CHAPITRE IX
Les conséquences logiques de leur enseignement étaient la destruction de toute morale, et partant de rÉvangile qui enseigne l'existence d'un Dieu personnel et la nécessité pour tout homme de faire ce qui est bien et de fuir ce qui est mal. Le panthéisme ouvre, de plus, la porte la plus large à toutes les mauvaises passions, auxquelles l'homme peut se livrer sans remords, puisqu'il croit, qu'après avoir été Dieu pendant sa vie, il est néant après sa mort.
Cet abominable système trouva des adhérents à Genève, grâce à l'habileté infernale avec laquelle il fut propagé par les deux Flamands qui ne révélèrent ses conséquences immorales qu'à quelques initiés. Calvin, qui veillait sur les Genevois comme un fidèle berger sur son troupeau, comprit de suite les ravages que la présence des deux aventuriers pouvait faire au milieu de lui; il ne demeura pas oisif, et attaqua dans ses écrits et dans ses sermons, les Libertins , montrant, tour à tour, l'absurdité et l'odieux de leur enseignement. Mais cet enseignement servait trop bien les penchants des hommes vicieux pour ne pas gagner du terrain dans une ville où il y avait encore un si grand nombre de personnes qui regrettaient le joug des prêtres, bien plus facile à porter que celui du réformateur. Calvin le voyait et s'en affligeait, et souvent il se sentait pris d'une violente colère; mais c'était celle d'un prophète de l'Ancien Testament à la vue des enfants de Jacob , désertant le culte du Dieu
d'Israël pour aller faire fumer leur encens devant Bahal et les Dieux des nations étrangères.
Le panthéisme de Quintin et de Pocque ne suppçrtait pas même l'examen; car leurs plus ardents secta* teurs n'auraient pas voulu qu'on mît en pratique, à leur égard, cette maxime «qu'ils professaient : « que le bien et le mal n'existent pas, et que le voleur qui prend le bien de son prochain n'est pas un voleur, puisqu'il ne prend que ce qui lui appartient, tout étant commun. i> Le réformateur faisait admirablement ressortir les inconséquences des panthéistes; mais un événement qui eut heu au moment où ces nouvelles doctrines travaillaient les esprits le servit mieux que ses discours.
Un ami de Quintin, gentilhomme parisien, avait un domestique qui disparut en lui emportant une forte somme d'argent. Son cordonnier. Libertin spirituel, le vit au moment où il venait d'apprendre qu'il était volé. Sa colère se trahissait par les mots de brigand, de scélérat, et il appelait sur son infidèle serviteur toutes les rigueurs de la justice.
((Galmez-vous, lui dit ironiquement le cordonnier, votre voleur n'a pu vous faire du mal; n'est-il pas comme nous de race divine ? »
Le gentilhomme dévora sa colère, car il n'avait rien à répliquer, puisque professant ce principe que toutes choses sont communes, son domestique n'avait pu le voler.