Monstrelet, t. III, p
I4S Vie de CHARLES D^ORLÉANS
son petit cheval gris ; il a parlé fermement, comme il convenait, à des hommes qui doivent vaincre ou mourir'. Il conduit maintenant ses troupes en avant, marchant devant sa bannière, puis fait halte; 900 lances et 3.000 archers allaient aborder 10.000 Français peut-être. La chevalerie française, hérissée de courtes lances et de bannières, dont tous les chefs étincelaient au premier rang, se tenait toujours immobile.
Pour en venir aux mains il fallait une absolue nécessité. Le succès paraissait si douteux qu'en cet instant le roi Henry adressa des députés aux seigneurs de France, leur offrant de réparer les dommages que les Anglais avaient causés, à la condition qu'on s'engagerait à les laisser retourner librement dans leur pays^ Malgré l'avis des vieux chevaliers, les ducs d'Alençon et de Bourbon déclarèrent que, puisque les Anglais faisaient des offres, c'est qu'ils étaient à moitié déconfits ; la chevalerie serait assez puissante, sans attendre le secours des communes, pour réduire les archers anglais \
C'en était fait. Entre 9 et 10 heures du matin on entend le roi Henry crier : « In the name of Almigthy God and of St George, avant haner! + »
Un vieux chevalier, sir Thomas Erpingham, jette son bâton en l'air. Les pieux archers baisent la terre comme indignes de recevoir le sacrement. Ils se relèvent, marchent légèrement sur les sillons non foulés. Erpingham chevauche devant eux, les mène droit au front de la première bataille française et s'arrête : Noiv strihe, s'écrie-t-il ! Trois mille archers se mettent à tirer à la volée en poussant de grands cris.
1. Cf. Political pocms and songs, éd. Wright, 1. 1, p. 124-125 ; J.-A. Halliwell, Letters of the Kings of Eiigland. London, 1846, t. I, p. 85.
2. Religieux de Saint-Denys, t. V, p, 554. Cf. Le Fèvre qui indique autrement les bases de la convention, t. I, p. -25 1-252.
4. AnengUsh chrofiicle, éd. by J.-G. Davles, p. 41 [Camden Society]-
ce Nos archers tirent pleins de hardiesse — Et font fort saigner les Français — Leurs flèches allaient à bonne vitesse — Nos ennemis avec elles tombaient en vérité — A travers armures plates, haubergeons et bassinets... — Donneurs de mort ils semblent bien — Si férocement ils vont à la bataille — Le ciel sur leur heaume brille — Avec des haches et des épées étincelantes — Et quand nos flèches prirent leur vol — - Parmi les Français ce fut grande tristesse. ' » Ainsi l'afiirme la complainte.
Et c'est vrai que sous cette grêle de flèches les chevaliers commençaient à baisser la tête, afin qu'elles n'entrassent pas par la visière de leurs bassinets ; que les cavaliers, apparus un instant, n'avaient pu maintenir leurs chevaux, enlisés jusqu'aux jarrets dans la terre molle et criblés de traits \ Maintenant les chevaliers français chargeaient en colonne, enfoncés jusqu'aux chevilles dans un terrain fraîchement labouré, qu'ils avaient déjà foulé, s'écrasant, glissant, serrés les uns contre les autres au point de ne pouvoir lever les bras, lourds et gauches. Ils marchaient contre la ligne des hommes d'armes anglais, dépassant dans leur élan les archers abrités derrière leurs palissades. Aussitôt ces derniers sortent de leur abri; chausses à bas, nu-pieds, portant heaumettes et capelines de cuir bouilli et d'osier, bien armés de haches, cognée à la ceinture, ils s'insinuent dans cette colonne stupide, travaillent de la hache et de l'épée, frappent cette ferraille à coups de maillets, becs de faucon et autres bâtons de guerre, comme des forgerons qui battraient l'enclume.
Ce que la complainte résume ainsi: « Nos Anglais pleins de confiance — Féroces au combat comme lions — Bassinets
1. Complainte anglaise du ms. Vitellius D. XII, 11, publiée par Hearne et citée par Buchon en appendice à la Chronique de Monstrelet, t. VIII, p. 559.