‹ Vie de CésarChapitre 8 sur 14 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

De Rome il repart avec une autre armée pour anéantir en Afrique les débris de l'armée de Pharsale, reconstituée sous Métellus. Scipion, Caton, Labiénus, le premier des généraux après César, y commandaient quatorze légions et la cavalerie numide du pays. Un chef manquait seul à cette dernière armée des républicains pour lui donner l'espérance, ce mobile du courage. La rivalité et la médiocrité de tous ces chefs, l'indiscipline et l'infidélité des Numides, l'orgueil du roi Juba, sur le territoire duquel il empiétaient, et qui prétendait les traiter en auxiliaires et non en maîtres, condamnaient cette armée à une défaite.

César l'affronta comme il avait affronté l'ItaUe, Pharsale, Alexandrie, avec une poignée d'hommes et

avec sa garde de Gaulois, véritables béliers vivants, sous les coups desquels il enfonçait tous les obstacles.

Le matin de la bataille, saisi d'un accès d'épilepsie, sa maladie fatale, il se contenta de donner pour mot de reconnaissance à ses soldats le mot de sa destinée : BONHEUR I Et il resta couché sous sa tente, sans douter du sort.

En quelques heures, ses trente mille hommes en dispersent cent quarante mille à Thapsus, ville qui donne son nom à la dernière victoire de César. Sa clémence, qui n'était jusque-là qu'une séduction pour les vétérans de Pompée, se dément quand il voit qu'elle est inutile devant leur obstination à la république. Il les fait désarmer, cerner et massacrer de sang-froid après la bataille. Tous les chefe prisonniers sont tués par ses ordres ou le préviennent en se frappant eux-mêmes. L'histoire , éblouie par la puissance de César et de ses successeurs, intéressés à déshonorer la république expirante, a trop peu remarqué ce grand suicide des défenseurs de Rome qui ne voulurent pas survivre à la Hberté de leur patrie.

Quelques-uns des vaincus s'étaient retirés sur les galères à l'ancre, non pour fuir, mais pour mourir

plus paisiblement. Ils s'y entretenaient en défiant la fortune. Les soldats de César approchent d'une de ces galères où Ton supposait que le général des vaincus, MéteUus, cherchait à fuir. « Ou est le général? criaient les Gaulois. — H est à Tabri de vos coups, » leur répond Métellus en leur montrant Tépée sanglante dont il venait de se percer la poitrine.

Le roi Juba, aussi Romain que les Romains, avait fait dresser, avant la bataille, un bûcher dans son palais de Zama, sa capitale, pour s'y brûler avec ses femmes, ses enfants, ses trésors, plutôt que de survivre au triomphe de César. Zama lui ayant fermé ses portes après sa défaite pour éviter la colère de César, Juba et Pétrius, un des généraux vaincus, résolurent de se délivrer de la vie en combattant l'un contre l'autre, non pour la victoire, mais pour la mort. L'Africain tua le Romain ; Juba , désespéré de n'être pas tombé sous une main libre, supplia son esclave de le percer de son épée.

Quelques rares fugitifs parvinrent à entrer dans

la ville fortifiée d'Utique, où. Caton commandait la réserve des républicains.

Caton, comme beaucoup d'hommes supérieurs en leur temps , craignait tout de César et n'espérait rien de son propre parti. Il restait fidèle à la république, ou plutôt au nom de la république, par. devoir et non par illusion. Il était las du monde, où sa vertu n'avait plus de place dans la corruption ou dans la lâcheté générale. Si les républicains de Pompée triomphaient, il était décidé à s'exiler lui-môme pour n'ôtre pas témoin de leurs dissensions et de leurs vengeances ; si César était vainqueur , il était décidé à mourir pour ne pas plier sous la fortune du coupable. Son âme, fortifiée par une philosophie stoïque, était incompatible avec la corruption de la république , comme avec la tyrannie de son destructeur. On peut croire que ce ne fut pas pour lui une douloureuse nécessité qae celle de mourir. Il était de ces hommes sans alliage qui semblent toujours vivre à contre-temps , parce qu'Us ne savent se conformer

à aucun temps, excepté à des temps chimériques. Hommes admirables de savoir mourir, plus admirables et plus véritablement vertueux s'ils savaient vivre!

Il faut lire sa mort pour bien connaître Gaton et pour bien mesurer le crime de César, condamnant de tels hoomies à s'avilir ou à mourir. L'histoire ne nous a laissé manquer d^aucune information sur les dernières heures d'Utique et sur le dernier soupir de Gaton, car Gaton a eu ce bonheur de personnifier, dans son agonie, Tagonie de la république.

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 l'arrivée des fugitifs qui lui annoncent la défaite irrémédiable des républicains et leur suicide à Thapsus, Gaton fait fermer les portes de la ville, et convoque les trois cents membres de la colonie romaine qui était établie à Utique, et qui formait le sénat d'Afrique, pour délibérer sur ce qui reste à faire. La ville avait dans ses murs et autour de ses murs des forces suffisantes pour une héroïque défense ou pour un mémorable écroulement. La repu-

bligue était si vivante encore dans le cœur de ces trois cents citoyens romains , et la cause de César était si impie à leurs yeux, que nul d'entre eux nliésita à se rendre à la convocation de Caton.

Pendant qu^ils se rassemblaient et s'encourageaient mutuellement à la constance, Caton, le visage calme, la démarche lente, ayant à la main Pétat des troupes, des armes et des approvisionnements, s'avançait vers les portes de ce sénat, rassurant la foule par sa contenance. Le discours qu'il leur adressa, et qui nous a été conservé, ne trahit ni l'abattement d'un homme qui sent sa cause s'écrouler sous lui et qui veut ensevelir avec lui les autres, ni la jactance d'un fanatique qui dissimule le danger et qui exagère l'espérance.

« Non, leur dit-il, si c'est votre disposition d'esprit de céder à la fortune, je considérerai cette résolution de votre part comme l'œuvre de la nécessité ; que si, au contraire , vous voulez prendre le parti de vous roidir contre l'adversité et de défendre jusqu'à extinction de force votre liberté, non-seulement je vous louerai et j'admirerai votre vertu, mais je resterai, à la tête des citoyens et des soldats pour faire une dernière fois ensemble l'épreuve suprême de la for-

tune. Et peut-être nous récompensera-t-elle de n'avoir désespéré ni d'elle, ni de la justice, ni de la Providence, ni de notre patrie. Car la patrie n'est ni Thapsus ni Utique , mais Rome , qui souvent s'est relevée de plus grandes chutes par sa seule force et par sa propre vitalité.

« Tout n'est pas perdu : notre meilleure chance de salut est que nous résistons à un homme que la nécessité de ses affaires appelle en plusieurs lieux à la fois. L'Espagne vient de se révolter contre son joug et de se jeter avec son peuple et ses légions dans la cause du fils de Pompée. Home elle-même n'a pas encore accepté le frein; elle commence à s'indigner et à se cabrer contre la tyrannie. Ne craignons pas d'exposer nos biens et notre vie pour ce qui vaut mieux que la vie et les biens , et suivons l'exemple de notre ennemi, qui ne craint pas d'exposer tous les jours sa tête pour les succès du plus grand des attentats. Une vie heureuse nous est assurée si nous triomphons ; une mort honnête et glorieuse si nous succombons. Cependant, délibérez mûrement et librement avec vous-mêmes, et priez les dieux de vous inspirer ce qu'il y a de plus sage et de plus saint. »

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