Poésies, p
3. Juillet 1433 (Stevenson, fVars of the English in France, vol. II, part. I, p. 22) et suiv., 239 et suiv.).
Douvres, il avait garanti des sûretés aux Français qui les viendraient visiter : or le dauphin de France avait seulement offert une paix de quatre mois. Les seigneurs prisonniers en ont été bien « déplaisants », en particulier le duc d'Orléans, qui l'a fait savoir à tout ses gens et officiers de France \ Cette déplaisance de Charles d'Orléans, Hugues de Lannoy et le trésorier du Boulonnais allaient bientôt l'apprendre de sa bouche. De retour à Londres, ils se rendirent à l'hôtel du comte deSuffolk, avec qui Monseigneur d'Orléans soupait ce soir-là.
Comme il convient, les ambassadeurs leur firent la révérence et Charles d'Orléans leur prenant aussitôt les mains :
— Comment se porte Monseigneur de Bourgogne ? Où est-il ?
Charles ignorait en effet toutes les affaires de France ; il ne connaissait guère que l'administration de son duché, et Ton prenait garde qu'il ne s'entretînt avec des Français. C'était pour lui une rare distraction, une aubaine, que la visite des ambassadeurs bourguignons.
Et Hugues de Lannoy de donner des nouvelles de son maître, qui se recommandait fort à lui, et désirait de même être renseigné à son sujet.
— Le corps est en bon point : mais quelle déplaisance d'user le meilleur de mon âge prisonnier !
A quoi messire Hugues répondit :
— Au plaisir Dieu vous en pourrez sortir ! Car, par son bon moyen, si Monseigneur vous donnait la grâce de traiter la paix des deux royaumes et de faire la paix générale, vous ne devriez pas vous plaindre des peines et des dangers que vous avez supportés.
Charles se tournant alors vers son hôte :
I, Sievenson, Warsof the EngJish in France, vol. II, part. I, p. 249 et suiv.
— Voici beau cousin de Suffolk qui sait comment, devant le roi d'Angleterre et les seigneurs de son conseil, je me suis toujours proposé de m'y employer; aujourd'hui encore je le fais. Mais je suis comme une épée dans une huche : on ne s'en peut aider à moins de la sortir. Je l'ai toujours dit et le dis encore : je ne puis bonnement travailler à la paix sans parler à certains de mes amis de France, dont je me puis aider pour conduire la besogne : et me semble que si je leur pouvais parler j'y aiderais grandement. J'ai de grands seigneurs autour de Monseigneur le roi de France, et de ceux qui tiennent son parti, qui feraient beaucoup, par mon conseil, pour la paix générale. Par la foi de mon corps, je désire tant la paix que je voudrais être cause de l'avoir bien faite et durable ! Et même, si je devais mourir sept jours après son accomplissement ! Je l'ose bien dire en votre présence, beau cousin de Suffolk : mes dits seigneurs de Bourgogne et de Bretagne y peuvent plus que prince qui vive.
A quoi messire de Lannoy répondit qu'il savait le grand désir de Monseigneur d'Orléans pour une paix qui réconforterait le pauvre peuple de France, tout détruit par la guerre ; il ajouta que, si elle ne dépendait pas uniquement de son maître, du moins l'aiderait-il de tout son pouvoir.
Le comte de Suffolk, qui favorisait Charles d'Orléans en reconnaissance des services rendus à sa famille, se tourna alors vers lui :
— Monseigneur, je vous ai toujours bien dit que Monseigneur de Bourgogne est bien disposé à la paix.
— Je n'en fais doute : je sais bien que ni lui, ni moi, ne sommes cause des maux arrivés au royaume de France. Je vous ai naguère entretenu de cela, messire Hugues ; croyez bien que je suis toujours en ce propos.
Charles prit alors messire Hugues par la main et, qui plus
est, le pinça au bras très fort, par deux ou trois fois. On voyait bien qu'il n'osait pas dire toute sa pensée. De nouveau il reprit la parole :
— Je voudrais bien que le roi d'Angleterre me voulût employer en ses besognes et se fiât en ma personne. Car je ne désire pas tant ma délivrance que de traiter la paix génénérale. J'ose dire bien haut que je puis être un grand moyen, et plus qu'homme vivant.
A quoi, Monseigneur de Suffolk répondit :
— Or çà, Monseigneur, le roi Henry a bonne volonté d'entendre à la dite paix et de vous y employer ; car vous savez bien qu'il a donné sauf-conduit à certains de vos gens pour venir devers vous.
— Vous dites vrai, beau cousin, et de suite j'envoie Camail, mon héraut !
Et Charles de redemander à messire Hugues des nouvelles de Monseigneur de Bourgogne, le louant fort, souhaitant de le voir et de lui parler. Il ne pouvait se rassasier de telles paroles.
Messire Hugues et le trésorier prirent alors congé de lui et du comte anglais.Monseigneur d'Orléans de leur dire encore:
— Je vous en prie, Messire Hugues, revenez me voir ! Le comte de Suffolk le lui promit.
Les envoyés bourguignons observèrent toutefois que certains Anglais ne se montraient pas trop satisfaits des paroles du duc d'Orléans; que par tous les moyens ils évitaient qu'il n'entrât en rapport avec leur maître.
Charles ne l'ignorait pas : aussi, deux jours après cet entretien, il leur envoyait en secret son gardien, Jennin Cauvel, barbier de Suffolk.
— J'ai toujours été vrai et loyal Bourguignon, natif du pays de Monseigneur de Bourgogne, de la ville de Lille, et je Taime de tout mon cœur, comme mon seigneur naturel. On
a beaucoup parlé que Monseigneur d'Orléans haïssait fort Monseigneur de Bourgogne, que s'il pouvait échapper il lui ferait de grandes guerres et dommages. Je vous le jure sur ma foi (et je parle français), il a plus de confiance en moi qu'en nul autre de ses gardes et qu'en qui que ce soit de notre hôtel. Or avant votre venue, Messeigneurs, autant que j'ai été autour de lui, je lui ai entendu dire tant de bien de Monseigneur de Bourgogne que c'est merveille. Certes il l'aime de tout son cœur et de lui il m'a parlé plus que de tous les autres seigneurs de France. Dites hardiment à Monseigneur de Bourgogne que Monseigneur d'Orléans ne veut qu'amour et amitié avec lui. Si bon vous semble et si par vous, trésorier du Boulonnais qui demeurez prés d'Angleterre, je puis savoir que tel est le plaisir de Monseigneur de Bourgogne, je me fais fort de trouver la manière d'aller vers lui. Je lui porterai lettres de Monseigneur d'Orléans qui lui feront connaître son bon vouloir. Ni Monseigneur de Bourgogne, ni vous, ne devez vous défier de moi. En vérité je suis vrai Bourguignon! Et si je savais chose dommageable à Monseigneur je la lui ferais connaître de même.
Ainsi parla avec véhémence Jennin Cauvel, barbier de Suffolk, gardien de Charles d'Orléans et loyal Bourguignon.
Le lendemain les ambassadeurs, comme ils y étaient autorisés, vinrent prendre congé de Monseigneur d'Orléans et du comte anglais. Le duc les pria une fois de plus de ne pas l'oublier auprès de son beau cousin de Bourgogne, puis se tournant vers le comte de Suffolk :
— Beau cousin, ne pourrai-je pas écrire une lettre à beau cousin de Bourgogne ?
— Monseigneur, vous y aviserez encore aujourd'hui.
Le lendemain le comte anglais adressa aux ambassadeurs bourguignons une lettre pour leur maître. Ce fut Cauvel,
le barbier, qui la transmit. Il n'apporta pas la missive de Charles d'Orléans à son beau cousin de Bourgogne : le duc n'obtint pas la permission de lui écrire.
Sur ce les ambassadeurs bourguignons dressèrent la relation de leur entretien avec le duc, y joignirent les confidences de Camail, héraut de Monseigneur d'Orléans, et celles du barbier Cauvel. Comme ils débarquaient à Calais, ils rencontrèrent Jean de Saveuses qui venait d'Orléans. Jean leur rapporta une conversation tenue entre la Trémoille et le Bâtard d'Orléans, après le siège de Montargis :
— Pourquoi n'allez-vous pas au devant du duc Philippe qui s'en vient en Bourgogne? On ne l'aura jamais en meilleure place.
Mais le Bâtard de répondre :
— Je ne lui veux nul mal : je sais bien que Monseigneur de Bourgogne ne hait pas Monsieur mon frère ; mon frère non plus ne hait point Monseigneur de Bourgogne \
Qjuant à Charles d'Orléans, si pressé de sortir de sa prison, le 14 août 1433 il faisait passer au roi d'Angleterre une pétition. Il proposait qu'une convention soit tenue, vers le 15 octobre prochain, en Normandie ou à Calais, et se montrait assuré de son succès. Charles s'engageait à réunir la reine de Sicile et son fils, le duc de Bretagne et ses frères, le duc d'Alençon, les comtes d'Armagnac, de Foix et de Pardiac, Charles de Bourbon, l'archevêque de Reims, Regnault de Chartres, l'évêque deBeauvais. Il se déclarait assuré qu'on arriverait à une entente avec celui qu'il appelait « le dauphin », tout comme un bon Anglais. Charles se flattait d'amener les maisons d'Anjou, de Bourbon, de Bretagne et d'Armagnac à une bonne paix, pourvu qu'on laissât au dauphin une
I. Stevenson, Wars of ihe English in France, vol. II, part. I, p. 230 et suiv. ; p. 238 et suiv.
VIE DE CHARLES d'oRLÉAKS
provision convenable de certaines terres et domaines. Il reconnaissait de bouche, par écrit et de fait, Henry comme roi de France et d'Angleterre ; se déclarait homme lige et féal sujet de Henry VI, roi de France et d'Angleterre, et de ses hoirs, pour vivre et mourir avec eux, contre tout homme pouvant vivre et mourir. Il s'engageait à poursuivre comme rebelles tous ses vassaux qui ne prêteraient pas le même serment que lui ; à remettre aux Anglais Orléans, Blois, Châteaudun, la Ferté-Milon, de son apanage; à leur faire livrer La Rochelle, le Mont-Saint-Michel, Limoges, Saintes, Bourges, Chinon, Poitiers, Tournai, Tours, Béziers et Loches qui n'en faisaient pas partie. Il promettait de tenir du roi Henry des fiefs en Angleterre, de le servir à main armée contre le dauphin, si ce dernier n'acceptait pas ses conditions. Il stipulait la rentrée en grâce de ses amis ; ceux d'entre eux qui auraient perdu leurs terres s'indemniseraient aux dépens des partisans du dauphin. Si la paix n'était pas conclue, Charles d'Orléans s'engageait à revenir en Angleterre dans le délai d'un an. Là il serait mis en liberté, moyennant l'hommage qu'il prêterait à son seigneur, Henry, roi de France et d'Angleterre.
Voilà ce qu'en parole de prince Charles jura la main sur l'Evangile \ Mais il demeure bien douteux qu'il lût de bonne foi.
Le lendemain on délivra des lettres de sauf-conduit aux amis de Charles^ pour la conférence du 15 octobre ; on chargea Suflblk de s'entendre avec lui pour la prompte exécution
1. Rymer, t. X, p. 556-562. Cf. De Beaucourt, t. II, p. 463 ; Ch. Samarâil, Maison d'Armagnac, p. 75-76.
2. Rymer, t. X, p. 561 (Regnault de Chartres, Saiiîtrailles, Jean de Bueil, l'abbé de Saint-Laumer de Blois...); 6 août, lettre de sauf-conduit pour la reine de Sicile (French rolls, II, Henry VI, m. 23 ; pour Jean de Moucy (Ihiâ.).
LA « PRISON » ANGLAISE loj
de ses engagements Mais on attendit vainement à Calais les ambassadeurs du roi Charles \ Sauf le duc de Bretagne personne ne prit le projet de Charles d'Orléans au sérieux ^ : et comme Jean V envoyait savoir des nouvelles de la conférence, le roi d'Angleterre lui ht répondre qu'elle n'avait pas eu lieu. « Et pour ce veues et considérées les estranges manières que a tenues et tient ladicte partie adverse et le péril qui pourroit avenir en conduisant la personne du duc d'Orléans, ce temps de guerre, et la grande et excessive [charge] qu'il conviendroit en faire », le roi Henry déclarait même sa résolution de ne jamais mener le duc d'Orléans autre part qu'à Calais +.
Ainsi le gouvernement anglais ne tomba pas dans le piège du duc.
Est-ce croyable d'ailleurs qu'il promît à Henry VI, de gaîté de cœur, ce qu'il avait refusé au roy Henry V en 141 9, maintenant que la situation devenait pour lui de jour en jour plus favorable ? Etait-ce se montrer sincère que d'engager sa foi au sujet de territoires qu'il ne possédait pas, de prendre un engagement si grave au nom de tous ses vassaux ?
Irrité, certes Charles d'Orléans pouvait l'être voyant sa condition de perpétuel « prisonnier ». Il était semblable à un pion que l'on avancerait sur un damier pour le retirer de suite. Les Anglais avaient-ils besoin de gagner du temps, on le mettait en avant ; mais à ce moment-là, comme les succès des Français faisaient plus grandes leurs exigences, ils le faisaient rentrer aussitôt. Ainsi Charles d'Orléans devait haïr la victoire française. On peut enfin