sentiments. Vous faites une grande ot noble chose. Il était digne de vous de montrer qu'une ànie guerrière et sincèrement libérale garde respect et dévouement pour l'autorité morale, pour la religion, pour rÉglise, pour son pieux et vénérable chef; que la force l)rulale ne constitue pas le droit en ce monde, et que les droits de faible opprimé ne restent pas, même en nos tristes temps, sans d'honorables et puissants défenseurs. Vous Tavez dit avec raison : la lutte est engagée entre le despotisme de la barbarie et la liberté civilisatrice. Votre entreprise ne fût-elle qu'un généreux effort, cette héroïque abnégation, quels que soient les événements dont elle sera suivie, couronnera bien votre glorieuse vie. Vous avez eu le grand honneur de sauver Tordre matériel dans notre patrie; vous protégerez et ferez triompher, je l'espère, le principe de l'ordre moral sur la terre.
Il était vrai d'ailleurs, comme Tarchevêque de Tours l'avait écrit à Berryer, que la cause de Rome avait pour elle tout ce qu'il y avait « de plus intelligent, de plus indépendant ».
En dehors des hommes de gauche , qu'une incurable hostilité contre l'Église aveuglait sur les dangers de l'unité italienne, l'opinion libérale était pour le Saint- Siège, non pas toujours par sentiment religieux, mais par respect du droit public, de la liberté de conscience ot do l'intérêt français. M. Villemain, M, Mignet, M. Cou-
1 21 avril IHGO.
LA GUERRE d'iTALIE. 335
sin, M. Dufaure, M. Odilon Barrot, M. Thiers, M. Guizol, ne pensaient pas autrement sur ce sujet que Berryer, M. de Montalembert ou l'évêque d'Orléans. Berryer n'avait garde de négliger ce principe d'accord; toutes ses paroles et toutes ses démarches tendaient à le dé^ velopper.
Ce qui est effrayant, nous disait-il, à cette époque, c'est la désunion. C'est la désunion qui fait Timpunité quotidienne do ce gouvernement, c'est-à-dire qui lui donne la liberté de mettre chaque jour la France en péril. Pour moi, je regarde tous les hommes en qui le pays peut avoir confiance comme comptables envers lui de tous leurs actes , et si je pouvais croire qu'il me fût échappé un mot qui pût nuire à cet accord nécessaire, je ne me le pardonnerais jamais.
Sa pensée allait bien au delà des querelles de partis ; querelles, à ses yeux, misérables auprès des périls qu'il envisageait. C'était une révolution sociale qui s'annonçait, Berryer en avait de plus en plus l'intuition , et il aurait voulu que chacun en fût, comme lui, pénétré. La transformation future ne rendrait que plus nécessaires les principes fondamentaux du droit et de la liberté; mais, pour assurer le triomphe de ces principes , il fallait en comprendre, en Europe comme en France, l'application au temps présent.
La vieille Europe est dans une crise générale , écrivait Berryer à M. de la Ferronnays, et les divisions puériles entre les souverains, comme celles qui partagent les opinions dans les divers États, doivent en faire redouter l'issue. Tout est à craindre , si le gouvernement et les partis ne sortent pas de leurs vieilles ornières et n'abdiquent pas leurs rivalités , leurs défiances , leurs regrets et même leurs prédilections. Il faut savoir dire avec le grand Corneille que
L'ordre du destin qui gène nos pensées.
N'est pas toujours écrit dans les choses passées.
336 BERUYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EBfPIRE.
Quelle était, en particulier, la situation de la France?
Il n'y avait plus qu'une société sans traditions, sans institutions, sans souvenirs communs; Touragan révolutionnaire avait tout emporté. Les intérêts dominaient seuls; seuls ils pouvaient former le lien d'une majorité. 11 fallait donc s'adresser à eux, leur présenter la plus honnête et la plus stable garantie, moins par de vaines paroles que par une conduite loyalement tenue envers tous los hommes en possession de la confiance publique, qu'elles qu'aient pu être leurs opinions ou leurs erreurs. Conduite qui demandait aux vieux serviteurs delà monarchie bien des sacrifices; mais cette abnégation honorerait leur foi et ne leur donnerait que plus d'autorité.
Aussi bien, pour eux comme pour Berryer lui-même, la vie allait finir. Ce qui importait , c'était l'avenir, et avec l'avenir, les idées de cette jeunesse pour qui l'avenir était fait. Berryer avait les yeux fixés sur elle. Il la voyait d'avanc(^ peu soucieuse des luttes, des affections, des antipathies, comme des engagements du passé.
Elu» (J(''fi;afrrra, disait-il, les principes salutaires, et des hommes (jui les ont desscTvis ou corrompus, et des faits qui les ont violeuti's. C'est là le travail (jue je vois se développer cba- (juf jour dans les esprits de toute la partie de cette jeunesse fraïu-aiso, ipii est en bon nombre active, instruite, laborieuse et clinHicmie. Et voilà vers quelle direction nous devons porter nos rcjrards, au lieu de les laisser attachés en arrière*.
Berryer s'intéressait aux jeunes gens par ce même scîntiment qui porte trop souvient les hommes politiques à les négliger; il voyait en eux des successeurs, et parce qu'il voulait les léguer à la cause monarchique, il demandait aux représentants de cette cause d'interroger
1 îi octobre 18.'i9. — Au comte de la Ferronnays. — Copie dans les Papiers de Berryer,
LA GUERRE d'iTALIE. 337
leurs dispositions et d'y répondre. 11 tenait à ce que ses jeunes amis connussent les membres de la Maison royale et en fussent connus. L'un d'eux se rendait-il en Angleterre , Berryer voulait qu'il allât à Glaremont ou à Twikenham; il lui donnait lui-même des lettres d'introduction, afin, disait-il, que les princes d'Orléans ne pussent se méprendre sur ce qu'était aujourd'hui le jeune parti royaliste. Il les encourageait à exprimer leurs idées, à les écrire, à les publier; au milieu de ses vastes occupations, il prenait part à leurs travaux. L'un de ses secrétaires, M. Henry Moreau, préparait une étude sur la Vie de Royer-Collard, par M. de Barante. Il y relevait avec sagacité les fautes des royalistes exaltés, dans l'émigration et sous la Restauration. Il y avait là des vérités utiles à faire entendre. Berryer était d'avis qu'elles fussent dites, et, l'article ayant paru, il en recommandait la lecture à Frohsdorf. Mais que de soins auparavant, que de conseils pour que tous les mots soient pesés, pour que rien n'éveille l'ombre d'une susceptibilité chez ceux qu'il faut convaincre !
Je crois, écrit Berryer, qu'il est toujours bon de dire la vérité, mais la vérité doit toujours être présentée avec une grande modération ; sa force est en elle-même , et il est profitable d'en tempérer l'expression, surtout quand on s'adresse à des amis que Ton désire éclairera
Partout on le retrouve remplissant cet office de concorde et d'apaisement. Il défend M. de Falloux contre les attaques de son propre parti ; il l'appelle à Paris ; il le veut à ses côtés dans toutes les réunions , pour bien montrer que leurs vues sont communes. Mais il lui demande, à son tour, d'écarter tout ombrage. Le comte de Chambord est, au mois d'août 1860, àLucerne; beaucoup de Français vont l'y voir. Il faut que M. de Falloux se rende
1 A M. Henry Moreau, 10 août 18o9.
BERRYER. — T. m. 22
auprès du Prince. « Je ne puis résister à votre appel, écrit celui-ci à Berryer; je serai à Lucerne quand vous recevrez cette lettre ^ ».
Le général de la Moricière menait avec sa décision rapide et précise Tœuvre de la réorganisation de Tarmée pontificale. Appuyé sur une élite de volontaires, dans laquelle la jeunesse française tenait la première place, il préparait le jour où le Saint-Siège pourrait se garder lui-même contre tous les assauts. Le Piémont en prit alarme; c'était sa proie qui lui échappait. Il lui fallait renoncer à Rome et peut-être rendre les Romagnes déjà annexées. M. de Gavour résolut d'en finir. Sur le refus du cardinal Antonelli de dissoudre les volontaires , il lança soixante mille hommes dans les États du Pape, pour livrer bataille, osait-il dire, sur le territoire pontifical à la Révolution qui venait, sous la conduite de Garibaldi, de renverser la monarchie napolitaine.
M. de Gavour avait compté sur la France. Les dépêches officielles, cette fois, lui donnaient tort.
L'ambassadeur de France à Rome faisait savoir que l'Empereur « ne tolérerait pas la coupable agression du Piémont »; un secours de 25.000 hommes de troupes françaises était annoncé à la Moricière. Avec un pareil renfort, la victoire n'était pas douteuse. Quelle joie pour les volontaires de la remporter à côté des soldats de la France !
Mais le secours ne vint pas ; enveloppée par les Piémontais , la petite armée comprit qu'elle leur était livrée; elle n'eut plus qu'à engager la bataille avec un héroïsme
1 18(îO. Papiers de Berryer,
LA GUERRE d'ITALIE. 339
desespéré. Les journées de Castelfidardo et d'Ancône ^ marquèrent à la fois la valeur des vaincus et la trahison dont ils étaient victimes.
Le gouvernement impérial en sentit tellement la honte, qu'il ne put se dérober à la nécessité d'une explication. Il fit écrire aux agents diplomatiques parle ministre des affaires étrangères, M. Thouvenel ^, que TEmpereur n'avait laissé toute liberté aux Piémontais que trompé par leurs assurances. Mais l'avenir a révélé le mensonge de ces déclarations par la bouche même de ceux qui avaient mission de les répandre. La correspondance échangée entre M. Thouvenel et le duc de Gramont^, ambassadeur à Rome , a été publiée ; c'est dans leurs dépêches qu'on lit ces paroles de l'Empereur au général Cialdini qu'il recevait à Chambéry : « A liez et faites vite ^ ! » C'est là qu'on peut juger que les accusations , dont les adversaires de l'Empire chargeaient sa politique, étaient encore audessous de la vérité. Tant qu'ils n'en ont pas la preuve, l'ambassadeur et le ministre tiennent pour impossibles les faits imputés à leur maître; lorsqu'ils ne peuvent plus douter de leur exactitude , ils se résignent à les défendre devant le public; mais, dans l'intimité, ils ne peuvent contenir l'expression de leur révolte , et l'ambassadeur, succombant aux amertumes dont il est abreuvé , fait entendre cet aveu :
Je ne puis vous peindre à quel point je souffre , pour l'Empereur et pour moi-même, de cette atmosphère de répulsion et de mépris qui commence à monter autour de nous ^.
1 18 et 29 septembre 1860.
2 Thouvenel (Edouard-Antoine) 1818-1860, Sénateur (1859), et ministre des affaires étrangères (1860-1861).
3 Gramont (Antoine-Agenor-Alfred , duc de) 1819-1880, successivement ambassadeur à Rome, à Vienne, ministre des affaires étrangères en 1870.
4 Le duc de Gramont à M. Thouvenel, 16 octobre 1860, Le Secret de V Empereur, par L. Thouvenel, 1889, 1, p. 252.
i> Ib., I, p. 210. Le dur de Gramont à M. Thouvenel, 18 septembre 1860.
On juge de Timpression que la nouvelle avait faite sur Berryer.
Gomment contenir, nous rcrivaii-il, l'indignation et le mépris qu'inspire ce hideux assemblage de mensonges, de calomnies, d'infernales volontés! Le cœur est affaissé par les sentiments qui l'oppressent. Mais il ne faut pas céder au triomphe des génies du mal. Si des armes plus puissantes ne nous sont pas accordées , il faut au moins garder l'honneur d'être sépan'î d'un pareil gouvernement, protester hautcmcînt en toutes occasions, et faire honte à ceux qui, gens du monde ou gens d'Église, se rendent complices de ces infamies, en ayant la lâcheté de se prétendre dupes *.
Il écrivit à M™** de la Moricière, pour écarter de son âme, autant qu'il était en lui, la douleur de la défaite, et saluer dans le vaincu de Gastelfidardo la gloire de la France et de l'Église.
Quelque profonde que soit mon aftliction et quelle que puisse être la vôtre à la vue des événements qui s'accomplissent et menacent l'Europe, lui disait-il, permettez-moi de vous adresser les félicitations qui ne peuvent être adressées qu'à vous , à votre illustre mari, et aux hommes d'intelligence et de cœur qui se sont armés à ses côtés pour la plus noble des causes. Vaillant et lîdùle soldat de la foi et de la liberté, le général de la Moricière, en refusant la capitulation qui lui était offerte, ajoute à la grandeur et à la gloire de son dévouement et de ses sacrifices. Prisonnier à Turin, il y resplendit... Oui, Madame, répétait Berryer, j'ai à cœur de vous féliciter aujourd'hui de tout l'honneur qui restera au grand nom que vous portez*.
Il fut d'avis que les catholiques devaient parler et reprendre, depuis l'origine jusqu'au guet-apens de Gastelfidardo, les actes de la politique impériale pour démon-
1 11 oclobro 1860.
2 2 octobre 1860. — Copie dans les Papiers de Berryer.
LA GUERRE d'iTALIE. 341
trer l'existence du complot formé contre la papauté. 11 avait convié à Augerville M. Thiers et M. de Montalembert. Ils ne purent venir; mais tous deux partageaient son sentiment. M. Thiers ne tarissait pas d'éloges sur les volontaires de la Moricière : « Ah! les braves jeunes gens ! les braves jeunes gens ! nous disait-il. Quelle conduite est la leur! » M. de Falloux se rendit seul à Augerville ; Berryer l'attendait avec ses secrétaires et deux jçunes amis fort mêlés aux luttes de la presse. Ce fut là que M. de Falloux dicta son article sur les Antécédents pt les Conséquences de la situation actuelle * . Il le lit dans un échange de conversations, où chacun donnait sa pensée. Berryer voulut revoir le travail, et ses corrections ne furent pas, bien loin de là, pour en atténuer la vigueur. L'œuvre était hardie. Elle dénonçait, avec une hauteur que l'on n'avait pas encore atteinte, l'imposture et la ruse des meneurs de l'entreprise italienne. On prévoyait un procès. Il n'y eut même pas d'avertissement. Le gouvernement se tut, comme atterré par son propre succès.
Dans un mandement admirable , M»"" Jaquemet , évoque de Nantes, qui, aux événements de juin 1848, avait aux côtés de M»^ Affre , comme la Moricière sur son cheval de bataille , affronté les balles des insurgés , M^ Jaquemet , grande âme dans le corps le plus frêle , avait porté sur les vainqueurs de Gastelfidardo une sentence qui fut répétée par les membres les plus illustres de TEpiscopat. « La force ne constitue pas le droit. Le succès ne justifie rien. Dieu est patient parce qu'il est éternel », avait dit le prélat.
Berryer lui adressa aussitôt cette lettre :
Monseigneur, il ne m'appartient pas de louer le talent plein
1 Correspondant du 25 septembre 1860.
d'élévation et de simplicité, do dignité calme et ferme, de votre œuvre pastorale; mais je tiens à honneur de vous dire que mon intelligence et mon cœur sont pénétrés par votre parole, et que vous fortifiez en moi, avec le sentiment du respect et du dévouement pour les justes causes, la sincère et profonde vénération que votre parole et votre caractère m'ont de tout temps, et dans toutes les occasions, bien vivement inspirée *.
On avait songé à offrir une épée d'honneur au général de la Moricière. L'idée était accueillie dans les provinces; un comité de souscription allait se former. Mais bientôt on apprit que le gouvernement interdisait la manifestation, et que le général de la Moricière en déclinait rhonneur.
Berryer avait écrit à M. Thiers pour lui exprimer son désir de le voir dans le comité. Nous eûmes occasion de recueillir, à ce sujet, la réponse de M. Thiers. Il était prêt à faire tout ce qu'on voudrait pour la Moricière « cette adorable créature que j'aime tant » , disait-il. Il se demandait toutefois si une démonstration prématurée ne compromettrait pas l'œuvre conciliatrice qui devait, dans sa pensée, sauver le pays, mais à laquelle ce pays avait besoin d'être préparé avec ménagements. Et alors, se laissant aller à envisager la situation que les entraînements de la politique impériale pouvaient faire à la France, il nous dit ces paroles :
Je suis convaincu qu'il n'y a de salut que dans la réunion des deux branches. Si, à l'heure présente, je pouvais de mes cinq doigts disposer du sort de la France , je n'hésiterais pas à lui rendre à l'instant la monarchie constitutionnelle avec le comte de Ghambord et les princes d'Orléans.
Il sera peut-être difficile de gouverner, même avec les deux
1 21 octobre ISitO. Vie de M»' Jaquemet, évêque de Nantes, par l'abbé Victor Martin, in-S", 4889, p. 432.
LA GUERRE d'itAUE. 343
branches réunies; mais, avec une seule, c'est impossible. Seulement ce pays -ci craint encore les vieux partis; il faut attendre qu'il en soit venu à l'état d'un pauvre chien malade , à qui l'on a cassé la patte ; alors il tend tout tristement le membre blessé au médecin , à qui il laisse faire ce qu'il veut. Ce moment viendra , et vous verrez que si je me suis réservé, c'est uniquement afin de pouvoir mieux concourir à ce résultat que je crois indispensable à son avenir.
Nous avions immédiatement transmis cet entretien à Berryer, alors à Augerville ^ « La conversation que vous avez pris la peine de me reproduire, nous répondait-il dès le lendemain, est un résumé que je reconnais très exact, parce que j« connais bien votre interlocuteur 2. »
1 3i octobre iStiO. Nous avons retrouvé la lettre, au dossier de notre correspondance, dans les papiers de Berryer.
2 1«' novembre 1860.