CHAPITRE XV
La sincérité est le trait dominant du caractère de Berryer. — Sa définition de réloqnence. — Credidi , prqpter qitod locutus sum, — L'improvisation d'après Berryer. — Comment Berryer préparait ses discours. — Son action oratoire. — Mot de M^^* Bachel sur l'éloquence de Berryer. — Berryer et Eugène Delacroix. — Le détachement de soi. — Traits de désintéressement de Berryer. — Sa générosité. — L'appartement de Berryer à Paris. — Berryer à Augerville. — Le château et le parc. — Lettres de Berryer sur Augerville. — Son tombeau à Augerville. — Manière dont Berryer entend ses devoirs envers les gens de sa maison. — Les amis de Berryer. — Le séjour à Augerville. — La musique. — La comédie. — Les personnages politiques à Augerville. — Paroles de M. de Montalembert. — Résumé des idées politiques de Berryer. — Ses ménagements envers les personnes. — Sympathies qu'il inspire à ses adversaires. — Goûts littéraires de Berryer. — Lamartine et Berryer . — Lettres de Berryer à ses neveux sur leurs études. — Conseils religieux. — Berryer et le P. de Bavignan. — Berryer et son petit-fils. — Ses lettres à sa bellefille, M™e Arthur Berryer.
Il ne faut pas se perdre dans les détails pour bien peindre les gens. L'exactitude suffisante et presque complète de tout portrait des visages ou des caractères est dans un trait dominant. La supériorité du talent du peintre consiste à le bien discerner et à le mettre en vive lumière ^
1 Notes détachées. Papiers de Berryer,
548 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EBfPIRE.
Cette pensée est de Berryer. Si nous voulions la lui appliquer, nous n'aurions, pour le peindre, qu'à répéter le mot de Bossuet sur le prince de Condé : « Dans la mort comme dans la vie, la vérité fit toute sa grandeur* ».
La sincérité est le trait dominant de Berryer; elle n'eût pas suffi sans doute à faire de lui ce qu'il a été ; mais comme elle éclairait et animait son regard, elle a communiqué la vie aux dons qu'il avait reçus du Ciel.
Vous domandoz avant tout pour notre Henry, écrivait-il à sa belle-fille =^, qu'il ait un cœur droit, un esprit sain; maintenez-le dans une habitude constante d'être vrai en toutes choses. La sincérité de l'esprit et du cœur développe et élève l'intelligence; eUe conserve à toutes les facultés leur grâce et leurs forces naturelles ; elle contient l'imagination, rend le jugement libre, et préserve un homme de la triste ressource des finesses qui ne trompent ou ne séduisent que les esprits irréllécliis et grossiers*.
Berryer respire dans ces conseils. Pour avoir été « vrai, vrai en toutes choses », il a été éloquent; il a gardé le jugement libre ; il a dominé les passions des partis, même du sien, et, sentant en lui môme le principe des faiblesses et des misères des hommes, il s'est montré indulgent pour les fautes et tolérant pour les erreurs. Sa bonté est née de sa sincérité, comme aussi ses goûts littéraires et intellectuels, ses préférences musicales et artistiques : détestant en toutes choses Tapprét , la subti-
1 Oraisons funèbres de Bossuet, édit. Lefévre, 184t, p. 215.
2 Veuf en 1848 de M"« de GrandviUe, M. Arthur Berryer, fils de Torateur, avait épousé en secondes noces, le 6 septembre 18Si, M"* Noémie de Gailhard.
De ce mariage naquit, le 8 juillet 1853, Henry-Pierre-Charlefl-Marie-Beatrlce Berryer, filleul du comte et de la comtesse de Cbambord.
3 23 août 1857. Nous devons remercier ici W^* Arthur Berryer de la l'ommuuication qu'elle a bien voulu nous faire des lettres de son beaupère.
lité, l'affectation, aimant le naturel, la clarté, la simplicité. Il a réalisé cette parole de Joubert : « En poésie, en éloquence , en musique , en peinture , en sculpture , en raisonnement même, rien n'est beau que ce qui sort de rame. »
Chez Berryer tout sortait de Tâme.
Et d'abord Téloquence.
Là encore, c'est son témoignage que nous invoquerons. Il citait souvent ce verset de l'Écriture : « Credidi , prop^ terquod locutus sum. » (J'ai cru; c'est pourquoi j'ai parlé). Il donnait ainsi le secret de son inspiration. Depuis le jour où, lisant au collège de Juilly les prières de la première communion , il faisait pleurer l'assistance , jusqu'à cette heure suprême où, dans sa lettre au comte de Chambord, il jeta le dernier cri de sa fidélité , Berryer a toujours obéi à une conviction profonde. Cette conviction a fait sa puissance; il n'en voulait pas lui-même d'autre explication , et lorsqu'au Palais un adversaire essayait de mettre en garde les juges ou les jurés contre la séduction de son talent, c'était avec une sorte d'indignation, qu'il relevait réloge , définissant chaque fois , presque dans les mêmes termes, ce qu'on appelait son éloquence.
Non, il n'y a pas de talent... Je me connais bien; je sais ce qu'il y a en moi... il y a de la conviction... cette conviction qui bout dans mon cœur^
On parle de talent, d'éloquence, comme s'il fallait s'en défier, écrit-il encore dans une note détachée. Dites donc qu'il faut être sourd à l'accent de la vérité ; car il n'y a que la parole vraie qui soit éloquente.
Cette sincérité éclatait dans la manière dont Berryer préparait ses causes. On a souvent parlé de son impro-
1 Procès Dehors, 1836. Œuvres de Berryer, VH, p. 63, V. aussi. Procès Jeufossc, 18o7, vni, p. 431.
visation ; il est certain que, sauf dans les premières années, il n'écrivait par ses discours. L^expression et le mouvement jaillissaient chez lui des impressions de Taudience ou de la séance.
Mais il n'était toujours prêt que parce qu'il avait fortement médité son sujet.
Bien des gens se plaignent de n'avoir pas de mémoire, «lisait-il; pour la plupart, la méuioire est comme la poste, accusée de perdre les lettres qu'on ne lui a pas confiées ^
Ses plus étonnantes improvisations reposaient sur un fond acquis. Tel ce discours du 2 avril 1850, contre l'amendement do M. Jules Favre, relatif à la situation des desservants. Rien n'avait fait prévoir h Berrj'er le dépôt de la proposition; il ne trouva ces développements soudains que parce que, dès sa jeunesse, il avait accumulé sur les rapports de l'fîglisL» et de l'État des notions et dos idées que sa mémoire fit lever sur l'heure.
Que faut-il entendre d'ailleurs parrimprovisation?C'est Borryer lui-même qui va nous le dire, dans le négligé d'une causerie intime :
Vous me parlez d'improvisation, écrivait-il à M™° de Jobal-... Savez-vous le secret des improvisateurs? C'est qu'ils n'improvisent j)as du touk Bien pénétrés d'une pensée, d'un sentiment longuement médité en leur cervelle, ils se sont dit vingt l'ois, cent ibis, la même chose, et l'occasion venue où ils TexprinuMil à haute et intelligible voix, ils n'ont de mérite dans la vivacité de l'expression que la maturité de la réflexion. Voilà le secret des gens qui parlent en public. Pour moi , qui suis du métier, je ne saurais jamais dire ce que je n'aurais jamais pensé.
C'est ainsi qu'il se pénétrait des questions qu'il avait
1 Notes détachées. Papiers de Berryer.
2 17 fé\rior 1831.
à traiter. Nous Tavons vu dans l'affaire Montmorency, épuisant les vieux monuments historiques ; dans le procès sur les charpentiers ou les typographes, s'enquérant jusque dans les derniers détails, de la vie des ouvriers, de leurs habitudes, de leurs règlements, de leurs salaires et de leurs besoins; dans la défense de Dehors ou de M™® de Jeufosse, s'identifiant avec la situation des accusés au point de l'incarner en quelque sorte, ému, agité, tremblant, comme si sa propre destinée y était engagée. Dans les débats de la Chambre, quel qu'en fût l'objet, indemnité américaine , chemins de fer, politique étrangère , budget, Berryer a de même tout étudié, tout approfondi. Il écrit notes sur notes; il a des dossiers tout entiers de sa main, sur les affaires de Rome, sur les questions sociales, sur l'assistance publique; s'il ne les a pas portés à la tribune, c'est qu'il ne les trouvait pas encore assez complets ; d'autant plus exigeant pour luimême qu'il sentait plus hautes les causes à défendre.
Venez chez moi, dira-t-il un jour au Corps législatif; venez voir avec quelle assiduité, depuis trois mois, je passe mes journées entières à compulser tous vos documents, tous vos budgets, tous vos rapports*.
Berryer avai't, avec cela, une extrême défiance de soi. Nul homme peut-être n'a redouté à ce point la parole publique. Dès que M. Guizot s'était levé de son banc, son émotion, nous disait-il lui-même, avait disparu. Il portait dans son regard la confiance qui le soutenait. Lorsque Berryer devait parler, on s'en apercevait à sa pâleur; il passait et repassait devant la tribune : « Je ne monte jamais ces huit marches, disait-il, sans avoir la fièvre. » Tout son corps tremblait, ce n'est pas une exagération de le dire , jusqu'à la cime de ses cheveux ^.
1 22 juillet 1807. Berryer, Disc, parlementaires. V, p. 525. Le Mexique.
2 Plutarque a dit aussi de Cicéron : « Il ne commençait jamais un
L'exorde trahissait souvent son embarras. Sa parole était hésitante; los phrases se traînaient, lourdes et ternes; tout à coup une interruption, un mouvement de Fâme, le son môme de sa voix, dissipaient les nuages et l'inspiration paraissait.
Berryer avait, d'ordinaire, arrêté son plan; il le suivait, sans s'y asservir, et ne le perdait pas de vue, tout en s'engageant dans les détours que traçaient devant lui les incidents du dôbat.
Pour sp rendre compte des impressions de rauditoire, il choisissait un des assistants , dont la physionomie les lui révélait. Tant que M. Royer-Gollard fit partie de la Chambre des députés , ce fut sur son visage que Berryer chercha cotte indication. Il observait ainsi , tout en parlant, les dispositions de ceux h qui il s'adressait, s'interrompant pour répondre à une objection qu'il devinait quelquefois dans un geste, poussant ou retenant ses hardiesses, insistant sur une idée ou la laissant brusquement pour une digression inattendue, suivant ce que lui paraissaient réclamer les mouvements de l'Assemblée.
De là dans ses discours des irrégularités, des phrases inachevées. On répète souvent que les discours de Berryer devaient tout à l'action oratoire , et qu'ils ne sont plus rien, du moment qu'elle s'est évanouie. Sans méconnaître ce que leur fait perdre une froide lecture , nous ne saurions accepter ce jugement. Il suffirait , pour en démontrer l'excès, de réunir en une sorte de Conciones français quelques fragments des harangues politiques ou des plaidoiries de Berryer. Qu'on prenne par exemple les plaidoiries pour Cambronne, pour le prince Louis-Napo-
plaidoyer sans éprouver de la crainte ; et lors même qu*uii long usage eût fortiOé et perfectionné son éloquence, il avait bien de la peine à 8*em> pécher de trembler et de frissonner. » Vies de Plutarque, trad. Pierron, UF, p. 602.
léon, pour M™® de Jeufosse, pour M. de Montalembert , les discours sur le procès des accusés d'Avril , sur les affaires d'Orient, sur les mariages espagnols, sur la revision (et combien d'autres pourrions-nous citer!) on y trouvera des morceaux dont la beauté demeure , même quand l'action n'est plus là pour leur donner la couleur et la vie.
L'action n'en fut pas moins le trait dominant de la puissance de Berryer.
Il avait au plus haut pointées avantages extérieurs que l'antiquité jugeait l'accompagnement nécessaire de l'éloquence. Toute sa personne était oratoire. Son large front, sa tête fièrement posée, ses beaux et grands yeux tour à tour étincelants de flamme ou voilés de larmes, sa mâle poitrine, son geste sobre, mais saisissant, parce qu'il était juste , sa voix harmonieuse et flexible , tantôt éclatant comme la foudre S tantôt s'épanchant en notes caressantes et attendries, tout en lui parlait à l'auditoire.
Le geste de rhomme, son regard, sou sourire, les inflexions de sa voix sont remplis d'éloquence, disait Berryer lui-même, en définissant l'orateur, à la Société dos Bonnes éludes; il n'est besoin do longs discours pour que sa puissance éclate dans son langage.
Deux mots reviennent sans cesse dans les appréciations portées sur ses discours : c'est le mot « sublime » et le mot « électrique ». 11 semble qu'on n'a pu trouver d'autres termes pour rendre cette fascination extraordinaire qu'exerçait l'orateur. « Mon sublime adversaire », dit Jules Favre devant les jurés de Lyon 2. « Ce sublime discours, » dit Lamartine à la Chambre , en répondant à
1 « Vous avez parlé comme la foudre •, lui écrit un jour le duc de Noailles.
2 Affaire Favre, 1862, Cour d'assises du Rliône.
554 BERRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SEœND EMPIRE.
Berryer dans le débat de 1840, sur les affaires d'Orient. Parcourez les journaux du temps, à quoique opinion qu'ils appartiennent ; lisez les lettres particulières dans lesquelles ceux qui Tont entendu traduisent leurs impressions : il est bien rare que vous n'y rencontriez l'une de§ deux épithètes ou les deux à la fois^.
Ce que Berryer communiquait à ses auditeurs , il avait commencé par l'éprouver; il les prenait tout entiers, parce qu'il était tout entier possédé par son sujet; il les transportait au-dessus d'eux-mêmes, ce qui est le propre du sublime , parce que , dans cette émotion qui faisait vibrer tout son être, le mens diviiiior, l'esprit divin, s'était emparé de lui. Le sublime n'est que l'idéal entrevu ou senti, et pour pouvoir en communiquer rimpression aux autres, il faut d'abord l'avoir éprouvée.
Cette action était cependant toute humaine , et en conformité exacte avec la réalité. Berryer était naturel à la tribune et au barreau , comme il Tétait dans la conversation. Ses mouvements se tempéraient dans la familiarité d'une causerie, mais ils étaient aussi variés, aussi subits, aussi saisissants que dans un discours. Suivant l'objet de ses entretiens, l'expression de son visage était grave ou souriante, ses yeux se mouillaient de larmes ou s'animaient, sa voix vibrait ou se brisait d'émotion.
Parfois, à l'audience, il avait l'air distrait; son regard vague et superbe semblait interroger les lointains horizons. On eût pu le croire étranger au procès, et l'adversaire, se méprenant sur ces absences apparentes, se hasardait à en profiter pour donner cours à ses épigrammes ou à ses défis ; mais tout à coup le lion se levait,
1 « Cette électricité de la parole émue qui faisait passer comme un frisson dans rAssemblée.... * écrivait, dans le Constitutionnelf M. Henri Baudrillurt. après la mort de Berryer.
et d*un bond terrible, il faisait expier à l'imprudent son triomphe prématuré.
Cx)mme il ne cherchait jamais les effets, Berryer gardait toujours le sentiment des proportions. Dans un procès qu'il plaidait en province , devant une cour d'appel , il avait contre lui un savant avocat, professeur de droit et bâtonnier deTOrdre, qui consacra deux journées à ses développements. Berryer devait repartir pour Paris ; il ne lui restait guère qu'une demi-heure pour la réplique. Son client était dans l'angoisse. Jamais, se disait-il, son défenseur, en si peu de temps, n'arriverait à détruire une argumentation si nourrie. Mais il n'y avait dans cette longue discussion que deux ou trois points importants : en quelques mots, Berryer les eut dégagés et il gagna la causée
Dans une autre affaire , l'adversaire s'était laissé aller à des mouvements passionnés que les circontances ne comportaient pas : « Et moi aussi, dit Berryer en souriant, j'aurais pu être pathétique. » Mais il parla simplement, comme le demandait le sujet.
C'est ce tact exquis des situations, cette perfection innée de l'accent et du geste, qui faisaient écrire à M"® Rachel : « Ah! si je jouais comme M. Berryer parle 2 ! »
Gela ne voulait pas dire que Berryer parlât en acteur, mais bien que l'acteur doit faire consister l'idéal de son art à être vrai comme la nature.
Ah! nature! nature! Ce cri plaisant de Molière, écrivait Berryer à Eugène Delacroix, sera toujours la meilleure expression d'admiration pour une œuvre vraiment bonne 2.
t L'anecdote est racontée tout au long par un témoin, M. Edmond Biré, dans ses Causeries littéraires, un v. in-8% 1890, p. 296.
2 Lettre de Rachel à M. Marcelin de Fresnes. — Juin 1841. Papiers de Berryer,
8 10 juillet 1859. Papiers de Berryer.
Nous avons raconté ailleurs ^ les relations de Berryer avec le grand peintre, son cousin, et les attentions délicates, dont il se plaisait à Tcntourer pour dissiper ses tristesses et relever son courage.
Je no m'explkfuo pas que vous l'aimiez tant, vous qui ôtes si simplo, (lisait quelqu'un à Berryer. — Il n'est pas simple, répondait Herryer, mais il est toujours vrai.
L'orateur et l'artiste avaient tous deux en commun la sincérité et la passion. Berryer a peint son propre génie, lorsqu'appelant Eugène Delacroix à Augerville, il se promettait de deviser avec lui « des vraies beautés de Fart : le naturel y la vérité, la liberté^ grandes conditions qui seules perpétuent la personnification de l'artiste et ses sentiments par ses œuvres'-. »
Delacroix, à son tour, se souvenait certainement de Berryer, lorsque étudiant les compositions du Tintoret et de Rubens, il les montrait emportés « par une sorte de verve qui est dans le sang et dans la main », comme « ces orateurs qui, entraînés par le sujet, par le moment, par l'auditoire, s'élèvent à une hauteur qui les surprend eux-mêmes , quand ils sont de sang-froid ^. »
Ces entraînements « qu'on appelle improvisation », Delacroix, comme Berryer, prenait soin de dire qu'ils « ne produisaient que des effets vulgaires , si un travail persévérant ne les avait préparés. » Il en parlait ainsi pour les avoir bien connus. Cet homme, maladif, morose, esclave de ses nerfs et si souvent abattu, se transformait devant sa toile; il précipitait son pinceau, avec des effets heurtés et des détails inachevés , mais avec un
1 Berryer et Eugène Delacroix, — Correspondance inédite. — V. fe Correspondant du iO avril 1885.
3î 5 avril 1858.
^ Questions suit le beau, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1854.
torrent de vie qui emportait l'âme des spectateurs pénétrés de rémotion de Tartiste. Delacroix, lui aussi, s'était oublié devant son sujet; le détachement de soi avait laissé dominer en lui l'inspiration.
Ce détachement de soi, vertu de l'orateur, était chez Berryer le mérite de l'homme. « La première condition de la participation d'un citoyen aux affaires de son pays, c'est une entière abnégation de soi-même , » disait-il à un de ses jeunes amis ^ .
Il s'est toujours honoré de n'avoir jamais manqué à cette loi :
Dans mes pensées de chaque jour sur toutes les affaires et mes relations sur tous les points de la France, a-t-il écrit, jamais un retour sur moi-même*.
Aucun homme ne fut moins occupé de ses intérêts, ni même de sa renommée. On ne peut dire que Berryer n'eût pas conscience des dons qu'il avait reçus, et qu'il ne sentît pas la douceur de ses triomphes; mais il ne fit rien pour en propager l'éclat, et l'on n'obtint jamais de lui ni qu'il fit une démarche auprès des journaux, ni qu'avant leur publication au MoniteWy à l'exemple de ses plus illustres collègues, il corrigeât ses discours.
Quelque effort qu'on désire faire pour conquérir la gloire, — c'est encore une pensée de lui, — la gloire est une belle dont il faut être aimé presque sans le savoir; on la rend infidèle quand on se vante de ses faveurs^.
1 A M. U. de Lacombe.
2 Notes détachées. Papiers de Berryer.
3 Notes détachées. Papiers de Berryer.
Nous avons déjà signalé le désintéressement de ravocat. Quelques-uns de ses amis, qui savaient ses charges, n'étaient pas sans trouver ce désintéressement excessif. « M. Berryer répond à ceux pour qui il a plaidé et qui lui demandent ce qu'ils doivent : « Vous no devez rien, » écrivait avec une affectueuse impatience M. de la Ferronnays ^ .
Les clients abusent volontiers d'une telle disposition. Aussi, dans les dernières années de sa vie, les secrétaires de Berryer 2 se décidèrent à y mettre ordre ; ils s'instituèrent en quelque sorte les tuteurs du maître , et prirent en main des intérêts qu il négligeait trop ^.
Un jour pourtant ce désintéressement fut contesté au Parlement. C'était sous la République; Berryer traitait de l'établissement d'une ligne de chemin de fer.
« Il ne faut pas être intéressé personnellement dans la question, » s'écrie un membre de la gauche, dont la voix est aussitôt couverte par les protestations de l'Assemblée .
Berryer bondit sous l'injustice.
... Esl-co à moi que rinterruption s'adresse? L'inteiTupteur ne sail-il rion de ma vie publique depuis vingt ans? Ahl il faut que je lui sois bien inconnu... J'ai ce bonheur que je ne compte pas une heure de ma vie où je ne me sois oublié moimémo pour des intérêts plus grands, plus généraux, et qui me sont plus chers que les miens*!...
1 9 juin iSiifi, à M. Mandaroux-Vcrtamy.
2 MM. de Cadillan, Henry Moreau, Chaillous, de Bellomayre. En 1871, M. de Bellomayre fut élu conseiller d'État par rAssemblée nationale.
'i « M. de Cadillan , écrit Eugène Delacroix dans son Journal, me le (Berryer) fait voir bien plus grand encore que je ne le croyais. Il me parle de son désintéressement, de son mépris de ce qui est au-dessous de lui. » Journal d'Eugène Delacroix, il, p. 40i.
* Séance du ââ février 1850.
Le second Empire, en écartant Berryer de la politique, Tavait ramené au barreau. Les affaires affluaient dans son cabinet; mais il faisait entre elles un choix* sévère , sans souci des avantages qui pouvaient y être attachés.
Poursuivi et condamné en police correctionnelle, après avoir été l'un des favoris du régime impérial , le banquier Mirés désirait avoir en appel l'assistance de Berryer. Il obtint de lui, non sans difficulté, qu'il consentirait à lire son dossier, et voulant reconnaître d'avance la peine que Berryer allait prendre , il eut l'idée de lui envoyer vingt billets de mille francs par l'entremise de sa fille , qu'avait épousée un fils du prince de Polignac. Prévoyant les scrupules de Berryer, il avait eu soin de lui écrire :
Ce versement ne vous engage nullement ; car si vous aviez à justifier une affaire douteuse ou déloyale, vous avez le droit de retirer votre concours.
La lettre était datée du 14 janvier 1862. En marge on lit ces mots de la main de Berryer : « Remis le paquet de 20.000 francs à M'"" la princesse de Polignac , ce 14 janvier 1862. »
En même temps , Berryer adressait cette réponse au financier :
Dans l'entretien que j'ai eu avec vous dimanche dernier, je n'ai pu prendre envers vous aucun autre engagement que celui d'examiner avec scrupule toutes les questions qui ont rapport au procès qui vous a été intenté; je vous ai demandé tous les documents qui peuvent m'éclairer; je reçois ce matin le dossier que vous avez confié à M"« de Polignac; je vais l'étudier avec soin, et s'il répond aux diverses objections que je vous ai faites, je me chargerai de plaider à Douai; mais jusque-là vous n'avez à remplir aucune obligation envers moi, comme je ne peux être obligé envers vous. Je rends donc à
M™« la princesse de Polignac le papier cacheté que vous avez joint aux pièces du procès et que je ne peux pas accepter. Je suis, Monsieur, votre obéissant serviteur.
Berryer.
Il ne devait pas, après examen, se charger de rafîaire.
Que de traits semblables on pourrait citer!
Un agent de change , pour qui Berryer doit plaider, veut lui parler dune combinaison qu il se propose de réaliser si, comme il le pense, il gagne son procès. Aux premiers mots Berryer l'inteiTompt, n'acceptant pas la conversation sur ce sujet; puis il réfléchit que son client a peut-être fait la môme ouverture à d'autres personnes. 11 lui écrit aussitôt pour le sommer de lui dire, sur rhonneur, s'il en a entretenu qui que ce soit :
Mon nom, lui dit-il, se trouverait ainsi engagé, malgré moi, dans une nature d affaires auxquelles j'ai toujours voulu rester étranger, et cette position, à mon point de vue, serait une entrave aux efforts que je suis prêt à faire pour que, par de bonnes raisons, vous soyez judiciairement couvert de Ja perte (jue vous avez essuyée ^..
Môme réponse au duc de Riario, son beau-frère, qui lui a fait connaître l'intention où était la princesse Asmar, de Syrie, d'allouer aux hommes de loi, ses conseils, une part dans les indenmités qu'elle réclamait du gouvernement turc.
Il ne me convient en aucune manière de stipuler et de me créer des droits et des avantages personnels dans les affaires dont je consens à me charger. Si j'avais pu, comme avocat, rendre un service à la princesse, elle m'en eût témoigné sa reconnaissance de la manière et dans la limite qui lui auraient
1 19 juin 185C.
convenu. Ce sont là les règles de notre profession, que je tiens à honneur de respecter et de faire respecter toujours*...
Berryer avait été nommé en 1843 exécuteur testamentaire dans une succession qui souleva quelques difficultés; les légataires les aplanirent à Tamiable par une transaction. Berryer ne s'y était point opposé; mais, le testament n'étant pas exécuté à la lettre, il refusa l'avantage personnel que le défunt lui avait réservé :
Je renoncerai au diamant, écrivit-il au notaire, non pas que Je doute de la capacité du testateur, mais parce que le règlement fait par tous les intéressés rendant ma mission inutile, je n'ai point droit à Témolument qui y est attaché*.
En regard de ces actes que lui dictaient le sentiment de l'honneur et le souci des règles de sa profession , il faudrait placer ceux qu'inspirait à Berryer sa générosité.
On a souvent raconté l'histoire de l'encrier dont il se servait habituellement à Paris.
Une marchande de faïences et de porcelaines habitait dans son quartier ; elle venait de perdre un procès dans lequel était engagé son modeste avoir. Elle a l'idée de s'adresser à son grand voisin ; elle se présente timidement, toute effrayée de sa hardiesse, dès qu'elle se trouve devant le maître. Berryer l'accueille avec bonté ; il l'encourage à lui conter son affaire ; il l'écoute attentivement ; il se charge de la défense en appel et gagne sa cause devant la Cour. La pauvre femme est ravie ; mais comment pourrat-elle s'acquitter envers un tel avocat? Elle revient chez Berryer et lui présente, en pleurant de joie et de crainte à la fois, un billet de mille francs. Berryer, bien entendu,
1 21 juin 1856.
2 7 février 1843.
BERRYER. — T. IIl. 36
le lui rend, sans vouloir rien accepter. Mais elle insiste; elle sera humiliée, et quelque chose manquera à son bonheur si Berr^^er ne lui permet pas de lui témoigner sa reconnaissance. « Eh bien! lui dit-il, donnez-un objet de votre magasin, à votre choix; je vous promets de Taccepter. »
Et bien vite elle va lui chercher un encrier de faïence bleue, dont Berryer depuis se servit toujours.
A l'un de ses secrétaires, M. Henr}' Moreau , Berryer confie le soin de remettre de sa part à un confrère, qu'il sait malheureux, deux cents francs dont il lui est, dit-il, redevable*. La dette n'était alléguée que pour couvrir le don. Ce fut le confrère qui, surpris et ému, l'apprit lui-même à M. Moreau 2.
On ne saurait dire le nombre des infortunes que Berryer a ainsi soulagées. Son vieux camarade, l'ancien secrétaire de son père, Richomme, naguère si joyeux compagnon, traînait ses derniers jours dans les plus tristes infirmités. Il ne vivait que des secours de Berryer : « Jamais ami ne s'est conduit comme vous » , lui écrivait plus tard la veuve de Richomme.
Et elle ajoutait : <* Vous résumiez pour lui tout ce qu'on aime en ce monde ^ ».
A Augerville, la munificence de Berryer avait relevé Téglise ; elle assurait le pain aux pauvres, déguisant souvent l'aumône sous l'apparence d'un salaire donné pour un tra-
1 Lettre de Berryer à M. Moreau, 1861.
^ « Une personne, dont il est inutile de révéler le nom, noiu écriYait le 6 juin 1883, un autre des anciens secrétaires de Berryer, M. Cliaillous, fait demander à M. Berryer un secours important, li. Berryer qui me témoignait assez de confiance pour me mettre au courant de ses affaires particulières, n'avait en caisse que trois mille francs, et, tous le savez, pas le moindre revenu fixe ; il en envoie quinze cents. •
3 18 mars 18,*;8. Papiers de Berryer.
vail imaginaire. « Que faites-vous là? » disait-on au vieux Papineau qui flânait, appuyé sur son râteau, dans les allées du parc : « Je gagne les trente sous de M. Berryer. » Ce vieux paysan avait un fils qui annonçait de vraies dispositions pour le sacerdoce. Berryer le fit instruire. Devenu vicaire dans une paroisse du diocèse de Meaux , le jeune prêtre tomba gravement malade; Berryer le fît soigner à ses frais, et, ne se contentant pas des conseils du praticien du pays, il appela son médecin de Paris, le docteur Tassy. Nous reproduisons sa lettre, parce qu'elle donne l'idée de Tattention minutieuse avec laquelle, au milieu de tant d'affaires, il s'occupait de ses plus humbles protégés.
Mon cher Docteur,
Vous savez sans doute que j'ai fait élever un enfant de mon village qui est aujourd'hui vicaire du curé de Brie-Comte-Robert. Ce jeune homme a toujours tenu une excellente conduite, et m'a montré des sentiments de reconnaissance et d'affection qui m'attachent à lui profondément. Il est malade en ce moment; atteint d'abord, me dit son médecin, d'une fièvre ty^ phoïde, il subit depuis plusieurs semaines un grave engorgement du poumon, et chaque soir, une fièvre régulière qui dure cinq à six heures. Le docteur du lieu, qui le soigne, m'écrit qu'il est inquiet et voudrait avoir les conseils d'un homme éclairé : Brie-Comte-Robert est très près de Paris ; on s'y rend, je crois, par le chemin de fer, station de Brunoy, ligne de Paris à Lyon. Je vous serais bien reconnaissant si vous pouviez disposer do quelques heures pour porter secours à mon jeune abbé Papineau^,
Berryer n'avait pas l'humeur voyageuse. « J'aime
1 15 novembre 1859. — Lettre communiquée à M. Georges Berryer par le docteur Tassv.
Vaf home^ », disait-il. Depuis 1816, il habitait à Paris la môme maison, rue Neuve-des-Petits-Ghamps, au n° 64. Il ne la quitta que pour aller mourir à Augerville. Plaidant, au déclin de ses jours, pour un locataire frappé d'expropriation, il disait en termes touchants quelle place tiennent dans l'existence les vieux mursà Tabri desquels on a longtemps vécu ; il en parlait avec d'autant plus d'émotion qu'il se sentait menacé lui-même par les changements projetés dans son quartier. Il ne devait pas voir ces changements se réaliser. Aujourd'hui le corps de bâtiment, où il avait passé un demi-siècle, a disparu; il n'en reste qu'un souvenir qui s'en ira, lui aussi, avec les derniers survivants de ce temps.
La maison était au fond de la cour; l'appartement au rez-de-chaussée. On y arrivait par un perron élevé de quelques marches. Les pièces étaient simples et hautes. Des tableaux ou des statuettes, dons de l'amitié, en faisaient le principal ornement; dans le salon, un grand portrait de François 1"; dans le cabinet de travail, dont les murs étaient presque entièrement garnis par une bibliothèque montant jusqu'au plafond, le Christ en Croix et les saintes Femines, tableau attribué à Lebrun; un portrait de Cambronne , seul honoraire que Berryer eût accepté de son client de 1815; une statuette d'O'Gonnell, et, au milieu de quelques images amies^ la photographie de Rossini avec ces mots signés du maestro : « A Berryer, au plus illustre, au plus éloquent, au plus fidèle de mes amis. »
La chambre à coucher, de proportions modestes, se trouvait à côté du cabinet; un portrait du P. de Ravignan était en face du lit. Dès le matin, les amis et les clients se présentaient chez Berryer. 11 les recevait en déshabîUé, faisant devant eux sa toilette , avec un mélange de bon-
1 A la comtesse de Jobal, il août I8li.
homie et de gravité qui les mettait à l'aise sans que le respect en fût atteint.
Dans les jours brillants des luttes oratoires, Berryer ouvrait son salon tous les vendredis soirs; les artistes rivalisaient de talent et de zèle pour donner de Téclat à ces réunions. Elles cessèrent après la mort de M""® Berryer; mais, de temps en temps, un cercle d'amis était convoqué. Le 4 janvier, jour anniversaire de sa naissance, Berryer ne manquait pas d'appeler à sa table quelques intimes. Parfois, surtout au temps de l'Empire, il rassemblait dans un grand dîner des hommes politiques , vétérans des luttes parlementaires, de jeunes confrères, de jeunes écrivains, d'origines et d'opinion diverses, mais ayant mêmes vues sur les conditions nécessaires des gouvernements libres. Nous nous souvenons d'une de ces réunions. C'était en 1867, le 17 janvier. M. Thiers, M. Jules Favre, M. Lanjuinais, M. Ernest Picard, M. Andral, M. Gustave Janicot, étaient là. On parlait de l'avenir du régime. Le sentiment général était que l'Empire penchait vers sa ruine. Avec son esprit habituel, M. Thiers tenait le dé de la conversation.
J'accepterais, disait-il, tous les gouvernements, les Bourbons, le comte de Paris, même le prince impérial avec des institutions libres, quoique je n'aime guère les héritiers des grands hommes... Je respecte cette vieille Maison de France, qui a fait la nation. J'accepterais la République... Seulement, ajoutait-il, en tournant vers M. Jules Favre son malicieux regard, je vous prie de ne pas me laisser couper la tête.
Quelques voix chuchotèrent que M. Jules Favre n'aurait peut-être pas le pouvoir de l'empêcher.
Tout ce que je puis vous promettre, dit gravement le députe de la gauche, c'est de passer le premier.
C'était surtout à Augerville que Berryer avait mis son
ame.
J'ai Tesprit local, écrivait-il dès 1824^; je retrouve en cerlains lieux toutes les pensées que j'y ai goûtées; le tourbillon (le Paris les fait taire, mais il ne les tue pas.
Et qui n'a pas connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles?
De lu vient que, pour moi, je n'aime pas à courir en des lieux où je ne trouve point dos idées ou des personnes que j'aime...
Cette jouissance, Berryer Fallait chercher, dans sa jeunesse, à Épinay, chez son père; à Rosay, chez M™® de Jobal et le président Amy; à Saint-Martin-d'Ablois , chez les Sanegon; au Tremblay, chez le marquis de Vérac^; plus tard à Thieux,près de Juilly, chez son camarade Gibert; à Montretout, chez la duchesse Pozzo; àMalesherbes, chez son ami d'enfance Louis de Chateaubriand; à Lestang, dans le Berrj', chez les nièces d'Hyde de Neuville ; au Pezeau, chez le marquis de Vogiié ; à Yaufreland, où il retrouvait les souvenirs et les amitiés de Saint- Martin-d'Ablois.
Il n'était nulle part plus heureux qu'à Augerville.
Tout ce qu'il aimait était venu le voir dans cette retraite ; elle était elle-mômo l'œuvre de sa vie.
L'ambassadeur do Russie, son ami , le comte KisselefT, connaissait bien le faible de Berryer, lorsqu'il lui écrivait de Bade : « Je suis au milieu des sapins séculaires de la Forôt-Noire, tandis que vous jouissez de vos belles fleurs cultivées par vos soins. A chacun selon ses œuvres : vous êtes le créateur; je ne suis qu'un parasite '. »
1 V. Jeunesse de Berryer, pp. 259 et suiv. i Bade, 8 août 1863.
Essayons dépeindre cette propriété d'Augerville, telle qu'elle était au temps de Berryer.
Situé dans le département du Loiret, le village d'Augerville appartient à l'arrondissement de Pithiviers, et, dans cet arrondissement, au canton de Malesherbes. • Flanqué à ses deux extrémités de deux tours semblables, le château * est entouré de profonds et larges fossés que remplissent les eaux courantes de l'Essonne. Une longue avenue, plantée de marronniers, conduit jusqu'à la place du village sur laquelle donne la grille.
La cour d'honneur, bordée par de vastes communs, précède le château. On arrive au perron par un pont de pierre. On passe dans le vestibule qui, en face de la porte d'entrée , ouvre sur le parterre également entouré d'eau ; trois passerelles jetées sur les fossés mettent le parterre en communication avec le parc.
Du vestibule on pénètre dans le grand salon, et l'on est tout d'abord frappé par une vaste toile , représentant l'entrée de Henri IV à Paris. C'est le tableau de Gérard , copié par Marin Lavigne , artiste de talent et cousin de Berryer. Une inscription rappelle que Jean Lhuillier, seigneur d'Augerville et autres lieux, présenta à Henri IV les clefs de Paris, le ^2 mars 1594. Le buste en bronze du Béarnais figure sur une des consoles placées entre les fenêtres; sur les autres sont les bustes de Louis XVIII, de Charles X et du duc d'Angoulême.
A gauche de la cheminée se trouvent un portrait de Charles X, œuvre inachevée d'Horace Vernet*; à droite.
1 Le château d'Augerville appartient aujourd'hui à M. le comte de Madré.
2 M™® Horace Vernet envoya ce portrait à Berryer : « Je sais, lui écrivait-elle en parlant de son mari, alors en Russie , qu'il était très flatté que vous eussiez bien voulu accepter cette petite ébauche; le portrait a seulement le mérite d'avoir été peint d'après nature et est d'une grande ressemblance. Il acquerra du prix , Monsieur, en devenant votre propriété. » — Papiers de Berryer. — La lettre n'est pas datée.
un portrait de la duchesse de Berry, avec cette inscription en relief sur le cadre : « Offert par le Roi. » Sur la cheminée, le buste du comte de Ghambord.
Dans la salle à manger il y a aussi un grand portrait de Louis XIV, avec cette inscription : « Le Roy dîne à Augerville le 3 novembre 1680. »
Un petit salon ou boudoir forme galerie entre le salon et la salle de billard. C'est la pièce préférée de Berryer; il s'y retire souvent avec quelques amis; il s'y épanche en causeries intimes. Dans ses jours de solitude, il vient encore s'y asseoir, s'oubliant de longues heures à repasser ses souvenirs, aidé dans ces rêveries lointaines parla vue des objets qu'il a rassemblés sur ces étagères et qui, pour la plupart, lui rappellent un gage d'amitié ou de reconnaissance : la Vénus de Canova , reproduite par Bartolini , que lui a léguée le duc de Fitz-James ; le Penseroso, réduction de l'œuvre de Michel-Ange, qu'il tient de M™* de Jobal; la belle édition de Froissart, que la même main lui a offerte; le chef-d'œuvre des charpentiers; l'exemplaire unique des Oraisons funèbres de Bossuet, donné par les typographes ; la statuette en argent de Démosthène, présent de son client de 1858, M. de Montalembert.
Au delà du petit salon est la salle de billard. Quatre grands portraits y appellent le regard : le père de Berryer ; sa mère , le portant tout enfant dans ses bras ; sa femme avec ses cheveux blonds, son expression gracieuse et douce; Berryer lui-môme dans le tableau peint par Henry Scheffer^
Au premier étage est le cabinet de Berryer. On y voit un grand portrait du président de Harlay; dans un coin du tableau , un carré de papier porte ces mots écrits par
1 Ces quatre tableaux sont aujourd'hui au cliAteau de Portes, dans la Drûme, chez M. Henry Berryer à qui ils ont été légués par son grand-père.
Berryer : « Qui loquitur veriiatem in corde suo non commovebiiur in œternum ». A coté du cabinet, estl'oratoire, élevé dans la chambre où M'""® Berryer est morte. Berryer en a lui-même tracé le plan; il a fait le dessin du vitrail, qui représente saint Louis et saint Pierre priant pour la France personnifiée par la ville de Paris, tandis que saint Michel semble d'en haut la protéger.
J'attends demain Ms"* l'éveque d'Orléans, qui vient bénir mon oratoire, écrit Berryer le 22 septembre 1845 à M"»® de Jobal. Je crois que le petit monument que j'ai médité dans mes tristesses, depuis trois ans, fera honneur à mon talent d'artiste catholique. Il nous serait bon, mon amie, de prier là pour tous ceux que nous regrettons.
Après la bataille de Castelûdardo, il fera dire la messe dans cet oratoire pour le général de Pimodan et pour les héros morts dans cette journée ^
La beauté d' Augerville était en elle-même ; elle n'empruntait rien au pays , vaste plaine aride que ne relevait aucun accident de terrain. Mais, dans Tintérieur de ce domaine qui mesurait environ 500 arpents , la main du maître avait semé les prairies, les bois, les fleurs, créé les sites gracieux ou sévères. Des marais avaient été changés en allées verdoyantes; des arbres, plantés dès les premiers jours de rentrée de Berryer, formaient maintenant d'épais ombrages, entre lesquels des intervalles heureusement ménagés ouvraient des horizons à souhait pour le plaisir des yeux. L'Essonne, courant de tous côtés, animait le paysage; des canaux entretenaient la fraîcheur des gazons ; çà et là des chaumières s'élevaient, construites avec les arbres du parc. On quittait les prairies pour entrer dans des fourrés sombres, où
1 Lettre de Berryer à la vicomtesse de Vaufreland , 27 septembre 1860.
so dressaient des rochers auxquels conduisaient des pentes graduées; quelques-uns, fendus par la foudre, étaient reliés les uns aux autres par des ponts jetés sur le vide. Comme la forêt de Fontainebleau, le parc d*Augerville avait ses petites Pyrénées,
A l'abri d'une de ces pierres énormes s'ouvrait une large grotte, asile calme et solitaire, qu'on avait appelé la Sainte-Baume,
Autour du château régnaient, à droite le corps de ferme, le colombier avec son dôme qui semblait celui d'une chapelle ; à gauche le potager, et, sur le devant de la terrasse, les massifs de fleurs.
Les amis do Berryer avaient contribué à garnir ses jardins ou ses fermes. M. Gibert lui avait envoyé des fleurs et des greffes de ses plus beaux arbres fruitiers; M. de Grandville, des chevaux et des arbustes *; M. de Surian, des flamants roses.
Il était reconnaissant de ces cadeaux au delà de toute expression, et l'arrivée de quelques-uns des hôtes nouveaux de sa basse-cour lui inspirait des billets comme celui-ci , adressé à M""® de Bardonnet :
Madame cl trr's bienveillanle amie.
Je reçois à l'instant avec. joie et admiration les charmants canards dont M°*" de Vaufreland me disait, il y a quelques jours, que vous aviez la très bonne grâce de me faire présent Je croyais à i)eine que vous n'eussiez pas oublié mon vivier, mes mandarins, mes turcs, mes sauvages, que vos élèves bien mieux liuppés ont rendus, je crois, jionteux et certainement
1 « Ce matin, je suis sur pied depuis cinq heures et demie à sur- \ ciller mes plantatious de magnolias. M. de GrandviUe vient de m'en envoyer quinze, qui n'ont pas moins de huit à dix pieds de hauteur; (iosset (le jardinier) en est très fier et va les planter de façon à ce qu'ils réussissent. C'est certainement pour lui la plus grande affaire de ce temps-ci. » — Berryer à 3r"<^ la vicomtesse de Vaufreland, 12 avril IWS.
timides, quand je les ai mis à l'eau, au milieu de cette criarde compagnie. S'ils doivent, en vieillissant jusqu'au printemps, se montrer plus coquets qu'ils ne sont à cette heure, ils régneront sans conteste sur leurs semblables qui sont si peu leurs pareils*.
Chaque fois que Berryer se retrouvait à Augerville, c'était pour lui une fête nouvelle, et, dans ses lettres, un vrai chant d'allégresse.
Que la campagne est belle ! Que la vie y est calme ! Le cœur s y repose comme l'esprit qui ne s'anime plus que dans l'admiration des œuvres de Dieu *!
Il se rappelait que ces lieux champêtres l'avaient toujours séduit, et que môme au temps de sa jeunesse, il s'était souvent enfui à Épinay, dans la maison de son père, pour y goûter solitairement le charme des bois, des eaux et des fleurs.
Mais à Augerville il trouvait de bien autres attraits :
Ce lieu-ci m'est si favori; tous ces arbres, je les ai presque plantés; les aspects (jui plaisent sont les enfants de mon caprice; la bonne tenue bien verdoyante et bien fleurie est l'objet de mes soins constants. J'oublie dans cotte contemplation les chagrins et les regrets des choses de la vie. Mes pensées s'épurent dans la simplicité de ces plaisirs. Je ne peux vous (exprimer le bonheur, la délectation dont je jouissais hier soir dans une longue promenade faite silencieusement, mais tête à tête avec Chaillous. Nous n'avons rompu le silence que pour nous récrier sur la beauté de cette fin du jour et de l'approche d'une nuit un peu éclairée par le premier croissant de la lune^.
1 1*' décembre 1862. — Nous devons communication de cette lettre à >jme la vicomtesse de Bardonnet.
îi A la vicomtesse de Vaufreland, 3 mai 1862.
3 2 juin 1862.
4 30 juin 1855.
Un autre jour, c'est le lever du soleil qui fait déborder son enthousiasme :
Quelle matinée! Quel beau temps! Quel soleil! Quels parfums! Je rentre le cœur i)lein d'admiration et de reconnaissance pour Dieu , tout pénétré de tendresse pour ceux que j'aime, avec qui je voudrais tant jouir de ces ravissants spectacles. Je ne comprends pas comment on peut n'en être pas ému et en quitter les pures délices. Je me suis levé à quatre heures. Les premiers rayons du soleil éclairaient vivement d'un côté le colombier et la granj^e, et de l'autre la cabane de l'abreuvoir et le pont. Ces brillantes lumières rasaient délicieusement et doraient l'herbe dcsjjrands prés, le grand gazon de la cour et le flanc de tous les arbres. Ce coup d'œil était si charmant et grandissait si magnifiquement de minute en minute, que je suis descendu pour en mieux jouir et me baigner dans ces fraîches chaleurs et dans ces clartés vivifiantes. Je respirais les meules de foin, la douce odeur des herbages tombant sous les coups de la faux ; au retour, je parcours le bosquet et le parterre, au milieu de mille fleurs et d'admirables et embaumées toufl'es do roses*.
Berryer voulait reposer, après sa mort, dans ce pays où il aimait à vivre.
En 1843, après la mort de M"^® Berryer, il avait acquis de la commune un terrain , pour y faire construire la sépulture de sa famille^.
Sur la petite place d'Augerville , qui précède la cour d'honneur du château, s'élève l'église de la paroisse. Le cimetière, qui l'avoisinait autrefois, a été récemment transporté sur un autre point; mais le tombeau des Berryer y est demeuré , avec quelques autres.
Une disposition naturelle du rocher, découverte lors
1 A la vicomtesse de Vaufreland, 30 juin iSSS.
2 Acte passé devant M. Lerebvre, notaire à Puiseaux (Loiret), le 90 octobre 1843.
des travaux que Berryer fit exécuter pour la restauration de Téglise , forme sous la chapelle de la Vierge une sorte de dolmen intérieur. Là ont été inhumés les restes du père de Berryer et de sa femme ; entre eux , une place restait vide : c'est celle que Berryer s'était réservée ^
Un couloir pratiqué à travers les fondations de l'église communique par une ouverture, qu'une dalle dissimule, avec le monument extérieur. Ce monument, de forme toute rustique, suivant le dessin exécuté par Berryer, consiste en un toit de chaume que soutiennent aux angles des troncs d'arbres bruts. Le lierre s'enlace autour de ces piliers et recouvre en touffes épaisses le mur, à hauteur d'appui, qui forme l'enceinte. Une balustrade en bois noir ferme l'entrée ; au fond , adossé au mur de l'église , se dresse un autel surmonté d'une croix. Sur le frontispice du toit de chaume on lit ces mots : Expecto donec veniat immutatio mea.
C'est là que le père de Berryer, sa femme , sa mère , son frère, le général Hippolyte Berryer, l'ont précédé. C'est là que devaient venir le rejoindre sa sœur, la duchesse de Riario , son fils Arthur Berryer, son frère et sa belle-sœur, Ludovic et Marie Berryer 2.
Berryer voulait reposer à Augerville , et pourtant il n'était pas sûr de pouvoir garder cette terre qu'il avait créée. Elle était pour lui comme une personne aimée, à laquelle on s'attache d'autant plus qu'on est sans cesse en crainte de la perdre.
1 « En quelque lieu que je meure, je demande que mon corps soit transporté dans la sépulture que j'ai acquise à perpétuité au cimetière d'Augerville-la-Rivière, pour que mon cercueil soit déposé à la place que j'ai réservée au fond du caveau, entre la tombe de ma femme et celle de mon père. » — Extrait du testament olographe de Berryer en date à Paris du 7 juin 1867.
2 Les noms de tous les membres décédés de la famille Berryer sont gravés sur des plaques de marbre, ù l'intérieur de l'église, dans la chapelle de la Sainte-Vierge.
Augerville en effet, ne faisait qu'ajouler à ses embarras financiers; les dépenses d'entretien, les embellissements qui ne s'arrêtaient jamais, Thospitalité magnifique, les charités, constituaient autant de charges que n'atténuaient en aucune façon les faibles revenus de la propriété. Les amis de Bcrryer lui conseillaient de s'en défaire; il y songeait lui-même de loin; mais ses résolutions tombaient, dès qu'il avait vu les arbres de son parc.
Je me «Irleclais du repos d'Augcrville quand votre lettre m'est arrivée, écrivait-il à M. Mandaroux-Vertamy*. Vous comprenez sans peine que la proposition que vous me transmettez m'a trouvé bien désarmé de mes rigoureuses et pénibles résolutions. Je goûle trop le bien-être charmant de ce séjour pour penser en ce moment à y renoncer. Il faut, pour que je rentre dans cette sage pensée, que je subisse les fatigues, les ennuis, les dégoûts de ma vie de Paris. Ici je m'en- (îouragc et me soumets plus facilement à l'idée de prolonger mes labeurs pour conserver la possession de ce domaine qui est l'ouvrage de mes longs efforts, de mes rêveurs caprices, de mes goûts pour l'ornement et la jouissance d'une espèce de Tusculum. Je regretterai, je n'en doute pas, de ne point saisir l'occasion que vous m'offrez. Mais pardonnez à ma faiblesse {►résente; je suis sous le charme; et de ce port où je me complais, je brave les tempêtes à venir.
Levé souvent dès l'aube, Berryer parcourait sa propriété, accompagné de son régisseur; le sécateur à la main, il émondait ses arbres, contemplait ses fleurs, supputait les réparations à faire, les améliorations, les dispositions nouvelles à introduire. Trop oublieux des suites de ses dépenses, il tenait ses écritures avec soin, sa maison avec ordre ; jusque dans les questions de ménage intérieur, il avait ses principes arrêtés :
1 8 octobre 18.w.
La dignité d'une maison et son bon service, écrivait- il à M™° Berryer, dépendent des règles de conduite que Ton suit avec les serviteurs. Tout changement est un mal. On met dans les propos du pays une maison dont les domestiques sortent souvent. L'expulsion est la ressource extrême... Songez à constituer la maison et le domestique comme une famille où Ton pardonne beaucoup et où Thabitude du service crée des devoirs et amène la soumission^.
Il avait aussi le sentiment de ses responsabilités de maître de maison, et veillait, dans cette pensée, à ce que les nécessités du service ne missent jamais obstacle à Faccomplissement des devoirs religieux.
Vous avez bien raison de laisser le dimanche à la fille de basse-cour tout le temps d'aller à la messe, mandait-il à son régisseur. Je tiens extrêmement à ce que tous les gens de la maison y aillent régulièrement. C'est un devoir pour tous, et moi, je suis responsable des négligences à cet égard... Je désire enfin que le monde de ma maison donne ce bon exemple dans le pays 2.
Pendant les premiers temps de sa vie publique, Berryer n'avait guère eu le loisir de se rendre à Augerville. Il n'y faisait que de courtes apparitions. Ce fut vers 1836 qu'il vint y passer régulièrement quelques mois avec M™^ Berryer. Brillantes années rapidement écoulées! La grâce de la maîtresse de la maison, l'accueil rayonnant de Berryer, l'intensité de vie qu'il mettait partout, cette prodigalité ingénieuse pour multiplier les plaisirs
1 Lettre datée de 1841. Papiers de Berryer,
2 30 décembre 1857, à Pinson, son régisseur. Lettre communiquée par M. le vicomte d'Aboville, ancien député du Loiret à l'Assemblée nationale. Propriétaire du cliàteau de Rouville, prés Augerville, M. d'Aboville était en relations fréquentes d'amical voisinage avec Berryer.
autour de ses hôtes et réaliser leurs souhaits à peine devinés , faisaient de ce séjour un enchantement. C'étaient l'éclat, les parures, le luxe, le grand apparat des fêtes mondaines de Paris, entremêlés avec les habitudes simples et les divertissements familiers du vieux temps. On y célébrait gaiement la Saint-Pierre comme autrefois à Epinay ^ ; des feux d'artifice étaient tirés en l'honneur du châtelain; on lui dédiait sur l'air populaire du moment quelque chansonnette à laquelle il répondait, sur le môme air, par des couplets de son invention.
La mort de M™® Berryer avait changé ce train de vie. Pendant quelques années le deuil régna à Augerville. Le mouvement revint plus tard ; les réceptions , les concerts, les jeux, l'hospitalité toujours cordiale et variée, reprirent leur cours, mais avec je ne sais quoi de plus grave, et comme une sourdine à ces joyeux éclats.
Berryer aimait le monde et, lorsqu'il se trouvait dans le monde, il était tout à lui. Cependant sa préférence, au fond, demeurait pour les causeries intimes, « où Ton se parle à cœur ouvert, où l'on se sent à l'aise, écrivait-il, et dans une atmosphère de vérité et de naturel^. » Cette impression n'est pas d'un jour; elle revient sans cesse dans ses lettres, de quelque endroit et de quelque année qu'elles soient datées :
« Il y a bien longtemps, écrit-il d'Augerville en 1837, que je n'ai fait de ces douces retraites de l'âme où l'on se soulage et se repose en se manifestant. » « Le seul bonheur vrai est dans le cœur », dit-il encore en 1838; et en 1844 : « Il faut aux gens qui se tiennent par le cœur la liberté des longs entretiens où toutes les choses du passé et de l'avenir viennent à Taise et naturellement prendre leur place et font issir du cœur les intimes pensées^ ».
1 V. la Jeunesse de Berryer, p. 48.
2 A la comtesse de Jobal, 3 décembre 1830.
3 Phrases extraites des lettres de Berryer à M™» de Jobal.
Berryer, a-t-on dit, fut un des hommes qu'on a le plus aimés * . Le fait est qu'on ne trouverait peut-être pas un personnage politique qui ait eu pour ses amis ou qui leur ait inspiré lui-même des accents aussi tendres. Les cœurs se fondaient en se tournant vers lui :
« Nous, vos anciens et fidèles compagnons du Midi, lui écrit M. de Grasset, nous vous avons trouvé aussi bon pour nous que vous êtes grand pour tous^ ».
« Vous avez un privilège , lui déclare un de ses anciens disciples de la Société des Bonnes Etudes, le baron de Meaux. On vous regrette quand on ne vous voit pas; on vous adore quand on vous voit ^.
Vingt ans plus tard, son confrère, M. Marie, lui écrit : « Quel brave cœur vous avez, et qu'on est fier d'y occuper une place ^M » Et le P. Gratry , en 1867 : « Vous êtes aussi bon que vous êtes grand par la parole ^. » Lamartine, qui n'avait pas toujours été juste pour Berryer, mais qui était trop sincère pour ne pas rendre hommage à son cœur, lui disait à son tour : « Je vous aime comme si j'étais votre ami ^. »
Les esprits les plus amers, les plus chagrins, ne résistaient pas à la séduction. On se rappelle ces mots de Lamennais : « Gomment ne vous aimerait-on pas, cher? Mon pauvre cœur se repose dans le vôtre , et là il sent que tout n'est pas douleur et tristesse sur la terre ^ ».
a Que vous êtes bon et digne d'être aimé! » s'écrie Jules Favre. Et Eugène Delacroix, au plus fort de ses
1 M. Forcade dans la Revue des Deux-Mondes , àxx Vô novembre 1804. V. aussi M. Berryer , Galerie des contemporains illustres par un homme de rien (Louis de Loinénie), 1840.
2 22 septembre 1846.
3 19 mars 1843.
4 29 mai 1863.
5 20 octobre 1867.
6 8 mars 1856.
7 18 septembre 1825. — V. la Jeunesse de Berryer, p. 200.
o78 BEHRYER SOUS LA RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
tristesses : « Votre bonté , votre aimable souvenir me donnent au moins la consolation d'ôtre un i)eu aimé par le meilleur des hommes et des génies * ».
C'était surtout dans la société des femmes que cette nature expansivc et aimante trouvait satisfaction. La pente avait ses périls; Boiryer, on le sait, ne les a point évités. Mais, à côté dos entraînements de la passion, il connut les amitiés vraies, les pures et nobles affections; nul, plus que lui, n'en a senti et vanté la douceur. Les femmes avaient ce don que Vhomme ne possède guère, sinon dans les élans et les illusions de la jeunesse, de tout rapporter à Tobjet de leur admiration, de s'identifier avec ses triomphes comme avec ses peines, d'animer en hii, par ce désir de plaire qu'elles savent inspirer en l'éprouvant elles-mêmes, l'ambition de la gloire et la confiance de l'obtenir. Au charme de leurs entretiens Berryer se délassait; il se renouvelait en quelque sorte; il oubliait auprès d'elles les mécomptes de la vie et les débats de la politique ; il laissait courir en leur compagnie s<»s fantaisies, ses rêves, ses réminiscences, n'aimant rien tant que ces jaseries légères qui effleurent toutes choses et font revivre sous leur riante surface les souvenirs profonds du passé.
A l'amie dont les conseils, l'affection, le dévouement, ne lui avaient jamais fait défaut depuis sa jeunesse, à M">«de Jobal, il écrivait dès 1824 :
Je ne connais de vieillerie en vous que rattachement que je vous porto; il est si franc, si absolu, si natui'cl, qu'il me scmhlc n'avoir jkis ou de coninicncemenl.
Et, quarante-trois ans plus tard, le 26 décembre 1867 :
Le quatrièuio jour de ce nouvel an sera le premier par lequel j'entamerai le terrible cliiffre 79. C'est un bien grand
1 11 septembre 1860.
àjre auquel on a besoin, pour traverser un l'esté de vie, d'avoir le cœur soutenu par le contentement de posséder des amitiés bien éprouvées. Il ne m'en est aucune qui le soit mieux que la vôtre.
Touché des prévenances qui lui étaient gracieusement prodiguées, Berryer se plaisait à célébrer l'heureuse influence qu'elles avaient sur lui : il attribuait à cet aimable réconfort ses succès oratoires. Apprenant le gain d'un procès qu'il vient de plaider à Poitiers où il a été reçu par les nièces d'Hyde de Neuville , la baronne Laurenceau et la vicomtesse de Bardonnet, deux sœurs d'un esprit rare et du plus noble cœur, il écrit aussitôt à Tune d'elles :
C'est à votre charmante hospitalité que ce succès est dû. Lu si bienveillant accutMl , une aussi affectueuse bonne grâce, réveillent les fibres du cœur, rendent liberté et contiance à rintelligenco, et l'on parle mieux quand on est sous ce charme. Sérieusement de toiles influences sont puissantes pour perler à bien dire'.
M'"*' de Jobal, M™'^ Laurenceau et M"'* de Bardonnet, M™^ de Vaufreland, M'"^ (iibert et ses deux filles, M™® de la Ferronnays et M*"*" Hé la Roche-Aymon, M™^ de la (jrange et sa sœur M"*" Outrey*-^, venaient chaque année faire un séjour à Augerville. Leur visite comblait de joie Berryer; il ne se lassait pas de leur témoigner sa reconnaissance. A toutes il aurait pu dire ce qu'il écrivait malade à M"*" do Jobal :
La joie intériouro qu'apporte une âme amie est le meilleur médecin des souffrances^.
1 A la baronne Laurenceau, 10 décembre 1802. — LeUre communiquée l»ar M""- la \iconitesse de Rardonnet.
:i La marquise de la Grange et M"*" Outrey étaient filles d'un ancien «'onsul de France à Constantinople. La famille Outrey a fourni à notre ])ays quelques-uns de ses meilleurs agents en Orient.
■^ V.) octobre 18W.
La conversation, les jeux, la musique, la comédie, les charades, remplissaient le temps qu'on passait à Augerville. Berryer n'<Hait étranger à aucun de ces divertissements. On jouait au billard, aux échecs, au whist, au trictrac, au trente-et-un , au crocket ou au ballon; il voulait être de toutes les parties. 11 n'était pas joueur, dans le mauvais sens du mot ' ; mais il mettait une vraie passion à suivre les péripéties du jeu ; on eût dit que toute sa vie en dépendait. « Je donnerais dix francs pour gagner deux sols », disait-il quelquefois.
Fi\t-ce au mistigri, pour la mise la plus modeste, il avait des émotions d'enfant; d'une joie bruyante s'il gagnait, chagrin et morose, si la chance lui était contraire ^.
Detoutescos distractions, la musique était pour Berryer la plus délicieuse. Il trouvait en elle quelque chose de cet attrait qu'avaient pour lui les conversations féminines :
Ce langage un i)eu vague tic la musique, qui permet de promener sous son expression les penscjps dont on est le plus occupé, a-t-il écrit dans une note détachée, apporte un suave soulagement aux tristesses, et l'ait que les tendresses du cœur s'épanchent avec un charme ([ui surpasse toutes les douceurs tle la parole la plus afîectuensc.
11 avait ses entrées à l'Opéra italien; il avait en amitié les artistes célèbres du temps, Rubini, Tamburini, La-
1 « Je sais (]uc Ton m'accuse d'être joueur : c'est une infâme calomnie pour tout ce qui excède un amusement lionnête et modique. » Lettre (le Berryer à son oncle. M. Gorneau, 10 avril 1838.
^ Eugène Delacroix ne revenait [)as de cette facilité de Berryer à se mettre à tous les jeux : « Le mistigri a occupé une parUe de la soirée, écrit-il, à ÂugervUle, le 3 novembre 1854. Je suis effrayé de la difficulté de fixer mon attention sur des bagatelles comme celle-là; j'ai L'air d'an imbécile. » Journal dlJugène Delacroix^ II. p. U«.
blache, et sa voix retentit plus d'une fois en exclamations émues, pendant que chantaient laPasta ou la Malibran. Il s'enivrait de cette harmonie jusqu'à en souffrir.
J'ai entendu hier soir la Pasta dans Othello, mieux, oui, mille fois mieux que jamais; on ne peut mieux chanter, et jamais on n'eut tant d'âme, tant do vérité; cette femme, dans l'expression de sa douleur, réveille admirablement toutes les douleurs qu'on a dans l'àme. J'en suis sorti brisé, broyé, me disant qu'il ne fallait plus revenir; et pour secouer les larmes que j'avais dans les yeux, je me suis dit comme je ne sais quel niais de la comédie : « Que c'est bête de s'amuser comme ça M »
Lorsque fut jouée pour la première fois VFtoilr du Nord, Meyerber envoya un coupon de loge à Berryer :
« Je serais ûer et heureux, lui écrivait-il, de voir le souverain de l'éloquence parmi mes auditeurs et mes juges. »
Berryer admirait Beethoven, Schubert, Chopin; mais il avait une prédilection pour Mozart, et un vrai faible pour Rossini. Lié avec le maestro, il se faisait gloire de son amitié; il savait par cœur presque toutes ses partitions. La musique moderne, la musique de l'avenir, il faut bien l'avouer, ne lui disait rien; il était injuste sans doute pour elle ; mais on s'explique cette antipathie. Ce que Berryer goûtait dans la musique , c'était ce qu'il recherchait en tout : le naturel, la vérité, la liberté. Il aimait ces accents dont le charme saisit instantanément l'oreille, que l'ignorant comme le savant peuvent comprendre, parce qu'ils ont jailli de source. Il ne trouvait pas ce caractère dans les accords trop laborieux des compositeurs nouveaux.
Grâce à Dieu, écrivait-il à Rossini, il y a encore en France des hommes qui comprennent et savourent le langage de
1 30 décembre 1831, à la comtesse de Jobal.
(rmiarosa, do Mozart, de Rossini, cette parole universelle, ravissante» accentuation des sentiments et de la pensée *.
Quelles soin'^es on passait à Augerville, lorsque s'y rencontraient la princesse Marceline Czartoryska* et Alexandre Batta! La princesse tenait le piano d'Érard, Batta le violoncelle; quelquefois l'harmonium, confié à M. Chaillous, les accompagnait. C'était d'ordinaire à Mozart, Chopin ou Rossini que l'on demandait quelquesunes de leurs plus belles inspirations. 11 fallait voir alors Hcrryer et Eugène Delacroix manifestant leur extase, chacun suivant son humeur : Delacroix, silencieux, replié sur lui-même, absorbé dans son ravissement; Berryer, les yeux en larmes, les mains jointes, répétant à demi-voix les motifs qui l'avaient charmé , et , quand lîi princesse s'était levée du piano, allant se jeter à ses pieds pour la remercier de la jouissance qu'il lui devait.
Aux grands compositeurs se joignaient les grands écrivains. En littérature ainsi qu'en musique, Delacroix pensait comme Berryer. Ce maître du romantisme dans la peinture «Hait en matière littéraire un classique inflexible. Accoudés l'un en face de l'autre, les deux cousins récitaient quelquefois des scènes entières de Molière ou de llaeine, chacun avec une vérit('^ que la Comédie Française n'aurait pu qu'admirer. Rachel s'était instruite naguère aux leeons de Berryer. 11 lui avait indiqué comment, à son gré, Pauline, dans la tragédie de Poh/eucte, devait dire :
Je vois, je sais, Je crois, je suis désabusée. Lorsqu'elle eut à réciter la fable des Deux Pigeons