‹ Vie de CésarChapitre 7 sur 14 · CLXXIX · texte numérisé non relu

CLXXIX

Lajjoumée de Pharsale fut la dernière heure de la liberté. Le sénat, les lois, le peuple, les mœurs, le monde romain, étaient anéantis avec Pompée. César n'était pas seulement le premier comme il avait voulu être, il était le. seul. Il n'abusa pasMe la victoire, il ne reconnaissait d'ennemis que ceux qui lui disputaient l'empire. Il offrit son indulgence et même sa faveur à tous ceux qui n'avaient plus d'armes pour

lui résister. Il incorpora les légions de Pompée dans les siennes ; il caressa Brutus, qu'il avait ordonné avant la bataille d'épargner dans le combat : il se croyait le père de ce jeune républicain, fils de ServiUe, la plus chère de tant de femmes qu'il avait enlevées dans sa jeunesse à leurs maris. Il voulait rendre à Servilie le fruit de leurs amours, égaré par sa naissance dans le camp des patriciens, mais qu'il espérait facilement ramener à sa cause.

Chacun des hommes illustres, des sénateurs et des citoyens du parti de Pompée, suivit, après la bataille de Pharsale, Tinstinct de sa lâcheté ou de son courage ; le plus grand nombre s'embarquèrent avec quelques débris des légions sur la flotte intacte de Bibulus, qui les transporta en Afrique pour y continuer la guerre désespérée ; beaucoup se réconcihèrent avec le vainqueur; Gaton s'obstina dans son amour delà liberté ; Cicéron rentra en Italie, heureux d'être soulagé, par la décision de la fortune, de l'indécision de son caractère. Il alla honteusement représenter à Rome, sous une tyrannie qu'il détestait, on ne sait quelle dignité accommodante du citoyen qui blâme tout bas et qui flatte tout haut l'oppresseur de la patrie.

su VIE DE CÉSAR

César, sans flotte parla fuite de Bibulus en Afrique, ne pouvait saisir sa proie après l'avoir abattue. Il ne voulait pas donner cependant à la république le temps de se reconstruire, ne fût-ce que sur une plage de TAsie ou sur un rocher de l'Afrique. Il crut à son nom plus qu'à une flotte et à une armée.

n laisse ses légions à Antoine, il traverse la Macédoine avec trois mille hommes et quelques cavaliers, il surprend dans le Bosphore une escadre de la flotte de Pompée à l'ancre, il s'y embarque avec cette poignée de soldats, et arrive à Alexandrie d'Egypte presque aussitôt que le bruit de sa victoire.

Un jeune Ptolémée, pupille et client de Pompée, régnait en Egypte: c'étaient les lâches ministres grecs de cet adolescent qui avaient fait égorger Pompée, leur bienfaiteur, pour capter d'avance par ce service présumé la faveur de César. Ils lui présentèrent à son débarquement la tête de son rival ; César, soit feinte, soit attendrissement, pleura 'en voyant le visage inanimé de celui qui avait été son protecteur, son allié.

son gendre, peut-être aussi pleura-t-il à cette image de l'instabilité du bonheur I II y a au sein même de la victoire des retours semblables vers le passé et vers Tavenir, dans le cœur des ambitieux assouvis. César était plus capable qu'un autre de ces inconséquences de larmes dans la joie, car il y avait autant de mouvements involontaires de sensibilité que d'emportements d'ambition dans sa grande âme.

Il fit recueillir et honorer ce qu'on put retrouver de la cendre de Pompée; il désavoua et poursuivit ses meurtriers : il voulait bien qu'on l'aidât à vaincre, mais non qu'on déshonorât sa victoire par des assassinats commis en son nom. On ne sait ce qu'il ambitionnait le plus de la gloire ou de la puissance. Le sang de Pompée tachait cette gloire dans la postérité; il le rejetait avec horreur à ses bourreaux.

Pendant qu'il équipait une flotte pour aller chercher son armée à Pharsale et qu'il attendait les vents obstinés contre lui, l'Egypte, en proie à une anarchie dynastique, se déchirait sous ses yeux.

Une jeune et séduisante leine, sœur et femme de Ptolémée, et ayant les mêmes droits que lui au trône, avait levé une armée contre son frère et son mari, et, soutenue dans sa compétition par Sextus Pompée, parent et lieutenant du grand Pompée, elle assiégeait Alexandrie. Dans le premier rayonnement d'une beauté dont l'irrésistible séduction se confond avec la fable, douée d'un esprit, d'une éloquence et d'une passion qui ressemblaient au sortilège, reine, politique, courtisane à la fois, Gléopâtre voyait son sort dans les mains du maître du monde. Elle ne doutait pas d'exercer sur l'arbitre de son trône l'empire de ses larmes, de ses entretiens et de son amour.

Aussi confiante dans sa séduction que César l'était dans sa fortime, la jeune reine congédie ses troupes , s'embarque presque seule sur une naceUe que le Nil porte la nuit sous les murs du palais des Ptolémée, où César était bloqué parle peuple ; se fait envelopper des plis d'un tapis de Pprse et porter comme un fardeau inanimé sur les épaules d'un robuste esclave jusque dans l'appartement de César, l'enivre de cette audace, de ce subterfuge et de ses attraits.

L'amour, dès cette apparition, devient toute la politique de César; il soulève contre lui et contre

les Romains TÉgypte entière, en embrassant la cause de son amante ; il oublie son armée, Rome, le monde, il s'oublie lui-même, pour s'ensevelir avec Cléopâtre dans les délices d'un amour effréné; il croit n'avoir jamais connu que l'ombre de la passion avant cette Égyptienne qui lui prodigue à la fois son empire et ses charmes. Le monde se demande où est César. 11 est enseveli dans un palais assiégé, aux pieds d'une courtisane, reine d'Egypte,

L'extrémité du péril lui rend seule le courage, mais non la raison ; il combat en héros avec une demi-légion et trois cents cavaliers contre les Égyptiens d'Alexandrie et contre vingt mille vétérans romains de Tannée de Sextus Pompée. Il s'enferme dans le théâtre devenu la dernière citadelle du vainqueur de Pharsale. Sa flotte est incendiée sous ses yeux. Il passe à la nage un bras de mer, tenant ses papiers d'une main, au-dessus des flots, pour gagner une lie fortifiée avec les débris de sa légion.

Sextus lui ferme l'Egypte, les vaisseaux de Ptolémée lui ferment la mer. Enfin, des légions appelées à son secours arrivent par la Syrie. Il anéantit dans une seconde Pharsale l'armée d'Egypte; il consolide Cléopâtre sur un trône désormais incontesté, il

s'enivre lentement du double triomphe de l'amant et du héros, il s'arrache avec effort des bras de la reine, )et lui laisse dans le petit CAoHon un gage avoué de son amour, qui fera régner son sang un jour sur le royaume de Ptolémée.

Il quittait l'Egypte après y avoir perdu dix mois pour sa gloire. Il avait mérité dix fois d'y perdre l'empire. Il fallait que Rome fût bien dépourvue de patriotes , et que Tombre de César fût bien présente aux provinces et aux armées, pour que l'Italie, les provinces, les armées, attendissent, immobiles, pendant un an, qu'il plût à César de sortir des festins et du lit de Cléopâtre. Mais César avait bien jugé son temps, en le croyant soumis aux caprices d'un débauché et d'une courtisane.

Avant de rentrer en Italie, il marche à travers la Syrie vers le royaume de Pont, contre Pharnace, fils parricide du grand Mithridate, qui recommençait la guerre contre les Romains.

« Heureux Pompée, s'écria-t-il après une facile

victoire en Asie, de n'avoir eu à triompher que de tels ennemis ! »

Les campagnes contre les Asiatiques amollis lui semblaient des jeux après ses campagnes contre les barbares mais belliqueux Gaulois.

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