CHAPITRE IX
Durant son exil en Angleterre Charles d'Orléans nous apparaît accablé d'un insupportable ennui. Alourdi, nonchalant, prématurément vieux, il s'épuisait, pour mettre fin à sa longue captivité, en démarches inutiles ou puériles, insoucieux de son honneur. C'est que « Courroux, Deuil et Tristesse » étaient les tristes symboles qui veillaient alors à ses côtés ^ ■ •.
Ne nous abusons pas sur la joliesse des images dont il para sa douleur sincère. Qiiand il nous dépeint son « ennui » ^ ; quand il se dit « de Tristesse si bien renté » % ou bien encore (f effacé du livre de Joie » 4; quand il s'écrie: « Je suis cellui au cueur vestu de noir » ^ et s'avoue tout saisi de la « fièvre de sa destresse » ^ ce ne sont pas là des figures précieuses et vaines : sa conclusion est bien certaine et le captif envisageait la mort comme une délivrance
Nul doute cet ennui, survenu à la suite d'un changement de situation et de climat, est un sentiment ancien, de tous les temps : il exprime que la plante humaine, à un certain degré de sa croissance, dépérit d'être transplantée. Charles d'Orléans ne l'ignorait pas, lui qui, dans son exil, se com-
I. Poésies, p. 205. — 2. P. 24. — 3. P. 28, 55. — 4. P. 207. — 5. P. 31. — 6. P. 213.
7. Cf. la ballade sur le vieux refrajn : Fors que lu mort tant seulement (p. 25) et la chanson : Je ne vueil plus rien que la mort (p. 202).
ilO VIE DE CHARLES D^ORlÊanS
parait à un fruit d'hiver Cette souffrance, aussi vieille que les plus vieux hommes, un mot moderne seul peut la rendre : pourquoi ne pas le prononcer à propos de Charles d'Orléans et dire qu'en Angleterre il fut gagné par le spleen ?
L'Angleterre de ce temps-là différait beaucoup de la France d'alors.
Gilles le Bouvier, qui avait couru le monde entier, nous l'affirme du royaume de France : « c'est le plus bel, le plus plaisant, le plus gracieux et le mieulx proporcioné de tous les aultres, car il a six moys d'esté et six moys d'iver, ce que n'a nul aultre royaume » \ Vers le même temps un héraut d'armes français répliquait à son confrère anglais : « Les froides saisons, en quoy vous estes, sont fort nuysans à corps humain, car l'y ver y commence si de premier et dure si longuement que les gens y vivent en doleur de froidure, et n'y peut croistre nulz fruitz... En France y est l'air doulx et plaisant et tous fruitz y croissent habondamment, et sont vertueux et délicieux, et les gens y vivent plaisamment... sans trop grant chaleur ne trop grant froideur » K
Décembre endeuille et dépouille nos campagnes pour quatre mois. Ici la mauvaise saison commence à la fin d'octobre. Le froid n'y est guère plus vif que chez nous, mais un brouillard marin s'insinue dans l'île et vous refroidit en un instant jusqu'aux os. Le soleil disparaît : et c'est la même obscurité argentée au levant, bleuissante au midi et mauve au
1 . La comparaison de la vie humaine avec le développement de la plante est un lieu commun de la rhétorique de ce temps-là. C'est aujourd'hui un lieu commun scientifique.
2. Son ouvrage fut rédigé avant 145 1 (Le Livre de la description des pays de Gilles le Bouvier, dit Berry, premier roi d'armes de Charles VII, roi de France, p. p< E. T. Hamy, Paris, 1908, p. 30).
Le Débat des hérauts d'armes de France et d'Angleterre, éd. L. Pannier et P. Meyer, Paris, 1877, in-8, p. 48.
couchant. Les gens et les choses ne sont plus que des ombres. L'eau affleure la terre grise et inonde les prairies. Un temps lourd pèse sur les épaules, limite la vue, amollit le courage. Et cela dure jusqu'en mai, souvent encore pluvieux et venteux, qui ramène enfin sur les prairies d'émeraude les constellations de fleurs si chères au cœur des vieux poètes.
Ainsi l'Angleterre était-elle réputée froide région, fort labourée, si déboisée qu'on y apprêtait la viande sur le charbon Très peuplée aussi et parsemée de gros villages qui, clos de murs, auraient passé ailleurs pour de grandes villes ^ On y menait une vie rude, peu agréable pour la noblesse ^ ; elle y possédait un petit nombre de châteaux, pas de friches, pas de forêts-^, des parcs, fermés de clôtures de bois ou de haies basses, comme en France étaient les vignes et les pâturages. Dans ces parcs dérisoires on chassait surtout lièvres, cailles et lapins 5. Pas de vin, sauf pour les grands seigneurs et les riches marchands ; le populaire buvait de la cervoise et de l'eau pure ^ Pays de gens mécaniques travaillant la laine, la draperie; pays des marins « rois de la mer » ^
On disait les Anglais « gens cruels et de sang » ^ : mais peut-être l'étaient-ils malgré eux. Car bons archers, et tous gens de guerre, la couronne d'Angleterre les envoyait de temps à autre en France piller ce qu'ils pouvaient et mourir à l'aventure 9.
I. Débat, p. 28; Héraut Berry, p. 119. — 2. Débat, p. 35. — 3. IbicL, p. 33.
4. IbiiL, p. 3 ; Héraut Berry, p. 119. — On allègue bien, qu'en 1350, des représentants des communes se plaignaient qu'on abattît les grands arbres avoisinant les maisons (J.-J. Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais, t. p. 268, note 2) ; mais c'est déjà la preuve que l'Angleterre était déboisée.