‹ Vie de Berryer (d'après des documents inédits)Chapitre 23 sur 41 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Élection de Jules Favre et du P. Gratry à l'Académie (1867). — Le P, Gratry. — Ses relations avec Berryer. — Jules Favre. — Sa nature. — Ses sentiments pour Berryer. — Importance que Berryer attache à son élection. — Les décrets du 19 janvier. — Suppression de l'Adresse. — Le droit d'interpellation rétabli. — Embarras croissants de l'Empire. — Interpellation de M. Thiers sur la politique extérieure.

— Observations préliminaires de Berryer. — M. Rouher. — Les trois tronçons, — Traités de la Prusse svec les Etats du Sud. — L'Exposition universelle de 1867. — Inquiétudes publiques. — Défaite et mort de l'empereur Maximilien. — Discours successifs de Berryer sur la question mexicaine. — Leurs conséquences. — Félicitations de M. Guizot. — Lettre de Berryer à M. de Larcy. — Ses vœux constants pour l'union de la Maison royale. — Réponse 4e M. de Hontalivet à l'une de ses lettres. — Tentative des Garibaldiens contre les Etats Pontificaux, qu'ont évacués les troupes françaises depuis 1866. — Perplexités de l'Empereur. — Il se décide à intervenir.

— Les Garibaldiens sont vaincus à Mentana par les troupes françaises et pontificales réunies. — Interpellations au Corps législatif sur la question romaine. — M. Jules Favre et M. Jules Simon. — M. Chesnelong et M. Thiers. — Déclaration de M. de Moustier, ministre des affaires étrangères. — Le « jamais » de M. Rouher. — M. Thiers et M. Berryer amènent M. Rouher à compléter sa déclaration sur l'étendue du territoire pontifical que la France s'engage à protéger.

— Discours de Berryer. — Lettre que lui écrit l'évêque d'Orléans.

— Résultats politiques et parlementaires de la séance du 5 décembre 1867. — Mot de M. Guéroult : (( C'est Henri V qui mène le gouvernement, d

Le 2 mai 1867, TAcadémie française procédait à deux élections ; elle donnait pour successeurs à M. de Barante le P. Gratry et à M. Cousin M. Jules Favre.

Il n'y avait guère que des contrastes entre les deux élus, bien que les mêmes suffrages, à peu d* exceptions près , les eussent portés.

Ancion élève de l'école Polytechnique, le P. Gratry, prêtre de l'Oratoire, était un mathématicien, un poète, et un philosophe. Nourri des grands auteurs classiques et des pères de l'Eglise, il unissait dans la spontanéité originale de son style la rigueur géométrique et les splendeurs de l'imagination, l'idée et le rêve, la science et l'enthousiasme , l'étude profonde des mystères de Tâme et les intuitions sur le sens de la mort et Tavenir de la création. Pénétré de la crise sociale qu'il jugeait prochaine , il eût voulu la résoudre , à la lumière de l'Évangile, par l'amour des hommes entre eux. Il sentait par une sorte d'impression électrique, comme s'il les avait eues sous les yeux , les souffrances des peuples les plus éloignés; il croyait fermement que chaque homme est responsable du salut du monde , et doit agir comme s'il dépendait de lui de l'assurer. La flamme dont brûlait son cœur animait ses paroles et ses écrits ; il suscitait au sein de la jeunesse, et jusque dans les rangs de l'École normale, des vocations héroïques, et bien peu Font approché, sans emporter de ses entretiens, à travers les vicissitudes de leur vie, quelque étincelle de ce feu sacré. Du fond de l'exil, la Moricière écrivait au P. Gratrj' pour le remercier du bien que ses livres lui avaient fait ^, et dans cette petite

1 Gratry (Auguste-Joseph-AIphonsc) 18(^-1873, succeBsirement direc* teur du collège Stanislas, aumônier de l'École normale, prêtre de VOratoire.

2 € Vous avez donné ou retrouvé la voie qui mène Yen U nouvelle

chapelle de la rue du Regard où TOratorien donnait ses prédications, les plus illustres de ses contemporains, M. Guizot, M. de Montalembert, Berryer, venaient l'entendre.

Polémiste redoutable, le P. Gratry était plein de bonhomie et de simplicité : il avait la candeur de Malebranche , son devancier ; cette ingénuité d'impressions , dans une pensée si forte, n'était pas un des moindres attraits de ce doux et grand esprit.

Berryer avait chaudement appuyé la candidature du P. Gratry. Il estimait que l'Académie se faisait honneur en le nommant. La musique, dont ils étaient tous deux amateurs passionnés, eût été entre eux un trait d'union , si la générosité commune de leurs vues ne les avait déjà rapprochés. Ils se rencontraient chez la princesse Marceline Czartoriska, dont le merveilleux talent interprétait à leur oreille ravie les chefs-d'œuvre de Mozart et de Chopin. Ils causaient lettres antiques aussi bien que philosophie sociale; il arrivait parfois au P. Gratry de reprendre de loin l'entretien , en écrivant à Berryer pour lui envoyer une strophe de vers latins qu'ils avaient commencée ensemble, ou une citation de Fénelon sur les droits de la nation * .

L'élection de M . Jules Favre avait un autre caractère que celle du prêtre de l'Oratoire. La politique y était engagée.

Il y avait dans M. Jules Favre des parties élevées et des vides étranges. C'était une nature dépareillée. Comme un monument brisé qui garderait de belles colonnes, debout au milieu de ruines, M. Jules Favre alliait de

synthèse de la science humaine, et vous avez le remède qui peut guérir tous les maux que le désordre de la science a produits... Puisque Dieu a fait briller sur le monde de pareilles lumières, vous avez raison d'avoir foi dans une nouvelle ère de grandeur pour l'humanité. » Letlre inédite du général de la Moricicre au P. Gratry. Bruxelles, le 22 février 1855. 1 Lettre du P. Gratry à Berryer, du 16 décembre 1867.

hautes inspirations à de lamentables défaillances; il s'exposait ainsi aux jugements les plus contraires; pour les uns objet de sympathie compatissante ,. pour les autres d'aversion. Son talent était incontestable, sa langue pure, et suivant les questions qu'il agitait, au Parlement comme au Palais, ses accents tour à tour amers et doux, véhéments et caressants.

Berryer était indulgent pour les hommes en qui il avait senti les élans du cœur; ses rencontres avec M. Jules Favre, dans la vie du barreau, lui avaient permis de démêler chez lui ces mouvements. Ce n'est pas que leurs relations eussent toujours été bonnes. M. Jules Favre avait commencé , — il l'avouait plus tard avec regret * — par méconnaître Berryer. Il ne lui avait rendu justice que dans les derniers jours de l'Assemblée législative. Depuis cette époque , il avait tenu en quelque sorte à réparer le passé et à faire oublier à son illustre confrère ses torts d'autrefois, par la délicatesse de ses égards. Il témoignait en toute circonstance à Berryer une admiration sans bornes, une tendresse filiale; il avait saisi avec empressement l'occasion que lui offrait la cinquantaine du stagiaire de 1811 pour proclamer, comme bâtonnier de TOrdre, les sentiments que lui inspirait le doyen du barreau.

Berryer, d'ailleurs , ne perdait jamais de vue Fintérêt politique. M. Jules Favre était séparé de lui sur des points graves ; mais , placé à la tète de l'opposition de gauche, il avait soutenu contre un grand nombre de ses amis la cause de l'union libérale ; il la défendait, avec M. Ernest Picard, dans le journal Y Electeur et dans ses correspondances. Il s'était appliqué dans ses voyages en province, notamment dans le Midi où républicains et royalistes se trouvaient en présence, à rapprocher pour une

1 « Pour moi, j'ai le regret de Tavoir longtemps mécoona > Lettre ('crite, après la mort de Berryer, par M. Jules Favre au directeur du journal V Électeur, le 3 décembre 1868.

lutte commune les esprits modérés des deux opinions. En 1860, Berryer ne l'oubliait pas, M. Jules Favre avait refusé de plaider pour le Siècle contre l'Évéque d'Orléans. Ces dispositions méritaient d'autant plus d'être encouragées, qu'elles étaient plus combattues par la presse démocratique. Les mêmes journaux qui, d'accord avec le gouvernement, suscitaient partout des adversaires aux représentants de l'union libérale, faisaient un crime à M. Jules Favre d'une candidature pour laquelle il lui fallait solliciter, disaient -ils, le suffrage de M. de Falloux. Ils ajoutaient, par leurs attaques, à l'importance de son élection.

Berryer prenait à cette élection un intérêt dont M. Jules Favre était vivement touché.

Que vous êtes bon et digne d'être aimé, lui écrivait celui-ci! Ce que je garde, et dont je suis heureux et fier, c'est d'avoir une place dans votre grand cœur; cela vaut mieux que toutes les dignités.

Une fois élu, son désir fut que Berryer consentît à être l'un de ses parrains. Il n'avait pas encore osé le lui demander; co fut Berryer qui prit l'initiative.

Que vous êtes bon et jeune de cœur, mon excellent et mille fois cher maître , répond aussitôt M. Jules Favre ! Vous allez audevant de toutes les délicatesses; vous avez l'art d'obliger en vous faisant adorer. Je l'écris à M. Thiers; mon plus grand honneur sera d'être présenté par vous.

Le P. Gratry fut reçu à l'Académie le 26 mars 1868 par M. Vitet; M. Jules Favre le 25 avril par M. de Rémusat.

L'empereur, sentant le coup que lui avaient porté les événements d'Allemagne, chercha, comme il avait déjà

fait au mois de novembre 1860, à produire une diversion par l'annonce subite do réformes intérieures.

Le Moniteur du 20 janvier 1867 contint une lettre adressée, en date du 19, par le souverain au ministre d'État, lettre dans laquelle était exprimée Fintention de développer les libertés publiques. La première disposition répondait mal à cette promesse. C'était la suppression de l'adresse. En revanche, le droit d'interpellation était rétabli sous certaines conditions. Toute demande d'interpellation devait être signée de cinq membres , et pour y donner suite, il était nécessaire que deux bureaux sur cinq au Sénat, quatre sur neuf au Corps législatif, eussent émis un avis favorable. Le débat sur rinterpellation ne pouvait se clore que par le vote de l'ordre du jour pur et simple si les Chambres la trouvaient mal fondée , ou, dans le cas contraire, par le renvoi au ministre compétent. Tout ordre du jour ou renvoi motivé était interdit.

Rien n'était changé ni à la responsabilité individuelle des ministres devant l'Empereur, ni à Tincompatibilité de leurs fonctions avec le mandat de député; mais ils pouvaient être chargés par délégation spéciale de représenter lo gouvernement devant les Chambres. On annonçait, de plus, le dôpôt de deux projets de loi destinés à régler l'appréciation des délits de presse et les conditions du droit de réunion. C'était là, suivant les derniers mots de la lettre impériale , « le couronnement de Fédiûce élevé parla volonté nationale ».

L'Empire tournait, sans l'avouer, autour du régime parlementaire. Au moment où il refusait de le ramener dans les institutions, il le faisait revivre dans les esprits, (3n en relevant le symbole. Dans la nuit du 13 au i4février,| la veille de l'ouverture des Chambres, l'Empereur envoya au Président du Corps législatif l'ordre de rétablir la tribune.

Les années sombres étaient venues pour Napoléon III. Il succombait sous le poids de défaites dont il ne pouvait accuser que lui-même : chaque victoire de ses adversaires était Tœuvpe de sa politique. Il avait ouvert le champ aux ambitions de la Prusse, en refusant de soutenir contre elle au congrès de Londres les droits du Danemark, vieil allié de la France, droits consacrés par le traité de 1852 qu'il avait déclaré caduc pour lui substituer le principe des nationalités. Il avait de même pris parti contre TAutriche quand elle tentait de faire prévaloir l'idée d'une union fédérative des États germaniques, union dont la France n'aurait point eu à s'inquiéter, et il avait donné raison au cabinet de Berlin dont les vues embrassaient, dès cette époque, l'unité allemande. Il avait enfin, dans la guerre de 1866, laissé à l'Italie toute liberté d'attaquer l'Autriche, et facilité ainsi cette victoire de Sadowa qui devait, en décidant la suprématie de la Prusse , préparer contre la France le plus redoutable péril. En même* temps hanté par l'espoir du déchirement des États-Unis, il avait, contre tous les avis, entrepris d'établir un empire au Mexique, et voici que les États-Unis, triomphants de la guerre civile, lui enjoignaient de retirer ses troupes; il négociait avec eux l'abandon de ce pouvoir qu'il avait créé, à l'heure où il annonçait à la France que l'Empire mexicain se consolidait. Napoléon III avait déclaré les traités de 1815 abolis ; il n'avait partout réussi qu'à les aggraver; il avait dépouillé la Pologne elle-même des garanties que lui assuraient ces traités, en les désavouant sans les remplacer.

L'opinion publique n'arrivait que lentement à se rendre compte de ces revers, et des voix s'élevaient encore pour célébrer audacieusement les triomphes de la politique impériale. Cependant on commençait à sentir qu'il y avait en France quelque chose d'atteint. Aussi ne vit-on d'abord dans les réformes du 19 janvier que la

suppression de l'adresse ; on Tinterpréta comme un moyen de couper court aux débats que devait soulever la situation extérieure.

L'impression fut si forte que le Moniteur fut obligé d'y répondre. Une note officielle parut pour faire savoir que le gouvernement accepterait toutes les interpellations sur les affaires étrangères.

Quelques changements avaient eu lieu dans le ministère. Le maréchal Randon, M. de Ghasseloup-Laubat, M. Béhic, M. Fould s'étaient retirés; ils avaient eu pour successeurs, le maréchal Niel, l'amiral Rigault de Genouilly, et M. Forcade de la Roquette.

M. Rouher, tout en gardant le ministère d'État, était chargé du ministère des finances.

Le 7 mars, M. Thiers, avec quatre de ses collègues, déposa une demande d'interpellation sur la politique extérieure. Acte de cette demande ayant été donné par le président, Berryer prit la parole. L'année précédente, lorsque M. Thiers, prophétisant les suites de la guerre, conjurait le gouvernement de la prévenir en empêchant l'Italie de s'y associer, le ministre d'État n'avait pu effacer l'impression produite par l'orateur sur la Chambre , qu'en évoquant soudain une dépêche, arrivée à point, par laquelle l'Italie notifiait son intention de ne pas attaquer l'Autriche. Or les documents qui devaient se rapporter à cette date si importante , ne se retrouvaient pas dans les pièces soumises au Corps Législatif. Berryer les réclama. Il insista particulièrement pour avoir la dépêche contenant les déclarations de l'Italie. « Cette dépêche, dit-il, ne peut manquer de nous être communiquée, et elle expliquera parfaitement la situation des choses. »

M. Rouher, absent à cette séance, s'engagea dans la séance du 9 mars à faire à la Chambre toutes les communication nécessaires.

La dépêche italienne ne fut jamais montrée.

Les événements avaient cruellement justifié les prévisions de M. Thiers. Il en refit à grands traits l'histoire pour en tirer la condamnation de la politique impériale. Il la montra poursuivant partout l'application du principe des nationalités et faisant de tous les coups portés à l'équilibre européen autant de désastres pour l'influence de la France et de menaces pour son avenir. Il terminait sa démonstration par ces mots célèbres : « Il n'y a plus une seule faute à commettre. »

M. Rouher tenta de diminuer l'effet de ce discours, en passionnant le débat. Il évoqua contre l'opposition les souvenirs du 2 décembre. A ce nom, comme le ministre y avait compté, la gauche se soulève; les interpellations se croisent. 1851 fait oublier 1866.

« Au langage le plus modéré, vous opposez des injures », dit Berryer qui, quoique malade, s'était traîné à la séance.

Ayant ainsi rallié la majorité, M. Rouher entreprit la défense de l'œuvre accomplie, sans pouvoir nier toutefois qu'elle rendait indispensables de nouvelles lois militaires. Ce fut alors qu'il imagina de présenter l'Allemagne comme divisée « en trois tronçons » derrière la Prusse , l'Autriche et la Bavière , et de soutenir qu'elle était par là moins redoutable que l'ancienne confédération germanique. Mais le télégraphe lui donna sur l'heure un démenti, en apportant la nouvelle des traités que M. de Bismarck venait de passer avec la Bavière et les États du Siud.

Les feuilles de gauche s'unirent encore une fois aux organes du gouvernement pour combattre les conclusions de M. Thiers. L'Avenir National, le Siècle, F Opinion nationale ne parlaient pas autrement que V Etendard et le Constitutionnel y et M. John Lemoinne^ , dans le Journal

\ Lemoinnc (John-Marguerite-Emile.) 1815-1893, sénateur inamovible sous la troisième république, membre de l'Académie française.

des Débats^ poursuivant de ses épigrammes le trop clairvoyant orateur, rappelait « le dictionnaire Bouillet des Assemblées * , »

Quelques jours plus tard, le 1®' avril 1867, rexposition universelle de Tlndustrie s'ouvrit au Champ de Mars.

Le Czar, le Hoi de Prusse, le Roi des Belges, le Sultan, arrivaient à Paris pour la visiter. L'éclat de leur présence, la magnificence des réceptions officielles, ramenèrent pendant quelques semaines Fillusion de la paix et du triomphe. Mais, sous ces fastueux dehors, les causes d'inquiétude subsistaient. Les conversations des augustes visiteurs avec leur hôte des Tuileries étaient gênées, sous le simulacre de leurs effusions, par les réticences et rembarras d'ambitions et de rivalités qui se devinaient les unes les autres. L'attentat de Berezowski contre l'Empereur de Russie jetait dans ces réjouissances d'apparat une note sinistre, et les correspondances du Mexique tombaient désolantes au milieu des bals des Ambassades et de l'Hôtel de Ville.

Le 10 juillet, à la veille de quitter Paris, le Roi de Prusse et le Czar apprenaient que l'Empereur Maximilien était vaincu et prisonnier. Quand cette nouvelle leur parvenait , le malheureux prince n'existait plus. Il avait été fusillé à Queretaro le 18 juin.

De tous les sujets que Berryer traita dans la session de 1867, le plus grave fut l'expédition du Mexique ^. Le 21 juin, ce ne fut encore qu'une escarmouche. Ber*-

1 Journal des Débats du 1î) mars 18()7.

2 Parmi les discours que Berryer prononça sur les questions intérieures, il faut signaler surtout le discours du 11 avril 1867 sur le projet de loi relatiraux conseils municipaux, discours dans lequel il eut occasion d'examiner, à propos d'un article relatif aux emprunts des communes , les opérations financières de la Ville de Paris et du Crédit foncier.

ryer posa au gouvernement une série de questions en vue delà discussion ultérieure.

Les conventions de Miramar avaient assuré à la France la remise de rentes qui représentaient un capital de 50 millions. Ces rentes ayant été converties en obligations cédées au Comptoir d'Escompte, le capital se trouvait réduit à un peu plus de 42 millions. Mais , dans cette opération, le Comptoir d'Escompte n'avait été qu'un intermédiaire. Quelles étaient les vraies conditions du contrat? Quels étaient les noms des concessionnaires? Ces concessionnaires n'avaient en réalité versé au Trésor que 12 à 14 millions. Pourquoi n'avait-on pas exigé d'eux la totalité de leur dette? Autant d'interrogations sur lesquelles insistait l'orateur.

De plus, Berryer réclamait les communications diplomatiques qui jusque-là avaient fait défaut, le texte des instructions données à M. Saillard, au général Castelnau , successivement envoyés au Mexique.

M. Rouher tenta d'éluder la réponse , en reprochant à l'orateur de provoquer des révélations qui ne pouvaient qu'aggraver l'état de choses au Mexique.

L'honneur, la dignité du pays, le devoir du Corps législatif, répliqua vivement Berryer, est d'arriver à se rendre compte de la marche qui a été suivie, des procédés qui ont été employés, des propositions qui ont été débattues , en tant qu'elles ont eu pour conséquences d'amener le lamentable, l'affligeant, le consternant résultat de l'expédition du Mexique.

Le gouvernement ne put refuser plus longtemps les communications demandées. A la séance suivante, le ministre d'État donna lecture du contrat passé entre le ministre des finances et le directeur du Comptoir d'Escompte.

Le grand débat sur les affaires mexicaines s'ouvrit le

9 juillet, à propos du projet de loi sur le budget extraordinaire de 1868.

Il fut engagé par M. Thiers et par M. Jules Favre. M. Rouher leur répondit.

Berrj'er avait déposé un amendement à Tarticle 1*^ du projet. Il proposait d'ajouter au budget une somme de 28. 509. 733 francs dûs par le syndicat des banquiers, que représentait le directeur du Comptoir d'Escompte lors du traité passé en 1865 avec le gouvernement mexicain. Il demandait qu'on n attendit pas la venue des dossiers du Mexique, dossiers qui n'arriveraient peut-ôtre jamais, pour attribuer, d'abord sur les 12 millions déjà versés au Trésor, puis sur les 28 millions dûs par les banquiers, quelques secours aux indemnitaires qu'avaient ruinés les derniers événements.

11 développa son amendement dans la séance du 23 juillet.

Son discours fut la démonstration de l'irrégularité des opérations auxquelles s'était livré le gouvernement en même temps que de Tinexactitude des déclarations officielles. Négligeant toute digression oratoire, Berryer se borna à exposer les actes financiers et à les qualifier. A peine eut-il un cri, qui remua son auditoire, sur les deuils de notre armée :

Je ne parle pas des pertes cruelles et douloureuses dont il a été question l'autre jour. J'ai écouté la parole d'un brave soldat ^ disant : « Nos soldats ne comptent pas leurs adver^ saires; nous ne comptons pas nos morts. » Mais enfin, la France a des femmes, la France a des mères et des enfants qui comptent les morts!

Ce qui caractérisait les opérations financières du gouvernement, c'était le contraste entre ses actes secrets et son langage public, entre les assurances qu'il avait pro-

1 Le maréchal Niel, ministre de la guerre.

clîguées àropinion pour l'éblouir, et les réserves , fondées sur Tappréhension des plus grands désastres, qu'il avait au même moment consenties clandestinement avec les banquiers. D'une part, un emprunt mexicain avait été ouvert à Paris , avec l'autorisation et l'appui du gouvernement; on avait créé une commission et mis à sa tête M. de Germiny, sénateur, gouverneur honoraire de la Banque de France ^ Cette commission avait adjugé l'emprunt à un syndicat de banquiers , représenté par M. Pinard, directeur du Comptoir d'Escompte. On abandonnait à ces banquiers les obligations mexicaines au prix de 300 francs en leur permettant de les livrer au public à 340 francs. L'opération ayant réussi, le gouvernement, par un traité nouveau du 28 septembre 1865, livrait au même syndicat les titres de rentes mexicaines dont il était porteur pour les convertir en obligations également achetées à 300 francs et revendues à 340 francs. Tout était mis en mouvement pour assurer le placement de ces obligations, et les agents du Trésor, à tous les degrés, recevaient l'ordre de les recommander au public.

D'autre part, tandis que l'on faisait ainsi miroiter aux regards confiants des souscripteurs le patronage du gouvernement, le ministre des finances, à la date même de la convention avec les banquiers, leur accordait une contre-lettre par laquelle, prévoyant le renversement éventuel de l'Empire mexicain « par suite d'une guerre ou d'une révolution » , il déclarait a le contrat résilié de plein droit , sans indemnité pour la partie restant à exécuter ».

De cette réserve, il n'était pas dit un mot dans les actes connus du public.

Nous verrons si le cas prévu dans la contre-lettre s'est réalisé, disait Berryer; mais enfin, il se sera présenté en France

1 Germiny (Charles-Gabriel Lebégue, comte de) 1799-1871.

une combinaison où, un contrat ferme ayant été connu de ceux qui achetaient des mains du banquier devenu par le contrat propriétaire des obligations , un acte secret a pu , précédant le contrat, venir mettre à l'abri de tout péril, en cas de perte, le banquier qui a traité; son marché alors sera résilié, tandis que les porteurs d'obligations, les souscripteurs, les acquéreurs des obligations mexicaines, courront toutes les chances. — Je ne veux pas m'arrôter à des considérations morales sur l'existence d'une contre-lettre en matière de contrat d'État; mais veuillez, je vous prie, le remarquer, c'est au mois de septembre 1865, au moment où on a fait le traité payable en douze termes , que le ministre de France consent à ce que dans une contre-lettre à laquelle il va donner son approbation. Ton suppose, l'on admette, que, dans le délai de douze mois, Tempire mexicain peut être renversé par une guerre ou par une révolution. Je dis que c'est de la part du ministre de France un acte inconcevable. Il est inutile d'entrer dans des phrases pour le qualifier comme il le mérite...

Cotte contre-lettre fût-elle admise, continuait Berryer, les conditions qu'elle avait pré\Ties ne s*étaient pas réalisées , et dès lors , les banquiers restaient engagés.

C'est ici qu'apparaissait la contradiction flagrante entre les déclarations officielles et les événements.

Dès le mois de mars 1866, le ministre des finances avait relevé les banquiers de leurs obligations, comme si le cas de force majeure supposé, renversement de TEmpire mexicain « par la guerre civile ou par la révolution » s'était produit. Et quel était, à cette époque même, le langage du gouvernement?

Au Mexique , le gouvernement fondé par la volonté du peuple se consolide, disait l'Empereur, le 29 janvier 1866, en ouvrant la session. Les dissidents, vaincus et dispersés n'ont plus do chefs... Notre expédition touche à son terme.

Le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de

Lhuys, annonçait, de son côté, le prochain rappel de nos troupes , en le motivant sur Tétat prospère du nouveau régime.

Il n'était donc pas vrai, en fait, « indépendamment du droit » que les contractants eussent été placés au mois de mars 1866 dans les cas de force majeure qu'ils avaient prévus.

A cette époque-là , disait Berryer, rien des événements qui ont suivi, n'était accompli; les sécurités les plus grandes étaient données par le gouvernement français sur le maintien, sur la consolidation du gouvernement mexicain, sur le développement de ses ressources financières.

Berryer concluait que les banquiers demeuraient obligés, et que les 28 millions, dûs par eux, devaient être rétablis, comme une créance active du Trésor.

L'argumentation était péremptoire. M. Baroche, garde des sceaux, n'essaya pas de la contester. Il tenta seulement d'en atténuer la force, en affirmant que le gouvernement n'avait pas dégagé les banquiers de leurs obligations, mais simplement reconnu que la créance était litigieuse. C'était une première concession à l'orateur. La commission du budget alla plus loin; elle déclara, par l'organe de son rapporteur M. du MiraP, que, si elle rejetait l'amendement, la somme de 28 millions, portée en recette, étant litigieuse, elle n'entendait pas pour cela contredire l'opinion de Berryer sur le fond.

Cette déclaration réservant toutes choses, Berryer en prit acte solennellement, et retira son amendement.

M. Guizot lui écrivait bientôt après, en le félicitant de son discours :

... Quant à la question môme, vous l'avez mise en lumière

1 Du Mirai (Charlemagne-Francisque-Godefroi Rudel) 1812-1884, député du Puy-de-Dôme sous le second empire.

el vidée avec cette lucidité chaude et brillaate qui vous papartient. J'ai plus d'une fois regretté jadis de vous entendre; je n'ai plus aujourd'hui que le regret de ne pas vous entendre. J'aime mieux celui-là que l'autre ^

Berryer racontait ainsi lui-môme, dans une lettre familière, l'effet produit par sa parole - :

Vous avez été contente de la lecture du Moniteur, Je l'ai trouvé bien infidèle et surchargé d'erreurs et de non-sens. Vous avez cependant jugé l'état général de la séance. Le silence a été complet, attentif, dominé; j'étais libre et un peu impérieux dans mon attitude et la sonorité de ma voix. Bref, l'effet a été tout autre sur les auditeurs qu'il peut être sur les lecteurs. Le mouvement d'adhésion des tribunes était très animé et très sympathique. Enfin , le résultat des déclarations des ministres et de la commission du budget a été favorable aux intérêts du Trésor et à plus de cent mille pauvres familles de Franco...

Il devait reprendre le débat dans la session de 1868. Il sentait pourtant ses forces diminuer, et voulant se prémunir d'avance contre les illusions de la vieillesse , il écrivait à M. de Larcy :

Je demandiî à mes vrais amis de me bien aviser quand j'arriverai de trop près au déclin de l'archevêque de Grenade'.

Dans ses tristes prévisions sur Tavonir. Berryer regardait toujours du coté de Glaremont et de Frohsdorf, se demandant si quelqu<^ rapprochement entre les deux branches de la Maison royale ne préparait pas à la France , au jour trop probable des catastrophes, la ressource de son

1 !.*> août I8U7. Papiers de lioryer.

- :2<) juillet 18«7 à M""* la Vicomtesse de Vaufreland

* (» octobre 18i>7. Papiers de Berryer.

LE MEXIQUE ET ROME. o09

avenir. Il ne négligeait aucune occasion d'exprimer ses vues et ses vœux à ceux de ses anciens adversaires qu'il savait en disposition ou en mesure de le seconder.

On peut juger du langage qu'il leur tenait, par la réponse suivante de M. de Montalivet. Les deux adversaires de 1832 se réunissaient aujourd'hui dans les mêmes désirs.

... Comme vous, écrivait à Berryer M. de Montativet, je vois l'avenir bien sombre. Malgré quelques bonnes velléités imposées de temps à autre par l'opinion publique , on ne peut se dissimuler que raccumulation dos fautes incompréhensibles du gouvernement impérial prépare une liquidation politique dont les conséquences peuvent fatalement conduire à des catastrophes. A côté de ces craintes, où sont les espérances? Elles sont, comme vous le dites si bien, dans l'union résolue des hommes d'intelligence et de devoir.

Je n'ai pas changé dans mes convictions sur la meilleure solution à préparer pour le cas redoutable de bouleversements sociaux; mais hélas! certaines répulsions n'ont pas changé davantage.

Que faire dans une telle situation, si ce n'est s'abstenir dans les deux sphères les plus élevées , de peur que des tentatives inopportunes n'augmentent encore la distance déjà trop grande qui les sépare, et pendant ce temps, réunir dans une môme idée de défense sociale tous les hommes de bonne volonté? Si certains accords, presque impossibles aujourd'hui, devaient devenir possibles un jour, ce ne pourrait être que par ce concours intime et préalable, qui devient aussi attrayant qu'éminemment désirable , quand il rapproche d'un homme tel que vous*...

La politique impériale errait de plus en plus à l'aven-

1 Lettre datée de Montalivet-Lagrange. 28 août 1867. — Papiers de Ber' ryer.

ture. Au dehors, comme au dedans, TEmpereur hésitait (mire des avis contraires , donnant aux uns et aux autres dos gages qui déroutaient Topinion. Après les grandes discussions sur les affaires d'Allemagne, M. Walewski, jugé trop faible envers Topposition, avait été nommé sénateur, et remplacé au fauteuil de la présidence du Corps Législatif par M. Schneider *. M. Emile Ollivier, d*abord accueilli par le souverain, semblait mis à Técart, et la ^^and-croix de la Légion d'honneur en diamants, envoyée au ministre d'État, témoignait de la faveur qui était revenue à M. Rouher.

Les mêmes contradictions se heurtaient dans la politique extérieure. L'Empereur était parti au mois d'août pour Salzbourg où se trouvait l'Empereur d'Autriche, avec qui il voulait reprendre des projets d'alliance. Aussitôt l'Allemagne s'inquiétait. M. de Moustier*, pour la rassurer, s'efforçait d'amoindrir le caractère et les résultats de l'entrevue dans une circulaire aux agents diplomatiques. M. de Bismarck prenait acte de s.es déclarations; mais il en profitait pour faire un nouvel appel aux États du Sud, dans un document public que le cabinet des Tuileries, le voyant connu de toute l'Europe, était obligé de reproduire dans le Moniteur,

Les discours d(3 Napoléon III exprimaient tour à tour l'espérance et la crainte. Il faisait, en revenant de Salzbourg, un voyage dans le Nord. Au maire d'Arras il disait :

Vous avez raison d'avoir confiance dans l'avenir. Il n'y a que les gouvernements faibles qui cherchent dans les complications extérieures une diversion aux embarras de l'intérieur.

1 Sclineider (Eugène) 1805-1876, député sous le gouvernement de juU- Ict et sous le second Empire.

2 Moustier (Dcsie-Marie-Kcné-François Lionel, marquis de) 1817-1889, représentant du peuple en 1810, sénateur et ministre des affaires étrangères sous le second Empire.

LE MEXIQUE ET ROME. oii

Mais le lendemain au maire de Lille :

Des points noirs assombrissent l'horizon... Nous avons eu des revers...

Ces tergiversations jetaient dans les esprits un trouble que reflétaient les élections. Dans Tintervalle des deux sessions, quatre députés de l'opposition avaient été nommés sur des points divers de la France. Ils appartenaient au centre-gauche , à cette opposition d'autant plus redoutable que, n'effrayant pas le pays par la menace d'une révolution , elle lui donnait plus de hardiesse pour exiger des réformes.

Ce fut dans ces conjonctures que s'ouvrit, le 18 novembre 1867, la session dite de 1868.

La discussion sur les affaires d'Italie en signala le début.

Les troupes françaises n'étaient plus à Rome depuis le 16 décembre 18()6. La tranquillité régnait dans les États du Saint-Siège; mais le gouvernement italien n'avait pas renoncé au dessoin d'en achever la conquête. Garibaldi venait de prêcher la guerre contre le Pape , au Congrès de Genève , devant les délégués du socialisme européen. Il était à peine rentré à Gaprera, lorsque, le 28 septembre 1867, son fils Menotti, à la tête de bandes librement recrutées en Italie, franchit la frontière romaine. Le cabinet de Florence fit mine de protester contre les agresseurs , et , sous prétexte de protéger le Saint-Père , les troupes italiennes envahirent , à leur suite , son territoire.

C'était par ce genre de protection que le Piémont avait procédé, dans les autres provinces, à l'annexion.

La convention du 15 septembre était violée. Qu'allait

faire 1(î gouvernement français? Tiraillé entre des conseils diflérents, TEmporour lUait indécis; il avait tour à tour donné et retiré l'ordre d'embarquer un corps expéditionnaire. Les troupes pontificales se concentraient à Rome, et le Pape se préparait à se réfugier au Fort-Saint- Ange. Enfin Napoléon III prit son parti; rintervention fut résolue. Le 28 octobre, les navires français, portant deux divisions , parurent en vue de Givita Vecchia.

Commandées par le général de Failly, nos troupes entrèrent à Rome le 30 octobre. Le 4 novembre, elles appuyèrent l'armée pontificale contre les volontaires italiens. Garibaldi avait rejoint son fils. Les envahisseurs furent mis en pleine déroute. La journée de Mentana était la contre-partie de celle de Gastelfidardo. Elle montrait ce qu'eût fait en 1860 la Moricière , si Tappui de la France ne lui avait été refusé. Réduites à rimmobilité, les troupes italiennes durent quitter le territoire pontifical , après la défaite dos garibaldiens, et laisser aux soldats de la France le soin de garder le Pape.

Uno conférence (^uroi)éenne fut convoquée, le 9 novembre, par le cabinet d(»s Tuileries, pour arrêter le règlement de la qu(.*stion romaine. Soucieux de ne pas s'aliéner le royaume que nos armes avaient créé , TEmpereur, en ouvrant la session, s'empressa de déclarer que rint(Tvention, nc'^cessitée par la non-exécution de la convention du 15 septembre, n'avait « rien d'hostile à l'unité et à l'indépendance de l'Italie » et il iit prévoir « l'époque prochaine » du rapatriement de notre armée.

Deux demandes d'interpellation furent aussitôt dépo-

s<'*es sur le bureau du Corps Législatif; Tune par les

membres de la gauche, favorables à Tunité italienne;

autre par des membres do la majorité qui appuyaient

les droits du Saint-Siège.

La discussion s'ouvrit le 2 décembre 1867.

Elle porta d'abord sur l'amendement de la gauche que

défendirent M. Jules Favro, M. Jules Simon, M. Guéroult.

Un député des Basses-Pyrénées, entré depuis deux ans à la Chambre et dont s'était déjà révélé le talent, M. Chesnelong, répondit, dans la séance suivante, à M. Jules Favre. Élu avec Tappui du gouvernement, M. Chesnelong n'était pas un ennemi de TEmpire. Mais, profondément dévoué aux idées religieuses , il interprétait avec d'autant plus d'autorité le sentiment des populations qui, sans aversion pour le régime impérial, n'entendaient pas lui sacrifier leur foi.

Rappelant que la nécessité du pouvoir temporel avait été explicitement reconnue dans l'adresse de l'année précédente, M. Chesnelong demanda au gouvernement de la poser dans la conférence européenne comme un principe hors de contestation , dont la France , à défaut de l'Europe , assurerait le respect.

M. Thiers appuya ces conclusions dans la séance du 4 décembre. Il répondait au ministre des affaires étrangères, M. de Moustier, qui, tout en s'associant aux vues de M. Chesnelong, n'avait traduit que par des formules vagues la politique du gouvernement. Il releva ce « défaut de netteté » en termes catégoriques. Les biais n'étaient plus de saison. Toute l'Europe adressait à la France cette question : « Que voulez-vous faire pour mettre d'accord Rome et l'Italie ? » Il fallait se prononcer clairement. M. Thiers rappela les fautes commises, l'absence complète d'une politique suivie, les traités méconnus, les désaveux du gouvernement impérial chaque fois démentis par les actes de l'Italie, et déplorant l'erreur du libéralisme français qui, « à mon grand désespoir, ditil, s'est trompé dans cette importante question »,il caractérisa ainsi les conséquences de s événements favorisés par le cabinet des Tuileries.

La révolution , qui s'est accomplie en Europe à la suite des

BERRTER. — T. III. 33

tristes événements de 1866, est la plus grave qui se soit produite depuis plusieurs siècles.

Le sontimont d<' la majorité portait, cetto fois, l'orateur. Ellt^ lui pardonnait les sévérités de son langage; l'attitudt* du Corps législatif montrait au gouvernement l'impossibilité dé se soustraire à ce mouvement, sans so faire le complice et le prisonnier de la gauche.

Le lendemain, 5 décembre, M. Rouher prit la parole. Il annonea que ses déclarations allaient dissiper tous les nuages, et, au milieu de l'attente de la Chambre :

Nous le déclarons au nom du gouvernement français, dil-il; ritalie ne s'emparera pas de Rome. Jamais...

A ces mots la majorité se lève; elle répète avec enthousiasme : « Jamais I Jamais I » Le ministre d*État descend d»» la tribun»», et de longs applaudissements semblent lui prouver que l'accord est complet , comme il en a «exprimé l'assurance, entre le gouvernement et le Corps Législatif.

La séance est suspendue; tant est grande l'agitation! Mais un mouvement se remarque sur les bancs de la droite. M. Larrabure, M. Buffet, d'autres députés s'interrogent; on les voit conférer avec M. Thiers etBerrj'er, aller au banc des ministres, revenir auprès des deux orateurs de l'opposition avec qui ils paraissent se concerter. Berryer lui-même et M. Thiers s'approchent des membres du jiouvernement; ils i)arlent au ministre des atfaires étrangères. M. Baroche, M. Vuitry, M. Rouher s'entretiennent avec eux. La conversation est animée; le jeu de^ physionomies, l'insistance des députés, Tétoune* ment et les dénégations apparentes des ministres, tout indique entre les interlocuteurs quelque grave dissentiment.

Pendant ce temps, M. Ghesnelong discutait dans un

bureau avec ceux de ses collègues qui avaient signé rinterpellation. Quelques-uns étaient d^avis de la retirer; M. Chesnelong insistait pour qu'on demandât le renvoi au gouvernement. On en délibérait, lorsque M. Lambrecht^ vient dire à M. Chesnelong, de la part de M. Thiers, que M. Rouher va parler de nouveau et rendre le renvoi inutile.

Enfin la séance est reprise. Les rumeurs s'apaisent. Accompagné de Berryer et de M. Thiers jusqu'au pied de la tribune, M. Rouher en gravit les degrés^. Il regarde l'assemblée immobile, et prononce ces paroles qui révèlent l'objet de l'entretien :

Lorsque j'ai dit Rome, j'ai parlé de la capitale du territoire actuel, et je comprends daas la défense du pouvoir temporel du pape le territoire actuel dans toute son intégrité.

Des acclamations presque unanimes saluèrent cette déclaration. M. Jules Favre en reconnut la netteté, en essayant vainement de la combattre. M. Chesnelong remercia le ministre d'un langage qui lui donnait satisfaction complète , et retira son interpellation.

Berryer paraît alors à la tribune. Son visage rayonnait.

« Triomphant, redevenu de 20 ans plus jeune, l'œil animé, la voix presque aussi puissante que dans son beau temps ^, » il ne dit que quelques mots , mais avec « un frémissement inspiré , » suivant l'expression d'un adversaire ^.

1 Lambrecht (Félix-Édmond-HyacinUie) 1818-1871, député de 1863 à 1869, représentant du peuple en 1871, ministre de l'agriculture 'et du commerce, puis de l'intérieur, sous le gouvernement de M. Thiers.

2 • Il se passa alors une scène dont tous ceux qui ont assisté à la séance, ont gardé le souvenir » dit, en parlant de cet incident, l'Annuaire encyclopédique de 1868.

3 Journal de Genève, 8 décembre 1867.

4 Discours de M. Emile Ollivier. Séance du 9 décembre 1867.

Le matin même de cette séance, M*' Dupanloup lui avait adressé ce billet :

C'est au îjTand orateur, et encore plus au grand chrétien que je m'adresse. Je vais cet après-midi à la Chambre. Je vous en prie; donnez-moi le bonheur de vous entendre répliquer à M. Rouher pendant vingt minutes. Je le demande à Dieu de tout mon cœur *.

Le vœu de l'évêque allait être rempli.

Je suis trop ému, dit Berryer, pour pouvoir abuser longtemps de l'attention que je viens réclamer de vous.

J'ai éprouvé pendant le cours de cette discussion une impression profonde , une agitation intérieure de tous mes sentiments, et en ent(Midant l'affirmation de tout ce qu'il y a de plus clair, d(; plus évident, de plus nécessaire, selon mon intelligence, je me suis senti heureux d'être en parfaite conformité et on parfaite communauté de conviction et de vœux avec l'immense majorité de cette assemblée.

Les paroles du ministre d*État avaient attesté le plein accord du gouvernement et de la Chambre. Berryer demandait « comme une consécration de ces paroles » que l'interpellation fût renvoyée au gouvernement. Comme pour rendre impossible toute contestation ultérieure, il faisait alors le récit de cet incident de la séance dont le public s'était ému, sans en démêler le secret :

J'ai eu rhonneur, M. le ministre des affaires étrangères et M. le ministre d'État aussi me permettront de le dire, j'ai eu l'honneur d'approchor ces deux représentants du gouvernemont et de leur demander ce que voulait dire le mot « Rome », ce que voulaient dire ces mots : « qu'on ne permettra pas à ritalie de s'emparer de Rome »•

1 o décembre 1867. Papiers de Berryer,

A cela, et de la manière la plus honorable , dans les termes les plus précis, en daignant même — ce' dont il n'était pas besoin — invoquer devant moi son caractère personnel , M. le ministre des affaires étrangères m'a dit : « il n'y a pas d'équivoque; il s'agit de tout le territoire actuel que possède le Saint- Père. C'est là ce que nous garantissons sous le nom de pouvoir temporel de la Papauté ».

M. le ministre d'État, à qui l'observation a été présentée, est monté à la tribune*; il a dit dans les termes les plus solennels, et dans des paroles ineffaçables, ce que vous avez entendu, et c'est ce qui satisfait pleinement les sentiments que j'ai partagés avec l'Assemblée.

Berryer demandait donc que le renvoi de Tinterpellation fût voté « comme une adhésion et une consécration des paroles de M. le ministre d'État. »

Le règlement s'opposait à ce renvoi; M. Rouher le fit observer à l'orateur. Le renvoi était un mode de blâme ; comment la Chambre pourrait-elle le voter, si elle approuvait le gouvernement? Il n'y avait, pour marquer l'accord, que l'ordre du jour pur et simple.

Berryer ne l'ignorait pas. Mais il faisait remarquer à son tour le vice d'un règlement qui ne laissait à la Chambre que l'obscure formule de Tordre du jour pur et simple, soit qu'elle voulût repousser l'interpellation de la gauche, soit qu'elle voulût approuver les déclarations du pouvoir.

Il tenait pour sa part à ne pas donner dans cette équivoque. En réalité, il avait d'autres motifs. M. Chesnelong, qui n'avait retiré son interpellation que sur l'avis de M. Thiers, était tout ému de voir Berryer en réclamer le renvoi : « Ne vous inquiétez pas, lui dit M. Thiers ; Berryer est au fond d'accord avec vous. »

En demandant la parole, Berryer avait voulu deux choses : prendre acte des déclarations du ministre d'État, de ces déclarations « solonnelles y ineffaçables » comme il

le dit avec intention ; marquer nettement en outre aux députés de la gauche , de qui ses votes le rapprochaient souvent, combien, sur cette question de Rome, il était séparé d'eux.

Jo demande à nos collègues siégeant de ce côté, qui sont les auteurs de riuterpellatioa, dit-il en montrant la gauche, (lu'ils veuillent bien me laisser toute rautoriié et toute la vérité de mon caractère, de ma conscience et de mon langage.

... J'ai écouté les développements qui ont été donnés à cette interpellation, et j'en ai compris la portée. Je la condamne. Je suis décidé à voter l'ordni du jour pur et simple contre cette interpellation, parce qu'elle froisse ma pensée la plus intime et mes convictions les plus fermes , comme catholique et comme (citoyen.

L'évéque d'Orléans avait entendu cette profession de foi.

Je ne veux pas quitter Paris, écrivait-il le lendemain à Berryer, sans vous bénir et vous exprimer ma profonde et respectueuse reconnaissance.

L'ordre du jour pur et simple sur l'interpellation de la gauche fut voté par 237 voix contre 17.

L'importance de ce débat était tout à la fois dans la déclaration du gouvernement et dans l'action exercée sur lui par la Chambre.

En fait, le régime parlementaire était rétabli. La majorité, pour la première fois, avait fait prévaloir ses vues, et, dans cette prise de possession du pouvoir, elle avait eu pour interprètes et pour guides M. Thiers et Berryer.

C'était M. Thiers qui avait exprimé les volontés de la Chambre; c'était Berryer qui avait dicté au ministre d'État ses paroles.

Les deux chefs de Topposition avaient été comme les témoins de M. Rouher; ils l'avaient en quelque sorte pris par la main et conduit à la tribune.

Les feuilles de gauche ne cherchèrent à dissimuler ni le résultat de la séance, ni le mécontentement qu'elles en éprouvaient :

En 1851, quels étaient les grands meneurs de la majorité, écrivait dans la Presse M. Emile deGirardin? C'était M. Thiers, M. Berryer et leurs amis.

En 1867, quels sont les meneurs de la majorité? C'est encore M. Thiers, c'est encore M. Berryer et leurs amis.

Le Temps disait, à son tour :

Deux résultats sont constatés aujourd'hui : MM. Thiers et Berryer sont les chefs de la majorité, et c'est M. Berryer, dont le nom parle assez haut comme signification, qui dicte au gouvernement ses déclarations.

L'Opinion nationale ne tenait pas un autre langage, et le jour même de la séance, son directeur M. Guéroult, disait dans les couloirs de la Chambre : « c'est Henri V qui mène le gouvernement*. »

Berryer signalait lui-même ces conséquences dans une lettre qu'il nous adressait.

Vous avez compris et jugé la situation que nous venons de traverser, nous écrivait-il ^. L'aspect du mouvement catholique et politique , qui s'est manifesté par la presque unanimité de l'Assemblée, ei\t été plein d'intérêt pour vous; les gestes, les regards, les exclamations manifestaient des sentiments et des pensées que les orateurs n'ont point exprimés et que les journaux n'ont pas pu vous reproduire.

1 Le mot est rapporté par Berryer dans une lettre du 6 décembre à la vicomtesse de Vaufreland.

2 9 décembre 4867.

Le fait est important comme action parlementaire de TAssemblée sur le gouvernement , et ce fait au dehors doit amener des événements considérables. Nous serons éclairés sur cet avenir prochain par ce qui va se passer aujourd'hui même et dans les jours qui vont suivre, dans le parlement de Florence et en dehors de ce parlement.

Il n'en observait pas moins, dans cette première victoire, sa circonspectiou accoutumée.

En attendant, ajoutail-il, nos amis particuliers, les hommes de la Monarchi(^ constitutionnelle, les serviteurs des vrais intérêts nationaux, doivent, à mon avis, être calmes après leur succès, éti'c prudents et ne pas s'exposer à être accus('"s par le pays d'avoir été les ])r'omoteurs perfides de la crise dans laquelle la France doit inévitablement se trouver, au grand péril de son gouvernement actuel.

L'accord des deux chefs de l'opposition libérale et conservatrice, de M. ïhiers et de Berryer, avec la majorité avait un autre avantage. Il répondait aux pensées de conciliation toujours vivantes en France. Il y avait là comme l'aurore d'une union possible sur le terrain des libertés religieuses et du droit des gens :

C'est comme le sentiment d«> la délivrance au sortir d'un grand péril, écrivait M. de FallouY à Berryer; assurément toutes l(^s menaces ne sont pas conjurées, mais on sent qu'une résistance régulière , un contrôle légitime sont enfin inaugurés; l'on sent que cette ri'sistance et ce contrôle ne craignent plus de placer à leur têti? la vraie e.vpérience et le vrai génie politique, (,'t cela seul suffit pour rendre la confiance et permettre aux cœurs do respirer à Taise.

M. de Falloux ajoutait avec non moins de raison :

Quel malheur que l'opposition de gauche demeure si opîniâ-

trément étrangère ou hostile à un tel mouvement! Gomment ne voit-elle pas que préférer le césarisme au christianisme , c'est rejeter vers les plus mauvais jours du passé les progrès de la civilisation et de la liberté? Les esprits de la gauche sontils complètement aveuglés ou les volontés ne sont-elles plus libres? En tous les cas, c'est une partie bien dangereuse pour notre avenir que joue là l'opposition, et il n'y aura pas de sécurité pour le lendemain le plus proche, tant que vous n'aurez pas converti M. Jules Favre et M. Jules Simon, comme vous avez dominé M. de Moustier et M. Rouher.

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