CHAPITRE VU
les esprits 9 et les regards de la grande majorité des citoyens se tournèrent instmctiveraent vers Strasbourg. Le petit Conseil, organe de l'opinion publique, décida, le 21 septembre 1540 : «qu'on chargerait le sieur Amied Perrin de trouver moyen de faire venir maître Gaulvin.»
Devant les propositions qui lui lurent faites de revenir à Genève, Calvin hésita; Farel et les pasteurs insistèrent; mais les réfugiés de Strasbourg ne voulurent pas céder leur bien-aimé pasteur. Dieu, qui avait besoin de son serviteur pour la grande œuvre qu'il voulait faire à Genève , inclina peu à peu son cœur, et le banni n'hésita plus quand il lui fiit démontré qu'il devait reprendre son ancien poste, quoiqu'il sût que de grandes tribulations l'y attendaient.
Calvin était à la diète de Worms, quand il prit la résolution définitive de retourner à Genève. Avant de l'y suivre, il ne sera pas sans intérêt de parler de la grande question théologique qui divisait alors les réformateurs, celle de la Cène.
De toutes les paroles de la Sainte-Écriture, il n'en est pas qui ait engendré plus de disputes que celles-ci : Ceci est mon corps, ceci est mon sang.
L'Église romaine les interprète littéralement. Quand le prêtre a consacré le pain et le vin, ils deviennent, dit-elle, chair et sang et sont transsubstantiés au corps réel de Jésus-Christ, de sorte que celui qui mange
rhoslîe consacrée, mange non le corps sacramentel du Crucifié, mais son corps réel, celui qu'il avait, quand, enfant, il était couché dans sa crèche, et quand, homme de douleur, il était cloué sur sa croix.
Cette interprétation des paroles de la Cène, qui a contre elle la Bible, l'histoire et le sens commun, fut rejetée par Luther. Le réformateur enseigna que le pain et le vin ne perdent pas leur nature, mais que sous leurs espèces se trouve le corps réel de Jésus- Christ, mais sans dire nettement comment il s'y trouve; il donna à son système le nom de consubslarUicUion. Ulrich Zwingle, le réformateur de la Suisse, plus radical que le moine de Wittemberg, enseigna que Jésus, en prononçant les célèbres paroles, ne voulut établir que le mémorial de sa mort, et il bannit du sacrement toute présence du Christ, réelle ou spirituelle.
Quand Calvin commença sa grande carrière, la question de la Cène divisait les réformés, et en les divisant, elle les affaiblissait; plus sages, ils auraient dû, en rejetant le dogme romain, se souvenir que, dans les questions douteuses, il faut laisser à chaque fidèle la liberté de croire ce qu'il veut; ils l'oublièrent et en portèrent la peine; car, dans le camp réformé, où tous les adversaires de Rome auraient dû se serrer les uns contre les autres pour faire tête à l'ennemi commun, il y eut des luttes déplorables, qu'un génie de premier ordre, Bossuet, exploita plus tard avec une habileté qui n'a pas été dépassée et qui probable-