DÉCLARATION D'INDÉPENDANCE
f) Nous les représentants du peuple de la communauté » de Liberia, réunis en Convention avec le mandat de con- » stituer la forme du gouvernement : après avoir invoqué » l'aide et la protection du Souverain Arbitre des événe- » ments , déclarons au nom du peuple que cette commu- » nauté est un Etat libre , souverain et indépendant , et » prend le nom de République de Liberia.
»Nous étions originairement habitants des Etats-Unis »de l'Amérique du nord. Dans certaines parties de ce » pays, nous étions exclus par la loi des droits et des pri- » viléges qui appartiennent aux hommes. Dans d'autres, » l'opinion, plus puissante que les lois, nous repoussait » avec dédain.
» Nous étions exclus de toute participation aux emplois » publics.
» Nous étions imposés sans notre consentement.
» Nous devions contribuer aux charges d'un pays qui ne » nous offrait aucune protection ; nous formions une caste » à part , et toute voie nous était fermée pour améliorer » notre situation.
»Les étrangers de tous les pays, mais d'une couleur » différente de la nôtre , nous étaient préférés.
» Nos plaintes n'étaient pas écoutées, ou on leur oppo- » sait les institutions du pays.
» Il a donc fallu chercher au dehors un refuge contre » cette dégradation sans remède. »
Après avoir- rendu un juste hommage à l'œuvre accomplie par la société de colonisation et exposé l'état actuel de Liberia , la Déclaration ajoute :
» En conséquence , au nom de rbumanité et de la reli- » gion , au nom de Dieu, notre commun créateur et notre » commun juge, nous nous adressons à toutes les nations » chrétiennes ; nous leur demandons avec instance et avec » respect, de nous regarder avec sympathie et amitié, et j»de nous accorder ces égards qui sont le gage de rap- » ports bienveillants entre les sociétés civilisées et indé- » pendantes. »
Suit le texte de la constitution , calquée sur celle des États-Unis, mais qui lui est supérieure en un point : l'article 4 déclare : « Que l'esclavage est proscrit de la républi- Dque, et qu'il est ^interdit à tout citoyen ou habitant de «prendre part, directement ou indirectement, au comx>merce des esclaves, soit en dedans, soit en dehors du 1» territoire de la république. x>
La législature consiste en un sénat et une chambre des représentants élus selon diverses conditions : l'âge d'éligibilité est fixé à vingt-trois ans pour les représentants et à vingt-cinq ans pour le sénat , avec l'obligation , pour faire partie de ce dernier corps , de posséder une propriété ter^ ritoriale d'au moins deux cents dollars (1050 francs). Le pouvoir exécutif est confié à un président élu par le peuple pour le terme de deux ans : la condition d'âge est fixée k vingt-cinq ans, et celle de propriété à six cents dollars (trois mille cent cinquante francs). Les autres ofiices civils et judiciaires sont semblables k ceux des Etats-Unis.
Le drapeau de la république présente six bandes rouges et cinq bandes blanches , disposées alternativement et longitudinalement ; k l'angle supérieur du drapeau, près de la lance , il y a un carré bleu couvrant en largeur cinq bandes, avec une étoile blanche au milieu.
L'empreinte du sceau est une colombe avec les ailes déployées, tenant un rouleau de parchemin entre ses pattes,,
avec l'OcéaD et un navire sous voiles, le soleil s'élevant de l'onde, un palmier ayant h son pied une charrue et une bêche; au-dessous des emblèmes on lit ces mots: Répu^ blique de Liberia, et au-dessus : Uamour de la liberté nous a conduits ici (*) .
Le 24 août 1847, le drapeau de l'indépendance Tut solennellement arboré, au milieu des réjouissances publiques et particulières. Lk figurait, comme maréchal du jour, le colonel Elisée Johnson. Il y avait vingt-quatre années quil avait bâti sa petite cabane dans les forêts du Mesurado; il avait entendu les sauvages hurler autour de ces huttes isolées ; il avait vu des amis bien chers tomber l'un après l'autre sous les atteintes de la fièvre d'Afrique; il avait eu k combattre la faiblesse des uns, la trahison des autres, les doutes, les frayeurs de plusieurs; il n'avait jamais reculé. 11 sentait qu'il avait une œuvre k accomplir. Dieu permit qu'il vît l'accomplissement de cette œuvre , qu'il vit un Etat libre , indépendant , chrétien , s'élever sur la terre de ses pères; Etat où ses frères, leurs enfants et les enfants de leurs enfants pourront jouir en paix de ces biens que le créateur a départi à tous les hommes : la vie, la liberté, la poursuite du bonheur. Oh ! il pouvait s'écrier : <c Laissemoi désormais Seigneur aller en paix, car mes yeux ont vu ton salut.»
Le 5 octobre, les élections eurent lieu, et le général Roberts fut élu président pour deux ans. Quelques semaines après, l'escadre américaine, sur les côtes d'Afrique, et un vaisseau de guerre anglais vinrent saluer de vingt coups de canon la nouvelle république. Dans le courant de l'année 1848, le président Roberts fit un voyage en Amérique, en Angleterre et en France, pour y régler les inté-
(*) The love of liberty brought us ïiere.
rets du nouvel Etat; il reçut partout un accueil distingué. En Angleterre il fut accueilli avec la plas complète cordialité par lord Palmerston, lord Bexiey, Samuel Gurney, ces fidèles amis de Buxton ; pourquoi celui-ci n'a-t-il pu voir ce jour qui l'aurait rendu si heureux !
Le gouvernement français reconnut immédiatement la souveraineté et l'indépendance de Liberia, et mit à la disposition du président Roberts les vaisseaux de guerre qui croisent sur les côtes d'Afrique pour réprimer la traite des nègres..
L'Angleterre suivit l'exemple de la France, et conclut avec Liberia un traité de commerce sur le pied d'une complète réciprocité. Le gouvernement mit aussi k la disposition du président, les vaisseaux de son escadre sur la côte d'Afrique, et fit cadeau à la république d'un beau cutter de quatre canons. Des souscriptions furent ouvertes pour acheter pour le compte de Liberia le territoire des Gallilinas : Samuel Gurney souscrivit mille livres sterling (vingtcinq mille francs) .
Ainsi Liberia est constitué et reconnu comme Etat indépendant par les principales puissances de l'Europe. Elle attend encore, chose étrange ! la reconnaissance des Etats- Unis, qui aurait dû être la première. On a pu remarquer combien cette circonstance a augmenté l'activité des citoyens dans toutes les branches de travail. Mais les choses de ce monde ne cheminent pas toujours au gré des impatients; ceux-ci oublient trop vite, dans leurs exigences, que Liberia est un peuple d'esclaves émancipés, vivant sous le ciel des tropiques. Il faut lui donner le temps de sentir sa propre force ; elle commence seulement k en avoir la conscience , les progrès graduels sont les plus assurés ; il ne faut donc pas que les amis de l'Afrique se découragent de la lenteur de ses progrès. Dieu ne veut pas
que les grands biens de ce monde soient acquis sans lutte et sans travail.
Que Ton se rappelle aussi que Liberia n'est pas un établissement de missions dans le sens qu'on attache ordinairement à cette désignation ; c'est une communauté d'agriculteurs , de négociants , exposés à commettre les mêmes fautes ou les mêmes erreurs que les classes correspondantes dans les Etats européens. On ne peut exiger que le serviteur vaille beamoup mieux que le maître. Parce que les choses ne vont pas mieux, peut-être, à Liberia que chez nous , est-ce une raison pour lui retirer nos sympathies et notre confiance?
Qu'est-ce donc que Liberia? C'est un lieu où la race nègre peut jouir de la liberté civile^ politique et sociale. On connaît sa position en Amérique , dans ses forêts natives, à Haïti même. A Liberia seulement se trouve le germe d'une nationalité chrétienne, Ik est le point d'où la civilisation chrétienne peut rayonner en Afrique; déjà son influence se fait sentir sur les tribus rapprochées. La Bonne nouvelle s'étend de village en village, de tribu en tribu. L'Afrique est trop meurtrière pour les blancs; ils succombent sous son redoutable climat. Il faut que le christianisme lui soit apporté par ses propres enfants. L'Afrique chrétienne heurte à la porte de l'Afrique païenne ; elle se présente appuyée sur un bon gouvernement, de bonnes écoles. Citoyens chrétiens, afiermissons ses bras encore faibles, soutenons-la, encourageons-la, et prions pour elle.
Dans les pages qui précèdent, nous avons fait connaître l'origine, le développement et l'état actuel de Liberia. Il nous reste à examiner si cette jeune république possède dans sa situation , son climat et son sol , des éléments de
progrès qui offrent de véritables espérances pour son avenir.
L'agriculture à Liberia est encore plutôt de l'horticulture ; une petite pièce de terre, bien cultivée, qui produit quelquefois deux récoltes par an et des aliments sufiBsants pour toute l'année, suffit à l'entretien d'une famille. Dans plusieurs établissements, les arpents de terre cultivés ne sont pas plus nombreux que les personnes qui vivent confortablement de leurs produits. On peut en citer où trois cent vingt-deux personnes, appartenant à cinquante-trois familles, vivent sur le produit de quatre cent huit arpents : elles sont toutes dans l'aisance, quelques-unes deviennent riches. À Millsbourg, un colon, R.Mitchell, entretient une famille de neuf personnes avec cinq arpents. Il y a assez de bons terrains ^ Liberia pour en donner deux arpents k chaque personne de couleur existant aux Etats- Unis. Aujourd'hui, chaque emigrant est admis, en arrivant, aux droits de citoyen et reçoit gratis cinq arpents de terrain propres k être cultivés ; s'il veut en posséder davantage, il peut en acheter autant qu'il veut pour un dollar ( 5 fr. âO cent. ) l'arpent ; s'il n'a aucune fortune , il est logé, nourri et soigné gratis pendant six mois.
Mais Liberia présente déjà et offre dans l'avenir la perspective de résultats plus étendus que le simple entretien des familles de colons.
Les exportations comprennent maintenant le café, le coton, le sucre, le riz, les huiles, les teintures et plusieurs autres produits importants; ainsi Liberia offre au commerce de tous les pays un champ d'opérations aussi animées qu'étendues. On peut s'en convaincre en jetant un coup-d'œil sur les articles qui entrent dans le marché de l'Afrique occidentale; on peut les considérer comme les productions naturelles de cet immense continent :
L'huile de palmier, produit de la noix du palmier qui croit en très-grande abondance sur les côtes ; la demande de ce produit , pour l'Europe et l'Amérique , augmente journellement. Ce sera peut-être un jour l'article de commerce le plus important. L'importation annuelle de l'huile de palmier k Liverpool , a été depuis quelques années de vingt-cinq mille tonnes, représentant une valeur de sept cent mille livres sterling (17,500,000 fr.) ; l'importation en Amérique atteint le même chiffre.
Des forêts remplies des bois de teinture les plus précieux couvrent le pays, et l'exportation commence ^ présenter de riches bénéfices.
On se procure de l'ivoire partout, c'est un bon article; il s'en exporte annuellement pour cent cinquante mille à deux cent mille dollars (de 780,000 fr. à 1,040,000).
Les gommes de diverses espèces entrent en quantité notable dans les transactions commerciales.
L'or existe sur divers points de cette côte, depuis la Gambie au royaume de Benin ; les naturels l'obtiennent en lavant le sable que les rivières entraînent des montagnes. Les veines les plus pures, les plus riches et les plus profondes, ne sont pas encore explorées; exploitées avec intelligence , elles seront la source d'une richesse incommensurable.
On peut encore citer la cire, les peaux de bêtes fauves, les peaux de chèvres, la corne, le poivre, le gingembre, l'arrowroot , les noix de terre , le cuivre, le chêne, l'acajou, les bois de Teck, etc.; si l'on réfléchit que tous les produits sont fournis spontanément par la nature, et que l'industrie et la science peuvent multiplier à l'infini cette production, on peut concevoir de grandes espérances pour celte riche et belle contrée. L'étonnante fertilité du sol, permet d'introduire des cultures dont les produits sont
constamment demandés. Ainsi le œton^ d'une qualité supérieure, donnant deux récoltes par an, y est indigène et donne des produits pendant douze ou quatorze ans de suite, sans renouveler la plante. Déjà des fermes consacrées k cette culture sont en chemin de grande prospérité, et on ne saurait se méprendre sur les chances de l'avenir si l'on considère l'état du marché du coton en Angleterre et dans le monde entier. La production de cet article ne peut se maintenir au niveau de la consommation. Cette production a diminué partout, excepté aux Etats-Unis; dans ce pays même , l'accroissement annuel n'a pas dépassé 5 p. ®/o, soit trente-deux millions de livres « ce qui est k peine suffisant pour pourvoir k la consommation du pays et aux demandes du continent européen. L'élévation de prix n'augmenterait pas cette production, car les Etats du sud de l'Amérique produisent actuellement k-peu-prés tout le coton que peut fournir le travail des esclaves. Il faut, si la manufacture des tissus de coton augmente, exciter la production de la matière brute dans d'autres contrées que les Etats-Unis. Si donc le Brésil, l'Egypte et les Indes orientales sont en décadence sous ce rapport , on doit se tourner vers l'Afrique et l'Australie; or en Afrique le succès est bien plus certain, non^seulement en raison de l'abondance de la population, mais aussi parce que l'on peut appliquer les forces morales avec plus d'énergie en Afrique qu'en Australie. La population indigèûe de l'Australie, faible en nombre , est la plus dégradée , la plus sauvage qui se puisse rencontrer.
Ainsi la production du coton a atteint son maximum aux Etats-Unis ; dans les autres pays, elle diminue ; il est donc nécessaire de demander k Liberia de pourvoir aux besoins de la consommation qui augmentent journellement. L'Angleterre doit favoriser ce mouvement et Liberia peut
VIE DE BUXTON. 2i
compter sur elle, comme sur une amie de la civilisation africaine.
On cultive à Liberia du café dont la qualité ne le cède point à celle des cafés de Java et de Moka ; on peut donner une grande extension à cette production ; le caféier porte des fruits pendant trente ou quarante ans et chaque plante produit annuellement de quatre à dix livres. Un seul arbuste, dans le jardin du colonel Hicks, à Monrovia, a donné, dit-on, trente et une livres dans une seule récolte. Il y a déjà quelques plantations de café importantes.
Le sucre de canne y croit admirablement, et comme il n'y a pas de gelées à craindre, on peut l'amener à une plus grande perfection qu'aux Etats-Unis.
Pour ces derniers articles la demande augmente aussi constamment, et on ne peut y pourvoir qu'en encourageant leur culture a Liberia, ou en augmentant l'importation des esclaves au Brésil et à la Havane. On a calculé que la consommation du café augmente de 5 p. 7» P^^ ^^' Le Brésil fournit actuellement deux-cinquièmes de tout le café consommé, et il le cultive à un tiers meilleur marché que les autres pays. Mais le Brésil ne peut étendre sa production par manque d'esclaves, et si l'Angleterre contraignait cet Etat à renoncer a la traite, il y aurait une diminution sensible. Si donc on peut espérer, dans les circonstances les plus favorables, que les efforts réunis de tous les pays producteurs de café pourront suffire à maintenir la production dans son état actuel, qui est en maximum de six cent trente millions de livres, et ce résultat est très-douteux , resterait encore a pourvoir à l'augmentation annuelle de 5 p. V»? et c'est la part bien importante que l'on peut assigner à Liberia.
Le même résultat se présente pour le sucre et l'indigo; le caoutchouc , la noix de coco , les ananas , le cacao , le
plantain, les yams, les bananes, les figues, les oranges, les limons et plusieurs autres produits des tropiques, peuvent être ajoutés aux articles principaux. Voilà des éléments de richesse et d'un grand commerce; voilà aussi la perspec^ tive d'un vaste marché pour les innombrables produits de l'industrie européenne et américaine. L'Afrique, d'après un calcul approximatif, contiendrait cent soixante millions d'habitants, qui sont avides des produits de l'Europe, et c'est pour satisfaire ce désir que ces peuplades se livrent à l'odieux trafic des esclaves. Or, il est reconnu que, sur mille esclaves enlevés ^ l'Afrique, trois cents seulement arrivent à Cuba ou au Brésil ; ensorte que ces trois cents hommes doivent faire , dans ces contrées, le travail que mille auraient pu accomplir en Afrique! c'est-à-dire que, si trois esclaves à Cuba doivent travailler chacun dix-huit heures par jour, en tout cinquante-quatre heures, pour accomplir un certain ouvrage, dix hommes libres en Afrique l'auraient accompli en ne travaillant que cinq heures par jour! Quelle différence de bonheur et de jouissance dans ces existences !
Liberia est la porte de l'Afrique , et elle est destinée, nous le croyons, à développer les ressources commerciales et agricoles de ce vaste continent, ei à être l'instrument de la régénération de millions de créatures humaines ; Liberia rendra ainsi au centuple tous les sacrifices accomplis pour la soutenir. Aujourd'hui même , où tant de contrées de l'Afrique sont dévastées par le commerce des esclaves, la valeur déclarée des chargements sur navires anglais, pour cette partie de l'Afrique, s'élève à près de deux millions sterlings (cinquante millions de francs). Les retours sont vraisemblablement plus considérables. Le commerce des esclaves est le seul obstacle au développement rapide du trafic honnête ; mais, que l'Angleterre et l'Amérique, si
longtemps complices des crimes commis contre l'Afrique, s'unissent aujourd'hui pour réparer ses malheurs, et leurs flottes combinées auront bientôt anéanti les derniers vestiges de la traite. Ce qui a été fait jusqu'à présent, est une garantie de ce qu'on peut faire. Le témoignage des honorables ofiiciers de la marine anglaise, qui recommandent Liberia à toute la sollicitude de leur gouvernement, parle bien haut en sa faveur.
Nous pensons que nos lecteurs prendront connaissance avec intérêt de quelques documents récents sur Liberia ; nous les avons extraits des journaux américains du commencement de celte année (1853). Le premier est une lettre d'un Libérien, en réponse à M. Guerrit Smith, membre du congrès, qui s'était opposé à ce que l'on vînt en aide aux emigrants pour Liberia. Cette lettre, écrite par un jeune homme qui étudie à l'école supérieure de Monrovia, a paru dans le Liberia-Herald. Le Journal du commerce de New-York l'a reproduite sous la date du 25 décembre 1852.
» .... J'ai remarqué, dit l'écrivain, dans le Journal de colonisation de New-York, qu'un abolitioniste s'est permis des allégués dépourvus de tout fondement. Sans doute, il y a aux Etats-Unis des abolitionistes sincères qui cherchent a faire le bien des hommes de couleur, mais je crois qu'ils ont fait du mal par un zèle déplacé; ils ont produit une excitation inutile, et ils ont aveuglé les nègres sur leurs vrais intérêts ; ils ont de l'antipathie pour Liberia, et ne veulent pas admettre que la colonisation est le seul moyen de soustraire les noirs à l'oppression et de les élever à une position honorable. La personne a laquelle je réponds, est connue par sa bienfaisance envers les hommes de couleur; elle a leur bien à cœur, et cependant elle se permet sur leur compte des assertions aussi fausses qu'in-
convenantes. Liberia, dit cette personne, est un affreux cimetière. Cette déclaration ne repose sur aucun fondement. — Parce que des personnes du nord ne peuvent supporter ce climat, s'en suit-il qu'il soit pernicieux? Si l'Amérique était restée comme l'Afrique , sans culture et dans un état sauvage , son climat serait tout aussi dangereux. La mortalité était effrayante dans les colonies de James-Town et de Plymouth k leur origine ; cela provenait de l'état inculte où se trouvait le pays, et d'un défaut de précautions chez les colons. Tel est le cas de Liberia.
» Les personnes acclimatées n'ont rien ^ redouter, et leur santé est généralement meilleure qu'aux Etats-Unis. Les maladies épidémiques sont inconnues ici.«Les étrangers n'ont à redouter que là Gèvre : les blancs et les noirs y sont également soumis; c'est une dispensation de la Providence que nous acceptons sans la juger. L'assertion de M. Guerrit Smith provient donc, soit de son ignorance, soit du désir de décrier Liberia et la société de colonisation qu'il représente comme le plus grand ennemi de la race noire. Quel homme raisonnable pourrait admettre un fait pareil, après avoir examiné les résultats obtenus à Liberia? Lk l'homme de couleur a été arraché k l'oppression, aux préjugés et aux abus qui le comprimaient aux Etats-Unis; il vit dans un pays où il doit être heureux, s'il a dans son âme une étincelle d'indépendance; il se repose sous sa propre vigne, et jouit des avantages et des immunités que tout homme doué de sentiments élevés doit désirer d'obtenir. Et ce serait b nos ennemis que nous devrions de tels bienfaits? ce sont là d'étranges arguments.
)> M. Smith prétend que les plans et la politique de la société américaine de colonisation, sont plus meurtriers que des poignards. Quels sont donc ces plans? Soustraire l'homme de couleur à une oppression physique, sociale et
politique; le faire passer de la terre de l'esclavage, en Afrique , la patrie de ses pères : pays créé par Dieu selon la constitution intellectuelle et physique de ses habitants. Ces plans ont encore pour but de prévenir les malheurs qui pourraient survenir aux Etats-Unis, par le fait d'un peuple nombreux, écrasé et opprimé, qui voudrait s'affranchir par la force; enfin, ils ont pour objet l'abolition complète de la traite et la civilisation de l'Afrique; tels sont les plans des colonisateurs,
» Que veulent les abolitionistes? La liberté physique des hommes de couleur, en les laissant se débattre pour la liberté sociale et politique aux Etats-Unis, où il est démontré qu'ils ne sauraient l'obtenir. Sinon , ils leur conseillent d'aller au Canada; là ils s'associeront disent-ils à d'autres noirs fugitifs, jnsqu'au moment où ils pourront manifester leur sympathie pour leurs frères par des combats et des outrages. Voilà des projets chrétiens, bienveillants et philanthropiques !
» Quelle est la condition d'un noir au Canada? Elle est nulle ; le Canada n'est pas son pays et ne peut le devenir. Le froid, la rigueur du climat, l'accroissement incessant d'une population européenne énei^ique et entreprenante, y anéantiront infailliblement la race noire.
» Rien de tout cela n'est à craindre à Liberia; les hommes de couleur qui y ont été envoyés par la société de colonisation , y sont heureux , maîtres du sol qu'ils cultivent et sans souci de l'avenir.
» C'est évidemment la volonté du ciel que les races soient séparées, et si la race noire doit devenir une nation respectable, c'est par la colonisation.
» Que l'on cesse d'attaquer une république naissante, asile d'un peuple dispersé; c'est faire un tort réel aux hommes de couleur. On les empêche ainsi de connaître
leurs véritables intérêts, et on leur donne des espérances qui ne peuvent se réaliser. Où trouveront-ils ailleurs une patrie libre, heureuse et tranquille? Serait-ce aux Etats- Unis peut-être, où ils sont regardés comme une race dégradée, même par les abolitionistes les plus zélés? Et ce n'est pas seulement aux Etats-Unis que ce préjugé existe, c'est au Canada, aux Indes occidentales, partout en un mot. On ne peut changer l'opinion plus puissante que les lois ; cette liberté qu'on leur offre n'est qu'une liberté nominale ; à Liberia seulement, elle est réelle. Mais ce n'est pas uniquement aux hommes de couleur des Etats-Unis, que les abolitionistes font tort en médisant de Liberia ; cette république exerce une influence secrète sur Tétat des noirs dans tous les pays ; leur position s'améliorera, k mesure que croîtra la prospérité de Liberia ; c'est une étoile qui doit guider la race noire vers la terre promise où elle oubliera ses longs malheurs. Enfin, son sort est intimement lié à la colonisation de l'Afrique. Les enfants de Liberia exploreront cette terre si peu connue , ils en révéleront les mystères, en exposeront les merveilles au grand jour, et appelleront des ténèbres à la lumière les enfants dégradés de cette vaste contrée. « Oh qu'il sera beau le jour ou les cadavres sortiront de leurs tombeaux , où le royaume du diable sera détruit, et où l'Afrique, s'élevant des effets à la cause, deviendra un champ béni du Seigneur. » Une telle perspective ne suffit-elle pas pour jeter de l'intérêt sur le petit état qui peut réaliser ces espérances. Les assertions de M. Smith sont une nouvelle preuve de cette vérité, que, dans une controverse quelconque , les avocats de la mauvaise cause ont ordinairement recours aux injures et à la calomnie Si, comme le prétendent les abolitionistes^ la colonisation est l'œuvre du démon , elle tombera d'elle-même , mais si c'est l'œuvre de Dieu , tous
leurs raisonnemeots ne pourront la détruire. Qu'ils cessent donc leur opposition à cette œuvre généreuse et bienfaisante, etc.
x\gréez, Edouard B. »
Monrovia, 29 juin 1852.
Nous avons mis cette lettre sous les yeux des lecteurs, parce qu'elle présente beaucoup d'intérêt. Ecrite par un habitant de Monrovia, elle est un spécimen réjouissant de l'état moral et intellectuel des citoyens de cet état ; mais elle sert aussi a éclaircir une des faces de la question de l'esclavage aux Etats-Unis , la moins bien comprise en général sur le continent européen : Nous voulons parler des abolitionistes. Les adversaires de l'esclavage sont divisés en deux camps: les uns, ceux que l'écrivain de la lettre citée plus haut appelle les colonisateurs, veulent agir par la persuasion , en respectant les intérêts des propriétaires d'esclaves et en procurant immédiatement aux affranchis une position qui assure leurs progrès. Us acceptent l'esclavage comme un fait, fait déplorable sans doute, qu'il faut faire cesser, mais qui a créé des droits acquis que l'on ne peut violer sans exposer le pays à de graves perturbations. Les autres, les abolitionistes, ne reconnaissent aucun droit; ils envisagent l'esclavage comme un crime permanent, et ils estiment que tous les moyens sont bons pour le réprimer et en faire cesser les effets. De là proviennent des actes, des discours, des provocations qui ont fortement irrité les états à esclaves, et qui ont souvent amené des mesures désastreuses au préjudice de ces derniers. Les états même où l'esclavage n'est pas reconnu , craignant de voir augmenter chez eux la population d'hommes de couleur libres , par suite des menées des abolitionistes, ont adopté des dispositions odieuses
dont nous donnerons deux exemples a la saite de cette notice.
Sans prendre parti dans la querelle entre les abolitionistes et les colonisateurs, nous citerons encore les lignes suivantes, que nous empruntons au Journal du Commerce de New-York, du 7 avril de cette année.
» Les deux ennemis de la colonisation, sont les abolitionistes d'une part , les défenseurs de l'esclavage de l'autre. Les abolitionistes justifient leur hostilité, en demandant ce que la colonisation a produit; a-t-elle aboli l'esclavage ? a-t-elle diminué le nombre des esclaves ? au contraire, le nombre a doublé depuis que la colonisation a commencé. Nous l'admettons, la colonisation n'a pas aboli l'esclavage, ni diminué jusqu'à présent d'une manière sensible le nombre des esclaves ; mais voici ce qu'elle a fait : elle a fondé sur les côtes de l'Afrique une république de près de trois cent mille habitants, dont les dix-neuf- vingtièmes étaient païens lorsque la colonisation k commencé, et qui vivent aujourd'hui sous une direction chrétienne, ont des églises, des écoles, des lois sages et humaines. Depuis le président jusqu'au dernier employé, toute l'administration est entre les mains des hommes de couleur. Les lois sont faites par eux seuls. En up mot, c'est le premier et le seul exemple sur la terre, d'une communauté d'hommes de couleur, libre, indépendante, bien administrée et qui se gouverne par elle-même.
}> Haïti est une mascarade , une caricature de tout ce qui est bon et honnête. C'est un despotisme sanglant, qui régit une population misérable et dégradée, et qui semble justifier l'accusation d'incapacité portée contre les hommes de couleur.
» Liberia permet d'appeler de cetteL condamnation et offre la preuve de ce qu'on peut obtenir de cette race mé-
connue ; elle a été un moyen de délivrer des milliers d'esclaves et de les établir convenablement dans le pays de leurs pères ; elle offre un immense refuge à tous les hommes de couleur. Voilà une partie des bienfaits de la colonisation.
» Maintenant, quel est le bien produit par l'abolitionisme? voici ce que dit a ce sujet le journal Le Pensylvanien de Philadelphie. Dans le nord, Tabolitionisme a accru la misère, l'abandon, le crime et l'insolence chez les hommes de couleur. La conséquence a été un redoublement d'éloignement pour cette race, des mesures législatives odieuses telles que celles votées dernièrement par les états d'Indiana et d'Illinois. Dans le sud, il a rendu les états plus défiants^ les a portés à restreindre les privilèges et la liberté dont les esclaves avaient joui jusqu'alors, a envenimé tous les rapports , a aggravé le mal qu'il prétend détruire , et rivé les fers qu'il voudrait briser. »
Il est bien difficile de prononcer un jugement impartial sur ces reproches ; il faudrait entendre les abolitionistes, et cette controverse nous éloignerait du but que nous avons cherché à atteindre dans les lignes qui précèdent : taire connaître l'existence, l'état actuel et les chances d'avenir de la république de Liberia ; cependant nous ne craignons pas de manifester notre opinion personnelle.
En principe rigoureux, nous sommes avec les abolitionistes ; nous disons avec eux que , pour les peuples chrétiens, l'esclavage est un crime de lèze humanité, une violation flagrante des lois divines. Peu nous importe à cet égard les exemples qu'offrent les siècles passés; nous trou vous aussi le meurtre, la violence, l'oppression à chacune des pages de l'histoire, et cependant , grâces a Dieu, ces crimes demeurent et demeureront k jamais flétris. Peu nous importe aussi le plus ou moins d'humanité que les
maîtres peuvent manifester vis-k-vis de leurs esclaves; les agriculteurs qui engraissent du bétail pour la boucherie, le traitent avec douceur et ne le laissent manquer de rien. Les bons maîtres nous représentent ces voleurs généreux qui sont courtois avec les femmes , ne maltraitent pas les voyageurs, et ne les dépouillent pas complètement.
Nous ne pouvons donc faire aucune concession sur le principe, mais lorsqu'il s'agit du sort de tant de créatures de Dieu, il ne faut pas se contenter de proclamer des théories, il faut avant tout les appliquer. Si donc les colonisateurs arrivent plus sûrement au but que les abolitionistes, nous approuverons sans réserve leurs procédés et nous demanderons à Dieu de bénir leurs efforts. Cette bé-^ nédiction ne leur a point été réfusée jusqu'à présent ; l'opinion, disons mieux, la conscience publique les seconde, et cette année surtout un grand mouvement a été imprimé aux esprits par la publication de cet admirable écrit (VOn* de Tom) , dont les échos des deux mondes répètent les paroles chrétiennes et généreuses. On a dit jadis de l'auteur de l'Esprit des lois : « Le genre humain avait perdu ses titres, Montesquieu les a retrouvés. » Nous disons avec plus de vérité peut-être, que l'auteur de Voncle Tom a retrouvé et proclamé les titres de la race noire.
Aussi, malgré les sourires de dénigrement, malgré les cris de fureur, l'œuvre suit son cours, et Celui qui l'a dictée en fait pénétrer les principes dans les cœurs les plus rebelles. Tous les numéros des journaux américains contiennent des annonces de libération d'esclaves par leurs maîtres, pour les envoyer à Liberia ; quelques-uns le font sans indemnité, d'autres à des conditions trés-favorables. Aussi, le 20 janvier de cette année (1855), la société américaine de colonisation a-t-elle eu un brillant aniversaire de sa fondation , à Washington. Le président des
Etals-Unis et divers membres de son cabinet assistaient à cette séance ; c'était la première fois qu'un fait pareil avait lieu depuis l'origine de la société. Les magistrats de l'Amérique mettent leur honneur à suivre l'opinion et non à lui résister.
Le rapport a fait, connaître que dans le courant de l'année 1852, six bâtiments d'émigrants ont été envoyés à Liberia; ils portaient six cent soixante-six colons: quatre cents-trois étaient nés libres, deux cent vingt-cinq avaient été émancipés, trente-huit s'étaient rachetés eux-mêmes, ou avaient été rachetés par des amis. Dans cette même année, les progrès ont été remarquables à Liberia, dans, tous les arts de la civilisation. Les puissances étrangères ne cessent de lui donner des marques de leur intérêt.
L'importance de la colonisation se fait sentir dans la législation des Etats de l'Union : le New-Jersey, la Pensylvanie, l'Indiana ont pris des dispositions pour coloniser leurs gens de couleur libres ; le Maryland alloue dans le même but dix mille dollars pour six ans (cinquante-un mille francs). On fonde le même espoir sur la Virginie; la Louisiane propose au congrès de consacrer une somme pour aider la société de colonisation : l'Ohio appuie cette proposition ; on compte également sur l'appui du Connecticut, d"e New-York, de F Alabama, de la Géorgie et du Tennessee.
Une des mesures les plus importantes, est le bill de l'honorable E. Stanley, de la Caroline du nord, qui, s'il passe au congrès, mettra à la disposition des Etats, pour la colonisation des hommes de couleur libres, quatre cent soixante-huit mille trois cent soixante dollars par an (près de deux millions cinq cent mille francs.
Le gouvernement fédéral témoigne un vif intérêt pour l'œuvre de la colonisation, et se dispose à faire explorer la