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CHAPITRE X

Changements opérés dans l'organisation de VAmi de la Religion. — Démission de ses principaux rédacteurs. — A la suite de pourparlers avec M. Gustave Janicot, directeur de la Gazette de France, Berryer recommande à ses amis ce journal dont les rédacteurs démissionnaires de VAmi de la Religion deviennent collaborateurs. — Voyage du comte de Chambord à Luceme. — Sur l'appel de ses amis, Berryer se rend auprès du Prince. — Plaidoirie de Berryer pour les typographes. — Manifestations touchantes de leur reconnaissance. — Mouvement de l'opinion publique en faveur de l'action électorale. — Correspondance de Berryer avec M. de KerdreL — Sa lettre à M. de la Ferronnays. — Son activité pour recommander, sur tous les points de la France, les candidats favorables à la cause du Saint-Siège et des libertés publiques. — Lettre de sept évêques sur les élections. — Instances des Marseillais à Berryer pour qu'il accepte la candidature. — Us lui envoient des délégués, avec mission de ne revenir à Marseille que munis de son acceptation. — Perplexités de Berryer. — Réunion de ses amis pour obtenir son consentement — Berryer accepte la candidature. — Enthousiasme des Marseillais. — Lettre de Berryer au comte de Chambord. — Il est élu à une grande majoriité. — Résultats généraux du scrutin. — Berryer plaide devant la Cour impériale de Grenoble pour M. Casimir Perier. — M. Casimir Perier est acquitté. — Ses remerciements à Berryer. — Correspondance de Berryer avec M. de Larcy.

Menacé dans son existence par le gouvernement qui venait encore de le frapper d'un Avertissement, VAmi de

382 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SEœND EMPIRE.

la religion avait subi, à la lin de Tannée 1861, de graves modifications. La société financière du journal s'était accrue d'un souscripteur mystérieux, derrière lequel on soupçonnait Faction du pouvoir, et, sur la seule annonce de cette influence nouvelle, les principaux rédacteurs avaient donné leur démission ^ Berryer déplora l'événement.

Votre sortie de la collaboration de l'Ami de la Religion est assurément fort honorable, écrivait-il à l'un des démissionnaires, mais je m'en afflige beaucoup*.

11 se préoccupa immédiatement de chercber un autre organe aux idées qu'il croyait justes, en même temps qu'aux jeunes écrivains dont il avait approuvé les vues et les luttes.

On lui parla d'un journal royaliste qui, longtemps opposé ù sa politique , ne serait pas éloigné de s'en rapprocher.

Ce journal était la Gazette de France. Son nom rappelait à Berryer d'amères contradictions et de violentes attaques. Mais on sait que les griefs personnels n'étaient rien pour lui. Il apprit que le directeur actuel de la Gazette ^ M. Gustave Janicot, très fidèle à la mémoire de M. de Genoude, n'en reconnaissait pas moins le besoin d'approprier sa ligne aux besoins du moment; on lui vantait, à bon droit, son intelligence, son talent de polémiste , son esprit de décision et sa vaillance. Berryer voulut le voir. Un ami commun, jeune avocat de grand avenir, négociateur habile et aimable, M. Paul AndraP,

1 20 décembre 1861. Les rédacteurs démissionnaires étaient MM. le comte de Carné, ancien député, Âudiey, Bonnier, professeur à la faculté de Droit de Paris, le prince Augustin Galitzin, H. et Ch.de Lacombe, Léon Lavedan, François Lcnormant, Henry Moreau.

^ -20 décembre 18(H.

'^ Audi al (Honri-Guillaume-Paul), 1838-1880, élu conseiller d'État par

facilita les premières rencontres. Berryer eut avec M. Janicot plusieurs entretiens. Il en fut pleinement satisfait, et inspira lui-môme à son interlocuteur des sentiments d'attachement qui ne se sont jamais démentis.

Il fut décidé que quelques-uns des anciens rédacteurs de l'Ami de la Religion entreraient à la Gazette de France, dont la politique, graduellement modifiée, préparerait leur collaboration.

Berryer communiqua sans retard cette résolution à ses amis, et tout d'abord à ceux qui pouvaient nourrir contre la Gazette quelque ressentiment, afin de dissiper leurs préventions par son exemple.

J'ai été désolé et vous avez gémi comme moi de la décomposition de l'Ami de la Religion, mandait-il à M. de Falloux. Ce journal est devenu un déplorable et dangereux instrument de politique gouvernementale... Il ne nous importe pas moins d'éviter que le groupe de jeunes hommes, pleins de cœur, d'intelligence et de talent, qui travaillaient là dans un môme esprit, ne vienne à se dissoudre.

Le titre de la Gazette de France était bon, continuait Berryer, les dispositions de son directeur excellentes; on n'eût pas d'ailleurs obtenu du gouvernement l'autorisation de fonder un nouveau journal.

Berryer demandait donc leur concours à M. de Falloux et à ses amis. Ce concours fut donné; les principaux rédacteurs politiques de l'Ami de la Religion entrèrent peu

l'Assemblée de 4871. Petit-fils de Royer-Collard , M. Paul Andral, par son éducation, par ses relations, par son savoir et son talent, était destiné à jouer un rôle important et brillant dans la vie publique. H en fut malheureusement écarté par les événements. Mais, appelé successivement à présider le Conseil d'État et le conseil d'administration de la Compagnie du chemin de fer d'Orléans, il a dans ces deux postes donné la preuve et laissé le souvenir de ses rares aptitudes. M. Andral fut un des trois exécuteurs testamentaires de Berryer.

à peu à la Gazette, Au bout de quelques mois elle était devenue Torgane de Tunion libérale, et soutenait aux élections, soutenue elle-même de leurs sympathies, M. Thiers comme Berryer, M. Casimir Perier et M. Dufaure comme M. de Falloux ou M. de Larcy.

Depuis quelques mois, Berryer n'avait pas échangé de correspondances avec les confidents de Texil. Inquiet de son silence , le comte de Chambord lui fit demander, par le duc de Lévis et M. de la Ferronnays, de venir le voir à Lucerne où il se préparait à renouveler le voyage qu'il y avait fait deux ans auparavant.

Berryer hésitait; mais des points les plus divers ses amis le conjuraient de se rendre à cette invitation. M. de Falloux n'avait été en 1860 à Lucerne que sur son conseil ; il le pressait de joindre cette fois l'exemple au précepte.

M. Laurentie, qui ne soutenait l'abstention dans le journal Y Union que pour se conformer aux instructions royales, lui adressait, de Lucerne même, un appel suppliant :

Songez, maître et ami , lui écrivait-il, songez que c'est peutêtre ici une épreuve définitive , et réfléchissez en votre âme aux conséquences que pourrait avoir votre abstention. Quel mol je prononce et ici quelle portée il peut avoir ! J en suis effrayé, et sachez que je ne suis pas le seul. C'est tout ce que je puis vous dire. Cher Berryer, mon avis est que vous veniez brusquement. Je suis certain que vous serez accueilli ici avec des larmes, et je suis certain de même que votre parole mettra fin à des perplexités d'opinion (|ui désolent tout le monde... Nous sommes ici entourés de jeunesse. Tout va droit à vos idées.

Il dépend de vous de dissiper des doutes et des penchants dangereux. Croyez-moi, vous n'aurez jamais une occasion meilleure de rendre de la force à la politique que vous avez toujours suivie; au nom du ciel, ne la perdez pas*.

D'autres lettres affirmaient à Berryer que le travail était commeneé auprès du Prince. M. Benoist d'Azy, M. Pageot, M. Mallac^, avaient formulé les motifs qui commandaient l'action électorale; aucune voix ne s'élevait pour les contredire. L'abstention comptait à peine une dizaine de partisans ; mais , si personne ne combattait la participation des royalistes au scrutin, beaucoup gardaient le silence , de crainte de déplaire au comte de Ghambord. Le Prince ne se déclarait pas. Il accueillait avec expansion les éloges qu'on lui faisait de Berryer; l'argument qui paraissait le plus fort sur son esprit, c'était l'idée que Berryer pourrait n'être pas à la Chambre, quand les orléanistes, et surtout M. Thiers, y prendraient seuls la défense des intérêts menacés ^.

Nous sommes* ici une foule très nombreuse, écrivait M. Benoist d'Azy à Berryer; mais il y manque une personne que tout le monde demande, et c'est vous. Je suis chargé de vous le dire au nom de nos amis. Chacun de nous fait de son côte des efforts pour faire comprendre la situation réelle du paysi Sans affirmer le succès de ces efforts, je crois voir qu'ils font une impression utile et favorable. Les vôtres seraient plus puissants que les nôtres*...

Berryer partit pour Lucerne. 11 trouva le terrain bien préparé par les conversations antérieures. Le comte de

1 21 juin i8()2. Papiers de Berryer,

2 M. Mallac avail été préfet sous la Monarchie de juillet et directeur de l'Assemblée Nationale sous la République.

3 Note adressée de Lucerne à Berryer par M. Paul Andral. — Papiers de Berryer.

4 Lucerne. — 23 juin 1802. — Papiers de Berryer^

BERRVER. — T. III. 26

Chambord le reçut avec effusion ; sa sœur, la duchesse de Parme, témoigna à Berryer, par ses attentions délicates, le prix qu'elle attachait à son dévouement. Exilée de ses Étals par rinvasion piémontaise, cette Princesse éminente avait de son frère le beau regard , l'esprit tout français, la grâce royale, avec une intelligence plus ouverte peutêtre et une décision plus prompte « ... Elle a charmé tout le monde ^ », écrivait Berryer.

Il était touché de ce qu'il avait vu à Luccrne ; le spectacle, en effet, était admirable.

Après plus de trente ans d'exil , racontait Berryer à M. de Falloux, ce prince dépossède s'est vu eulourè de plus de 3,400 courtisans de son malheur. C'est lo chiffre exact des visiteurs qui ont précédé mon arrivée. 11 on est venu de tous les départements de la France, de tous les rangs et de toute origine. Des jeunes hommes, qui étaient à peine nés en 1830, beaucoup qui n'étaient pas encore de ce monde, ont composé le plus grand nombre... Le langage de presque tous a été excelleal. La cause n'est pas morte...

Berryer eut de longs entretiens avec le comte de Chambord. Quelques heures avant le départ du Prince, il reprit avec lui, dans une conversation en téte-àtète, les points principaux des causeries précédentes.

Je vais, écrivait encore Berryer à M. de Falloux, continuer librement la délibération et les accords qui ont été l'objet de la dernière réunion dont je vous ai parlé.

Cette réunion était celle des hommes des anciens partis. Le Prince avait invité Berryer à poursuivre ses négociations, avec le sincère désir, on n'en saurait douter, qu'elles entretinssent des rapprochements utiles, mais aussi — on doit le croire, d'après ce qu'on a su de ses

1 A M. dû Fulloux. — LcUrc écrite do Bado, 18(ii.

instructions ultérieures — avec l'espérance que , sur la question électorale, elles n'aboutiraient jamais à des conclusions pratiques. Berryer allait s'y engager en se flattant au contraire que le comte de Chambord , ayant consenti à ces réunions, ne refuserait pas d'en admettre, au jour du scrutin, les conséquences inévitables.

De là entre le roi et son serviteur la satisfaction mutuelle d'un accord qui n'était qu'apparent.

Au milieu de ces préoccupations , Berryer continuait à suivre les affaires du Palais.

Pour moi, bientôt vaincu par l'âge, écrivait-il en 1860, il s'en va temps que je me retire de ces nobles combats, et que disant comme Entelle : Artem cestmque repono , je dépose mon chaperon sur des épaules valides, aptes à soutenir le poids des labeurs*et les fatigues de la lutte *.

Quelles épaules eussent été plus valides que celles de ce vieillard de soixante-douze ans! A cet âge avancé, Berryer travaillait avec une ardeur et une puissance que lui eût enviées la jeunesse. Ce n'était pas seulement à Paris, où il venait encore de défendre devant le tribunal de police correctionnelle son ami Laurentie, directeur de VUnion ^y c'était en province , à Angers , à Lyon , en Normandie , qu'il allait porter sa parole dans les causes les

1 lo octobre 1860 — Lettre à M. Jacques Lecoffre, éditeur du livre le Ministère public et le barreau»

•2 28 février 1862 — M. Laurentie était prévenu d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement pour un article pubUé dans VUnion sur la « Révolution et la Liberté >. ï\ fut condamné à deux mois de prison, peine réduite à quinze jours par la cour impériale. V. Laurentie, Souvenirs inédits, publiés par son petit-lils Jt Laurentie. — p. 171 et suiv. La plaidoirie de Berryer n'a malheureusement pas été conservée.

388 BERRYER sous LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.

plus diverses, émerveillant les auditeurs, en dépit des inégalités de l'inspiration, tantôt par la lucidité et la vigueur de la discussion, tantôt par les grands cris de l'âme et la passion oratoire. A Lyon, il avait représenté devant le jury des héritiers dépossédés, intervenant comme parties civiles contre les époux Pavre, accusés d'avoir empoisonné un vieil avare millionnaire, le sieur Crépin, après lui avoir arraché un testament en leur faveur ^ M. Jules Favre, qui défendait les époux Favre , ne put s'empêcher de rendre hommage à « son sublime adversaire », et le président de la cour, résumant les débals , fit cet aveu , en arrivant à la plaidoirie de Berryer : « La plume qui devait transcrire ses paroles nous est tombée des mains, et nous aussi, nous avons écouté! »

Depuis 1852, Berryer avait plaidé tour à tour pour les princes des deux branches de la maison royale , pour le marquis de Vogué, pour le comte de Montalembert, pour l'évoque d'Orléans, pour l'évoque de M<Julins. En 1861, dans la môme année où il vengeait le roi de Naples des injustes revendications de Victor Emmanuel, il avait défendu les droits d'un Bonaparte , d'un fils du premier mariage de Jérôme Napoléon avec Elisabeth Patterson, réclamant sa part dans la succession paternelle^.

En 1862, il plaida pour les ouvriers; inculpés du

1 27 août 18G2.

2 Demande à fin de compte, liquidation et partage de la succession de S. Â. I. le ])rince Jérùme par sou fils, M. Jérôme Napoléon Bonaparte et M""" Elisabeth Patterson, épouse divorcée et veuve de son Altesse Impériale. Cour impériale de Paris, V ch., 35 janvier 1861. I/affaire avait eu un immense retentissement. M. de Scebach , gendre de M. de Nesselrode et ministre de Saxe à Paris, écrivait à Berryer pour lui demander plusieurs exemplaires de son mémoire : « Les gouvernements sont encore plus curieux que les particuliers, lui disail-il. et la cause que vous allez dérendre fait tant de bruit en Europe que vous me rendrez un véritable service... « — Papiers de Berryer»

délit de coalition, les typographes invoquèrent son appui.

C'était, sous d'autres noms, la môme cause qu'il avait soutenue en 1845 pour les charpentiers ^ Le souvenir de sa plaidoirie était resté vivant chez les travailleurs; de nouveau menacés, ils faisaient appel à Berryer.

22 ouvriers typographes étaient cités devant le tribunal de police correctionnelle de la Seine ; un désaccord prolongé avec les patrons sur une question de tarifs avait amené la désertion de plusieurs ateliers. Le ministère public relevait, dans les faits accomplis, le délit de coalition. Berryer défendait M. Eugène Gauthier, président de la société de secours mutuels de la typographie parisienne, et dans la personne de M. Gauthier, à vrai dire, tous les prévenus.

Condamnés en police correctionnelle, les ouvriers interjetèrent appel devant la cour impériale. Berryer, devant les deux juridictions, développa les arguments qu'il avait présentés aux juges de 1845, les édits de Louis XVI, l'isolement imposé aux ouvriers par la loi de 1791, l'iniquité du privilège constitué contre eux par la Révolution au profit des patrons. La loi de 1791 avait aboli les associations et les forces collectives, afin que la France, disait-on, pût jouir des efforts individuels, et chacun donner cours à son activité.

Le temps avait fait justice de cette utopie.

Aujourd'hui, demandait Berryer 2, qui donc n'est pas corporé?... Nous ne voyons autour de nous que chambres syndicales; agents de change, notaires, avoués, huissiers, avocats, entrepreneurs de tous les corps d'état, ont leur chambre; tout le monde est en corporation, à une condition cependant, c'est qu'on soit maître. Et quand on sera ouvrier, on sera

1 V. Berryer et la monarchie de juillet — p, 450.

2 Chambre des appels de police correctionnelle de la Cour impériale de Paris — 13 novembre 48G2.

390 BERRYER SOUS LA RÉPUBUQUfc: ET LE SECOND EMPIRE.

Ihomme isole, réduit à la seule force individuelle. S'il arrive à Fouvrier de vouloir communiquer avec l'intelligence des siens, il commettra un délit!

Ne conviendrait-il pas mieux d'en revenir à cet édit de i 776 où Louis XVI, en créant cent quarante-quatre corporations de métiers, dit : « En faisant cette création , nous voulons donner aux ouvriers un moyen de défense; nous voulons qu'ils puissent jouir de la mise en commun de leur intelligence qui est le bien le plus précieux de homme. » Voilà comme on parlait avant la révolution!

Et, après ce contraste entre les œuvres de la monarchie et celles de la révolution , contraste sur lequel , tout en défendant les ouvriers , le vigilant royaliste ne manquait jamais de provoquer leurs propres réflexions, Berryer exprimait cet aperçu prophétique :

Ah! vous avez voulu abuser de la loi de 1791 , et vous avez cru que je ne reproduirais pas l'objection! Vous m'accorderez bien que je ne veux pas pousser à l'insurrection que je déteste, mais enfin, où en arrivez-vous avec votre prétendue liberté des transactions! Vous on arrivez à la théorie du droit au travail. Oui, si vous condamnez les ouvriers quand ils se concertent, il faut alors que la société se condamne, elle, à les faire vivre. Oui , vous en arrivez au droit au travail , qui est le dernier désordre , qui serait la perte de toute industrie dans cette France, mon pays!

Mais entre le procès des charpentiers et celui des typographes, un grand fait s'était produit : la révolution de février. Elle avait entraîné , avec rétablissement du suffrage universel, tout un ordre de principes nouveaux.

Jusque-là les coalitions entre ouvriers étaient toujours punissables; elles ne l'étaient entre patrons que lorsqu'elles avaient eu lieu, disait Tarticle 414 du code pénal, « injustement et abusivement. » La loi du 21 novembre 1849 avait rayé ces mots et mis sur le même pied

patrons et ouvriers; le ministère public en concluait que désormais les coalitions étaient en tous les cas délictueuses. Berryer, s'appuyant sur l'interprétation du garde des sceaux de 1849, M. Rouher, soutenait qu'il appartenait à la magistrature de faire la distinction qu'avait supprimée la loi, et de ne condamner les coalitions entre ouvriers et patrons que lorsque les faits les avaient démontrées coupables.

La lettre de la loi était contre lui ; mais l'esprit démentait la lettre , et la contradiction , mise en lumière par l'orateur, établit la nécessité d'une réforme législative. Les ouvriers furent condamnés, mais avec eux les textes qui les frappaient.

• Les typographes reconnurent eux-mêmes la modération de la sentence, que n'avaient pu leur éviter les juges; ils adressèrent à l'empereur une demande de grâce ; la grâce leur fut accordée tout entière.

Dans cette lettre à l'Empereur, les typographes déclaraient que, s'ils avaient fait appel du jugement de police correctionnelle , c'était pour hâter par l'éclat de la discussion le changement de la loi; et, nommant tout haut le défenseur qu'ils avaient choisi , ils ne craignaient pas de lui rendre cet hommage devant Napoléon III.

Maintenant, Sire, nous devons le dire, c'est pour élever le débat et non pour le passionner, que nous avons choisi pour nous défendre la voix austère, éloquente, convaincue, de M. Berryer, qui a si bien dépeint nos souffrances, notre résignation et surtout nos illusions.

Berryer avait parlé des ouvriers typographes en termes faits pour les honorer. Il avait vanté leur labeur, leur intelligence, leur habileté, les connaissances étendues et la distinction de plusieurs d'entre eux. Flattés de réloge dans une telle bouche, ils le justifièrent en of-

frant à leur avocat un exemplaire des Oraisons funèbres de Bossuet, chef-d'œuvre d'impression dont ils détruisirent immédiatement la composition pour qu'il fût unique.

Mais, plus encore peut-être que do ce magniûque cadeau, Berryer fut touché des accents dans lesquels les typographes lui exprimèrent leur gratitude :

Ne sachant en quels termes vous dépeindre notre admiration et notre profonde reconnaissance pour le chaleureux et sublime plaidoyer que vous avez fait en notre faveur, lui écrivait au nom de tous, M. Baraguet, nous nous bornons à vous prier d'agréer nos sincères remerciements*.

Quelques jours plus tard, le 1°' octobre 18G2, Berryer recevait une nouvelle lettre signée de tous les ouvriers :

Encore sous l'émotion de votre puissante et sympathique voix, nous sommes heureux de pouvoir vous exprimer l'admiration qu'a provoquée en nous votre plaidoyer si logique et si complot... Une telle défense ne périra pas avec la cause qui en a été l'objet... Non seulement vous avez ébranlé la loi si difficile à observer par ces temps de cherté générale, ainsi que vous l'avez démontré d'une manière si pathétique et si éloquente, mais encore vous avez revendiqué avec autorité le droit pour les travailleurs d'avoir des réunions, de pouvoir mettre en commun leur intelligence et leurs efforts... Notre cause qui est celle de tous les ouvriers fera son chemin; elle

1 Délégué par la typographie parisienne à renterrement de Berryer, M. Baraguet rappela dans son discours Tentretien que le défenseur eut avec ses clients, lorsqu'il vinrent lui offrir l'exemplaire des Oraisons funèbres. « Il nous reçut, dit-il, avec celte affabilité qui lui était particulière, et lui, si habitué à de semblables manifestations, fut tellement surpris que d'une voix entrecoupée il nous pria de lui laisser le temps de se remettre, son émotion ne lui permettant pas de nous remercier comme il le désirait. Puis cet homme de génie se lit petit pour nous mettre ù l'aise, dans un entrelien intime, pendant lequel il ne cessa de nous prodiguer ses sages conseils. * Beiuiyer, Hommages rendus à sa mémoirey publication faite par la Gazette de France — 4809 — p. 62.

ira d'autant plus vite dans le monde que désormais elle est attachée à voire illustre nom.

Les typographes de la province joignaient leurs remerciements à ceux de leurs camarades de Paris.

La cause que vous avez défendue n'est pas seulement celle de la typographie, mais celle de la classe ouvrière en général, écrivaient les typographes lyonnais à Berryer, dans une adresse signée de près de trois cents noms. Votre conduite à leur égard a été comme votre parole; merci pour eux! merci pour nous! *...

Ainsi, de toutes parts, on se tournait vers Berryer; de quelque côté qu'il regardât, il ne voyait que des clients le remerciant de sa protection ou l'implorant.

Quelle puissance une telle universalité de services n'imprimait-elle pas à son action! Si elle ne rattachait point à sa cause tous ceux qui se pressaient vers lui , elle les inclinait, du moins, à porter sur elle quelque chose de la sympathie dont ils entouraient sa personne. La Monarchie avait cotte fortune qu'à un homme , dont le nom était inséparable de son principe , les ouvriers écrivaient : « Notre cause est désormais attachée à votre illustre nom. »

N'était-ce pas une raison décisive de lancer dans la bataille électorale ce grand nom, qu'acclamaient les opinions indépendantes, et d'appeler à marcher derrière lui, couverts de sa popularité, tous les royalistes?

Les événements s'aggravaient et avec eux les inquiétudes. L'Italie manifestait de plus en plus l'intention

1 18 décembre 1862.

d'aller h Rome. En France les associations religieuses et charitables se sentaient menacées; le conseil général de la société de Saint-Vincent do Paul avait été dissous.

Déjà tenu en défiance par TEurope, l'Empire venait de s'aliéner les États-Unis en prônant parti, dans la guerre de sécession, pour la Confédération des États du Sud, et, sans oser avouer ses projets sur le Mexique, il s'engageait peu à pou dans cette expédition qui devait lui être si fatale.

Partout se développait cette pensée que les intérêts du pays étaient à la merci d'une politique d'aventures, et qu'il n'y avait, pour l'arrêter, de ressource que dans des élections meilleures. C'était le réveil de l'esprit public. Borryer n'avait cessé de l'annoncer; il avait supplié les conseillers de l'exil de le prévoir et de s'y préparer. Lors môme qu'il aurait voulu se soustraire h ce mouvement de l'opinion, les sollicitations qui l'assiégeaient ne le lui eussent pas permis.

De tous les points do la France , du Nord comme du Midi, de la Bretagne comme de la Lorraine, les prières, les instances, venaient assaillir Berryer pour lui demander si le parti royaliste demeurerait plus longtemps immobile et l'adjurer de se mettre à sa tête.

Parmi ses correspondants, il en était deux dont les lettres avaient pour lui un intérêt particulier : c'étaient M. de Larcy et M. de Rerdrel, ses meilleurs amis, tout deux lui adressant, l'un du Midi , l'autre de l'OUest, des plaintes et des vœux presque identiques.

Il est impossible , quand on lit la correspondance de M. de Kerdrel, de ne pas se dire : « Gela devait être ainsi. »

Et d'abord quel triste retour sur le passé! On était à la fin de l'année 1802. M. de Kerdrel venait d'entendre, à Rennes, une plaidoirie de M. Dufaure, avec sa parole toujours « nette, précise, nerveuse. » Gela l'avait rajeuni de douze ans.

Hélas! disait-il , que do clîoses se sont passées depuis!... Et combien d'efforts n'avons-nous pas à faire pour ressaisir la situation où se trouvaient alors la France et le grand parti monarchique , en dehors duquel elle ne rencontrera que des secousses et des aventures *.

M. de Kerdrel ne voyait d'autre moyen, pour regagner le terrain perdu, que raction électorale et, si elle réussissait, la lutte parlementaire. Ce n'était pas là un sentiment isolé; tout le monde, en Bretagne, était d'avis d'aller au scrutin.

Le clergé n'avait jamais compris l'abstention; les masses ne s'y étaient point associées; il n'j avait pour la prôner qu'un petit groupe qui, n'ayant jamais eu d'influence, ne se préoccupait ni des moyens d'en acquérir, ni du danger d'en perdre. Mais l'influence qu'il n'avait pas, ce petit groupe l'empruntait à l'invocation de Tautorité royale; il faisait de l'abstention un dogme, de l'action électorale une trahison, et, fort des instructions officielles , il avait fini par imposer sa crainte à « beaucoup de braves gens qui ne voulaient pas passer pour des félons. ^ »

Les choses étant ainsi , demandait Berryer, comment ne les exposait-on pas au comte de Chambord?

On l'avait fait à plusieurs reprises, répondait M. de Kerdrel ; plus de vingt Bretons avaient écrit pour développer les vues qui dominaient dans leurs rangs; ils avaient exprimé « les motifs sérieux et multiples de leur préférence pour la politique d'action. » Leur voix n'avait pas été entendue. On avait maintenu la ligne adoptée, sans considérer qu'elle était contraire « aux aspirations presque unanimes des populations les moins suspectes^ ». Le dévoué royaliste se désolait d'autant plus de

1 47 décembre 1832. — Papiers de Berryer

2 19 mars 1863.

3 27 mars 18(>3.

cet aveuglement qu'il en comprenait mieux les conséquences :

C'est une bien funeste idée d'exclure les royalistes, ajoutait-il; on fait d'eux des hommes à part, ayant des devoirs plus étroits, une conscience plus pure que leurs concitoyens de toute nuance. Avec ce système, plus de rapprochements, plus de fusion possible; le roi demeure le roi de ses amis et devient de moins en moins celui des Français \

Que restait-il h faire? Il fallait que les supériorités se missent en avant; que les chefs du parti, M. Berryer, M. de Falloux, acceptassent résolument des candidatures.

Si on les voyait sur les rangs, leurs lieutenants les suivraient; mais, en leur absence, ceux-ci ne se résoudraient pas « à jouer au général pour avoir contre eux toute la fronde orthodoxe. »

Jamais, concluait M. de Kerdrel, notre pays n'a eu plus be* soin de vous entendre et de vous suivre.

Berryer répondit à cet appel par une lettre développée qui , on le verra bientôt , ne s'adressait pas seulement à son ami de Bretagne.

Il était toujours d'avis de tenter la lutte et de la tenter (( sur tous les points » ; mais il ne jugeait pas opportun de ne mettre en avant que ce que M. de Kerdrel appelait « des supériorités. » Il croyait, disait-il avec plus de modestie personnelle que de vérité, ces supériorités « fort en déclin pour la plupart » et n'estimait, dans tous les cas, leur intervention possible, que le jour où le mouvement de l'opinion les appellerait à « monter ouvertement à l'assaut. »

1 1î» mars 1863.

C'était à des hommes moins engagés dans la lutte politique, qu'appartenait, selon Berryer, l'action de Theure présente. Ces hommes, qui représentent après tout la masse flottante de la nation, Tesprit de parti les dédaigne d'ordinaire; loin de chercher à se les concilier, il se plait imprudemment à les blesser par des épigrammes contre leur efFacement ou leurs indécisions. Avec plus de profondeur et d'expérience, Berryer définissait, en rappelant l'histoire, la mission qu'ils avaient à remplir.

J ai toujours pensé, je pense plus que jamais, disait-il, que dans une situation politique, telle que celle où nous sommes, des hommes qu'on n'écrase pas du titre de supériorités, des hommes de bons principes, d'honneur et de bon vouloir, s'ils se trouvaient surpris par une crise, tout hommes nouveaux qu'ils seraient , inspirant moins de défiances , soulevant moins de rancunes, donnant moins de prétextes aux récriminations, exeréeraicnt une puissante et heureuse influence sur les esprits désappointés et inquiets. Qu'étaient et que nont pas fait les hommes qui, royalistes au fond du cœur, siégeaient dans le Corps législatif en 1814, dans le Sénat impérial, dans les conseils municipaux des grandes cités?

Prononcé pour la lutte , Berryer ne la comprenait que dans les conditions les plus larges, en dehors de toutes préventions et de toute étroitesse de parti.

Que partout on présente et on appuie les candidatures les plus honnêtes, les plus indépendantes, les plus sincèrement libérales qu'il se pourra! Cessons de signaler comme l'unique terrain où l'on doive se montrer les départements du Midi et de l'Ouest; cette façon de confiner l'action de nos amis fait répéter les mots de chouans et de verdets. Il faut comprendre qu'au temps où nous sommes, on doit donner sa voix à des candidats en écartant les vieilles dénominations politiques, qui peuvent bien être restées vraies et justes pour quelques individus, mais qui ne caractérisent plus des partis.

parce qu'à vrai dire , les partis anciens ne sont plus et ne se reproduiraient que bien malheureusement dans une crise politique. Il ne faut voir aujourd'hui qu'un grand parti en France qu'il faut mettre en évidence par l'action électorale : c'est celui que composent les hommes qui sont demeurés en dehors des intrigues, des corruptions , des lâchetés du gouvernement impérial , qui ne se sont pas faits dupes de ses promesses et de ses mensonges, qui ont aux yeux du pays un revêtement d'honneur, parce qu'ils n'ont pas trafiqué de leur conscience. Dans quelques rangs politiques que ces hommes aient été jadis, il y a entre eux une communauté de situation présente qui devient de jour en jour un lien d'affection, d'estime et de confiance. C'est par eux que l'on peut espérer le retour à la monarchie constitutionnelle. Hors de celte monarchie , quelles que soient les personnes que les événements peuvent porter à la tôte des affaires, la France, passant de crise en crise, n'aura que des gouvernements d'aventure, acceptés comme des expédients momentanés.

Alors , revenait sa sollicitude passionnée pour runion de la famille Royale.

Mais, mon cher ami , soyez-en convaincu , la monarchie constitutionnelle ne peut nous être rendue que par le rétablissement de la Maison royale sur le trône, et, croyez-moi, la Maison royale ne peut être désormais présentée à la France que dans Tunion de tous ses membres. Si on la voit divisée en deux familles ennemies , devenues rivales , dont les partisans seront excités à se détester et à se combattre , on comprendra que le pays serait dépourvu dans ses institutions de la force d'un principe qui a de profondes racines dans le passé et qui constitue un ordre invariable et un droit incontestable pour la transmission de la souveraineté, en môme temps que la nation serait déshéritée des garanties de paix et de stabilité vers lesquelles elle aspire, dans les jours de convulsions nouvelles.

Et, soucieux d'écarter toute récrimination entre les partisans des deux branches :

C'est donc un devoir pour tout homme de bon vouloir, pour tout esprit dégagé des calculs de l'intérêt personnel, continuait Berryer, d'adoucir les ressentiments et d'atténuer les irritations que l'état présent des membres de la famille royale réveille. Il faut que la bonne intelligence soit ramenée dans son sein par l'accord et la bonne intelligence des simples particuliers. Il faut redire que l'action sera certainement commune, quand le jour d'agir sera venu; il faut parler et se conduire en toute occasion pour préparer des rapprochements si désirables , parce qu'ils sont impérieusement nécessaires *.

Berryer n'eut pas tant insisté sur ces réflexions s'il ne s'était adressé qu'à M. de Rerdrel. Il le savait trop d'accord avec lui pour avoir besoin de le convaincre. Il pensait à l'exil en écrivant sa lettre, et c'était au comte de Chambord et à ses conseillers habituels qu'en réalité il la destinait. M. de la Ferronnays venait encore une fois de lui transmettre les plaintes affectueuses que son silence excitait à Frohsdorf. Il lui avait demandé d'adresser directement au Prince l'expression de sa pensée sur les diverses questions qui agitaient les esprits.

Berryer fit droit à l'invitation en envoyant à M. de la Ferronnays les copies de la lettre de M. de Kerdrel et de sa réponse, pour qu'il les mît toutes deux sous les yeux du comte de Chambord.

Je sens, écrivait-il^, que de loin, je ne pourrais pas soumettre mes idées à Monseigneur avec toute la liberté que son extrême bonté daigne me pardonner, quand j'ai le bonheur et l'honneur d'être près de lui. Je me sens plus à l'aise quand je m'entretiens de nos affaires générales avec d'intimes amis.

C'est pourquoi, ayant eu à répondre beaucoup de

1 26 décembre 1802. Plusieurs copies de ceUe lettre, dont une autographe , sont dans les papiers de Berryer,

2 2 janvier 18(>3. — Copie autographe dans les Papiers de Berryer.

lettres aux amis qui le consultaient^ il avait choisi celle qu'il venait d'adresser à M. de Kerdrel « de qui la position, le caractère et le dévouement éclairé, disait Berryer, in*ont persuadé qu'il pouvait être utile de lui parler à cœur ouvert sur toutes choses ».

De nouvelles réunions s'étaient tenues chez le duc de Broglie et chez le comte Daru. On y avait résolu la formation d'un comité électoral chargé d'entrer en communia cation avec les départements. Berryer en faisait partie.

11 s'était rajeuni à cette lutte. Il avait retrouvé toute son activité. Sans préoccupation personnelle, au milieu du torrent d'affaires qui l'emportait au Palais, il s'était remis à l'œuvre, répondant sur tous les points de la France aux questions qui lui venaient, non seulement des royalistes , mais de toutes les nuances de l'opposition, provoquant les renseignements, stimulant les initiatives, suscitant partout les informations, les accords, les organisations, comme au temps où il avait pour le soutenir la flamme de l'âge , la nouveauté de l'entreprise, le charme des premiers rayons de la gloire.

Attentif à encourager ses amis, Berryer prenait en môme temps souci des candidats indépendants qui, sans être de son opinion, défendaient les causes communes. Le gouvernement avait décidé de combattre, à l'égal d'ennemis déclarés , les hommes qui avaient fait valoir les droits du Saint-Siège. Berryer les recommandait aux suffrages des royalistes ; à Vannes, il demandait qu'on portât le vicomte Lemercier, repoussé par le gouvernement dans la Charente pour le zèle avec lequel il avait soutenu à la Chambre la souveraineté pontificale et l'ordre financier; à Saint-Bricuc, il multipliait les instances en faveur de M. de Montalembert dont la candidature était menacée dans le Doubs; à Grenoble, il appuyait M. Casimir Pericr.

lilnfin, pour enlever tout prétexte à Tabstentioni

LES ÉLECTIONS DE i8G3. 401

Berryer pressait de toute son influence la réalisation d'une pensée qui était venue à plusieurs évoques.

L'acharnement déployé par les agents officiels contre les députés qui avaient pris parti pour la Papauté disait clairement ce qu'il fallait attendre de la politique impériale en Italie. L'Épiscopat s'en alarmait; plusieurs de ses membres, qui, dès les premiers événements, s'étaient signalés par la fermeté de leur attitude, résolurent de publier un écrit pour engager les catholiques à se rendre au scrutin. C'était, comme le définissait Berryer « uniquementau point de vue religieux, sans aucune allusion aux affaires politiques, un avertissement^ un appel aux consciences catholiques sur le devoir, dans la prochaine élection, de donner leurs suffrages à des candidats qui soient des serviteurs dévoués de la religion, des droits et des libertés de l'Eglise '. » ♦

Rédigé par M^"" Dupanloup, modifié sur quelques points par M^' Jaquemet, qui avait à cœur de ménager, tout en stimulant leur action, les susceptibilités des royalistes de l'Ouest 2, l'écrit était intitulé : Réponse de plusieurs évéques aux consultations qui leur ont été adressées relativement aux élections prochaines, »

Berryer recommandait à M. de Kerdrel d'encourager l'archevôque de Rennes à le signer. Le prélat le signa, en effet, avec six de ses collègues, l'archevêque de Tours, larchevêque de Cambrai, l'évêque de Metz, l'évoque de Nantes, l'évêque de Chartres, l'évêque d'Orléans.

La lettre épiscopale fît une impression énorme. Elle résumait dans ces derniers mots les objections contre l'abstention :

1 Lettre de Berryer à M. de Kerdrel — 10 mai 18ii3.

2 Vie de Monseigneur Jaquemet^ évêque de Nantes ^ \iv: M. l'abbé Victor Martin , p. 480.

... Deux intérêts majeurs sont en ce moment mêlés et subordonnés à la politique de la France : chez nous, la liberté religieuse ; à Rome , l'indépendance temporelle du chef de TÉglise.

... Catholiques, cette rare occasion de servir votre religion, vous la refuseriez l Vous avez la liberté , le droit , l'obligation, l'occasion , et vous resteriez inertes !

Vous appelez cela réserver l'avenir!... Non! non! L'avenir est à ceux qui agissent et aux causes pour lesquelles on agit...

Irrité de l'acte des évêques, le gouvernement obtint du Conseil d'État, une déclaration d'abus contre eux. Mais l'effet était produit; l'opposition du ministre des cultes, M. Rouland, ne fit que l'accroître, en provoquant de la part de M»' Guibert, archevêque de Tours, une des plus belles réponses qu'ait dictées l'honneur épiscopaP.

C'était surtout auprès de ses amis que Berryer insistait pour les décider. Les démocrates se remuaient à Paris et dans les départements. Ils dressaient des listes de candidats, et, au moins dans quelques grandes villes, leur succès était probable. Des partisans de la monarchie de Juillet allaient aussi se mettre sur les rangs; les royalistes seraient-ils les seuls à ne point se montrer? Ces raisonnements, qu'on allait bientôt faire à Berryer, pour le pousser au scrutin , il les adressait sous toutes les formes à ses amis, h M. de Kordrel, à M. de Larcy, à M. de Falloux.

Lors môme, écrivait-il k M. de Kordrel, que votre vieil ami, pour des considérations qui lui sont personnelles, ne se déciderait pas à produire en ce moment sa candidature, ne méconnaissez pas l'extrême importance qu'il y a à former dans la nouvelle législature un noyau d'opposition qui soit autre que celui dos cinq démocrates dont le nombre va s'accroître selon toute apparence. Ne vous refusez pas à faire un sacrifice , en accomplissant le devoir de ne pas laisser aux

i 4 juin 18G3.

seuls serviteurs de la monarchie de 1830 Thonneur de défendre les grands intérêts religieux et politiques qui sont si malheureusement compromis et menacés par la politique gouvernementale K

Mais lui-même, qu'allait-il faire?

Berryer ne pouvait échapper h la question ; avec des désirs contraires, elle lui était posée de toutes parts. De Frohsdorf , on attendait avec anxiété sa résolution. Le bruit s'était répandu que Tévêque de Marseille, M»'*Cruice, lui avait offert la candidature. M. de la Ferronnays lui écrivait aussitôt pour le détourner de l'accepter, et il paraissait ne pas mettre en doute que Berryer la déclinât^. Au môme moment, lui arrivaient les premières instances de ses vieux amis du Midi, des royalistes de Marseille, pour qu'il se laissât présenter par eux; elles ne devaient pas se ralentir jusqu'au jour du scrutin.

Le 12 mars 1863 , un des fondateurs de la Gazette du Midiy encore président du comité de direction de ce journal, M. Henri Patot, écrivait à Berryer, « au nom d'un grand nombre de ses amis ». C'était le même accent que Berryer avait entendu déjà en Bretagne. Les légitimistes voulaient sortir de l'inaction; aucune opinion ne pouvait triompher par ses propres forces ; il fallait réunir toutes les nuances de l'opposition sur le terrain des libertés publiques. Les deux noms de M. Thiers et de Berryer représentaient cet accord. On suppliait Berryer d'accepter la candidature, et d'obtenir de M. Thiers le môme consentement.

Berryer avait répondu le 21 mars. D'après une seconde lettre, à demi satisfaite, de son correspondant, il

1 30 avril 1863.

2 2G mars 1863.

semble qu'il avait donné quelques espérances, tout en subordonnant sa décision à une consultation dernière. Interprète de ses amis, M. Patot n'en mettait que plus d'ardeur à signaler les dangers de l'abstention :

Plus je réfléchis, disait-il à Berryer en parlant de l'opinion émise par les conseillers de l'exil, moins je m'explique qu'il ne soit pas compris, là plus encore que partout, qu'aujourd'hui surtout, l'inaction a toutes sortes de désavantages, sans rien qui puisse les balancer... On invoque notre dignité; mais comme je l'écrivais, il y a six semaines, à V Union , en quoi notre dignité eùt-elle été compromise si nous avions continué, élus par nos concitoyens, à siéger dans les conseils municipaux de Marseille, de Toulouse, de Bordeaux, etc.? Qui donc aurait pu nous croire ralliés? Qui donc l'a jamais pensé de MM. Jules Favre, Picard, etc.? Aussi, pour notre malheur, leur drapeau est resté debout, leurs partisans se sont accrus. Les nôtres, en face d'une inertie qu'on a transformée en impuissance , sont devenus moins nombreux , et ce qui reste s'est attiédi et presque découragé... Les Cinq ont usé largement de leurs droits dans les amendements qu'ils ont présentés à l'Adresse. Mais c'étaient les Cinq. Si vous, M. Thiers, M. de Falloux, M. Dufaure, M. de Montalembert, M. Casimir Perier, vous étiez venus défendre ce qu'ils avaient de juste et de national, vos paroles n'auraient-elles pas eu sur la majorité du Corps législatif et du pays une bien autre puissance?...

Ce n'étaient pas seulement les royalistes qui se tournaient vers Berryer. Les démocrates, les républicains lui promettaient leur concours sans réserve. Un de leurs chefs dans le Midi, M. Thourel, avocat, lui écrivait le 5 avril :

Ce que je puis vous assurer, c'est que quoi que fassent et disent les comités parisiens et marseillais, composés sous l'inspiration de quelques hommes qui ont proclamé la république,

mais n'ont su ni la fonder, ni la défendre, mes amis et moi, nous voterons pour vous, sans scrupules, ni conditions.

Tout à coup on annonce à Marseille que Berryer a décidément pris son parti. Il refuse toute candidature. La désolation est à son comble. Dans tous les rangs de la population, on ne parle que de cela. On déclare la chose impossible. On ne veut pas y croire, et les plaintes montent plus haut que Berryer.

... Si je vous répétais ce que j'ai entendu, lui écrit M. Pâlot... Au nom de notre cause, je vous prie, faites donc comprendre à nos amis de Paris et de partout, quel tort immense on fait au comte de Chambord K

Atout prix, on voulait des candidats indépendants; on ne leur demandait que d'être favorables au pouvoir temporel. Sans renoncer à la candidature de Berryer, on demandait son avis sur d'autres candidats , dont les noms étaient agités dans les réunions, M. de Falloux, M. de Montalembert, M. Guizot, M. Cochin, M. Casimir Perier-.

Un confrère de Berryer, M. Meynier, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats de Marseille, président du comité électoral, lui adressait de son côté la même prière et les mêmes questions.

Berryer répondit immédiatement à la lettre de M. Patot. Sa pensée avait été mal comprise. Quelque grave que fût à ses yeux la détermination de rentrer dans la carrière poHtique , il lui serait bien pénible de résister aux témoignages de confiance et d'estime que lui accor-

1 24 avril 1863.

2 Casimir Perier (Auguste) 1811-1876, ministre plénipotentiaire et député sous le gouvernement de juillet, représentant de peuple en 1849 et 1871, deu\ fois ministre de l'intérieur sous le gouvernement de M. Thiers, sénateur en 1875.

daient ses anciens électeurs de Marseille. Mais , avant de prendre un parti , il avait demandé qu'on lui laissât le temps de se concerter avec les plus considérables de ses anciens collègues , avec ses amis « avec les hommes près de qui, depuis 12 années, disait-il, je me suis tenu dans des relations de conciliation , de bonne intelligence et de communauté de convictions sur les grands intérêts de notre pays , hommes de qui je ne veux pas me séparer. ^)

Vous donner aujourd'hui une réponse définitive, ajoutait Berrycr, ce serait prendre envers les Marseillais un engagement irrévocable, plus impérieux pour moi que l'interprétation donnée au serment politique par celui qui, à la veille des violences du coup d'État, disait : « Je suis le seul homme en France qui ait prêté serment à la République, et je ne le violerai pas. » Si je ne rentre pas dans la carrière politique, ce ne sera ni par adhésion de ma conscience , soit à l'inconcevable prétention du dernier avertissement donné au Jowmal des Débats, soit à la prohibition de la qualité de candidat indépendant, ni parce que des injonctions, quelles qu'elles soient, enchaîneraient ma liberté de citoyen , mais parce que je me croirais obligé d'obéir à des considérations tout à fait personnelles.

Pour le cas où il ne croirait pas devoir accepter la candidature, Berryer, répondant à la question qui lui était posée, désignait M. Montalembert aux suffrages des Marseillais :

Comme orateur éloquent, comme catholique sincère et éclairé, comme Français dévoué à la cause des libertés publi- (jues, vous ne pouvez pas, écrivait-il, faire un choix plus honorable et plus satisfaisant.

Dans cette lettre , Berryer faisait allusion a « l'inconce-

vable prétention du dernier avertissement donné au Journal des Débats ».

M. de Persigny venait en effet d'envoyer un avertissement à ce journal, parce que, répudiant toute idée de conspiration, il avait soutenu, par la plume de M. Prévost ParadoP, que le serment n'obligeait à autre chose qu'au respect des lois.

C'était là, suivant le ministre de l'intérieur, « tromper la conscience publique sur la portée d'un acte solennel qui forme un lien (V honneur absolu entre celui qui le prête et celui qui le reçoit, entre V Empereur et le candidat. » Répétéepar les journaux officieux, l'interprétation rencontra dans l'opposition des adhésions inattendues. Les journaux qui soutenaient l'abstention , les membres du bureau royaliste , qui en propageaient la consigne , y trouvèrent leur meilleur argument. D'accord avec M. de Persigny, et pour empêcher, comme lui, bien que dans d'autres vues, les candidatures royalistes, ils répétèrent à l'envi que le serment enchaînait à l'Empire celui qui le prêtait. L'acceptation d'une candidature devenait une défection.

Berryer n'avait jamais asservi sa conduite à ces prétentions de parti :

Je ne veux être rhomme-lige de personne ^ disait-il aux Marseillais en 1844.

Il n'entendait pas changer d'attitude; c'était avec réflexion , comme il faisait toutes choses en pareille matière, que, tout en réservant sa détermination, il avait tenu à écrire :

Si je ne rentre pas dans la carrière politique , ce ne sera

1 Prévost Paradol (Lucien-Auatole) 1829-1870, membre de l'Académie française, ministre de France à Washington en 1870.

2 V. Berryer et la monarchie de juillet^ p. 437.

ni par adhésion de ma conscience à l'inconcevable prétention du dernier avertissement donné au Journal des Débats^ ni parce que des injonctions, quelles qu'elles soient, enchaîneraient ma liberté de citoyen.

On croit facilement ce qu'on désire. Les Marseillais considérèrent la lettre de Berryer comme une acceptation. La satisfaction était grande et l'élan unanime.

Nous assistons, grâce à Dieu et à vous, écrivait le 6 mai M. Patot, à une animation qui, je vous assure, dépasse môme mes espérances...

Cependant Berryer n'avait pas dit son dernier mot. 11 hésitait toujours. En réalité il avait peu de goût pour rentrer au Parlement. Il redoutait les fatigues de l'âge ; il sentait autour de lui le changement des choses et des hommes ; il pensait que son nom pourrait effrayer les esprits timides qui, sans aucune vue d'un autre régime, ne demandaient qu'à améliorer les institutions présentes. Mais ce qui surtout le préoccupait, ce qui était pour lui un souci pénible et poignant, c'était la pensée, qu'en acceptant la candidature, il contristerait le cœur de son prince. Il ne pouvait se dissimuler l'importance que, de sa part, aurait une telle détermination. C'était le plus renommé des royalistes en désaccord avec les instructions du roi. Il lui en coûtait, au delà de toute expression, de se résoudre à cette grave manifestation, et, d'autre part, il avait sans cesse en vue le tort qu'il ferait à la royauté en se refusant, pour lui complaire, aux supplications du pays.

Berryer s'était flatté que ce mouvement incontestable d'opinion, transmis à Frohsdorf, déciderait le comte de Chambord à lui conseiller lui-même de ne pas décliner la candidature. Tandis que les Marseillais atten-

daient sa réponse, il espérait chaque jour une lettre qui lui permettrait de concilier avec son respect pour les intentions royales son dévouement au bien public. Cette lettre ne venait pas. Aucun encouragement, aucun signe ne lui était donné. Loin de là, il ne pouvait ignorer quels efforts étaient faits pour arrêter l'élan des populations. A la stupéfaction des Marseillais, le principal organe de la légitimité, V Union y ne disait rien de cet entraînement, si flatteur pour la cause, qui poussait les esprits vers l'orateur du parti. Le directeur de la Gazette du Midi, M. Roux, tout dévoué à Berryer, et dont les amis suppliaient Berryer de se laisser porter, s'excusait auprès de lui, en invoquant la consigne, de ne pas mettre son nom en avant * .

Il fallait pourtant savoir à quoi s'en tenir. Les Marseillais perdaient patience , mais leur résolution de porter Berryer n'en était que plus vive.

Il nous faut, coûte que coûte, que racceptation de Berryer ait lieu, écrivait au comte de Nugent un des membres du comité électoral, M. de Canipou. Ici le sang qui coule dans nos veines est chaud et Taction ne se ralentit point. Mais il nous faut Berryer. Avec lui, nous aurons plein succès.

M. de Gampou annonçait que rien ne ferait changer d'avis aux Marseillais, et que, si Berryer tardait à donner sa réponse, on irait la chercher à Paris.

Croyez bien que si nous ne réussissons pas pour cette acceptation, nous nous verrons forcés d'aller nous-mêmes relancer M. Berryer à son domicile ^.

Le décret sur les élections avait paru le 8 mai. Les

1 Lettre de M. Roux à Berryer, en date du 13 mai 1803.— Papiers de Berryer, « 5 mai 1863. — Papiers de Berryer,

410 BEKUYËR SOUS LA UÉPUBLIQUIi: ET LE SECOND EMPIRE.

électeurs étaient convoqués pour le 31 mai et le 1" juin.

M. Meynier écrivit aussitôt à Berryer pour lui demander son acceptation immédiate.

Berryer était alors en Bretagne, auprès des enfants de son ami, M. de Grandville. Il avait vu beaucoup de monde dans son voyage : à Nantes, M*' Jaquemet; au Ghillon, le général de la Moricière. Il avait partout encouragé l'action , mais partout aussi recueilli le vœu de sa candidature. Il revenait en quelque sorte escorté des instances de ses amis, l'adjurant de ne pas rester sourd à rappel des électeurs de Marseille. A Orléans, M^' Dupanloup avait mis toute sa chaleur d'âme à le persuader. Berryer rentrait à Paris, ému de ces accents.

Les Marseillais, n'ayant pas obtenu de réponse, s'étaient décidés à lui envoyer une députation. Trois membres du comité électoral partirent chargés d'une lettre que tous les membres du comité avaient signée. La députation avait pour mandat de ne pas revenir à Marseille sans le consentement de Berryer et sa déclaration écrite.

Marseille compte sur vous^ lui écrivait le comité; ce serait pour elle quel((m; d\oso, de plus grave qu'une affliction profonde, si son attcate (Hait trompée. Votre nom a rallié tous les partis *.

A peine partis, les délégués recevaient de Marseille des télégrammes leur demandant ce qu'ils avaient obtenu ; Berryer n'était pas encore de retour à Paris. La nouvelle de son absence n'avait fait qu'irriter l'impatience. A la Bourse, dans les rues, dans les cercles, les membres du comité étaient assaillis par ces mots :

i L'adresse était signée de MM. Meynier, président; Gustave Ro2an, Rostaii d'Auzecunc, vicc-présideuts; Henri Patot, Court, BecrétalreSi et de tous les membres du comité.

« Qu'y a-i-il de nouveau? M. Berryer a-t-il remis sa pro- « curation? »

Jo voudrais que vous fussiez à même d'enteudre ce qui se dit, écrivait encore M. Patot à Berryer. Si par hasard quelqu'un paraît mettre en doute votre réponse affirmative : « Il ne se peut pas , s'écrie-t-on , que M. Berryer se refuse aux vœux et aux instances de Marseille... En présence de tout ce qui se passe, de tout ce qui se prépare, quels motifs, quels scrupules peuvent être assez pressants pour l'arrêter? Si ailleurs on peut désirer qu'il s'abstienne, ici on le supplie de rentrer dans la lutte... Est-ce que la voix de cette ville, est-ce que les instances de ses habitants n'ont pas autant de droit d'être écoutés par lui que les Conseils qui semblent ne connaître ni l'état des esprits, ni les vrais intérêts de l'époque et de la France? »... Je vous affaiblis ce que j'ai entendu et ce qui m'est rapporté...

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