CHAPITRE XI
avaient fait le chef des Libertins; il devait nécessairement hâir Calvin et détester le joug sous lequel il courbait Genève. Les registres de la compagnie des pasteurs sont remplis de propos malséants tenus par Berthelier contre le réformateur et ses collègues. Lorsque^ à l'occasion de ses propos, il fat mandé devant le Consistoire, il répondit à ses admonestations par des impertinences; le Consistoire l'excommunia, non pour se venger de ses injures personnelles, mais à cause des actes scandaleux de débauche qu'il avait commis.
Berthelier en appela de la décision du Consistoire au Conseil et prétendit que le droit d'excommunication appartenait au Conseil; celui-ci déclara que si l'excommunié se sentait libre d'approcher de la sainte table, il l'y autorisait, c'était le renversement de la discipline ecclésiastique. Calvin le comprit et s'adressant au Conseil : «Messieurs, leur dit-il, c'est une chose indigne d'approuver et de soutenir l'arrogance et la rébellion contre l'Église; quant à moi, je souffrirai plutôt la mort que de laisser profaner aussi indignement la cène du Seigneur. ^
L'attitude calme et ferme du réformateur frappe les conseillers : ils savent que Calvin ne recule jamais quand il s'agit d'un devoir à accomplir; ils maintiennent cependant leur arrêt, mais font dire secrètement à Berthelier qu'il ferait bien, pour le moment, de ne pas s'approcher de la sainte Gène. L'excommunié ne
promet rien ; et le bruit se répand dans la ville que les Libertins se rendront, en masse, à Saint-Pierre, pour y prendre la communion.
Le lendemain, 5 septembre 1553, une foule immense se presse dans la cathédrale, elle est inquiète, agitée, les débauchés se réjouissent à la pensée des scandales qui vont se produire. Les hommes sensés et pieux s'en affligent et demandent à Dieu d'épargner de nouveaux malheurs à son Église. Les pasteurs sont à leur place ordinaire, graves, recueillis, résolus d'être fidèles à leur devoir. Les Libertins font lem' entrée dans l'église, la tête haute, le regard insolent; ils sont isolés dans la foule, debout, en face de Calvin qui, du haut de la chaire, n'a pas l'air de les voir et semble ignorer la cause de leur présence; le réformateur est calme. Rien au dehors ne trahit les bouillonnements intérieurs de son cœur; il est pleinement maître de lui, car il sent près de lui, comme s'il le voyait, le Dieu dont il défend la cause. Son discours a pour objet les dispositions que les communiants doivent apporter au repas du Seigneur; il ne fait aucune allusion à ce qui préoccupe si péniblement ses auditeurs; mais quand il termine son discours, son visage s'illumine comme celui d'un prophète d'Israël à la vue des iniquités des enfants de Jacob, et de ses lèvres frémissantes et indignées, il laisse échapper ces paroles : c Quant à moi, tant que Dieu me laissera ici, puisqu'il m'a donné la cofistance et que je l'ai