CHAPITRE Vï
les sépare a disparu; ils s'aiment comme deux frères, et jamais la supériorité du plus jeune n'éveille le moindre sentiment de jalousie chez le plus âgé; celuici reconiiaît dans Calvin, sou maître, et celui-là, à son tour, n'est jamais tenté de se croire son supérieiu*; il le tient en haute estime comme l'un des plus vaillants serviteurs de la Réforme; c'est lui qui lui a confié Genève, comme saint Paul confia les Cretois à son disciple Tite, et cette amitié ira croissant avec les années; elle sera aux jours de leurs tribulations leur force et leur joie.
Calvin fut bien accueilli à Strasbourg où sa grande réputation l'avait précédé. Les nombreux réfugiés français de cette ville le choisirent pour leur pasteur, et bientôt après son arrivée, il annonça la parole de Dieà dans l'église des Frères Prêcheurs, aujourd'hui le Temple-Neuf. On accourut en foule autour de sa chaire et dans les salles où il donnait des leçons publiiques.. .
. La vie d'un grand homme ne nous captive qu'à la éoiiditionde nous le montrer aux prises avec les misères et les douleurs de cette vie; sous ce rapport celle de Csdvin est du plus haut intérêt. Jusqu'à ce moment ^on existence est celle du proscrit qui erre de H$u en Ken, et dont la plante du pied n'a aucun repos; plus tard, nous le trouverons jeté, malgré lui, au milieu des luttes des partis, aujourd'hui nous le trouvons aux prises avec la pauvreté; il est mal payé; « son gage x>
ne suffit pas à sa nourriture et à son logement; ses lettres de cette époque nous le montrent dans le plus complet dénuement; il est obligé de faire vendre les livres qu'il a laissés à Genève pour subvenir à son modeste entretien. Son ami Du Tillet qui, après avoir repris son habit de chanoine, avait appris son embarras, lui offre de l'argent et lui insinue que ses malheurs pourraient bien être un châtiment du cieL Calvin qui, sous cette offre, découvre un appât, ne daigne pas même relever ce qu'elle a d'étrange; il ne veut y voir qu'un souvenir de leur ainiiié : il refuse; mais en écrivant à Farel, il lui dit: «Du Tillet m'offre de l'argent, mais à trop gros intérêt; ne parlait-il pas de me convertir? » Farel, qui s'est retiré à Neuchâtel où il a été nommé pasteur, veut partager son pain avec son ami. «Merci à mes frères, lui écrit Calvin, pour leurs charitables offres. Pauvres âmes! qui voudraient faire l'aumône à plus pauvre qu'elles encore. Mais je me suis promis de ne rien accepter de toi ni de nos amis communs, tant que je n'y serai pas absolument contraint; les livres que j'ai laissés à Genève paieront mon hôte jusqu'à l'hiver prochain. » 11 ajoute, en terminant : «Dieu fera le reste.» Calvin supportait son dénuement sans se plaindre, et, toujours ardent au travail, il était profondément pénétré de cette vérité que, si, au jour du jugement. Dieu nous demandera compte d'une parole inutile, à plus forte raison nous demandera-t-il compte d'une