CHAPITRE XIV
Session de 1868. — Discussion du projet de loi sur la presse. — Amendements déposés et soutenus par Berryer. — Vif débat entre lui et M. Baroche sur le rôle imposé à la magistrature par le gouvernement. — Progrès de l'opposition dans les votes. — Berryer vote seul contre l'ensemble du projet. — Sa lettre à la Gazette du, Midi» — La question mexicaine revient devant le Corps législatif. — Intervention de Berryer. — Procès des États-Unis contre deux armateurs français. — Plaidoirie de Berryer. — Sa lettre à sir John Sinclair. — Elections partielles. — Lettre de Berryer en faveur de la candidature de M. Grévy dans le Jura. — Il renouvelle, sur tous les points, ses conseils pour l'union, en vue des élections générales de 1869. — Ses lettres du 25 août et du 5 septembre 1868. — Berryer apprend la mort du fils de M. de Kerdrel, jeune officier enrôlé pour le service du Saint-Siège dans la légion d'Antibes. — Sa lettre à M. de Kerdrel. — Au moment d'entrer dans sa quatre-vingtième année, il entreprend un voyage dans l'Ouest pour y passer la revue de ses amis.
Les irrésolutions continuaient à se manifester dans la politique de l'Empereur. Un projet de loi sur la presse avait été déposé au Corps Législatif; il semblait indiquer de la part du souverain des tendances plus libérales. Au même moment, dix journaux étaient poursuivis pour « comptes-rendus illicites » des débats des Chambres. V Union était du nombre; défendue par Berryer, elle fut condananée par le tribunal de police correctionnelle,
mais acquittée par la cour impériale ^ . La France ellemême, journal officieux, avait été atteinte, et son directeur, M. de la Guéronnière, sénateur et bientôt ambassadeur, écrivait :
Pour les dix journaux coiidaniiiés , le procès ne sera qu'un petit malheur; pour le gouvernement; c'est une faute.
La session de 18C8 avait repris après les fêtes du premier de l'an. Le Corps Législatif venait de voter la nouvelle loi sur le recrutement de l'armée. L'heure était venue de discuter le projet de loi sur la presse , présenté l'année précédente, projet qui supprimait pour les journaux, avec la nécessité de l'autorisation préalable, le régime des avertissements et des suppressions par voie administrative.
Cette réforme, la voulait-on encore? La majorité, dans les deux Chambres, y paraissait contraire. Les ministres ne l'avaient proposée que par obéissance à leur maître, et Ton se demandait si l'Empereur n'allait pas y renoncer, lorsqu'au jour où devait commencer le débat, une heure avant la séance, le souverain fit connaître au ministre d'Etat sa volonté de la maintenir.
La discussion générale s'ouvrit le 29 janvier. Interprète de la majorité, M. Granier de Cassagnac attaqua vivement la loi , en déclarant la liberté de la presse incompatible avec la stabilité des gouvernements. Il fut applaudi par ses collègues, peu contredit par l«s ministres, nt félicité par l'Empereur.
On crut, encore une fois, le projet perdu.
Mais Napoléon III s'était trop avancé pour reculer. Il décida que le débat suivrait son cours. La majorité s'inclina, ot le premier article du projet, portant suppression de l'autorisation préalable , fut adopté par 276
1 Jugement du «2.*; jaii\ier ISiW et arrêt du .'< avril.
voix. 11 n'eut contre lui que sept suffrages, ceux des « sept sages de la Grèce », comme dit M. Granier de Cassagnac qui se mettait du nombre.
Le premier article, à vrai dire, impliquait toute la loi.
Berryer avait présenté plusieurs amendements. Il les soutint avec vigueur. Il avait soixante-dix-huit ans accomplis.
Le projet enlevait les délits de presse à l'arbitraire de l'administration pour les déférer aux tribunaux correctionnels : présent dangereux pour la magistrature , amélioration incontestable pour les journaux.
Cependant le changement ne valait qu'autant que des garanties seraient données à la composition des tribunaux. C'était la question qu'abordait le premier amendement de Berryer.
Chaque année, disait cet amendement, au jour de la rentrée des cours et tribunaux , le roulement pour la composition des diverses Chambres se fera en audience publique par la voie du tirage au sort des président, vice-président, conseillers, juges et juges suppléants. Les magistrats, nommés dans le cours de l'année judiciaire, entreront dans la Chambre où siégeaient leurs prédécesseurs.
Berryer développa sa proposition dans la séance du 14 lévrier.
Le rapporteur du projet, un des confrères de Berryer, M. Nogent Saint-Laurens , avait parlé de « défiance contre la magistrature » , pour repousser l'amendement.
Berryer proteste tout d'abord contre l'imputation.
1 Nogent Saint-Laurens (Edme-Jean- Joseph-Jules-Henri) 1814-1883, membre du Corps législatif de 1833 à 1870.
Défiance contre la magistrature!... Je proteste, Messieurs, — laissez-moi le dire, je n'aime pas à me mettre en scène, mais enfin, je proteste au nom de mon passé. Oui, j'obéis à co sentiment-là... Vous permettrez, à mon âge, d'avoir cette faiblesse... faiblesse orgueillousc peut-être...
— (Voix diverses : non! non!)... de me prévaloir des actes de ma vie entière.
Laissez-moi vous dire que ma vie a été double; elle s'est confondue dans deux existences. Voilà un siècle entier tout à riieuro que mon père et moi... mon père, avocat au parlement de 1776 et moi, venu à sa suite, tachant de marcher sur ses traces, nous sommes restés constamment, fidèlement et par le cœur comme par la pensée, attachés à l'ordre judiciaire dans l'exercice du barreau, nous associant aux œuvres de la justice comme des auxiliaires indépendants, mais respectueux. (^est ce sentiment et ce respect qui m'ont fait proposer cet amendement que je crois, dans mon âme et conscience, protecteur de la dignité de la magistrature.
C'était en un temps où la magistrature était honorée comme la liberté llorissante, c'était en 1820 qu avait été rendue, après avis préalable des cours royales, Tordoniiance dont Berryer reprenait la pensée ; ordonnance qui confiait à la magistrature elle-même, en dehors des organes du pouvoir, la répartition annuelle des juges dans les diverses Chambres.
L'auteur de cette ordonnance était M. de Serre. En prononçant ce grand nom, Berryer se donna le plaisir de faire l'éloge des ministres de l'ancien temps.
M. de Serre, que le ministre d«' flntérieur (M. Pinard) a loué avec raison, était ini homme <l'uncœur droit, d'un esprit élevé , un homme vraiment libérai ; il n'est pas le seul qui ail réuni ces éminentes et i)récieuses qualités pendant les deux phas(\s de la Monarchie de Bourbon ; j'en pourrais citer d'autres (pii tait géré les intérêtis généraux du pays avec indépendance, avec honneur, avec désintéressement , qui n'ont jamais \[\Té leurs i>rincipes au vent des événements politiques.
Et alors, comme si, dans ce retour sur les hommes du passé, une figure, entre toutes, lui était apparue, la figure même de son plus constant adversaire , Berryer s'arrête à la contempler. Il semble que de cette tribune , où il Ta combattu dans sa puissance, il veuille envoyer à M. Guizot, dans sa retraite, l'hommage d'une estime que les luttes les plus vives n'ont jamais altérée, et, au milieu du silence de la Chambre surprise par cette évocation soudaine :
J'en pourrai citer... dit-il, jusqu'au chef du dernier ministère du gouvernement de juillet. Je n'hésite pas à le dire, quoique je l'aie combattu; je ne puis, sans un profond respect, sans une admiration sincère , sans une sorte de culte pour l'honnêteté de sa vie, regarder ce vieillard qui a été président du conseil pendant sept ou huit années . et qui , dans sa vieillesse , est encore condamné aux labeurs de son génie pour soutenir son existence et celle de sa famille. Voilà ceux que j'admire. Ce sont les hommes qui , non contents de ne point livrer leurs principes au vent des événements politiques, n'ont jamais offert le scandale de l'enflure excessive de leur fortune privée.
A ce contraste qui passait comme une brûlure sur quelques fronts, une agitation sourde commence à gronder. Elle se développe lorsque Berryer oppose aux garanties contenues dans l'ordonnance de 1820 les conditions de dépendance auxquelles le décret du 28 octobre 1854 a soumis le roulement de la magistrature. Désormais c'est le président (premier président de la Cour ou président du tribunal), qui dresse chaque année le tableau des juges, mais assisté du chef du parquet. Quelle situation lui est ainsi faite ?
La raison politique, dont le président doit s'abstenir, la raison politique devient sa règle.
M. Baroche, garde des sceaux, interrompt pour dire
que le procureur-général ne consulte jamais préalablement le garde des sceaux :
Eh quoi 1 roproiid Brrryer, c'est le procureur-général qui est chargé do la poursuite, et c'est lui qui choisit le juge... Et nous sommes ou Franco, dans ce pays des Rois justiciers, dans co pays où les idoos de justice ont toujours été si fortes, si l'ospectoos î C'est dans ce pays-là qu'on admet cette situation d(î juges choisis par celui-là même qui doit solliciter la condamnation!...
Il n'était pas possible de nier la pensée qui avait inspiré le décret de 1854. Le ministre de la justice n'eut d'autre ressource que de renouveler l'argument du rapporteur : l'adoption de l'amendement serait une marque d'injuste soupçon contre la magistrature.
Berryer répliqua en quelques mots et termina ainsi :
Je no veux pas aller plus avant. Vous avez douté de mon rospoct pour la magistrature : il est très grand , car je ne dis ritui do co que vous avez l'ait , à chaque occasion et à chaque année , pour rocomponsor les services que vous en obteniez.
A ces dernières paroles, M. Baroche déclara qu'il ne savait pas ce que voulait dire l'orateur :
Vous parlez, dit-il, do récompenses qu'on aurait données à des magistrats pour telle ou telle nature de services; je vous prie do vous expliquer.
Berryer répondit :
Vous l'exigez? Je le ferai très clairement; mais je demande, I)ar respect pour mes propres habitudes et pour mon caractoro, à ne pas mettre en avant les noms propres... Il y a à Paris trois chambres de police correctionnelle; mais la sixième est colle à laquelle sont déférés exclusivement les délits politiques.
Eh bien! Le magistrat qui présidait la sixième chambre en 1859, a été nommé conseiller au commencement de 1860; celui qui présidait la sixième chambre en 1860, a été nommé conseiller en 1861 ; celui qui la présidait en 1861, a été nommé conseiller en 1863; celui qui la présidait en 1863, a été nommé conseiller en 1864; celui qui la présidait en 1864, a été nommé conseiller à la fin de 1865; celui qui la présidait en 1866, a été nommé conseiller au commencement de 1867. Nous attendons le sort de celui qui la préside en ce moment *.
De violents murmures accueillirent cette réplique, pendant que ropposition la saluait de ses applaudissements. On en était venu à ce point que révéler le sort fait aux magistrats, chargés du jugement des affaires politiques, suffisait pour les diffamer. L'avancement, suivant de si près leurs sentences , en paraissait le prix. Ce ne fut qu'un cri, parmi les feuilles officieuses, pour accuser Berrj^er d'avoir outragé le corps judiciaire. Pendant ce temps-là, des magistrats, d'un caractère universellement respecté, le remerciaient d'avoir défendu l'indépen-
1 n est intéressant de rapprocher de oes paroles les conseils que Berryer donnait à son ancien secrétaire, M. Chaillous, nomme magistrat en Algérie : « Puissiez-vous, lui écrivait-il dans une lettre toute pénétrée de son aflfectueux souvenir, puissiez-vous recueillir d'heureux fruits de la détermination que vous avez prise et trouver dans la carrière où vous êtes entré des avantages que je n'aurais pas pu vous procurer en vous retenant prés de moi! Je me réjouirai des succès que vous obtiendrez, et je goûte déjà un vrai contentement à penser que les services que j'ai pu vous rendre auront profité à un galant homme, et que mes soins presque paternels n'ont pas rencontré un cœur ingrat. Maintenez-vous avec courage et prudence dans les bons sentiments, dans les principes honorables et sérieux que j'ai déjà reconnus en vous et que je crois avoir fortifiés. Vos fonctions actuelles sont pénibles; ne songez à obtenir de Tavancement et une mission moins laborieuse que grâce au zèle et à l'application que vous mettrez à remplir tous les devoirs qui vous sont imposés aujourd'hui. Le mérite acquis est toujours le plus noble titre, et même au temps où nous vivons, le moyen le plus sûr pour parvenir. » 14 avril 1865. Lettre communiquée par M. Chaillous.
dance et la dignité de leur ordre. La majorité s'était soulevée à la suite du ministre. Elle repoussa Tamendement par 175 voix contre 48.
Le lendemain, 15 février, Beriyer remontait à la tribune. Un amendement avait été déposé par M. Lanjuinais et quelques membres du centre gauche pour rétablir la faculté de faire la preuve des faits difTamatoires contre les fonctionnaires.
C'était encore à la Restauration , à la loi de 1819 présentée par M. de Serre, qu'était emprunté cet article.
Berryer y ajouta un sous-amendement pour en étendre l'application aux directeurs des grandes compagnies financières anonymes. Le souvenir des emprunts mexicains n'était pas étranger, on peut le croire, à cette proposition :
Toute la question, disait Berryer, est de savoir si Ton peut placer en France une niasse immense de valeurs circulantes, sans que du sort de ces valeurs il n'y ait personne de responsable.
M. ïhicrs prit, après lui, la parole en faveur de l'amendement. Il fut amené à dire que les minorités n'avaient plus les droits qu'on leur reconnaissait autrefois.
M. Rouher releva l'assertion, et soutint qu'en 1832 les minorités étaient moins respectées que sous le second Empire.
Et moi , interrompt Berryer, je vous donnerai les preuves du contraire... J'ai été seul de mon opinion dans la Chambre.
Je n'aurais pas voulu appeler en témoignage l'honorable M. Berryer, reprend lo ministre d'Etat. Je comprends qu'à l'heure actuelle, son point de vue soit différent; mais je me souviens des paroles brûlantes qui ont été prononcées contre lui-même, je me souviens de ce mot de flétrissure, dirigé contre son parti qui était alors en minorité.
Au milieu des cris des députés qui voulaient Tempêcher de parler et demandaient même le rappel à l'ordre, Berryer dit aussitôt :
J'ai bien le droit de protester après des paroles semblables. — Je déclare deux choses : la première, c'est que j'ai été seul de mon opinion au sein de la Chambre des députés, et que j'y ai toujours joui d'une liberté entière, comme j'y ai toujours rencontré le respect de ceux même que je combattais. Quant au mot de 1843 — c'est ma seconde observation — je m'en console, car j'ai obtenu des électeurs une réparation éclatante.
L'amendement de M. Lanjuinais ayant été repoussé, celui de Berryer fut mis aux voix; il rallia 59 suffrages contre 161, onze de plus que sa précédente proposition.
Le 17 février, s'élevait le débat sur les annonces judiciaires. Qui désignerait les journaux chargés d'insérer ces annonces? Le gouvernement confiait ce droit aux préfets, les membres de la gauche aux parties intéressées.
Berryer écartait les deux propositions.- Il demandait que le choix fût laissé , dans chaque arrondissement , au tribunal de l^*" instance.
Le gouvernement, qui avait tant reproché à l'opposition, quelques jours auparavant, de suspecter la magistrature, exprimait aujourd'hui la crainte de confier à la magistrature la désignation des journaux :
Véritablement, disait Berryer, je suis étonné de la préoccupation extrême de M. le ministre d'État qui dit : « Vous allez exposer l'autorité judiciaire à entrer dans des luttes, à être l'objet de récriminations politiques. » Mais alors, qu'il me permette de répondre : Il fallait maintenir, en matière de presse, la justice administrative. — Je ne sais pas pourquoi vous investissez les tribunaux du jugement des affaires politiques, si vous avez si grand'peur qu'ils se trouvent engagés dans des questions politiques...
Cette fois, une minorité considérable appuya Berryer. Son amendement réunit 101 voix contre 125.
Chaque jour marquait un progrès. Dans la séance du 7 mars, la minorité devint majorité. 13i voix contre 72 repoussèrent Tarticle 12 qui privait de ses droits électoraux, pendant cinq ans au plus, le journaliste en état de récidive, condamné pour délit de presse. Le gouvernement et les défenseurs de Tarticle n'avaient même pas pu s'accorder pour le définir.
Nous no pouvons livrer un article de loi à rinterprétalion dos trihunaux, «lit Berryer, ([uand le sens, la portée, les effets de cet article, sont aussi incertains après la délibération à laquelle nous vouons d'assister.
Au lendemain de ces grands débats, M. de Falloux écrivait à Berryer :
Voilà votre si humble et si injuste timidité bien vaincue. Voilà votre toi'C(î bien roliabilitoe. F.e bras et la massue n'ont rien perdu do leur vigueur.
L'ensemble de la loi fut voté par 222 suffrages; huit membres s'étaient abstenus. Un seul avait voté contre.
Avant de connaître la liste des votants, on ne douta pas, au loin, que cot adversaire unique ne fût quelque impérialiste exalté. Jm Gazette du Midi se divertit à demander :
yuel est donc ce sago (jui est ainsi resté seul avec ses idées do réaction poltronne?
Ce m(ie était Berryer. Un peu piqué de la méprise', il écrivit immédiatom(înt au rédacteur du journal.
nil(iS-moi, oroyez-vous avoir vraiment deviné quel est le sa^/'j qui est resté seul de son avis dans le vote de la loi sur
la presse, avec ses idées de réaction poltroiine? il me semble que votre perspicacité accoutumée a été en défaut. Quant à moi, je pense que la résolution de ce sage a été fort réfléchie, et que, fidèle à la maxime de droit : donner et retenir ne vaut, il ne devait pas se montrer dupe d'une loi qui, en concédant un droit par son article premier, consacre, dans ses autres dispositions, les moyens de paralyser et de rendre impossible Texercice de ce même droit; d'une loi qui ajoute des pénalités nouvelles aux rigueurs des lois antérieures; qui donne aux juges le droit facultatif de la suppression des journaux dans tous les cas, même les plus imprévus et les moins graves; d'une loi qui refuse la compétence du jury; qui maintient, au contraire, un mode de formation des tribunaux correctionnels, au gré du pouvoir impérial, et fait du juge le commissaire choisi par l'accusateur; qui donne à ce commissaire le droit d'ordonner, spécialement pour la suppression des journaux, l'exécution provisoire de sa sentence et qui prescrit, pour l'opposition ou l'appel contre une décision injuste, des délais combinés de manière à enchaîner la liberté de la défense; d'une loi enfin que vous auriez voulu voir approuver par votre sage, après (ju'il en avait repoussé inutilement presque tous les articles, notamment l'injuste responsabilité des imprimeurs, même quand l'auteur, l'éditeur^ le gérant sont connus, ce qui constitue les imprimeurs brevetés en un corps de censeurs préalables : la l'éaction du sage contre une telle législation n'était pas tout à fait poltronne. Vous avez pu voir que tous les organes de la presse indépendante ne l'ont pas jugée, ainsi que le fait la Gazette du Midi^.
Avouons-le pourtant. Malgré ses défauts et ses pièges , la loi sur la presse constituait un progrès réel, et le parti de la dictature eût seul gagné à ce qu'elle fût repoussée par la Chambre.
Quelques mois plus tard, les 24 et 25 juillet, Berryer élevait encore la voix devant le Corps législatif. La question mexicaine était de nouveau discutée. Le gouverne-
1 12 mars 18(>8.
ment avait déposé un projet de loi autorisant le ministre des finances à inscrire sur le grand livre une rente 3% (le 4 millions de francs pour être attribuée aux porteurs des titres libérés des obligations mexicaines et de Temprunt mexicain.
C'était le dernier acte et comme l'épilogue de la fatale aventure. La tâche de M. Rouher était lourde. Le même ministre , qui avait garanti aux souscripteurs la solidité dos finances mexicaines, qui avait affirmé que l'armée d'expédition ne rentrerait en France qu'après avoir accompli son œuvre , était appelé à constater la banqueroute de l'entreprise , et à défendre l'espèce de concordat par lequel on essayait de la couvrir.
L'expédient était lui-même obscur et suspect. En quelles mains passerait l'indemnité proposée? A qui. avaient été remises les sommes déjà versées? Quel emploi avait été fait, quel compte rendu des fonds provenant de l'emprunt mexicain? Les questions se pressaient sur les lèvres de Berryer. Le nom du banquier Jecker, l'histoire des /io7is émis sous ce nom et que des spéculateurs fran(;ais, puissants aux Tuileries, avaient trouvé moyen de faire admettre dans les créances de la France contre le Mexique , le traité par lequel l'Empire mexicain assurait 24 millions à ce Jecker, naturalisé Français pour la circonstance , les douze millions préalablement versés, au détriment des souscripteurs français, à des privilégiés qui demeuraient inconnus; tous ces mystères surgissaient de l'ombre poussés au grand jour par la parole de l'orateur, appelant des réponses dont rembarras évident était pour l'opinion publique une révélation.
Les luttes du barreau , en province comme à Paris , gardaient leur place au milieu de ces grands débats K Comment ne point parler, pour ne citer qu'une seule
i Notons ici quelques-unes des causes qui avaient appelé Berryer en p rovince.
Le 39 janvier 1866, il plaidait à Besançon devant la Cour impériale pour défendre M. Hugon d'Augicourt, comte de Poligny, à qui le ministère public contestait le titre et le nom de Poligny, en requérant la rectification des actes de son état civiL Le premier président, M. Loiseau, salua Tavocat par ces mots : « Monsieur Berryer, la Cour est heureuse de vous voir à la barre. Il y a cinquante ans qui vous y avez paru pour la première fois. Le souvenir n'en est pas effacé. » Quelques jours plus tard, le 16 février 1866, Berryer soutenait à Bordeaux devant le tribunal de commerce les réclamations d'un armateur de Dunkerque contre une puissante maison de la Gironde, la maison Saint-Ange, Bichon et C'«. C'était la première fois qu'il prenait la parole à Bordeaux et lorsqu'au banquet donné en son honneur par le barreau, le bâtonnier lui porta un toast, Berryer fit à ses confrères cette flatteuse confession : « Ce n'est pas la première fois que l'occasion s'est présentée à moi de venir plaider à Bordeaux. Il y *a bien longtemps qu'elle me fut offerte. Mais vous ravouerai-je ? La réputation de ce grand barreau, les noms des Saget, des Ravez, de tant d'autres qui l'illustraient à cette époque... tout cela effraya mon amour-propre. J'avais déjà obtenu quelques succès. J'étais jeune. Que voulez- vous? Je n'ai pas osé... »
Au mois de novembre de la même année, Berryer venait à Toulouse défendre devant la Cour impériale la validité du testament du P. Lacordaire, qui avait institué le P. Jandël légataire universel, testament attaqué par M. Léon Lacordaire comme contenant un fidei-commis au profit d'un ordre religieux non reconnu par la loi. il rappela dans sa plaidoirie ses premières rencontres avec Henri Lacordaire; et parlant des circonstances dans lesquelles le jeune prêtre avait embrassé la vie monastique. • Il y aura bientôt vingt-cinq ans, dit-il, un jeune homme, déjà éloquent, brillant de talent, plein de cœur (sorti de nos rangs), entra dans l'Église. Animé d'une compassion sincère pour les souffrances du peuple, éclairé sur ses besoins intellectuels, se sentant poussé par l'inspiration divine à lui donner la parole qui fortifie et qui console, il résolut de se faire pauvre avec les pauvres , d'être plus pauvre que les plus pauvres , et il entreprit de reconstituer en France l'ordre des Frères Prêcheurs... » (15 novembre 1866,2° Chambre de la Cour impériale de Toulouse). A Nancy, à Angers, à Reiras, à Tours, à Strasbourg, Berryer s'était également fait entendre.
Au mois de mai 1868, il plaidait encore devant le tribunal civil de Ber-
affaire, du procès intenté au nom des États-Unis, procès dans lequel Berryor, défendant cette fois la République américaine , déploya la même puissance qu'il avait montrée contre elle, plus de trente ans auparavant, dans la célèbre discussion de l'indemnité de 25 millions?
Des contrats avaient été passés en 1863, lors delà guerre de sécession , entre un agent de la confédération du Sud et des armateurs de Bordeaux et de Nantes, MM. Arman et Voiruz, tous deux députés de la majorité, pour la construction de navires destinés, en apparence à faire le commerce dans les mers de Chine , en réalité à soutenir les insurgés contre l'Union américaine. Trompé, ou feignant de l'être, sur le caractère véritable de ces vaisseaux, le gouvernement impérial avait donné Tautorisation nécessaire à leur armement ; mais les réclamations du ministre des Ktats-Unis l'avaient obligé à la retirer.
Victorieuse de la révolte, la République américaine prétendit recouvrer, comme détournés des caisses du gouvernement régulier, les fonds versés par l'agent du Sud à M. Arman et à ses associés. Elle leur en réclama la restitution devant la V" Chambre du tribunal de la Seine.
C'étaitàlalinde juin 1868. Berryer, assisté de M. Henrj' Moreau, plaidait pour les États-Unis. 11 eut des mouvements qui rappelèrent ses plus beaux jours.
L'avocat des armateurs français, M. Lacan, avait reproché au ministre des États-Unis, M. Dayton, d'avoir soumis au gouvernement français et porté au procès des pièces qu'il ne devait qu'au vol d'un employé infidèle de la maison Voiruz :
Korac, et le soir, au banquet donné par les avocats, le hAtonnier, H. ton-, bet, célébrait, une l'ois de plus, au nom de ses confrères, ■ ce grand ('ara<-lére ina<'cessil)le à tout sentiment d'égoïsme ou d'amblUon , auibîssus de 1(mis les préjugés, supérieur même à tous les partis... d'une remuée inébranlable dans sa foi et dans ses convictions, d'un dé^onenient inaltérable, poussé jusqu'aux plus amers sacrifices. •
iM. Dayton a reçu des pièces volées ; il les a invoquées , s'écrie Berryer. M. Dayton est blâmable ; M. Dayton a eu un zèle excessif. Quoi! répondez, vous qui m'écoutez à ce barreau, vous avez un cœur qui appartient à notre nation, vous êtes de chez nous : si votre patrie était en feu , déchirée par la guerre civile, si vous saviez qu'au loin, dans le sein d'un pays qui s'est déclaré neutre, on prépare des armes contre votre patrie; si vous les voyiez fabriquer sous vos propres yeux, si vous étiez averti que Targent se reçoit e , qu'il est amassé dans des coffres et qu'on va en disposer pour féconder une entreprise antinationale, — trouver! ez-vous que ce serait de votre part un zèle excessif de faire tout au monde pour arriver à la constatation de la vérité , pour pouvoir éclairer un gouvernement ami, trompé, compromis par des spéculateurs avides?...
A ces mots, l'assistance s'était levée, comme si l'éventualité supposée avait pris corps devant elle.
Qui l'eût dit à cette époque? Ce n'était pas une chimère qu'évoquait Berryer; ce fantôme de la guerre civile allait être, bien peu d'années après, une réalité pour la France.
Berryer en avait-il donc le pressentiment? Il y revenait encore dans la suite de son discours.
Répondant à M. Lacan qui avait blâmé l'attitude des Etats du Nord envers les vaincus du Sud :
Que parle-t-on de l'orgueil de ce peuple, disait-il, parce qu'il a traité les confédérés de rebelles et n'a pas voulu être le successeur de ceux qui se sont insurgés contre lui!... Qu'un grand peuple, justement fier de son unité, ait voulu sauvegarder cette unité , faire cesser une guerre qui tendait à la déchirer, se maintenir dans sa dignité et sa force aux yeux du monde entier... c'est là de sa part une noble fierté, un acte digne d'admiration. Chacun de nous sent bien en son cœur que, dans notre pays, famour de notre grande et sainte unité est aussi inviolable , et que nous la défendrons toujours aussi vigoureusement.
Oui, qu'arriverait-il, je vous le demande, si, par un mallicur que je ne veux pas prévoir, il y avait en France une dissidenccî à la suite de laquelle une portion de notre territoire parlât do se séparer de nous?... Admettrions-nous que des Français eussent la liberté de se séparer de leurs frères, de briser à leur gré Thistoire do notre patrie, de soulever, pour une cause indigne, la guerre contre leurs concitoyens? Non, cela ne pourrait être toléré, et nul n'aurait le droit de taxer notre résistance indomptable d'orgueil et d'arrogance*.
Sans avoir le secret des événements, Berryer ne doutait pas qu'ils ne fussent prochains et terribles. Il voyait d'avance s'écrouler le gouvernement de Napoléon III, et il se demandait avec angoisse dans quel état et dans quelles mains l'Empire tombé laisserait la France.
Pendant qu'il débattait cette affaire des États-Unis , il écrivait à son vieil ami d'Angleterre , sir George Sinclair :
I.a cluUe inévitable et prochaine peut-être du despotisme impérial trouvera la France au dépourvu et à la merci de (juelque expédient non moins passager que tout ce qu'on essaie d'établir depuis le renversement de notre vieux trône national... Que parle-t-on de la volonté du peuple? Que serat-olle au jour d'une crist;? Se manilestera-t-elle avec un peu de droit sens, ou sous le délire de passions irritées ou de tendances chimériques ?
Achevons, cher sir (loorge, nos longues carrières, en gar^ dant notre foi patriotique dans la Providence, notre attache-. mont au bon droit, notre amour des libertés fondamentales et do rhonnour dos vrais citoyens^.
Deux élections devaient avoir lieu au mois d'août 1868
1 Trihunal de preiiiiérc instance de la Seine, première Chambre, audienic du 1" juillet 48<î8.
i G juillet 18t;8.
dans le Jura et dans le Gard. M. de Larcy se présentait dans le Gard, M. Jules Grévy dans le Jura.
Tous les vœux de Berryer, on n'a pas besoin de le dire, étaient pour M. de Larcy. Pénétré de la nécessité de préparer l'entente nécessaire pour les élections générales de 1869, il voulut aussi soutenir M. Grévy, son confrère au barreau. M. Grévy se défendait d'être Thomme de la Révolution :
Je ne représente pas plus la Révolution, répoudait-il aux imputations des feuilles officieuses, que mon adversaire ne lepn'sente l'ordre.
Berryer le recommanda à l'un de ses amis du Jura.
Je connais bien le caractère, le talent et les principes de M. Grévy disait-il à cet ami; j'ai été son collègue dans les assemblées législatives antérieures à 1852; depuis longues années, je suis son confrère au barreau de Paris.
Esprit loyal, ferme, éclairé et zélé pour le bien public, M. Grévy, réclamera et servira le développement des libertés civiles, politiques et religieuses, avec un respect sincère et intelligent du droit qu'ont tous les citoyens de jouir pleinement de ces libertés.
Vous pensez certainement, comme moi. Monsieur et ami, qu'au temps où nous sommes, le soin de coopérer au triomphe de ces principes est l'impérieux devoir et doit être la principiile préoccupation des hommes honnêtes qui savent être libres*.
M. Grévy fut élu. Il méritait alors l'éloge que Berryer avait fait de lui ; il le méritait encore, deux ans plus tard, lorsqu'on le vit après le 4 septembre, bravant les fureurs de son propre parti, réclamer contre la dictature de Tours la convocation des électeurs. L'Assemblée de 1871, en lui
1 ûti juillet iSGS.
5iO BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
conflant le soin de la présider, confirma elle-même le témoignage que Berryer lui avait rendu. Heureuse la mémoire de M. Grévy, s'il fût mort dans rexercice de ces hautes fonctions î L'histoire n'aurait à constater que l'impartialité avec laquelle il s'en acquitta.
Le jour où Berrj^er écrivait à son ami du Jura, le 25 juillet, M. de Larcy adressait aux électeurs du Gard un appel inspiré par le môme esprit.
11 les conviait à la défense « des principes religieux et moraux qui sont la base de la société , et de la liberté qui en est l'àme ». Comme le disait, dans la Gazette de France, un ami du candidat et de Berrver lui-même, M. Léopold de Gaillard :
A côté de renseignement, nous avons l'exemple... L'union libérale est celle que recommande M. Berryer et que pratique M. de Larcy ^
Berryer méditait de consigner ses vues sur le scrutin de 1809 dans une sorte de manifeste suprême à la France. En attendant cette époque, il redoublait, dans des lettres individuelles, ses exhortations et ses instances. A l'un de ses anciens secrétaires, influent dans le Vaucluse, M. de Cadillan, il écrivait :
Entretenez autour do vous les mêmes sentiments de renoncement aux rancunes et aux prétentions des partis; amenez tous les esprits aux principes de l'union électorale; en un grand nonihie do lieux, on entre franchement dans cette alliance des anciens partis pour ne travailler qu'à faire triompher les conditions du gouvernement du pays par le pays.
A M. de Falloux, dans l'Ouest :
11 ne saurait être l'ait troj) d'etforts pour amener aussi bien
1 Gazette de France dii 31 juillet 18(>8.
nos amis que nos adversaires à savoir sacrifier, comme vous le dites, un peu de leurs préjugés et préventions réciproques.
Berryer ajoutait :
Je fais les mêmes recommandations à Charles de Lacombe qui va prendre une part très utile à la fondation de l'Indépendant du Centre.
L'Indépendant du Centre était une feuille d'union libérale qu'avaient fondée à Clermont-Ferrand des modérés de toute nuance, légitimistes, orléanistes, républicains, conservateurs même ralliés à l'Empire, pour défendre en commun les libertés nécessaires. Berryer savait la tentative attaquée de droite et de gauche par les partis extrêmes, et, pour la soutenir, il nous adressa deux lettres dont un adversaire * a pu dire avec raison qu'elles constituaient son Testament politique.
Je vous félicite bien, nous écrivait-il le 25 août 1868, d'avoir accordé à ce journal votre utile collaboration. Vous étiez bien certain d'avance que j'applaudirais à votre loyale résolution... L'accord des hommes de bonne foi, amis de l'ordre et de la liberté, est un devoir impérieux dans la déplorable situation des vrais intérêts de la France au dehors et au dedans. Ces intérêts sont fatalement compromis par les extravagances et les calculs égoïstes et corrupteurs du gouvernement personnel. Après tant de révolutions que notre malheureux pays a traversées depuis le commencement de ce siècle , après Pépuisement et la chute des gouvernements qui se sont succédé comme des expédients salutaires dans des circonstances périlleuses, mais comme des expédients sans garantie de durée, sans conditions réelles de stabilité, il est impossible de prévoir ce que sera la forme et la nature du gouvernement qui sortira d'une crise nouvelle. Tout est possible; mais, quelle que soit
1 Le journal la France, du 6 décembre 1868. Article intitulé : Le Testament politique de M. Berryer.
la formo du j^onvorncment qui triomphe en des jours d'orages, ce gouvernonuMit no i)ourra vivn» qu'à la condition d'accepter, de consacrer los libertés publiiîuiîs, de les pratiquer loyalement. Le n^nme constitutionnel sera la loi et la condition vitale de l'avenir. Empire, royauté, république, ne pourront, si ce n'est s'ét<iblir, du moins subsister quelque temps avec honneur, qu'en assurant au pays, dans la libre action de députés régulièrement et librement élus, le self-govet^nment. Que tous ceux donc qui veulent de bonne foi et avec intelligence c(;t ordre dcî libertés pour tous, en fassent la principale de leurs pivoccupations et l'objet commun de leurs efforts, quels t[ue soi(Mil le mode et la nature de la constitution du pouvoir exécutif, desquels ils peuvent attendre le plus de garantie du maintien des libertés publiques.
Poursuivez ce but, mon cher de Lacombe. Nos efforts pour l'atteindre, en nous dégageant de Tesprit de rancune, de nos préjugés, de nos préventions, nos efforts actifs et sincères seront racconii)lissement d'un grand et sévère devoir envers la patrie, dont nous nous sommes appliqués, sous tous les régimes (jue nous avons désirés ou subis, à servir les véritables et p(;rmanents intérêts.
Cette lettre n'était pas destinée au public, et Berryer nous demandait, « du moins quant à présent », de ne pas la livrer aux journaux.
Nous aviserons, ajoutait-il dans une seconde lettre, si à l'approche des élections générales les circonstances ne me font pas un devoir de parler à tous en France, comme je parle à mes amis particuliers.
Il tenait d'ailleurs, le jour où il parlerait à tous, à ne rien cacher de ses convictions :
Si j'avais voulu écrire pour le public, je vous aurais rappelé ce que je n'ai nul besoin de dire en ne parlant qu'à vous. Pour être entièrement vrai et loyal, si je m'adressais aux hommes des différiMits partis politiques, en disant que, quel que soit l'avenir gouvernemental de notre pays, que ce gouvernement
soit OU la royauté, ou la république, ou même l'empire, il ne pourra se maintenir et donner au pays quelque assurance de durée, qu'en développant avec fermeté le régime des libertés politiques, j'aurais besoin de répéter que dans ma profonde et persévérante conviction, la plus sérieuse, la plus puissante garantie de l'ordre constitutionnel serait dans une consécration solennelle de la base de notre droit national, constitué par les siècles , et reposant sur le principe de l'hérédité de la couronne dont Monsieur le comte de Chambord est seul le vivant et légitime dépositaire.
Oui, mon cher ami, je demeure fidèle à cette profession de foi , et je ne voudrais pas qu'on pût croire que par des calculs peu sincères, je la déserte ou la dissimule un seul jour; mais, avec une égale sincérité, si notre malheureuse France, fatiguée et menacée encore de tant de révolutions, ne doit pas se reposer enfin dans la vérité des libertés publiques, sous la grande garantie de la stabilité et de la continuité du pouvoir souverain, je n'en suis pas moins voué au triomphe de l'ordre constitutionnel, et, c'est pour l'obtenir, que je m'engage dans l'Union libérale ^
Berryer avait passé à Augerville les derniers jours de la session. Il espérait y trouver le repos. Mais il était obligé de revenir souvent à Paris pour les discussions du Corps législatif ou les débats du Palais. Bien loin de lui être salutaires, ces allées et venues ne faisaient qu'irriter et développer sourdement le mal doit il sentait déjà les atteintes.
Cependant il semblait que son cœur s'ouvrait plus que jamais à toutes les amitiés, comme son intelligence jetait plus de flamme.
En voyant arriver à grands pas ma quatre-vingtième année, écrivait-il à M. de Falloux, j'ai un impatient besoin d'embras-
1 5 septembre 18G8.
ser mes amis, et de leur aller dire que je les aimerai jusqu'au jour du dernier adieu.
Un de ceux qu'il avait le plus en affection, M. de Kerdrel, venait d'être frappé d'un deuil cruel. Son fils, jeune officier engagé dans le légion d'Antibes , était mort des suites d'une maladie contractée dans la campagne contre les Garibaldiens. Quelques mois auparavant, Berryer félicitait le père du juste orgueil et « du doux contentement » que lui avaient donnés la bravoure et les qualités militaires de son « René » ; et voîci que lui arrive la première annonce de l'immense malheur. D'abord il refuse d y croire; mais, quand le doute n'est plus possible, il mêle ses larmes à celles de son ami :
Mon bien cher et trop affligé Kerdrel ,
J'avais ouï din» que vous aviez i^ubi cette perte cruelle; mais la triste nouvelle était encore incertaine, et dans la crainte de vous parler d'une douleur dont vous pouviez être menacé, mais dont vous n'étiez pas encore frappé, je n'ai pas osé vous adresser de condoléances. Aujourd'hui, j'en reçois la désolante confirmation, et j'ai besoin en mon cœur de vous dire combien je partage sincèrement et affectueusement votre affliction paternelle. Votre brave fils meurt victime d'une grande et sainte causci dont vos leçons et vos exemples lui ont fait «entreprendre la défense. La fin de sa vie honore encore la vôtre; elle accroît les sentiments de respect et d'affection que vous avez inspirés à tous ceux qui savent vous connaître. Vous savez, mon ami, combien ces sentiments-là m'ont étroitement attaché à vous depuis de longues années. Accueillez-en l'expression sincère, et que les témoignages d'une vraie amitié soulagent quelque peu Madame de Kerdrel et vous des peines amères dont vos cœurs ont tant à souffrir. Je prie Dieu avec vous pour rame de votre jeune héros. Je vous serre la main avec tendresse K
1 12 septembre 18G8.
A la fin de septembre, Berryer partait pour ce voyage que son cœur lui avait conseillé, pour cette revue de ses amitiés dont il avait parlé à M. de Falloux. Il commença par aller à Nantes, dans la famille de Grandville, auprès de la tombe du compagnon de sa vie; puis, se rendant à la Chardière, chez M""® de Suzannet, il traversa rapidement cette Vendée à laquelle le rattachaient de dramatiques souvenirs. Il fit halte un soir à Montaigu, dans une petite auberge :
Ce souper, ce gîte, ces bonnes femmes, écrivait-il*, me rappellent les courses que j'ai faites dans ce pays en 1814 et 1832.
Il avait avec lui un de ses neveux, jeune aspirant de marine , dont il envisageait l'avenir avec fierté , Lucien Berryer^, « mon futur amiral », comme il l'appelait. Successivement il s'arrêta à la Chardière, à Saint-Mars-la- Jaille , près d' Ancenis , chez la comtesse Fernand de la Ferronays, fille de son camarade de Juilly, M. Gibert; au Bourg d'Iré, où M. de Falloux avait convoqué une réunion nombreuse pour le recevoir, et, non sans donner un regret à M""" de la Moricière, qu'il eût voulu aller voir au Chillon et dont il apprenait l'absence, il alla en Touraine, à Ghampigny, chez la comtesse de la Roche-Aymon, la seconde fille de M. Gibert. Il dut quitter le chemin de fer à la station de Port-Boulet, et de là faire en voiture un assez long trajet jusqu'à Champigny. Il arriva fatigué. Ses hôtes s'effrayèrent de sa faiblesse ; mais la joie de les voir lui fit oublier ses souffrances. Le lendemain, il faisait avec eux quelques parties de crocket dans lesquelles il remportait des succès qu'il aimait à conter :
1 Septembre 1868. A la vicomtesse de Vaufreland.
2 M. Lucien Berryer est aujourd'liui capitaine de frégate.
BERRYER. — T. m. 35
Nous avons gagné la deuxième, écrivait-il, moi, Chateaubriand (Geoffroy de Chateaubriand) et Lucie (la comtesse de la Roche-Aymon) contre Montfaucon, Cécile (la comtesse de Bâillon; et Guillaume (le comte de la Roche-Aymon) *.
Berryer rentra à Paris le 4 octobre. Son jeune neveu partait pour Brest; il allait s'embarquer. Berryer lui fit des adieux attendris, songeant peut-être que c'étaient les derniers. Le lendemain , il retournait à Augerville. Il devait y rester deux jours, et de là se rendre dans le Berry.
Suivons-le dans sa retraite pendant qu'il en jouit encore : essayons, après l'avoir si longtemps montré en marche , de le contempler au repos , de « rassembler sa vie » suivant son expression, pour en dégager, s'il se peut, les principaux traits.
i Septembre 18(>8, à la vicomtesse de Vaufreland.