LIBERIA
En lisant les pages qui précèdent, nos lecteurs auront remarqué deux époques dans la vie de Buxton : un triomphe et un revers : le grand jour où le parlement d'Angleterre vota l'abolition de l'esclavage, le jour fatal où la société africaine , découragée par le triste résultat de l'expédition du Niger, prononça sa dissolution. La santé de Buxton, déjà altérée , ne se releva pas de ce coup ; il ne survécut pas à la ruine de ses espérances en faveur de cette Afrique, dont l'émancipation avait été le constant objet de ses soucis et de ses travaux. Il avait conçu le premier cette grande pensée, que c'était en Afrique même qu'il fallait chercher l'affranchissement de l'Afrique. Il avait compris que, sans doute, des escadres de guerre sont nécessaires
(') L'auteur de ce travail a bien voulu nous autoriser à le publier à
la suite de la Fie de Buxion, Cette notice était destinée à faire une bro-
cl\.ure à part ; mais son anteur a consenti h l'abréger afin quMl pût trouver
place ici.
(Piotr de V Éditeur.)
pour surveiller et punir les hommes et les gouvernements coupables qui se livrent k l'odieux trafic des esclaves; mais que ces moyens étaient insufiBsants pour délivrer l'Afrique de ce fléau, aussi longtemps que les chefs indigènes croiraient y trouver un avantage. Il était arrivé, comme on Ta vu, à cette conclusion : qu'il fallait agir sur les peuplades africaines et leur démontrer : i^ Qu'elles commettaient un crime contre Dieu , en vendant leurs frères ; 2<> que ce crime n'était pas profitable , et qu'elles trouveraient sur leur propre sol , par le commerce et l'agriculture , des ressources de prospérité inépuisables ; tandis que la traite ne leur apportait que la violence, le désordre, la licence efl'rénée et tous les maux qui en sont la conséquence.
Cette grande vérité fut comprise; elle donna lieu a l'expédition du Niger : on en a vu le résultat. Certainement c'était une grande idée; en pénétrant du premier coup dans l'intérieur du continent africain, en rattachant immédiatement des peuplades nombreuses et des chefs puissants à un système chrétien et civilisateur, on établissait des barrières solides entre la traite des noirs et les rivages de l'Océan où elle s'accomplit, et on pouvait espérer que ces principes vivifiants, rayonnant en tous sens par la puissance de l'exemple et la vue des résultats obtenus, feraient un chemin assez rapide pour qu'avant peu d'années les horreurs qui ont déshonoré si longtemps l'humanité disparussent pour toujours.
L'expédition a échoué par des causes qu'il n'était pas au pouvoir de l'homme de prévenir. Les ressources agricoles et commerciales du pays parcouru, n'ont point été inférieures à l'attente qu'on en avait conçue ; les dispositions des chefs n'ont pas été hostiles, le caractère des populations a paru souple et bienveillant; mais le climat: a frappé les Européens. Ne semble-t-il pas que la Provi-
dence ait voulu dire : — tous avez commis ou toléré trop d'attentats sur cette terre désolée par votre avidité et vos fureurs; ce n'est pas k vqus qu'appartiendra l'honneur de la sauver, sa délivrance ne peut venir que de ses propres enfants ; la seule part qui pourra vous revenir dans cette grande réparation, sera de rompre les fers de vos esclaves, de les convertir en missionnaires du christianisme, en apdtrès de la civilisation : envoyez-les alors sur ces bords dont vous les arrachâtes, et laissez-les faire; les succès qu'ils obtiendront seront la récompense de ceux d'entre les blancs que la charité chrétienne éclaire de sa divine lumière ; ils seront aussi le sujet d'une salutaire humiliation pour les orgueilleux, qui avaient condamné leurs frères noirs à une infériorité perpétuelle. —
Il ne faut donc point regarder l'échec de l'expédition du Niger, comme le dernier mot dans cette grande question ; l'œuvre conçue par Buxton se continue sur deux points du littoral africain : k Sierra-Leone et k Liberia. Nous croyons rendre hommage k ce généreux bienfaiteur de la race nègre et intéresser aussi les lecteurs, en donnant quelques détails, sur la création, l'état actuel et les espérances d'avenir de cette république de Liberia, peu connue en Europe ou représentée quelquefois sous de fausses couleurs.
Un livre qui a dans le monde un retentissement immense et contre lequel les portes de l'enfer ne prévaudront point, La case de V oncle Tom, se termine par la déclaration que fait un des héros du livre, un esclave fugitif, que c'est k Liberia qu'il va chercher une terre libre et préparer pour ses frères un meilleur avenir. Il est bon de savoir si cet espoir est fondé et si les amis de l'émancipation des noirs peuvent se tourner avec con6ance vers cette terre, comme vers le champ où des semences religieuses et civilisatrices peuvent être déposées et germer avec vigueur pour le bon-
beur de l'Afrique ; en un mot, si on peut considérer Liberia comme digne de Tintérét et de l'attention des adversaires de Tesclavage.
Pour apprécier ce qu'elle est aujourd'hui, il faut remonter k son point de départ.
Le 30 décembre 1816, au soir, un citoyen de Washington , nommé Elias Caldwell , était seul dans son salon , attendant quelques amis qui arrivèrent successivement , échangeant entre eux un salut silencieux. Ils étaient sous l'empire d'une sérieuse préméditation, car ils ne se réunissaient pas pour débattre de frivoles intérêts. Un meeting était annoncé pour le lendemain dans la salle des représentants (du congrès des Etats-Unis), il devait s'occuper des moyens d'améliorer le sort de la race nègre ; sujet immense hérissé de difficultés. Des hommes de prières se réunissaient donc le 50 décembre chez Caldwell , pour demander à Dieu de les assister dans cette importante occasion.
Remontons à l'origine du mal dont on venait chercher le remède. Dans l'année 1620, deux navires amenèrent des convois d'hommes k travers l'Atlantique : l'un aborda sur les rivages sévères de la Nouvelle-Angleterre et débarqua des chrétiens hardis et entreprenants : ils fuyaient l'oppression de l'Angleterre, et s'élançant au milieu de la neige et de la glace sur le roc de Plymouth, ils rendirent grâces à Dieu de leur délivrance et jetèrent sur ce sol encore vierge le premier germe de ces institutions qui ont fondé la grande république de l'Amérique du nord.
L'autre navire entra dans la rivière James et jeta l'ancre devant Jamestown, en Virginie; il renfermait l'esclavage dans ses flancs : on débarqua et on vendit vingt nègres. Ce fut le commencement de l'esclavage en Amérique; petit nuage d'abord imperceptible, et qui s'étendit sur tout l'horizon.
Cette introduction n'eut pas lieu sans résistance. Les hommes qui amenèrent les premiers esclaves dans le Massacbussetts, en 1645, furent dénoncés comme meurtriers et malfaiteurs, déclarés coupables de rapt, et les nègres furent renvoyés chez eux.
En 1699, la législature de Virginie décréta un impôt très-fort sur l'importation des esclaves, dans le but de prévenir cette introduction. Le gouvernement anglais fit des difficultés pour sanctionner cet acte, et refusa une nouvelle sanction lorsque le terme de la durée de l'acte fut expiré, malgré les instances du gouvernement colonial: ce fut un des griefs inv.oqués plus tard par ce gouvernement pour provoquer la séparation d'avec la mère-patrie. Les mêmes sollicitations eurent lieu de la part de la Caroline du sud et rencontrèrent un semblable refus.
La politique de l'Angleterre, vis-à-vis de ses colonies d'Amérique, se résume dans ces instructions adressées par le comte de Dartmouth à un agent colonial : «Nous ne pouvons permettre aux colonies de décourager ou d'entraver un trafic si avantageux à la nation. jd
Un pamphlet gouvernemental, publié en 1745, s'exprime ainsi : « Le travail des nègres maintiendra les colonies anglaises dans une soumission convenable aux intérêts de la mère-patrie ; aussi longtemps que les planteurs dépendront du travail des esclaves, les colonies ne pourront rivaliser avec l'industrie britannique et devenir indépendantes de ce royaume.»
Depuis l'année 1701, où le Massachussetts donna le signal, jusqu'en 1817 où l'Etat de New-York déclara qu'à partir de 1827 l'esclavage serait complètement aboli sur son territoire, les divers Etats de l'Amérique du nord supprimèrent successivement cette odieuse institution. Les Etats du sud l'ont maintenue. En 1794, un acte du con-
grès supprima la traite sous des peines sévères; en 1819, ce commerce fut assimilé à la piraterie et les coupables déclarés passibles de la peine de mort.
Les amis réunis, le 50, décembre 1816, chezCaldwelU étaient appelés a imprimer un mouvement plus décidé à l'œuvre de Taffranchissement. Robert Finley, cœur chaud et esprit ardent, proposa la fondation d'une colonie de noirs libres sur le sol même de l'Afrique, où ils seraient h l'abri des préjugés et de l'oppression des blancs. « C'est très-bien, lui dit-on, mais comment y parvenir?» Il ne se laissa pas ébranler par les objections, et il exposa ses plans sur ce sujet. Samuel Mills, l'un des assistants, qui nourrissait depuis longtemps la ferme intention de soulager ceux qu'il appelait « ses pauvres frères d'Afrique,» se borna à dire avec calme, mais avec l'accent d'une inébranlable résolution : c<II y a quelque chose à faire, et il faut agir sans délai.» Il fut appuyé. On n'a pas conservé le protocole de cette séance, mais la cause fut remise entre les mains de Dieu; la précieuse semence lui fut confiée.
Le meeting annoncé eut lieu le jour suivant; Henri Clay le présidait, et la salle des représentants retentit de généreuses paroles. M. Caldwell proposa, sous forme de résolution, la création d'une société chargée de recueillir des informations, d'élaborer un plan de colonisation volontaire en Afrique pour les hommes libres de couleur, et de coopérer k son exécution. La proposition fut agréée, et dans une séance suivante , on adopta le règlement constitutif. Ainsi fut fondée la société de colonisation américaine pour les hommes de couleur libres. M. Bushord Washington fut élu président, M. Caldwell, secrétaire.
La tâche de cette société était grande; elle avait k créer un peuple nouveau et à lutter contre les préjugés enracinés des blancs, même des meilleurs, qui refusaient à la race
nègre la capacité de constituer un Etat régulier de société.
Les premières démarches de l'association eurent pour objet de rechercher, sur la côte d'Afrique, un lieu favorable pour l'établissement d'une colonie. S. Mills, cet homme dévoué, s'offrit pour cette exploration. Il avait compris cette mission, comme il faut concevoir les grandes choses, non pas avec doute et circonspection, majs dans un esprit missionnaire et avec une profonde conviction. Il voyait, avec les yeux de la foi, les écoles, les églises, les champs fertiles , les villages habités par des chrétiens , couvrir ces rivages désolés. Il s'associa son ami , M. Ebenezer Burgess. Mais le zèle ne suffisait pas cependant; il fallait des fonds, et ils arrivaient lentement. c< C'est excellent, c'est admirable!» s'écriait-on, et on s'en tenait là.
La confiance de M. Mills ne fut point ébranlée : les fonds arrivèrent, et les envoyés partirent, se dirigeant sur Londres, où ils devaient recueillir des informations et recevoir des lettres d'introduction pour le gouverneur de la colonie anglaise de Sierra-Leone. Une tempête affreuse les assaillit en vue des côtes d'Angleterre et les poussa jusqu'à Saint- Malo; mais Dieu veillait sur ces envoyés; bientôt ils atteignirent l'Angleterre, où ils furent cordialement accueillis par l'excellent Wilberforce et les autres amis de la cause des noirs; ils remirent en mer le 3 février 1818, et le 12 mars ils furent en vue de la côte d'Afrique.
Trois races distinctes paraissent habiter cette partie du pays : les Maures , les Arabes et les Nègres ; ces dernière sont beaucoup plus nombreux que les autres. Leurs villa^ges sont bâtis de telle façon, que si une hutte prend feu, les autres sont rapidement consumées; ils se groupent ainsi pour se protéger mutuellement contre les maraudeurs. Le riz, le yam, le plantain et les patates douces, forment leur principale nourriture. En semant le riz, on se con-
tente de le répandre sur la terre que Ton gratte avec une herse grossière. Ces rivages abondent en délicieuses oranges, ananas (guavas), raisins et autres fruits des tropiques; mais les habitants ne prennent aucune peine pour les cultiver. Le palmier est l'arbre le plus précieux; on peut l'employer, dit-on, à trois cent soixante-cinq usages différents : on recouvre les huttes avec des feuilles de palmier; on fait des lignes à pécher avec les fibres; l'écorce intérieure sert à fabriquer une étoffe grossière, tandis qu'avec l'écorce extérieure on fait des paniers et des nattes; on en fait rôtir le fruit qui est excellent; l'huile qu'on en extrait remplace le beurre, et le vin de palmes est une boisson favorite des Africains. Un gros ver qui grimpe sur cet arbre, offre une nourriture animale dont les naturels sont très-friands.
La végétation déploie une vigueur incroyable, et la croissance est si rapide, que l'on peut presque voir croître. Les arbres ne perdent jamais leur verdure. Il y a deux saisons, la saison sèche et la saison humide. Des pluies torrentielles, des coups de vent, des tonnerres, des éclairs, annoncent l'approche de cette dernière, qui est malsaine et souvent fatale aux étrangers, s'ils ne prennent beaucoup de précautions. Mais un fléau plus pernicieux que la fièvre, ravage ces contrées : la traite des esclaves, que l'Angleterre, la France et les Etats-Unis ont abolie, mais que les Espagnols et les Portugais continuent sur une grande échelle. Il existe des marchés d'esclaves sur toute la côte, et les chefs du pays sont excités, par les énormes profits qui leur sont offerts, à continuer ce commerce inhumain; ils ont recours à d'abominables moyens pour remplir leurs engagements.
Visitez ces factoreries d'esclaves et dites si votre cœur ne se soulève pas de pitié et d'indignation en faveur de la malheureuse Afrique.
Le Barracoon ou parc à esclaves, est uq enclos d'un arpent au moins; un des côtés présente une grande maison de bambous, longue de deux cents pieds et large de quatre-vingts , qui sert de dortoir ; à côté se trouve un grand hangar de semblables dimensions : là se tiennent les esclaves pendant le jour; les deux autres côtés sont fermés par une double palissade que les captifs pourraient cependant forcer aisément, s'ils n'étaient enchaînés et gardés jour et nuit. Plusieurs de ces malheureux n'ont jamais vu de blancs, et ils croient de bonne foi que ceux-ci les achètent pour les dévorer. On trouve là des personnes des deux sexes, depuis l'âge de cinq ans à quarante ans; ils n'ont pas le moindre vêtement. Quelques-uns paraissent insouciants, d'autres semblent tombés dans l'idiotisme; mais le plus grand nombre est pensif et mélancolique. On les voit assis sur des pièces de bois couchées longitudinalement k trois pieds l'une de l'autre, les hommes attachés deux à deux avec un anneau de fer à la cheville du pied ; lorsqu'ils veulent se mouvoir, ce qui ne peut s'opérer sans difiSculté, chacun appuie son bras sur l'épaule de son voisin; les femmes, les jeunes filles et les enfants sont retenus par un collier de cuivre autour du col, auquel tient une chaîne qui les réunit en groupes de quarante à cinquante.
Lk on voit des groupes de mères qu'on vient de séparer de leurs enfants : leurs visages indiquent une intensité de douleur qu'on ne peut exprimer , car le malheur n'éteint pas la flamme sacrée qui brûle dans leurs cœurs. Lorsque des enfants naissent dans ces baraques ou lorsqu'ils y sont apportés par leurs mères , comme ils deviennent un embarras dans la factorerie ou pour la traversée, on les livre à la mort ; c'est un fait commun dans les opérations du commerce des esclaves. .
Un jour, deux ou trois cents esclaves rompirent leurs chaînes et s'échappèrent des baraques ; plusieurs furent repris; le propriétaire ayant découvert les deux chefs du complot , résolut de les punir de manière k prévenir par la terreur une semblable tentative; il les fit lier, les mains attachées derrière le dos, à deux poteaux devant le front de la troupe assemblée; puis, mettant double charge dans son fusil, en présence de ses victimes, et se plaçant à deux pas de Tune d'entre elles, il l'ajusta au cœur : le sang s'échappa par torrent et le malheureux expira. La vengeance de l'abominable Espagnol ne fut pas satisfaite ; il rechargea son fusil et le déchargea à plusieurs reprises dans le cadavre; puis il exécuta l'autre esclave de la même manière ; les corps restèrent exposés dans cet état un jour entier ! Ces atrocités ne sont que le commencement d'abominations plus grandes.
Les horreurs qui accompagnent un passage à travers l'Atlantique ne peuvent se décrire. Quatre cents créatures humaines sont quelquefois entassées dans un espace long de trente-six à quarante pieds, large de ^ept, et de trois pieds et demi de hauteur; là ces malheureux sont k demi sufloqués, grillés, ensevelis dans leurs ordures, battus s'ils font entendre une plainte ou un murmure, avec une ration d'eau et de nourriture tellement insuffisante, que, lorsqu'ils sont sur le pont, ils recueillent avec avidité les gouttes d'eau qui dégouttent des voiles après la pluie, qu'ils appliquent leurs lèvres contre les mâts humides, lèchent les ponts lavés avec de l'eau salée , et s'efforcent de partager la nourriture donnée a la volaille. Puis ces cadavres vivants, lorsqu'ils survivent à tant de maux, sont vendus dans des pays chrétiens, pour consumer leur vie dans une servitude sans espoir et dans un travail incessant!
Et les choses se passent ainsi aujourd'hui même ; le trafic des esclaves est continué avec la plus grande rigueur
el sur une échelle plus considérable qu'à aucune autre période antérieure : au lieu de cinquante mille esclaves importés annuellement, il y en a aujourd'hui deux cent mille ! le Brésil, Cuba et d'autres iles des Indes occidentales, s'y livrent avec une affreuse énergie. On a calculé qu'un tiers au moins des nègres embarqués [périt avant d'avoir atteint les rivages de l'Amérique.
Les mesures préventives adoptées par des gouvernements chrétiens, en obligeant les traficants à plus de précautions pour ne pas être découverts, ont augmenté les horreurs de la traite sans diminuer le mal lui-même. N'y a-t-il donc rien à faire? et que faut-il faire? Question immense, qui intéresse les droits et la félicité de millions de créatures humaines. Des croisières anglaises et américaines surveillent les côtes de l'Afrique, mais elles ne peuvent être à l'entrée de chaque port , k chaque embouchure de rivière. Les bâtiments négriers sont très-bien construits, fins voiliers, ont des équipages habiles, et saisissant les moments favorables, ils échappent souvent k la faveur de leur marche supérieure.
Il y a cependant quelque chose k faire pour supprimer ce commerce impie : c'est de fonder la civilisation chrétienne et des institutions chrétiennes sur les rivages de l'Afrique; elles sont telles qu'un rayon lumineux projeté sur un sombre nuage, et donneront l'espoir que le nuage se dissipera. La Bible, l'instruction, tariront les sources de la traite et ouvriront des courants de prospérités nouvelles, des sphères d'activité bienfaisantes au milieu de cette magnifique nature. La vérité de Christ , souvent lente k faire son chemin, mais certaine dans ses résultats, peut seule briser le joug d'oppression et rendre les opprimés k la liberté et k ses droits imprescriptibles que leur a conféré le Créateur : la vie, la liberté, la poursuite du bonheur,
Ce qu'il faut h l'Atrique , ce sont des institutions chrétiennes : l'Angleterre a donné le signal en fondant Sierra- Leone. C'était ce que se répétaient les envoyés amérîcaios contemplant du pont de leur navire ces bords désolés.
Sierra-Leone fut fondée en 1787. Cette colonie d'hommes de couleur libres a eu ^ lutter contre bien des difficultés ; aujourd'hui c'est un établissement prospère. La vue des fermes, des ateliers, des écoles, est extrêmement réjouissante. Les envoyés visitèrent une de ces dernières, où ils trouvèrent deux cents jeunes garçons noirs, aussi studieux, propres et intelligents qu'auraient pu l'être deux cents jeunes blancs. Les classes de lecture^ d'écriture, d'arithmétique étaient très- avancées. Cent jeunes filles, dans une salle séparée, présentaient le même aspect de bon ordre et de docilité.
Les envoyés américains furent bien accueillis et on leur promit aide et assistance; un colon, ci-devant esclave, M. Kizell, offrit de les accompagner dans leurs recherches. Ils partirent le 50 mars, et atteignirent le surlendemain l'île de Sherbro, où règne un roi nommé Samona, qui les reçut peu gracieusement : il n'était préoccupé, ainsi que ses frères, que des présents qu'ils espéraient en obtenir, car ces présents sont les préliminaires obligés de toute négociation avec ces chefs : l'un voulait un chapeau et des souliers , l'autre une canne à pommeau d'argent , une queue de cheval noire (c'est une marque de grande dis* tinction en Afrique), et surtout du rhum. Les voyageurs préférèrent s'adresser directement au roi Sherbro, suzerain de Samona; leur entrevue mérite d'être rapportée. Ils virent d'abord son flls aine : «Ces messieurs, lui dit Kizell, sont envoyés par des hommes considérables d'Amérique; ils viennent de Washington.
— Hem! hem! répondit le prince.
— Us sont députés vers le roi pour obtenir une place pour les noirs libres qui sont en Amérique et qui désirent s'établir k Skerbro, si on veut leur céder du terrain, continua Kizell.
— Hem! hem! répondit le prince.
— Si Sherbro n'accepte pas leurs offres, ils iront ailleurs ; il ne manque pas de places.
— Hem ! hem !
— S'ils viennent ici, ce sera un grand avantage pour Sherbro et son peuple ; ils établiront des écoles pour instruire les enfants et ils enseigneront aux hommes à cultiver la terre; nous mourrons tous bientôt, mais au moins les enfants en sauront plus que leurs pères.
— Hem ! hem ! continua h répondre le prudent prince.
— Ces hommes apporteront beaucoup de choses a bon marché. Ce sont des gens paisibles; avec eux, il n'y aura point de guerre, point de combats; s'il se commet de méchantes actions, on ne fera pas usage des armes, mais on tiendra une assemblée régulière, pour juger les coupables. Si tu ne me crois pas, envoie quelqu'un à Washington, et qu'il examine lui-même.
— Hem! hem! fut encore la seule réponse. Cependant après diner, le prince fut plus communicatif, mais il dit qu'il fallait attendre la décision du Roi. Celui-ci reçut les étrangers amicalement, écouta leurs demandes, et promit d'en conférer avec les chefs ses alliés. Le lendemain était un dimanche; M. Mills demanda la permission d'adresser aux natifs quelques paroles d'Evangile, les princes y consentirent; M. Mills expliqua la création et la rédemption ; dit que Dieu seul était digne d'amour et de respect, et que les autres dieux n'étaient rien. — «Pardon, dit Kizell, ce sont des démons que les Africains adorent, ce sont
des léopards qui nous enlèvent, des alligators qui saisissent les enfants et qui les dévorent. Les nègres redoutent les sorciers, et pour plaire aux sorciers, nous vendons des familles entières comme esclaves. Voila les œuvres du démon.»
Le prince avait écouté avec attention. «Ce sont de bonnes paroles, dit-il, bonnes pour moi et bonnes pour mon peuple.»
Le lendemain une assemblée des chefs eut lieu ; ces assemblées se nomment Palaver en langue du pays. Les envoyés y reproduisirent leurs propositions, le prince Couber, ce fils du roi Sherbro les appuya vivement et on finit par convenir d'une cession de territoire, l'accord fut fait en deux expéditions; Couber en était ravi, et regrettait de ne pas avoir été esclave en Amérique, d'où il aurait pu rapporter tant de choses excellentes, car il sentait vivement sa dégradation el son ignorance. « Dieu vous bénisse et vous donne un heureux retour,» dit-il aux missionnaires en leur serrant les mains avec émotion.
Ils retournèrent pleins de joie k Sierra-Leone, impatients de reporter en Amérique la nouvelle de leur succès; ils mirent à la voile le 22 mars, et trente jours après M. Mills n'était plus; il succomba à une indisposition violente, sans avoir revu son pays. Ainsi tomba le premier artisan qui avait travaillé a l'œuvre nouvelle. Cœur généreux, chrétien fidèle, dont le nom est demeuré en honneur.
Le rapport de M. Burgess causa beaucoup de satisfaction. La société décida de commencer immédiatement ses opérations; elle fit un appel aux hommes de couleur libres: un grand nombre y répondit. Des esclaves émancipés , qui, après avoir acheté leur liberté, s'étaient élevés k une honnête aisance,. se déclarèrent prêts k sacrifier leur bienêtre pour travailler k la création de la nouvelle colonie.
((Je suis Africain,» dit l'un d'eux à ceux qui cherchaient k le détourner de ce dessein , « dans ce pays-ci , quelque honnête que soit ma conduite et quelque respectable que soit mon caractère, je n'obtiendrai jamais la considération à laquelle je peux prétendre; je préfère aller dans une contrée où je serai jugé d'après mon mérite et non d'après ma couleur; s'il y a des souffrances à endurer, je les supporterai pour la race infortunée h laquelle j'appartiens.» — ((Allons, disaient les autres, au pays de nos pères, allons y porter la Bible et la civilisation chrétienne.»
Trente familles, formant quatre-vingt-neuf personnes, furent acceptées par la société. Elles se réunirent à New- York; le jour du départ fut fixé au 21 janvier 1820. Un grand nombre de leurs frères s'assemblèrent dans l'église africaine de cette ville, pour implorer les bénédictions du ciel sur les emigrants. La société et le gouvernement étaient représentés par des agents; deux bâtiments, un navire marchand et un sloop de guerre, avaient été frétés pour ce premier voyage. La traversée à Sierra-Leone fut heureuse. Ils retrouvèrent Kizell toujours prêt à les seconder. Mais ces premiers symptômes favorables étaient trompeurs: les chefs de Sherbro paraissaient mal disposés à tenir l'engagement conclu avec MM. Mills et Burgess ; bientôt la fièvre d'Afrique se manifesta avec violence dans la petite troupe, plusieurs furent hors d'état de travailler, les autres s'y refusèrent, les liens de la discipline se relâchèrent; les emigrants parurent avoir perdu tout respect pour euxmêmes et pour leurs supérieurs. Le commissaire du gouvernement, M. Bacon, semblait, en vain, se multiplier pour faire face k toutes ces difficultés, et pour comble d'infortune, Kizell, si zélé jusqu'alors, se refroidit sensiblement et disparut bientôt : le motif de cette étrange conduite n'a jamais été connu.
Bientôt la mortalité fut effrayante : M. Bacon succomba; le docteur Crozer, agent de la société de colonisation , le suivit au tombeau, mais son remplaçant, le révérend Daniel Coker, ecclésiastique et homme de couleur, ne recola pas devant la tâche immense qui lui était imposée : «Dieu nous éprouve, écrivait-il, nous sommes une faible troupe, nos provisions sont épuisées, nous sommes dans un pays païen ^ et nous n'avons aucune nouvelle de l'Amérique, mais grâces en soient rendues k Dieu, ma confiance dans les promesses du Seigneur n'est point ébranlée; venez, mes frères, ne craignez rien, le pays est bon et ne demande que des hommes pour le cultiver; venez, hommes de couleur, venez au nom du Seigneur et ne vous découragez pas.»
Ces généreuses paroles furent entendues en Amérique; les hommes intrépides s'écrièrent : « Le baptême de la souffrance est le sceau de toutes les grandes entreprises, celui qui recule devant l'épreuve est indigne du succès.» Des nouvelles plus rassurantes arrivèrent : vingt emigrants étaient morts, mais les autres avaient recouvré la santé; si le climat de l'Afrique est toujours dangereux pour les Européens, il convient k la constitution des nègres, et si l'acclimatement est quelquefois pénible pour ceux qui arrivent, ils recouvrent ordinairement une bonne santé.
Bientôt les vides furent comblés; le révérend E. Bacon vint prendre la place de son frère; on se décida k abandonner Sherbro et a chercher un lieu plus salubre. Le gouverneur de Sierra - Leone offrit un asile provisoire aux emigrants, tandis que les agents feraient une exploration; ceux-ci, après avoir navigué pendant 500 milles au sud, s'arrêtèrent au cap Mesurado qui leur paru réunir toutes les conditions désirables pour un établissement. Cette po-
sition avait déjà attiré depuis longtemps l'atleotioo de la France et de TAngieterre, mais les chefs indigènes qui occupaient ce territoire avaient toujours refusé d'en ven* dre une partie. Le roi Peter était alors souverain du pays. Prince guerrier et fortement engagé daus le commerce des esclaves , il se refusa à toute entrevue avec les agents et renvoya les présents qui lui furent offerts. Ils se rembarquèrent k regret et jetèrent l'ancre a 60 milles de là, à l'embouchure d'une rivière, dans un lieu appelé Grand Bassa; là ils furent reçus avec cordialité. Le pays leur plut, et ils le jugèrent propre à l'établissement d'une colonie; ils invitèrent les chefs à une conférence où ils exposèrent leur demande d'une cession de territoire. « Les hommes de couleur d'Amérique viendront y bâtir une ville, dirent-ils, leurs vaisseaux y apporteront du drap, des verroteries, des couteaux, du tabac, des pipes, et prendront en retour de l'ivoire, de l'huile de palme et les autres produits du sol; les indigènes n'auront plus besoin de vendre leurs frères, ils pourront faire un commerce honnête et loyal.» Les chefs, bien disposés par les présents qui leur avaient été faits, consentirent à la proposition, et un acte fut rédigé en conséquence. Ces noirs étaient plongés dans la superstition la plus abrutissante.
Les agents rentrèrent pleins de joie à Sierra -Leone ; ils faisaient mille projets pour répandre l'Evangile chez les pauvres païens; mais Dieu en avait disposé autrement : M. Andrew, M. et M™« Winn moururent, et M. et M"*® Bacon, minés par la fièvre, furent obligés de retourner en Amérique; le voyage rétablit leur santé. Ainsi, pour la seconde fois, cet embryon de colonie se trouvait sans direction; un seul agent, M. Wiltberger, avait survécu; il étendit les mains vers l'Amérique et appela à son aide; cet appel fut entendu. Le D*" Eli Ayres, de Philadelphie, offrit sesser-
vices à la société de colonisation ; le gouvernement américain , de son côté, envoya le brick V Alligator, commandé par le capitaine Stockton , pour aider à la recherche d'un lieu d'établissement. Avec son secours on fit une nouvelle exploration des côtes et on revint au cap Mesurado. « On ne saurait trouver une meilleure situation , » dit le capitaine. — <i Eh bien ! il faut que nous l'ayons , » s'écria avec énergie le D' Ayres. Ils débarquèrent, et s'étant conciliés par des présents la faveur des premiers chefs qu'ils trouvèrent, ils demandèrent une entrevue au roi Peter; il l'accorda avec difficulté et sous la condition que les envoyés se rendraient à sa capitale, qui était située dans l'intérieur du pays ; cette expédition n'était pas sans danger : il fallait s'éloigner de la côte, traverser un pays diflScile et habité par des tribus hostiles : c'était aller chercher le lion dans son antre. Ces considérations n'arrêtèrent pas les envoyés, et pour convaincre les naturels de leurs intentions pacifiques, ils résolurent d'aller désarmés; le capitaine Stockton ne prit avec lui qu'une paire de pistolets de poche. L'aspect de cette cour sauvage n'avait rien de rassurant; des bandes de noirs se pressaient autour des étrangers; l'un d'eux s'élança devant le capitaine et s'écria: «C'est lui qui a capturé un vaisseau négrier, il veut ruiner le commerce des esclaves.» Un horrible cri retentit de toutes parts; le capitaine Stockton, comprenant l'imminence du péril, se lève, prend un de ses pistolets, le dirige contre le roi, et levant l'autre main au ciel, il implore le secours de Dieu. Le roi fléchit devant le courage calme de l'homme blanc, les noirs tombèrent ta face contre terre, leur rage fit place a l'abattement, et les chefs commencèrent à écouter avec plus de respect les propositions qui leur étaient faites Le succès couronna tant d'efforts ; après deux ou trois conférences, le roi consentit à
vendre un territoire aux colons; un acte fut dressé, en voici la copie :
c( Qu'il soit connu de tous, que ce contrat a été fait le 15 décembre 1821, entre le roi Peter, le roi George, le roi Zoda , le roi Long Peter, leurs princes et chefs d'une part, et le capitaine Robert-F. Stockton et le D** Eli Âyres d'autre part, d'où il résulte que certaines personnes des Etats-Unis d'Amérique désirant s'établir sur la côte occidentale de l'Afrique , ont investi le capitaine Stockton et le docteur Ayres, de pleins-pouvoirs pour acheter de nous (suit ici la description du terrain). Etant convaincus des intentions justes et pacifiques de ces citoyens , voulant leur témoigner notre amitié, et ayant reçu d'eux en paiement, six mousquets, une boite de verroteries, deux barils de tabac, un baril de poudre, six barres de fer, dix pots de fer, une douzaine de couteaux, une douzaine de cuillers, six pièces d'étoffe bleue, quatre chapeaux, trois habits, trois paires de souliers, une boite de pipes, un tonneau de clous, trois miroirs, trois pièces de mouchoirs, trois pièces de calicot, trois cannes, quatre parapluies, une boite de savon , un baril de rhum ; avec promesse de payer plus tard : six barres de fer, une boite de verroteries, cinquante couteaux, vingt lunettes, dix pots de fer, douze canons, trois barils de poudre, une douzaine d'assiettes, une douzaine de couteaux et de fourchettes, vingt chapeaux, cinq tonneaux de bœuf, cinq barils de porc, dix barils de biscuit, douze flacons, douze gobelets et cinquante paires de souliers.
)> Nous avons cédé et abandonné les terrains ci-dessus décrits , à Robert Stockton et k Eli Ayres , afin de les
tenir et posséder pour l'usage des susdits citoyens américains. Ont signé :
Roi Peter, (son signe.)
Roi George. »
Roi ZoDA. » Capitaine R.-F. STockTON.
Roi Long Peter. » Eli Ayres, M. D"".
Roi Gouverneur. »
Roi JlMMY. »
Les pauvres colons qui avaient d'abord été à Sherbro, puis à Fourra-Bay , furent transportés dans leur nouvelle patrie, et le 25 avril 1822 le drapeau des Etats-Unis fut arboré sur le cap Mesurado.
La confiance en une juste cause triomphe des hommes et des événements. Tel fut le commencement de Libéria, il y a maintenant trente-une années; aujourd'hui son territoire s'étend du 7« 23' au 4« 44' latitude nord, et du 12<> 31' au 6® 38Mongitude ouest, formant une ligne de côtes de 500 milles de longueur. Sa population dépasse 300,000 habitants.
Le cap Mesurado est élevé de deux cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer ; il est baigné au sud-ouest par l'Océan, au nord-est par la rivière Mesurado. Les principales tribus qui l'entourent sont les Veys au nord, race active, guerrière et hautaine; les Deys^ gens traîtres, dissolus et cruels : les uns et les autres étaient adonnés au commerce des esclaves ; les Bassos vivaient au midi , les Quèahs et les Condoes étaient voisins des Deys. Le terrain cédé s'étendait à deux milles du Cap et était couvert d'une épaisse forêt avec quelques clairières.
La colonie comptait quatre-vingt-dix personnes. M. Ayres retourna aux États-Unis, laissant ce petit troupeau sous la
direction d'Elisée Johnson. Les commencements furent pénibles ; bientôt un nouveau transport d'émigrants arriva sous la conduite de M. Ashmun. Des dangers extérieurs menaçaient déjk la colonie, les chefs indigènes manifestaient des intentions hostiles. Après plusieurs entrevues infructueuses, M. Ashmun, craignant une irruption que les emigrants n'étaient pas en état de repousser, crut acheter la paix en donnant deux à Irois cents barres (5 à 400 fr.). Ce fut un sacrifice inutile ; on sut que les indigènes rassemblaient leurs forces, il fallut se préparer à résister. La colonie comptait cent trente personnes ; sur ce nombre trente-cinq étaient en état de porter les armes. Quarante mousquets, quatre canons de fer et un de bronze constituaient l'armement : quatre de ces canons étaient sur le rivage ensevelis dans le sable ; on eut beaucoup de peine à les mettre en état de service. M. Ashmun fit abattre les bois qui pouvaient mettre l'ennemi k couvert; il fit élever des palissades et prit toutes les précautions que la prudence pouvait suggérer. Pendant ces travaux incessants, sa jeune femme tomba gravement malade ; il la soigna, sans interrompre pour cela ses occupations, mais il n'eut pas le bonheur de la sauver ; le Seigneur la retira à lui ; lui-même, accablé par la douleur et la maladie, fut obligé de rester couché pendant six semaines ; mais Dieu le conserva et bénit ses travaux.
On savait que l'ennemi approchait. M. Ashmun assembla sa petite troupe. c< La guerre est inévitable, dit-il, vos propriétés, cet établissement, vos familles, vos vies, sont placées sous la protection de Dieu, et confiées à la garde de votre courage et de votre fermeté. Ayez confiance les uns dans les autres ; que chaque homme combatte comme si le sort de la défense dépendait de lui seul; qu'il n'y ait point de lâche dans nos rangs : c'est la cause de Dieu et
de la pairie; Dieu bénira nos efforts; nous sommes faibles, mais il est puissant; reposons-nous sur lui. »
Chacun marcha en silence k son poste et attendit Tennemi. Deux nuits s'écoulèrent, rien ne parut; le troisième jour était un dimanche; Lot Carry, l'ecclésiastique noir, célébra le service divin : c'était peut-être leur dernier sabbat. Dans ce moment Parmée ennemie traversait le Mesurado, elle vint camper à un demi-mille de distance de rétablissement; la nuit cependant fut calme, flaais k la pointe du jour, une troupe immense, poussant des cris féroces, s'élança sur les postes ; il y eut des hommes tués, les autres se retirèrent abandonnant leur canon. Ce fut un cruel moment, mais les sauvages s'arrêtèrent pour piller. M. Ashmun, assisté de Lot Carry, rallie les fuyards; deux canons, chargés k mitraille, sont déchargés sur les assaillants : Teflet en est prompt et terrible ; l'ennemi recule, les colons redoublent d'efforts; un détachement de tirailleurs prend l'ennemi en flanc, il s'enfuit en poussant d'horribles cris; en trente minutes tout est fini. Mais les colons avaient éprouvé des pertes douloureuses : un vieillard vit deux de ses petits-fils tomber devant lui , cinq furent entraînés en captivité, son gendre, le principal soutien de la famille , fui blessé et rendu incapable de travail. «Si c'est la volonté de Dieu, dit le vieillard, je suis résigné. »
Les provisions étaient presque épuisées et les munitions de guerre l'étaient complètement; sept enfants étaient prisonniers et les ennemis pouvaient revenir k chaque moment. Dans celle cruelle situation, M. Ashmun fit face k lout par son énergie. Il ordonna un jour solennel d'humiliation et de prière, et Dieu fil voir qu'il n'abandonnait pas les siens : bieniôl un navire fui en vue, il était anglais ; il remit généreusement aux colons toutes les provisions dont
il pouvait disposer et secourut les malades et les blessés. Mais après son départ, les sauvages renouvelèrent leurs attaques; le 2 décembre au matin, ils dirigèrent un feu vif de mousqueterie sur l'un des postes, le canon y répondit ; ils se retirèrent pour revenir k la charge avec plus de fureur ; le combat devint général : quatre attaques furent repoussées. Chaque soldat de cette petite troupe demeura ferme k son poste, comme un vétéran. Le sang-froid et le courage l'emportèrent ; après une heure et demie de lutte acharnée, les ennemis se retirèrent; plus de mille d'entre eux avaient été engagés ; plusieurs colons furent blessés, un seul fut tué.
Il restait k combattre un adversaire plus redoutable , la famine ; les blessés et les mourants manquaient de secours et il n'y avait plus que trois coups par pièce k tirer. « Dieu nous aidera, » s'écria encore M. Âshmun. Il y eut dans la nuit une fausse alarme; on tira inutilement quelques coups de canon; c'était bien regrettable, sans doute, mais ce canon fut entendu par un bâtiment qui doublait le cap. «Qu'est-ce que cela signifie?» s'écrièrent les officiers; « que se passe-t-il sur ce rivage ? est-ce un canon de détresse? » On mit la chaloupe en mer, et au lever de l'aurore un étrange spectacle frappa l'équipage : une poignée de braves luttant pour leur vie au milieu des privations, de la misère, de la maladie et de la mort.
Les généreux marins furent profondément émus : ce bâtiment était un schooner anglais qui portait le major Laing, le célèbre voyageur. Les officiers anglais se montrèrent des amis nobles et désintéressés ; ils prodiguèrent aux colons tous les secours dont ils pouvaient disposer. Le major Laing usa de son influence sur les chefs indigènes découragés par leurs défaites répétées et les amena k conclure la paix. Douze marins et un midshipman demandèrent
k rester au Cap, pour aider les colons; ces braves amis furent victimes de leur dévouement : en peu de semaines, la fièvre entraîna au tombeau le midshipman et huit de ses marins. Les colons furent plus heureux : les malades se rétablirent et, au mois de mai 1855, le docteur Ayres revint des États-Unis avec des secours. Il trouva de grands changements : à la place des buissons s'élevaient cinquante maisons , trois magasins, une tour bâtie en pierres et armée de six canons; partout l'aspect de l'industrie, du bon ordre, de la régularité, et cent cinquante colons, forts, courageux et en excellente santé.
Le 15 février 1824, cent-cinq nouveaux emigrants arrivèrent de Virginie; ils étaient industrieux, intelligents, et plusieurs étaient à leur aise. C'était un grand accroissement de forces; mais avec la prospérité arrivèrent ses compagnes ordinaires : des mécontentements et des disputes. M. Ahsmun, navré de ces dispositions, assembla les colons , leur représenta la nécessité de l'union , de la soumission aux règles imposées par la société de colonisation, et les ramena au sentiment de leurs devoirs: digne récompense de cet homme qui avait combattu, lutté, prié, souffert et perdu tout ce qu'il aimait pour cette œuvre , et qui n'en avait recueilli que la maladie et la pauvreté. Ses forces étaient épuisées; on lui ordonna un voyage de mer. Il partit le cœur oppressé, jetant un dernier regard sur cet établissement qu'il avait créé et que, malgré bien des mécomptes, il aimait comme un père aime son enfant. A peine était-il parti, que les sauvages redevinrent menaçants. M. Johnson, qui remplaçait M. Ashmun provisoirement , eut encore recours à un bâtiment de guerre anglais; le commandant se montra prêt à secourir les colons, sous la seule condition qu'on lui céderait un petit coin de terre où il pourrait arborer l'étendard de la Grande-
Bretagne , afin que ses marins pussent dire qu'ils avaient combattu pour leur drapeau. «Oh! non, répondit Johnson, point de drapeau, nous aurions plus de peine un jour k l'abattre qu'k repousser les indigènes. »
Au mois d'août, M. Ashmun revint avec un brick des Etats-Unis, qui apportait plusieurs choses k la nouvelle colonie et entre autres un nom. La société de colonisation avait adopté le nom de Liberia , qui fut reçu avec bonheur. Le premier établissement fut appelé Monrovia, en l'honneur du président Monroe ; l'administration prit une forme plus régulière et les colons furent admis ë y participer.
La paix étant ainsi établie k l'intérieur comme k l'extérieur, les esprits se tournèrent vers l'agriculture. Les premiers essais ne furent pas heureux : les insectes, qui fourmillent sur ce sol et les animaux sauvages anéantirent souvent les espérances des cultivateurs ; mais le défrichement successif des bois et de meilleurs procédés de culture firent succéder de belles récoltes k ces commencements décourageants. Ce fut aussi alors que les premiers nègres capturés à bord d'un bâtiment négrier, furent transportés directement k Monrovia, qui n'avait reçu jusqu'k ce moment que des hommes de couleur libres.
On s'occupa aussi k former un établissement missionnaire, dont les travaux pourraient s'étendre dans lintérieur de l'Afrique. M. Ashmun, consulté k ce sujet par la société des missions de Bale, répondit que, selon lui, des missionnaires pour l'Afrique devaient être en état d'enseigner les pratiques agricoles et industrielles aux natifs et être pourvus des instruments nécessaires pour travailler eux-mêmes. Il ne dissimula pas que tout était k créer; c'était k peine si quelques tribus parlaient un anglais trèscorrompu. «Une famille missionnaire, ajoutait-il, a besoin
de six bâtiments pour pourvoir au culte, aux magasins et à l'habitation d'enfants et d'ouvriers indigènes. Ces maisons, bien et solidement construites dans le style du pays, coûteront chacune vingt-cinq dollars (cent vingt-cinq a cent trente francs) ; mais comme elles sont attaquées constamment par les insectes, il faut bâtir de nouvelles maisons tous les cinq ans. En comprenant les bâtiments, la ferme , le jardin et la nourriture de dix k douze ouvriers indigènes, une famille missionnaire de cinq personnes ne dépensera pas au delà de mille cinq cents dollars (quatre mille six cents francs).»
Cependant la colonie prospérait; les demeures prenaient un aspect de propreté et de confort. Les ouvriers de toute espèce étaient bien rétribués; deux chapelles avaient été élevées , des écoles du dimanche et des écoles journalières étaient ouvertes, chaque parent était tenu de faire instruire ses enfants. Cela se passait k la fin de l'année 1825. L'année suivante, la colonie reçut une presse k imprimer avec les caractères nécessaires; un imprimeur fut engagé avec un salaire de quatre cent seize dollars (deux mille cent francs). Une cloche, des livres, des objets pour les écoles, des instruments d'agriculture arrivèrent aussi. Il est vrai que l'acclimatement était toujours pénible, surtout pour les emigrants qui venaient des Etats du nord. — Cependant la société de Bale fit partir cinq jeunes hommes comme missionnaires chez les Africains; ces jeunes Suisses arrivèrent a Liberia en 1827 et se mirent immédiatement k l'œuvre : leurs talenls et leur piété furent universellement appréciés, et les jeunes gens qu'ils ont instruits sont au nombre des citoyens les plus éclairés et les plus entreprenants de Liberia.
L'émigration augmentait rapidement ; on acheta de nouvelles terres, Millsbourg fut fondé. Les tribus voisines sou-
haitaient vivre en boos termes avec des voisins qu'elles redoutaient et les chefs des Deys se plaignaient amèrement que l'influence de la colonie faisait tort au commerce des esclaves ! Laissons parler les colons eux-mêmes, dans un écrit qu'ils adressèrent, le 27 août 1827, aux hommes de couleur de rAmérique. « Le premier mobile de notre émigration, disent-ils, a été la liberté; la liberté dans l'acception modérée, simple, mais complète de ce mot : liberté de parole, d'action, de conscience, telle qu'elle appartient aux citoyens d'un Etat libre, et qui nous était refusée en Amérique. Nos espérances n'ont point été trompées; nous sommes propriétaires du sol sur lequel nous vivons , nous jouissons des droits de francs-tenanciers. Nos suffrages et, ce qui vaut mieux , nos sentiments et nos opinions sont appréciés par le gouvernement sous lequel nous vivons; nous exerçons les fonctions de jurés, et nous ne pouvons être jugés que par nos pairs. La liberté de concience est complète.
» Vivant en communauté dans la patrie de nos pères, ayant à notre disposition le commerce, le sol et les ressources du pays, nous ne connaissons pas cette humiliante infériorité dont notre couleur est frappée en Amérique; les étrangers qui nous visitent ne trouvent rien ici qui puisse leur donner l'idée qu'ils sont nos supérieurs. Cette émancipation morale, cette délivrance d'une sujétion mille fois pire que les fers, nous dédommagent au centuple des saciilices que nous avons faits, et nous pénètre d'une profonde reconnaissance pour Dieu et pour nos généreux bienfaiteurs.»
Us redressent les fausses idées que l'on s'était formé sur le climat de l'Afrique, qui est très -sain pour les hommes de couleur, lorsque le premier acclimatement est passé, et ils ajoutent : « Les emigrants trouveront aujourd'hui
(le bonnes maisons pour les recevoir, un médecin pour les soigner, ils seront accueillis par un peuple heureux et bien portant, et ils n'éprouveront pas cette nostalgie plus funeste que les circonstances climatériques. Ils ne verront nulle part une plus splendide végétation; les bestiaux, les porcs, la volaille, les chèvres, les moutons né coûtent absolument rien à nourrir. Le coton, le café, Tindigo, le sucre , le riz réussissent k merveille ; la quantité de végétaux alimentaires est énorme.
» Le commerce prend chaque jour de l'extension : nous exportons du riz, de l'huile de palme, de l'ivoire, des écailles de tortues, du bois de teinture, de l'or, des peaux, de la cire, et nous recevons en retour les produits manufacturés du monde entier.
» Chaque enfant va k l'école, nous avons une bibliothèque publique, etc., etc., etc.
» Ces riantes demeures , l'enseignement de l'Evangile, les cérémonies du culte chrétien qui ont remplacé les ténèbres du paganisme; un millier de citoyens libres, habitant un nouvel Etat chrétien, heureux et capables de travailler au bonheur de leurs frères, attestent la sagesse du système de colonisation.»
Il fut donné a M. Ashmun de voir cette brillante aurore; mais sa vie était usée; on lui conseilla un voyage aux Etats-Unis; il s'embarqua au mois de mars 1828. Hommes, femmes, enfants, se pressèrent sur le rivage pour lui dire adieu : ce fut un triste jour pour Monrovia. «Oh! qu'il sera beau, le jour de son retour,» s'écriait-on. Ce jour n'arriva pas. Il mourut peu de temps après son arrivée et fut enterré à New-Haven, où la société de colonisation lui fit élever un monument. Doué de qualités rares, il ne fut jamais au-dessous de la tâche immense que le ciel lui avait confiée.
Il eut de dignes successeurs : le premier, Lot Carry, ce nègre émancipé, fut tué par l'explosion d'un baril de poudre, lorsqu'il se préparait à repousser une attaque des sauvages.
Richard Randall, professeur de chimie h Washington, qui sacrifla une position distinguée pour être utile k Liberia, et qui après lui avoir rendu des services signalés auprès des chefs indigènes, mourut de la suite de ses fatigues le 19 avril 1820.
Le docteur Mechlin , jeune médecin , qui avait accompagné Randall, lui succéda comme gouverneur. L'émigration prenait un tel accroissement que l'on demanda deux nouveaux missionnaires suisses à la société de Bale. MM. Sheppard et George Erskine , tous deux hommes de couleur, le premier instituteur, le second ecclésiastique, rendirent aussi de grands services pour l'instruction des nouveaux arrivants. M. Russwurm, également homme de couleur, fonda un journal, le Liberia^ Herald^ en 1829, dont l'apparition excita un vit intérêt aux Etats-Unis.
L'accroissement de la population rendit nécessaire une augmentation de territoire : l'agent colonial acheta des terres dans la contrée de Bassa , à l'embouchure de la rivière Saint-Jean et h soixante-cinq milles de Monrovia ; M. Mechlin fit un appel aux volontaires pour défricher ce nouveau territoire : trente-trois hommes courageux se présentèrent. Ils défrichèrent l'épaisse forêt avec ardeur ; bientôt des huttes grossières s'élevèrent, avec une forte enceinte pour étfe a l'abri des animaux et des hommes sauvages. D'autres emigrants suivirent ces premiers pioniers. Ce petit établissement fut appelé Edina. M. Mechlin réussit aussi à assurer k la colonie un point très-favorable pour le commerce, le Cap Mont^ situé k quarante-huit milles au nord du Cap Mesurado. La traite, qui jusqu'alors avait été trèsactive en ce lieu , fut proscrite pour toujours.
Les chefs indigènes suivaient avec attention les progrès de la colonie ; le plus intelligent d'entre eun , le roi Long Peter, comprit les avantages qu'il pourrait retirer d'une alliance; il envoya une deputation au gouverneur pour demander à être placé, ainsi que sa tribu, sous la protection de Liberia. Le gouverneur répondit: «J'y consens sous la condition que vous ne prendrez plus le titre de roi, que vous adopterez nos lois, et que vous cesserez tout rapport avec les tribus voisines. » Celte décision fut reçue avec des transports de joie par ces pauvres gens; ils voulaient courir tous a Monrovia pour exprimer leur reconnaissance. «Oui, s'écriaient-ils, nous changerons nos lois, nous voulons être semblables à vous, nous voulons devenir Libériens, nous ne voulons plus d'esclaves.» Trois autres chefs de tribus suivirent prompteraenl l'exemple de Long Peter. Mais d'autres chefs, au contraire, poussèrent le cri de guerre ; ils parurent en armes sur les bords de la rivière Saint-Paul et repoussèrent un faible détachement envoyé contre eux. M. Mechlin ne leur laissa pas le temps de se réjouir de ce succès : Elisée Johnson , à la tête de deux cent soixante et dix hommes, pénétra dans le pays ennemi, surmonta tous les obstacles accumulés pour arrêter sa marche , et déflt le corps principal des sauvages qui s'empressèrent de demander la paix. L'énergie et le courage déployés par les Libériens avait pénétré de crainte leurs adversaires. «Plus de guerre avec eux, disaient-ils, la paix, une bonne paix.» Mais il y avait quelque chose de plus admirable que les faits guerriers, c'était l'héroïsme des missionnaires. M. Cox, envoyé par l'église méthodiste, succomba promptement à la peine. Il voulut qu'on gravât sur son tombeau : Que des milliers tombent avant que VA» friquè soit abandonnée, La santé de M. Mechlin avait beaucoup souffert, et il fut obligé de retourner aux Etats-Unis.
Nous ne suivrons pas la colonie dans tous les détails de son développement; les progrès étaient constants. L'attenlion des agents coloniaux se dirigea vers les tribus de l'intérieur; une ambassade fut envoyée k Boatswain, le plus puissant de ces chefs indigènes , pour ouvrir avec lui des relations pacifiques. C'était un voyage pénible et dangereux; on n'avait jamais vu de blancs h Bo-Paro, sa capitale; a l'aspect des envoyés, les enfants s'enfuirent en poussant des cris d'effroi ; c'était une ville populeuse et le marché y était très-animé; cinq cents femmes y trafiquaient avec une habileté qui en aurait remontré aux dames de la halle de Paris. On vendait Ik des plantains, des citrouilles, du poivre, de petites noisettes, des ananas, des singes, des rats, des crysalides. Nos voyageurs choisirent des ananas, des bananes, de la cassave, et donnèrent en échange un pain et demi de tabac. Les objets les plus demandés sont le tabac, le sel, la poudre, les fusils; les indigènes donnent en échange des esclaves, de l'ivoire et de l'or. On transporte le sel dans des bambous creux qui ont trois pieds de long et trois pouces de diamètre; on les entoure de feuilles pour les préserver de l'humidité.
Le roi accueillit favorablement les envoyés, et s'ils n'obtinrent pas tout ce qu'ils désiraient, ils acquirent sur ces tribus de l'intérieur des notions dont plus tard on tira parti. M. Williams, un missionnaire, homme de couleur, obtint l'autorisation d'établir une école ; il y vint des écoliers depuis l'âge de sept à cinquante ans; leurs progrès furent surprenants : dans six semaines, des enfants qui n'avaient jamais vu de livres et qui n'avaient jamais entendu un mot d'anglais , lisaient des mots de cinq syllabes.
La société de colonisation de Pensylvanie fonda un nouvel établissement k Bassa^Cove, sur la rivière Saint-Jean,
vis-à-vis d'Edina; situation très-favorable pour le commerce avec rintérieur. Cet établissement inquiéta fortement le propriétaire d'une factorerie d'esclaves établie près de là. «Je n'ai plus qu'a m'en aller,» s'écria-t-il.
Cette petite colonie, quoiqu'en liaison intime avec Monrovia, établit quelques règlements spéciaux; chaque nouvel arrivant devait se soumettre aux trois conditions suivantes :
i^ S'abstenir complètement de toute liqueur spiritueuse;
2<^ S'abstenir de tout tratic en liqueurs spiritueuses et en armes de guerre ;
3^ S'engager a répandre immédiatement le christianisme chez les tribus païennes.
Sept mois après leur arrivée, les colons, au nombre de cent vingt-six personnes, étaient bien logés, et leurs lots de terre promettaient une riche moisson; mais les indigènes conçurent de la jalousie à la vue de cette prospérité remarquable, et manifestèrent des intentions hostiles; les emigrants, abandonnés a leurs propres ressources, furent attaqués pendant la nuit : vingt personnes perdirent la vie, le reste s'enfuit dans les forêts et k Edina. Le surintendant de ce lieu là, donna avis de cette catastrophe à Monrovia. Aussitôt un corps de troupes, accompagné de trois commissaires, vint demander raison de cet outrage au roi Joe, et, sur son refus, détruisit sa résidence. Il fut prouvé que les indigènes avaient été enhardis à commettre ces actes d'hostilité, par le caractère inoffensif des colons de Bassa- Cove. Dans une colonie naissante et dans le voisinage de tribus hostiles, il faut prévenir ces attentats en déployant à propos des moyens de défense et en enlevant aux sauvages leurs deux stimulants : l'espoir du succès et la perspective du pillage. Ce malheur fut promptement réparé, et dès le mois de juin 1836, l'établissement de Bassa-Cove
offrait l'aspect le plus satisfaisant, tant la vie se développe avec rapidité et énergie dans ces régions primitives, lorsque les ouvriers de Tœuvre nouvelle sont actifs, zélés et ont l'avancement du règne de Dieu pour but constant de leurs efforts.
La navigation prenant chaque jour de l'importance, un phare fut établi sur le cap Mesurado. Une école d'enseignement mutuel de travail fut fondée k Millsburgh par les méthodistes. Des orphelins devaient y être élevés jusqu'à l'âge de vingt-un ans, et y apprendre des métiers utiles. Cette institution fit de rapides progrès , et le nombre des élèves s'éleva bientôt k soixante et dix.
Bassa-Cove eut aussi sa bibliothèque publique, comme Monrovia. Ce dernier lieu possède le lycée de Liberia ; une société de femmes, dite société de bienfaisance; une société de sœurs de charité, une société des amis de la morale. Leurs réunions se terminent par des collectes.
Le i^^ décembre, aniversaire de la victoire d'Ashmun sur les sauvages, est un jour de fête solennelle. Toutes les affaires sont suspendues, les navires étrangers sont invités à arborer leurs pavillons; au lever de l'aurore, le drapeau national est salué par le canon ; des services religieux occupent la matinée, et un nouveau salut termine la fête.
Le docteur Skinner, dans un rapport à la société de colonisation, daté de l'année 1837, propose divers moyens pour assainir l'établissement : le dessèchement de deux marais, qui serait peu coûteux ; il voudrait aussi améliorer le régime, la propreté et les soins domestiques. Cependant la mortalité a été généralement plus faible que dans toute autre colonie. Il se plaint aussi que l'agriculture ne reçoive pas l'attention qu'elle mérite. La traite, en continuant dans le voisinage, causait alors beaucoup de tort k la colonie en interrompant les communications avec l'intérieur. L'é-
tablissement de la Nouvelle-Géorgie, sur la rivière Stockton, h quatre milles de Monrovia, qui avait élé formé par des Africains capturés sur des bâtiments négriers, était plus avancé en agriculture, parce que les colons étaient plus patients et plus laborieux.
Le Liberia-Herald renfermait sur ce sujet des réflexions pleines de sens : «Ne justifions paS; disait-il h ses concitoyens, ce reproche qui nous a été si souvent adressé par nos ennemis, que nous sommes incapables de perfectionnement. La grande erreur est de revêtir un objet éloigné de couleurs séduisantes, sans se préparer à surmonter les difficultés qui nous en séparent. Les objections qu'on élève contre l'agriculture, lorsqu'on les analyse, ne sont en vérité que le résultat de l'orgueil, de l'ignorance, et probablement de la paresse. On se dit prêts k travailler, mais sous la condition sous-entendue que d'autres travaillent
pour nous Toute chose doit avoir un commencement;
les progrès de l'agriculture sont lents, mais continus. Les premières années on suffît à ses besoins, puis on obtient un surplus de produits qui permet d'étendre ses opérations et de recevoir en échange les productions des autres pays.»
Pénétrés de ces vérités, des hommes éclairés fondèrent la société agricole de Liberia , dont l'objet principal était d'encourager la culture de la canne k sucre.
La société de colonisation du Mississipi fonda aussi une colonie sous son administration directe, sous le nom de Mississipi en Afrique, dans la contrée des Sirwu, à cent cinquante milles au sud de Monrovia, et y bâtit une ville qui rc^ut le nom de Greenville. Un autre établissement sur la rivière Saint-Jean fut appelé Bexley, en l'honneur de lord Bexley , qui avait manifesté le plus vif intérêt pour Liberia; un autre enfin fut commencé sur la rivière Junk.
Si les petits détails servent souvent h faire juger de l'ensemble, nous pouvons citer ce paragraphe du Liberta- Herald : «rOn nous a dit que Ton regarde ^ l'étranger notre colonie comme étant en décadence; en traversant la rue , nous venons de remarquer devant la maison de M. Johnson une élégante grille en fer avec des boutons de cuivre!»
Tous ces rejetons d'un même arbre étaient nécessaires, afin que la jeune colonie s'étendit rapidement; mais il ne fallait pas que cet avantage fût acheté aux dépens de l'unité qui seule pouvait donner de la consistance au nouvel établissement. Pour prévenir ce danger et pour accorder aux colons une plus grande part dans le gouvernement de la colonie, la société de colonisation nomma un comité chargé de présenter un projet de constitution. Ce projet établissait un pouvoir législatif nommé par le peuple dans les différents districts; la division de la république en deux comtés : Monrovia et Bassa-Cove ; il établissait le pouvoir judiciaire ; il constituait le pouvoir exécutif dans la personne d'un gouverneur; proclamait la prohibition de l'es* clavage et de la traite sur le territoire de la république, le jugement par jury, le droit de pétition, et fixait la majorité à vingt-un ans. La société de colonisation nommait le gouverneur et pouvait abroger les lois.
Ce projet fut accepté , et les travaux de la nouvelle législation ne furent pas infructueux : le service de la poste fut organisé; il fut pourvu au sort des pauvres, des veuves et des orphelins; on établit des règles pour la direction de$ écoles, et on en institua de nouvelles. Cela se passait en 1839. Liberia contenait alors neuf villes f); elle possédait 500,000 acres d'un riche terrain ; elle avait quatre
(*) Villes de colonie , des es|)ècc9 de bourgades.
V1B DB BUITON. 20
presses ; deux journaux : le Liberia^Herald et V Africanluminary (le Flambeau de V Afrique) ; vingt et une églises, trente ministres, dix écoles journalières et plusieurs écoles du dimanche.
Les baptistes, les presbytériens et les méthodistes avaient des réunions mensuelles pour prier en commun et travail- 1er à la propagation de l'Evangile chez les tribus païennes. Les détails sur l'œuvre des missions k cette époque sont du plus haut intérêt. M. Clarke, l'un des missionnaires, expliquait à une tribu les trésors de miséricorde offerts par la Bible; ces pauvres créatures étaient profondément touchées et s'écriaient : « Prêche davantage. — Encore du livre, encore du livre.»
Il y avait sans doute des ombres à ce tableau, et c'était toujours l'abominable trafic des esclaves qui créait les plus sérieux embarras à la nouvelle république. Deux factoreries d'esclaves s'étaient établies à Bassa-Cove; le nouveau gouverneur de Liberia, M. Buchanan, ordonna aux marchands de quitter immédiatement cette côte, ils s'y refusèrent. Après une nouvelle sommation, le gouverneur résolut d'agir; quatre-vingts hommes se mirent en route sous le commandement d'Elisée Johnson; une petite flotille de trois schooners, fut destinée à les appuyer. Trois jours s'étaient écoulés depuis le départ de l'expédition , lorsque l'on vit avec consternation rentrer la flotille : elle avait lutté en vain contre le vent et le courant pour doubler le cap. Dans ce moment critique arrive, encore une fois, un bâtiment de guerre anglais, amenant un beau vaisseau né^ grier qu'il venait de capturer; le commandant le remet au gouverneur, qui y fait embarquer aussitôt ses armes, ses hommes, ses munitions, s'y embarque lui-même, et trentesix heures après ce bâtiment était à l'ancre devant le Pe~ tit-Bassa. Au lever de l'aurore, les hommes qui le mon-
taient virent le combat engagé entre les baraques et des hommes qui occupaient la lisière des bois; mais où étaient les Libériens? Ce doute fut bientôt éclairci. Les Libériens étaient maîtres des baraques, où ils étaient assiégés par un ennemi dont les forces étaient décuples ; les munitions allaient manquer, ils ne combattaient plus que pour la vie. Il y avait encore un autre danger : le bâtiment que montait le gouverneur était un négrier, les colons pouvaient croire que c'étaient des Espagnols et faire feu sur eux ; il fallait communiquer à tout prix avec les baraques. Qui se chargera de cette dangereuse mission? «J'irai, s'écria un jeune marin. — Cela peut vous coûter la vie , lui dit le gouverneur en le regardant fixement. — N'importe, j'irai. » Et il partit, emportant une lettre pour le colonel Johnson
Cependant les assiégés , en voyant le schooner, avaient cru d'abord à un secours; puis, reconnaissant le négrier, leurs espérances s'étaient évanouies. En voyant approcher le canot qui portait le jeune marin : « Il vient pour s'entendre avec les indigènes, s'écrièrent-ils, et combiner une attaque générale; il faut le prévenir à tout prix.» Mais le brave marin était déjà entre les mains des indigènes qui, l'ayant reconnu pour Américain, allaient l'immoler, lorsque Johnson , reconnaissant son erreur, fit une sortie furieuse ; le sauvage, qui tenait son couteau levé sur la poitrine du marin , fut aussitôt frappé à mort. Cependant le gouverneur, protégé par un feu vif de mousqueterie, parvint à débarquer ; il fut reçu avec transport par les Libériens. Bientôt une attaque régulière mit les sauvages en fuite. Le schooner fut expédié à Monrovia pour chercher des renforts, des munitions et deux pièces de campagne, A leur arrivée , le gouverneur fit sommer les chefs ennemis de rendre immédiatement les esclaves en leur possession : les chefs se soumirent et acceptèrent un traité où
ils prirent rengagemenl de s'abslenir complètement à l'avenir du commerce des esclaves.
Les mesures du gouverneur Buchanan, pour mettre un lerme à la traite sur toutes les parties du territoire qui relevait de son autorité, furent incessantes et presque toujours couronnées de succès. La colonie fut cependant de nouveau troublée par les attaques d'un chef féroce nommé Gatumba ; un établissement missionnaire contre lequel il avait dirigé ses attaques, fut préservé d'une entière destruction par le courage héroïque du missionnaire, M. Brown, et de deux charpentiers. Le gouverneur résolut de mettre fin à ces attentats qui se répétaient journellement contre les cantonnements isolés, en portant la guerre sur le territoire de l'ennemi ; une expédition commandée par le général Roberts, forte de trois cents Libériens, soixante indigènes et une pièce de campagne, se mit en marche de Milisburgh. La route était presque impraticable et l'ennemi harcelait les Libériens par un feu continuel ; rien ne les découragea ; ils arrivèrent devant la résidence de Gatumba : elle était fortifiée et ils furent reçus par un feu meurtrier. Le gênérai Roberts ne laissa pas à l'ennemi le temps de se reconnaître , il pénétra dans la ville et planta son étendard sur les murs. Les Libériens trouvèrent là des provisions en abondance ; ils y passèrent le dimanche , y mirent le feu le lundi et reprirent le chemin de leurs demeures.
Cet exploit frappa de terreur et de respect les sauvages; ils surnommèrent le gouverneur qui avait accompagné l'expédition : le gros canon. Cette bataille fut la dernière qu'il eut à livrer. Les demandes de paix et d'alliance arrivèrent de toutes parts. Le gouverneur ne conclut aucun traité sans l'insertion de cette clause : « que les indigènes s'engageaient à ne prendre k l'avenir aucune part, directe ou indirecte, au commerce des esclaves. »
Mais il existait toujours deux grandes fartoreries hors de l'atteinte de Libéria : New^esters, à 70 milles au sud, et Gallinas, à 75 milles au nord de Monrovia. Le trafic était principalement entre les mains des Espagnols et des Portugais; ces établissements étaient considérables et bien défendus, les esclaves y étaient échangés contre des marchandises pour la valeur de vingt dollars et revendus à Cuba pour trois cent cinquante dollars. Un bâtiment négrier chargea neuf cents esclaves k Gallinas, en débarqua huit cents h Cuba et réalisa un bénéfice net de deux cent mille dollars. Il y avait quelquefois plus de cinq mille captifs qui attendaient leur embarquement ; Pedro Blanco, le chef de l'établissement de Gallinas, prétendait qu'il faisait ce commerce par humanité; c( tandis que les missionnaires, disait-il, convertissent k peine quelques nègres, moi j'en envoie chaque année des milliers en Amérique où on en fait aussitôt des chrétiens ! »
Ce voisinage était funeste aux intérêts de la colonie, et le gouverneur prévoyait qu'il faudrait tôt ou tard en venir aux mains avec ces négriers. Cela ne fut pas nécessaire; le capitaine Denmann, de la marine anglaise, débarqua à New-Sesters k la tête de deux cents hommes, attaqua les baraques et les détruisit. Le capitaine Denmann, dans de brillantes expéditions, a délivré des milliers d'esclaves, sans jamais permettre que les marins sous ses ordres retirassent le moindre profit de leurs succès.
La mort subite du gouverneur Buchanan plongea Liberia dans le deuil. On lui rendit des honneurs bien mérités; sa mémoire vivra dans le cœur des Libériens aussi longtemps que la brise de mer répandra le parfum des fleurs qui croissent sur le lieu où reposent ses cendres. On trouva écrit de sa main , dans son journal , avant son départ pour Libéria : « Le Seigneur qui tempère le vent glacé en
faveur du faible agneau, peut aussi rendre une constitulion du nord capable de supporter le soleil des tropiques. Mais lorsqu^il me tuerait je ne cesserais d^ espérer en lui ; c'est son (Buvre à laquelle je me voue, et elle mérite toute espèce de sacrifices. »
Rien ne frappe davantage dans cette histoire des commencements de Liberia, que Tesprit de dévouement, d'abnégation, les principes élevés qui inspirèrent et animèrent les chefs de cette noble entreprise. Ils méprisaient la mort, les dangers, les intérêts mondains; ils s'arrachaient aux douceurs de l'amitié, aux avantages que présente un pays chrétien et civilisé. Ils n'écoutaient que le cri de l'Afrique opprimée qui avait soif de liberté civile et d'institutions chrétiennes.
Le lieutenant-gouverneur général Roberts prit la direction provisoire de la colonie. C'était un homme de couleur, encore jeune ; il était venu de la Virginie et habitait Liberia depuis quelques années, il y était fort considéré.
La paix était rétablie avec les tribus indigènes; elles envoyaient leurs enfants aux écoles de Liberia. « Je vous envoie mon piccaninnie^ disait un indigène, enseignez-lui la science des blancs, et s'il ne veut pas apprendre, fouettez-le. » L'œuvre missionnaire faisait de rapides progrès; «Apportez-nous le Palavers (l'assemblée) de Dieu, disaient les chefs, et qu'il détruise l'influence des buissons du démon. » Les femmes surtout étaient instantes pour obtenir l'instruction religieuse. L'influence morale de Liberia s'étendait ainsi toujours davantage. A la demande de Yando, roi des Golahs, le gouverneur se rendit dans sa résidence où il fut reçu avec de grands honneurs; un traité qui mettait fln à tous les dissentiments antérieurs en fut la conséquence. L'article le plus important était celui qui abolissait pour toujours l'esclavage sous des peines sévères. Des
traités semblables furent conclus avec d'autres chefs : tous ces hommes comprenaient les garanties de sécurité et de paix que leur procurait une alliance avec Liberia. Entre ces traités, un des plus importants fut conclu avec les Kroomen. C'est un peuple remarquable ; ils sont tous marins et excellents pilotes ; leur nombre s'élève k quarante mille âmes ; leur territoire s'étend de Sinou jusqu'à 50 milles du cap Palmas; ils sont industrieux, robustes et actifs. Un jeune Kroo quitte sa demeure, voyage pendant un an ou deux, revient avec ce qu'il a gagné, en donne une partie à ses parents et avec le reste achète une femme. Le traité fait avec eux et qui prohibait la traite, présentait cet intérêt particulier, que les Kroomen étant excellents pilotes, les négriers pouvaient difficilement se passer de leurs secours.
Les commandants des croisières anglaises, dans leurs rapports, s'accordaient k rendre hommage au zèle, k l'intelligence du gouverneur Roberts et k ses heureux efforts pour extirper, sur ces côtes, le trafic des esclaves.
Le prince de Joinville , commandant une frégate française, visita k cette époque Monrovia ; il exprima sa satisfaction de tout ce qu'il avait vu et voulut échanger les saints d'honneur avec la colonie. Les autorités furent vivement touchées de cet hommage offert par le noble jeune homme, mais elles le refusèrent parce que c'était un dimanche et elles ne voulaient pas violer le jour du sabbat I Hélas! combien de nations chrétiennes en auraient fait autant? Il en est qui, peut-être, auraient prié le prince d'attendre au dimanche, afin de ne pas interrompre leurs occupations journalières. En 1846, les comptes du trésor public présentèrent une recette de 8,525 dollars (45,500 francs), et une dépense de 7,536 dollars (59,200 francs).
La culture intellectuelle faisait aussi des progrès. Les deux lycées de Monrovia avaient des assemblées hebdonoa-
daires où Ton débattait des questions intéressantes. Citons en deux.
D La découverte de TAmerique a-t-elie été un bienfait pour la race nègre ? » Elle fut décidée affirmativement.
Voici la seconde :
c( Les naturels de cette partie de l'Afrique seront-ils amenés plus rapidement à la civilisation et au christianisme, par les efforts seuls des missionnaires envoyés chez eux, ou par rinfluence des colons sans le secours des missionnaires ? » Nous ne connaissons pas la décision sur cette question.
Un service régulier fut établi entre Liberia et la Chesapeake, au mois de décembre 1846, au moyen d'un paquebot du port de trois cent trente-un tonneaux, appelé le Liberia-Packet ; il a été construit k l'aide de souscriptions auxquelles les citoyens de Liberia ont pris une grande part. Ce ne fut pas la seule occasion où ils exercèrent leur libéralité. Un croiseur américain s'empara d'un négrier qui transportait huit cent cinquante esclaves tellement entassés que plus de cent d'entre eux moururent après leur délivrance, des suites de l'horrible traitement qu'ils avaient éprouvé. Les survivants furent déposés à Monrovia ; on obtint quelques secours du gouvernement des Etats-Unis pour pourvoir à leur entretien, mais ils étaient insuffisants. Les colons souscrivirent généreusement pour combler le déficit, et ces pauvres gens reçurent un traitement dont les résultats furent exposés comme suit, deux ans après, par le docteur Lugenbeel.
» Lorsque ces malheureux me Airent remis, le 16 décembre 1845, nus, dégradés, mourant de faim, j'avoue que j'avais de sérieuses inquiétudes sur leur avenir ; je n'espérais guères que dans l'espace de deux ans il se produirait un tel changement dans leur condition sociale, in-
tellectuelie et morale, que le plus grand nombre serait en état d'apprécier les bienfaits immenses de l'Évangile de Christ et rechercberait avec ardeur cet inestimable joyau.» L'un d'eux, en essayant de faire connaître ses impressions, s'exprime ainsi : a Auparavant mon cœur était très wahr wah (mauvais) ; je mentais , je volais , je faisais beaucoup de mauvaises choses. J'ai demandé à Dieu de me donner un meilleur cœur. La nuit dernière, je ne pouvais dormir, mon cœur était trop toah^toah; j'ai prié, prié, prié, alors Dieu m'a écouté , il a été tout le toah-wak de mon cœur et je n'ai plus ressenti de trouble. »
Cependant il devenait nécessaire d'opérer un changement dans la position de la colonie. Des différends s'étaient élevés entre elle et des navires anglais qui refusaient d'acquitter les droits de port, sous le prétexte que Liberia n'était pas un gouvernement régulier ou une dépendance des Élat&-Unis, mais seulement une agrégation de particuliers avec lesquels le gouvernement anglais ne pouvait conclure de traité. Ces difficultés pouvaient en amener d'autres. Le moment était-il donc venu où Liberia, secouant les langes qui avaient soutenu son enfance, allait assumer sur elle la responsabilité de son gouvernement et prendre rang entre les nations indépendantes? La majorité des citoyens ne recula pas devant cette grande tâche et la société de colonisation répondit à ce vœu.
En recevant les dépêches qui apportaient ce consentement, le gouverneur convoqua le corps législatif et lui soumit cet important objet. Le résultat de la votation fut de charger le gouverneur de convoquer le peuple dans chaque district et de l'inviter k se prononcer sur cette question : Liberia serait-il un Etat libre, souverain et indépendant?
La votation eut lieu le 27 octobre 1846. Il y eut majorité, mais non pas unanimité en faveur de la proposition.
Une ConveDlion se réuDÎt en conséquence au mois de juillet 1847, et après une session de trois semaines, elle publia l'acte suivant :