CHAPITRE XI
Changements accomplis dans les Assemblées depuis 1852. — L'entrée de Berryer et de M. de Thiers opère elle-même une modification dans le Corps législatif. — Les nouveaux ministres. — Le ministère d'Etat transformé est dévolu à M. Billault, et après sa mort, à M. Rouher. — Les piincipaux membres de l'opposition. — Dispositions dans lesquelles Berryer entre au Corps législatif. — Discussion d'un projet de loi sur les crédits supplémentaires. — Discours de Berryer. — Effet qu'il produit à la Chambre et en province. — Lettres de MM. de Kerdrel et de Montalembert. — Débats de l'Adresse. — M. Thiers. — La question mexicaine. — Discours de M. Thiers. — Intervention de Berryer. — Discussion du budget. — Discours de Berryer. — Vive apostrophe de l'orateur en réponse aux interruptions. — Ses vœux pour la paix. — Candidature de M. de Larcy à Alais. Lettre de Berryer pour la recommander. — Reproches que cette lettre lui attire de quelques royalistes. — Sa réponse. — Invitation adressée à Berryer par lord Brougham, au nom du barreau d'Angleterre. — Berryer l'accepte et se rend à Londres. — Honneurs exceptionnels dont il est l'objet. — Le banquet de Middle- Temple. — Discours de l'attorney général, de lord Brougham et de M. Gladstone. — Réponse de Berryer. — Banquet de Guildhall. — Éloge de Berryer par lord Palmerston. — Réponse de Berryer. — Retentissement de cette réception en France. — Lettre de M. de Montalembert.
Berryer rentrait donc dans ce Palais Bourbon où il avait paru pour la dernière fois le 1" décembre 1851.
Quel changement depuis cette époque! La tribune n'existait plus. A la place de ministres responsables, défendant leur politique personnelle, des commissaires du gouvernement chargés de plaider une cause dont ils ne savaient que ce que le gouvernement leur en avait révélé ; une majorité issue de la candidature officielle et soumise au mot d'ordre du pouvoir; une opposition qui comptait à peine 32 membres, et qui jusque-là n'avait été représentée que par de rares républicains, par les Cinq y comme on les appelait.
Mais, en même temps qu'il pouvait constater ce changement, Berryer avait le droit de se dire que sa seule présence en constituait un autre. Avec Berryer et M. Thiers, le Corps Législatif n'était plus ce qu'il était la veille. Un souffle d'autrefois avait passé sur ses bancs. Le nom des deux grands orateurs parlait, avant môme qu'on eût entendu leur voix.
L'Empire l'avait compris. Bien que gardant à la Chambre une immense majorité , il avait immédiatement renforcé sa ligne de combat. Les ministres étaient changés.
Dès le 24 juin, le meneur de la campagne électorale, M. de Persigny, avait quitté le ministère de l'intérieur. Il était remplacé par M. Boudet ^ M. Baroche prenait les sceaux à la place de M. Delangle, et M. Duruy '-^ l'instruction publique (les cultes en étant détachés pour revenir à la justice), à la place de M. Rouland. Mais la plus grande innovation était dans les attributions données au ministère d'État, dont le comte Walewski ' cessait d'être le titulaire. Désormais « chargé des rapports du gouver-
i Boudet (Paul), i800-l877, député sous le gouvernement de Juillet, sénateur sous le second empire.
^ Duruy (Jean-Victor), 1811-18{)4. membre de rAcadémic française.
3 Walewski (Alexandre-Joseph Colonna, comte) i81(M8G8, ambassadeur à Londres, ministre des affaires étrangères, ministre d'État, président du Corps législatif et sénateur sous le second Empire.
nement avec les grands corps de l'État », suivant les expressions du Moniteur, le ministre d*État paraissait aux séances, à la tête des commissaires du gouvernement. La Constitution de 1852, qui excluait les ministres des Chambres, était atteinte dans une de ses dispositions essentielles. Le poste réclamait un homme de parole; il fut confié à M. Billault. La mort le surprit avant Touverture de la session. M. Rouher lui succéda.
Dans les rangs de l'opposition on retrouvait à gauche les trois orateurs , dont le talent avait rehaussé Téclat des sessions précédentes : M. Jules Favre, développant dans la calme élégance d'une langue toujours pure ses amertumes et ses invectives; M. Emile OUivier, au rythme harmonieux , au style abondant et coloré , qui , déjà se préparait, avec l'appui de M. de Morny, à s'écarter de ses anciens amis pour essayer la réalisation d'un Empire libéral; M. Ernest Picard *, parisien d'humeur et d'accent, prompt à la riposte, désarmant ses adversaires par les saillies d'un esprit souvent juste, et qui aurait eu plus d'autorité, s'il avait paru lui-même se prendre plus au sérieux. Avec M. Marie, plus avocat qu'homme politique, mais dont l'âme honnête avait trouvé parfois d'émouvantes inspirations, un orateur nouveau se présentait, M. Jules Simon. Professeur de Sorbonne en 1851, le coup d'État l'avait fait descendre de sa chaire; mais il n'avait pu lui ravir sa plume, et les publications de l'écrivain, rapidement populaires, lui avaient créé une sorte de tribune. Tour à tour ingénieux, pathétique, familier, solennel, insinuant, agressif, il parcourait avec une égale aisance les notes du clavier oratoire , et le charme de ses causeries gagnait jusqu'à ceux qui se rendaient le moins à ses arguments.
1 Picard (Louis-Joscph-Ernesl) 1821-1877, député en 1858, représenlant du peuple en 1871. sénateur inamovible en 1875, ministre des finances et ministre de l'intérieur (1870-1871).
Au-dessous de la gauche, mais rapproché d'elle; siégeait M. Thiers.
Berryer avait pris place au centre droit. Il était en relations courtoises, et pour quelques-uns affectueuses, avec les membres de la gauche. Il alla plus d'une fois à leurs réunions, lorsqu'elles se tenaient chez son confrère et ami, M. Marie, qui demeurait dans sa propre maison. Mais il ne se confondait pas avec eux. Il ne signait pas leurs amendements. Accessible à tous , il restait seul.
Il y avait à la Chambre un groupe d'hommes qui, sur la question religieuse, s'étaient séparés du gouvernement, et que, pour ce seul fait, le gouvernement déclarait ses ennemis, bien qu'ils ne le fussent point. M. de Persigny les avait combattus aux élections; il était parvenu à écarter quelques-uns des plus marquants d'entre eux, M. Keller, M. Lemercier, M. de Flavigny. Il n^avait pu les écarter tous. M. Ancel, M. d'Andelarre, M. Plichon, M. Kolb-Bernard , demeuraient parmi les vainqueurs, et la venue de M. Buffet, bientôt élu dans les Vosges, allait leur porter un puissant concours.
C'était surtout vers ce groupe que Berryer tournait ses regards. Il s'y sentait désirée Jusque dans les rangs de la majorité, plusieurs qui s'effrayaient, sans se détacher encore, avaient souhaité son arrivée. « Si M. Berryer, si M. Thiers étaient là ^ I », avait dit tout haut M. Segris dans la précédente session. Môme avant que Berryer fût élu, on venait du Corps Législatif lui demander des avis; on prenait des notes sous sa dictée, quelquefois écrites de sa main, et plus d'un parmi ces hommes, qui pourtant n'étaient pas hostiles à l'Empereur, lui
1 • Je viens bien tard vous dire toute la joie que me fait éprouver votre beau succès électoral, écrivait à Berryer M. Kolb-Bernard... J'avali besoin de cette consolation, et elle est grande, au milieu de tant d'échecs que la Providence a permis... > 14 juin 18G3. Papiers de Berryer*
3 Séance du iO juin iSQi.
avaient dit. « 11 nous faudrait un chef comme vous. » Il savait bien que c'était impossible. Son nom était trop un drapeau pour ne pas inquiéter les uns et compromettre les autres. Mais , sans animosité contre personne , avec l'expérience de Tâge, et suivant un instinct naturel que les années avaient confirmé , Berryer pensait à être dans la Chambre comme un conseiller désintéressé, comme un médiateur, comme un arbitre. Royaliste, il n'avait cessé de Tôtre; homme de parti, il Tétait moins que jamais. Il voulait, comme il le déclara dès son premier discours, ne laisser voir en lui que le citoyen passionné pour l'avenir de son pays.
Ceux qui m'ont appelé , écrivait-il dans des notes datées de 1863, n'ont pas songé à trouver en moi un révolutionnaire. Ils ont su que je suis et serai un serviteur fidèle des institutions de liberté nécessaires, plus nécessaires de jour en jour à ce pays, mais que je les veux dans un ordre de gouvernement régulier et stable. — J'ai pu annoncer les révolutions, les prévoir, les montrer môme inévitables; je l'ai dit sous les trois régimes qui ont disparu. J'ai dit à la République que le pouvoir qui lui succéderait ne voudrait pas de la liberté.
Dans une note de l'année suivante, il ajoutait :
... M'être expliqué librement et un peu sur toutes choses, me mettre à l'aise, et quand je croirai pouvoir apporter dans votre discussion quelque idée utile à notre pays , vous saurez tenir compte de la sincérité de mon langage.
Avant l'ouverture de la discussion de l'adresse, le Corps Législatif avait été saisi d'un projet de loi portant, pour l'exercice de 1863, un supplément de crédits de plus de 83 millions. Un autre projet, déposé presque à la môme heure, autorisait un emprunt de 300 millions
pour abaisser le chiffre excessif de la dette flottante.
L'état des finances suscitait, jusque dans les rangs de la majorité, de vives inquiétudes. L'exagération des dépenses naissait des aventures ou des expédients dans lesquels, au dehors comme au dedans, s'était jetée la politique impériale. M. Fould, ministre des finances, avait lui-môme consigné ses alarmes dans un mémoire adressé h l'Empereur. Le rapporteur du projet sur les crédits demandés était un député des Basses-Pyrénées, M. Larrabure * .
Candidat du gouvernement, M. Larrabure comptait parmi ceux qui s'efforçaient de concilier avec leur dévouement à TEmpire la défense consciencieuse des intérêts publics. Fort de l'appui du ministre des finances, il fit à son tour entendre de graves avertissements.
Berryer voulut profiter de cette disposition des esprits pour envisager la situation générale. Certain de répondre à un sentiment universel et d'exprimer des vérités que tous reconnaissaient , sans oser les dire , il saisit cette occasion de montrer aux intérêts , dont il avait à cœur de gagner la confiance , que la pensée du bien public animait seule son opposition.
Un profond silence s'établit, lorsque la parole lui fut donnée, dans la séance du 8 janvier 1864.
Il commença en invoquant ces mots du rapport : « La situation exige que les députés du pays parlent avec une entière franchise. »
Je nie suis senti, dit Berryor, un grand empressement de répondre à cet appel, et je me suis livré à un examen sérieux et sincère de l'état général de nos finances. Je m'y suis livré sans passion, bien moins, je vous assure, avec le désir de trouver dans celte étude l'occasion de censurer ou d'accuser ce
1 Larrabure (Augustin-Raymond) 4799-1875. représentant du peuple en 1849. députas puis sénateur sous le second empire.
qu'a été l'administralion des intérêts financiers de la France dans ces douze dernières années, qu'avec le désir d'y puiser des avertissements utiles et, pour moi-même, l'inspiration des devoirs que j'ai à remplir, comme député.
Ces quelques mots , prononcés simplement , mais de celle voix sonore qui, pénétrée par l'émotion du vieillard, provoquait celle de l'auditoire, cette invocation habile des paroles du rapporteur et l'esprit de modération qui, dès le début, s'annonçait, avaient immédiatement suscité un mouvement de sympathie. De nombreux « très bien » témoignèrent de l'impression de la Chambre.
Après les déclarations de M. Larrabure, Berryer rappela celles du ministre des finances : « Si nous ne changeons pas de système , avait dit en 1861 M. Fould , nous nous trouverons bientôt dans dos embarras très graves. »
Les embarras s'étaient accrus depuis cette époque, au delà des prévisions . du ministre. Berryer s'attachait à le démontrer.
Son discours se divisait en deux parties : le retour sur le passé, l'examen du présent. Il reprenait l'historique des finances du pays depuis cinquante ans, et, sans phrases, sans diversions, sans violences, avec la gravité d'une parole supérieure aux passions des partis, il mettait en évidence l'énorme aggravation apportée depuis 1852 aux charges de la France. Il rappelait les grands actes des régimes antérieurs, les sages combinaisons adoptées pour les glorieuses entreprises de Taffranchissement de la Grèce et de la conquête d'Alger, l'amortissement régulièrement pratiqué, les emprunts contractés à des taux avantageux par l'effet môme de cette confiance qu'entretenait l'exacte observation de la loi de l'amortissement. Sans qu'il eût besoin de faire valoir le contraste avec la politique de l'Empire, Berryer le rendait criant par le simple exposé des faits : les dé-
penses sciemment dissimulées, les crédits supplémentaires demandés pour des services dont on n'avait pas ignoré, au moment où on les créait, les conséqueu' ces pécuniaires, les emprunts contractés avec la Banque à des conditions fâcheuses pour le Trésor, le dommage causé à la fabrication indigène par l'importation des sucres étrangers, le trouble jeté dans les finances par les charges, d'abord inavouées, de l'expédition du Mexique, « cette si grave et si douloureuse question », dit-il avec un accent qui lit passer un frisson dans l'auditoire.
Puis, répondant aux inquiétudes qu'excitaient les projets ténébreux du gouvernement :
Dans tout autre pays que le nôtre, ajouta Berryer, il serait dangereux, il serait imprudent, je dirai même qu'il serait peu national de dire : Nous avons besoin de la paix. La France peut le dire tout haut à son gouvernement. [Très bien! très bieni). Nous avons besoin de la paix. Notre premier devoir est (le maintenir la paix de la France au milieu des États europ(5ens.
Cette déclaration agita la Chambre. Plus on la sentait motivée, plus les mouvements étaient divers, les uns heureux d'entendre exprimer le fond de leur pensée, les autres irrités de la lumière que Taverlissement laissait tomber sur les desseins cachés de l'Empereur. Berryer ne s'arrêta pas , et , sans paraître s'apercevoir de l'émotion que ses paroles faisaient naître , il traça le tableau dos dangers qu'une guerre continentale entraînerait pour les familles et pour les intérêts.
Il avait tout dit. Les passions commençaient à gronder. Il lui restait à les calmer et à les dominer par ses dernières réflexions.
Je parle sans animosité, dit Berryer en finissant. Je parle
avec conscience, avec honnêteté. A l'âge où je suis parvenu, Tavenir n'est pas fait pour moi; je ne suis pas mù. par des considérations personnelles, mais je serai toujours fidèle à ma passion pour les belles et heureuses destinées de ma patrie.
On sentait le cœur palpiter sous ces niots. Les applaudissements saluèrent l'orateur. A peine avait-il terniiné, que tous les membres quittaient leurs places. La séance fut suspendue. « C'est un discours monumental », disait Ernest Picard, en sortant de la séance. Ce discours marquait une date. Berryer s'était imposé à cette Chambre. Même en le redoutant, elle était fière de lui K On avait retrouvé le grand orateur. C'était sa voix des anciens jours, ses puissants mouvements, son émotion, avec la gravité de l'âge et une sorte de majesté sereine.
M™® Dosne, belle-mère de M. Thiers, écrivait, le soir même , à Berryer :
M. Thiers rentre à Tinstant ému, ravi d'avoir entendu votre mélodieuse voix. Il nous dit avoir quinze ans de moins.
Jules Favre, retenu au palais, n'avait pu l'entendre; mais il lui faisait part de l'impression qu'il avait recueillie, en entrant à l'Assemblée.
J'ai trouvé, en arrivant, la Chambre toute émue de votre grand succès, et j'en suis si heureux, que je ne résiste pas au besoin de vous le dire.
En province, l'effet fut immense. Le huis-clos des procès politiques n'avait pas permis à la France d'entendre la parole de Berryer; elle retentissait pour la première
i On lit dans V Annuaire encyclopédique de 1864 : « L'Assemblée, en écoulant M. Berryer, paraissait sous le charme de sa parole, et elle éprouvait une évidente satisfaction de retrouver le grand orateur, tel que l'avaient connu une partie de ses membres. »
BKRUVEu. — T. m. 28
fois depuis onze années. C'était pour tout le monde un événement , pour les royalistes une résurrection :
Ah! quelle joie pour vos amis, et ils sont nombreux, croyezle bien, lui écrivait de Bretagne M. de Kerdrel. On ne s'aborde à Rennes depuis samedi qu'en prononçant votre nom avec une admiration et une sympathie dont je voudrais que vous fussiez témoin... Comme vous avez été bien inspiré de débuter par un discours sur les finances! L'immense public, si varié d'opinions et de tendances, mais en si parfaite communauté d'intérêts, dont vous avez pris la défense, vous en aura une longue reconnaissance.
Dans ce concert d'éloges, il y avait une voix qu'on était bien sûr de ne pas trouver en défaut : c'était celle de M. de Montalembert. Nul n'avait plus que lui peulôtre la nostalgie du Parlement. Mais, comme ces héros de l'Afrique qui, du fond de leur exil, avaient applaudi aux succès des vainqueurs de Grimée , leurs frères d'armes ou leurs élèves, le généreux athlète oubliait les amertumes de sa retraite pour saluer le triomphe de Berryer.
Vous voir ainsi reparaître dans toute votre splendeur, après douze ans de silence, c'est une victoire bien moins encore pour vous qui pouviez vous en passer, que pour tous les honnêtes g(»ns de France humiliés et outragés par l'ostracisme que le second empire avait prononcé contre le talent et l'honneur. Avoir porto ce coup au régime impérial, sans exciter un murmure dans cette assemblée d'impérialistes, c'est un chef-d'œuvre d'adresse et de bonne politique en même temps qu<; d'éloquence. Votre triomphe, on peut le dire, est une vio taire nationale, dans le vrai sens du mot. Vous savez par combien de titn^s votre gloire m'est chère; j'en jouis comme d'un patrimoine que votre généreuse bonté pour moi m'a rendu eu quelque sorte personnel*.
1 10 janvier 180t. Papiers de Berryer,
Le gouvernement ne pouvait se dissimuler Tefïet produit par la parole de Berryer. Le soin de répondre à l'orateur fut confié à M. Vuitry^ président du Conseil d'État. Lucide, mesuré, parlant élégamment la langue des affaires, M. Vuitry était tout désigné pour remplir cette tâche : il s'en acquitta avec talent et convenance.
La discussion de l'adresse s'ouvrit le 11 janvier 1864. Elle porta d'abord sur la politique intérieure. M. Thiers prononça un grand discours , premier chapitre des admirables revendications qu'il devait chaque année renouveler en faveur des libertés nécessaires.
La question mexicaine appela de nouveau l'intervention de Berryer.
L'expédition du Mexique , fondée sur les griefs communs de la France, de l'Angleterre et de l'Espagne contre le gouvernement de ce pays, avait commencé en 1861 par une action collective des trois puissances. Le défaut d'entente abrégea ce concours. Le retrait des forces de l'Espagne et de l'Angleterre laissa la France seule engagée dans cette campagne , où le cabinet des Tuileries portait de bien autres vues que la juste réparation des actes commis par la République mexicaine. C'était cette République elle-même que Napoléon III voulait renverser pour y substituer une monarchie.
Les troupes françaises, franchissant tous les obstacles, occupaient Mexico ; le président de la République , Juarez, était en fuite; un conseil de gouvernement, créé par le général Forey, avait formé un triumvirat composé du général Almonte, de M^^ de Labastida, archevêque de
i Vuitry (Adolphe) 1813-1885, président du conseil d'État^ sénateur sous le second empire, membre de l'Académie des sciences morales et poli*tiques.
Mexico et du général Salas. Une assemblée de notables, simulant une Constituante, avait établi le régime impérial et décrété que le trône serait offert à l'archiduc Maximilien, frère de l'empereur d'Autriche. Une délégation, aussitôt venue du Mexique, attendait à Miramar, depuis le 30 octobre 1863, l'acceptation du prince. Malgré la pression exercée sur lui par le cabinet des Tuileries, l'archiduc ne se décidait pas. Le pays était insoumis, les États-Unis, quoique déchirés par la guerre civile, ouvertement hostiles au nouvel établissement; l'Angleterre refusait son concours; toutes les conditions, toutes les chances, sur lesquelles avait compté Napoléon m, lui échappaient. Il n'en persistait pas moins dans ce rêve , où il n'y avait de réel que les sacrifices de la France.
Deux amendements avaient été présentés au projet d'adresse, l'un par quelques membres de l'opposition modérée, l'autre par lesdépulésde la gauche, réclamant, tous deux, en termes différents , la fin de l'expédilion. L'amendement de la gauche fut discuté le premier. Un discours de M. Thiers et une réponse de M. Ghaix d'Est- Ange, président de section au Conseil d'État, signalèrent le débat.
Avec une verve étincelante, M. Thiers avait mis à nu les chimères, les contradictions, les dissimulations, les périls de l'entreprise. Sa parole avait saisi la Chambre. Mais les assemblées ont des susceptibilités facilement éveillées. L'orateur conclut en proposant de traiter avec Juarez. A cet avis, exprimé sans préparation, il y eut comme une révolte dans l'auditoire , et le commissaire du gouvernement se créa facilement un succès, en repoussant, au nom du patriotisme de la Chambre, la pensée d'un pacte avec un pouvoir que nos victoires avaient condamné.
Berryer vit l'erreur de la lactique. Il n'était point ins-
crit: mais il obtint de la déférence de M. Jules Favre qu'il lui cédât la parole ^
Prenant tout de suite la question telle qu'il la sentait posée dans l'esprit du Corps Législatif :
... Devons-nous cesser prochainement l'occupation? demande Berryer... Le gouvernement peut-il assurer à la France qu'il est décidé à quitter prochainement le Mexique? Ou viendrat-il nous dire au contraire qu'il veut poursuivre, contrairement aux instructions données à M. le général Bazaine, l'établissement au Mexique de la Monarchie de l'archiduc Maximilien?..,
« Cest cela! Cest cela! » s'écrient des voix nombreuses. Berryer insiste. Il n'entend pas récriminer; il écarte les faits passés; il s'en tient aux récits triomphants des organes officiels :
Vous êtes les maîtres, vous avez constitué une armée, un gouvernement. Oui vous empêche de suspendre les hostilités?... Ce n'est pas avec Juarez qu'il faut traiter, mais avec le gouvernement que vous avez fait.
Les marques d'assentiment redoublent. Impatiente d'entrevoir la fin de l'expédition, la Chambre croit en avoir trouvé le moyen dans la proposition de Berryer,
... Ce gouvernement a-t-il menti? continue l'orateur. Est-ce une fiction que celte approbation donnée à l'entreprise française par les habitants du Mexique? Pourquoi ne pas vous arrêter?... N'y a-t-il rien de fait?... N'avez-vous rien fait?... C'est une confession que vous ne voudrez pas faire.
Cette confession, on ne voulait pas la faire; mais chacun la lisait dans l'événement, et les paroles de Berryer découvraient à tous les regards le néant de l'œuvre à laquelle on immolait les forces du pays. .
1 26 janvier 1864.
Si Ton refusait de traiter avec Almonte , c'est qu'on reconnaissait que ce gouvernement nouveau n'avait pas d'existence, qu'il ne se soutenait que par la force de nos armes :
Et c'est dans un toi pays, disait Bcrryer, que vous voulez amener un prince autrichien pour y être l'enfant do vos victoires..! Non, non , vous ne le ferez pas; l'entreprise serait folle... Vous vous livreriez à toutes lo^ aventures.
Berryer énumérait ces aventures comme si déjà il les avait vues : l'obligation de soutenir cet empereur qu'on aurait créé, l'opposition des États-Unis, la nécessité, devant cette opposition, de retirer nos troupes, la situation désespérée, la chute, la mort peut-être du malheureux prince , tout était d'avance marqué dans ce prophétique discours. On sentait que l'orateur disait vrai; on admirait le coup d'œil avec lequel il avait reclilié la direction du débat; on aurait voulu jusque sur les bancs de la majorité que le gouvernement cédât à ses instances.
Mais le gouvernement n'avait pas d'autre politique que les illusions de Napoléon IIl. Dès leur entrée dans les antichambres des Tuileries, les officiers qui revenaient du Mexique étaient avertis que l'Empereur n'aimait point qu'on lui parlât des difficultés de l'expédition. Le mot d'ordre était donc de la vanter coûte que coûte, et le ministre d'État ne craignait pas de jeter à la vérité ce défi que l'avenir devait cruellement relever :
Oui, cette pa^re sora glorieuse, el l'écrivain qui la tracera dira : « les expéditions lointaines commencées pour la réparation do notre honneur se sont terminées par le triomphe de nos iulérôts ».
L'amendement de l'opposition modérée réunit 47 suf-
frages. L'opposition ne comptait que 39 membres; six voix s'étaient donc détachées de la majorité.
Quelques mois plus tard, Tordre du jour appelait l'examen du budget,
La discussion générale commença le 6 mai 1864, M. Vuitry venait de répondre à M. Thiers.
Berryer demanda la parole après son discours ^ .
Ses premiers mots furent pour relever les attaques dont les défenseurs du gouvernement , commissaires ou députés, avaient coutume de charger le régime parlementaire.
L'émotion que produisirent ses paroles amena de sa part un de ces grands mouvements, qui étaient comme le réveil du lion.
Berryer s'étonnait des reproches qu'on ne cessait d'adresser aux institutions qui avaient régi la France de 1814 à 1851, et comme on leur imputait toutes les révolutions dont le pays avait souffert :
Quelque fâcheuses qu'aient été ces révolutions, quelque trouble qu'elles aient j^é dans les intérêts publics et privés, dit-il, elles n'ont jamais coûté rien qui approche le moins du monde de ce qu'ont coûté à notre malheureuse patrie les désastres qu'a appelés sur elle l'omnipotence des volontés d'un seul homme.
Aussitôt la majorité s'agite , et ses « très mal » répondent aux « très bien » de l'opposition.
i Nous devons signaler aussi, parmi les discours de Berryer dans celte session, celui «lu'il prononça sur un projet relatif à l'aliénation de terrains et bAtiments militaires. (27 avril 18(»4). n défendit contre M. Rouher le principe de i'inalicnahilité de tout immeuble dépendant du domaine de l'État, sans une autorisation législative, et fit rejeter l'article 2 du projet par 134 contre 114.
440 BKHUYER SOL'S LA KHriBLIOL'l-: ET LE SECOND EMPIRE.
« C'est une théorie bien vague, fait observer le prési« dent, M. de Morny; cela mérite une explication. »
J(î u'enlrerai pas ilaiis imc discussion liistoriquo, reprend Honyer, je n(^ veux pas rappolor dans quoi état, à la lin du proniior empiro, était la France, sa fortune, son commercp, sa marine, son territoire souillé par la présence de Tétrangcr, appelé (Jeux fois chez nous...
« I*ar qui? Par qui? » demandent quelques membres. Appelé par vous, à la suite des coalitions nouées par vos amis! » s'écrie M. Granier de Cassagnac.
« Oui, par la trahison! » ajoute M. Belmontet.
« Je n(^ croyais pas, conliniio Borryer, que cette fable de la coalition des arnn'es étranî^èros «anienéos on France par la royauté (pii nous ramenait la liberté , pût encore être produite. »
J.es réclamations recommencent, et l'on entend la voix de M. Houhcr disant :
C'est le cortèfjfc que la royauté avait en 1814 qui Ta fait périr en iS.'U).
Cotte fois, Berryer éclate :
(juel était donc ce corlèj^^e? Qui l'a formé? Qui Ta fait venir? Qui a promené les armées françaises, pour des conquêtes devenues inutiles, dans tous les coins do. TEurope?... Qui donc a suscité l'irritation des j)euples? Qui donc a formé cette grande alliance d(»s peuples du Centre et du Nord de TEurope? Qui donc a porté la guerre jusqu'au fond de la Russie pour être poursuivi jusque dans la capitîvle? Voilà le malheur, voilà la cause de nos désordres. Eli lûen î je dis que ces désordres-là, les désordres de 1814 et de 181o, ont coûté plus cher à la France qu(; les cruelles révolutions que nous avons traversées depuis...
L'explosion surprit la Chambre qui n'avait pas encore
entendu pareil coup de foudre. Un membre , pressé d'en finir, s'écria :
Mais c'est une revue rétrospeclive que vous faites là.
On n'a pas fait autre chose dans tout le cours de la discussion, réplique Berryer.
C'est vrai, dit le président, on n'a pas fait autre chose, et je l'ai constamment déploré,
M. de Morny prononça alors quelques paroles justes, mais tardives, sur l'inconvénient de ces récriminations entre des gouvernements, qui avaient eu chacun ses malheurs, chacun aussi sa part de gloire et d'honneur. 11 préparait déjà l'évolution dans laquelle il aurait voulu engager l'Empire. Il avait vu de près les anciens parlementaires, et tout en demeurant le privilégié du régime nouveau, il lui convenait de garder ou de renouer avec ces hommes illustres des relations dont il sentait le prix.
Berryer rentra dans la discussion du budget, et l'Assemblée se reprit à l'écouter, lorsqu'après avoir fait ressortir l'illusion des calculs sur lesquels reposait l'équilibre financier, il renouvela ses instances en faveur de la paix.
On était à cette époque préoccupé de la lutte inégale que le Danemark soutenait contre l'Allemagne dans les duchés de l'Elbe , et l'étrange attitude du gouvernement impérial se désintéressant des traités qui garantissaient les droits de ce petit État, vieil allié de la France, laissait planer des doutes inquiétants sur les pensées qui couvaient dans la tôte de Napoléon III.
La gloire des armes, s'écriait Berryer! Elle a appartenu à tous les temps, à tous les siècles, à tous les gouvernements, et celui de tous que nous avons le droit de plus détester, la Convention, a eu par la guerre une gloire immense, puisqu'elle
442 RERRYER SOUS LA Rl^^PURLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
a nicaintenii riiidépondanco du teiriloire fram^ais. La gloire ne nous manquera jamais. Mais la paix! la France Ta dans ses mains; c'est de la France souhî qu'il di^pcnd de la maia* tenir on Europe.
Plus la puissance du gouvornoment français était grande, plus grande aussi sa responsabilité. Si la guerre venait h s'engager, c'est à lui qu'on l'attribuerait. Pour diminuer les dépenses autant que pour écarter dos tentations dangereuses, Berrycir demandait la réduction de l'effectif, exprimant, sur ce point, une dissidence amicale avec M. Tliiers qui voulait le maintenir.
La Chambre lui était redevenue sympathique, et ses applaudissements saluèrent les derniers mots de l'orateur :
Je finis, en émetlant pour mon pays, ces trois vœux qui sont dans mon cœur, et qui doiv(înt <Hre dans le cœur de tout bon Français : la paix, l'ordre dans les finances et la liberté.
Une élection se préparait dans le Midi. Lo collège d'Alais était convoqué pour le mois d'août. La ville portait son ancien député, M. de Larcy :
La populalion sN'st levée sj)ontanément et m*a pris au collel , écrivait le candidat à Herryer. Je n'ai pu résister; je me serais cru un làclKî et le m<^urtrier de mon pays*.
Les catholiques, les libéraux, les républicains modérés s'unissaient pour soutenir M. de Larcy. L'évéque de Nîmes, M'^'* Plantier, recommandait , après l'avoir décidé à la poser, sa candidature. Avertis par Bcrryer, M. Guizot
1 8 août i»iH.
et M. Jules Favre lui donnèrent leur concours auprès de leurs amis, prolestants et démocrates. En revanche, le Siècle, fidèle à ses habitudes, refusa le sien, malgré les exhortations d'un des membres de son conseil, M. Du- •rierS qui s*en excusait, non sans quelque confusion, auprès de Berryer.
Berryer ne voulut pas que sa voix manquât à son ami. Il écrivit à de M. Larcy une lettre que publièrent, à Texception des feuilles abstentionnistes , tous les journaux de Topposition :
Vous complétez votre vie de dévouement éclairé , lui disait-il , en faisant le sacrifice de votre repos , en un temps où il n'y a guère à obtenir que la satisfaction de remplir un devoir de bon citoyen.
Que je serai heureux de nous retrouver côte-à-côte, marchant avec persévérance dans la même voie où nous nous sommes rencontrés si longtemps ^î...
Le succès , toujours difficile sous le régime du temps, n'était possible que par l'union des forces opposantes. M. de Larcy ne fut pas élu. Berryer s*cn affligea, sans regretter la tentative :
Il importe beaucoup, nous écrivait-il, de ne pas se décourager, en considérant le chiffre des majorités conquises par tant de mauvais moyens en faveur des candidats officiels; il faut être convaincu que la puissance du mouvement dos minorités rendues à la vie publique doit se développer de plus en plus; enfin, il faut, en montrant qu'une partie notable du pays tourne ses regards vers les amis intelligents et dévoués des libertés publiques, il faut, dis-je, faire plus vivement sentir qu'il est mauvais de s'abstenir^.
i Durier (Louis-Émile) 1828-1890, secrétaire général du minisire de la justice (1871), bâtonnier de l'Ordre des avocats (1887-1889).
2 11 août 1864.
3 27 août 1864.
LMnitiative que Berryer avait prise, Tappui qu'il avait donné à la candidature de M. de Larcy, étaient un nouveau coup pour les propagateurs de la consigne abstentionniste. On s'en émut àFrohsdorf ; un des conseillers du Prince crut devoir adresser à Berryer des représentations. Sa lettre témoignait du peu de confiance qu'avaient dans leur propre système les partisans de Tabstention. Ce, qu'il reprochait surtout à Berryer, en lui attribuant, bien à tort, des prétentions personnelles à occuper de lui l'opinion, c'était de publier ses idées; comme si la politique contraire ne pouvait se soutenir que dans le silence, et se sentait vaincue aussitôt que discutée.
La lettre attrista Berryer; il nous la fit lire bien peu de jours après, à Augerville, dans un de ces entretiens où il nous confiait sa pensée. Il nous fit lire aussi sa réponse , expression douce et haute à la fois de la manière dont il avait toujours entendu ses devoirs envers la royauté.
On a dit, peut-être avec quelque raison, écrivait-il, qu'il y a 'des temps où il est plus difficile de connaître son devoir que de le remplir; mais il est plus certain que dans la vie politique, il y a des diversités de situation qui ne peuvent ni ne doivent imposer à tous les serviteurs d'une même cause raccomplissement des mômes devoirs. Le cours des événements que Ton a traversés, la nature et la notoriété des travaux dont la vie a été remplie, les jugements consacrés par l'opinion publique à 1 égard de quelques hommes, leur font des eondilions d'existence sous lesquelles ils ne subissent pas seuls la responsabilité de leur conduite et de leur langage. Dans do telles positions, le premier et le plus sacré des dévoilas d'une conscience honnête, éclairée, attentive, est d'étudier et de calculer bien sérieusement les conséquences de cette refij)onsabilité reportée sur autrui. Avec une semblable direction de l'esprit, aussi généreuse que forte, on est dégagé de
la misère des considérations personnelles, et affranchi des faiblesses qui égarent l'intelligence K
Des témoignages plus consolants lui vinrent, à cette époque, de l'autre côté de la Manche. Par une lettre du 14 juillet 1864, lord Brougham*-^ adressait à Berryer rinvitation, souvent annoncée et cette fois officielle, de se rendre en Angleterre pour assister au banquet que les membres du barreau britannique désiraient lui offrir « comme témoignage de leur admiration respectueuse du grand orateur et avocat, et de leur reconnaissance de son soutien en tout temps de l'indépendance des vaincus ».
Berryer comptait de nombreuses amitiés dans les rangs des jurisconsultes de l'Angleterre; il s'était particulièrement lié avec deux de leurs plus illustres chefs, lord Lyndhurst^, ancien chancelier, et lord Brougham.
Lord Lyndhurst était mort depuis peu à l'âge de quatre-vingt-douze ans; mais lord Brougham, quoiqu'ayant dépassé sa quatre-vingt-cinquième année, gardait sa pleine vigueur. 11 entretenait avec Berryer une correspondance affectueuse, toute sillonnée des traits de cette humeur originale , brusque , mobile , qui se reflétait dans sa physionomie, dans son éloquence, et presque dans les caractères bizarres et heurtés de son écriture.
Il était fier de présenter Berryer à ses confrères, à ses compatriotes , à ce Parlement dont le député royaliste avait pourtant combattu si souvent la politique. Berryer,
1 5 octobre 1864. Copie autograplie dans \es papiers de Berryer,
2 Brougham (Henri , baron) 1778-18G8. l\ avait été lord chancelier.
3 Lyndhurst (John Singlcton Coplcy, baron) 1771-1863, avait été attorney général, lord chier baron de la cour de TEchiquier, et trois fois lord chancelier.
à son tour, en acceptant l'invitation qui lui était faite, déclarait ne pouvoir ambitionner « un plus noble prix de ses efforts pour tout droit légitime et pour les libertés publiques, » que « l'approbation des jurisconsultes hommes d'État de la libre et monarchique Angleterre * ».
11 arriva le o novembre à Londres, accompagné du bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, M. Desmarets^, et de son jeune confrère, M. Goumot^.
11 fut reçu par lord Brougham dans son hôtel de Grafton-Street. Le soir môme plusieurs membres de la Chambre des Lords et du barreau, le duc de Wellington, le marquis de Clanricarde, ancien ambassadeur en Russie, Sir Fitz-Roy Kelly, ancien attomey général, qui le lendemain donnait en son hôtel de Gonnaught-place un grand dîner en l'honneur de Berryer, fêtaient à la table de lord Brougham la venue de l'orateur français.
Déjà en 1843, lors du voyage de Belgrave-Square, la société anglaise avait accueilli Berryer; elle le combla, dans ce nouveau séjour, de ses attentions et de ses prévenances.
Une affluence nombreuse se pressait pour le voir, le 8 novembre, à la séance de la société des sciences sociales, que présidait lord Brougham. L'attorney général , Sir Roundell Palmer, et, après lui, Sir Fitz-Roy Kelly félicitèrent l'assemblée de l'honneur que lui faisait la présence du plus illustre membre du barreau français, M. Berryer w le premier de tous dans la génération actuelle », dit Sir Fitz-Roy Kelly.
Le lendemain, lord Brougham conduisait son hôte à la Cour du banc de la reine , à Wetsminster. Quand Ber-
1 2*2 juillet 1804.
^ Dcsmareis (Krncst-Lcon-Joscph) bâtonnier (18GM86G), conseiller d'État (19 septembre — 4 décembre 1870).
3 (iournot (Louis-Achillc) 18â9-18(i9. 11 avait été secrétaire de la conférence des avocats sous le bàtounat de Berryer qui Tavait on grande amitié.
ryer parut, les juges et les avocats se levèrent, et le Lord-chief justice, Sir Alexandre Cockburn, s' avançant vers lui, le pria de prendre place à sa droite.
C'était le soir de cette journée, le 9 novembre, qu'avait lieu dans la salle de Middle-Temple le banquet offert par le barreau. Plus de quatre cents convives, avocats et magistrats, s'étaient réunis. Au premier rang, on remarquait le chancelier de l'Echiquier, M. Gladstone.
A cette réunion toute anglaise avait songé à se mêler, nous le savons aujourd'hui , un Français , un exilé , dont la présence eût causé à Berryer une douce émotion. Un petit-fils de Louis- Philippe qui devait, au jour des désastres, révéler son cœur à la France, le duc de Chartres , s'était dit que sa place était à cette solennité : il avait été au moment de réclamer son inscription sur la liste des convives :
Je pensais, écrivait-il dans une lettre dont Berryer eut communication, que c'était le devoir de tout Français et de tout libéral , de rendre hommage au talent éclatant aussi bien qu'à la conduite politique digne et inébranlable de l'illustre orateur... Bien plus, il me paraissait que celui qui a combattu si énergiquement les décrets du 22 janvier, avait droit de s'attendre à être « cheered » par ses clients K
D'autres considérations arrêtèrent ce noble mouvement. Il n'en mérite pas moins d'être livré à l'histoire.
Ce fut l'attorney général qui le premier proposa le toast à Berryer « à la santé de l'illustre citoyen, du patriote éminent^ du grand orateur, de cet avocat sans rivaux enfin, dit-il, que nous avons le bonheur de posséder parmi nous dans cette mémorable séance. » Berryer répondit à l'attorney général. Il était ému d'entendre ce magistrat, l'organe de la justice, parler, comme chef du
1 13 novembre l8Gi.
barreau, au nom des avocats, et il faisait observer que telle était le coutume en France « quand les procureurs généraux et les avocats-généraux s'appelaient eux-mêmes les généraux dos avocats ».
Puis, relevant les éloges décernés à sa carrière :
Après ciiKjuante ans do travaux, dit-il, j'ai reçu de me? conlrcros de France un témoignage do fraternelle sympathie. Mais là j '(Hais au milieu des miens. Près do vous, je ne saurais dire co que j(* sons. Si : laissoz-moi dire co que j'éprouve en ce momrnt; il mo somhlo que c'est la voix do la postérité que j'entends tomber do vus lèvres.
Lord Brougham, répondant au toast que Tattorney général avait également porté en son honneur, fit à son tour l'éloge de Berryer. Il déclara ne le comparer à aucun des orateurs fameux des temps classiques, mais bien à un homme « qui les a tous surpassés, à Erskine Tun des plus grands avocats que le monde ait jamais connu peut-être, et avec lequel l'illustre avocat peut sans crainte soutenir la comparaison ». Chez Berryer, comme chez Erskine, lord Brougham trouvait, à un égal degré , « cette faculté précieuse de conduire une afTaire avec une habileté parfaite , comme avec une incomparable éloquence » , cette qualité « la première et suprême qualité de l'avocat » de savoir calculer tout ce qui peut servir aux intérêts de son client, en môme temps que « ce courage indomptable que ni les rois, ni les tribunaux, ni les juges, ne peuvent fléchir. »
M. Gladstone voulut, lui aussi, rendre hommage à Berryer. Il signala dans la réunion une preuve nouvelle de u l'amitié cordiale et croissante qui unissait les deux grandes nations de France et d'Angleterre » et , se tournant vers l'hôte du barreau , il dit qu'il était « heureux d'offrir i\ M. Berryer le juste tribut d'admiration que méritaient les actes dont sa vie était remplie ».
Sa personnalité est jurande, ajonta-t-il, non seulement par ses actes, mais plus encore par son dévouement aux principes indestructibles qui constituent un barreau libre et indépendant, obligé par les plus hautes considérations de faire entendre la voix de la vérité en toutes circonstances.
Une solennité plus importante devait susciter en rhonneur de Berryer de nouvelles manifestations.
Le banquet annuel, donné à Guildhall par le Lordmaire, avait été fixé au 11 novembre. Berryer y fut invité. Ce n'était plus seulement Tavocat, ainsi que le prétendaient en France les feuilles officieuses, c'était rhomme politique, c'était le grand orateur royaliste qui, comme une puissance, était appelé à cette réunion où devaient paraître, suivant l'usage, les plus hauts personnages de l'Angleterre, les chefs de son gouvernement, et les représentants des gouvernements étrangers.
Comme M. Gladstone, comme lord Granville, comme lord Brougham , comme lord Palmerston , Berryer, à son entrée dans la salle, fut l'objet de chaleureuses acclamations. Après que le Lord-maire eut porté un toast à la reine, le Premier^ lord Palmerston , vif et alerte, malgré ses quatre -vingts ans*, prit la parole. Il envisagea d'abord, conformément à l'usage suivi chaque année , la situation politique.
Puis, plaçante la hauteur d'un événement politique la présence de l'illustre étranger :
Je vous félicite, Milord-maire , dit le ministre, d'avoir en cette occasion solennelle, parmi la nombreuse assemblée d'hommes distingués assis à votre table, deux personnages aussi éminents dans leur pays respectif par leur puissante intelligence et leur savoir, que par les services qu'ils ont rendus à l'humanité. L'un est notre compatriote, l'autre un des fils
i Palmerston (Henry-John Temple, vicomte); no en 178», il mourut en 186S.
de celle noble nation , de ce grand penple qu'une courte dislance ««épare seule de nos rivages. Je crois inutile d'ajouter que le i)remier auquel je fais allusion, est un homme universellomont connu dans cette capitîile, comme son nom est dans toutes les bouches; j'ai désigné lord Krouglmm. A côté de lui vous voyez ici un étranger de la plus haute distinction; vous voyez M. Herryer* [Applaudissements prolongés); cet homme (jui a atteint le point culminant de l'apogée de la gloire dans son p.ays, cet houinie, dont le nom est Européen, sans rivaux dans 1(^ barreau, aussi respecté qu'estimé pour la dignité de son caractère, pour l'élévation de son esprit et la noblesse de ses sentiments, qualités indispensables, loi*squ'elles sont jointes, connue en lui, au talent et à l'éloquence, pour faire du caractère d'un avocat et même de tout autre homme un modèle de perfection.
Je suis vraiment heureux, milord maire, que vous ayez l'occasion de rendre hommage au talent et aux capacités intellectuelles du peuple français, en rec(»vant à votre table celui qui est l'un de ses plus digues représentants comme intelligiMure, et j'îijoulerai comme patriotisme. — J'espère que la visite de cet illustre orateur ajoutera un nouvel anneau à ces liens d'amilié qui doiv(înt nous réunir, et qui, j'en ai l'espoir, uniss(Mil vrainu'ut deux nations voisines , toutes deux dignes Tum» i\o l'autre, toutes deux à la tète de la civilisation du m(»nd(% et (jui , capables qu'elles seraient de se faire le plus grand tort connue ennemies, peuvcMit , comme amies, se rendre l(»s plus grands services.
Le Lord-maire porta ensuite un toast à M. BciTjrer, et aux étrangers de distinction présents au banquet. Berryer répondit en ces termes :
Milord-maire, Milords, Mt^sdames, Messieurs, je voudrais
1 • Quel di^iK* clior de la mngistruluro. ('^rivait M. Forcade. quel ciiancvWor eût été M. Herryer ! Ce regret rêveur ne devait point ôtre déplace; l'aiiire jour dans la salle de Middle-Teniplc ou au banquet du lord-maire, lorsque, avee une délicatesse et une justesse de touche vrai meut admirallies, lord Palinerston traçait un portrait si vrai du caractère jioUUquo de M. Uerryer. » (Revue des Deux- Mondes , 1.*; novembre 18G4.)
pouvoir vous remercier dignement de la faveur insigne qui m'a été accordée d'être admis dans cette solennelle et majestueuse assemblée. Je ne puis recevoir en ma personne et accepter pour moi-même les paroles bienveillantes et flatteuses que vous venez de faire entendre et qui ont été développées par lord Palmerston, avec une bonne grâce généreuse de la part d'un esprit aussi distingué que le sien, et je ne saurais même vous exprimer mes remerciements qu'en vous disant avec sincérité quelle admiration j'éprouve devant cette fidèle conservation des vieilles coutumes nationales. Heureuse la nation qui sait garder ainsi la tradition des vieux âges, et jusqu'aux usages qui peuvent paraître de peu d'importance, mais qui font revivre les ancêtres par une sorte de coexistence avec les générations qui leur succèdent, antiques souvenirs qui deviennent la base solide des progrès, des améliorations que les temps réclament! Il n'est pas de spectacle qui parle plus haut à l'esprit, qui émeuve plus les cœurs que celui que nous voyons en ce moment, et pour les yeux qui les contemplent, il en, est qui seraient bientôt remplis des larmes du regret. Je me livrerais ici à de trop pénibles réflexions, en voyant à la fois maintenus à travers les siècles, dans la personne d'une reine bien aimée, l'autorité royale fidèlement respectée, et respectueuse elle-même de toutes les libertés de la nation, près du trône ce grand corps héréditaire de la Chambre des Lords, où vivent et les dignes héritiers de ceux qui ont jadis fait la gloire de ce pays, et les hommes éminents qui se sont illustrés par les grands services des hautes intelligences, au sein d'une nation éclairée; plus loin, une Chambre des communes, composée d'hommes librement élus, vrais représentants des intérêts et des volontés d'un peuple loyalement et intelligemment interrogé, et cette grande institution municipale dont vous êtes, railord-maire , le digne et respectable chef, et qui , avec une majestueuse autorité et une entière indépendance, maintient les anciens droits et les fiers privilèges de cette antique cité. Ne vous étonnez pas, milord, des impressions pénibles que subit en ce moment celui qui a l'honneur de parler devant vous... Mais je n'oublie pas que je suis en dehors de ma patrie, et je m'arrête. Je vous salue, milords, et je vous remercie.
On se figure avec quel accent furent dites ces paroles*. Berryer, dans l'intimité, Ta raconté lui-môme :
Je vous dirai, à vous, chère amie, qu'au milieu de cet immense auditoire, j'avais toute la plénitude de ma voix, rentière liberté de mes gestes , et une grave émotion qui me faisait sentir la dignité de la position qui m'était accordée. Gournot vous fera le récit de tous ces témoignages de haute bienveillance et de flatteuse considération... Il y a eu des îiourrahs et des vivats, où j'étais fort étonné d'entendre retentir mon nom, dans les bouches britanniques'!
En revenant à Paris, Berryer trouva une lettre de M. de Montalembert s'associant, comme toujours, aux ovations qui lui étaient faites.
... Maintenant que le bruit des applaudissements de toute l'Angleterre intelligente et libérale s'est un peu calmé autour de vous, laissez-moi venir à mon tour et tout bas vous dire combien j'ai joui de votre triomphe. J'en ai joui d'abord pour vous, parce que l'admiration et la reconnaissance que vous m'inspirez, comme à tant d'autres, se sont de plus en plus transformées en vive et tendre affection pour vous, et que rien de ce qui vous arrive d'heureux ou de malheureux, ne saurait plus m'ètre indifférent. J'en ai joui ensuite pour la grande cause que vous êtes allé représenter là-bas, la cause (le Vhonneur, de la probité, de la dignité humaine, servie par une ])arole incomparable. J'en ai joui surtout pour TAnglctorre; car, vous le savez, je suis un anglomane incorrigible, et, malgré tout ce que les Anglais ont fait en ces derniers temps pour me corriger et me dégoûter de mes illusions de jeune homme, je sens que je suis trop vieux pour en chan-
1 « L'émotion interrompail sa voix vibrante, dit encore M. Forcade, lorsqu'il voyait et décrivait en si beaux termes les nobles fruits que la liberté, chez nous encore si peu féconde, a produits en Angleterre. • (Aevue des Deux-Mondes, \i> novembre 186»).
:2 A la vicomtesse de Vaufreland. Londres, 10 novembre 186i.
ger. Jugez donc du bonheur que j'ai éprouvé en les voyant saluer avec un enthousiasme loyal et sincère un homme qui ne les a jamais ni servis, ni flattés. C'est la première fois que cela leur arrive, à ma connaissance. 11 n'y avait qu'un Berryer qui put remporter une pareille victoire!*...
1 LcUre du comte de Montalembert à Berryer — 20 novembre 1864. Papiers de Berryer.
CHAPJTRE XII.
Le Procès des Treize. — Plaidoirie de Berryer. — Affaire de la famille de Montmorency. — Berryer et M. Dufaure. — La convention du 15 septembre 1864 et l'Encyclique Quanta Cura. — Mesures prises par le gouvernement pour empêcher la publication de l'Acte pontifical. — L'écrit de MS»" Dupanloup. — Notes de Berryer sur la question romaine, en vue du débat qui doit s'engager à la Chambre. — La maladie l'empêche d'y prendre part. — Discours de M. Thiers. — Correspondance de Berryer avec lui. — Mort du général de la Moricière.
— Douleur de Berryer à cette nouvelle. — Ses lettres. — Obsèques du général & Nantes. — Discours du général Trochu sur sa tombe. — Lettre de Berryer au général Trochu et réponse du général. — Oraison funèbre de la Moricière prononcée dans la cathédrale de Nantes par l'évêque d'Orléans. — La décentralisation. — Lettre de Berryer au comité de Nancy. — Note du comte de Chambord sur la question.
— Empressement de Berryer à faire connaître cette note aux hommes politiques. — Session de 18G6. — Discours de Berryer sur l'Algérie.
— Les origines du conflit entre la Prusse et l'Autriche. — Imminence de la guerre. — Discours de M, Thiers pour conjurer le gouvernement de l'empêcher. — Sa lettre à Berryer. — Discours de l'Empereur à Auxerre. — Sa lettre à M. Drouyn de Lhuis. — La guerre est déclarée entre l'Autriche d'une part et d'autre part la Prusse et l'Italie. — Victoire de Sadowa. — L'Empereur d'Autriche cède la Vénétie à Napoléon III et invoque sa médiation. — Préliminaires de paix. — Les Italiens s'emparent de la Yénétie, sans attendre l'assentiment de la France, et la Prusse conclut la paix avec l'Autriche sans consulter la cabinet des Tuileries. — Dissolution de la Confédération germa-
nique. — -La Confédération des Etats du Nord se forme sous l'autorité de la Prusse à l'exclusion de l'Autriche. — Dithyrambes officiels en l'honneur de Napoléon III. — En réalité les événements d'Aile*
magne sont la ruine de la politique séculaire de la France et pour elle une défaite morale. — Tristesse de Berryer devant ces résultats. — Election de Baugé (Maine-et-Loire). — Instances de Berryer auprès de M. de Falloux pour le décider à se présenter. — Les divisions des partis opposants amènent le succès du candidat officiel.
Peu de jours après son retour de Londres, à la fin du mois de novembre 1804, Berryer était appelé par le Procès des Treize devant la Chambre des appels correctionnels de la Cour de Paris.
Plusieurs membres du parli républicain avaient constitué à Paris, en vue des élections de 1863, un comité qui entretenait avec les départements de nombreuses correspondances.
Ce comité reprit, l'année suivante, ses réunions pour préparer les élections partielles. Le jour du scrutin était proche. Le gouvernement, pressé de couper court à la propagande, fit faire une descente de police au siège du comité, et ordonna des poursuites contre treize de ses membres, comnies prévenus d'avoir fait partie d'une association illicite. En réalité le comité comptait plus de treize membres, puisque l'accusation lui reprochait d'avoir dépassé le nombre de vingt. Mais on avait fait un choix, tout comme en 1845 dans l'affaire de Tassociation de Saint-Louis '.
Un jugement du tribunal de police correctionnelle, en date du 6 août 1804, condamna les prévenus à cinq cents francs d'amende et aux dépens.
Ils interjetèrent appel devant la Cour impériale.
Les prévenus étaient républicains, quelques-uns hommes de 1818, comme M. Garnier-Pagès, M. Carnet,
1 V. Berryer et In Monarcfiic de Juillet, — p. 453.
LA GUERRE d'aLLEMAGNE. 457
M. Corbon^ ; d'autres plus jeunes, destinés à faire figure sous la troisième République, comme M. Floquet, M. Hérold^, M. Durier, M. Jules Ferry ^ M. Clamageran; plus d'un, arrivé depuis cette époque au pouvoir, devait y oublier les maximes de tolérance et de liberté qu'il avait professées jadis ; mais tous alors étaient de feu pour la liberté, et ils prouvaient aux opinions adverses leur esprit de concilialion, en invoquant Tappui de ceux qui les représentaient \ Ce n'était pas seulement à des républicains comme MM. Marie, Grévy, Jules Favre, Picard, qu'ils avaient confié leur défense, c'était à des libéraux, à des monarchistes, comme MM. Dufaure, Hébert, Berryer.
En les couvrant de sa parole, Berryer demeurait fidèle d sa politique de tous les temps. On lui avait reproché en 1841 de s'être associé à M. Arago et à M. Odilon-Barrot pour défendre devant la Cour d'assises de Maine-et- Loire M. Ledru-Rollin et M. Hauréau^. Il n'avait fait ce jour-là, comme il le dit, que revendiquer dans la personne d'adversaires les droits communs à tous les partis. Ceux qui blâmaient sa conduite à cette époque, devaient plus tard la justifier en l'imitant. En 18G4, l'ancien procureur-général, l'ancien garde des sceaux du gouvernement de juillet, M. Hébert, prenait place, comme Berryer
i Gorbon (Claude-Ânthynic) 1808-1891, représentant du peuple en 1848 et 1871, sénateur inamovible en 1875.
2 Hérold (Ferdinand) 1838-1882, conseiller d'État (1871), sénateur (187G), et préfet de la Seine (1879).
3 Ferry (Jules-François-Camille) 183i + 1893, député en 1869 et de 1870 à 1889, représentant du peuple en 1871, successivement ministre del'instniction publique et des affaires étrangères, président du conseil (1880- 1881, et 1883-1885), sénateur (1891) et président du sénat (1893).
* « ... Je viens frapper à la porte qui s'est toujours ouverte au droit violé. Vous êtes un de nos bâtonniers, et plus encore une des plus vivantes images de la liberté. Voulez-vous me faire l'Iionneur d'accepter ma défense devant la police correctionnelle ? » Lettre de M, Jules Ferry à Berryer, 25 juin 1864. — Papiers de Berryer,
s V. Berryer et la Monarchie de juillet^ — p. 312.
et M. Dufaure, à côté d'avocats républicains, pour défendre dans la personne de prévenus, également républicains, les garanties nécessaires à toutes les opinions.
M. Jules Favre avait plaidé seul devant le tribunal de police correctionnelle. Son discours avait eu un tel éclat, que, d'accord avec les inculpés, ses confrères avaient déclaré renoncer à la parole.
Il en fut autrement devant la Cour impériale. Chacun reprit son rôle, et le débat fut agrandi par Tintervention de membres du comité qui n'avaient pas été poursuivis et qui demandaient à Tôtre.
Berryer plaidait pour M. Jules Ferry, jeune avocat signalé par un récent écrit en faveur de la liberté électorale, et qui, très animé, h cette date, contre la secte radicale, cherchait jusque dans les rangs du parti monarchique des alliés pour la combattre.
Berryer ne dit tout d'abord que quelques mots pour son client, mais avec une telle vigueur que la salle retentit d'applaudissements. M. Dufaure qui lui succéda, déclara que l'émotion , dont la parole de son confrère l'avait pcmôtré, lui laissait à peine la liberté de parler.
Le procureur-général, M. de Marnas, occupait le siège du ministère public. Il répondit aux plaidoiries, et voulant faire sentir les périls dont le gouvernement était menacé, il on montra la preuve, en désignant le banc de la défense , dans la coalition de ces hommes de la Restauration, de 1830 et de i848, réunis pour « attaquer la poursuite la mieux établie au point de vue du droit ».
11 avait à peine terminé que Berryer se lève avec impétuosité ' :
Je prends la parulo, dit-il, jiî Tusurpe; je la prends le premier, parce que j'ai besoin d'expliquer pourquoi je suis ici. Oui,
1 Cliaiiihrc (l(.'s uppcsls do police corrcclionucUo de la Cour Impériale «le Paris, audience du !«' déecuihre i80i.
LA GUERRE D'ALLEMAGNE. 4o9
je vote avec ces Messieurs! Oui, je viens défendre le comité démocratique! Je sais bien que ce comité porte dans son cœur ridée républicaine à laquelle je suis profondément opposé; ... mais que viennent-ils demander? Dans un pays où le suffrage universel est établi, ils viennent demander la liberté de faire valoir leur opinion. — Eh bien! moi, je suis fils d'un électeur de 1789. Mon père ma élevé dans la tradition des grands principes, des grandes idées de cette époque, et c'est parce que dès longtemps, et quand régnait le despotisme , mon sage père m'avait fait étudier les travaux de 1789, que j'ai salué avec amour et béni la royauté qui venait rendre à la France le régime constitutionnel. Voilà mon origine. Aujourd'hui, c'est à cause de mon attachement à ces principes constitutionnels, à ces libertés politiques, que je tiens à conserver le peu de garanties, le peu de libertés qui m'appartiennent aux termes mêmes de la constitution actuellement établie...
Et, revendiquant pour tous, à quelque parti qu'ils se rattachent, le droit de faire valoir leurs convictions devant le pays :
Je veux leur liberté, parce qu'elle est la garantie de la mienne.
Mea res agitur paries quum proximus ardet.
Maxime rarement suivie, souvent oubliée de ceux qui l'ont le plus invoquée. Berryer, au déclin de ses jours, pouvait se rendre ce témoignage de n'y avoir jamais manqué :
Je suis vieux; eh bien! j'ai cette satisfaction dans mon cœur et je l'aurai jusqu'au dernier moment, lorsque je m'endormirai dans mon dernier sommeil, que la France a toujours été toute ma pensée. C'est pour cela que j'ai gardé l'indépendance de cette robe avec laquelle je viens ici et que je n'ai jamais désertée; c'est pour cela que jo n'ai livré ma parole aux amis que je suis toujours heureux de servir, comme aux ennemis que je ne sais pas repousser, qu'en obéissant aux
460 BERRYER SOUS \Jl RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
olans sincères et vrais de ma conscience, aux claires et manifestes convictions de mon esprit et de mon intelligence. Ce sont ces sentiments que je porte dans la cause, comme je les porte au milieu du Corps législatif. Je veux encore, à mon vieil âge, défendre les idées que je crois salutaires à mon pays en combattant colles que je lui crois nuisibles.
La position bien définie, Berryer entre dans le fond du procès.
De l'aveu du Procureur-général, les comités électoraux avaient jusque-là, sous tous les gouvernements, de 1814 à 1851, librement fonctionné. On voulait modifier cet état de choses, et pour y arriver, on changeait le sens de la loi.
Et dans quelle législation allait-on chercher le point de départ de cette interprétation nouvelle? Dans le code pénal de 1810! A ce moment, sous le second Empire, tous les républicains protestaient contre révocation d'une pareille origine. Ils applaudissaient Berryer sécriant :
... Les lois sont faites pour les temps où on les promulgue. Comment! cette loi de 1810, étrangère à tout ce qui concerne Texcrcice des droits politiques, la liberté. Tordre constitutionnel, vous l'introduisez dans cette discussion... Vous en faites la garantie de vos droits et de vos intérêts dans la société française actuelle... Je dis que faire cela, c'est le renversement de riionnèteté et de la conscience... Aucun gouvernement ne l'a osé!...
A la fin de son discours, la mémoire encore toute pleine de ce qu'il venait d'observer en Angleterre, Berryer, passait en revue les institutions des pays européens; il mettait dans un douloureux relief la situation de la France.
Messieurs, nous avons été en France, depuis cinquante ans,
les éducateurs de tous les États qui nous environnent. Je ne parle pas de l'Angleterre, son influence n'a jamais dominé sur le continent... laissons les Anglais de côté avec leur bonheur, avec ce magnifique respect qu'ils ont d'eux-mêmes et de leur histoire, avec la double puissance de la tradition et du progrès, avec leurs vieilles institutions, ces vieilles racines sur lesquelles ils savent enter les ramures verdoyantes et cueillir les fruits savoureux de l'ordre et de la liberté'.... Laissons-les, en leur portant envie. Mais ceux qui sont sortis de nous, ceux que nous avons formés, les Belges, les Hollandais, tous les peuples de l'intérieur de l'Allemagne , les Espagnols et même aujourd'hui les Autrichiens, appelez-les tous ici et dites-leur : en France où il y a le suffrage universel , on se demande si les citoyens, avant de se réunir au nombre de quarante mille pour choisir un nom , ont le droit d'en délibérer entre eux. En vérité, cela n'est pas croyable. La France en est-elle arrivée là? Cela fait tomber l'àmc de douleur!...
Après ce discours, l'audience ne put continuer. Elle fut renvoyée au lendemain.
La cour confirma le jugement. Mais le retentissement du débat fut un triomphe pour Berryer.
Berryer n'estimait pas d'un moindre intérêt le procès qu'il plaida, dans le cours de l'année suivante* , pour la famille de Montmorency; revendication du droit de propriété dans son acception la plus haute, la propriété du nom.
Le duc de Montmorency-, dernier héritier de ce grand nom de Montmorency, était mort le 18 août 1862. Moins de deux ans après son décès, un décret impérial relevait
1 13 janvier 1865 en première instance, et 31 juillet en appel.
2 Montmorency (Anne-Louîs-Raoul Victor duc de) 1790-1862.
son titre et créait duc de Montmorency un des neveux du défunt, le comte Adalbert de Talleyrand Périgord. Ce décret ne fut connu qu'au mois d*août i864; mais le comte Adalbert n'en avait pas attendu la publicité pour s'en prévaloir.
Une assignation , lancée au nom des représentants de la famille de Montmorency, appela M. de Talleyrand devant la première chambre du tribunal de la Seine pour se voir interdire de prendre le nom et les armes de Montmorency. M. Nicolet plaidait pour M. de Talleyrand; M. Dufaure et Berryer pour la famille de Montmorency.
On n'imagine pas à quel labeur se livra Berryer pour préparer cette affaire. Ses visiteurs le trouvaient absorbé dans la lecture de Moreri et des vieux historiens de la noblesse de France ; il étudiait avec une passion consciencieuse les origines du nom de Montmorency, cherchant à éclaircir les obscurités des anciennes chroniques , soulevant les hypothèses , les soumettant modestement aux érudits, engageant une correspondance avec un de ses plus savants collègues de l'Institut, M. Paulin Paris, qui lui répondait avec sa compétence accoutumée , en saisissant cette occasion de lui dire : « depuis quarante ans, je profcîsse un véritable culte pour votre caractère et tout ce qui est vous \ »
C'est que Berryer portait au plus haut point le respect des grandes races de France; il regardait comme un patrimoine national tout ce qui intéressait leur honneur et leur dignité.
En quels termes il rappelle devant le tribunal les origines des armoiries des Montmorency ! Son âme se déploie au milieu de ces souvenirs de la grandeur française^.
1 décembre 1864. — Papiers de Berryer. Une seconde lettre de M. Paulin Paris, répondant à de nouvelles questions de Berryer, est datée du 1" janvier iSGK.
2 Tribunal de 1'« instance de la Seine, 13 janvier 1865.
LA GUERRE d'aLLEMAGNE. 463
Au treizième siècle, au mémorable jour de 1214, Mathieu de Montmorency qui eut si grande part à la victoire de Bouvines contre Othon IV, empereur d'Allemagne, présenta à Philippe- Auguste un trophée de douze bannières aux armes impériales.
Quelle scène magnifique ! Le roi , qui avait poussé au plus fort de la bataille et s'était jeté vaillamment dans la mêlée, blessé lui-même, voit après la victoire Mathieu de Montmorency, couvert de blessures. Philippe- Auguste, trempant son doigt dans le sang qui s'en échappait avec abondance , fait sur Técusson du connétable une croix rouge dont les quatre bras seront désormais cantoimés avec les douze aigles impériales que Montmorency vient d'enlever à l'ennemi. Voilà la superbe origine des seize alérions conquis aux batailles de Soissons et de Bouvines dont M. Adalbert se veut parer.
Ce sont là des parures héroïques, insignes, nationales, dont nul n'a le droit de disposer, pas plus qu'il n'est permis en France d'aliéner les diamants de la couronne; marques d'honneur chères et sacrées pour la famille à qui elles appartiennent, et dont un étranger ne peut pas être affublé héréditairement, comme en un jour de fête ou de folie, on revêt les costumes et les armures des anciens preux pour s'en faire un brillant ornement dans les mascarades de la cour ou de la ville.
Plus loin, l'orateur retrace les phases diverses par lesquelles a passé le duché de Montmorency : créé en 1551 par la transformation de la baronnie en duché-pairie, éteint et aboli en 1632 à la mort d'Henri de Montmorency, qu'un arrêt du parlement de Toulouse a condamné à monter sur Téchafaud, le duché est érigé de nouveau par Louis XIII en faveur du prince et de la princesse de Gondé; puis, en vertu d'une ordonnance de Louis XIV, le nom de Montmorency est affecté au duché de Beaufort, le fils du vainqueur de Rocroy, possesseur de la terre et du duché de Montmorency, ayant obtenu du roi de garder le titre de duc d'Enghien. A ces mots, Berryer interrompt son récit :
A celto épocfiio de i688, dit-il, il ne reste plus de duc de xMontinorency; il y a un duc d'Enghicn qui a remplacé le duc de Montmorency. Prétendez -vous à ce titre de duc d'Enghien?... Pour le relever, il faudrait descendre dans les fossés de Vincennos. Le voulez-vous?.
Citons encore cette péroraison dans laquelle Berryer se retrouve avec sa pensée politique, unissant le passé et le présent, sachant intéresser à la cause du plus ancien nom do la vieille France les gloires de la Franco nouvelle.
Nul droit ne protège l'envahissement de l'un des plus grands et des plus glorieux noms de notre histoire nationale. La tentative aujourd'hui faite n'alarme pas seulement les fils de toutes les familles de notre vieille noblesse française; elle est un légitime sujet d'inquiétude pour les survivants et les héritiers des grands noms anoblis par l'éclat immortel des victoires remportées eu notre âge. Bellune, Montebello, Istrie, Albufera, Regglo, Eckmul, Tarente et tant d'autres, et Malakofî et Magenta...
Je me sens peureux riudigaation d'une fierté jalouse, et on cet instant se remuent dans ma mémoire les beaux vers d'Auffuste là Ciuna :
Oses-tu bien penser que les Serviliens , Les Cosses, les Métèls, les Fautes, les Fabicns Et tant d'autres enfin, de qui les grands courages De» héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si glorieux, Jusqu'à pouvoir souffrir...
Souffrir.... l'usurpation de leur bien le plus chcrl Non, Messieurs , vous ne consacrerez pas une telle usurpation*.
Le tribunal de première instance et, après lui la cour impériale % se déclarèrent incompétents, le décret qui avait conféré le titre de duc de Montmorency, échappant,
1 Jugement du 3 février et arrôt du 8 août 1868.
comme acte de la puissance souveraine, à l'autorité judiciaire. Mais deux choses résultèrent de l'arrêt de la cour; la première que le comte de Talleyrand, en revendiquant le titre de duc de Montmorency, ne prétendait pas au nom de Montmorency, la seconde que le décret du 14 mai 1864, n'ayant pas, avec le titre, mentionné les armoiries, n'avait point donné à l'impélrant le droit de les porter.
Le 15 septembre 1864, le cabinet des Tuileries avait passé avec le cabinet de Turin une convention relative à la situation des États pontificaux. Cette convention ne fut insérée au Moniteur que le 10 octobre. La nouvelle fut une surprise pour la France, comme l'avait été en 1861 l'annonce des traités de commerce.
Aux termes de cet arrangement, Tltalie, dont la capitale allait être transférée à Florence, s'engageait à ne pas attaquer le territoire actuel du Saint-Père et à empêcher, même par la force , toute attaque venant de l'extérieur, qui serait dirigée contre lui. La France retirerait graduellement ses troupes des États pontificaux dans un délai de deux ans au plus ; le Saint-Père pourrait former une armée à la condition qu'elle ne devint pas une menace pour l'Italie.
Le trait saillant de la convention du 15 septembre ^ c'était que le principal intéressé n'y figurait pas. On disposait du Pape sans le Pape, et la puissance avec laquelle le gouvernement français prétendait concerter les moyens de garantir la sécurité du saint Père était précisément celle qui l'avait jusque-là mise en péril.
Le Saint Siège ne fit contre le traité aucune manifestation. Mais , peu de temps après sa publication, le 8 décem^ bre 1864, parut l'encyclique Quanta Cura, accompagnée
BBRRYER. — T. III. 30
du SyllabuSy résumant les erreurs contemporaines que la Papauté, dans des actes antérieurs, avait condamnées.
La Convention du 15 septembre, fixant d'avance la date de l'abandon de Home par les troupes françaises, avait • inquiété les catholiques; l'Encyclique, livrée aux interprétations passionnées et contradictoires des journaux et des cercles, pouvait les troubler. Poussé et devancé par les feuilles de gauche qui dénonçaient le document pontifical comme une attaque aux principes de la société moderne, le gouvernement le déclara lui-même « contraire à nos institutions fondamentales », et traduisit devant le Conseil d'État les évoques qui en avaient donné lecture dans leurs cathédrales. Contre ces commentaires et ces prohibitions s'élevèrent les protestations de TÉpiscopat. La plus décisive fut l'écrit de Tévôque d'Orléans intitulé ; la Convention du 15 septembre et r Encyclique. Interprétation exacte et véridique des actes du Saint-Siège, cet écrit valut à M**' Dupanloup les félicitations solennelles du Pape.
La question devait venir devant les Chambres. Berryer s'y préparait. Il avait amassé les notes, les documents, les arguments, sur la politique du gouvernement, sur la Convention du 15 septembre, et sur ces grands problèmes des rapports de l'Église et de l'État, du pouvoir temporel et de la liberté religieuse , que soulevaient à la fois les événements, les actes ofliciels et les amendements des députés de la gauche.
Quand on a vu par d'autres exemples ce que quelques mots^ jetés par lui sur le papier, devenaient à la tribune sous l'inspiration du moment, on regrette amèrement que Berryer n*ait pu donner suite à son dessein.
Sur la question romaine il engageait ainsi le débat.
(Vous avez voulu) affranchir rilalic de la domination autri- (iliicuuc. — L'Autriche en frardc la clef*
LA GUERRE d'ALLEMAGNE. 467
Volontés dictées — méprisées — N'étiez-vous pas assez fort pour les soutenir? 11 ne fallait qu'un mot. Quand la dernière violation sera consommée... Quand (vous) serez loin, reviendrezvous pour imposer ces volontés méprisées?
Quelles ont été vos volontés? Comment déclarées? C'est vous qui renversez la Papauté, non de vos propres mains
— pourquoi pas, si la Papauté est de trop dans le monde? — mais par la main de celui que vous avez armé, en lui disant de ne pas se servir des armes que vous lui avez données. — Politique qui se dit fière et qui s'humilie.
Rappelant la conduite tenue en 1832 par le gouvernement de juillet.
Ancône — 1832 — Lorsqu'à la nouvelle de l'entrée des Autrichiens à Bologne , un corps de troupes françaises fut envoyé pour occuper Ancône , ce fut un acte de politique nationale qui dut être applaudi dans la France catholique, parce que c'était, disait-on, soustraire la Papauté à l'influence dominante d'une puissance étrangère. Allez- vous aujourd'hui la livrer à la domination, non d'une puissance protectrice, mais d'une puissance ennemie I
Faites pour le saint Père ce que vous faites pour Maximilicn
— une armée mixte — . Vous l'avez dépossédé et mis en péril.
Berryer arrivait ensuite aux attaques et aux prohibitions dirigées contre l'Encyclique.
Et d'abord il faisait sa profession de foi :
Oui, je suis de l'Église catholique, apostolique et romaine. J'ai été élevé dans son sein, et j'ai fait, comme citoyen, dd sds enseignements la règle de mes opinions et de ma conduite.
Il s'élevait contre l'exhumation des lois de TatiCiefl régime, appliquées à l'Église dans les temps présents.
On oublie, on méconnaît que do tout ce qui a motivé les
luîtes du passé, il ne reste rien aujourd'hui que des crainlcs exajçérées, presque ridicules, dans l'état nouveau de la société. Pour les affaires de TÉglise, il n'y a plus aujourd'hui qu'une liberté, la liberté des cultes fondée sur la liberté de conscience.
... On craint pour les libertés de l'Église gallicane; on en fait grand bruit. Ceux (jui prononcent le nom se sont-ils bien instruits de ce qu'est la chose pour en occuper ainsi la France en I860?
Dans (juelle société n'excommunie-t-on pas qui viole les lois de la société? N'exconnnuniez-vous pas qui viole les lois de l'État, par la réclusion, la déportation ou la niort.^... Les vrais ennemis de l'Église sont les doctrines excessives contre lesquelles elle lutte par des principes que vous ne pouvez méconnaître.
Puis, faisant allusion aux déclamations des républicains du Siècle et de VOpinion nationale contre la Papauté, Berryer continue :
(iueroult* veut que le catholicisme, averti par les événements, fasse alliance avec la liberté moderne.
Vains mots!! C'est lui (le catholicisme) qui a fait la liberté dans le monde.
Est-ce qu'il ne s'accorde pas avec toutes les conditions des sociétés (pii respectent les lois morales?
Discours (de Gueroult) — à l'appui d'un amendement qui demande l(î respect de la liberté de conscience , de la liberté de discussion en matière religieuse et philosophique, — tout entier pour réclamer des entraves à toutes les libertés, liberté des pères de famille, liberté de l'enseignement, liberté des instructions pastorales , mémo quand il y a unanimité de TÉpiscopat.
La liberté de conscience n'est que le libre exercice du culte; il ne s'agit pas seulement du for intérieur, de la pensée intime, sanctuaire impénétrable ; il s'agit de liberté active, pratique. Li-
1 GucrouR (Ârlolphe) 1810-1878, rédacteur eu chef de \*Opinion natiO' nnlti député de i8U3 ù 18U'J.
berté en action, en matière religieuse, se manifeste parle culte extérieur.
... On veut l'exécution des lois; on oublie la plus solennelle. Le Concordat, religion romaine.
Berryer aborde la question du budget des cultes.
Édifices religieux, palais épiscopaux, séminaires, traitements, dette, fondation de nos pères. Mirabeau. Nation propriétaire des biens du clergé , mais sous la condition inviolable d'en remplir les charges.
Il n'y a pas de dette plus sacrée que les frais du culte , l'entretien des temples, les aumônes des pauvres. Vrais amis do la liberté, amis de la justice.
Enfin, relevant ces mots d'ultramontanisme , de gallicanisme, « mots qui peuvent frapper les imaginations peu éclairées, soulever des haines aveugles... » Berryer écrit ces paroles qui, développées avec son accent pathétique, eussent ému l'auditoire :
Nous sommes ultramontains dans le sens le plus général de ce mot. Nous appartenons dans l'ordre spirituel à l'Église dont rÉvéque de Rome est le chef. La Papauté est le lien de toute la société catholique dans le monde. Ses malheurs, ses dangers, les persécutions auxquelles elle est en butte , resserrent nos rapports et éveillent notre tendresse. Plus l'autorité du Saint- Siège est attaquée, plus les fils de l'Église, ceux qu'on appelle ses fils aînés, s'émeuvent et s'alarment et protestent... Attachement au Pape s'accroît par les persécutions.
Préoccupé de ce grand sujet , Berryer n'y pensait pas sans anxiété; il craignait toujours de demeurer au-dessous. « Je suis devant ces questions le plus timide des hommes », disait-il en 1850 à l'Assemblée Législative, en défendant l'autorité de l'Épiscopat contre les propositions de la gauche. C'était la vérité. Déjà en 1845, il avait dit
au P. de Ravignan, en lui promettant de parler pour la liberté des ordres religieux : <r Je suis indigne d'être Tavocat d'une pareille cause ^ ».
Il y avait toujours en lui quelque chose de cette impression; on en retrouvait la trace dans ses conversations où, ramenant sans cesse l'idée de ce débat, il se montrait à la fois soucieux et effrayé du devoir qu'il entrevoyait. Sa santé à cette époque était altérée. Il ne voulait parler sur une si grave matière qu'avec l'intégrité de ses forces, et, les sentant atteintes , il préféra ne point paraître à la Chambre.
Sijai quitté TAssemblée , écrivait-il d'Augorvillo , c'est avec regret, mais avoclc sentiment que je n'étais pas en état de faire et dire ce (juo mes amis auraient souhaité. Isahelle * m'appelle avec un accent bien affectueux, sous l'inspiration de nos amis Larcy, Waslh , Lacombe, qu'elle a rencontrés à l'issue de la séance. Je ne peux pas penser à faire une course inutile. Je désire que mes amis comprennent qu'il faut que je sois moralement et physiquement plus maître de moi pour obéir à ce que leur confiance me demanderait. Je ne dis pas que j'ai par le passé payé ma dette; je sais à quoi et à qui je me dois jusqu'à mon dernier soupir; mais , pour m'acquitter envers des intérêts cbers et sacrés, si mon cœur leur reste dévoué, il faut que mes forces ne soient pas insuffisantes à les servir*.
Le premier rôle dans ce débat appartint à M. Thiers. Il était révolté contre la politique du gouvernement. Enchanté d'un article que M. de Falloux venait de publier dans le Correspondant sur la Convention du 16 septembre :
C'est exc(»ll(mt, c'est parfaitement vrai, nous disait-il quelque temps avant l'ouverture de la session; faites-lui bien mes félicitations. Nous verrons au Corps Législatif. Ah! la lutte sera
1 V, Bcrryer et la monarchie de juillets p. 4V>.
^ La baronne Laurenceau, nièce de M. Hyde de Neuville.
3 A M»« la Vicoratessede Vaufreland, 11 avril 1805.
terrible. J'espère amener la gauche à se tenir à l'écart; elle no peut pas prendre parti pour le gouvernement. Il faut laisser ce rôle à Havin et à Guéroult. Quant à nous , nous attaquerons la question , et on verra ce que le gouvernement pourra répondre. Au fond, il n'a qu'une politique, flatter la démagogie, pas autre chose. Et les catholiques^ que pensent-ils? Il faut /ju'ils fassent beaucoup de bruit. Il n'y a plus rien à ménager.
M. Thiers soutint Tannendement proposé par M. Kolb- Bernard au paragraphe de l'adresse relatif à la question romaine; pendant deux jours, il captiva la Chambre, associant dans la même cause avec une lucidité, une richesse de vues, un art merveilleux, l'indépendance temporelle du Saint-Siège , la liberté de conscience, le droit européen et l'influence française.
Berryer lui écrivit aussitôt pour le féliciter :
J'admire avec quelle autorité de raison, d'expérience, de sagesse politique, en luttant à la fois contre les tyrannies, ou plutôt contre les aveuglements du jacobinisme et du césarisme, vous avez défendu pour la France l'honneur et les intérêts nationaux, pour l'Europe entière les principes sacrés du droit et de la liberté. Je regrette que mon absence m'ait privé de vous entendre, mais je ne regrette point d'avoir perdu l'occasion de répondre aux redites qui vous auront été opposées hier. Qu'aurais-je ajouté à la puissante énergie de votre discussion? Le résultat du vote est inévitable. La faiblesse et l'imprévoyance de l'Assemblée se seront réfugiées dans la liberté d'action que le gouvernement se réserve et dont il ne sait et ne saura que faire.
Nous vivrons assez pour voir se réaliser vos redoutables prévisions. A peine faudra-t-il attendre le terme fixé par la Convention du 15 septembre. On livre lâchement l'avenir de la France et la paix du monde à des périls certains : l'ambition de la Prusse , la concentration des autres puissances allemandes, les aspirations passionnées de l'unitarisme italien, notre responsabilité envers toutes les nations de la chute du Saint-
Siège ! Rome n'appartient pas aux Romains , mais à tous les catholiques de Tunivers... Je garde cependant ma foi dans les promesses divines, et je reste avec vous monarchique et libéral*.
M. Thiers répondit à Borrj^er :
Mon cher collègue et ami ,
Je suis bien charmé do votre suffrage, et bien heureux de me trouver d'accord avec vous sur ces grands intérêts. Du reste, ce n'est pas chose nouvelle; car, dans des positions si absolument différentes, nous pouvons nous honorer, vous et moi, d'avoir pensé de môme sur tous les sujets et d'avoir toujours uni dans nos convictions et notre conduite les principes d'ordre et de liberté.
Soignez-vous bien, et revenez nous joindre et nous apporter le concours si précieux de votre puissante voix.
Six mois plus tard, un grand deuil frappait la France fit l'Église. Le général de la Moricière, seul alors en son château de Prouzel-, était enlevé, en quelques heures, dans la nuit du 18 septembre 1865. Atteint au cœur d'une douleur subite, il faisait aussitôt appeler le Curé de sa paroisse, et mourait le crucifix à la main. 11 navait que 59 ans. Chose triste à dire! le mal qui l'emportait datait du 2 décembre. Il en avait contracté le germe dans l'humidité de la prison de Ham * , où Tavait fait enfermer, en expiation de sa gloire, Tauteur ducoup d'État. Cette fin mélancolique, au fond d'une retraite solitaire, du héros qui avait tant de fois bravé la mort
i Pâques, 10 avril 1805. Papiers de Berryer.
2 Le château de Prouzel est situé près d'Amiens, dans le département de la Somme.
3 Le général de la Moricière. — Sa vie miUtaire , poUtique el religieuse , par E. Keller, II, — p. 180.
sur les champs de bataille, était faite pour affliger tous les honnêtes gens. Berryer en fut consterné. Il avait immédiatement transmis Texpression de son chagrin à M"® la comtesse d'Auberville , belle-mère du général. Il sentait le besoin de Tépancher dans le cœur de ses amis.
Cette mort est un malheur public , écrivait-il à l'un d'eux * ; pour moi, c'est la douloureuse perte d'une amitié que j'étais fier d'avoir obtenue. Je regrette avec émotion l'homme intelligent, loyal, courageux que je me complaisais à aimer et sur qui je reposais avec confiance mon espoir d'un meilleur avenir pour notre pays. Dieu veuille que les événements ne rendent pas nos regrets plus amers ! Je suis fort touché du discours que le général Trochu a prononcé.
Et, après une plainte véhémente sur l'absence « des compagnons d'armes, des anciens camarades qui, mieux que personne , connaissaient les hautes qualités d'esprit et de cœur de la Moriciére ».
Honneur à celui-là! continuait Borryer en parlant du général Trochu. Sa présence et son langage me font espérer que le pur patriotisme de la Moriciére revivra et nous viendra en aide dans la personne de celui qui l'a dignement loué.
La dépouille mortelle du général fut transférée à Nantes. Tout le clergé de la ville était à la gare pour la recevoir. Dans l'immense assistance qui remplissait la cathédrale, au milieu des zouaves pontificaux, accourus pour accompagner leur chef, à côté de M. de Corcelle, de M. Keller, de M. Lanjuinais, du comte de Quatrebarbes, se montrait le général Trochu, et avec lui, ajoutons-le, noblement fidèles, eux aussi, à leur compagnon d'armes , les généraux de la Motte-Rouge et Neumayer-,
1 AugerviUe, 22 septembre 1865. — A M. H. de Lacombe.
2 Vie de M^' Jacquemet^ par l'abbé Victor Martin, -- p. 509.
LMnhumalion se fit à Saint-Philbert de Grandlieu ; ce fui là que le général Trochu rendit hommage au glorieux défunt.
Bcrryer tint à lui faire savoir à lui-même combien il honorait sa conduite.
Je veux vous remercier, lui écrivit-il, de nous avoir fait entendre ces grandes pensées, ces sentiments généreux, ce noble langage , qui retentissent si rarement aujourd'hui en France. Je vous remercie, pour l'honneur de notre pays, pour l'honneur de l'armée que vous avez vengée des lâchetés politiques qui ont retenu loin de ses funérailles un trop grand nombre des anciens compagnons d'armes du brave et loyal la Moriciére *.
Le général Trochu fut sensible à ce témoignage :
Votre lettre, répondit-il à Berryer, m'a profondément touché ol elle m'honore au plus haut point. J'ai rempli un devoir avec dos convictions et une simplicité qui ne m'auiorisaieat pas à prétondi'c aux précieuses marques d'estime et de sympathie qu'il m'a values. Celle qui me vient de vous m'est chère entre toutos, et j'en demeure sincèrement reconnaissant*.
M^ Jaquemet voulut qu'un hommage plus solennel encore fût rendu à la Moricière. Il demanda à Tévôque d'Orléans de venir à Nantes prononcer l'oraison funèbre du général.
Berryer se rendit à la solennité. Le général le Flô, le général Neumayer, le comte de Mérode, M. deKerdrel, le duc de Fîtz-James, M. de Falloux, M. de Quatrebarbes étaient là. On se montrait avec attendrissement dans l'assistance les deux filles de la Moricière , qu'avait accompagnées leur grand'mère, M°*° d'Auberville. M" Du-
1 1" septembre 1865 — copie dans les Papiers de Berryer. i 1" octobre 186;;.
LA GUERRE d'aLLEMAGNE. 475
panloup célébra d'autant mieux les qualités du héros qu*il les avait lui-môme , la flamme, l'impétuosité, Télan généreux, le dévouement poussé jusqu'au sacrifice. C'était un athlète de TÉglise glorifiant le guerrier de la France et de la Croix.
Aux premiers mots de l'orateur, Berryer fondit en larmes. L'émotion qu'il ne pouvait contenir ajoutait au pathétique de cette scène.
« Notre cause, qui est celle de tous les ouvriers, fwa son chemin... désormais attachée à votre illustre nom », avaient écrit en 1862 les ouvriers typographes à Berryer.
Moins de deux ans après leur procès, le 25 mai 1864, la loi des coalitions était votée. Elle reconnaissait comme un droit ce que le Code avait jusque-là puni comme un délit.
Mais cette loi était incomplète. Pour être logique et bienfaisante, elle eût réclamé une loi parallèle des associations.
Berryer, toujours occupé des questions relatives à la classe ouvrière, ne s'y trompait pas. Les grèves devenues licites, il n'en mit que plus de fermeté à en détourner les ouvriers dont il avait été le défenseur. Un industriel, M. Jean Leclaire^ qui avait, l'un des premiers, associé ses ouvriers à ses bénéfices, lui ayant soumis les règlements établis dans sa maison , Berryer lui répondit :
1 M. Jean Leclaire était entrepreneur de peinture en bûliment. Sur son établissement, qui datait de 18ï2, on peut lire un article publié dans la Revue des Deux- M ondes , du i5 mai 1870 par M. Paul Lerey- Beaulieu, sous ce titre : la Question ouvrière. V. aussi un article du Journal des Débats du 30 octobre 1893, à propos de l'inauguration de la rue Jean-Leclairc (quartier des Épinettes). inauguration célébrée par les ouvriers de cet homme de bien.
Je ne peux que vous féliciter de l'utile exemple que vous donnez, et j'honore profondément les sentiments qui vous ont inspiré. Ce n'est point par le funeste droit de se mettre en grève , que les classes ouvrières atteindront le bien-être et la dignité d'existence auxquels elles ont droit. La grève, toujours inévitablement concertée, porte de graves préjudices aux consommateurs, au commerce, aux patrons, aux ouvriers eux-mêmes, et menace la paix et l'ordre publics. L'esprit d'association peut seul éloigner ces maux , et partant l'association dos travailleurs avec ceux qui réclament le travail. Les conditions de ce travail et le libre règlement des salaires, avec une participation pour les ouvriers dans les bénéfices des patrons, introduiront entre eux une communauté d'intérêts et d'heureux et honorables liens de patronage qui doivent préserver les hommes de labeur des faiblesses et des dangers du triste individualisme auquel la législation moderne a réduit cette grande classe de la nation*.
La question de décentralisation était étroitenient liée à la question d'association. Il y avait longtemps que Rovcr-Collard avait dit :
La Révolution n'a laissé debout que les individus. La dictature qui Ta terminée a couronné, sous ce rapport, son ouvrage; elle a détruit, pour ainsi dire, jusqu'à l'association physique de la Commune... De la société en poussière est sortie la centralisation... C'est ainsi que nous sommes devenus un peuple d'administrés.
En dehors des régions officielles , les esprits se tournaient de plus en plus vers cet ordre de préoccupations. 11 était bien évident que, si des institutions locales avaient armé et groupé les citoyens, ni les révolutions, ni les coups d'État n'auraient eu en France si promptement raison des populations. Combattues avec une égale passion par les apôtres du césarisme et du radicalisme , les
1 17 août 18CÎÎ.
idées de liberté, d'association, de décentralisation, inséparables les unes des autres , réunissaient sur un terrain commun les libéraux et les modérés de tous les partis. Un comité d'études, dans lequel se rencontraient des hommes d'opinions, de conditions et de professions diverses, s'était formé à Nancy pour approfondir ces graves problèmes. Il avait résumé ses conclusions dans un projet qui reconstituait à la fois la commune, le canton, le département. Monarchistes, répubhcains, libéraux de toutes nuances, avaient adhéré , sous réserve des dissidences partielles , aux principes généraux de ce projet. M. Guizot, M. Odilon Barrot, M. Daru, M. de Falloux, M. Jules Favre, le duc et le prince de Broglie, M. de Montalembert, M. de Melun, M. Pelletan, M. de Larcy, M. Jules Ferry, M. Jules Simon, bien d'autres noms , jusque-là divisés , s'accordaient dans la même approbation. C'était l'union libérale rendue visible.
Berryer fut un des signataires. Les principes qui avaient inspiré ses plaidoiries pour les ouvriers, les vues qu'il entretenait sur les conditions d'une loi électorale sincère, se retrouvaient dans sa lettre au comité de Nancy.
... Dans ce pays, écrivait-il, la succession rapide et violente des révolutions a anéanti les institutions qui s'y étaient enracinées, développées et modifiées, durant quatorze siècles, suivant le besoin des temps.
La chaîne des traditions a été brisée; toutes les croyances sont ébranlées , les dévouements énervés ou trahis; tout lien des intelligences est rompu. Désormais sans expérience, elles sont le jouet de la lutte des théories les plus diverses et les plus téméraires; l'esprit de communauté, l'esprit social n'inspire plus les conduites, et le vrai patriotisme, culte généreux du bien public, est traité de chimère ou de duperie...
Interroger le suffrage universel d'un peuple tombé en cet état, c'est faire appel à rindifTéreuce publique, aux rancunes
privées, aux cupidités jalouses, à toutes les passions égoïstes; c'est demander les forces de la raison et de Topinion publique aux faiblesses d'un individualisme inquiet et soumis à des commandements qui ne sont pas dictés par l'intérêt général.
Vous cherchez des remèdes à d'aussi grands maux, et vous avez raison de penser que , pour essayer de rendre la vie à l'esprit national, il faut reconstituer dans leur légitime autorité et dans leur nécessaire indépendance les établissements générateurs de toute société durable : la famille, la commune , les agrégations de municipalités dans les grandes divisions territoriales dont le faisceau est l'unité même de l'État. Unir à tous ces degrés les citoyens dans l'étude et le gouvernement des intérêts locaux, c'est les former à la connaissance et les disposer au service des intérêts généraux de la nation ^..
Berryer avait eu la satisfaction de lire une lettre écrite sur ce sujet par le comte de Chambord lui-même. Le Prince s'était depuis plusieurs années occupé de la question de décentralisation. Dès le 14 novembre 1862, il en avait recommandé Tétude à ses amis, en leur faisant sagement observer qu'il était nécessaire, pour préparer le mouvement, d'agir d'abord sur l'opinion.
La décentralisation, telle que la concevait le comte de Chambord, en mettant à la portée de chacun les occasions d'être utile, selon ses facultés, dans Tadministration des intérêts communs , devait , suivant ses expressions, « entretenir par un concours incessant Témulation du dévouement, de l'intelligence et de l'activité dans des carrières constamment ouvertes à tous, et arriver ainsi à ce que l'influence et les distinctions se perpétuent avec les services rendus. »
Quel moyen plus puissant et plus en harmonie avec nos
« 3 juin iwtô. — Projet de décentralisation, Nancy IWtfi.
LA GUERRE D AUEMAGNE. 479
mœurs et les faits contemporains , disait le Prince , pour établir à la longue au milieu de nous une hiérarchie naturelle, mobile j conforme par conséquent à l'esprit d'égalité^ c'est-à-dire de justice distributive , qui est aussi nécessaire au maintien de la liberté qu*à la direction des affaires publiques ?
Berryer s'était empressé de propager les réflexions du comte de Ghambord; il les avait envoyées à M.Odilon Barrot dont il connaissait les vues sur la décentralisation.
Je vous remercie de la communication que vous voulez bien me faire, lui répondait M. Odilon Barrot; aviez-vous besoin de me demander mon avis sur les rétlexions si justes et si sagement libérales contenues dans là Note que vous m'avez adressée? Elles sont trop conformes aux opinions que j'ai récemment essayé de développer pour qu'il soit nécessaire de faire à cet égard une nouvelle profession de foi... Essayez de reconstituer dans cette société nivelée une classe qui serve de ralliement dans les grandes crises, qui ait des traditions et qui puisse défendre quelque chose. Cette classe, comme l'indique très bien la Note , ne peut se constituer que par les services rendus et par les influences que ces services forment dans nos villes et nos campagnes. Mais le seul cadre où ces influences puissent se former sont des institutions municipales libres*...
Toujours inquiet des dangers que la politique impériale faisait courir à la fortune publique , Berryer, dans la session de 1866, revint sur les questions financières. On signala de lui en particulier un puissant discours sur la nécessité d'appliquer rigoureusement la loi de Tamortissement^.
1 12 février 4863.
2 13 mars 1860.
Il parla aussi sur TAlgérie.
L'Empereur avait fait en 1865 un voyage en Algérie; il avait antérieurement, dans une lettre au maréchal Pélissier, émis sur cette colonie, qualifiée par lui de « royaume arabe », des théories dont s'étaient inquiétés les colons. Ils envoyèrent des délégués à Paris. Ceux-ci vinrent trouver Berrjer. Ils n'avaient pas ses opinions politiques; mais ils se présentaient à lui, comme des clients conûants dans sa parole. Berryer connaissait bien leur cause et Tavait souvent défendue dans les Chambres.
Pourtant, une fois en séance, il hésitait à intervenir; il fallut en quelque sorte que M. Lanjuinais le fît lever de son banc, en exprimant tout haut la crainte qu'il ne renonçât à son intention de traiter la question. Berryer aussitôt demanda la parole.
Il avait déposé au projet d'adresse un amendement ainsi conçu :
L'honiienr cl l'intérêt do la France réclament rafferniissciiieul cl le développement de la colonisation.
L'amendement, on le savait d'avance, ne serait pas adopté. Mais on se llattait que les considérations dont l'orateur l'aurait accompagné, éveilleraient l'opinion publique et feraient réfléchir l'Empereur.
Rappelant que la colonisation avait été « la pensée dominante , la pensée civilisatrice de la France victorieuse et conquérante », qu'elle avait inspiré les hommes de guerre dont il se plaisait à invoquer les noms, le maréchal Bugeaud , le maréchal Pélissier, le duc d'Aumale , le maréchal de Mac -Mahon, Berryer s'élevait contre la nouvelle idée qui s'était fait jour dans le gouvernement de l'Algérie. Le système de faveur et de conliance que l'on annonçait envers les Arabes n'était qu*un
LA GUERRE d' ALLEMAGNE. 481
réve , « rêve brillant mais plein de dangers » qui ne pouvait qu'enhardir les indigènes et leur donner l'impression de la faiblesse de la France. Non pas qu'on réclamât contre eux la violence ; Berryer en repoussait bien haut ridée; mais, pour saisir l'esprit de T Arabe, il ne voyait que les exemples donnés par les colons , la culture , rélevage , les progrès accomplis , le développement ferme et suivi d'une colonisation qui ftt comprendre aux populations « les bénéfices que la présence des Français isur leur territoire pouvait leur procurer ».
Berryer faisait d'ailleurs entre ces populations une distinction qu'avait paru omettre l'impérial propagateur du système nouveau. A côté des Arabes , il y avait une population ancienne , que les Arabes avaient écrasée, les Berbères, les Kabyles, ceux-ci sortant o des races formées par une première civilisation , par les Romains , dont ils ontgardé les habitudes commerciales jusqu'à ce jour, » sortant aussi « des races formées par les enseignements de cette magnifique Église d'Afrique qui compte tant d'évêques , et où de si admirables prédications ont été répandues par les plus illustres génies »; race agricole, industrieuse, n'habitant que sous la tente, « trouvant dans nos lois, dans nos mœurs, dans nos institutions, de grandes homogénéités avec les sentiments qui nous animent ».
Ce sont ceux-là, disait Berryer, qu'il faut nous concilier.
L'orateur mettait en regard de ces peuplades l'Arabe irréconciliable, tant qu'il gardera sa foi, et ne voulant pas Tabandonner, parce qu'elle fait sa vie de liberté, sa vie de rapines et de pillage.
Jamais l'Arabe ne sera un Français. Il sera toujours Tennemi, Tennemi incessant, se reposant un moment quand il est effrayé
BERRYER. — T. Ul. 31
par le développement de nos forces, puis reprenant son élan et disant : « Qu'ai-je à craindre? Si je suis vaincu dans mes premiers eiforts, je nie rrfufrie au désert; l'espace est là qui protégera mon cheval et moi avec lui; mais, quant au Français, si je suis vainqueur, la mer est là qui l'absorbera !... » Voilà le serment des Arabes *.
De graves événements se préparaient en Allemagne. L'Autriche et la Prusse étaient à la veille d'entrer en guerre. Leur querelle présente était la suite d'une mauvaise action faite en commun.
C'était l'affaire des duchés de TElbe qui les mettait aux prises. Sous prétexte que le Danemark avait manqué à ses obligations fédérales envers le Holstein, TAutriche et la Prusse avaient envahi ce duché, occupé le Sleswig et réduit, malgré son héroïque résistance, le Danemark, abandonné de l'Europe, à signer le traité de Vienne (30 octobre 18G4) qui cédait à l'Allemagne le Holstein, le Lauenbourg et le Sleswig avec les îles qui en dépendaient.
Les deux puissances, se substituant aux troupes de la confédération germanique, avaient gardé les duchés à titre provisoire, mais chacune avec des intentions différentes; r Autriche, voulant rendre le Holstein au duc d'Augustenbourg, laissait aux populations du territoire qu'elle occupait toute liberté de manifestations en faveur de ce prince, tandis que la Prusse, qui entendait garderie Sleswig, étouffait la voix de ses habitants. La convention de Gastein, passée le 20 août 1865 entre les deux complices, ne fut qu'une trêve apparente à leurs dissentiments.
i Séance du 5 mars 1866. Œuvres de Berryer, V, p. 391 et saiv.
LA GUERRE d'aLLEMAGNE. 483
Au mois de novembre suivant, M. de Bismarck, alors peu connu, s'était rendu auprès de TEmpereur à Biarritz. Son voyage rappelait les visites de M. de Cavour à Compiègne ; on se demanda aussitôt s'il ne se tramait pas dans Fombre quelque projet préparajit une guerre nouvelle.
L'opinion publique ne se trompait pas. La guerre était désormais dans les vues du ministre de Prusse ; M. de Bismarck était venu préparer l'Empereur au conflit, en le leurrant d'une restitution imaginaire des frontières du Rhin. En même temps il négociait avec l'Italie, jusque là traitée de puissance ré volutionnairepar la maison de Brandebourg. Le général Govone partait pour Berlin le 9 mars 1866; le comte Arese arrivait à Paris et s'assurait que Napoléon ne serait pas un adversaire. Le 8 avril un accord secret, que n'ignorait point l'Empereur des Français, était signé entre l'Italie et la Prusse. Les troupes italiennes se massaient sur le Mincio ; Garibaldi réorganisait ses bandes.
Ainsi avait commencé en 1859 la guerre d'Italie.
Qu'allait faire, cette fois, le gouvernement français? Dans la discussion du contingent, le 27 avril, M. Emile OUivier posa la question. « Attendez sous l'orme » , répondit M. Granier de Cassagnac.
Cependant les appréhensions de la Chambre étaient trop excitées pour que le gouvernement gardât le silence. M. Rouherprit la parole. Il fît entendre que le gouvernement, réservant sa liberté d'action, désapprouverait toute attaque de l'Autriche contre l'Italie , et laisserait, d'autre part, l'Italie exposée aux conséquences d'une agression tentée par elle contre l'Autriche. Le Corps législatif accueillit par des applaudissements cette déclaration qui, au fond, n'était menaçante que pour l'Autriche.
M. Thiers se leva pour répondre ^
1 Séance du 3 mai 1866.
Dans un discours prophétique, qu'on ne peut relire sans un serrement de cœur à la pensée des désastres que préparait à la France le mépris de tels avertissements, il mit en pleine lumière la conspiration du ministre de Prusse contre le droit européen, et, rappelant ce que Tintervention du cabinet des Tuileries aurait déjà pu empêcher, il conjura le gouvernement de ne pas laisser se consommer, par la complicité de son silence, le double triomphe de l'unité italienne et de l'unité allemande se donnant la main par dessus les Alpes. L'Italie ne pouvait s'engager dans l'entreprise sans le consentement de la France; ce consentement, il fallait le lui refuser, et s'expliquer avec elle de manière à ne lui laisser aucun doute sur nos intentions.
L'orateur de l'opposition était, en ce jour, l'interprète de la majorité. Le pays parlait par sa bouche. Berryer n'avait pas assisté à la séance. Il adressa à M. Thiers une lettre que nous n'avons pas , mais dont on peut deviner l'élan par la réponse qui lui fut faite.
Mon cher ami'.
Vous êtes le plus généreux des amis et des émules. Non, personne n'est au-dessus de vous, et la vraie gloire, c'est de vous égaler, si on le peut. Je vous remercie de votre cordial suffrage qui soutientjmon courage non pas épuisé, mais harassé. Mon mérite, c'est d'aimer l'intérêt public avec passion et d'avoir horreur des sacrifices qu'on en fait tous les jours sous toutes les formes. Nous sommes vieux, vous et moi, et nous emporterons dans la tombe le mérite d'avoir aimé, servi la France, sans distinguer les régimes.
Tout à vous de cœur,
A. Thiers.
4 mai 1866.
Dès le lendemain de la séance , le discours de M. Thiers fut attaqué avec une extrême violence par les feuilles
LA GUERRE d' ALLEMAGNE. 485
officieuses, en môme temps que par le Siècle, V Opinion nationale et le Journal des Débats. Le dimanche suivant , l'Empereur, à Toccasion du concours régional, se rendait à Auxerre et, répondant au maire qui lui avait rappelé les souvenirs du premier empire, il déclarait détester « ces traités de 1815 doiit on veut faire aujourd'hui l'unique base de notre politique extérieure ».
C'était la réponse du Souverain au discours de M. Thiers et aux applaudissements dont le Corps législatif l'avait salué. Elle retentit, suivant le mot trop satisfait de M. de Girardin, « comme un coup de canon ». Mais ce coup de canon, tiré par une main française, devait atteindre la France elle-même.
La proposition d'un congrès , survenue à la dernière heure, avait échoué; les hostilités étaient imminentes. Une manifestation de la France eut seule pu les arrêter. M. Jules Favre se préparait à profiter d'un débat sur un projet de crédits supplémentaires pour interroger le gouvernement, lorsque M. Rouher demanda la parole pour lire une lettre de l'Empereur à M. Drouyn de Lhuys. Dans cette lettre, datée du 11 juin d866, l'Empereur parlait de « la situation géographique mal délimitée de la Prusse » et exprimait le vœu que cette puissance acquit « plus d'homogénéité et de force dans le Nord. »
Le ministre d'État pria la Chambre, au moment où le conflit allait se dénouer par les armes, de ne soulever aucune discussion. Sur son désir, la clôture fut prononcée à une majorité de 239 voix contre 11.
Quelques jours plus tard, la guerre était déclarée; elle s'engageait à la fois en Allemagne et en Italie. La première bataille eut lieu le 23 juin en Italie ; les Italiens furent vaincus à Custozza.
N'était-ce pas le moment de s'interposer et d'arrêter la marche de l'armée prussienne ? M. Larrabure essaya de le dire dans la séance du 25 juin.
Parlant sur le budget de 1867 , il voulut faire entendre quelques mots en faveur de la paix.
Le président de la Chambre, M. Walewski, l'invite aussitôt à ne point aborder ce sujet. M. Thiers et Berryer protestent avec vivacité. Berryer veut prendre la parole, et comme le président lui fait observer que ce serait violer le règlement :
Eli bien! répond Berryer, je demande la parole pour un fait personnel; je la demande pour maintenir mon droit, le droit d'accomplir le devoir auquel je me suis engagé en entrant dans cette enceinte , devoir fondé sur le pouvoir qui m'a été déféré par le suffrage universel.
Le président s'efforce de l'arrêter. Il lui rappelle que le Corps législatif a décidé récemment de ne point ouvrir de discussion sur les affaires d'Allemagne et d'Italie. « Il est impossible, interrompt M. Ancel, qu'il ne soit pas question dans cette enceinte de ce dont tout le monde parle « — « Parlez-en chez vous! » réplique M. Achille Jubinal.
M. Larrabure, ne pouvant parvenir à se faire entendre, renonça à discuter le budget. C'était, comme le dit M. Thiers, « l'abdication de la Chambre. »
Cependant, la Prusse dont Napoléon III, tout en la poussant à la guerre , avait escompté la défaite , marchait de succès en succès. Maîtresse de la Saxe, du Hanovre, de la Hesse , elle remportait la victoire le 29 juin à Nachod, le 3 juillet à Sadowa.
Tout à coup , une dépêche retentit : l'Empereur d'Autriche a cédé la Vénétie à l'Empereur des Français et il accepte sa médiation.
L'Italie s'empare immédiatement des territoires à mesure que les troupes autrichiennes se retirent, pour éviter d'en paraître devoir la possession à la France.
LA GUERRE D'aLLEMAGNE. 487
La Prusse pose pour première condition de ses pourparlers avec l'Autriche que la Confédération germanique sera dissoute et fera place à une confédération des États du Nord, à laquelle pourront se joindre les États du Sud, mais d'où l'Autriche sera exclue; elle se réserve d'ailleurs de fixer le sort des États que ses armes lui ont livrés. Le Cabinet des Tuileries en est réduit à recommander à l'acceptation de l'Autriche ces conditions qui brisent toutes ses espérances; désormais en face l'un de l'autre, le vainqueur et le vaincu de Sadowa concluent entre eux la paix, sans que le médiateur ait à intervenir.
Les feuilles officieuses , les orateurs du gouvernement, les préfets , les ministres , n'en célébrèrent pas moins le triomphe de l'Empereur. Devant la jeunesse des collèges M. Drouyn de Lhuys s'écria :
Au milieu des événements qui menaçaient de bouleverser rEurope, un génie tutélaire apparaît, et planant au-dessus des orages, ramène la sérénité.
Celsa sedet ^olus arce
Sceptra tenens moUitque anlmos et tempérât iras ^
Et M. Delangle, parlant au comice agricole de Cosne, allait jusqu'à mettre au-dessus de saint Louis Napoléon 111 « dominant l'Europe par son génie ».
Ces hyperboles ne changeaient pas la situation. La France était vaincue, sans avoir pris les armes ; les traités de 1815 aggravés; l'alliance de l'Italie et de TAllemage scellée sur les ruines de notre politique séculaire. Une nouvelle maison d'Autriche se dressait contre la France, et c'était le détenteur passager du pouvoir souverain en France, qui l'avait élevée.
1 Moniteur du 7 août 186j.
Berryer ne vécut pas assez pour assister aux suites fatales de cette aveugle politique. Déjà, en 1864, il avait exprimé ses tristes prévisions sur Tabandon du Danemark, livré aux envahisseurs des duchés, comme l'avaient été en 1860 au Piémont le Pape et les petits États italiens :
Laissons aller dans ces voies médiocres et pusillanimes les puissances aveuglées et craintives, écrivait-il alors ; malgré leurs précautions timorées viendra quelque coup de tonnerre populaire qui mettra en péril ces gouvernements pris au dépourvu. Nous ne pouvons veiller que pour nous maintenir dans la défense des principes salutaires, pour tenir leur drapeau debout, et peut-être rallier les esprits effrayés au jour de la crise *.
Cette fois Berryer sentait se rapprocher Theure des catastrophes; il en était consterné, comme s'il avait connu ce que la France devait en souffrir, quatre ans plus tard.
Je ne vous dis rien des affaires publiques, nous écrivait-il; les fautes sans exemple, les periidics, les bassesses orgueilleuses, les lâchetés, tous ces succès de conspirateur tremblant devant les menaces du carbonarisme, tout ce luxe honteux de la politique de notre temps, et les dangers qui menacent l'avenir de mon pays, pèsent sur mon intelligence et sur mon cœur, et je me refuse aux entretiens sur ce qui se dit et se développe de nos jours 2.
Tout en donnant à ces événements une attention pleine d'angoisses , Berryer s'était fort occupé d'une élection,
1 4 juUlet 1861, à M. H. de Lacombe.
2 âo juillet ima.
LA GUERRE d'aLLEMAGNE. 489
qui venait d'avoir lieu dans le département de Maine-et- Loire.
Mon bon ami, écrivail-il, le 26 juin 1866, à M. de Falloux, j'apprends la mort de M. Bûcher de Ghauvigné ^ et l'on me dit que vous sentez avoir à prendre une grande résolution. Laissezmoi vous dire : courage et dévouement à vos amis , quoique l'accueil que j'ai reçu hier de la majorité du Corps Législatif ne soit guère engageant à venir partager mon pénible sort.
C'était le lendemain du jour où Berryer avait inutilement protesté contre l'interdiction d'un débat sur les affaires d'Allemagne.
On avait accusé à tort M. de Falloux de ne soutenir la nécessité de l'action électorale , que pour se rouvrir à lui-même le chemin du Parlement. Souffrant et retiré à la campagne, où il poursuivait avec une supériorité incontestée ses travaux agricoles, il avait, à rentrer dans la vie publique, une répugnance qui, déjà en 1863, lui avait attiré les reproches animés de la Moricière. En reconnaissant l'écriture de Berryer : « la décision de mon sort est là, » s'était-il dit, et il lui avait aussitôt répondu : « Je ferai exactement ce que vous voudrez , comme vous le voudrez , et quand vous le voudrez. »
Mais il n'avait pas caché à Berryer que, pour son compte personnel, il désirait peut-être moins la victoire que la défaite. Le mot éveilla l'affectueuse révolte du vieux lutteur.
J'adresse à vous-même mes premières exhortations, répliqua Berryer. Votre lettre se termine par de très mauvaises paroles. Il est souvent sage et toujours généreux d'entrer en lutte, en doutant de la victoire ; mais la désirer peut-être moins que la défaite, c'est laisser pénétrer en soi une pensée dangereuse, parce qu'elle est énervante et blâmable dans notre vie de sa-
1 M. Bûcher de Chauvigné était député de Segré depuis 1852.
crifîces. Soulenez votre bonne résolution par un sincère désir du succès. Je ne dirai pas avec Tesprit abstrait de Lamennais : vouloir, c'est pouvoir. Mais la ferme volonté est une force qui se fait sentir sur ceux avec lesquels ou contre lesquels on a à agir. Veuillez donc... à la manière des héros, sans trop vous demander eu face de Tennemi : combien sont-ils !
La lutte se présentait dans des conditions particulièrement difficiles. Le gouvernement avait distribué la circonscription de Segré , de manière à empêcher le succès du candidat de ropposition. Il en avait séparé les communes limitrophes du Bourg d'Iré , où résidait M. de Falloux, pour les rattacher à l'arrondissement d'Angers qui en était fort éloigné ; il n'avait pris à Tarrondissement de Segré que trois cantons, en les amalgamant avec l'arrondissement de Baugé , où dominaient ce que , dans le langage breton , on appelait les bleus. Secondé par Tabstcntion de ceux des légitimistes , qui se soumettaient aux « Instructions » , il avait de plus, pour soutenir Taction de ses fonctionnaires , le zèle de ses alliés habituels du parti démocratique, le SiMe et V Opinion nationale, ardents à signaler dans la candidature , de M. de Fallouxla conspiration des nobles et des prêtres : « gens à crier au feu dans le déluge », nous écrivait Berryer\ en parlant de ceux qui débitaient ces insanités.
Berryer n'en avait pas moins prodigué les démarches
en faveur de M. de Falloux; il s'appliquait à susciter les appuis comme à écarter les obstacles , provoquant le zèle de M. ïhiers dont il avait hâte de rapporter les chaleureux encouragements au candidat, écrivant lui-même à Fun des chefs du parti républicain dans Maine-et-Loire, Fancien ministre de Cavaignac, M. Freslon, son confrère du barreau d'Angers. M. Freslon s'était porté en 1863 à Angers; il avait eu , avec l'aide de Berryer, le concours actif et loyal du journal royaliste, V Union de V Ouest y dirigé par
1 ir> juillet 18(Jfi.
LA GUERRE d' ALLEMAGNE. 491
un ami de M. de Falloux, plein de cœur et de talent, le vicomte de Cumont ^ Malgré Timposante minorité qu'il avait obtenue, M. Freslon ne se représentait pas. Il s'agissait de le décider à faire en 1866 pour les royalistes ce que ceux-ci avaient fait pour lui en 1863. Il ne s'y montrait pas disposé, colorant ses refus d'un devoir envers ses électeurs et de l'inutilité prévue de ses efforts.
Je voudrais, lui écrivit Berryer, qu'à votre voix vos amis comprissent, comme l'ont fait les miens, que c'est une grande et funeste faiblesse de caractère, qui, n'écoutant que de vaines rancunes, et s'inspirant des aigres souvenirs de querelles éteintes, entraîne des esprits honnêtes à venir en aide au développement du pouvoir absolu. Dans les affaires de ce monde, le devoir, la bonne conduite , la saine appréciation des hommes et des choses, se modifient suivant les temps. Quel est aujourd'hui le péril de la sociiHé française? Pour les hommes dont, mes amis et moi, nous avons été les loyaux adversaires, y a-t-il donc lieu, au temps où nous sommes, de se préoccuper des triomphes de la légitimité royale ou de la Papauté? L'alliance des faiseurs de coups d'État d'en deçà et d'au delà du Rhin, leurs succès menaçants , ne sont-ils pas les seuls dangers qui alarment et doivent réunir les défenseurs des libertés publiques..? Il n'appartient qu'aux spéculations du faux libéralisme, ou aux ultras de la démagogie , de se faire , sous des prétextes aujourd'hui futiles, les auxiliaires du despotisme comme ils l'ont été et le seront dans tous les temps. Bravez, mon cher confrère, ce que vous me dites des antipathies de quelques-uns de vos compatriotes avec la netteté de votre bon esprit et la loyauté de votre cœur; montrez-leur la vérité et la ligne de conduite à suivre *...
Ces exhortations ne furent pas entendues. L'esprit de secte parlait plus haut , entraînant les violents et para-
1 M. le vicomte Arthur de Cumont a été depuis cette époque membre de l'Assemblée de 1871, et ministre de l'instruction pubUque en 187i.
2 1866. La copie de cette lettre est dans la correspondance de Berryer avec M. de Falloux.
lysant les modérés. M. Freslon se retrancha dans une neutralité qui laissait le champ libre aux radicaux unis avec les bonapartistes contre M. de Falloux, à peu près comme la neutralité du gouvernement Tavait laissé contre l'Autriche à l'Italie coalisée avec la Prusse.
Le résultat était inévitable. Le candidat officiel fut élu. Berryer s'en affligea; ses prévisions de patriote en devenaient plus sombres. Il s'effrayait pour l'avenir de la France « de ce besoin de servilisme » que révélaient ces élections, et de « cet état des esprits à qui le suffrage universel est livré, disait-il, dans des conditions si menteuses. »
Plus que jamais raction d'une liberté éclairée serait indispensable, et plus que jamais les faiblesses de l'ignorance et d'un étroit égoïsmc paralysent les efforts des hommes d'intelligence et de cœur. A ceux-ci restera l'honneur d'avoir tenté tous les moyens de préserver cette nation des maux vers lesquels elle se précipite 2.
1 Au comte de Falloux, 18(Ki.