CHAPITRE IX
Embarras suscités à Napoléon III par les conséquences de la guerre d'Italie. — Défiances de l'Europe. — Les décrets du 24 novembre 1860.
— Comment ces décrets sont appréciés par Berryer. — Sa correspon dance sur ce sujet avec le duc de Lévis. — Débats des Chambres sur la question romaine. — Quelques-uns des principaux hommes politiques des anciens partis se réunissent pour délibérer sur les événements. — Lettres de Berryer au comte de Chambord et aux confidents du Prince. — La Lettre sur V histoire de France du, duc d'Aumale. — Effet qu'elle produit. — Opinion de Berryer. — Les instructions du comte de Chambord sur l'abstention sont confirmées. — Regi'ets que cette décision cause & Berryer. — Ses lettres au duc de Lévis. — Sa correspondance avec M. de Falloux. — Appui qu'il donne au journal VAmi de la religion^ favorable à l'action électorale. — Reconnaissance du royaume d'Italie par le gouvernement français. — Candidatures et élections royalistes au scrutin pour le renouvellement des conseils généraux. — Affaire de la succession du marquis de Villette.
— Plaidoirie de Berryer. — Berryer se rend à Marseille pour défendre devant le tribunal de commerce la cause du lloi de Naples contre les revendications du Roi d'Italie. — Accueil qu'il y reçoit. — Sa lettre au Roi de Naples. — La cinquantaine de Berryer. — Tous les barreaux de France sont représentés au banquet qui lui est offert par le barreau de Paris (26 décembre 1861). — Lettre de Berryer au comte de Chambord.
Les entreprises de Napoléon III n'étaient pas devenues pour lui un moindre sujet de trouble que pour l'Europe
elle-même. On accusait sa duplicité; elle tenait à ses embarras autant qu'à son caractère. Engagé dans la guerre d'Italie, on ne pouvait dire qu'il n'en eût pas calculé les suites. Avant de prendre les armes, il avait stipulé l'annexion conditionnelle do Nice et de la Savoie, se donnant ainsi par avance un intérêt dans ces envahissements du Piémont, qu'il affectait de désavouer tout en les facilitant. Mais il n'avait pas regardé en face les changements que sa politique devait mettre dans ses relations avec les puissances. En réalité, il venait d'anéantir de ses mains le seul bienfait qu'il dût à la guerre de Crimée. Elle avait dissous la coalition ; il la reconstituait sur les ruines de ces petits États de l'Italie , dont la multiplicité était pour la France une garantie.
L'Europe le considérait avec défiance. Napoléon III en avait conscience , et , dans le Moniteur lui-même , il constatait « le concert unanime de bruits malveillants et de fausses allégations » dont sa politique était l'objet. Ayant appris que plusieurs souverains allemands, le roi de Wurtemberg, le prince régent de Prusse, les rois de Bavière et de Hanovre se réunissaient à Baden, il se rendit auprès d'eux ^ Ses explications furent reçues avec froideur. Le roi de Wurtemberg lui parla sévèrement de ces brochures officieuses, menaçantes pour la paix, qui éjclataient tout à coup « comme des coups de pistolet dans une foule tranquille », et ne lui cacha point que, s'il prétendait recouvrer les frontières du Rhin, il trouverait l'Allemagne unie contre lui. Au mois d'octobre suivant, le prince régent de Prusse allait à Varsovie pour conférer sur une entente commune avec l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche.
L'Angleterre n'étaitpas moins hostile. Vainement, pour gagner son amitié. Napoléon III lui avait sacrifié le
i Vi juin 1860.
commerce français. Sans préparation , à la suite de conventions clandestinement ébauchées, il avait signé ce traité du 23 janvier 1860, qui abaissait devant les produits anglais les droits protecteurs de l'industrie nationale, apprenant ainsi aux intérêts, comme la guerre d'Italie l'avait appris aux consciences , à quelles surprises on s'expose , lorsqu'on abandonne à un homme les destinées d'un pays.
L'Angleterre avait accepté l'holocauste , sans se départir de sa réserve. L'annexion de Nice et de la Savoie l'en fît sortir, mais pour la tourner contre la France. Tous ses vœux furent désormais pour l'unité italienne, et Garibaldi, l'ancien ennemi du nom français, devint son héros. Au mois de juillet de cette même année. Napoléon III , voulant concerter avec le gouvernement britannique une action en faveur des chrétiens du Liban, écrivit à son ambassadeur à Londres, M. de Persigny, une lettre destinée à passer sous les yeux de lord Palmerston^ Il s'excusait auprès du chef du cabinet anglais de l'annexion de Nice et de la Savoie , et lui demandait son concours pour « pacifier l'Italie n'importe comment ». On ne pouvait exprimer en termes plus pitoyables le naufrage d'unepolitique.
Ainsi le résultat de cette guerre, où l'armée française avait donné la victoire à l'Empire, était de soulever contre lui toutes les hostilités : l'Angleterre malveillante, l'Europe inquiète , le Pape blessé au cœur, le Piémont rebelle et regardant avec colère cette Rome où l'empêchait d'entrer celui-là même qui l'avait poussé à ses portes; en France enfin, l'alarme des intérêts, l'émotion des consciences , le réveil marqué de l'opinion publique, et l'Empire sentant partout s'ébranler cette confiance sur laquelle il s'était fondé !
1 2â juillet 1860.
3\H DERRYER SOCS LA RÉPL'BUOUE ET LE SECOND EMPIRE.
Les choses en étaient là, lorsque parurent tout à coup les décrets du 24 novembre.
Napoléon III, « voulant donner aux grands corps de TËtat une participation plus directe à la politique de son gouvernement et un témoignage de sa conûance », rétablissait dans les deux Chambres Tadresse en réponse au discours du Trône , adresse qui devait être discutée en présence dos commissaires du gouvernement, chargés ic donner aux doux Assemblées toutes les explications nécessaires sur la politique intérieure et extérieure de l'Empire. Des ministres sans portefeuille étaient adjoints pour la discussion des projets de loi au président et auxmembres du conseil d Ktat. Les Chambres, avant de nommer leurs commissions , se réuniraient en comité secret pour engager un débat sommaire avec les commissaires du gouvernement. Enfin le Moniteur donnerait désormais le compte rendu sténographique des séances, compte rendu dont une analyse, faite par. les secrétaires-rédacteurs, serait transmise chaque soir à tous les journaux.
En môme temps, le ministre de Tintérieur, M. de Pe^ signy, adressait aux Préfets une circulaire pour leur recommander de se rapprocher des hommes honorables et distingués des anciens gouvernements, et de les exciter à faire profiter le pays de leurs lumières et de leur expérience .
Ces mesures étaient pour tout le monde une surprise. Rien ne les avait fait prévoir. Les feuilles officieuses, qui , la veille, en auraient réprouvé la seule proposition, les saluèrent avec enthousiasme. Les organes de Topposition se montrèrent incrédules ou réservés.
Le premitT mouvement des partis d*opposition , il faut le reconnaître, est toujours de repousser les réformes tentées par le pouvoir existant. Ils n'admettent pas que ces réformes soient des prétextes enlevés à leur hostilité, et s'ils refusent de les croire sincères, c*est qu'i une
déflance souvent fondée s'ajoute la crainte moins avouable de voir des améliorations , profitables au pays , fortifier le gouvernement dont ils poursuivent la ruine.
Que les décrets du 24 novembre ne fussent que l'expédient d'un pouvoir embarrassé; qu'ils n'aient été dans la pensée de leur auteur qu'un moyen de faire illusion à l'opinion publique , en France et en Europe , et de simuler l'établissement d'un contrôle qu'en réalité il n'entendait pas s'imposer, c'était là une conjecture assez vraisemblable. Mais les actes ont souvent des conséquences imprévues de ceux qui les font.
Que Napoléon III le voulût ou non , cet appel aux délibérations des Chambres, ce rétablissement de la discussion de l'adresse réputée jusque-là inséparable du régime parlementaire, étaient un commencement de rétractation des maximes du 2 décembre , un honimage tacite aux institutions renversées par le coup d'État. Les débats de l'adresse permettaient à l'opposition d'aborder tous les sujets, le compte rendu sténographique à tous les journaux de faire connaître la vérité et, même en l'absence de la liberté de la presse, d'encourager les aspirations du pays, en leur donnant une voix.
Berryer avait immédiatement jugé les effets des décrets du 24 novembre. Il y vit pour le parti royaliste un sérieux motif de sortir de son abstention.
Une occasion s'offrit bientôt à lui pour faire connaitre son opinion aux conseillers du comte de Chambord.
Frappé des tendances qui se manifestaient de plus en plus dans la magistrature pour limiter l'indépendance des avocats et les droits de la défense, Berryer avait publié récemment, en tête d'un ouvrage fort apprécié sur le
MinisUre public et le Barreau ^ , quelques considérations graves et fortes, toutes pénétrées des souvenirs des anciennes Cours judiciaires, pour rappeler les devoirs et les droits réciproques des avocats et des membres du parquet.
Le duc de Lévis lui écrivit, le 6 décembre 1860, pour lui en faire compliment. Après l'avoir félicité de « son admirable lettre », il lui demandait en quelques mots son avis sur les nouveaux décrets. « Ne vous semble-t-il pas comme à nous , lui disait-il , que ce leurre constitutionnel n est qu*une nouvelle perfidie?... »
De cette réflexion, qui n'était qu'incidente, Berryer fit l'objet principal de sa réponse.
Il le reconnaissait : les nouveaux décrets n'étaient qu'un leurre, ou plutôt qu'un expédient passager pour sortir des embarras de la politique impériale et faire porter aux grands Corps de l'État la responsabilité des contradictions auxquelles cette politique pourrait se trouver réduite par les événements.
Mais serait-on maître de s'arrêter en chemin? Et ne dépendait-il pas de ropi)Osition de pousser le gouvernement hors des limites qu'il s'était fixées?
Cet appel menteur à la libre discussion que le gouvernement n'est pas de force à supporter, et à la publicité qu'il corrompt autant qu'il le peut , cet appel , disait Berryer, est un coin qui , bien qu'il ne soit posé que sur l'écorce , touche aux racines de l'arbre et, si l'on y portait tous les coups de marteau dont on peut le frapper, ou ferait écarter quelques importants débris de la souche. Aussi les hommes que je crois les plus sages et l(^s mieux avisés, sans s'abuser sur les intentions du gouveme- THcnt , n'envisagent pas trop dédaigneusement ce semblant de changement de volonté auquel le pouvoir s'est vu dans la né-
1 Le Ministère public et le Barreau était Tœuvrc de M. Henry Moreau, avocat à la cour impériale de Paris. Sous forme de lettre à l'éditeur, M. Lccoffre , Berryer en avait écrit V Introduction,
cessité de recourir. Je crois avec eux qu'il est très malhabile aux rédacteurs des feuilles publiques de ne pas consentir à se montrer confiants dans le bon vouloir du gouvernement en faveur d'une plus grande liberté d'examen et de discussion dans la presse et dans l'Assemblée. Ce qu'il faut, au contraire, répéter tous les jours, c'est qu'on est satisfait des décrets, qu'on en attend le complément et que l'on réclame sérieusement les mesures nécessaires pour que les principes posés deviennent efficaces. .
C'était là, selon Berryer, le moyen de rendre quelque vie à la masse des esprits trop portés à l'apathie , au découragement, au laisser-faire. Les grandes questions, que les événements mettaient à Tordre du jour, devaient d'ailleurs provoquer Tattention des hommes intelligents et amis du pays :
La stabilité de l'Église et la liberté religieuse , la politique de la paix en Europe, la sécurité des intérêts agricoles, in-dustriels et commerciaux en BYance , bien gravement menacés, suscitent chez beaucoup d'hommes le besoin et le désir de s'en porter défenseurs. On voudrait ne pas abandonner ces immenses et permanenls intérêts au vent capricieux de la politique du jour.
Mais le premier devoir était de rapprocher ces hommes que de « déplorables divisions , » nées des événements passés, séparaient encore. Ces divisions, « pour Tefifacement desquelles, disait Berryer, on n'a point assez fait », mettaient un obstacle absolu à l'unité dans les appréciations sur la situation des affaires , à l'ensemble dans les vues, dans les résolutions, dans les conduites. L'anarchie qu'elles entretenaient dans les idées , ne profitait qu'au pouvoir actuel ; et pour bien convaincre du mal son correspondant , Berryer ne craignait pas d'écrire au duc de Levis :
Si l'on ne veut pas vivre dans les illusions , si Ton pénètre profondément le véritable état des choses , il faut se dire qu'en général on pense à tout on France , excepté à la royauté.
Cependant cette royauté, « la royauté légitime de la Maison de Bourbon, si nécessaire aux libertés et à la fortune de la France , plus nécessaire qu'on ne croit à la stabilité des autres États », cette royauté, pouvait-on Toublier, lorsqu'à ce moment môme , elle se manifestait au monde « par un suprême et héroïque effort? »
C'était l'heure où le roi de Naples, enfermé à Gaëte, soutenait avec sa vaillante compagne , princesse de Bavière , une lutte désespérée contre ses ennemis. François II avait pris à témoin de son droit attaqué l'Europe immobile. Berr^^er était pénétre d'admiration pour ce prince, et dans le péril de sa cause il voyait pour toute la Maison do Bourbon une occasion de paraître et de parler à l'Europe :
L'adniirablo déclaration, que François II vient de jeter au monde du haut des remparts brûlés de Gaëte , étonne et émeut dans tous les partis sans exception les hommes qui ont encore la vie de l'esprit et du cœur... Que de fermeté et de courage dans cet arriore-petit-fils de Louis XIV! Avec quelle mesure, quelle prudence, quelle générosité ne parle-t-il pas du passc'^ où chacun a sa i)art de fautes! Que do sagesse, que de dignité, que d'habileté aussi en promettant l'avenir! Combien cet accent (le sincérité rovale diffère du ton de réclame des bateleurs politiques!
Pourquoi cette majestueuse déclaration ne recevrait-elle pas une adhésion solennelle, publique, unanime, énergique?
Dans ma pensée, il ne s'agit pas seulement du langage; les mêmes mots sont aujourd'hui dans toutes les bouches; c'est l'action, c'est la conduite qui personnalise et qui fait qu'un nom propre reçoit une signification précise, saisissable et intelligible pour tout le monde.
L'occasion qui est offerte sur ce petit coin de la terre napo-
litaine est belle et précieuse. Elle est grande et anoblie par la faiblesse même des moyens d'action matérielle qui s'y peuTent rencontrer; mais que l'action morale serait puissante!
Oui, Monsieur le duc, si j'avais le droit de parler aujourd'hui, au gré de mon cœur, à tous les descendants d'Henri IV, je les supplierais à genoux de se réunir tous, leur auguste chef en tête, à ce jeune roi , à sa jeune et vaillante femme , à ses jeunes frères qui essaient la vie en bravant la mort. Permis aux autres rois de l'Europe de demeurer silencieux et d'abandonner la cause sacrée de la véritable indépendance des nations et des souverainetés. L'iionneur de la première des races royales est engagé dans la lutte de Gaëte. Gaëte ne sera point un tombeau, et nous n'y verrions pas dresser le mausolée de cette nombreuse Maison de Bourbon , la plus ancienne , la plus noble, la plus glorieuse des familles qui ont régné sur le monde moderne.
C'était un cri de 1 ame. Berryer s'excusait de n'avoir pu le contenir. Mais revenant à la situation vraie de la France, il se faisait un devoir, pour provoquer les résolutions qu'elle exigeait, de la peindre sans ménagement au Prince et à ses conseillers. Malgré les menaces de l'avenir, la France, il le répétait, ne songeait pas à un changement de gouvernement :
On redoute de faire naître une crise, parce qu'on n'entrevoit point quel sera le lendemain. Le moment est venu de tenter de nouveaux efforts sans craindre de compromettre la dignité, en faisant des sacrifices pour amener une conciliation forte et sincère, sans laquelle, j'en suis de plus en plus convaincu depuis douze ans, il n'y a de succès à espérer pour personne.- Une crise se prépare qui peut être générale et suprême. Il ne suffira pas pour l'aborder de la confiance que peuvent inspirer quelques hommes trop repliés sur eux-mêmes qui, vivant dans un cercle trop restreint, n'ont point assez de contact avec les divers éléments de cette société. Il faut sans passion et sans arrière-pensée se bien éclairer sur ses véritables be-
BERRYElt. — T. III. 23
soins pour satisfaire par des paroles et par des actions les inteHifi:ences oi les intérùts du temps où nous sommes. Il n'y a point de principes qu'il faille déserter, mais il les faut vivifier sous des formes et dans des conditions nouvelles. Il faut entrer dans de nouvelles voies, et, comme je me suis permis de vous le dire, sortir des ornières par lesquelles il ne passera plus de char de triomphe K
Los opinions do Texil étaient trop arrêtées en faveur de rabst(;ntion pour que ces premiers avertissements les pussent ébranler. Mais le comte de Chambord fut ému de la pensée que suggérait à Berryer Tattitude du roi de Naples. Désolé de son impuissance, il s'affligeait que Berryer mît en doute ses intentions, et par M. de la Ferronnays, comme par le duc de Lévis, il lui faisait donner l'assurance qu'au moment suprême on le verrait se dévouer, comptant alors sur l'aide de Berryer et toujours résolu à mettre en pratique les principes de la lettre de Venise.
La discussion de l'adresse s'était ouverte pour la première fois dans les deux Chambres *^. Elle avait justifié les prévisions de Berryer. Au Sénat, un amendement sur le maintien du pouvoir teinporel du pape , condition nécessaire (le l'indépendance de son autorité spirituelle, n'avait été rejeté qu'avec une majorité de 9 voix. Au Corps législatif, le débat sur la même question fut plus significatif encore. M. Plichon^, le vicomte Anatole Le-
1 31 décembre 18<iO, copie dans les papiers de Berryer, i Le !28 février 18GI au Sénat, le 11 mars au Corps Législatif. a Plichon (Charles-Ignace), 1814-1888, député sous le gouvernement de Juillet, sous le second empire, et la troisième République.
mercier, M. Kolb-Bernard \ soutinrent énergiquement les droits du Saint-Siège, et l'Assemblée accueillit avec une faveur évidente le discours d'un jeune député, élu avec Tappui du gouvernement, M. Keller, dont le talent oratoire se révéla dans une imprécation éloquente contre la politique suivie en Italie. Il fallut les instances presque suppliantes du président, M. de Morny, pour décider les auteurs de l'amendement relalif au pouvoir temporel à le retirer. Le régime de la presse , l'état des finances, l'administration de la ville de Paris, furent successivement soumis à de sévères critiques , et si le vote resta au gouvernement , le retentissement de ces discussions fut d'autant plus grand qu'ils étaient une nouveauté.
On avait fait courir le bruit que le pouvoir songeait à dissoudre la Chambre. La mesure eût été trop hasardeuse. Mais les élections prochaines devenaient la préoccupation générale. Il était certain qu'elles se ressentiraient de l'impulsion donnée à l'esprit public.
Attentif à ces mouvements de l'opinion, Berryer prit soin d'en instruire le comte de Ghambord , estimant que les faits parleraient au Prince plus haut que tous les raisonnements. Le 6 avril 1861, il lui avait annoncé qu'une réunion était projetée entre quelques hommes politiques.
Dans une lettre du 16 avril à M. de Monti, il rendait compte de cette réunion. Elle était composée de MM. de Montalembert, le duc de Broglie, Thiers, Guizot, Duchâtel, Odilon Barrot, de Falloux, Dufaure, Freslon, le général Changarnier, Daru, Lanjuinais, Vitet, Augustin Cochin, Benoist d'Azy, Duvergier de Hauranne, et Berryer.
1 Kolb-Bernard (Charles-Louis-Henri), 1798-1888, représentant en 1849 et en 1871, député sous le second empire, élu sénateur inamovible en
Os messieurs, écrivait Borryer, se sont montrés dans un parfait accord sur les graves questions mises en péril par la conduite et les principes du gouvernement actuel; ils ont unanimement déclaré qu'ils voulaient unir leurs efforts pour sauvegarder les intérêts moraux et matériels du pays, intérôts permanents, intérêts du présent et de Tavenir, et particulièrement l'intérêt de la liberté de conscience, c'est-à-dire de l'indépendance de rÉglisc catholique et de son chef. Il a été dit par tous qu'il n'était pas possible de se montrer impassible et de demeurer dans l'inaction en présence de telles compromissions, et qu'en dehors de toute question gouvernementale, (tétait un devoir envers le pays, comme envers soi-même, do ne pas s'exposer à une accusation d'indifférence ; que la religion aussi bien que l'honneur national et la fortune publique et privée, avaient besoin de défenseurs, et qu'il n'était plus permis de rester retiré sous sa tente *.
On avait prévu le cas d'une dissolution du Corps législatif; on s'était promis de favoriser des candidatures indépendantes, non seulement parmi les hommes nouveaux, mais aussi parmi les anciens défenseurs des libertés nécessaires.
Un incident inattendu venait encore de donner un coup de fouet à l'opinion publique. Le prince Napoléon avait pris la parole au Sénat, lors des débats de l'adresse, sur les affaires italiennes- ; à ses attaques contre la Cour do Rouie il avait mêlé des phrases injurieuses sur les princes de la Maison de Bourbon, « de cette famille qui, partout et toujours, dans tous les pays où elle a régné, nous a donné le scandaleux exemple des luttes et des trahisons intérieures ». Des injures il avait passé aux menaces , annonçant aux légitimistes et aux républicains ([ue s'ils essayaient do faire « avec mille ou quinze cents
1 Ui avril IWil, copie autographe dans les papiers de Berryer. i Sifance du l-'"inar8 I8C1.
hommes, une descente sur nos côtes, on les ferait bel et bien fusiller. »
Qualifié de « magnifique » par M. de Persigny, le discours avait été par son ordre affiché dans toutes les communes de France.
Quelques jours plus tard, une brochure, sous couverture jaune, parut aux étalages des libraires. Elle était intitulée : Lettre sur Vhistoire de France, Déposée au parquet de Versailles, son titre inoffensif n'avait pas éveillé l'attention des magistrats; mais en quelques instants elle occupa celle du public; à peine en vente, elle était dans toutes les mains. L'Empereur, rentrant le soir aux Tuileries , remarqua de sa voiture beaucoup de gens armés du papier jaune , qui paraissaient sourire en le regardant : « Les Parisiens ont Tair bien gai aujourd'hui, dit-il à l'un de ses aides de camp. Qu'ont-ils donc? »
L'écrit si rapidement enlevé venait d'Angleterre : c'était une réponse du duc d'Aumale au prince Napoléon, Spirituelle, hautaine, vigoureuse, pleine de vues et de traits, elle mettait à la fois en lumière le passé de l'agresseur et la politique du gouvernement impérial; elle vengeait les Bourbons et accablait l'Empire. Elle fit grand bruit en France comme en Europe; mais il était difficile de ne pas noter Tinsistance que le prince avait mise à défendre la Révolution de Juillet et à distinguer entre les deux branches de la Maison de Bourbon, sans un mot qui exprimât le désir ou l'espoir de l'union si nécessaire. Les légitimistes, et, comme on l'écrivait à Berryer, les orléanistes eux-mêmes, « sauf les anti-fusionnistes, » regrettaient cette partie de la brochure; quelques-uns le disaient très haut.
Berryer ne méconnaissait pas le bien-fondé de la critique, mais il était d'avis de n'en pas faire un grief. L'écrit était, à ses yeux, « excellent, habile, et portant
rude atteinte à rétablissement impériale » Il s'en tenait à cette impression^
Je no me suis pas arrêté , écrivait-il , à une ou deux phrases que j'en voudrais effacer ou à l'absence de quelques mots que je regrette fort de no pas y voir 2.
Il n'y avait pas là matière à division entre les personnes qui s'étaient loyalement montrées d'accord sur « les grandes affaires », c'est-à-dire les croyances ^ les droits et les intérêts menacés.
Berryer remarquait d'ailleurs que les hommes qui se plaignaient le plus de la Lettre sur V Histoire de France étaient ceux qui avaient le moins fait pour la conciliation , dont les propos hostiles , répandus , colportés au loin , avaient peut-être contribué à entretenir ces préventions qu'on incriminait.
Les plus opposés à une sincère conèiliation, quelque indispensable qu'elle soit, disait-il, répéteront triomphalement aux extrémit(3S des deux camps que le nouveau document doit rendre les divisions plus profondes. Avec de telles disposilions, de quoi ne s'irrile-l-on pas 3?
lY.
Les réunions continuaient entre les hommes politiques des divers partis. Le comte de Chambord s'y intéressait; il avait témoigné le désir que Berryer les suivît. Cependant, lorsqu'elles parurent tendre à une organisation plus
1 7 avril 18«1. — Lettre au comte de Falloux.
2 18 avril 4861 , au comte Fcrnaiid de la Ferronnays — Copie dans les papiers de Berryer.
s Ibid,
régulière, lorsqu'on put croire que de ces délibérations sortiraient à un moment donné une action publique et des candidatures, on s'en effraya autour du Prince. Des inquiétudes furent exprimées à Berryer. C'était là, lui écrivait-on, constituer « en dehors du roi » et au profit de certains hommes, « une force imposante, capable de le mener, cherchant à l'affaiblir et à le contraindre à marcher à leur suite. »
Désolé de pareilles interprétations , Berryer ne se lassait pas d'y répondre. Gomment pouvait- on méconnaître à ce point l'inspiration patriotique qui avait réuni ces hommes jusque là divisés? A quoi bon parler désormais de conciliation, si l'on s'abandonnait à de telles craintes? N'y avait-il pas pour la monarchie elle-même un avantage évident à ménager cet accord de vues et d'efforts?
Effrayés aujourd'hui du dénùment du pays, de la perte de toute liberté, de la mise en péril de tout ce qui importe à la conscience publique, à l'Église, à la liberté religieuse, à Thonneur national , à la fortune publique et privée , ces hommes , répondait Berryer à l'un do ses correspondants de Frohsdorf, se sont donné de mutuelles assurances d'union, ont promis de concerter leurs efforts pour faire sauvegarder des intérêts si précieux et si chors; certes, ils ont fait acte de bons citoyens; ils se tiendront parole, convaincus qu'ils remplissent un devoir sacré envers le pays, j'ajouterai envers la royauté absente; car le triomphe des principes rendrait le retour de la royauté indispensable^.
Les conseillers de l'abstention ne se laissaient pas ébranler. Ils insistaient à leur tour auprès de Berryer, n'épargnant aucun argument pour le convaincre; le plus sensible de tous à son cœur, c'était la peine que son opposition causerait au comte de Ghambord.
ï 23 avril \m\ . — Copie dans \gs papiers de Berryer.
I/épreuve était grando; mais elle ne pouvait le détourner de ce qu'il croyait son devoir.
Vous mn dites, eiciivait-il au nirmie corrcspondaut, que Tcxprcssion de mou opinion sur ces dilfr rentes affaires a chagriné W; roi.
Il me serait bien pénihhî ({u'il en pût (Hre arrivé ainsi. Mais cette crainte ne nie (ova jamais taire, ni déguiser mes convictions désintéressées. En toutes affaires graves de la vie, nous devons aux personnes que nous aimons pour elles-mêmes, plus que nous-mêmes, nous devons aux rois et surtout aux rois malheureux qui nous honorent de quoique part de leur confiance, de leur soumettre sans réserve tout ce qui nous est inspiré par c(; (jno. Dieu nous a accordé d'intelligence et de cœur, tout ce que nous croyons être vrai et utile au bien de leur service, au risiiue de leur déplaire. Déplaire est moins t'untîste que de se rendn; ami dangereux ou serviteur inutile*.
Le duc de Lévis était arrivé depuis quelques jours à F^aris. Il avait remis à Herryer une lettre du comte de Chambord qui l'engageait à assister aux réunions des hommes politiques; mais^ en môme temps, il apportait des instructions, bientôt répandues par toute la France, qui se résumaient dans la défense de prendre part aux élections.
La consifjne, suivant le mot du duc de Lévis lui-même, était l'abstention.
Cette décision était en contradiction formelle avec la pensée qui avait rapproché les hommes des anciens partis. Qu'irait faire désormais Berryer dans ces réunions? Il s'était associé aux engagements qu'on y avait pris; il entendait les tenir; les instructions qu'on lui communiquait lui faisaient une loi d'y manquer. Chose plus grave! Ces instructions isolaient le parti légitimiste
ia avril IHi'A — Copie dans les papiers de Berryer.
du mouvement qui emportait les esprits ; quand les intérêts en péril réclamaient des représentants à la Chambre, on leur interdisait d'en chercher parmi les royalistes.
Relevant à peine de maladie, Berryer s'empressa de voir le duc de Lévis. 11 eut avec lui, en présence de M. de Falloux, un vif et long entretien chez le duc de Noailles. Quelques jours plus tard, il lui en rappelait les termes et fixait dans une lettre les raisons qu'il lui avait présentées de vive voix. Les conséquences qu'entraîneraient les décrets du 24 novembre s'étaient développées telles que Berryer, dès le 30 décembre 1860, les avait fait pressentir au duc de Lévis. Les débats des deux Chambres avaient saisi l'attention publique ; les élections devenaient le souci du pays tout entier. Le parti légitimiste serait-il le seul à ne s'en pas occuper? Serait-il en France comme un étranger?
Berryer mettait toute son âme à prouver l'impossibilité d'une pareille attitude :
Le grand péril pour nos intérêts, disait-il au duc de Lévis, est dans la résolution que vous appelez une consigne. De quoi s'agit-il, en effet? Indépendamment des questions d'honneur national et des intérêts matériels du pays, la religion, FKglise, le Siège de saint Pierre qui en est la pierre fondamentale, vont demander des défenseurs, et il sera dit que les amis de M. le comte do Chambord doivent s^abstenir et refuser (l'apporter le concours d'efforts de leur foi, de leur patriotisme, des talents qu'ils peuvent avoir! Oui, mon cœur, mon e-iprit royaliste, ma conscience se révoltent ù, cette idée...
Et reprenant un mot de sa conversation dont s'était offensé le duc de Lévis :
Dans la chaleur de la discussion, j'ai pu dire qu*une telle résolution ne nous serait pas moins funeste que les ordon-
iiaiices de M. de Poligaac. Certes, je ne pensais pas à diriger contre vous une allusion blessante; je ne voulais que donner la mesure de la grandeur du mal.
Les instructions, il est vrai , avaient été modifiées sur un point. S'il était défendu aux royalistes d'élire des royalistes, on les autorisait à donner leurs voix à des hommes qui , sans sortir de leurs rangs, s'engageraient à défendre les causes qui leur étaient communes. C'était là, selon Berryer, non pas une atténuation, mais la pire des résolutions.
Il serait bien triste et bien imprudent de n'accorder qu'à d'autres que nos fuhMes amis la faculté et Thouneur de servir, de sauver pout-cMre les principes sacrés qui sont en si grand péril, ot dont le triomphe devrait être l'avènement de la monarchie.
Il tenait h ne laisser aucun doute sur sa situation et ses intentions personnelles « La franchise en toute affaire, disait-il, est le meilleur des expédients. » Les représentants des ancii^ns partis éprouvaitmt à « rentrer dans les fonctions de député une répugnance à peu près unanime. » Mais aucun d'entre eux ne se déroberait à un vœu évidemment manifesté :
<Juant à moi , répétait Berryer, jti vous ai dit qu'aucune proposition nv m'a clé faite, cpio certes je n'irais pas au-devaul de r^'lcctiou, (pio, m«*mc dans ma position particulière, j»' mo seul a is mw résistance [u'ofonde à accepter hîs suffrages. Aussi bien, Monsieur le duc, mon àj,'c, mes fatigues, l'altéralion de ma santé, les tristesses do mon avenir, me détourneraient assez de rentrer aujourd'hui dans Tactivité de la vie pul)li<pie. Ct^pendant j'ai ajouté, dans notre conférence chez M. (le Noailles, que si nos évéqu(»s, que si les catholiques réclamaient le reste de mes forces pour lutter contre les difticullés et les périls du temps présent, j'aurais grande peine à
dire que je suis trop attaché à M. le comte de Ghambord pour obéir à un semblable appel. Croyez que d'autres royalistes que moi céderont à cet impérieux besoin des circonstances ^
Berryer espérait d'ailleurs que la divergence des opinions n'altérerait pas « les relations de cordiale amitié » qui depuis tant d'années s'étaient formées entre lui et le duc de Lévis. Les circonstances étaient difficiles, les questions complexes , les déterminations graves; il était naturel que chacun soutînt l'opinion qu'il croyait être la plus utile, combattit les avis qu'il jugeait funestes, et ce libre débat ne pouvait que resserrer les liens de mutuelle affection entre des hommes également dévoués à une même cause.
En répondant à Berryer, M. de Lévis lui donna l'assurance qu'il communiquerait sa lettre au comte de Ghambord. Il était parfaitement droit et sincère. Sous une forme un peu rude, le duc de Levis cachait un cœur bienveillant et un esprit modéré; serviteur rigide des instructions reçues, il n'en était pas le complaisant instigateur. Il prescrivait l'obéissance qu'il pratiquait lui-même ; il se croyait d'autant plus obligé de défendre les volontés royales qu'il les savait plus contredites; mais il ne laissait pas ignorer au Prince des objections dont, au fond de l'âme, il sentait peut-être la justesse.
Berryer avait fait part de sa lettre à M. de Falloux, en l'engageant à tenter de son côté un effort. M. de Falloux était tout prêt. Il adressa au comte de Ghambord une lettre développée , véritable mémoire dont il a donné le texte dans ses Souvenirs 2. Il retraçait l'histoire du parti royaliste depuis 1830, et, mettant en présence les résultats de la politique de l'action électorale et de celle de
1 25 mai 1861. — Copie dans les papiers de Berryer.
2 Mém. d'un Royaliste, H, p. 343 et suiv.
l'abstention, il opposait à rinfluence qu'avait acquise la première aux légitimistes, le déclin dont les menaçait l'application prolongée de la seconde.
Ces progrès accomplis sous l'action électorale, M. de Falloux n'avait pas manqué d'en attribuer Thonneur à Berryer. Mais, prévoyant les objections que lui ferait la modestie de l'orateur, il ne lui communiqua sa lettre qu'après l'avoir envoyée. Berryer y reconnut sa propre pensée ; il n'en eût voulu retrancher que ce qui lui était personnel :
Sauf rirnportaiicc de ma propre iiiflucace, écrivait-il à son ami, ce que vous dites des progrès qu'avait faits en France l'opinion monarchique est assurément do toute vérité, et la royauté serait aujourd'hui régnante, si la royauté, c'est-à-dire les membres de la famille royale, ne nous avait point paralysés par les divisions intérieures.
Le comte de Chambord répondit à M. de Falloux. Dans un langage empreint de sa dignité accoutumée , il maintenait ses décisions antérieures et exprimait Tespérance que ceux de ses amis qui ne partageaient pas sa manière de voir, sacrifieraient leur opinion à la nécessité d'éviter des divisions funestes.
En relevant les services de Berryer, M. de Falloux avait fait entendre que le grand royaliste n'avait plus dans les conseils du Prince la place qui lui était due. La plainte toucha le comte de Chambord.
Mon prcmior soin , dit-il , a été de consulter M. Berryer, comme j\ai riiabitudc de le faire dans toutes les circonstances im])ortantes. Ce n'est qu'après avoir reçu plusieurs lettres de lui, et après avoir pris l'avis d'un grand nombre de mes amis dans les divorses provinces, que je me suis fixé sur le langage à tenir à ceux qui me demandaient mes conseils.
M. de Falloux ne crut pas devoir laisser sans réponse ce passage de la lettre royale :
Monseigneur daigne me dire, écrivit-il, que parmi ses amis, il a consulté, en cette occasion grave comme en toutes les autres, celui qui, assurément, répond le mieux au besoin d'avoir toujours sous les yeux du pays un programme public, M. Berryer. Nous aurions alors à craindre que Monseigneur ne laissât pas au mot consulter la portée qui lui appartient d'ordinaire dans le langage politique.
Il rappelait en eiïet que , sur cette question de l'abstention, M. Berryer venait encore de faire connaître au duc de Lévis sa profonde dissidence, et que depuis dix ans, sans cesser d'accorder à son vieux serviteur des témoignages de son affection personnelle , le Prince ne lui avait donné , ni à lui ni à aucun de ses amis, un seul vrai gage de confiance politique.
11 n'est pas une question importante qui n'ait été résolue ou sans M. Berryer ou contre M. Berryer; pas une action organisée dans le parti légitimiste qui ne l'ait été ou sans M. Berryer ou contre M. Berryer.
La vérité était que, même sans le suivre, le comte de Chambord éprouvait le besoin de connaître l'avis de Berryer. Il ne pouvait pas ne pas avoir de son opinion un afTectueux souci; son silence lui pesait, et comme nous le disait un jour M. de la Ferronnays, son premier mot dans les conjonctures graves , était : « Que pense Berryer? » Ce qui dictait celte question, n'était-ce pas l'espérance d'apprendre que Berryer partageait les vues du Prince plutôt que le désir de s'inspirer des siennes? Le comte de Chambord aurait voulu savoir Berryer en conformité de pensées avec lui. Il comprenait la force que cette adhésion donnerait à ses instructions, l'obs-
tacle qu'une dissidence de sa part élèverait contre elles. « Mon cher Beriyer, lui avait-il dit, en d'autres temps, je n<' veux être ni paraître en désaccord avec vous; car je sais que la France me donnerait tort. » Mais à côté de cette impression, qui n'était point effacée, il y avait chez le petit-lils de Louis XIV un autre sentiment, entretenu avec soin par ceux qu'intéressait l'organisation nouvelle du parti : c'était la crainte de paraître dominé, la crainte qu'une influence quelconque, qu'une « individualité », comme on avait dit à Wiesbaden, ne voilât ou ne balançât l'autorité du roi.
Cependant Berryer ne se décourageait pas. 11 était d'avis de n'en pas rester là ; il fallait redoubler d'efforts ri « dans unn humbh^ et persuasive réplique », écrivaitil à M. do Falloux, insister sur les devoirs qui s'imposaient. Que pcnscTait la France des royalistes, si elle ne 1rs voyait pas s'associer à ses luttes? L'argument le possédait tellement qu'il y revenait sans cesse; il lui semblait impossible qu'on ne finît par en être frappé.
11 était d'autant plus important d'agir sur les conseils du comte de (Ihambord que les opinions de la presse royaliste presque tout entière étaient subordonnées aux instructions. L'Union, bien que ses principaux rédacteurs fussent personnellement contraires à l'abstention, en faisait une loi rigoureuse'. La Gazette de France y avec plus de liberté dans ses allures, la prônait également.
Il y avait à Paris une feuille conservatrice, fort goûtée de Berryer, qui combattait cette tactique. C'était VAmi
1 < Dans la (|ucstion électorale , écrivait plus tard un des rédacteurs de r Union, M. poujoulat, à Berryer, vous savcx bien que rUnionn'tL fait <\u*ofH'ir. » l.'J avril WHi. Papiers de Uerryvr. •
de la religion, kuireïois connu sous le nom d'Ami de la religion et du roi, ce journal, qui avait paru jusque-là trois fois par semaine en forme de brochure, prit, au commencement de 1859, le format d'un grand journal quotidien, avec Tappui de membres éminents de l'Épiscopat, au premier rang desquels M^' Dupanloup, évoque d'Orléans , et M*'^ Guibert , alors évoque de Viviers. Défenseur énergique des droits du Saint-Siège , VAmi de la religion s'attachait à placer la cause de la liberté de l'Église sur le terrain des libertés générales ; il professait cette politique de conciliation et d'action commune dont Berryer était l'infatigable interprète. Gêné dans son expansion par un titre qui lui donnait une apparence ecclésiastique, et que, pour cela même, l'Empire, au moment où il autorisait la création de journaux anti-religieux, ne lui permit point de changer, il n'en avait pas moins pris rapidement une place considérable dans le monde politique. M. Guizot, M. Villemain, M. Cousin, M. Thiers (qui corrigea un jour, nous le savons, les épreuves de l'un de ses articles en faveur du pouvoir temporel), le lisaient avec la même faveur que M. de Montalembert et M. de Falloux. Berryer, écrivant à l'un de ses rédacteurs, lui disait : « Soutenez par votre bon, sage et habile esprit, le journal qui seul sert nos opinions*. » A l'approche du renouvellement des conseils généraux , VAmi de la religion n'hésita point à se prononcer pour l'action électorale. Ses déclarations furent approuvées par Berryer. C'était la première lutte entre les partisans des deux tactiques; elle était importante comme préparation aux élections législatives.
M. de Cavour venait de mourir^, laissant l'Italie déchirée, et le Piémont en pleine crise financière. Le gou-
1 i" mars 18<j0.
2 6 juin 1861.
v(»rncment français avait là une occasion propice de reprendre son influence sur la péninsule. Il n'eut garde de la saisir. L'Empire se préparait au contraire à reconnaître officiellement les annexions , et déjà , au milieu des murmures de la Chambnî, M. Billault avait laissé tomber ces mots : « Le roi d'Italie^. »
Berryer faisait, vers cette époque, un voyage en Bretagne. A Angers, à Nantes, où il avait vu M^ Jaquemet et le général Bedeau^, il avait recueilli les vœux impatients d'une action électorale. Nulle part, plus que dans ces provinces de FOuest, n'étaient sentis les périls de l'Église et la nécessité de faire tous les sacrifices pour les conjurer. Les élections au conseil général accusèrent bientôt cette disposition. Jamais, depuis le coup d*État, on n'avait compté, sur tous les points de la France, tant de candidatures indépendantes. D'anciens parlementaires, des royalistes, quelques-uns de vieille race, s'engageaient dans la lutte, et parmi les vainqueurs, on citait le comte de Mérode , le duc de La Rochefoucauld- Bisaccia, le vicomte Élie de Gontaut, le comte de Civrac, M. de la Bord(;rie, M. Casimir Perier, M. de Witt, M. de Jumilhac, M. de Vandœuvre, M. de Mornay.
Berryer saluait leur succès. Il n'applaudissait pas moins à la résolution de ceux qui avaient combattu, sans vaincre : « Ils ont du moins montré , disait-il , que le système actuel trouverait des contradicteurs '. »
Aucune réponse n'était venue aux dernières lettres que M. de Falloux et Berryer avaient adressées à Prohsdorf.
1 Le Moniteur du 25 juin 1861 annonça la reconnaissance du royaume (l'Italie par le gouvernement impérial.
2 Hedeau (Alphonse, général) 180i-1863, représentant du peuple en 1848 et 1849, banni après le coup d'État.
•'J 1861, au comte de Falloux.
J'ignore si M. le duc de Lcvis est encore de ce monde, écrivait Berryer à M. de Falloux. De ce silence gardé envers vous et envers moi, certes, je n'avais aucune rancune au cœur, quand devant la Cour d'Amiens, j'ai parlé de l'exil et des exilés. J'ai aussi, il est vrai, produit ma pensée politique.
Berryer faisait allusion à sa plaidoirie dans le procès relatif à la succession du marquis de Villette. Il convient d'en dire quelques mots.
Décédé en son château de Villette, le 3 juin 1859, le marquis de Villette, possesseur d'une fortune considérable , avait institué légataire universel M^ de Dreux-Brézé, évêque de Moulins , et , en cas de refus son propre cousin, M. Alfred de Montreuil, dont il nommait le père, M. Léon de Montreuil, exécuteur testamentaire.
Chargé d'exécuter le testament, M. Léon de Montreuil n'en reconnut pas la validité. Il l'attaqua devant la justice,, comme impliquant, sous l'apparence d'un legs fait à l'évêque de Moulins, un fidéi-commis en faveur du comte de Chambord.
La situation particulière du demandeur donnait à son acte un caractère que ne parvint pas à couvrir l'habile plaidoirie de son avocat, M. Marie, et que relevèrent avec une égale sévérité, tout en portant sur le fond des jugements divers, le tribunal de Clermont et la cour d'Amiens. Pour Berryer qui parlait au nom de l'évêque de Moulins, il en éprouva une indignation dont les éclats foudroyants, en première instance comme en appel , firent frémir l'auditoire.
Même aujourd'hui, à la simple lecture, on en est encore remuée
1 Œuvres de Berryer, IX, pp. 8 et 157.
BERRYER. — T. m. 24
370 BERRYEIl SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
Le tribunal de Clermont avait rejeté la prétention de M. do Montreuil et maintenu le testament*. Berryer nous racontait, à ce propos, que lorsqu'il s'était présenté chez le président de ce tribunal pour lui faire la visite réglementaire, ce magistrat lui avait dit. « Monsieur, nous sommes ici trois anciens juges; nous sommes du pays ; nous ne désirons aucun changement. L'ambition ni le pouvoir n'ont donc de prise sur nous. »
Berryer en avait aussitôt conclu, croyant sa cause juste, que devant de tels juges, elle serait gagnée; il partait de là pour poser les bases d'une réorganisation de la justice qui assurât l'indépendance des magistrats, en les protégeant à la fois contre l'espoir de l'avancement et la crainte de la disgrâce.
Ces deux plaidoiries de Clermont et d'Amiens comptent parmi les plus belles de Berryer. Nous n'avons pas à les reproduire; il en faut seuh'ment extraire ce qu'il api)elait « sa pensée politique ».
Le marquis de Villette était un légitimiste passionné, mais u intraitable », adorant son i)rince, mais gardant contre la branche d'Orléans tous les ressentiments de
Berrjer peignait d'abord le légitimiste, et c'était bien son propre cœur qui parlait dans les impressions qu'il prêtait à M. de Villette.
M. (le VilleUe csl un royaliste tivs dévoiiô*. Les royalistes, Messieurs, sont des lioinmes qui ont le cœur susceptible d'émotions. Ils ontUî culte, la tradition, la fidélité de leurs pères.
Quand M. do Villette se trouvait on faoe du jeune prince, innocent, banni do France, exilé à dix ans, il était ému. En le cantcmplant , il s'enivrait de son visage, de son beau regard,
1 Jugement du 'H août 1800.
i 19 juillet 1801. — Plaidoirie devant la cour d 'Amiens. Œ'urr» àe BerrycTy IX, p. i7î» et suiv.
de sa douce et séduisante parole, et il rentrait à son hôtel pour écrire ce qu'il n'avait pas osé dire.
Mais l'ardent royaliste ne raisonnait pas, et cette « noble et bienveillante nature » ne se possédait plus dans les affaires politiques.
Avec le même vouloir, nous n'avions pas les mêmes vues, disait Berryer, et j'ai connu la rudesse de ses pensées exclusives.
Lorsque le bruit se répandit que la réconciliation des princes était faite, M. de Villette fut exaspéré. Berryer attribuait à cette colère le changement des dispositions du testateur qui, avant de léguer sa fortune à M*** de Dreux-Brézé , avait manifesté Tintention de la laisser au comte de Chambord.
C'est alors qu'en racontant les violentes impressions de M. de Villette, Berrj^er leur opposait sa propre manière de voir.
Au mois de novembre 1853, l'un des princes de la Maison d'Orléans, M. le duc de Nemours, se rendit à Frohsdorf, auprès de M. le comte de Chambord. C'était un fait considérable. Bien des hommes en France souhaitaient que les douleurs partagées de l'exil amenassent enfm la réconciliation entre les membres d'une même famille que les révolutions ont si malheureusement divisée, entre tous les membres de cette grande maison de France qui fut pendant tant de siècles à la tête des races souveraines. Oui , que tous les membres de cette grande famille nationale , séparés dans les jours de convulsions publiques, aujourd'hui tous frappés par une égale infortune, se rapprochassent, se tendissent la main, c'était le vœu, c'était le besoin de beaucoup d'hommes de bien, de beaucoup d'hommes de cœur. Tout homme de bien,
372 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SEœND EMPIRE.
tout homme de cœur que fût M. de Villctte, ce rapprochement l'irrita.
L'avocat de M. de Montreuil avait parlé du duc de Lévis.
Il avait montré ce « familier de Texil » aux funérailles du marquis de Yillelte, prétendant qu'il n'y était venu que pour assurer le respect du fidéi-commis confié à U«^ de Dreux-Brézé en faveur du comte de Chambord. . Berryer relève l'interprétation, et met d'autant plus de zèle à faire l'éloge du gentilhomme qu'il est, à ce moment, en dissidence avec lui.
M. do Lévis est rhommc le plus attaché à la personne de M. le comte de Chambord; il a une grande position sociale; il possède de très belles terres; il a beaucoup de famille; il a tout ce qui pourrait le retenir en France. Son dévouement, son affection pour le prince, le fait passer dans l'exil six mois de l'année. M. de Lévis a donc le tort d'être un familier : c'est ainsi (ju'on appelle un homme qui quitte tout, famille, demeure, jouissance, pour aller consoler un prince dans l'exil! Oui, M. de Lévis est un familier; il s'en honore.
C'était encore ses convictions politiques que Berryer défendait, en soutenant, au mois de novembre suivant, la cause du roi de Naples devant les juges de Marseille. Assiégé à Gaëte et pressé de se créer des ressources pour prolonger la résistance, François II, roi des Deux-Siciles, avait fait vendre à Toulon deux vaisseaux de la marine napolitaine qui s'y trouvaient en réparation. Victor-Emmanuel les revendiqua. Il occupait le royaume de Naples. Il prétendait qu'à ce titre les deux navires lui appartenaient et réclamait l'annulation de la vente, comme faite en fraude de ses droits. L'affaire se jugea devant le tribunal de commerce de Marseille. Berryer vint plaider pour le roi dépossédé; il vint combattre cette action « repoussée, dit-il, par tous les cœurs honnêtes, con-
damnée par Tesprit d'équité, par tous les sentiments de la morale, par l'honneur enfin. »
Le tribunal rejeta la demande du roi d'Italie, et les acclamations de la foule saluèrent le jugement, comme elles avaient salué la plaidoirie.
La gratitude du prince , à qui , dans sa défaite , la parole de l'orateur avait procuré cette victoire , ne manqua pas à Berryer. François II lui en adressa lui-même l'expression, en lui envoyant le grand cordon de l'ordre de François P^ C'était peut-être la seule décoration que Berryer eût jamais reçue ; ces honneurs n'ajoutaient rien à sa gloire et le laissaient fort indifférent. Mais, venant d'un roi malheureux, ils acquéraient du prix à ses yeux; il eut à cœur de s'en montrer touché.
Je suis profondément reconnaissant , écrivit-il au roi de Naples, de la lettre que Votre Majesté a daigné m'adresser, en me conférant le grand cordon de son ordre de François P»*. Cette lettre du 24 novembre 1861 sera conservée dans ma famille comme un titre glorieux. Qu'il me soit permis de déposer aux pieds du roi et de la reine, son auguste épouse, l'hommage de mes humbles remerciements.
Lorsque je fus appelé à défendre leur juste cause devant les tribunaux français, je me félicitai de pouvoir saisir une occasion d'exprimer publiquement la respectueuse admiration que la loyauté, la haute sagesse et l'héroïque courage de Leurs Majestés m'ont inspirée.
Dans la ville de Marseille, dont, en d'autres temps et pendant de longues années, j'ai eu l'honneur d'être le représentant, j'ai été heureux d'entendre les acclamations populaires saluer avec enthousiasme le nom du roi François II, et de voir des juges indépendants consacrer par leur sentence l'inviolabilité de ses droits ^
Les électeurs des Bouches -du -Rhône n'avaient pas
1 iO décembre 1861. — Copie dans les papiers de Berryer.
oublié leur ancien élu; partout, sur son passage à Marseille comme à Toulon, leurs hommages et leurs vivats Tavaient accompagné.
Rentré à Paris, Berryervitse produire en son honneur une manifestation, qui n'était plus restreinte à une province ou à une cité, qui partait de toute la France. A vrai dire, elle était sans précédent.
Il y avait cinquante ans, le 26 décembre 1861, que Berryer avait été inscrit comme stagiaire au barreau de Paris. Il n'avait jamais cessé, depuis cette époque, d'en faire partie. Gomme Charles X, pour faire élire Berryer à la Chambre, avait, en 1830, guetté la date du 4 janvier ^ , l'Ordre des avocats guettait la date du 26 décembre pour fêter le grand orateur.
On décida qu'un banquet serait offert en ce jour à Berryer. Mais la solennité ne devait pas se borner au barreau de Paris. Tous les barreaux de France y réclamaient leur place.
Les bâtonniers de l'Ordre des avocats près les Cours impériales eurent mission de représenter leurs confrères.
Le banquet eut lieu, le 26 décembre 1861 , dans le Sa- Ion des Arts, rues de Provence et Chauchat.
On y voyait le premier président de la Cour impériale de Paris, M. Devienne, le procureur-général de la Cour de cassation, M. Dupin, l'un à la droite, l'autre à la gauche de Berryer; en face de lui le bâtonnier actuel de l'Ordre, M. Jules Favre, ayant à sa droite M. Delangle, ancien bâtonnier, et à sa gauche M. Benoist- Champy, président du tribunal de la Seine. Les anciens bâtonniers,
1 V. la Jeunesse de Berryer, p. 336. Berryer avait alors quarante ans, et c'était à cette époque, on se le rappelle, l'âge de l'éligibilité.
Bans distinction de parti, MM. Baroche, Chaix-d'Est- Ange, Boinvilliers, Duvergier, étaient là, avec M. Odilon- Barrot, M. de Sèze, M. Bérard des Glajeux, M. Fontaine (d'Orléans), M. du Teil, M. Dufaure, M. Hébert, M. Crémieux, M. de Laboulie, adversaires, amis, alliés delà politique, tous mêlés, ne faisant qu'un avec la jeunesse du barreau qui se pressait à leurs côtés , pour célébrer cette gloire , patrimoine commun de TOrdre tout entier.
A la lin du repas, un grand silence se fit. M. Jules Favre se leva et porta le toast au héros de la fête.
Avec un accent vrai, une rare délicatesse^ une tendre admiration, il salua « l'éminent et bien-aimé confrère », rappelant en un magnifique langage tout ce qui attirait sur sa vie les regards du pays , « Téclat de son génie oratoire et de sa mâle indépendance , la constance de sa foi et la domination de sa redoutable parole , couvrant le bruit de nos luttes pour retentir dans la postérité. »
La fortune , dit encore M. Jules Favre , par une rare faveur. Ta toujours éloigné du pouvoir, et depuis longtemps, assis dans le camp des vaincus , il y a porté sa grande âme et son irrésistible puissance. Champion infatigable du malheur, ennemi courageux de l'arbitraire et de l'illégalité , gardien sincère de nos traditions, il est au milieu de nous le maître vénéré de l'art de bien dire, et nul ne songe à lui disputer le premier rang que lui assigne notre admiration.
Puis , tirant de cette solennité une leçon profitable , montrant dans l'honneur rendu au chef la grandeur et la vitalité de la profession du barreau , rappelant les devoirs qu'elle impose :
Ainsi notre illustre maître aura jusqu'au bout vaillamment servi notre cause, puisqu'après avoir été notre modèle pendant un demi-siècle , il devient aujourd'hui l'ardent foyer oij se réfléchissent en un lumineux faisceau les inteUigences et
les cœurs de tous ses confrères de France. Que notre gratitude, nos respects, notre affection, soient sa récompense !
Les applaudissements, à chaque phrase, interrompaient le bâtonnier. L'assistance était transportée , les regards étaient fixés sur le maître ; il semblait que chacun eût voulu s'approprier les paroles de M. Jules Favre pour les offrir en son nom à celui qui en était l'objet.
Berryer, lui, ne voyait rien. Sa main passait et repassait sur son front. Ses yeux se remplissaient de larmes; les éloges dont on Taccablait le touchaient moins encore que cette aff'ection dont il était entouré. Il se leva, se soutenant à peine, avec une sorte de souff'rance délicieuse, pressé de parler et ne pouvant prononcer une parole. Jamais l'émotion de l'orateur n'avait tenu plus pathétiquement en suspens celle de l'auditoire. Enfin on entend sa voix; il n'a dit qu'un mot, et tout aussitôt les bravos éclatent, les mains se joignent; on va au-devant de ce qu'on lui sent dans l'âme.
... On m'avait bien conseille d'écrire ce que je voulais dire; mais comment aurais-je pu parler, dit-il?
Peu à peu il redevient maître de lui-môme ; ses phrases s'arrêtent inachevées, ceux qui l'écoutent en complètent le sens. Jamais il n'avait paru si éloquent*.
Tout de suite, il eut un souvenir pour son père, et cela seul peignait l'homme.
Ah! qu'en ce moment si solennel pour moi, je rends grâces aux aspirations de ma jeunesse; qu'avec bonheur, en ce moment, je me rappelle l'ardeur dont m'animait alors l'espoir de pouvoir suivre un jour les pas de mon père!... Vous me per-
1 « Nous avons bien souvent admiré M. Berryer; jamais nous ne ravons trouvé si éloquent •, disait le Droit du i7 décembre iSGl.
mettrez d'associer sa mémoire à l'iasigae hoiiaeur que je reçois aujourd'hui. Il fut peadant de lougues aunées le doyeu de notre Ordre. C'est à lui, c'est à ses leçons, à ses conseils, à ses exemples, que je dois tout ce que vous approuvez dans ma vie...
Berryer célébra à son tour les mœurs du barreau , ces grands principes du droit et de la liberté « qui sont à nous, dit-il, qui font la vie, la force et le progrès des nations » ; il saluait dans l'hommage qui lui était rendu ces habitudes « d*une mutuelle estime et d^une naturelle affection » qu'aucune rivalité ne pouvait altérer, et, devant les anciens bâtonniers , le premier président , le président Cbampy qu'il prenait à témoin , il montrait à ses jeunes confrères, à « ces jeunes hommes, amis du travail et de la gloire , » le puissant encouragement que leur offrait cette solennité où Ton récompensait de si haut l'attachement et la fidélité aux liens et aux devoirs du barreau.
Ah î que je vais traverser avec une pleine et pure satisfaction les derniers jours de ma vieillesse, s'écriait Berryer, puisque vos suffrages, mes chers confrères, qui. Dieu merci, ne sont pas encore un adieu, me persuadent que ma vie a été ce que devait être la vie d'un avocat!
Cette fête avait eu, de l'aveu de tous, un caractère incomparable. C'était, disait le Droit, « une scène unique ». Le lendemain, Berryer n'était pas remis de son émotion; il s'attendrissait avec quelques amis, en parlant de l'affection qu'on lui avait témoignée. Mais sa pensée politique veillait toujours.
Enfin, nous disait-il, je suis heureux que tout cela soit tombé sur un homme qui est toujours resté fidèle à sa cause. Cela pourra servir nos convictions, le droit, la liberté, le roi!
Le comte de Chambord s'était associé de loin à la fête du 26 décembre. Ses félicitations étaient arrivées à Berryer le jour même du banquet, comme si, autant qu'il était en lui, Tauguste exilé avait voulu y être présent.
Berryer l'en remercia avec toute l'effusion de son cœur.
Votre propre suffrage, lui disait-il, me rend plus précieux riiommage rendu à ma foi politique et à mes persévérants efforts pour le service du droit et de la liberté. Je suis heureux surtout que ce haut témoignage d'estime soit ainsi solennellement donné à un homme qu'on sait être tout dévoué à votre personne royale.
Mais, au-dessus de ce qui pouvait lui être personnel, Berryer avait hâte de signaler le caractère général qu'offrait ce concours d'hommes de toute opinion, représentant dans ses nuances diverses, et par ses chefs les plus éminents, « une classe notable et éclairée de la nation ». Il ne croyait pas devoir dissimuler au Prince les réflexions que lui suggérait, à ce propos, l'état des esprits.
Tout ce qui a été dit au banquet d'avant-hier, l'unanimité (le pensées manifcsléo avec chaleur par des hommes que les événements passés avaient profondément divisés, révèle un besoin comnmn de conciliation et d'union intelligente. C'est un réveil de l'esprit public dans des sentiments d'indépendance et de respect du droit. Cette disposition veut être secondée, et les grands intérêts pour lesquels on se sent alarmé, dans lesquels on se sent blessé sous le régime actuel , réclament des serviteurs et des défenseurs.
La disposition ne se montrait pas seulement à Paris. Elle se manifestait partout. Berryer l'avait rencontrée « avec plus d'énergie encore » dans le Midi ; il ne rappelait les ovations dont il y avait été l'objet que pour en tirer le même enseignement.
Là les périls de l'Église et de tous les établissements religieux, écrivait-il, émeuvent profondément les populations. J'ai facilement compris et même entendu que les acclamations qui faisaient retentir mon nom dans le peuple de Toulon et de Marseille, empruntaient ce nom, parce que Tactivité d'une police nombreuse ne permettait pas d'en prononcer un autre qui était dans toutes les pensées.'Ces pensées ne pouvaient so traduire qu'en criant Viva^ au serviteur du roi, et en y ajoutant des Vive le saint Père, Vive François IL Ces scènes populaires m'ont pleinement convaincu. Monseigneur, qu'en cet état des esprits que j'ai bien constaté dans le Midi de la France et dans d'autres grandes parties du royaume , notamment dans rOuest, il n'est pas possible de refuser des organes à la défense de pareils intérêts et de se tenir en dehors d'un mouvement d'opinion qui se généralise parmi ceux qui sont les plus fidèles à la cause royale.
Le comte de Ghambord ne put se méprendre sur l'intention de Berryer. Sa conviction n'en fut point ébranlée ; dès le début de sa réponse * , il voulut lui ôter toute espérance, en lui témoignant « la peine » que la fm de sa lettre lui avait causée. La manifestation du 26 décembre , bien loin d'avoir le sens que lui prêtait Berryer, paraissait au contraire une preuve de l'impression produite sur tous par « la complète indépendance » oii Berryer était resté à l'égard de l'Empire. Un engagement quelconque porterait atteinte à cette indépendance, en môme temps qu'à la juste influence du royaliste. Les précédents n'étaient pas d'accord avec les prévisions du Prince. La situation que Berryer avait prise dans les Chambres de 1830 prouvait assez que ces engagements, dont parlait le comte de Chambord , engagements alors approuvés par lui, n'avaient affaibli ni l'orateur, ni son parti. Mais il était évident que depuis ce temps les idées
28 décembre 1801, copie autographe dans les papiers de Berryer. 31 janvier 1862.
du comte de Ghambord avaient changé. L'abstention lui tenait à cœur; elle était devenue le point capital de sa politique, et c'était par une invocation solennelle au dévouement de Berryer qu'il lui exprimait l'espoir, k certitude de ne pas le voir donner un fatal exemple.
Rien n'eût été mieux fait qu'un tel langage pour agir sur Berryer, si l'intérêt de sa cause et sa propre fidélité à son roi ne lui avaient encore parlé plus haut.