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Berryer rentra à Paris dans la soirée du jeudi 14 mai. Il trouva installés chez lui les délégués marseillais. Ils étaient sept, quatre de leurs compatriotes s'étant joints aux membres du comité. Ils commencèrent immédiatement l'assaut. Ils dirent à Berryer qu'ils avaient ordre de ne pas quitter Paris sans emporter son consentement; que la population tout entière était en fermentation; que son élection était certaine et qu'elle serait non pas seulement l'acclamation d'un homme , mais la manifestation des principes dont il avait été pendant 20 ans, comme député de Marseille, le défenseur inébranlable. C'était (( un sacrifice » qu'ils exigeaient de lui, répétaient- ils avec le feu du Midi. Berryer ne pouvait le refuser.
La conversation ou plutôt la lutte dura trois heures. Berryer se défendait contre ces instances. Les délégués
412 bëukyeu sous la république et le second empire.
se retirèrent, mais en annonrant que le lendemain ils se représenteraient. Ils revinrent en effet, dès le matin, et [)oussèrent la charge avec une nouvelle vigueur. Comment y auraient-ils renoncé? De Marseille on les accablait d'adjurations; les dépèches se succédaient. Le 15 mai, M. Paranque , au nom du comité, télégraphiait à M. Meynier : « Perplexité générale à son comble. Impossible reculer. Télégraphiez dans la matinée. » Reproches, prières, supplications, désespoir, tout se mêlait sur les lèvres des délégués. Berryer, il Ta écrit lui-même, était « au supplice ». Ceux qui l'ont vu à ce moment savent que le mot n'était pas exagéré.
Il était dans son salon, où la députation venait de le laisser quelques instants. A demi étendu sur un canapé, dans Tombre qui tombait des persiennes fermées, il gardait de longs silences. Puis se redressant tout à coup :
Non! c'est impossibl<î : je no puis pas! Je ne peux pas enliMîr dans cette Chambre. Je suis hors la loi. Je ne puis prêter sernirut à cet honuuc. Et (lu'irai-je faire? Je ne puis parler sans aller au loud des choses. \x pourrai-je?
Ouelcfues amis, témoins de ses angoisses, hasardaient alors des objections. Evidemment il avait le droit de juger sa situation exceptionnelle et de se mettre hors do pair; mais la résolution qu'on le suppliait de prendre, il la conseillait lui-même aux royalistes. Il avait lui-même défini la portée du serment. Cette portée ne s'étendait pas pour lui plus que pour tout autre. C'était un sacrifice à ofl'rir au pays, sacriûce que, devant tant de vœux, il ne pouvait refuser.
11 se calmait à ces raisonnements; il les écoutait avec douceur, tout en répétant :
Je subis une véritable torture physique et morale. C'est un combat à mort (pi'on uic livre !
De corps et d'âme il était accablé, sentant la vérité des arguments qu'on lui présentait, voyant ïinconnu dans lequel il allait engager le repos de ses vieux jours, et, par-dessus tout, on ne saurait assez le dire, déchiré par la prévision de la douleur que son acceptation causerait à son prince.
' Les délégués ne se tenaient pas pour battus. Berryer était à bout de forces. H leur promit de réfléchir et de leur donner une réponse le lendemain.
De Bretagne, un dernier cri lui était arrivé. M. de Kerdrei avait accepté la candidature. Il l'avait acceptée sur les instances de Berryer.
« Vous avez ordonné, cher maître! » lui disait-il, et tout aussitôt : « Ah! si vous déférez aux vœux des Marseillais, quelle joie pour les Bretons! »
Dans la soirée , Berryer vit entrer chez lui ses amis les plus éclairés, royalistes, libéraux, enfants de l'Église, voix autorisées du clergé, le duc de Noailles, M. Duchâtel, M. Vitet, bien d'autres encore, et enfin le P. Félix qui venait, comme au nom du P. de Bavignan, faire appel à sa conscience et à sa foi chrétienne. Tous lui dirent qu'il ne lui était ni permis, ni possible de se refuser à une telle manifestation , que le choix de son nom était un hommage rendu à la cause royale; que M. Thiers venait pour son compte d'accepter la candidature, et que ce serait manquera son passé, à son parti lui-môme, que de laisser à l'ancien ministre du gouvernement de Juillet le privilège de se poser comme le défenseur des intérêts moraux et matériels du pays.
La nuit fut pour Berryer pleine d'agitation et d'inquiétude. Il réfléchit sérieusement sur l'état des choses. Dans la solitude de sa pensée, dominant les répugnances, les douleurs, les plus tendres scrupules, il se de-
4i4 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
manda quel était son devoir; il le vit nettement tracé et prit sa résolution. Le samedi matin, 16 mai, les délégués de Marseille, accompagnés de M. de Barthélémy, l'un de leurs anciens députés , vieil ami de Berryer, se présentèrent. Il leur remit son acceptation écrite.
La nouvelle aussitôt télégraphiée se répandit en un instant à Marseille. Ce fut une explosion de joie; on ne doutait pas du succès, on tenait la victoire. Les ouvriers étaient dans Tenthousiasme ; ils s'étaient faits les agents volontaires de la candidature; ils se donnèrent, pour la propager, « un mouvement incroyable ^). Toute profession de foi, toute circulaire était inutile. « Berryer, ancien député du Marseille. » On ne fit pas d'autres affiches. Le nom disait tout.
En même temps, Berryer annonçait à ses amis de Bretagne et du Midi son acceptation. Elle excita partout les mêmes transports.
Merci , merci , merci au nom de tous les hommes de cœur qui ne désespèrent pas du salut de leur pays, lui écrivait du Chilien, dès le 17 mai, la Morlcière. Votre résolution était attendue avec anxiété ; votre amour pour la France qui vous aime, l'a emporté sur tous les liens qui pouvaient vous retenir... Quel que soit le résultat, l'acte que vous venez de faire couronne dignement votre vie.
M. de Kerdrel avait pris vaillamment son parti sans attendre la décision de Berryer. Mais quand il l'apprit, quelle force pour lui !
Ah! cher maître, quelle joie m'a causée votre lettre! Dans ce temps où l'on ne connaît guère que des tristesses, voilà un vrai moment de bonheur ! Ce n'est pas seulement au point de vue mesquin de ma situation personnelle, désormais couverte,
1 LeUre de M. Patot à Berryer.
que je me réjouis, c'est au point de vue général, élevé, de la politique. Par vous et avec vous les idées que nous représentons sortent du tombeau prématuré où une politique aveugle les avait fait descendre toutes vivantes*.
Du Morbihan^ un ancien député qui, tout jeune en 1848, avait débuté à la Constituante par un brillant discours sur le préambule de la Constitution, M. Fresneau, écrivait à son tour :
Oni^ je V0ÎÀ8 suis^ mon cher et illustre ancien collègue. Je comprends votre sacrifice et j'en suis profondément ému*.
Mais que pensait-on à Frohsdorf? Devant cette acclamation populaire , les dispositions ne s'étaient-elles pas modifiées? Cet hommage au plus illustre défenseur de la monarchie n'en était-il pas un à la monarchie ellemême?
Dès le 16 mai, à peine son acceptation donnée, Berryer avait écrit au comte de Chambord pour lui exposer à quelle instances, à quels devoirs, il avait dû se soumettre.
Monseigneur, disait -il en finissant, je subis une véritable immolation à tout ce qu'il y a pour moi d'intérêts chers et sacrés dans mon pays. Dieu veuilles que la manifestation publique en l'honneur du vieux serviteur de la monarchie ait les heureux résultats que les hommes les plus éclairés s'en promettent! Dieu veuille surtout qu'il me soit donné de montrer à tous que je n'ai pas cessé, que je no peux cesser d'être. Monseigneur, le plus dévoué, le plus attaché de vos fidèles serviteurs, en même temps que le plus respectueux^!
1 17 mai 1863.
s 17 mai
' 16 mai. Copie dans les Papiers de Berryer.
416 BERRYGR SOUS LÀ ni^IPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
Il n'eut pas la consolation qu'il avait espérée. Sa candidature avait affli^'o le l*rince qui, dans dos termes toujours affectueux, ne le lui cacha point.
Cette candidature avait lait trop de bruit pour ne pas occuper les journaux.
Pour les feuilles qui avaient soutenu l'abstention en laissant planer le soupçon de trahison sur quiconque enfreignait la consigne, l'acceptation de Berryer était un coup d(i foudre. On se rendait bien compte qu'à condamner un tel homme, on se fût atteint soi-même. On essayait donc de donner sa candidature comme le résultat d'une violence à laquelle des circonstances exceptionnelles ne lui avaient pas permis de se soustraire, mais qui n'impliquait de sa part aucun jugement contre l'abstention. D'un autre côté, il était naturel que les journaux qui avaient combattu cette tactique, proûtassent de l'argument que leur fournissait la résolution do Berryer. « C'en est fait de l'abstention , cette manière de mourir, comme disait M. Léopold de Gaillard* », avait écrit dès la pnimiùre nouvelle M. de Kerdrel à Berryer. La môme reflexion était faite dans les journaux. L*anlagonisme était marqué entre les instructions données et la conduite de Berryer; ceux qui avaient le plus engagé dans ce conflit la personne royale, inquiets des conséquences d'un désaccord qu'on ne pouvait plus dissimuler, s'adressaient à Berryer lui-même pour qu'il rectiûât les commentaires et donnât publiquement raison aux interprétations des feuilles abstentionnistes.
Berryer s'y refusa. Il n'avait jamais été dans ses habitudes d'occuper de lui les journaux. Il n'entendait dé-
1 r.aillnnl (Léopold (!(•) 1820-1803, élti c.onBcilIcr d'État par rAssemhlt^ nationalo d(; 1871. Kcrivaiu rlo<iuciil. esprit ouvert, nature loyale et KÔiK-roiiSo, M. L(>opol() do Cnillnrd a donné une rollabnraUon brillante à VAssemblêe nationale, à la Gazette de Lyon, à la Gazette de France, au Correspondant.
mentir « ni les éloges exagérés, ni les commentaires malveillants, »; c'étaient querelles de presse, dans lesquelles il ne lui convenait pas d'intervenir.
Mais, lui disait-on, c'était là le seul moyen d'éviter « une séparation publique » entre lui et le comte de Chambord. A cette menace, le vieux royaliste répondait avec l'accent d'une âme attristée, mais confiante en elle-même.
Non, jamais rien ne me séparera d'une cause qui est celle de ma raison, de mes sentiments patriotiques, des labeurs de mon intelligence. Qui donc aurait la cruauté de supposer qu'une telle séparation m'est possible? Si je craignais qu'elle le fût jamais, je me désisterais à l'instant même; mais je vois trop évidemment et vous comprenez vous-même que je porterais maintenant un coup mortel à ce que je peux défendre et servir encore pour l'honneur de ma vie et pour le bien de mon pays. Que trente ans de mon existence répondent des quelques jours qu'il me reste à traverser péniblement*!...
L'exemple de Berryer avait décidé les hésitants :
Me voilà vaincu comme vous, lui écrivait, le 23 mai, M. Dufaure dont la candidature était posée à Rochefort et à Bordeaux. Au dernier moment, j'ai reculé devant la responsabilité d'un refus.
De Toulouse, M. de Rémusat lui demandait son appui pour des candidats indépendants, et il ajoutait :
On nous annonce pour vous un triomphe à Marseille, et je m'en réjouis comme citoyen et comme ami.
Kffrayé de l'issue de la lutte , le gouvernement redoublait de violences contre ses adversaires. Les avertissements pleuvaient sur les journaux; les candidats les plus
1 À M. de X. — 23 mai 1863. — Copie dans les Papiers de Berryer.
modérés , ceux que la question romaine avait seule séparés, sans les rendre hostiles, de la politique officielle, étaient traités comme des ennemis publics. M. de Persigny donnait le ton aux préfets, en lançant des proclamations furieuses contre les hommes des anciens partis.
Fort occupé des autres candidatures, mais résolu à ne rien faire pour la sienne, Berryer, le dernier jour du scrutin, écrivit à M. de Barthélémy pour le prier d'être son interprète auprès des Marseillais.
. Profondément reconnaissanl des glorieux témoignages d'affection et de reconnaissance que les électeurs de Marseille veulent m'aecorder, lui disait-il , je ne peux penser sans une grande émotion à cette noble récompense des travaux de ma vie passée et à la gravité do la mission qui va sans doute m'étre donnée dans un âge avancé. Dieu veuille que je puisse servir encore la France , les grands intérêts de Marseille , la cause de notre religion et de nos libertés , à laquelle nos compatriotes sont si généreusement et si fermement dévoués!...
Berryer fut élu dans la première circonscription de Marseille par 14,427 suffrages contre 7,945 donnés au candidat officiel, M. Lagarde. M. Marie fut également nommé dans les Bouches-du-Rhône. M. Thiers avait échoué à Aix, mais il fut élu à Paris , et à Nantes M. Lànjuinais.
Kn divisant les forces de l'opposition, dans un moment oii leur accord était à peine suffisant pour vaincre, Tabstention avait voué les royalistes à la défaite. Quelques-uns d'entre eux eurent de fortes minorités; mais aucun ne sortit vainqueur.
Ce fut pour Berryer un vrai chagrin de se sentir seul dans cette nouvelle Chambre, et surtout de penser au
dommage qu'une tactique déplorable avait causé au parti. Gomme il le remarquait dans une lettre à M. de t«arcy, le mouvement s'était produit « au nom des libertés publiques , sans acception de partis. » Quelle oc casion on avait gerdue d'y engager les royalistes !
Loin de leur être contraire, la lutte les eût portés, s'ils se fussent mis à sa tête.
Si les légitimistes, forts de leur principe qui est la plus vraie et la plus forte garantie de Texistence et du développement des libertés publiques, n'eussent pas été enchaînés par la fatale règle , les plus considérables de nos amis , populaires et bien vus des divers partis, auraient obtenu des majorités. Vous, Kerdrel, Falloux, Vogué, de la Boulie, Saint-Georges, de Sèze et bien d'autres, ne me laisseraient pas seul dans cette assemblée, comme je l'ai été durant les trois années qui ont suivi 1830. Soyez bien convaincu que ce groupe serait en ce moment à la tête du mouvement libéral, et la liberté seule nous rendra la royauté *.
Ce que le parti n'était pas libre de faire, Berryer s'efforçait du moins de le réaliser. Il remplissait, à lui tout seul, cette vacance créée par l'abstention. A peine élu, il venait de partir pour Grenoble. Il allait défendre M. Gasimir Perierqui avait publié dans V Impartial Dauphinois un article poursuivi sous la double inculpation d'attaque aux lois et d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement.
Berryer arriva à Grenoble dans la soirée du 23 juin. Une foule immense l'attendait aux abords de la gare. Il monta dans la voiture de M. Casimir Perier qui était venu au devant de lui. A sa vue tous les fronts se découvrirent; mais pas un cri ne fut poussé, suivant le mot d'ordre de VImpartial qui avait recommandé d'éviter tout ce qui
1 A. M. de Larcy, iO juiUet 1863.
pourrait donner prétexte à Faction de la police. Du chemin de fer jusqu'à l'hôtel des Perier, la voiture s'avançait lentement au milieu des flots pressés d'un peuple silencieux. Il y avait une sorte de gravité imposante dans cette ovation muette. La présence de Bejryer bouleversa les préparatifs du parquet. M. Casimir Perier étant grand officier de la Légion d'Honneur, la prévention devait être soutenue devant la première chambre de la Cour impériale. On décida qu'au lieu d'un des avocats généraux, ce serait le procureur général lui-même, M. Moisson, qui porterait la parole. Le magistrat s'acquitta courageusement de sa tâche; mais il n'eut pas raison de son puissant adversaire. Berryer invoqua devant les juges de Grenoble les souvenirs de Vizille , le mouvement de 89, inauguré par les États du Dauphiné ; il refit toute l'histoire de la France depuis un siècle ; il redit les services du grand ministre de 1831; il montra dans son fils le digne héritier des traditions paternelles :
Non, s'écria rorateur, M. Casimir Perier ne sera pas condamné par les successeurs du Parlement de Grenoble dans ce château de Vizille que sa famille a conservé.
La Cour prononça l'acquittement de M. Casimir Perier ' .
On se souvient encore à Grenoble de la plaidoirie de Berryer. M. Casimir Perier traduisait lui-même l'impression de ses concitoyens lorsque, dans l'élan de sa reconnaissance, il écrivait à son défenseur :
... Vous m'avez défendu avec votre cœur tout entier, je le sentais palpiter sous chacune de vos paroles, et vous m'avez fait éprouver une des plus douces jouissances de ma vie.
Bénie soit cette poursuite qui m'a permis de vous connaître
< 30 juin 1803.
encore plus, de vous aimer — je ne puis dire de vous admirer — davantage.
Si j'ai pu faire quelque bien, ma plus grande récompense sera d'avoir entendu parler de moi et des miens par une voix comme la vôtre, dans des termes que Grenoble n'oubliera jamais... Vous emportez tous les cœurs, après avoir ravi tous les esprits et élevé toutes les âmes ^
En plaidant pour M. Casimir Parier, Berryer n'avait pas seulement obéi au désir de défendre un homme qu'il tenait en haute estime; il avait fait un acte politique. Il avait une fois de plus donné l'exemple de cette union qu'il ne cessait de recommander, pour le salut de la France, aux princes et aux partis.
Qu'il eût été intéressant de lire votre discours et d'y retrouver les souvenirs purifiés de Vizille et de l'aurore de 89, lui écrivait M. de Larcv ! Ces accents dans votre bouche et dans ce lieu, à côté des Perier, vos clients, c'était tout le programme d'une restauration , et de la seule possible. Ce grand spectacle , ces hauts enseignements , resteront-ils stériles ? Les réduira-t-on à n'être qu'une décoration nouvelle pour votre gloire qui n'en a pas besoin , et ne sentira-t-on pas la nécessité de se rendre à l'évidence et de seconder un mouvement qui peut être si fécond? Vous êtes vraiment en veine, et le ciel veille sur vous; allez jusqu'au bout et rien ne vous résistera. De l'audace, de l'audace et encore de l'auduce ! Il vous en faut envers et contre tous ; le parti légitimiste est de nouveau incarné en vous seul, comme il l'était après 1830, et ce n'est pas seulement à la Chambre cette fois que vous avez à vaincre et à triompher ^.
Malheureusement rien ne faisait espérer la victoire à laquelle M. de Larcy faisait allusion.
1 vizille — 26 juin 4863. Papiers de Berryer, a 3 juillet.
Les élections municipales et départementales s'annonçaient pour Tannée suivante; elles n'étaient pas moins importantes que celles du Corps législatif; elles offraient aux générations nouvelles une source d'influence en même temps que d'occupations. Les instructions persistaient à en éloigner les royalistes.
M. de Larcy se désolait; il voyait le parti périr : il ne pouvait se résoudre à donner ainsi » la démission de sa pensée »; et pour échapper à cette extrémité, il cherchait avec désespoir quelle ressource restait aux hommes qu'on plaçait ainsi « entre l'alternative d'une sorte de désobéissance ou d'un suicide absolu ».
Il lui semblait que Berryer devait convoquer autour de lui tous les anciens députés royalistes, ses vieux compagnons d'armes. On s'expliquerait, on se communiquerait ses informations, ses impressions mutuelles, et si l'on arrivait à s'accorder sur la conduite à tenir, on transmettrait respectueusement l'avis de la réunion à « Celui qu'il doit intéresser au plus haut degré », disait M. de Larcy.
Soyez bien sûr, écrivait-il encore à Berryer, que si on ne fait pas cela ou quelque chose d'analogue , tout sera bientôt fini pour la cause que vous avez illustrée pendant quarante ans de travaux, et que nous avons tous servie dans la mesure de nos forces *.
Berryer entrait vivement dans cette idée. La politique dominante, il le répétait, était animée de l'esprit qui avait inspiré les fatales ordonnances. » Les hommes qui la conseillaient, « respectables à plus d'un titre », il ne cessait de le dire , ne tenaient point compte des changements profonds accomplis dans la société française, « prenant le passé tout d'une pièce et ne distinguant pas,
1 Même lettre du 3 juillet.
dans l'application du même principe, les transformalions dont elle est susceptible et qui sont nécessaires selon les temps, sans que le principe même soit altéré et perde sa force iutélaire. »
Avant tout, il fallait chercher à dissiper les préjugés, à conquérir les anciens adversaires :
C'est sur la conduite et sur le langage que nous devons délibérer en demeurant fidèles à notre principe. Du jour où nous saurons persuader que nous ne le revendiquons que pour assurer le retour et le développement de ces institutions dont tous regrettent la perte , notre vieux parti constituera le parti nouveau auquel l'avenir doit appartenir'.
Pour lui, fût-il seul, au déclin de l'âge, « à la veille de commencer sa soixante-quinzième année » sa résolution était prise. Il ne se dissimulait pas les tristesses qui Tattendaient; il savait, ainsi que le lui disait M. de Larcy, que ce n'était pas seulement à la Chambre qu'il aurait cette fois « à combattre et à vaincre ». Mais il était d'avance résigné à tout.
Le cœur ne me faillira pas, écrivait-il;. et jusqu'à mon dernier soupir, je saurai, quoiqu'il m'en coûte, sacrifier le bonheur de plaire à l'honneur de servir*...
1 5 août i863.
^ 10 juillet à M. de Larcy.